ESSAIS NUCLEAIRES DANS LE SOUS-CONTINENT INDIEN : A QUI PROFITE LE CRIME ?

 

Olivier Guillard

 

 

Historique du programme nucléaire indien

Afin de mieux cerner le débat, il parait utile de s’arrêter sur le détail des essais nucléaires indiens des 11 et 13 mai 1998, et de donner un éclairage succinct de leurs implications pour la sécurité d’un cinquième de l’humanité1.

Le programme nucléaire indien, dans son orientation militaire, n’est pas né en mai 1998. Loin s’en faut. Lorsque Pékin décide, en octobre 19642, de devenir la cinquième puissance à détenir l’arme atomique3, New Delhi entrevoit à nouveau une menace pour sa sécurité : défaite militairement deux années plus tôt par les troupes chinoises4, l’Inde traumatisée, insuffisamment remise de cette débâcle, sent que son destin peut à tout moment lui échapper. C’est sur le terrain du nucléaire que les efforts doivent alors se concentrer.

Après une dizaine d’années de recherches indigènes et un investissement financier considérable pour une nation en développement, le Premier ministre Indira Gandhi autorise les scientifiques indiens à faire la démonstration de leur maîtrise technologique. En procédant en mai 1974 à sa première "explosion nucléaire pacifique"5, l’Inde adresse un message fort à la planète. Il s’agit tout d’abord de faire prendre conscience à Pékin de la réduction de l’écart de puissance existant désormais entre les deux géants asiatiques : tout nouvel aventurisme militaire en direction du territoire indien se paierait au prix fort. À l’encontre d’Islamabad, avec laquelle les armes se croisèrent à deux reprises en moins de dix ans6, le discours est clair : un conflit déclenché par le voisin pakistanais, s’il mettait en péril la souveraineté de la nation indienne7, pourrait dorénavant prendre une dimension nucléaire. À l’endroit des puissances dominantes enfin, il convenait de faire passer l’idée suivante : non-reconnue par la communauté internationale en dépit de son poids démographique et du volume de son armée, l’Inde ne ménagerait pas ses efforts pour obtenir le statut de puissance internationale auquel elle aspire. Une motivation que l’on retrouve également à l’origine de la deuxième vague d’essais nucléaires décidée par New Delhi.

Shakti 98

Peu de temps après son arrivée au pouvoir8, le Premier ministre nationaliste hindou A.B. Vajpayee ordonne la préparation de l’opération Shakti 98. Dans le plus grand secret, les scientifiques indiens organisent sur le site de Pokhran la deuxième manifestation grandeur nature de leur connaissance du nucléaire. Prenant à défaut les satellites d’observation américains, l’Inde procède le 11 mai 1998 à trois essais nucléaires de puissance variable : 12 kilotonnes pour le premier, 43 kilotonnes pour le deuxième et moins d’une kilotonne pour le troisième. Si l’on s’accorde à penser que le premier essai était une duplique plus légère et plus compacte du test de mai 19749, les propos sont plus nuancés à propos du deuxième essai. Annoncé comme un essai thermonucléaire, ce deuxième test est assez largement mis en doute par les experts, nombre d’entre eux10 doutant de la capacité de l’Inde de construire et de tester avec succès un dispositif thermonucléaire à deux étages d’une puissance d’à peine 43 kilotonnes. La communauté internationale n’a pas encore fini d’exprimer son courroux que l’Inde procède, le 13 mai, à deux nouveaux essais nucléaires concluant Shakti 98. D’une puissance trop faible pour réveiller la population de Pokhran dans son sommeil11, ces deux derniers tirs permettent à New Delhi de mettre un terme à ses expérimentations, et, grâce à l’analyse des données enregistrées lors de ces essais, d’envisager dans le futur une modélisation informatique. Le Premier ministre Vajpayee décrète alors unilatéralement un moratoire, respectant l’esprit sinon la lettre du Traité d’Interdiction Complète des Essais Nucléaires (TICE).

Puissance "du seuil" jusqu’au 10 mai 1998, l’Inde devient le 11 mai un État à la capacité nucléaire avérée. Une aptitude d’autant plus redoutable que la nation indienne dispose déjà de vecteurs susceptibles de porter le danger nucléaire au-delà des frontières. Aériens tout d’abord. L’Indian Air Force possède depuis de nombreuses années des appareils capables de transporter et de lâcher à plusieurs centaines de kilomètres une bombe nucléaire : MIG-27 soviétiques, Jaguar anglais ou encore Mirage 2000 français. L’acquisition récente de SU-30 russes renforce cette dissuasion nucléaire.

La capacité aérienne se double d’un arsenal balistique prometteur : missiles Prithvi (150 à 350 km de portée), missiles Agni (1 000 à 2 500 Km), à des stades de développement divers, en sont les fers de lance. Si l’on retient communément l’utilisation conventionnelle du Prithvi, l’Agni devrait avoir, à côté d’une utilisation conventionnelle, une application nucléaire. Disposant alors d’un stock d’environ 550 kg de plutonium, de la capacité scientifique et technique d’assembler des engins nucléaires et de divers vecteurs pour les employer, l’Inde présente à l’aube du xxie siècle le visage d’une nation "à respecter"12.

Shakti 98, en resituant brutalement le 11 mai 1998 l’Inde sur la carte du monde, a incontestablement contribué à "servir cette cause", mais, à l’évidence, a également profité, en Inde et au-delà, à certains, et contrarié les intérêts d’autres acteurs.

Le Pakistan et le nucléaire militaire

On peut raisonnablement estimer que le Pakistan, État "du seuil" jusqu’au 28 mai 1998, ferait encore partie de cette catégorie ad hoc, si l’Inde ne l’avait pas poussé sur la voie des essais en procédant 17 jours plus tôt à la reprise de ses essais nucléaires. Déjà affecté par les dispositions de l’amendement Pressler13, le Pakistan avait intérêt à faire perdurer le flou autour de ses véritables capacités nucléaires. N’ayant jusqu’alors procédé à aucun essai nucléaire14, le Pakistan fut mis en demeure de considérer, dès le 11 mai, la possibilité de répondre à la démonstration de force indienne. En dépit d’une mobilisation considérable de la communauté internationale, le Premier ministre Nawaz Sharif, soumis à une pression interne considérable, ordonna la première expérimentation nucléaire grandeur nature le 28 mai 199815. Répondant du tac au tac à l’Inde, cinq essais auraient été réalisés ce jour-là16. L’opprobre internationale fut, une fois encore, insuffisante pour retenir l’exécution, deux jours plus tard, d’un sixième et dernier essai nucléaire, plaçant arithmétiquement le "pays des purs" sur une parité parfaite avec le pays de Gandhi.

Le Pakistan possède, lui aussi, des vecteurs divers susceptible de transporter l’arme atomique : le F-16 américain, dont il possède plusieurs dizaines d’unités, mais aussi des missiles aux caractéristiques inquiétantes. Si la série des Hatf ne semble pas à même de pouvoir être utilisée pour vectoriser un engin nucléaire, et si le M-11 d’origine chinoise est probablement confiné à l’emploi conventionnel, le missile Ghauri 17 pose quelques interrogations. Son autonomie (environ 1000 km) et sa composition (deux étages) en font une arme destinée au territoire indien ; probablement dérivé du missile Nodong nord-coréen, sa capacité à pouvoir accueillir une charge nucléaire alimente un débat nourri chez les spécialistes.

À l’image de l’Inde, les premiers essais nucléaires menés à bien par le Pakistan trouvent leur lot de bénéficiaires, de "victimes" et de plaignants. Il a paru intéressant de définir, successivement en Inde et au Pakistan, quels pouvaient être ces derniers.

Les essais nucléaires indiens : contingences intérieures et ambitions internationales

Notre analyse portera successivement sur la scène interne indienne, le théâtre régional, et envisagera enfin l’échelon international.

La scène interne indienne

Le gouvernement du BJP

On peut estimer que le gouvernement à dominante nationaliste hindou de A.B. Vajpayee sort globalement gagnant de "l’aventurisme" nucléaire de mai dernier. Si l’on se reporte au dernier programme électoral du BJP18, on observe que la reprise des essais nucléaires figurait parmi les propositions cardinales du programme nationaliste (avec l’autosuffisance nationale - la swadeshi - et la révision du statut ad hoc du Cachemire). La mise en œuvre de cet engagement démontre à l’électorat nationaliste la capacité du gouvernement à respecter ses promesses, fussent-elles lourdes de conséquences. Elle permet également de marquer les esprits de la nation, et de renforcer l’autorité d’un Premier ministre, minée par l’hétérogénéité et la fragilité de la coalition gouvernementale. L’acquêt du gouvernement présente cependant quelques limites : la condamnation internationale des essais, les diverses sanctions en découlant, la rapide retombée de l’euphorie nationale et l’absence d’une véritable "capitalisation" politique durable, ajoutés à l’impact des sanctions sur la vie quotidienne de la population, sont parmi les conséquences relativisant le bénéfice de ces essais.

L’aile radicale du BJP

Représentant la frange dure de ce mouvement hindouiste, cette dernière tire un profit personnel évident de cette démonstration de force. En plus de la justification de politique interne, la réalisation de ces essais peut également être appréciée comme une concession faite aux "faucons" du BJP et de son antichambre radicale, le RSS19. En effet, les caciques nationalistes hindous, comme juste retour de leurs efforts et de leurs investissements, ne peuvent admettre une déliquescence permanente de leur programme, largement dilué par les alliés politiques de la coalition gouvernementale. La réalisation d’une des principales revendications de leur manifeste politique électoral a certainement rassuré ces derniers sur leur emprise sur la définition de la politique nationale.

L’opposition, emmenée par le parti du Congrès

Au premier regard et directement, on peut penser que ces essais n’ont pas profité à sa cause. Néanmoins, parce que la capitalisation personnelle du gouvernement sur ces essais n’a duré qu’une courte période, inférieure à celle escomptée, et que sa gestion politique intérieure n’a procuré que très peu de bénéfices directs, le Congrès apparaît du côté des bénéficiaires de cette reprise des essais. Ceci, en raison principalement du fait que ce parti ne s’est pas joint à la critique de ces tests, redonnant à l’Inde un lustre interne et international depuis longtemps terni.

La hiérarchie militaire

La hiérarchie militaire peut, en effet, tirer un profit non-négligeable des essais. Bien que confinée loin de la sphère décisionnelle, la possession des capacités militaires de l’atome et son éventuel déploiement renforcent le prestige et l’autorité de l’armée. De même, la tension régionale résultant de ces tests semble avoir relancé, à tout le moins du côté indien, la dangereuse spirale de la course régionale aux armements, faisant des militaires les premiers destinataires, bénéficiaires et utilisateurs de nouveaux matériels. Une avancée non-négligeable lorsque l’on connaît le degré d’obsolescence des matériels indiens et leur valeur opérationnelle¼

Le lobby indien de l’armement

La recherche d’une "relative20" autonomie en matière d’armes a donné naissance à un puissant lobby indien de l’armement. La baisse du budget de la défense observée ces dernières années21 a nui à ses intérêts ; la nucléarisation du sous-continent, enclenchée en mai dernier, a inévitablement relancé les tensions régionales, lui laissant entrevoir à terme des perspectives plus intéressantes, conformes à ses intérêts. La poursuite des divers programmes balistiques22, une des priorités de la décennie 90, traduit bien le gain de ce groupe de pression.

Les scientifiques indiens

Ces derniers figurent au premier rang des satisfaits ; un quart de siècle après leur première et seule tentative, les scientifiques ont donc pu démontrer, à la nation comme au monde entier, leur compétence et leur savoir-faire nucléaire. Représenté par un puissant lobby actif au plus haut niveau, ces dépositaires de la science indienne ont enfin eu la possibilité d’exposer ouvertement les progrès parcourus depuis vingt-cinq ans, en dépit des obstacles dressés sur leur route par la communauté internationale23.

La nation indienne dans sa globalité

Fière de son héritage et confiante en son avenir, l’Inde accepte mal d’être considérée à l’aube du xxie siècle comme une nation de second ordre, alors qu’elle représente à elle seule 1/6e de l’humanité24, qu’elle dispose de la quatrième armée de la planète en termes d’effectifs25 et que son économie devrait, d’ici vingt ans, la situer au sein d’un G7 aux contours redessinés26. En plaçant l’Inde au premier plan des préoccupations de la communauté internationale, les essais nucléaires de mai 1998 ont donc répondu, à ce niveau, à leur objectif. Les démonstrations d’allégresse populaire qui suivirent ces tests de Pokhran, ont été très largement partagées par la nation, toutes confessions politiques et castes confondues. Cette fierté nationale retrouvée, nouveau drapeau derrière lequel des foules sous-éduquées peuvent se rassembler, est un des crédits directement observables de cette série d’essais.

La communauté musulmane indienne

"Minorité" de 120 millions d’individus, la communauté musulmane a vécu, ces dernières années, la montée en puissance du phénomène nationaliste hindou avec inquiétude27. Les tests de Pokhran convertissent ce sentiment de malaise en un pessimisme avéré, propre à la mobiliser. Par nature victimes désignées des comportements sectaires de la majorité hindoue28, les musulmans pourraient être aujourd’hui davantage tentés de verser dans l’activisme militant pour défendre leurs intérêts, menacés par un gouvernement BJP au programme politique téméraire (essais nucléaires, révision du statut du Cachemire, discrimination religieuse¼ ).

Au plan régional

La Chine

Officiellement effectués en réaction à l’augmentation de la menace chinoise sur son flanc septentrional29, les essais nucléaires peuvent indirectement servir Pékin. Le renforcement des capacités nucléaires indiennes, même s’il ne peut être interprété par la Chine comme un bénéfice, ne remet pas fondamentalement en cause les rapports de force sino-indiens, nettement en faveur de "l’empire du milieu"30. En revanche, la démonstration de force de New Delhi, de nature à inquiéter ses voisins du sous-continent, devrait rapprocher davantage de Pékin des capitales régionales déjà partiellement acquises à la cause chinoise : Islamabad, mais aussi Katmandou, Dacca ou Colombo. Selon New Delhi, la constitution informelle d’une "alliance de revers" regroupant ces nations d’Asie méridionale, servirait uniquement les desseins chinois d’une Inde "contenue" à l’intérieur même du sous-continent.

Le Pakistan

On peut affirmer que le "pays des purs" perçut un gain des essais nucléaires indiens. Il n’y aurait pas eu, sauf événement critique de nature à mettre la sécurité nationale en péril, d’essais nucléaires pakistanais si l’Inde n’y avait elle-même précédemment eu recours. Le Pakistan a donc pu démontrer sa capacité nucléaire, dont beaucoup doutaient, mais aussi passer du statut d’État du seuil à celui d’état possesseur de l’arme nucléaire. Le pays de Jinnah31 est également devenu la première puissance musulmane "atomique". Il a également pu infléchir partiellement son complexe d’infériorité vis-à-vis du voisin indien, et enfin récupérer une partie de la fierté nationale entamée par des revers multiples. Nous verrons plus loin que des conséquences moins heureuses pour le Pakistan découlent également des essais nucléaires indiens¼

Les nations voisines du sous-continent

Il semblerait qu’elles ne soient pas parmi les bénéficiaires, directs ou indirects, des essais nucléaires indiens. Puissance régionale omnipotente, traditionnellement peu soucieuse du sort de ses voisins immédiats, l’Inde nucléaire et nationaliste n’offre pas à ces derniers un visage différent. Soumis hier au regard du "grand frère" indien, le Bangladesh, le Népal, le Bhoutan ou le Sri Lanka subiront davantage demain l’influence d’une Nouvelle Delhi militairement et politiquement plus puissante.

 

L’Iran

On peut, semble-t-il, classer l’Iran parmi les bénéficiaires indirects des essais nucléaires indiens. État "paria" au programme nucléaire pluri-décennal, l’Iran32 a sans doute observé les essais indiens, et plus encore ceux du Pakistan, avec satisfaction. Si New Delhi et Islamabad ont pu, en dépit des interdictions, menaces et sanctions de la communauté internationale, procéder à une série d’essais nucléaires, la voie existe donc et le précédent a désormais valeur de droit. Téhéran, usant ou menaçant d’utiliser cette jurisprudence, trouve là un levier supplémentaire dans son empoignade avec l’Occident, au moment où les grandes nations semblent mieux disposées à son égard33.

Implications internationales

Les cinq "grands"

D’une manière générale, on peut répondre par la négative à la question de savoir si les cinq "grands34", seules nations autorisées par le TNP à détenir l’arme nucléaire35, tirent un profit quelconque des essais de Pokhran. En frappant à la porte de leur "club", l’Inde conteste un ordre établi dont les cinq "grands" sont les bénéficiaires exclusifs. La défense de leurs privilèges, ancrés dans le droit et les conventions internationales, n’est pas un exercice aisé dans un monde où les valeurs établies des décennies plus tôt sont chaque jour remises en cause. Leur influence sur le monde se mesure également à leur capacité à refréner les actions répréhensibles des autres acteurs des relations internationales. En ce sens, les essais nucléaires indiens n’ont pas conduit au renforcement de leur prestige, ni à leur autorité sur un monde aux aspirations multipolaires.

Le régime international de non-prolifération

On serait tenté de penser, au premier abord, que ce dernier ne bénéficie d’aucune manière de ces tests. La crédibilité d’un régime dont la force repose sur une adhésion aussi large que possible est mise à mal par l’attitude contraire d’un État dissident, non-partie au régime36. Un mauvais exemple peut susciter de nouvelles contrevenances affaiblissant encore cet indispensable outil. Or, il ressort de cette situation un paradoxe qui peut, à terme, servir la cause du régime de non-prolifération : l’Inde et le Pakistan seraient aujourd’hui plus disposés à signer le Traité d’Interdiction Complète des Essais (TICE) qu’ils ne l’ont jamais été. De cette manière, on pourrait alors penser que les efforts de la communauté internationale visant à prévenir la prolifération nucléaire sortent, en définitive, renforcés par les essais nucléaires indiens.

Les États "parias" 

L’Iran, la Libye, la Corée du nord ou l’Irak ont observé l’incapacité de la communauté internationale, en général, et des Etats-Unis, en particulier, avec délectation. Les limites de la superpuissance américaine, observées dans les domaines de la dissuasion, ont servi leur cause et renforcé leur détermination. Les sanctions toutes relatives, unilatérales37 et surmontables38, constituent autant d’invitations à poursuivre un effort clandestin.

Les Non-Alignés

Chef de file des Non-Alignés, l’Inde est un des principaux porte-voix de ce regroupement étatique aux revendications disparates et à l’autorité oubliée. En procédant à une série d’essais nucléaires 4 mois avant le sommet de Durban39, l’Inde fait profiter le mouvement de sa nouvelle dimension sur la scène internationale. Cette transfiguration peut susciter une observation différente de ce forum et de ses 113 membres.

L’Ummah

Nous conviendrons brièvement que le monde musulman peut trouver dans ces essais des raisons d’être satisfait. Et ce, dans la mesure où les tests atomiques indiens, en bouleversant l’équilibre régional, ont poussé le Pakistan à adopter une démarche similaire et à offrir au monde musulman une ouverture sur le pouvoir militaire de l’atome, faisant rayonner les couleurs de l’Ummah à un moment où son influence est des plus contestées40.

Les essais nucléaires pakistanais : une réponse techniquement rapide, mais politiquement coûteuse

Nous reprendrons ici la forme tripartite des développements précédents en envisageant successivement le cadre national pakistanais, le théâtre régional et la scène internationale.

La scène interne pakistanaise

Le gouvernement de Nawaz Sharif

Confronté à un environnement de crise intérieure, à une érosion de sa popularité et à la remobilisation des forces d’opposition, le Premier ministre N. Sharif41 a perçu les essais indiens comme une occasion de sortir personnellement la tête de l’eau, et de rétablir une parité conventionnelle et stratégique mise à mal par New Delhi.

Répondant sur le site de Chagai Hills par une série de six essais, effectués moins de trois semaines après les tests indiens, le Pakistan combla, en un temps record et à la surprise de beaucoup, son retard sur son voisin indien. Les démonstrations de liesse populaire qui suivirent permirent à la population pakistanaise de jouir d’un sentiment mêlé de réussite et de force, détournant cette dernière de ses préoccupations quotidiennes, ainsi que de ses griefs à l’égard d’un exécutif renforçant en permanence son pouvoir. N. Sharif en tira alors un profit politique personnel immédiat. Néanmoins, l’impact des mesures américaines et japonaises sanctionnant ces essais pénalise l’économie maladive de la nation42 et la partie la plus exposée de la population. Cette dernière, bien épaulée par une opposition43 désireuse d’abréger le mandat politique de Sharif, supporte mal les contingences imposées par cette nouvelle donne, et se tourne chaque jour davantage vers le Premier ministre pour lui signifier son mécontentement. À tel point que Nawaz Sharif pourrait, en réalité, être une des premières victimes des essais nucléaires pakistanais.

L’opposition

Dans la mesure où "l’après essais nucléaires" semble difficile à gérer pour le Premier ministre, et pourrait retourner le volatile électorat pakistanais, on peut estimer que ces essais profitent directement à l’opposition. De plus, en cas d’accession au pouvoir, fut-ce à moyen terme, la gestion nationale concernera non plus un État quasi-nucléaire, mais une puissance au potentiel atomique désormais connu. Une aubaine pour des leaders prônant une politique de reconnaissance régionale et de parité avec le voisin indien¼

L’armée

L’infériorité conventionnelle des forces armées pakistanaises vis-à-vis de l’Inde44 ne pouvait s’alourdir d’une subordination atomique. À la différence de l’Inde où l’armée est confinée en retrait de la politique nationale, le Pakistan conserve à l’armée une participation directe au processus décisionnel45. Les essais permettent à la hiérarchie militaire de disposer de l’arme atomique dans son arsenal. On peut donc considérer que l’armée pakistanaise est l’une des "gagnantes" des essais menés par ses scientifiques.

Les scientifiques pakistanais

En obtenant, à la suite des essais effectués par leurs confrères indiens, l’autorisation de procéder à une série de tests sur le site de Chagai Hills, les scientifiques ont pu mener à bien un objectif qu’ils avaient à cœur : démontrer à la nation, mais aussi à l’Inde et au monde entier, l’ampleur de leur connaissance et de leur savoir-faire dans un domaine aussi critique que le maniement de l’atome. La possibilité de pouvoir matérialiser pour la première fois leurs travaux théoriques, et donc de pouvoir pousser plus avant leurs recherches, font de ces scientifiques, en plus de leur qualité d’artisans de cette réussite technologique, des bénéficiaires directs de ces essais.

La fierté nationale du "pays des purs"

Toute démonstration de force, de prestige, est bonne à prendre dans un pays décrié par l’étranger, à la recherche d’une reconnaissance de la communauté internationale, et souffrant d’un complexe d’infériorité maladif vis-à-vis de l’Inde46. Après avoir vécu les essais indiens comme une calamité de plus pour la nation, la population pakistanaise a pu laisser éclater sa joie à l’issue de la série d’essais. La réussite technique de l’opération, la réponse apportée en peu de temps à l’Inde, et le résultat historique pour un pays musulman, ont permis à la population de profiter de ces essais, et au "moral de la nation", par une occasion rare, de se ressourcer.

Conséquences régionales

"L’ennemi indien"

On peut, à la fois, penser que l’Inde figure parmi les victimes et les bénéficiaires des essais pakistanais. Bénéficiaire tout d’abord, puisque la démarche pakistanaise permet aux dirigeants indiens de valider leur propre décision, en reprenant l’idée de la menace nucléaire présente aux frontières nord (Chine) et ouest (Pakistan) du pays. Ces essais autorisent aussi les militaires indiens à réclamer une enveloppe budgétaire substantielle afin de couvrir leurs "nouveaux" besoins, nucléaires et conventionnels. Ils confortent encore la majorité hindoue dans son attitude de méfiance et de surveillance de l’importante minorité musulmane indienne. Il est également légitime d’estimer que ces essais pakistanais desservent l’Inde. En premier lieu, ils révèlent l’existence d’un potentiel nucléaire pakistanais sous-estimé préalablement. Ensuite, ces essais ont redonné une confiance au Pakistan qui se traduit par une moindre servilité à l’égard de l’Inde, en dépit du déséquilibre de puissance encore existant entre ces deux États. Enfin, ces essais démontrent, une fois encore, la capacité de résistance d’Islamabad aux injonctions de la communauté internationale, renforçant ipso facto sa fermeté à l’égard de New Delhi47.

La communauté musulmane indienne

Cette dernière figure dans les rangs des sinistrés de cette campagne d’essais. Vivant pour la première fois depuis l’indépendance sous la férule d’un gouvernement nationaliste hindou, la communauté musulmane indienne est la cible privilégiée des revendications des chantres de l’hindouité. Cette première démonstration atomique d’une puissance musulmane, "ennemie", soucieuse du sort de ses "frères" indiens, ne peut que se retourner contre cette minorité.

Les autres nations du sous-continent

La multiplication des nations nucléaires et des séries d’essais ne peut satisfaire ni bénéficier aux États voisins. La tension régionale qui en découle frappe directement ces derniers, les conduisant à s’en remettre au bon sens de New Delhi et d’Islamabad pour ce qui a trait à la paix et à la sécurité dans le sous-continent. Déjà réduite autour d’une base minimale, la coopération régionale48 ne peut que stagner à son niveau actuel49 et pénaliser davantage les acteurs qui en tireraient pourtant le plus grand profit.

L’Iran

Les sentiments de l’Iran devaient être partagés au lendemain des essais pakistanais. Si le monde musulman détenait enfin la bombe atomique, cette dernière ne portait pas les couleurs de l’Iran chiite, mais du Pakistan sunnite, pays avec lequel les relations demeurent difficiles et malaisées, stratégie régionale et influences divergentes obligent. Néanmoins, plus encore qu’après les tests de Pokhran, les partisans iraniens d’un programme nucléaire à vocation militaire ont observé les expériences pakistanaises comme autant de précédents sur lesquels ces derniers pourraient éventuellement un jour s’appuyer¼

Implications internationales

Les "cinq grands"

Les "cinq grands", pris dans leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et uniques détenteurs officiels de l’arme nucléaire, ne ressortent pas grandis de ces essais. Divisés sur le sujet entre partisans d’un régime de sanctions (États-Unis) et opposants à de telles mesures50, les membres de droit du "club nucléaire" auront vu leur aura se ternir diversement selon les cas. L’incapacité américaine à empêcher le Pakistan de procéder à sa série d’essais peut être relevée comme un aveu de faiblesse chez la seule superpuissance ayant passé avec succès l’épreuve de la guerre froide. La Chine, soupçonnée d’avoir contribué à la mise au point de ces essais, renforce son image de nation proliférante auprès de la communauté internationale.

Le régime international de non-prolifération

Entamée par les essais indiens, la crédibilité du régime international de non-prolifération subit une nouvelle altération avec les essais pakistanais. Non-signataire du TNP, originellement réfractaire au TICE51, le Pakistan ne contrevint à aucune des dispositions de ces textes fondamentaux, mais en altéra, et l’image, et la portée. Cependant, dans une hypothèse proche de celle retenue pour l’Inde, si ces essais devaient rapprocher Islamabad d’une adhésion au TICE, on pourrait alors considérer que le régime de non-prolifération sort, en définitive, plus fort de ces développements. L’annonce, par le Pakistan et l’Inde, d’une participation aux négociations "cut-off" sur l’arrêt de la production des matières fissiles à destination militaire alimente cette perception.

Le monde islamique

La liesse populaire a dépassé les frontières pakistanaises pour se répandre dans le monde musulman. Alors qu’Islamabad se défendait d’avoir créé "la" bombe islamique, l’Ummah reprenait de Tripoli à Ryad ce credo, et se félicitait de pouvoir, le cas échéant, apporter une réponse de même nature à un Israël menaçant.

Les États "parias"

Les régimes nord-coréen, libyen ou irakien, plus encore qu’après les essais indiens de Pokhran, ont apprécié la largeur des failles du nouvel ordre mondial, et mesuré la relativité de la toute puissance américaine. Dans une situation économique, politique et financière difficile, une nation aussi acculée que le Pakistan passa outre les avis, recommandations puis sanctions de Washington et de la communauté internationale pour procéder à son tour à des essais. Si les États-Unis sont aujourd’hui incapables de rallier à leur cause leurs partenaires du G7 et leur allié régional pakistanais, on peut douter de leur capacité à agir sur la décision d’une nation "paria". Les capitales de ces États ont dû en tirer des enseignements.

La Chine

La réponse pakistanaise aux essais indiens est également celle de Pékin à la recherche indienne d’une parité stratégique avec la Chine. Le discours résolument agressif pratiqué avant et après les essais de Pokhran par les responsables indiens52 ne pouvait être interprété à la légère par Pékin, ni demeurer sans réponse. En apportant une aide à la mise au point des essais pakistanais, tout en se défendant d’une quelconque intervention de cette nature, les Chinois ont marqué des points : l’allié régional pakistanais apparaît à un niveau de puissance encore jamais atteint, apportant un bémol aux revendications régionales et internationales indiennes. De plus, les sanctions américaines, plus embarrassantes pour le Pakistan que pour l’Inde, attisent à Islamabad un anti-américanisme perceptible depuis le début des années 9053. Cette situation conforte le lien sino-pakistanais et rappelle à Washington qu’il sera, à l’avenir, difficile d’occulter l’avis de Pékin sur le sort de l’Asie méridionale, région où la Chine compte de solides sympathies.

À l’évidence, les essais nucléaires indiens et pakistanais de mai 1998 ne constituent pas un bénéfice pour la communauté internationale en général, à l’heure où cette dernière se remobilise autour de la dynamique de la non-prolifération nucléaire54, et pour le sous-continent indien en particulier, îlot de pauvreté et de sous-développement.

Pourtant, ainsi que nous l’avons vu, certains partis politiques, groupes de pression, acteurs régionaux, ou puissances influentes, tirent, d’une certaine manière, avantage des premières explosions atomiques observées dans le sous-continent depuis un quart de siècle.

Ceci attirera notre attention sur un dernier point : bien qu’ayant fait trembler le sous-continent indien il y a déjà 4 mois, les tests atomiques indiens et pakistanais n’ont pas encore développé tous leurs effets secondaires, ni achevé d’ébranler l’équilibre précaire des relations entre New Delhi et Islamabad. Tracée par les expériences de Pokhran et de Chagai Hills, la voie de la prolifération nucléaire du sous-continent est à présent ouverte, et l’on peut déjà discerner, à travers les prémices d’une nouvelle course aux armements, ses premières conséquences sur la stabilité future de la région.

 

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Notes:

1 Avec plus de 1 200 000 000 d’habitants, le sous-continent indien regroupe un homme de la planète sur cinq.

2 Essai nucléaire sur son site expérimental de Lob Nor.

3 Après les États-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne et la France.

4 Conflit territorial sino-indien de 1962, localisé aux régions frontalières de l’Arunachal Pradesh.

5 Sur le site de Pokhran (désert du Rajasthan), à environ 550 km au sud-ouest de New Delhi. Cette explosion nucléaire était d’une puissance d’environ 12 kilotonnes.

6 Conflit de 1965 sur le Cachemire, et crise de 1971 amenant à la création du Bangladesh.

7 Comme une "libération" par la force de la partie du Cachemire sous contrôle indien.

8 Suite aux élections générales de mars 1998 et la victoire relative des nationalistes hindous du BJP.

9 Comme David Albright, Président de l’Institute for Science and International Security (ISIS) de Washington.

10 "The Shots Heard Round the World", The bulletin of the Atomic Scientists, juillet/août 1998, p. 23. Le nombre d’essais nucléaires fait l’objet d’interrogations de la part de la communauté scientifique, les 3 essais du 11 mai 1998 ayant été quasi-simultanés, et par conséquent difficilement observables sur les relevés des séismographes.

11 Situés à 700 km du site de Pokhran, les séismographes de la station de Nilore (Pakistan), n’ont rien enregistré le 13 mai. Les autorités indiennes ont avancé une puissance de 0,6 et 0,2 kilotonne.

12 Conférence de l’ancien Premier ministre indien I.K. Gujral, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, le 25 septembre 1998.

13 L’amendement Pressler, du nom du sénateur américain à l’origine de cette législation, interdit aux États-Unis de poursuivre leur coopération militaire avec une nation soupçonnée de travailler clandestinement à un programme nucléaire.

14 Même si l’on s’accorde à penser que les scientifiques pakistanais, aidés de leurs collègues chinois, ont acquis la maîtrise de l’atome vers le milieu de la décennie 80.

15 Sur le site de Chagai Hills, dans la province du Balouchistan (près de la frontière afghane).

16 À l’image de la série indienne, le nombre et la puissance des essais pakistanais font l’objet d’une certaine retenue chez les observateurs internationaux.

17 Dont l’essai au mois d’avril 1998 aurait décidé l’Inde à effectuer une série d’essais nucléaires.

18 Parti indien du peuple.

19 Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou groupement des volontaires nationaux.

20 En effet, il convient de rappeler que l’arsenal indien est encore composé à 70 % de matériels russes ou ex-soviétiques.

21 Supérieur à 3 % du PIB jusqu’à la fin des années 80, le budget indien de la défense oscille, depuis le début de la décennie 90, entre 2,4 et 2,8 %.

22 Avec notamment les missiles Agni et Prithvi.

23 Comme le refus américain de vendre à l’Inde des supercalculateurs.

24 Près de 960 millions d’habitants.

25 Avec un effectif de plus de 1,1 million de soldats, l’armée indienne figure au 4e rang mondial derrière la Chine, la Russie et les États-Unis.

26 Selon les projections convergentes de la Banque mondiale et du FMI.

27 En l’espace d’une décennie, les nationalistes hindous ont multiplié le nombre de leurs représentants à l’Assemblée nationale (Lok Sabha), devenant avec le BJP dès 1996 la formation politique la plus importante.

28 Voir les événements de décembre 1992, lors desquels des fondamentalistes hindous rasèrent la mosquée d’Ayodhya, censée reposer sur l’emplacement même d’un ancien temple du Dieu Ram, vénéré par les hindous.

29 L’Inde se plaît à rappeler l’existence de missiles chinois pointés vers l’Inde, sur les plateaux du Tibet.

30 Aux 1 100 000 soldats indiens, la Chine oppose une armée forte de 3 millions d’hommes.

31 Le "père" de l’indépendance du Pakistan, obtenue le 15 août 1947.

32 L’Iran est néanmoins partie au Traité de Non-Prolifération (TNP) et a signé le Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE) le 24 septembre 1996.

33 Les États-Unis, la France et l’Allemagne notamment.

34 Les États-Unis, le Pakistan, la Chine, la France et le Grande-Bretagne.

35 Article 1 du TNP.

36 En septembre 1998, l’Inde n’a encore signé ni le TNP, ni le TICE.

37 Américaines et japonaises principalement.

38 L’Inde annonçait, dès la fin août, avoir pu "lever" près de 2 milliards de US $ grâce à une émission de bons auprès de sa diaspora.

39 Afrique du Sud.

40 Avec notamment les attentats du 7 août 1998 contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, attribués à un mouvement islamique terroriste, le fondamentalisme Taleb en Afghanistan, etc.

41 Au pouvoir depuis février 1997.

42 Confrontée à une situation proche de la faillite, au remboursement d’une dette extérieure dont les seuls intérêts pour 1998 représentent 3 milliards US $.

43 Emmenée par Bénazir Bhutto et son parti le Pakistan People Party (PPP).

44 Rapport de force de 1 à 2,5 en moyenne. Voir J.-P. Susellini, "L’armée indienne", Défense, n° 80, juin 1998.

45 La démocratie, notion encore récente et mal assurée au Pakistan, compte à ce jour moins d’expérience que la dictature militaire.

46 Notamment dû à la perte de sa province orientale, devenue en 1971 le Bangladesh, rendue possible par l’intervention de l’armée indienne aux côtés des indépendantistes bengalis.

47 Notamment à propos du sort du Cachemire.

48 Institutionnalisée depuis 1985 par la South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC), regroupant les sept nations du sous-continent.

49 Les échanges intra-SAARC ne représentent que 3 % du total des échanges mondiaux !

50 France, Russie et Chine notamment.

51 Le Pakistan vota la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies en faveur du TICE, mais refusa par la suite de signer ce traité, au motif que l’Inde ne parapherait pas ce texte.

52 Principalement par la voix du ministre indien de la Défense, M. George Fernandes.

53 Consécutif au retrait soviétique d’Afghanistan, au déclin de l’importance stratégique du Pakistan voisin et à la mise en place de l’amendement Pressler.

54 Avec l’ouverture à Genève des négociations dites "cut-off" sur l’arrêt de la production de matières fissiles à destination militaire.

 

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