MOURIR POUR LHASSA

Un épisode méconnu de la guerre froide

Philippe Hayez

 

 

 

De récentes informations publiées par le Los Angeles Times viennent rappeler que le pacifique Tibet a été le théâtre d’une vraie guerre qui s’est achevée il y a moins de trente ans. Le journaliste Jim Mann, ancien correspondant à Pékin de 1984 à 1987, a rendu publique l’été dernier l’existence d’un soutien financier de la CIA aux combattants tibétains entre 1964 et 1968 et, plus précisément, d’un versement annuel de 180 000 $ au Dalaï Lama. Le chroniqueur de politique étrangère fondait son information sur des documents secrets devant être déclassifiés par le Département d’État mais dont la publication a été différée sine die par George Tenet, directeur de la CIA, "en raison du manque de ressources disponibles pour évaluer les documents".

Sa sainteté le xive Dalaï Lama n’aurait-elle été, comme le prétend Pékin depuis la fin des années 1950, qu’une "marionnette" dans le jeu international ? La publication de témoignages concordants permet aujourd’hui de percevoir une réalité plus complexe : devenus aujourd’hui le symbole de la résistance non violente à l’oppression, les Tibétains ont mené, pendant deux décennies, une guerre contre l’occupant, dans laquelle le Dalaï Lama n’a joué qu’un rôle marginal. Mené de 1950 à 1974 contre l’armée chinoise, ce combat, qui a été soutenu aussi bien par les États-Unis et Taïwan que par l’Union soviétique et l’Inde, a surtout produit des résultats tangibles pour Washington mais n’a pas survécu à la realpolitik prônée par Henry Kissinger.

L’agression chinoise au Tibet

Possession revendiquée par Pékin depuis le xiiie siècle, le Tibet avait accepté une présence militaire chinoise plus ou moins symbolique à partir du milieu du xviiie siècle, dans le cadre d’une relation "prêtre/protecteur" suffisamment singulière pour susciter l’analyse de nombreux experts. Lhassa avait cependant profité de la chute de l’empire des Qing en 1911 pour proclamer son indépendance et prier les représentants politiques (ambans) et militaires chinois de rentrer chez eux.

Ceci ne mit pas un terme aux activités des troupes chinoises : tombée en 1910, Lhassa ne fut abandonnée par le seigneur de la guerre Zhao Erfeng qu’en 1913. Le Kham, partie orientale du plateau tibétain, fut le théâtre d’incursions sichuanaises en 1918, 1928 et 1932.

Une telle insécurité avait conduit le XIIIe Dalaï Lama, décédé en 1933, à confier à son ministre Tsarong le soin de moderniser la petite armée tibétaine créée à la fin du xviiie siècle.

Il n’est donc guère surprenant qu’à l’instar des nationalistes, les communistes arrivés au pouvoir à Pékin en octobre 1949 aient vite affirmé leur souveraineté sur le Tibet et leur projet de le "libérer pacifiquement". Dès le printemps 1950, des troupes de l’Armée populaire de libération (APL) franchirent le haut Yang-Tsé et mirent à sac les premiers monastères dans le Kham. Malgré de vifs affrontements dans le bourg de Dengkog (où périrent 600 soldats chinois), l’armée tibétaine ne put les repousser.

L’extension à l’Asie de la guerre froide, avec le franchissement du 38e parallèle par les Nord-Coréens en juin 1950, parut convaincre Pékin du risque que représenterait la chute du Tibet aux mains des nationalistes chinois, réfugiés à Taïwan mais disposant encore de forces dans le sud-ouest, ou de leurs alliés américains.

Sur instruction du maréchal Zhu De, 85 000 hommes des Ire et IIe Armées de marche, placées sous le commandement du général Liu Bating, franchirent donc le Yang-Tsé en octobre 1950 et prirent rapidement Chamdo, la capitale du Kham, à deux mois de marche de Lhassa.

Malgré de vaillantes escarmouches, le gouvernement de Lhassa n’avait guère pu contrer cet assaut en raison de la modestie de ses forces armées (8 500 hommes et 50 canons britanniques) et de divisions sur la stratégie à adopter, tant à la cour du Dalaï Lama que dans les trois provinces d’U-Tsang, de l’Amdo et du Kham.

Une résistance s’organisa rapidement sur le terrain, bien que le Dalaï Lama, réfugié à Yatung, sur la frontière indienne, parût donner sa caution en validant l’"accord en 17 points" signé à Pékin en mai 1951 accordant l’autonomie au Tibet. Prenant la forme de harcèlements sporadiques des troupes chinoises, elle fut le fait des tribus Goloks (dans le Tibet septentrional, rebaptisé Qinghaï), des Lolos (dans le sud-est) et surtout des nomades khampas, tribus du Kham longtemps rebelles à Lhassa.

Les troupes à la casquette étoilée de la XVIIIe Armée de route entrèrent "pacifiquement" le 9 septembre 1951 à Lhassa, où le drapeau rouge n’a cessé de flotter depuis lors. Leur présence permanente fut imposée à la population. La nécessité de nourrir les 5 000 hommes cantonnés à Lhassa et les 10 000 hommes des garnisons situées le long des routes stratégiques suffit à déstabiliser la modeste économie tibétaine, provoquant hausse du prix des céréales et famines. Après avoir étouffé un embryon de résistance civile et l’Assemblée du peuple (Mimang Tsongdu) qui s’opposait à sa présence, la garnison chinoise de Lhassa fut l’objet d’attaques armées dès le printemps 1952.

La pression croissante des "réformes démocratiques" (installation d’administrateurs militaires, répression contre les "propriétaires terriens", désarmement de la population, envoi d’enfants en Chine dans des "écoles de minorités"), dirigées depuis 1951 par le général Zhang Jinwu, et la situation alimentaire très tendue conduisirent cependant à une révolte massive du Kham à partir de l’été 1954. Connue sous le nom de "rébellion du Kangting", cette insurrection n’était pas encore coordonnée sur le plan politique ou militaire mais surprit l’occupant par sa vitalité. Au début de 1956, la plupart des garnisons chinoises avaient été évincées du Tibet oriental, par des combattants dont les armes provenaient pour l’essentiel des prises sur l’ennemi. L’intervention de l’aviation chinoise, dont les Ilyouchine-28 firent 4 000 morts lors des bombardements sur Lithang, interdit aux Khampas de consolider leurs positions. À la suite d’entretiens entre Chou En Lai et le Dalaï Lama, un armistice fut conclu en novembre 1956.

La mobilisation étrangère

Malgré certaines inquiétudes de l’Inde, aucune des puissances n’avait émis de protestation officielle en 1950, lors de l’agression militaire chinoise. La question n’avait, en particulier, pas été jugée digne d’être évoquée par l’Assemblée générale de l’ONU, le Tibet n’étant pas parvenu à s’y faire admettre. Les messages adressés au président Truman et au secrétaire d’État Dean Acheson par le Dalaï Lama dès octobre 1949, les contacts établis à New-Delhi entre des émissaires tibétains et l’ambassadeur américain Henderson, demeurèrent sans effet.

Aussi le premier soutien étranger des combattants tibétains vint-il tout naturellement du principal ennemi de Pékin. Sollicité par les premiers émigrés tibétains, le régime nationaliste réfugié à Taïpei promit son concours matériel en octobre 1955. Il fut, au demeurant, le seul à déclarer ouvertement son soutien à la résistance tibétaine.

Les frères Pomdatsang, famille de notables du Kham qui avait déjà conduit des actions militaires contre les Chinois et les forces de Lhassa en 1932 et proposé ses services aux nationalistes aussi bien qu’aux communistes chinois en 1950, jouèrent un rôle crucial. Réfugiés en 1955 à Kalimpong, en Assam indien, Rapgya et Rampel prirent les contacts nécessaires à Taïwan, tout en recevant certains diplomates du département d’État américain. Sous leur contrôle, la première filière de livraison d’armes nationalistes s’établit, par voie terrestre, en 1956 entre l’Assam et le Kham, avec transit par le Bhoutan.

Leurs agissements intéressés furent confortés par l’engagement personnel de deux frères du Dalaï Lama à la même époque. Le cadet, Gyalo Thondup, qui avait pris contact avec Chiang Kaï-Tchek à Taïwan dès mai 1950, se partageait depuis 1951 entre Taïwan et Darjeeling, où il était en liaison avec la CIA. L’aîné, Thubten Norbu, qui venait également de quitter le Tibet pour l’Inde, fut reçu avec pompe aux États-Unis à l’été 1951 par l’Association américaine pour l’Asie libre, inspirée par la CIA, puis définitivement accueilli comme réfugié politique à partir d’août 1955.

Avant 1959, une deuxième filière fut établie, pour la formation des combattants : quittant à pied le Kham, ceux-ci étaient rassemblés à Kalimpong, localité publiquement considérée par Nehru comme le siège d’"un jeu d’échecs complexe pratiqué par diverses nations", puis conduits, par Calcutta, Bangkok et Hong-Kong, à Taïwan, où ils recevaient un entraînement militaire. Dès avril 1957, un concours partiel américain fut octroyé, sous la forme d’un complément de formation de quatre mois dispensé dans des bases de la CIA à Saipan, Guam et Okinawa au profit de chefs khampas (pons) et d’une aide technique aux parachutages nocturnes sur le Kham organisés formellement par l’"Association en faveur du Tibet" de Taïwan.

Le changement d’attitude de l’Inde compta également. N’ayant pu convaincre Pékin, malgré une médiation secrète de Nehru et la pression de Washington, de renoncer à la conquête du Tibet, New-Delhi avait vu arriver avec inquiétude, en février 1951, les premières troupes chinoises sur sa frontière. Héritière de la posture impériale britannique, l’Inde considérait le Tibet comme un indispensable État-tampon face au voisin chinois. Elle maintint d’ailleurs des postes militaires permanents à Yatung et Gyantsé jusqu’à l’accord bilatéral de mai 1954. Le Dalaï Lama fut reçu avec les honneurs à New-Delhi en novembre 1956. Les troubles de 1959 à Lhassa suscitèrent de vives inquiétudes dans la capitale indienne, qui accorda l’asile politique au chef du Tibet. Sur fond de tension croissante entre les deux pôles du monde communiste, les incidents frontaliers survenus à partir de 1959 entre les troupes indiennes et chinoises à l’ouest, dans l’Aksai Chin et à l’est, dans la North East Frontier Agency (NEFA, devenue aujourd’hui l’État d’Arunachal Pradesh), conduisirent à l’affrontement bien connu d’octobre 1962. Moins d’un mois après sa déconfiture, l’Inde accepta de former, avec le concours de la CIA et un armement fourni par Washington, une Special Frontier Force (SFF) de 10 000 hommes composée de combattants de l’AVDN. La SFF disposa d’une base principale à Chakrata, près de Dehra Dun, où enseignèrent des experts américains, ainsi que d’une base radio dans l’Orissa, au sud de Calcutta, pour recueillir les messages clandestins émanant du Tibet. New-Delhi accueillit également, à compter de décembre 1964, des U-2 sur la base de Charbatia.

De manière plus surprenante, l’Union soviétique, qui avait appuyé les forces chinoises au Tibet et au Qinghaï en 1950 et comptait encore plusieurs centaines d’experts au Tibet en 1959, révisa également sa position : après le départ de ceux-ci à compter de mars 1960, Moscou tenta de compenser l’influence croissante de Pékin en Asie centrale que traduisait la colonisation du Turkestan oriental (Xinjiang) et l’acquisition d’une capacité nucléaire contre son territoire. Ainsi y eut-il, en 1966, des parachutages soviétiques dans le désert du Tchangtang (Tibet septentrional), qui comptèrent cependant moins que les armes livrées à l’AVDN par l’intermédiaire de l’Inde.

C’est pourtant l’attitude américaine qui permit le maintien d’un foyer de guérilla. Le Tibet n’était pas inconnu des services secrets américains. En septembre 1942, William B. Donovan, chef de l’OSS, avait envoyé deux agents à Lhassa pour obtenir le soutien du pouvoir tibétain au pont aérien conduit à partir de la Birmanie et de l’Inde dans la lutte contre le Japon. Ceux-ci, Ilya Tolstoï et Brooke Dolan II, avaient remis à Lhassa un message du président Roosevelt et livré discrètement trois postes radio. Sur la base d’études commandées par l’état-major américain en janvier 1950, un feu vert fut même donné en juillet suivant par le secrétaire d’État Dean Acheson pour des actions clandestines limitées. Dès 1951, la CIA, successeur de l’OSS, disposait de sources d’information dans l’émigration tibétaine de Darjeeling, qui visaient surtout à prévenir Washington des risques d’une extension du communisme en Inde.

L’engagement de la CIA dans de véritables actions clandestines au Tibet porte cependant la marque de quelques hommes : le colonel Richard G. Stilwell, vétéran des opérations secrètes en Birmanie et chef de la division Extrême-Orient de la direction des Plans de l’Agence depuis 1947, et surtout Desmond E. Fitzgerald, également présent en Birmanie au cours de la Seconde guerre mondiale et successeur de Stilwell à partir de 1954.

Parallèlement au concours offert à Taïwan, la CIA commença, au printemps 1955, à recruter des réfugiés tibétains à Kalimpong, suscitant, en août 1957, la critique du général Tan Guansen, commandant militaire du Tibet.

Dans l’esprit de Fitzgerald, l’opération devait surtout présenter une dimension aérienne. Dès 1957, les premières missions de reconnaissance du nouvel U-2 étaient conduites au-dessus du Tibet depuis les bases de Peshawar (Pakistan) et de Taoyuan (Taïwan).

L’opération proprement dite fut baptisée ST Circus. Les parachutages, qui, sous le nom de code ST Barnum, devaient constituer le cœur de l’opération, furent conduits secrètement à partir de la base aérienne de Takhli en Thaïlande. Les premiers d’entre eux eurent lieu en octobre 1957, pour les combattants avec un B-17 déployé à partir de la base de Kermitola au Bangladesh, pour les armes avec des C-118. Comme ailleurs en Asie, ces missions furent confiées à la compagnie Civil Air Transport (CAT), créée en 1947 par le général Claire Chennault, vétéran des "flying tigers", et rebaptisée Air America en mars 1959. Disposant à partir de 1958 d’un nouvel appareil, le C-130, dont quelques exemplaires avaient été "prêtés" par le détachement 2 du 1045e Groupe d’observation et d’entraînement de l’armée de l’air (commandé par le major Harry Aderholt et basé à Kadena, au Japon), CAT effectua une quarantaine de missions, sur le trajet de 4 500 km entre la Thaïlande et le Tibet, acheminant ainsi près de 400 tonnes d’armes de petit calibre et d’équipement. Au début de 1960, les parachutages atteignirent même le nord du Tibet et le Qinghaï, dans l’espoir d’ouvrir un nouveau foyer de résistance.

C’est la crise internationale du détroit de Taïwan en juillet 1958 qui conduisit Washington à décider d’actions plus offensives à l’encontre de la Chine communiste. En janvier 1958, la CIA avait rejeté une demande de soutien matériel de Gompo Tashi, chef des résistants, qui n’avait pu trouver l’oreille du Dalaï Lama un an auparavant. Convaincu par Fitzgerald, Allen W. Dulles, directeur de la CIA, proposa de nouvelles actions clandestines au président Eisenhower à deux reprises, en janvier et début mars 1959. Ce n’est cependant qu’après les émeutes de Lhassa du printemps 1959 que le Conseil de sécurité nationale (NSC) tint, en présence d’Eisenhower, les deux réunions, en avril et juin 1959 qui conduisirent le président américain à autoriser la formation de combattants sur le territoire américain et leur parachutage au Tibet. Au moins six réunions du Special Group, comité du NSC créé par la décision présidentielle 5412/2 de novembre 1955 pour approuver les opérations clandestines, furent consacrées à la planification des opérations. Transportés par C-124 Globemaster, les premiers khampas arrivèrent sur la base secrète de Camp Hale, dans le Colorado, en juillet 1959. En deux ans, environ 400 combattants y furent formés aux techniques de combat et de sabotage au cours de stages de six mois.

En février 1960, le NSC se réunissait en présence du président Eisenhower, de Dulles et de Fitzgerald pour évaluer les actions clandestines au Tibet. L’opération clandestine perdit cependant de sa dynamique avec le départ de ses concepteurs : l’élection de Kennedy à la présidence fut l’occasion du départ en novembre 1961 de Dulles, père des opérations clandestines de la CIA. Fitzgerald fut remplacé à la tête de la division Extrême-Orient en 1962 par William E. Colby et Richard M. Bissell, directeur des plans, en février 1962 par Richard Mc G. Helms. Le désastre rencontré en avril 1961 lors de l’opération de la Baie des Cochons avait déjà tempéré l’ardeur du nouveau président en matière d’opérations clandestines.

La résistance intérieure

Après l’échec politique de la rébellion de Kangting, la répression chinoise au Kham fut sévère, avec son cortège de destructions de villages et de monastères, d’exécutions et de déportations. La demande chinoise de dépôt de toutes les armes auprès des autorités fut la cause directe de la création à Lhassa, en décembre 1956, du mouvement clandestin "Quatre fleuves, six montagnes" (chushi kangdruk) par Gompo Tashi Andrugtsang, un marchand de 51 ans originaire de Lithang. Ce mouvement prit prétexte de la collecte de fonds pour l’offrande d’un trône d’or au Dalaï Lama au printemps 1957 pour structurer son organisation et identifier ses objectifs. Ceux qui s’appelaient entre eux les "soldats de la forteresse de la foi" (ten dzong ma mi) estimaient alors pouvoir compter sur 80 000 hommes. Constitués en Armée des volontaires pour la défense nationale (AVDN, tensung tangla magar) à partir de juin 1958, les combattants tibétains, dont chacun avait fait le serment d’éliminer dix soldats chinois, cherchèrent à se constituer une nouvelle base territoriale. À partir de 1957, ils occupèrent les forteresses du Lhoka, région située au sud du fleuve Tsangpo (Brahmapoutre) et frontalière du Népal, d’où les troupes communistes ne purent les déloger malgré le déploiement de plusieurs dizaines de milliers d’hommes. En février 1959, la garnison chinoise de Tsethang (3 000 hommes), située à 45 km de la capitale, tombait entre leurs mains.

Les succès tactiques remportés souvent lors de charges de cavaliers achevant le combat à l’arme blanche pesaient cependant peu face au renforcement important de la présence militaire de l’occupant. Celui-ci put bénéficier de la plate-forme aérienne de Lhassa à partir de novembre 1951 et des deux routes carrossables à partir de la Chine (Xining-Golmud au nord, Chengdu-Chamdo à l’ouest) à partir de décembre 1954. En 1956, 150 000 militaires chinois (14 divisions) se trouvaient au Tibet, manœuvrant à partir des garnisons principales de Lhassa, Gyantsé, Shigatsé et Yatung reliées entre elles par télégraphe, face à une force de 5 000 combattants permanents. La supériorité numérique chinoise était renforcée par un appui aérien, un emploi des communications radio et une puissance de feu dont ne pouvaient disposer les Khampas. Comme l’annonçaient les communiqués de l’Agence Chine nouvelle, ce fut une véritable guerre au cours de laquelle les victimes tibétaines s’élevèrent à environ 80 000, entre lesquelles il est impossible de distinguer combattants et civils. Des infiltrations de la résistance furent tentées dès 1958 par le général Zhang Jinwu, mais elles ne compensèrent pas les défections de militaires chinois qui rejoignirent les rangs tibétains.

Le soulèvement de 1959

L’intervention américaine paraît avoir joué un rôle indéniable dans le départ du Dalaï Lama du Tibet, qui était souhaité par Washington dès le printemps 1951. Pressé par la population de Lhassa, grossie de ses réfugiés ayant fui les exactions de l’APL, et par les combattants khampas de ne pas céder aux avances des autorités locales chinoises, le Dalaï Lama quitta son Palais d’été du Norbulingka en mars 1959, laissant sa capitale dans une véritable situation insurrectionnelle vite réprimée par les canonnades de l’APL. Les charges des cavaliers de l’armée tibétaine furent de peu de poids face aux chars et aux automitrailleuses. Le périple de deux semaines jusqu’à la frontière indienne, réédition d’un épisode vécu par le XIIIe Dalaï Lama en 1910, fut facilité par la présence dans sa suite d’au moins deux Khampas formés par la CIA et d’un opérateur radio américain, Anthony Poshepny, un ancien Marine ayant participé à la formation des khampas à Taïwan dès 1956 et qui devait, par ses actions ultérieures au Laos, constituer l’un des modèles du colonel Kurtz d’"Apocalypse Now". La demande d’asile du Dalaï Lama à Nehru, faite par radio, transita ainsi par Washington avant d’être acceptée. Dès leur entrée en Inde, le chef religieux et son escorte furent pris en charge par les gurkhas de l’armée indienne et bénéficièrent de parachutages de vivres. Ceci permit aux autorités chinoises de proclamer, malgré les rapides dénégations de l’intéressé, que le Dalaï Lama avait été enlevé contre son gré.

Sur le terrain, la situation opérationnelle se dégradait rapidement. Les combats de Lhassa avaient fait 20 000 victimes et 8 000 prisonniers. Les tribus Goloks de l’Amdo, en lutte contre l’APL depuis 1952, ne parvenaient pas à dépasser le stade des escarmouches. Malgré l’intensification des parachutages taïwanais dans la région du lac Yamdrok, les places fortes du Lhoka ne résistèrent pas à la contre-offensive du printemps 1959, qui permit aux 20 000 troupes chinoises parties de Lhassa de contrôler les frontières du Népal et du Bhoutan avant la fin de l’année. Pékin envoya au Tibet 100 000 militaires supplémentaires.

Livrées directement par Washington à compter d’avril 1959, la quantité et la qualité des armes reçues étaient très éloignées des demandes de l’AVDN, qui souhaitait l’équipement de 30 000 combattants.

Le soutien américano-taïwanais ne paraît ainsi guère avoir permis que d’alimenter des actions de guérilla : à partir des montagnes du Lhoka, les Khambas tentèrent, sans grand succès, d’étendre leurs opérations au Tibet occidental (Tsang), menant des actions contre les garnisons de Gyantsé et de Shigatsé, où l’APL s’était installée en octobre 1951.

Gompo Tashi et le commandement de l’AVDN franchirent alors la frontière en avril 1959, atteignant Darjeeling où ils furent accueillis par Gyalo Thondup. Entre-temps, l’afflux de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés tibétains en Assam et au Bengale occidental conduisit l’armée indienne à installer des camps où le tri fut effectué entre moines, combattants et familles.

L’interruption des missions aériennes américaines, décidée par Eisenhower à la suite de la capture par Moscou d’un U-2 et de son pilote Francis Gary Powers en mai 1960, cloua au sol les U-2 et les C-130. Elle interdit le renforcement substantiel en matériels de la résistance. Celle-ci put cependant recevoir d’utiles informations sur les mouvements de troupes chinoises recueillies à partir de mai 1961 par les interceptions satellitaires de leurs communications radio mais ne bénéficia guère des photographies des nouveaux satellites du programme Corona.

Les opérations à partir du Mustang

Ne parvenant plus à maintenir une présence homogène à l’intérieur du Tibet, les chefs khampas prirent la décision, à la fin de 1960, de transférer leurs bases à l’extérieur. 4 000 combattants gagnèrent ainsi, vers l’est, le petit royaume tibétain du Mustang, enclave isolée du Népal, coincée entre l’Annapurna et le Dhaulaghiri.

Ce contingent se nourrit également du flux croissant de réfugiés chassés par la répression chinoise et dont certains ne s’accommodaient guère des camps de travail indiens. Kalimpong, qui ne comptait que 3 000 réfugiés en 1954, en abritait 11 000 fin 1959 et 80 000 fin 1963.

Éloignée de l’ambassade de New-Delhi par l’ambassadeur John Kenneth Galbraith, qui s’opposa personnellement, dès sa nomination en avril 1961, à l’opération clandestine au Tibet, la CIA transféra son centre de soutien à Katmandou, qui était utilisé comme poste d’observation sur le Tibet depuis août 1950. Une ambassade américaine fut ouverte en 1959. La station de la CIA fut confiée au spécialiste du Proche-Orient, Howard "Rocky" Stone, en 1961. Les services de CAT furent utilisés sous couvert de la compagnie Air Népal, créée pour l’occasion.

L’assistance humanitaire, prodiguée aux Tibétains depuis 1959 en Inde par l’American Emergency Committee, fut renforcée par les opérations de la Croix rouge internationale à partir de l’aérodrome de Jomosom dès 1962.

En 1964, la plupart des villages du Mustang abritaient des camps ou des bases militaires, pour un nombre de combattants estimé à 6 000 au sein d’une population de 10 000 réfugiés au Népal.

C’est à partir de ces bases et sous la direction de Baba Yeshi que les combattants purent perturber les communications chinoises par des coups de main sur les axes stratégiques du nord et de l’ouest, soutenir les foyers maintenus au Lhoka - appelé désormais par Pékin le "manoir du Dalaï Lama" - et conduire des actions isolées jusque dans Lhassa. Ils devaient se contenter pour cela d’armes légères américaines (fusils et mortiers) et avaient renoncé à leurs montures. La construction de nouvelles routes par les militaires chinois priva cependant progressivement d’effet leurs actions. Au milieu des années 1970, l’APL disposait de 500 000 hommes au Tibet, dont la moitié était déployée sur la frontière indienne dans des installations fortifiées.

Le réseau clandestin de sympathisants dans la population restée au Tibet permit cependant à Washington de disposer d’une information assez précise sur les péripéties des luttes entre l’APL et les "gardes rouges" à Lhassa et dans les villes et sur le rapatriement au Tibet central d’une partie des installations nucléaires du Lop Nor pour les abriter de la menace des missiles soviétiques.

Les documents récemment "déclassifiés" confirment la modestie de l’aide américaine, Washington concentrant alors son effort sur les opérations au Viêt-nam, au Cambodge et au Laos : le total des armes parachutées au cours de l’opération fut inférieur à ce qui était livré à la même période aux hmongs laotiens de Vang Pao en un seul mois. Le mémorandum de la CIA de janvier 1964 indique un budget annuel de moins de 2 millions de $, dont 500 000 $ pour le soutien de 2 100 combattants au Népal. Ce soutien fut, au demeurant, réduit à partir de 1968 sur décision du président Johnson.

La guérilla tibétaine a eu, en réalité, moins d’impact sur la situation politique et militaire au Tibet que la révolution culturelle qui a atteint Lhassa en décembre 1966 et s’est poursuivie jusqu’à la fin 1969.

Un document de la CIA de décembre 1968, déclassifié l’année dernière, indique qu’à cette date, "le Tibet était tranquille depuis plusieurs mois". L’efficacité de la guérilla fut, de surcroît, réduite à partir de 1969 par les rivalités entre ses chefs, qui provoquèrent des combats entre Khampas eux-mêmes.

Le soutien américain fut interrompu brutalement à la suite de la mission secrète conduite par Henry Kissinger et Winston Lord en juin 1971 à Pékin, qui devait préluder au spectaculaire rapprochement sino-américain. Pour répondre aux demandes du pouvoir communiste, les vols de reconnaissance au-dessus du territoire chinois des SR-71, commencés en avril 1962, cessèrent en juillet 1971. La suspension du soutien de la CIA aux combattants tibétains fut décidée le mois suivant.

La guérilla khampa au Mustang ne résista pas longtemps à l’interruption de ce soutien. L’assistance de Taïwan, dont l’appui était devenu surtout financier, n’avait pas été coordonnée avec celle des Américains. L’Inde préférait, pour sa part, utiliser la Special Frontier Force placée sous le contrôle de son propre service de renseignement, le Research and Analysis Wing (RAW) dans des opérations au Pakistan et au Bangladesh. À la suite de la demande faite par le président Mao au roi du Népal au cours d’une visite à Pékin en novembre 1973, Katmandou décida de mettre un terme à la présence des combattants en s’appuyant sur un message enregistré du Dalaï Lama leur demandant de rendre leurs armes. Ne pouvant fuir au Tibet, dont la frontière avait été opportunément bouclée par l’APL, les chefs de l’AVDN virent leurs camps détruits ou fermés en août 1974 par les gurkhas népalais. Ceux qui ne se suicidèrent pas furent internés jusqu’en 1981.

Une partie du réseau d’informateurs de l’AVDN au Tibet fut démontée au cours des mois qui suivirent, grâce aux informations saisies par l’armée népalaise au Mustang et aimablement communiquées à la Chine.

L’entourage du Dalaï Lama estime aujourd’hui que 433 000 Tibétains ont perdu la vie dans des combats entre 1950 et 1984 sur un total de 1 278 000 victimes directes de l’agression chinoise. Plus de la moitié d’entre eux sont tombés au Kham. Le chef historique Tashi Gompo est mort de ses blessures à Darjeeling en septembre 1964. Gyato Wangdu, seul survivant du premier groupe formé par la CIA et successeur de Baba Yeshi comme chef de l’AVDN au Népal à partir de 1969, est mort sous les balles chinoises sur le col de Tinker en août 1974 alors qu’il cherchait à rejoindre le Tibet avec quelques survivants. Thupten Ngodup, moine du Tashilumpo réfugié en Inde en 1959, membre de la Special Frontier Force de 1962 à 1982, s’est immolé par le feu en mars dernier à New-Delhi pour protester contre la visite du chef d’état-major des armées chinois Zhang Wannian. Quelques témoins directs des combats de 1950 à 1974 survivent à Katmandou, reconvertis en marchands de tapis¼

Beaucoup estiment qu’une autre forme de résistance a commencé en 1974 à partir de Dharamsala¼ Si le Tibet reste aujourd’hui sous la surveillance des satellites américains et des aéronefs indiens, les seules "ingérences étrangères" actuelles sont celles des ONG qui tentent d’améliorer les conditions de vie du peuple tibétain et des touristes qui se pressent sur le "Toit du monde". La cause des Tibétains n’a ainsi probablement guère été améliorée par les opérations clandestines étrangères. Bien éloignées de l’image actuelle presque abstraite d’un Tibet non violent, leurs luttes et leurs infortunes méritent pourtant d’être gardées en mémoire.

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