LE XXIe SIECLE ET LES ENJEUX GEOSTRATEGIQUES DE L’HYDROCARBURE CENTRE-ASIATIQUE

 

Darius Tavassoli

 

 

Depuis l’indépendance des nouvelles républiques d’Asie centrale en décembre 1991, et malgré l’apparente lenteur de l’évolution de la situation politique, économique et militaire dans la région, un certain nombre de caractéristiques fondamentales ont commencé à se stabiliser. Désormais, nous sommes en présence d’un ensemble de phénomènes qui ne peuvent être ignorés dans le cadre d’une analyse sérieuse de cette zone. Ces points qui se dessinent progressivement sous nos yeux sont les suivants :

1) Les réserves d’hydrocarbure de cette région constituent un des enjeux potentiels de la recomposition géostratégique de l’Asie centrale, mais aussi de son environnement, à savoir : la Russie, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est. Ceci malgré la surestimation par des journalistes peu informés de ces réserves au lendemain de l’indépendance et le déclin de l’intérêt médiatique porté à ces réserves.

2) La plus grande entrave à la commercialisation de l’hydrocarbure centre-asiatique réside dans l’enclavement de cette zone. Outre la voie traditionnelle russe, un certain nombre d’alternatives sont envisageables.

3) La Russie demeure, incontestablement, l’acteur principal de ce reclassement des forces sur le terrain. L’évolution de la situation dans les pays d’Asie centrale reste étroitement liée à celle de la situation politique interne russe.

4) Les Occidentaux - américains, européens - mais aussi les Chinois et les japonais privilégient la multiplication de ces voies ; ils contribuent à influencer les choix et les décisions des responsables des pays d’Asie centrale pour le désenclavement.

5) Mais l’Asie centrale soviétique n’a jamais constitué une entité homogène ; elle n’a, par ailleurs, jamais connu l’existence d’États indépendants dans le sens moderne du terme. La période de l’après-indépendance a accéléré la diversité existante1. Les cinq pays de cette zone non-homogène ont contribué à la différenciation des voies durant la période transitoire.

6) Le dernier élément est la prise en compte d’un fait nouveau : il n’existe pas une Asie centrale mais des Asie centrales. En parlant de l’évacuation du gaz turkmène, on constate que le rôle joué par une compagnie multinationale ou par un mouvement politico-militaire, tels les Talibans en Afghanistan, est beaucoup plus important que la place occupée par les relations turkméno-kirghizes. Récemment, l’ambassadeur de Turkménistan en France exposait son point de vue sur ce sujet2. Notre souci sera d’élucider les éléments importants relatifs à la nouvelle configuration des forces dans la zone.

L’articulation de ces éléments aura lieu autour d’une nouvelle fracture à laquelle aucune réponse n’est encore apportée. Dans un ouvrage remarquable, Jean-Christophe Rufin propose une nouvelle vision du monde après celle de la guerre froide. Selon lui, après la chute du mur de Berlin, le monde connaît une nouvelle division entre un "Nord" industriel, stable, technologiquement avancé et prospère et un "Sud" instable, aux prises avec des conflits et mal développé ; une division entre ce qu’il appelle "l’Empire" et les "nouveaux barbares". Suivant une ligne de séparation, souvent naturelle, il se manifeste des "limes" entre ces deux entités : le Rio Grande et la frontière sud des États-Unis, la Méditerranée et l’Asie du Sud-est. Dans sa cartographie, une grande zone - allant du sud de la Turquie et du nord de l’Irak à l’ouest de la Chine, en passant par le Caucase et l’Asie centrale - demeure confuse. Par où passerait la limite entre le monde industriel et stable, dont désormais la Turquie et la Russie font partie, et le Sud fournisseur en matières premières, essentiellement en hydrocarbure ? Du Kurdistan irakien à la vallée de Ferghana, une nouvelle recomposition est en cours ; la zone de sécurité créée au nord de l’Irak, les entités politiques comme le Nagorno-Karabakh et la Tchétchénie, avec un statut mal défini, et finalement l’Afghanistan et le Tadjikistan font désormais partie d’une même réalité qui a comme dénominateur commun l’existence de gisements de pétrole et de gaz dans leurs sous-sols ainsi que la nécessaire organisation du transport de ces matières énergétiques vers le monde industriel d’une part, et la mise en place d’une "zone tampon", d’autre part.

Cet article se propose d’étudier, d’une manière sommaire, la mise en place progressive des diverses données qui, à l’heure actuelle, contribuent à une prise en compte progressive de la géostratégie énergétique de l’Asie centrale. Un regard sur la production, les réserves énergétiques et les possibilités de désenclavement de la zone nous amène à nous interroger sur le rôle de la Russie et, plus loin, des voisins immédiats. L’articulation de ces interactions sur le terrain nous permettrait de mieux apprécier le rôle de l’Europe - et en particulier de la France - dans cette région, désormais indissociable de "l’Eurasie".

Des grandes réserves mal connues à l’enclavement impossible ?

"Seuls l’Asie centrale et le Moyen-Orient - et éventuellement la Russie - disposent des réserves et des capacités de production capables de satisfaire la demande croissante dans les 25 années à venir3. En termes de stabilité politique, il s’agit là des trois régions les plus imprévisibles de la planète, et le sort de la stabilité économique et politique dépendra de ces régions. Le Moyen-Orient possède 65 % des réserves mondiales connues. Cependant, les pays industrialisés consomment 61 % de la production mondiale. Nous savons que la stabilité du Moyen-Orient est menacée depuis des années. Une chose est sûre : dans 5 ans, le monde ne pourra s’offrir le luxe d’imposer un embargo sur 3 millions de barils de pétrole par jour comme c’est le cas pour l’Irak aujourd’hui, qui pourrait facilement relancer sa production à 6 millions de barils par jour. Il est à penser que les États-Unis ne pourront se permettre un embargo sur 8 millions de barils de pétrole par jour qui correspond approximativement à la production de l’Iran, de l’Irak et de la Libye (dont le pétrole subit l’embargo des États-Unis). En effet, "si l’accès à l’énergie en Europe et en Asie devient de plus en plus difficile, les ressources énergétiques de l’Asie centrale constitueront une réserve importante pour le xxie siècle4.

Dans ce contexte, l’Occident est de plus en plus conscient et soucieux de la valeur de l’hydrocarbure centre-asiatique. Nous essayons de poser la question de la présence occidentale dans cette zone en avançant quelques tendances fondamentales. Dans les cinq ans à venir, nous verrons les réserves mondiales se réduire considérablement. La demande augmentera au moins de 7 millions de barils par jour - voire de 12 millions. Le Monde disposera encore de beaucoup de pétrole dans les cinq ans à venir. Mais, étant donné les prix actuels, il sera extrêmement difficile pour la production et le transport d’aller au même rythme que la demande. Dans cinq ou six ans, la bordure Pacifique pourrait consommer plus de pétrole que l’Amérique du Nord. L’approvisionnement de cette région sera encore plus précaire que celui des États-Unis ou de l’Europe. En effet, elle possède moins de 5 % des réserves pétrolières mondiales et devra dépendre des importations pour plus de 70 % de ses besoins pour les 10 ans qui viennent. Même la Chine devrait importer 2 millions de barils par jour dans 10 ans. D’ici 2010, la demande pourrait facilement dépasser 100 millions de barils par jour. Le journal The Economist affirme aujourd’hui que la demande pourrait doubler d’ici 2020 tandis que la population mondiale atteindrait 8 milliards. Cela représente un bond de 70 000 à 140 000 barils par jour. Ces statistiques devraient suffire à elles-mêmes : en effet, le Monde consommera le chiffre incroyable de 140 000 barils de pétrole par jour dans seulement 25 ans. Or, aujourd’hui, l’énergie est bon marché du fait que les responsables politiques occidentaux ne réalisent pas combien la montée de la consommation croise la baisse des réserves. Ce doublement des statistiques démontre que la politique énergétique sera fondamentale pour maintenir une stabilité internationale au xxie siècle. L’état des réserves de pétrole et de gaz des pays d’Asie centrale est le suivant :

Ressources énergétiques de l’Asie centrale (1995)

 

Gaz (1)

Pétrole (2)

charbon (2)

Électricité (3)

Kazakhstan

4,7

23

130

65,6

Ouzbékistan

50 8 3,8 48

Turkménistan

34,6 4   11,2

(1) En milliards de m3 ; (2) En milliards de tonnes ; (3) En milliards de kWh

Source : Ministère des Affaires étrangères et BP Statistical Review.

 

On a souvent présenté le Kazakhstan comme un "nouveau Koweït", en raison de ses réserves pétrolières. L’image est sans doute un peu forte car les réserves kazakhs, d’après le FMI, sont nettement inférieures à celles de l’émirat : 3,5 milliards de tonnes, contre 12,8. Elles placent, malgré tout, le Kazakhstan au 9e rang mondial alors que la production n’est encore qu’au 24e rang. La production a régulièrement progressé jusqu’en 1992 et les compagnies occidentales - notamment américaines - ont conclu d’importants contrats de prospection. Cependant, la contraction des échanges dans la CEI a induit une baisse de 10 % de sa production en 1993. Par ailleurs, sa balance énergétique est déficitaire du fait d’une capacité de raffinage réduite.

Production actuelle et envisagée du pétrole
par le Kazakhstan
(en millions de tonnes)

 

1990

1995

1997

2002

2007

2075

Caspienne     0 0 5 20
Offshore            
Tenguiz     8 12 20 35
Karachaganak     2 5 10 5
Ouzen     2 6 4 0
Divers     12 12 10 10
Total

27

19

24 35 49 70

Source : Ministère des Affaires étrangères

L’avenir du gaz du Kazakhstan

 

1998

2000

2010

Réserves prouvées

2 trillions de m3

2 trillions de m3

2 trillions de m3

Production

8,5 millions m3

28 millions m3

36 millions m3

Source : Ministère des Affaires étrangères

Le partage du gâteau touche à sa fin, le pétrole kazakh continue à demeurer l’objet de convoitise des diverses compagnies pétrolières. Fin avril 1997, les autorités kazakhs ont rendu leur verdict sur l’appel d’offre concernant le deuxième champ pétrolier d’Uzen ; Ameco Petronas et Chaina National Petrolium sont sur les rangs pour reprendre le champ et augmenter sa capacité de production de 54 000 b. à 140 000 b. Un des plus grands contrats pétroliers en Asie centrale a été signé en 1992 avec la firme américaine Chevron pour l’exploitation et la commercialisation du champ de Tengize. Par ailleurs, Elf avait été l’une des premières compagnies pétrolières à s’intéresser au Kazakhstan.

L’Ouzbékistan est souvent considéré comme un producteur de pétrole plutôt que de gaz mais, désormais, sa production gazière dépasse celle du Turkménistan. Avec des réserves prouvées de 527 millions de tonnes de pétrole, de 200 millions de tonnes de condensât et de 2 007 milliards de m3 de gaz, ce pays est prêt à passer à une étape supérieure d’exportation. Le pays est devenu, depuis 1994, exportateur net de pétrole et ses importations d’énergie, qui représentaient encore 20 % de sa consommation intérieure en 1994, n’intervenaient plus qu’à hauteur de 2 % en 1995.

Selon le FMI, le Turkménistan dispose de 8 087 millions de m3 de réserves potentielles de gaz (en sachant qu’au milieu des années 80, les réserves potentielles des États-Unis n’étaient que de 5 645 millions de m3 et celles de l’Iran de 11 380 millions de m3). La plupart des réserves se trouvent au sud-est du pays.

Nous pouvons évaluer les découvertes qui permettront d’augmenter le volume de la production, de 1994 à 2004, à approximativement 60 millions de tonnes pour le pétrole et 200 millions de m3 pour le gaz à l’est et au centre du Turkménistan.

La production du pétrole et du gaz turkmènes

 

1990

1995

1996

Pétrole

113

70

111

Gaz

81,9

30,1

32,8

Source : AIE/BP

Pour contrôler les réserves d’hydrocarbure du xxie siècle, un combat acharné a lieu entre les grandes compagnies pétrolières et, plus généralement, entre les pays intéressés de la région, sous la supervision des États-Unis et de l’Arabie Saoudite. L’exportation de gaz et de pétrole constitue une question majeure. Trois de ces républiques sont dépourvues de débouché maritime, le Kazakhstan et le Turkménistan disposent de rives sur la mer Caspienne. Pour cette raison, la majeure partie de leurs exportations doit s’effectuer par des pipelines.

S’agissant des pipelines, en général, cinq options principales se présentent :

1) Une série de projets implique d’accroître le trafic de tankers dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles.

 

 

Le plus avancé est celui du Caspian Pipeline Consortium. Lancé par Oman, avec la participation du Kazakhstan et de la Russie, il doit prolonger ou doubler les conduites existantes qui traversent la Russie jusqu’à Novorrosisk. Les travaux ont commencé sur le tronçon Tikhoretzk-Novorrosisk mais le financement n’est pas encore bouclé, la compagnie Chevron refusant toujours les conditions qui lui sont proposées.

 

 

Deux autres projets d’évacuation vers la mer Noire prévoient un passage par l’Azerbaïdjan : a) un pipeline depuis le Kazakhstan, et peut-être le Turkménistan, à travers la Caspienne, l’Azerbaïdjan puis la Russie jusqu’à Novorrosisk ; b) un pipeline empruntant au départ le même itinéraire que le précédent mais passant par la Géorgie jusqu’à Poti sur la mer Noire.

Outre que ces itinéraires traversent tous des régions politiquement instables, une objection de fond peut leur être opposée : la saturation du trafic dans le Bosphore a conduit Ankara à restreindre, en juillet 1994, la circulation des tankers. Même si ces projets aboutissaient, ils ne seraient pas suffisants compte tenu de l’augmentation probable de la production.

Aussi le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan s’accordent-ils pour juger opportun la construction d’un deuxième oléoduc.

2) Un projet russo-gréco-bulgare, destiné à désengorger les détroits, paraît gagner du terrain. Le brut serait acheminé par tankers jusqu’à Burgas, puis évacué par oléoduc jusqu’au port grec d’Alexandroupolis.

3) Une autre série de projets est soutenue par l’Azerbaïdjan et la Turquie qui ont signé un accord-cadre en 1993 pour un itinéraire aboutissant en Méditerranée sans passer ni par la Russie, ni par la mer Noire.

Quatre variantes conduisent au pipeline, actuellement fermé, qui vient d’Irak et aboutit au terminal turc de Ceyhan-Yumurtalik : a) par la Géorgie, b) par l’Arménie, c) par le nord-ouest de l’Iran, et d) par le Nakhitchevan et l’Arménie. Ces variantes, qui traversent toutes des territoires peu sûrs, intéressent également le Kazakhstan qui pourrait être relié à Bakou par un oléoduc à travers la mer Caspienne. L’Iran, qui vient d’entrer dans le consortium constitué en septembre 1998, pour l’exploitation des gisements azéris, aura à cœur de promouvoir cette option. La Russie, quant à elle, bien qu’ayant des intérêts dans le consortium, a dénoncé sa signature au motif que la question du partage des ressources de la Caspienne n’est pas réglée.

4) Deux autres projets impliqueraient davantage l’Iran en évitant les régions instables du Caucase et de la zone kurde : a) l’un passerait le long de la rive est de la Caspienne en passant par le Turkménistan puis par l’Iran et se dirigerait vers la Turquie ; b) le deuxième serait semblable au précédent jusqu’à Téhéran mais se dirigerait vers le sud jusqu’au golfe Persique.

5) Enfin, il convient de mentionner la possibilité d’évacuer le pétrole par la Chine, quoique ce projet paraisse encore incertain.

En ce qui concerne le gaz, le seul projet de gazoduc est celui qui est destiné à exporter le gaz du Turkménistan, en passant par l’Iran et la Turquie.

Une percée significative a été accomplie par le Turkménistan avec la signature, le 23 août 1994, d’un protocole d’accord avec l’Iran et la Turquie. Le futur gazoduc devrait avoir 4 000 km de longueur et le tronçon iranien pourrait s’allonger sur 1 400 km en passant au sud de Téhéran et par la province de Tabriz. Il est également possible qu’une de ses branches desserve le Nakhitchévan et que le projet s’articule avec l’oléoduc Kazakhstan-Europe. Sa capacité n’est pas arrêtée ; elle pourrait être comprise entre 10 et 28 milliards de m3 par an. Néanmoins, le volet financier est encore loin d’être finalisé. son coût serait de 9 milliards de dollars dont 3,5 milliards d’apport iranien.

Divers débats ont eu lieu entre les dirigeants, les investisseurs et les spécialistes pour déterminer un tracé qui soit à la fois économiquement, politiquement et techniquement adéquat. Pour cela, de nombreuses réunions entre les dirigeants des États concernés ont eu lieu. En avril 1994, la première réunion inter-étatique réunissant le Turkménistan, la Turquie, la Russie, le Kazakhstan et l’Iran s’est penchée sur le tracé du pipeline en direction de l’Europe, via l’Iran et la Turquie en évitant la mer Caspienne. Ce tracé avait déjà été choisi par un consortium composé de Bridas, d’une société suisso-américaine Wavemeg et de la société mixte US-CIS. Ce consortium a été choisi par Sefermurad Niyazov, le président turkmène. La seconde réunion inter-étatique a eu lieu les 23 et 24 avril 1994 à Téhéran : "Intergovernmental Council for issues of arrangement of Gas and Oil from Turkmenistan to the World Market" ; la Russie, le Kazakhstan et l’Ukraine (admise en janvier 1995) y participent en qualité d’observateurs. La troisième réunion de ce conseil inter-étatique, qui s’est déroulée les 16 et 17 janvier 1995 à Ankara, a permis la création de plusieurs sociétés chargées de la construction du pipeline, de la commercialisation du gaz et des aspects financiers ; mais elle a également mis en évidence les difficultés liées à la réalisation de ce projet. Des difficultés dues à son coût d’une part, celui-ci serait de l’ordre de 5 milliards de US $, dont 2,5 milliards de US $ pour la partie du gazoduc allant du Turkménistan jusqu’à la frontière turque. Les schémas de financement ne sont pas clairement établis et les institutions financières internationales manifestent une certaine réticence en raison de la participation de l’Iran. Difficultés liées d’autre part au statut accordé à la Turquie. Le consortium semble vouloir ne considérer le projet de gazoduc que jusqu’à la frontière turco-iranienne et, tout en ignorant les propositions de tracé de "Botas", cherche à limiter le rôle de la Turquie à celui "d’acheteur". Le tracé est de 1 649 km jusqu’à la frontière turque.

D’un autre côté, les États-Unis ne veulent pas d’une participation iranienne dans le désenclavement de l’Asie centrale. La Russie doit être contournée, l’Iran évité et l’Asie de l’Est ignorée : telle est l’alternative américaine dans cette zone ; pour cela, une seule voie subsiste, l’océan indien, côté pakistanais, via l’Afghanistan.

L’empressement de Washington résulte d’un élément-clé de l’évolution actuelle en Afghanistan : le projet de gazoduc reliant le Turkménistan au Pakistan (port de Gwadar), via l’Afghanistan de l’Ouest. Le maître d’œuvre de ce projet est la compagnie pétrolière américaine Unocal, alliée à la firme saoudienne Delta Oil ; elles ont évincé la société argentine Bridas auprès du président du Turkménistan. Ce gazoduc, dont le coût serait de 2 milliards de dollars et qui serait doublé d’un oléoduc, répond à deux priorités américaines :

 

 

assurer une liaison directe pour évacuer les hydrocarbures d’Asie centrale et de la Caspienne, où les compagnies américaines, parmi lesquelles Chevron, investissent massivement ;

 

 

renforcer - dogme actuel de Washington - l’isolement de l’Iran, qui est le candidat naturel au tracé du gazoduc, grâce à sa proximité avec les lieux de production et aux infrastructures déjà en place5.

Unocal et Delta Oil ont joué un grand rôle dans "l’achat" de commandants locaux, sans parler du lobbying à Washington et de la coordination avec le Pakistan. Le conseiller politique d’Unocal, M. Charles Santos, un américain proche de l’administration, fut l’adjoint de Mahmoud Mestiri, ancien envoyé spécial de l’ONU pour l’Afghanistan. Le soutien d’Unocal aux Talibans n’est guère dissimulé par son vice-président, Chris Taggart, qui a qualifié l’avance des Talibans de "développement positif". Affirmant que "les récents événements [étaient] susceptibles de favoriser le projet" (de gazoduc), il envisageait même une reconnaissance des Talibans par Washington6.

Le transport routier est le deuxième volet important de cette volonté de désenclavement. En dehors de la route qui relie Achghabad et la ville iranienne de Mach’had depuis le mois de mars 1996 et la connexion frontalière existante entre le Kazakhstan et la ville d’Uroumchi au Sinkiang chinois, la voie pakistanaise semble davantage intéresser les américains et leurs alliés dans la région. Il existe un ensemble de projets depuis 1992.

Tout d’abord, le développement des routes commerciales le long des deux grands axes : 1) Almaty-Turgat-Kachgar (dans le Sinkiang chinois), puis via la route KKH en direction de Karachi, 2) l’axe Tachkent-Termez-Ghandahar-Chaman, et de là encore vers Karachi. La première route est de 2 000 km et la seconde de 1 970 km. Le Pakistan, l’Ouzbékistan et l’Afghanistan se sont mis d’accord pour construire une nouvelle route de près de 2 000 km, qui reliera la ville frontalière ouzbek de Termez à Quetta près de Karachi au Pakistan, en passant par les villes afghanes de Mazar-i Charif, Hérate et Ghandahar.

Le 12 octobre 1992, lors d’une conférence de presse, le président ouzbek Islam Karimov expliquait la logique de la route de Karachi passant par l’Afghanistan et défendait le projet en déclarant : "Jusqu’à présent, les États d’Asie centrale devaient essentiellement compter sur le Nord pour avoir accès à la mer, mais si l’Ouzbékistan veut s’intégrer au marché mondial et devenir un partenaire actif, nous ne pouvons plus nous contenter d’une seule ouverture sur le marché. Cette route de Karachi dégagerait l’accès à l’océan Indien et cela ouvrirait des nouvelles perspectives pour l’Asie centrale, ce qui aurait d’importantes répercussions sur l’économie mondiale7.

La construction et le développement de ces réseaux routiers feraient du Pakistan un pont stratégique entre l’Asie centrale et les dragonnes économiques de l’Asie de l’Est. Cela aurait des retombées sur l’économie de ce pays, et notamment sur l’emploi, sans compter les revenus provenant des droits de péages, de l’expédition des marchandises et des transports.

Avec l’arrivée des Talibans au pouvoir à Kaboul, les espoirs pakistanais fondent. Non seulement ils n’ont pas été capables de soumettre la totalité du territoire afghan et d’ouvrir les voies de transit, notamment le tunnel de Salang, mais en plus ils ont réussi à provoquer une alliance anti-pachtoune autour de Massoud et Dostoum ; une tâche qui paraissait impossible quand Massoud tenait les leviers du pouvoir à Kaboul.

Reste la voie ferrée, qui est un des points faibles de l’asie centrale. Dans l’état actuel, les autorités centre-asiatiques, notamment turkmènes, misent beaucoup sur l’ouverture de la ligne de chemin de fer transasiatique Pékin/Istanbul via Almaty, Tachkent/Achghabad/Mach’had (en Iran) pour favoriser le développement des transports et des échanges entre l’Europe et l’Asie. Il ne manquait qu’un tronçon de 136 km entre l’Iran et le Turkménistan pour que cette voie fût opérationnelle. C’est chose faite en mai 1996. L’inconvénient de cette voie, c’est que la ligne est à voie unique entre Almaty et Ourumchi, la capitale du Sinkiang chinois.

Mais, depuis 1995, la Commission européenne a mis en place un programme de reconstruction des infrastructures existantes dans les domaines du transport et des télécommunications ; elle a, par ailleurs, procédé à des études pour la construction des nouvelles voies. Selon les responsables politiques de ces États, notamment du Turkménistan, ce programme a pour premier objectif de contourner le territoire iranien.

Il existe donc une interdépendance entre ces républiques d’une part et avec l’environnement international d’autre part. Ce facteur d’interdépendance vient faire contrepoids à la fragmentation de la région. Cependant, il est difficile d’étendre la notion d’interdépendance de "l’économique" au "géopolitique". Que signifie une interdépendance économique ? Selon A.O. Hirschman, "l’interdépendance économique peut être une source de guerre" 8. La région est-elle susceptible de passer à des actes de conflit ?

Les économies de ces pays souffrent plus d’un mal d’ordre conjoncturel ; la "division interne du travail" du système soviétique a fait de ces États des entités dépendantes les unes des autres, à cause de leur monoculture individuelle. L’agriculture de ces États reste, pour la plupart, une monoculture de coton, leur industrie, une monoculture des matières énergétiques et les services y sont monopolisés par les activités d’ordre bureaucratique. Quelle pourrait être l’orientation de cette interdépendance régionale ? "Il existe deux alternatives dans le cadre de ces républiques : l’intégration à l’instar de l’Union européenne et de l’ASEAN, ou un schéma d’interdépendance comme les pays du Moyen-Orient ou de l’Asie du Sud-Est9.

Peut-on parler d’un système économique centre-asiatique ? La réponse ne se fait pas attendre. Bien qu’interdépendants les uns les autres, ces États sont loin de franchir les premiers pas d’une "coopération". La "coopération" précède la "coordination" qui vient, à son tour, avant l’étape dite "d’intégration" d’un système. Souvent plus rivales que coopératives, ces économies souffrent de rivalité mais aussi de la désorganisation de leur économie. Toutefois, il existe des volontés de rapprochement entre ces entités mais aussi avec d’autres voisins. L’exemple de l’OCE, l’Organisation de Coopération Économique, pourrait schématiser ce jeu de volonté et d’attente.

Créé en 1985 à l’initiative de l’Iran et avec la participation de la Turquie et du Pakistan, ce "marché islamique" s’est élargi au cours de l’année 1992 aux républiques d’Asie centrale et à l’Azerbaïdjan. Après les hésitations de départ d’un certain nombre de ces républiques qui n’ont pris que le statut d’observateurs, il compte aujourd’hui 10 membres à part entière10. L’intention initiale de l’Iran était d’en faire un "marché commun islamique", mais, aujourd’hui, il semble que l’OCE s’éloigne progressivement de ce concept à tel point que le ministre turc des affaires étrangères, au deuxième sommet de l’Organisation, déclarait : "L’OCE n’est en aucun cas une organisation islamique11. Le but principal de l’OCE est le développement du commerce et des investissements dans cette vaste région qui s’étend de la Méditerranée jusqu’aux frontières de la Chine et qui représente un marché potentiel de 300 millions de personnes. Au cours de ce sommet, Suliman Demirel déclarait : "Les pays du G7 ont 62 % du produit mondial mais seulement 20 % de la population ; nous essayons d’éviter que nos pays restent des pays pauvres12.

La chance de voir les pays d’Asie centrale réussir à se réunir dans une association plus large est très mince ; les raisons politiques y sont encore pour beaucoup13. En effet, toute association économique incluant l’Iran a très peu de chances de succès. Il en est de même pour la Turquie mais pour des raisons différentes. En effet, la Turquie n’attend qu’une chose : un feu vert de l’Union européenne. Même s’il peut y avoir un refroidissement d’attitude de l’UE à l’égard de la Turquie - tantôt pour des raisons dites d’ordre démocratique et pour le respect des droits de l’homme, des minorités, de la religion..., et tantôt pour des considérations purement économiques -, cela ne signifie pas que "le retour à l’Est" se dessinerait comme la stratégie principale de cette "République européenne par conviction", comme disait Tansu çiler. Quant au Pakistan, sa politique étrangère est dominée par ses intérêts en direction de l’Inde et de l’Afghanistan et, s’il a des poussées vers l’Asie centrale, ce n’est que pour conforter sa place dans la périphérie de ces deux pays.

Mais, en marge des "regroupements officiels", il est intéressant de constater la création de fait d’un sous-système régional incluant la partie orientale du Kazakhstan, le Sinkiang et le sud de la Sibérie qui peuvent avoir des liens économiques étroits ; le Kazakhstan peut constituer un pont dans le cadre de cette économie transfrontalière. Il en va de même pour la mise en place d’une coopération régionale tacite entre le Turkménistan et la région de Khorassan au nord-est de l’Iran ; les hommes d’affaires et les entrepreneurs de ces deux entités se côtoient d’une manière quasi-directe sans forcément suivre les recommandations officielles des deux côtés.

Une des questions auxquelles les nouveaux gouvernements doivent répondre est : comment résoudre les disputes concernant les droits de transit et les taxes sur les biens et les marchandises le long des routes et des pipelines qui traversent les territoires des autres républiques ? En 1997, le Turkménistan a fermé les robinets de gaz qui, par la Russie, alimentaient l’Ukraine. Hormis l’insolvabilité continuelle de l’Ukraine, la Russie réclamait un droit de transit plus élevé que le prix réel du gaz turkmène14. Ces enjeux sont fondamentaux dans le domaine de l’énergie, où pratiquement tous les États - sauf la Russie - dépendent d’importations d’énergie. Un conflit est donc inévitable entre le souhait d’imposer les prix mondiaux en devises pour ses propres exportations d’énergie et la volonté de payer les importations d’énergie à un taux subventionné en roubles.

Dans ces pays, le ministère du commerce extérieur est un jeune ministère. Souvent, trois ou quatre organisations sont en charge chacune d’une partie des responsabilités du commerce extérieur : le ministère du Commerce extérieur, celui de l’agriculture et la Commission de prévisions de l’État. Ces différents corps officiels délivrent des permis d’importation. Chacun d’entre eux dispose d’une quantité (quota) de matières premières pour payer les biens importés ; autrement dit pour faire du troc international (un des héritages de l’époque soviétique). Les transactions en devises étrangères ne peuvent pas avoir lieu à travers les ministères. On a souvent décrété que les importations ne pourraient avoir lieu qu’avec des pays qui accepteraient d’importer, à leur tour, des produits du pays importateur. Cela constitue, grosso modo, la seule restriction à l’importation.

Outre le problème relatif à l’enclavement, ces pays sont au commencement d’une étape où la définition d’une politique énergétique cohérente s’impose. La politique énergétique du Kazakhstan semble se préciser. Au contraire, l’Ouzbékistan semble hésiter et le Turkménistan - après avoir choisi une indépendance énergétique plus grande par rapport à la Russie - n’a pas clairement déterminé les axes d’une politique cohérente. Le rôle joué par la Russie continue à perturber la mise en place d’une politique cohérente dans tous les domaines.

Le colonisateur d’hier, le partenaire/adversaire d’aujourd’hui ?

Quelle est la position actuelle de la Russie ? Le "néo-impérialiste" tant craint des américains et des européens, le "refoulé" que prêche une grande partie des intellectuels russes, "l’adversaire" tant redouté par les pays producteurs d’hydrocarbure comme l’Azerbaïdjan ou le "partenaire" souhaité par les kazakhs ? Il est primordial de voir ce qu’est l’État russe aujourd’hui. De toute évidence, même avant qu’il ne se baptise comme tel, cet État a été un "empire". Son identité n’a jamais été qu’impériale. Il y a toujours eu confusion quasi-totale entre russe comme ethnie et la Russie impériale. La continuité territoriale et les modalités de l’expansion, en tâche d’huile, ont fait que les Russes n’ont jamais eu le sentiment d’être un peuple colonisateur comme l’ont été les Français ou les Anglais. L’expansion s’est faite naturellement avec des motivations très diverses : grignotages et occupations d’espaces vides, fuite pour échapper à l’autorité ou à l’oppresseur, défense militaire des régions déjà occupées poussée toujours plus avant et, parfois aussi, conquêtes véritables ayant pour objectif, soit d’atteindre une ligne de défense naturelle, soit de s’ouvrir sur la mer, soit de tenir une nouvelle tête de pont, prélude à un éventuel futur bond en avant.

Les intérêts vitaux d’une puissance continentale se définissent d’une manière très différente de ceux des puissances maritimes occidentales, davantage préoccupées par la sûreté de leurs sources d’approvisionnement et de leurs lignes de communication. Pour la Russie, les intérêts vitaux se confondent essentiellement avec la garantie de l’intégrité territoriale, la conservation de l’acquis et la protection des frontières.

Depuis la chute de l’empire et la fin du bloc communiste, nous sommes en présence d’un phénomène important qui est la régionalisation de la puissance russe. "Selon toute vraisemblance, c’est la région qui s’imposera demain comme référentiel majeur du système mondial, l’unité de compte décisive de la compétition internationale. C’est probablement à l’échelle régionale que surgiront de nouveaux itinéraires collectifs du sens capable de prendre en compte les trois demandes du système social mondial : la demande de sécurité, le besoin d’identité, la quête de légitimité. C’est dans l’espace régional que le sens et la puissance ont les meilleures chances de se réconcilier".

Il est vrai que la Russie constitue toujours le septième de la superficie terrestre de la planète. Selon Robert Logvald, professeur de sciences politiques à l’université de Columbia, "la Russie à son tour, constitue un territoire pivot ou un Heartland. Les zones telles que la Baltique, le Caucase et l’Asie centrale constituent des zones intérieures, innerlands. Autrement dit, la Russie est un axe et lesdites zones sont les régions internes de cet ensemble. À l’environnement de ce système, il existe d’autres entités telles que : le Japon, le sous-continent Indien, le Moyen-Orient et l’Allemagne, qu’on qualifie de Rimland". Outre Logvald, beaucoup d’autres auteurs considèrent la Russie comme un axe stratégique ; tout ce qui se passe en Russie aura forcément un impact sur les pays qui l’entourent. C’est pourquoi il serait inutile d’étudier les pays d’Asie centrale sans une analyse minutieuse du poids de la Russie. Il est clair que la Russie considère l’Asie centrale comme une partie indissociable de sa sphère de sécurité : son "étranger-proche".

L’intervention de la Russie dans son "étranger-proche" ne peut pas être analysée si on ne prend pas en considération la volonté de Moscou de renforcer son influence dans les anciennes républiques, d’une part pour maintenir une structure plus ou moins cohérente de coopération politique, économique et militaire et, d’autre part, afin de consolider ses frontières (la frontière de la Fédération et, plus loin, celle de l’ancienne URSS). Cette volonté traduit le processus de "régionalisation de la puissance russe".

Un avertissement public du SRV - l’organisme qui a succédé au premier directoire principal du KGB - souligne la nécessité pour la Russie de reprendre en main ses anciennes républiques musulmanes. Pour Moscou, le retrait des troupes russes des républiques d’Asie centrale après celui de l’Azerbaïdjan signifierait une perte de contrôle militaire et donc une perte d’influence qui menacerait les intérêts stratégiques de la Russie. Ces nouveaux États représentent, à la fois, une nouvelle frontière à défendre, une zone dans laquelle les populations slaves requièrent une protection et une source de rivalité pour l’hégémonie régionale.

Au cours d’une réunion avec son homologue chinois Qian Quichen, Andreï Kozyrev a insisté sur le fait que "l’Asie centrale doit rester dans la sphère d’influence de la CEI et non pas dans celle des puissances étrangères, notamment le fondamentalisme islamique, et pour ce faire, je pense qu’on peut compter sur la compréhension de notre grand voisin". Quichen a répondu que la Russie et la Chine "ont un intérêt commun à préserver la stabilité dans la région centre-asiatique" et que la politique chinoise à l’égard de l’Asie centrale prendrait en compte les liens étroits qui avaient été établis à travers le temps entre la Russie et cette région.

De plus, depuis 1989, un élément essentiel de la politique soviétique/russe en Europe est le souhait de devenir membre des principales organisations européennes traitant de la sécurité afin - au minimum - de les empêcher d’agir contre les intérêts de Moscou, et au mieux de les encourager à laisser le champ libre au Kremlin au sein de la CEI. Comme l’a écrit Andranik Migranyan, un des conseillers du président Eltsine : "La Russie est confrontée à de nombreux problèmes, aussi bien à l’étranger qu’avec les anciennes républiques soviétiques nouvellement indépendantes. Elle ne peut se permettre d’être contenue quand ses propres intérêts ne coïncident pas avec ceux de l’OTAN ou avec ceux du Partenariat pour la Paix15.

Or, il est évident que la Russie - comme toute puissance ex-colonisatrice - ne considère pas toutes les entités étatiques issues de l’ex-Union de la même manière. Les politiciens et conseillers en politique étrangère russe proposent une alliance sélective dans le cadre de cet ensemble. "Il s’agit d’une coopération plus accentuée entre la Russie et trois États en particulier : la Biélorussie en Europe, le Kazakhstan en Asie centrale et la Géorgie dans le Caucase ; ces trois États constitueraient les trois piliers de la stratégie de la Russie dans son étranger-proche16. En effet, durant le printemps et l’automne 1993, le président Boris Eltsine a adopté un concept autoritaire dans sa politique étrangère, accompagnant une doctrine militaire qui semblait définir la périphérie de la Russie non seulement comme une zone d’intérêts vitaux de la Russie, mais aussi comme une région susceptible d’intervention militaire unilatérale17.

Tout dépendra donc de l’évolution de la situation politique en Russie. Les diverses approches de cette politique interne correspondent à une palette large des mouvements qui sont nés peu avant la chute de l’empire et qui ont connu une explosion sans précédent peu après 1991. Quatre grands courants peuvent être dégagés : les "néo-impérialistes", prêchant la reprise musclée de l’influence russe dans ses anciennes zones d’influence ; les "isolationnistes" qui souhaitent un repli de la Russie dans ses frontières issues de la dislocation de l’empire ; les "néo-libéraux" qui espèrent une évolution rapide vers l’économie de marché "à l’occidentale" et, enfin, les partisans d’une "approche stratégique sélective" qui essayent d’articuler les points les plus réalistes à leurs yeux autour de la nouvelle réalité de la puissance régionale russe.

Parmi les sympathisants de cette approche stratégique sélective de la Russie, certains suggèrent une solution possible à ce dilemme centre-asiatique qui serait l’établissement d’une alliance multilatérale du type OTAN, avec la Russie dans le rôle des États-Unis et les pays d’Asie centrale dans celui de ses alliés européens. L’idée est que la Russie protège ces pays avec son parapluie nucléaire contre toute agression venue du Sud et leur donne le nécessaire pour une partie de leurs besoins en matière de défense comme les États-Unis l’ont fait pendant la guerre froide avec leurs alliés d’Europe occidentale. Les avocats de cette proposition estiment que, dans ce cas, l’alliance n’entraînerait pas forcement une implication automatique de la Russie dans des conflits conventionnels ou dans le rôle de médiateur dans le cadre des conflits internes à ces États18.

Il reste toutefois plusieurs inconnues dans ces équations, dont les rapports de la Fédération avec ses voisins du sud, notamment la Turquie. La rivalité russo-turque reflète, entre autres choses, le fait que Moscou perçoit la Turquie comme une menace majeure pour les intérêts russes et l’axe autour duquel tournent les questions de sécurité dans le Caucase et en Asie centrale.

Actuellement, la Russie et la Turquie sont impliquées dans une concurrence où viennent se mêler rivalités économiques et enjeux militaires régionaux. Dans une tentative de contrôler davantage l’énergie, Ankara soutient un plan de paix qui octroierait au Nagorno-Karabakh l’indépendance ou des liens avec l’Arménie en échange d’un pipeline qui irait de l’Asie centrale à la Turquie en passant par la mer Caspienne. En réponse, la Russie essaie de déborder la Turquie - en construisant avec la Grèce et la Bulgarie son propre oléoduc qui irait de la mer Noire à la Méditerranée - et d’exclure Ankara (et ses projets d’oléoducs) du processus de paix. En représailles, la Turquie a récemment fermé les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux pétroliers, soi-disant pour des raisons écologiques, mais probablement pour gêner le transport russe.

Les préférences de Moscou en matière de tracé permettraient à la Russie d’éviter les entraves turques. En fait, le pipeline russe empêcherait complètement la Turquie d’intervenir sur les questions d’énergie, menaçant les intérêts vitaux d’Ankara dans la région ainsi que dans les Balkans. En effet, le projet de Moscou permettrait également de consolider un bloc gréco-russe et peut-être également bulgare, bloc qui s’opposerait aux efforts de la Turquie pour dominer le sud-est de l’Europe dans le cadre de la "Zone de Coopération Économique de la mer Noire". L’importance de la Turquie au sein de la zone lui donne déjà le rôle principal dans le développement économique de la région. La notion de zone de la mer Noire comme élément stabilisateur au niveau régional est un coup d’arrêt aux efforts iraniens et russes pour dominer la région et aide la Turquie à affirmer son statut de puissance régionale majeure. Ainsi, cette organisation empêche la restauration d’une zone d’influence russe dans les Balkans et dans la région de la mer Noire. Mais, en regagnant son rôle prépondérant en Transcaucasie, la Russie pourrait mettre à mal la politique internationale de la Turquie en matière d’économie et de sécurité, créer un bloc balkanique anti-turc, et réduire à néant les promesses que représente cette organisation pour la Turquie. Même indépendamment des actions de maintien de la paix de l’OSCE au Nagorno-Karabakh, ces considérations prouvent que les évolutions en Transcaucasie ont des résonances dans tout le sud-est de l’Europe. Ankara, cependant, croit que ses alliés négligent cet environnement plus vaste des politiques russes dans les Balkans et en Transcaucasie19.

L’élection d’Alexandre Lébéd en mai 1998 aux élections régionales de la ville de Krasnoyarsk pourrait relancer les débats relatifs à "l’approche centre-asiatique de la Fédération". Peut-elle influencer, voire modifier la position, jusqu’alors "défensive", de la Russie ?

L’imprévisibilité d’un nouvel environnement "vert", "gris" ou "rouge"

Si la Russie reste défensive sur ses acquis de l’empire, vieux de deux siècles, l’environnement régional de l’Asie centrale ne semble pas respecter toutes les modalités de ce statu quo.

La Chine, l’Iran, le Pakistan et la Turquie constituent, après la Russie, l’environnement immédiat du système centre-asiatique. Le "vert" est la prolongation de la palette islamique du Moyen-Orient, incarnée par l’Iran et le Pakistan - et plus loin, l’Arabie saoudite ; le "rouge" personnifie la Chine communiste et le "gris", la couleur des loups des steppes, est le symbole d’un panturquisme (mythique ?). Les mêmes raisonnements de l’époque de la guerre froide poussaient les chercheurs, notamment dans les centres américains, à identifier (fabriquer ?) immédiatement une source de menace dans cette zone : le fondamentalisme islamique iranien. Une fois de plus, l’erreur de raisonnement a conduit à des fausses conclusions. Cette argumentation est à se demander si ce n’est pas suite à une doctrine bien déterminée qu’on réprime une fois de plus l’islam ici pour le soutenir là-bas. En effet, le "fondamentalisme islamique" a joué un double rôle : celui de l’idéologie de l’élément perturbateur, l’Iran, et celui de la légitimité des Talibans pour "pacifier" progressivement l’Afghanistan - bien entendu avec l’aide d’une faction du pouvoir pakistanais, l’argent saoudien, le soutien américain, pour faciliter le transport de l’hydrocarbure centre-asiatique. Nous pensons que le rôle de l’islam dans ces zones n’est pas unique ; en l’invoquant le cas échéant, les divers acteurs s’en servent à des fins stratégiques ; autrement dit, cet islam n’est pas un acteur indépendant et à part entière.

L’enclavement de l’Asie centrale crée une situation de dépendance physique quasi incontournable à l’égard des pays voisins qui peuvent offrir des voies de passage. La souveraineté retrouvée implique ici, peut-être encore plus qu’ailleurs, ouverture sur le monde, désenclavement et donc multiplication des interactions avec l’environnement. Ainsi, par le désenclavement entendu comme instrument de renforcement de l’affirmation nationale, l’impact des bouleversements intervenus dans cette zone centrale va se prolonger bien au-delà de ses limites initiales.

En ce qui concerne l’Iran, contrairement aux prévisions alarmistes des stratèges occidentaux, Téhéran n’a pratiquement jamais agité la "bannière de l’islam" en Asie centrale pour des raisons internes. L’identité chiite de l’Iran est en crise. Elle connaît une décroissance démographique : si les chiites représentent encore 80 % de la population, les réfugiés kurdes et afghans viennent augmenter le nombre des sunnites. Selon des sources diplomatiques secrètes, la province du Khorassan, la plus vaste d’Iran, est, depuis 1988, à majorité sunnite. Les réfugiés afghans, pourtant persanophones, ne s’assimilent pas et gardent leurs propres réseaux d’écoles financées par l’Arabie Saoudite. Un autre facteur tient à la composition ethnique du pays. La révolution islamique a amené au pouvoir les "persans" au détriment des autres minorités, même chiites. Le fait est paradoxal car l’idéologie islamique fait théoriquement abstraction de toute considération ethnique. La hiérarchie cléricale azérie s’est opposée au pouvoir iranien. Leur chef de file, l’ayatollah Charia-Madari, a été emprisonné et destitué (avant de mourir en 1983) en raison de sa rivalité avec l’ayatollah Khomeiny. L’inertie du gouvernement iranien pendant l’attaque des chiites de Najaf et Kerbala en mars 1991 par le régime de Bagdad, le refus de s’engager dans le conflit du Haut-Karabakh aux côtés des Azéris chiites contre les Arméniens chrétiens, indiquent clairement que la raison d’État iranienne prime désormais sur la solidarité chiite.

L’Iran, hormis son rôle direct dans la région, constitue un "facteur important de la prise de position des pays occidentaux, notamment les États-Unis, par rapport à un engagement direct ou indirect envers tel ou tel pays de la région". Pour la diplomatie américaine, le contingentement de la contamination islamique, qui figure parmi les préoccupations prioritaires, délimite trois objectifs : 1) éviter que la déstabilisation d’un maillon n’entraîne, par le phénomène bien connu des dominos, celle de l’ensemble des États d’Asie centrale ; 2) jouer de la structure ethnique de l’Iran afin de le fragiliser de l’intérieur en utilisant la carte de l’Azerbaïdjan ; 3) enfin créer un pôle de stabilité dans la région par l’émergence d’une puissance moyenne, à la fois contrepoids de l’Iran, dont la montée en puissance est patente depuis la guerre du Golfe, et rempart contre toute nouvelle tentation aventuriste de Saddam Hussein.

L’action turque dans cette zone est également plus compliquée que ce qu’on entendait en 1991. Les limites de l’action turque dans cette région, en dehors des rivalités externes, découlent de ses problèmes internes.

En premier lieu, la Turquie connaît très mal l’Asie centrale. Faute d’avoir des frontières communes avec la région, la Turquie a très peu de contacts directs avec cet ensemble. Après l’avènement de la république en Turquie, Ataturk a choisi le principe de "non interférence dans les affaires des États voisins". Des relations cordiales ont été établies avec l’URSS ; devenue base militaire des forces américaines sur la mer Noire, la Turquie a toujours été respecté par l’URSS.

L’Asie centrale ex-soviétique ne constitue pas à proprement parler le berceau des Turcs, mais elle a offert le cadre de la rencontre entre le pouvoir politique turc, la religion islamique et les sociétés irano-musulmanes. La symbiose entre le pouvoir turc et la religion islamique s’est également produite sur la base d’une interaction entre nomades et sédentaires, qui a provoqué la turquisation de nombreux groupes sédentaires et la sédentarisation de nombreux groupes nomades. Il faut noter que le renouvellement des pouvoirs dans l’histoire de l’Asie centrale ne s’est pas concentré sur un affrontement entre nomades turciques et populations sédentaires iraniennes, comme le suggèrent certaines traditions historiques. Au contraire, on peut mettre en évidence des périodes de symbiose, dont la civilisation des quatre premiers empires turcs musulmans de l’Asie centrale constitue d’illustres jalons.

Les limites de l’action turque découlent, en deuxième lieu, de sa crédibilité. Après la victoire de l’indépendance, l’élite de l’Asie centrale croyait beaucoup dans le soutien de la Turquie. Mais ce pays s’est montré très réservé face aux conflits du sud du Caucase qui opposent les turcophones d’Azerbaïdjan aux arméniens. En effet, pour effacer l’image laissée après le massacre des arméniens en 1915, la Turquie a été prudente et a évité une prise de position claire dans ce conflit. Par ailleurs, les azéris ont commis les mêmes types de pogroms en 1988 dans la ville de Sougmaït. Le profil bas de la Turquie face aux avancées arméniennes dans le Nagorno-Karabakh a souvent été perçu par les républiques turcophones de l’Asie centrale comme une douche froide. Les élites ont commencé à penser que, si la Turquie n’intervenait pas dans la république voisine, elle n’interviendrait sûrement pas dans le cadre d’un éventuel conflit en Asie centrale "physiquement" moins accessible. Les déclarations de l’état-major turc mettant en garde les arméniens en septembre 1993 n’ont pas rendu sa crédibilité à la Turquie. Les menaces de la Turquie formulées contre l’Arménie relevaient surtout d’une stratégie déclaratoire ; elle n’ont jamais été suivies d’effet. La Turquie n’a, en aucun cas, montré qu’elle était prête à payer un "prix" pour la défense des frères azéris.

Par ailleurs, depuis la mort du président Ozal, la politique de coopération économique avec les États d’Asie centrale a perdu de son souffle initial ; elle est devenue plus pragmatique. Elle a aussi été freinée par un certain refroidissement entre Ankara et Tachkent à la suite de l’accueil de réfugiés politiques ouzbeks par la Turquie. Deux sommets des chefs d’États turcophones ont eu lieu jusqu’à présent et n’ont eu, avant tout, qu’une valeur historique.

Un autre aspect de la place régionale turque est sa multi-positionnalité qui commence à lui jouer des tours. La démocratie turque est en crise ; après la mort de Turgut Ozal et avec la montée des sentiments nationalistes, son successeur Suliman Demirel ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre. Tout en étant obligé de poursuivre les réformes d’Ozal, il doit donner des gages aux militaires qui risquent d’être tentés par un nouveau coup d’État comme dans les années 1980 ; il doit tenir compte de la montée de l’islamisme ; le paragraphe 5 de l’article 19 de la Constitution turque, qui interdit expressément l’exploitation de la religion à des fins personnelles, politiques ou économiques, est de plus en plus bafoué. Finalement, il doit satisfaire les nouvelles demandes des démocrates turcs. Les limites de la démocratie turque et de son "ouverture politique" sont atteintes ; c’est le nationalisme turc qui est en train de prendre le dessus.

Les sentiments nationalistes turcs commencent à apparaître à partir des années 1880-1890. l’arrivée au pouvoir des "Jeunes Turcs" en 1908, malgré leur collaboration dans un premier temps avec les minorités, notamment les Arméniens, marque le début de la domination de l’idéologie nationaliste en Turquie. Après la victoire militaire, Mustafa Kémal déclare au Parlement : "L’État est un État turc". La répression commence bientôt contre la seule communauté qui menace l’existence de la Turquie comme État-nation quasiment homogène sur le plan ethnique : les Kurdes. Or, aujourd’hui, c’est par cette zone kurde que devraient passer d’éventuels pipelines transportant l’hydrocarbure de l’Asie centrale vers l’Europe occidentale. Le sud-est de la Turquie est, depuis 1984, le théâtre d’un combat entre la guérilla marxiste-léniniste du parti des travailleurs de Kurdistan, le PKK, et l’armée turque. Cette dernière a prolongé, depuis fin 1996, son champ d’action vers le nord de l’Irak pour pourchasser ses propres kurdes qui agissent depuis la zone autonome kurde.

Après la création de cette zone autonome au nord de l’Irak, la Turquie se sent de plus en plus menacée par le sentiment séparatiste de sa minorité kurde forte de 12 millions de personnes. La deuxième guerre du Golfe a démontré la fragilité des régimes militaires du Moyen-Orient et leur dépendance quasi totale par rapport à l’administration américaine au pouvoir. C’est la raison pour laquelle la Turquie a senti la nécessité de reprendre en main son propre destin face aux kurdes. Aujourd’hui, la situation au Kurdistan peut être résumée ainsi : la politique de matraque pour le maintien du statu quo et la "pacification" progressive du Kurdistan. Or cette question kurde est une arme à double tranchant pour la Turquie ; hormis l’instabilité de cette zone de transit du pétrole et du gaz de l’Asie centrale et du Caucase, les Européens sont amenés à exercer une forte pression sur ce pays pour qu’il respecte le droit des minorités, une condition indispensable à une éventuelle adhésion à l’Europe unie.

Mais la Turquie est au centre d’une zone géostratégique qui s’étend des Balkans au Moyen-Orient et au Caucase. Elle se trouve impliquée dans une compétition l’opposant à la Russie dans toutes les zones les intéressant. Si l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale peuvent produire et transporter le pétrole sans l’aide de la Russie, et avec celle de la Turquie, ils vont récupérer une partie des clients de la Russie, privant le pays d’une de ses sources principales de devises fortes alors qu’elle peut difficilement supporter cette perte. Avec le temps, Bakou pourrait être capable de supplanter Moscou comme premier fournisseur de la CEI. L’apport de capital étranger en Azerbaïdjan pourrait permettre au pays d’acheter un plus grand nombre de produits manufacturés en occident et par la suite réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie. En ce qui concerne le jeu de la Turquie dans cette zone, il est donc clair que ce pays a opté pour un pragmatisme. Plus de 80 % des échanges de la Turquie avec la CEI se font avec la Russie et l’Ukraine.

Outre l’ensemble de ces facteurs relatifs à l’Asie centrale et à son environnement proche, la Turquie semble regarder vers d’autres horizons. Nous assistons à un "réalignement stratégique majeur au Moyen-Orient". Le processus de paix israélien avec le monde musulman a permis à la Turquie de s’aligner ouvertement sur Israël afin que les deux parties puissent couper l’herbe sous le pied à leurs ennemis communs, par exemple la Syrie et l’islamisme extrémiste de type iranien. Ce réalignement nous rappelle que, pour l’équipe Peres-Rabin, le processus de paix n’était qu’un choix stratégique afin d’aider Israël à faire la paix avec ses plus proches voisins pour pouvoir gérer plus efficacement les véritables menaces à sa sécurité que représentent à long terme la Libye, l’Iran et l’Irak. "Peut-être la relation stratégique la plus importante dont le nouveau gouvernement israélien va hériter et qu’il devra gérer avec habileté, ne sera ni celle sur son flanc ouest avec l’Égypte, ni celle sur son flanc est avec la Jordanie mais bien plutôt celle au nord avec la Turquie".

Hormis l’Iran et la Turquie, le Pakistan et la Chine constituent ce qu’on appelait les outsiders dans l’environnement régional de l’Asie centrale au lendemain de l’indépendance, mais qui sont en passe de faire jeu égal avec les deux premiers si ce n’est de les outrepasser dans un grand nombre de cas. L’action chinoise est très mal connue et assez prudente. La Chine craint le regain des inspirations indépendantistes de sa minorité ouïgour mais convoite l’hydrocarbure centre-asiatique.

Si l’Iran constitue le pont entre le Moyen-Orient et l’Asie centrale, le Pakistan est le pays qui est en train de relier le sous-système de l’Asie du Sud à celui d’Asie centrale. Le Pakistan découvre un nouvel ensemble géopolitique qui peut lui permettre de diversifier son champ d’action ; après le Moyen-Orient arabe, cette zone attire l’attention du Pakistan pour des raisons historiques, économiques et culturelles. Membre de la Conférence Islamique, le Pakistan a participé au lancement de l’Organisation de Coopération Économique. L’ECO constitue un cadre idéal pour atteindre les objectifs économiques fixés, mais il n’y a pas que des visées économiques sur cette région. En effet, le Pakistan doit d’abord affronter, lui aussi, une grave crise d’identité ; les mécanismes d’approche à cette crise pourraient lui éclaircir son chemin vers les républiques nouvellement créées d’Asie centrale.

Par ailleurs, selon un certain nombre d’observateurs - notamment du Pentagone - la Chine, via le Pakistan, a entrepris de soutenir l’acquisition de la bombe nucléaire de la République islamique d’Iran. "les inspections de l’ONU en Irak en 1991 ont révélé une relation nucléaire entre l’Irak et le Pakistan. Ces inspecteurs ont rapporté que le Pakistan aurait joué le rôle d’un pays de transfert pour l’uranium irakien en provenance de la Chine. Selon les inspecteurs, il est clair que les productions de Al Furat en Irak sont l’objet d’une aide venue de l’extérieur de l’Irak. C’est l’Inde qui a cherché un lien nucléaire avec l’Iran mais c’est la Chine qui a aidé ce dernier à mettre sur pied son programme nucléaire de septembre 199220.

Toujours est-il que l’Inde, la Chine et le Pakistan constituent un "triangle nucléaire" qui entoure l’Asie centrale. Depuis le mois de mai 1998, et suite aux cinq essais nucléaires indiens et pakistanais, les deux pays de l’Asie du sud font officiellement partie du club restreint des "pays dotés de l’arme nucléaire". La réaction en chaîne qui est à l’origine de la reprise de ces essais n’est, paradoxalement, pas due à la rivalité indo-pakistanaise mais à la crainte de l’Inde de voir son puissant voisin chinois prendre une très grande distance. Les cinq essais nucléaires pakistanais rassurent la Chine mais inquiètent l’Iran islamique.

Nous n’avons pas la certitude sur les développements de la "bombe islamique", la bombe nucléaire iranienne, mais au cas où il existerait une part de vérité dans cette affaire, les événements prendraient une toute autre tournure. En effet, une bombe nucléaire iranienne constitue un élément positif dans le cadre de la gestion d’un éventuel conflit. L’existence d’une bombe iranienne permettrait la mise en place d’un équilibre régional, d’un côté face au Pakistan, et de l’autre côté face à Israël. La question est de savoir si ces nations sont assez responsables ou pas pour regarder le nucléaire comme un moyen "d’une approche régionale de non-prolifération nucléaire21.

Pendant que Ankara, Riyad et Washington tentent de s’accorder sur un nouvel ordre régional durable, le Pakistan pourrait jouer un rôle de médiation ou de contrepoids au Moyen-Orient en renforçant ses liens avec la Turquie plus qu’avec l’Iran, ce qui permettrait une "alliance islamique" moins radicale, unificatrice, et du surcroît non arabe. "Si le Pakistan réussit à jouer habilement ses cartes, il peut tenir un rôle stratégique dans le déplacement du centre de gravité économique de l’Asie centrale vers le sud et, ce faisant, donner un coup de fouet sans précédent à sa propre économie22.

Dans le cadre d’un établissement des liens solides avec l’Asie centrale, le Pakistan, qui est l’acteur le plus influent en Afghanistan, doit concentrer tous ses efforts dans le cadre d’une stabilisation de la vie politique afghane et aider ce pays à retrouver un État solide et fort. "Le paradoxe est donc que le Pakistan, après avoir exacerbé les tensions ethniques en Afghanistan par sa politique de soutien sélectif, a aujourd’hui besoin d’un Afghanistan stable, alors qu’il est sans doute trop tard23.

Pour les pakistanais qui se voulaient "les rassembleurs des musulmans du sous-continent indien", la meilleure occasion est créée depuis 1991. Mais le Pakistan n’entend faire jouer ces influences religieuses que d’une manière secondaire. "La diplomatie pakistanaise pourrait avoir besoin de mettre une sourdine à la dimension religieuse de sa relation avec l’Asie centrale, et mettre au contraire l’accent sur les bénéfices mutuels que les deux parties tireraient de leur relation économique24.

Le fait marquant du développement des relations entre l’Asie centrale et ces trois pays déjà cités réside dans le fait que les flux des relations extraétatiques sont souvent plus importants que ce qu’on peut observer au niveau des déclarations officielles. Il est surprenant de voir des PME iraniennes ou turques ou des hommes d’affaires ou des petits commerçants pakistanais sillonner les villes centre-asiatiques alors même qu’une politique étatique claire de ces États n’est pas encore élaborée. C’est également le cas des marchands venus d’Inde et, dans un moindre mesure, d’Abu-Dhabi ou d’autres émirats du Golfe.

La place occupée par le Pakistan nous permet de voir à quel point le rôle joué par les acteurs extra-régionaux peut être décisif dans le jeu centre-asiatique.

L’articulation des éléments de la problématique : du particulier au général

Un des premiers conflits armés dans l’espace post-soviétique est la guerre du Tadjikistan. Cette guerre sanglante qui était, au début, un conflit à caractère inter-ethnique, s’est vite transformée en un conflit régional. Les interactions entre les diverses factions afghanes et tadjiks et, plus tard, l’intervention directe russe et ouzbèke ont contribué à la régionalisation de ce conflit. La prise de parti de la Russie dans ce conflit en faveur des forces kouliabis et garmis, toutes deux pro-communistes et déchues du pouvoir, a démontré la fragilité du concept des "forces de maintien de la paix de la CEI" et la fragilité de cette dernière face aux conflits de ce type.

Par ailleurs, "il est évident que sans l’aide militaire et politique de l’Ouzbékistan, les forces pro-communistes n’auraient jamais réussi à reprendre le pouvoir à Douchanbé25. Cette intervention a accéléré la tendance à un déséquilibre parmi les forces en présence au Tadjikistan ; mais l’intervention directe de l’Ouzbékistan donne une nouvelle tournure au conflit : elle a contribué à transformer une guerre civile en une question de sécurité régionale. À la différence de l’intervention russe - soucieuse d’assurer un retour vers un statut antérieurement établi -, la présence des troupes de Tachkent dans ce conflit marque le début d’une volonté de changement des rapports de forces. L’Ouzbékistan a réussi à transformer les risques du conflit tadjik en une occasion d’imposer ses propres règles du jeu. Pour la première fois, les ouzbeks ont montré que, désormais, il faudrait compter avec eux, au moment où une question régionale se pose aux acteurs internes ou externes.

La connivence de Tachkent avec les Moudjahidins afghans et les autorités communistes du Tadjikistan prouve que l’Ouzbékistan commence à prendre à cœur son rôle de puissance régionale. C’est le premier État de l’ex-Union soviétique qui étende son influence non seulement sur une république voisine, mais aussi hors des frontières de l’ancienne fédération.

L’arrivée des Talibans au pouvoir à Kaboul le 26 septembre 1996 a apporté un nouvel élément au conflit désormais international dans cette partie sud de l’Asie centrale.

Les Talibans sont apparus sur la scène afghane au même titre que Laurent-Désiré Kabila au Zaïre. Une force inexistante il y encore trois ans, est aujourd’hui au pouvoir à Kaboul et contrôle plus des deux tiers du territoire afghan. Forts de seulement 15 000 personnes, ils ont réussi à faire, en deux ans, ce que Hekmatyar n’a pu faire en plusieurs années, à savoir détrôner les tadjiks et rétablir l’ordre pachtoune. "Dans le cadre d’un grand projet visant à exporter les hydrocarbures d’Asie centrale par l’Afghanistan et le Pakistan, au détriment de l’Iran et de la Russie26, l’aval américain (notamment de la compagnie Unocal qui rappelle étrangement le rôle joué par ITT dans les événements du Chili en 1973), l’argent saoudien et la main-d’œuvre et la logistique des services secrets pakistanais se sont avérés efficaces. Mais, à long terme, l’Occident a réussi à répéter son erreur d’antan. En favorisant un islam militant contre le communisme, en aidant les Moudjahidins contre un gouvernement afghan en difficulté après 1989, ils les ont cautionnés, ont contribué à la pérennisation de ces conflits interminables. Avec les Talibans, cela se manifeste de la même façon : créer des nébuleuses islamiques qui trouvent leur raison d’être avant tout dans une violence de plus en plus extrême et dans une instabilité anarchique qui peut même arriver jusqu’en Occident27.

Après la prise de pouvoir à Kaboul par les Moudjahidins, les États-Unis ont toujours considéré le gouvernement de Rabbani et Massoud comme une faction parmi d’autres, et n’ont jamais envisagé de rouvrir leur ambassade à Kaboul. Or, à peine la ville aux mains des Talibans, le département d’État publie un communiqué qualifiant de "positive" leur victoire et annonce l’envoi d’une délégation officielle à Kaboul.

L’irrésistible montée en puissance des Talibans, étudiants islamistes ultra-traditionalistes, dans les régions pachtounes du sud, de l’automne 1994 au printemps 1995, et la défaite militaire de Gulbuddin Hekmatyar en février 1995, évincé de son quartier général de Charasyab, au sud de Kaboul, entraînent une nouvelle recomposition des alliances. Hekmatyar, lâché par ses protecteurs pakistanais au profit des Talibans et tenu en suspicion par les Américains en raison de ses liens supposés avec les auteurs de l’attentat du World Trade Center de New York en 1993, doit se réconcilier avec Rabbani qui le nomme premier ministre. Malgré cette alliance de dernière minute, les Talibans s’emparent de Kaboul fin septembre 1996, forment un gouvernement et décrètent l’application de la charia. Le pouvoir déchu s’enfuit vers le nord du pays et invite d’autres factions, comme celle du général Dostoum, à rejoindre la coalition autour d’un même objectif : défaire les Talibans et reprendre la capitale.

La Russie craint une relance du conflit tadjik. Le général Lebed, avant son renvoi du conseil de sécurité russe, stigmatise la horde des Talibans qui bousculerait les postes-frontières russes pour s’enfoncer en Sibérie ou provoquerait un conflit "devant lequel la Tchétchénie semblerait une égratignure". Le 4 octobre 1996, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan mettent en garde les Talibans contre tout débordement. Il est douteux que la Russie respecte l’accord tacite russo-américain de l’été 1996 qui prévoit un embargo sur les livraisons d’armes à tous les partis afghans. Plutôt qu’une erreur de stratégie, les événements sanctionnent sa perte croissante d’influence en Asie centrale. Au sommet d’Almaty28, le 4 octobre 1996, Moscou a agité le spectre de la contagion islamiste dans la région pour essayer de constituer un front de la Confédération des États indépendants. Impossible : l’Ouzbékistan et le Turkménistan veulent le gazoduc, comptent sur le soutien américain et, moyennant certaines garanties, n’ont rien contre le pouvoir des Talibans. Pour les Ouzbeks, la garantie passe par Rashid Dostoum. Les États-Unis et le Pakistan vont encourager ce dernier à négocier avec les Talibans, tout en protégeant son fief. Habilement, Dostoum a accepté de s’allier à nouveau avec Massoud, tout en menant des pourparlers avec les Talibans.

Ce qui est en jeu pour la Russie, ce n’est pas la montée des Talibans vers Kazan - le fondamentalisme n’est pas une maladie contagieuse -, mais tout simplement sa perte d’influence en Asie centrale au profit des États-Unis. Les événements d’Afghanistan ne sont qu’un épisode du lent retrait russe de l’espace sud de l’ex-URSS, de Bakou à Douchanbé, qui a commencé en 1989 avec le retrait du soutien des troupes de l’armée rouge au régime Nadjiboullah.

"Lorsqu’un individu ou un pays ont perdu toute chance de retourner la situation à leur profit ou d’éviter des dommages réciproques dans le conflit en cours, l’adversaire se trouve placé devant l’alternative suivante : assumer le coût de l’issue finale ou accepter le risque d’un échec29. C’est ce qui est finalement arrivé en Afghanistan. Pour les américains, comme les pakistanais, arrive le moment de conclure sur leurs investissements de longue date : rétablir une stabilité et un ordre (pachtoune) pour transporter le pétrole et le gaz centre-asiatique. Mais c’est également le cas des russes qui recherchent la stabilité à leur profit ; un Afghanistan fondamentaliste pachtoune et allié aux États-Unis est loin de leurs objectifs : perte d’influence en Asie centrale et, du même coup, perte du monopole du tracé des pipelines. Arrive le temps où il faut tenter le tout pour le tout. Peut-on dire que les américains et les pakistanais vont arriver à la position russe des années 80, un souhait de maintenir le statu quo, si les Talibans pacifient l’Afghanistan ? Aujourd’hui, le constat peut être fait de la manière suivante : les Talibans n’ont pas réussi à accomplir leur mission et les américains commencent à s’impatienter. L’Afghanistan n’est toujours pas pacifié et l’option iranienne de l’évacuation de l’hydrocarbure centre-asiatique semble de plus en plus proche à l’emporter. Le Kazakhstan négocie avec l’Iran pour la prolongation des pipelines du Turkménistan considérés comme un "fait".

Le début d’une recomposition eurasienne ?

Mackinder30 voyait dans l’Eurasie, notion qu’il inventa, l’enjeu majeur de la rivalité entre puissances "continentales" - Russie, puis Allemagne - et puissances "maritimes" - Royaume-Uni d’abord, puis États-Unis - dont aurait dépendu, selon lui, le sort du monde31. Dans cette "île mondiale", Mackinder distingue un "heartland", une terre centrale, dont il fait varier les limites et qui s’étendrait en Eurasie depuis l’isthme Baltique-Adriatique jusqu’à l’Asie centrale. La domination de la "terre centrale", largement hors d’atteinte des forces navales mais qui peut être contrôlée par les voies ferrées, ouvrirait la voie à celle du monde. C’est dans ce cadre que nous sommes du même avis que John Levis Gaddis, quand il déclare que les théories des relations internationales de l’époque de la fin de la guerre froide ne sont plus à l’ordre du jour et qu’il faut repenser les nouveaux paradigmes qui s’articulent autour de nouvelles prises en compte des données géopolitiques, mais aussi que tous les systèmes théoriques sont à refaire. Nous sommes loin du schéma classique de Mackinder qui disait que "celui qui contrôle le centre de l’Asie, contrôlera le monde" mais il est clair que cette région est en passe de devenir un des théâtres du jeu géostratégique mondial.

L’ouvrage de Zbigniew Brzezinski est construit entièrement sur ce schéma32. Loin d’être un essai philosophique, l’ouvrage est présenté comme un guide pour l’action. L’un des thèmes exposés est celui de la centralité de l’Eurasie, "centre géostratégique", dont il est important de contenir l’utilisation par l’adversaire soviétique en établissant trois "fronts stratégiques centraux" (en Europe médiane, nommée péninsule eurasienne extrême-occidentale, en Eurasie du Sud - du Kurdistan au Pamir -, enfin, à l’extrémité orientale - de Singapour à Hokkaido).

"Avec la Russie au nord, le Moyen-Orient islamiste au sud, les pays industrialisés à l’ouest, et les économies en plein essor de l’Asie du Sud-Est à l’est, l’Asie centrale va se retrouver au cœur d’une lutte économique et stratégique acharnée. Il y aura une importante compétition pour le contrôle de la production et du transport de ce pétrole. Le conflit actuel concernant les tracés de l’oléoduc afin de transporter le pétrole de la mer Caspienne hors de la région nous donne un avant-goût de cette compétition. Sans doute personne n’a d’intérêt plus grand (que la Russie) dans le déroulement de la compétition en Asie33. Ce problème ne concerne pas uniquement les États-Unis et il aura une influence directe sur les relations de l’Occident avec les pays grands producteurs de pétrole tout au long du xxie siècle. "Concernant la Russie et les pays de l’Extrême-Orient, de l’Asie centrale et du Moyen-Orient - nous, à l’ouest, devons définir nos objectifs énergétiques à long terme sans nous soucier des politiques intérieures des différents pays. Les enjeux sont trop importants. Quant aux États-Unis, faire la morale aux autres pays sur les affaires intérieures menacera, en fin de compte, la sécurité énergétique américaine et par voie de conséquence l’économie américaine. De nombreuses nations dépendent des États-Unis en tant que partenaire commercial et comme allié militaire. Par conséquent, quand la sécurité énergétique américaine est menacée, la sécurité nationale des autres nations l’est aussi34.

Il existe un phénomène de convergence d’intérêts qui est considéré comme un premier pas dans la mise en place de nouvelles alliances. Le phénomène psychique de "perception mutuelle35, dont l’existence et l’importance peuvent se vérifier aisément dans le cas de la négociation tacite, joue également un rôle dans l’analyse de la négociation explicite : il s’agit ici de la coordination des attentes. Nous avons constaté la convergence des intérêts des Talibans, du Pakistan, de l’Ouzbékistan, de l’Arabie Saoudite et des États-Unis dans le cadre de la prise de Kaboul par les premiers, mais cela ne veut pas dire que l’Ouzbékistan soit pour autant enchanté de voir l’islamisme fondamentaliste des Talibans arriver à ses portes, via un Tadjikistan islamisé par l’opposition au régime de Immomali Rakhmanov.

Cette convergence d’intérêts peut également se vérifier dans le camp de la Russie. L’excellente entente, du moins jusqu’à maintenant, entre Moscou et Téhéran sur le règlement des questions régionales et notamment sur le statut de la mer Caspienne36 a montré qu’il peut exister une convergence durable d’intérêts entre la Russie, l’Iran et d’autres entités étatiques de la région sur des questions relatives à la sécurité et aux divers moyens de gestion des crises. Nous pouvons remarquer une alliance de fait entre Moscou, Téhéran, Achghabad et Erevan face à la fameuse ligne verticale Ankara/Bakou/ Tachkent et celle, horizontale, Tachkent/Kaboul/Islamabad. "Après les pourparlers entre la Russie et le Kazakhstan, quant à la mise en place d’une confédération d’une partie des ex-républiques soviétiques, Saparmurad Niyazov a suggéré que cette organisation s’étende aux pays potentiellement adéquats dont l’Iran, la Turquie, la République Tchèque, la Slovaquie et la Pologne37. Nous sommes amenés à prolonger notre champ d’étude vers l’Europe.

La France dans les sillages de la route de la soie : un rendez-vous manqué ?

La présence française en Asie centrale fait l’objet d’un débat aujourd’hui ; du Sénat aux grandes entreprises privées en passant par les organismes économiques de l’État, un regain d’intérêt se manifeste depuis le début 1998. La question n’est plus de savoir s’il faut y investir ou non mais quel serait le seuil de l’investissement et dans quel délai.

Cette présence se manifeste jusqu’à présent sous trois formes : dans le cadre des instances européennes, sous le signe d’une volonté politique, et, finalement, dans un cadre économique et commercial.

Dans le cadre de l’Europe, le rapprochement avec l’Asie centrale a commencé dès le lendemain de l’indépendance de ces États. L’adhésion à l’OCSE a été ressentie comme une volonté politique de ces entités de ne pas s’emprisonner dans une fatalité qui eût consisté à laisser la Russie et les États slaves issus de l’URSS monopoliser l’Europe occidentale. Cette volonté consiste également à ne pas s’emprisonner dans l’image de "l’État islamique" qu’on leur attribuait trop souvent.

L’Union européenne a signé des "accords de partenariat et de coopération" (APC) avec le Kazakhstan (23 janvier 1995), l’Ouzbékistan (21 juin 1996) et le Turkménistan (24 mai 1997). "L’Europe occidentale voudrait en particulier s’assurer qu’elle jouera un rôle majeur dans les négociations sur le tracé des oléoducs". La démocratisation des institutions des États est un des grands thèmes du dialogue politique entre l’UE et l’Asie centrale. Le préambule des APC inclut d’ailleurs l’engagement des parties à respecter des critères démocratiques, à savoir les principes énoncés dans les documents de l’OSCE. D’après des informations émanant de la Commission européenne, ces standards, relativement élevés, ne sont pas encore atteints. L’UE a exprimé de grandes préoccupations au sujet de gouvernements autoritaires se constituant en antidote contre des tendances à la division et aux querelles ethniques. Elle a critiqué l’extension du régime présidentiel jusqu’à la fin du siècle au Kazakhstan, en Kirghizie, en Ouzbékistan et au Turkménistan, qui permet de circonvenir au principe de l’organisation d’élections régulières. L’Union européenne a jugé déloyales plusieurs élections organisées au cours de ces dernières années en Asie centrale. Elle a refusé d’envoyer des observateurs aux élections parlementaires d’Ouzbékistan (décembre 1994), du Tadjikistan (février 1995) et au référendum du Kazakhstan (avril 1995), et la dissolution du parlement par le président Nazarbaïev a même conduit le Parlement européen à reporter son consentement à l’APC négocié avec le Kazakhstan. En dépit de difficultés dans le respect des conditions relatives aux droits de l’homme, les APC sont généralement vus comme favorisant des réformes économiques et comme constituant une solide base de dialogue politique ultérieur.

Mais le volet économique de cette coopération apparaît plus important aux yeux des observateurs locaux qui attendent un réel engagement de l’Europe dans la restructuration de cette zone. Avec le lancement du programme TACIS (Technical Assistance for the Community of the Independent States) qui consiste à prendre en compte le financement des diverses étapes de la réorganisation des secteurs administratifs, financiers, économiques, mais aussi les infrastructures existantes, l’Europe a pris en charge une lourde tâche. Par ailleurs, les divers prêts de la BERD, la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement, permettent chaque année aux entreprises européennes de renforcer leur présence aux côtés de leurs concurrentes américaines et asiatiques.

En ce qui concerne le rôle de la France à proprement parler, nous assistons à un paradoxe dû à un trait caractéristique de la France. La spécificité de la présence française tient à deux traits : la volonté politique et une image très favorable, d’une part, une hésitation et une méconnaissance du monde économique, d’autre part.

"La France n’est pas intéressée par l’Asie centrale ; la politique étrangère de la France, hors Europe, est avant tout orientée vers l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient", disait un fonctionnaire du Quai d’Orsay en 1994. Cette position était déjà suffisamment claire dans le cadre des actes officiels de Paris. Depuis les voyages de François Mitterrand au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Turkménistan en 1993 et 1994, il est de plus en plus important de se poser la question de savoir si Paris est conscient des enjeux énergétiques présents dans cette zone. Si la dernière représentation diplomatique française a ouvert ses portes au début de 1996 à Achghabad, deux des pays centre-asiatiques, la Kirghizie et le Tadjikistan, sont encore gérés par la "représentation diplomatique" de Moscou.

C’est au Kazakhstan que la France a été le plus engagée politiquement mais, depuis, nous assistons à une récession des intérêts mutuels, bien que le voyage du ministre de l’industrie, Franck Borotra en 1996 ait permis de débloquer une ligne de crédit de 300 000 francs. On peut se demander si la fermeture de la mission militaire au sein de l’ambassade de France est une décision opportune.

Dans le domaine économique, la situation est moins facile ; la France occupe une place importante parmi les partenaires européens mais loin derrière les États-Unis qui sont présents avec des géants d’industrie pétrolière comme Chevron ou encore l’Allemagne qui détient la première place dans les échanges commerciaux avec l’Asie centrale.

Parts de marché de la France sur les pays d’Asie centrale
par rapport aux autres pays de l’Union Européenne
(1997)

  Kazakhstan Kirghizie Ouzbékistan Turkménistan

CEI

France

10,4

9,1

7,5

23,7

9,3

Allemagne

45,7 39 51,3 41,5 35

Italie

7,1 11,4 5,8 10,4 13

Finlande

6,3 1,4 2,7 3,1 8,7

Pays-Bas

6,2 8,6 5 2,9 7,1

Royaume-Uni

10 5,8 17,7 12,1 7,2

Source : Eurostat et estimations de PEE de Moscou (note de PEE de Moscou)

 

CONCLUSION

Une remarque s’impose pour ceux qui estiment que les changements en Asie centrale ne sont pas visibles et que l’histoire commune de ces pays est encore le dénominateur important de rapprochement dans cette zone. L’Asie centrale change plus rapidement qu’on ne le croit. Cette zone constitue une des dernières de la planète où les compagnies pétrolières peuvent encore espérer s’enrichir ; les réserves importantes de leur hydrocarbure leur permettent de devenir l’unique centre stratégique de l’Eurasie. Ici, les prévisions classiques commencent à faire défaut ; le rôle joué par Unocal en Afghanistan mais aussi au Turkménistan au détriment de la compagnie argentine Bridas n’a rien de comparable avec celui joué par la Turquie ou la Kirghizie. Désormais, l’Asie centrale est au centre d’une interaction des acteurs étatiques mais aussi extra-étatiques qui ne partagent pas les mêmes règles du jeu. La place occupée par ces compagnies sera au cœur d’un nouveau débat dans les années à venir. L’Asie centrale a changé parce que, désormais, peu de responsables des grandes sociétés pourraient se permettre de l’ignorer. Mais aussi peu de grands pays pourraient se permettre le luxe de laisser perdurer une situation de non-action due à l’ignorance.

Selon Jacques Levesque, "tous les ingrédients d’un scénario yougoslave sont en place sur le territoire de l’ex-URSS. Les populations russes des républiques baltes, de l’Ukraine et de d’autres anciennes républiques pourraient être encouragées à proclamer leur indépendance sur les territoires où elles sont majoritaires et l’armée russe, là où elle est présente, pourrait, sinon leur prêter directement assistance, du moins leur fournir des armes. C’est ce qui s’est passé en Moldavie, mais sans que l’on connaisse très bien les responsabilités de Moscou. Il suffirait qu’une politique plus aventuriste ou plus agressive s’y instaure pour que le pire arrive. L’étonnante bonne nouvelle est qu’il ne se soit pas encore produit".

Un noyau géopolitique en Asie centrale est en train de se développer dans le sens où l’Iran voit en la Turquie un catalyseur de la politique américaine et l’Inde essaye de contenir les avancées du Pakistan dans la région. "Les efforts de la Turquie de neutraliser les kurdes sur son territoire et ceux du Pakistan pour se positionner mieux en Afghanistan vont dans le même sens, à savoir la consolidation de leurs positions dans leurs propres pays avant d’aborder l’Asie centrale38.

Et que dire de l’Asie centrale qui est encore plus instable que le Moyen-Orient ? La région qui entoure la mer Caspienne contient des réserves de pétrole considérables. La Russie est le point d’interrogation dans l’avenir de l’Asie centrale et de ses abondantes richesses pétrolières. La Russie possède d’énormes réserves de pétrole bien que sa production ait chuté de près de 50 % depuis l’année record de 1988. Elle fera de son mieux pour que les réserves d’Asie centrale n’échappent pas à son contrôle. Ceci est tout à fait compréhensible. Il en va de l’intérêt même de la Russie. Peut-on raisonnablement imaginer que la Russie reste silencieuse alors que certaines de ces anciennes républiques soviétiques commencent à amasser des richesses énergétiques et à consolider leur indépendance dans les années à venir ? Jusqu’à présent, aucun gouvernement occidental ne met sérieusement en cause et encore moins ne conteste l’étendue de l’influence de la Russie sur les nouveaux États indépendants de la CEI.

Il faut que la France réfléchisse à la question cruciale de savoir s’il faut suivre la politique américaine de deux poids - deux mesures dans le monde asiatique et moyen-oriental ou non. Le fait de suivre des lignes écrites par des centres de recherches américains et répétées par les chercheurs/journalistes d’ici concernant une idée approximative de la démocratie en Asie centrale a fait son temps. Mais, rares sont des réflexions telles que "cela n’a pas d’importance si d’autres nations ont des systèmes démocratiques ou autoritaires. Concernant leurs relations avec les autres nations, les démocraties ne sont pas nécessairement bonnes et les gouvernements autoritaires ne sont pas nécessairement mauvais. Nous ne devons jamais oublier ce qui s’est passé pour l’Allemagne "démocratique" dans les années 30. Elle a fait une volte-face quasiment en une nuit. La même chose pourrait se produire avec une Russie "démocratique" 39.

Il s’agit cette fois-ci de ne pas tomber dans les pièges de l’histoire, comme pendant la période qui a précédé la fin de l’empire soviétique. Contrairement à ce que prévoyait la "chronique de la mort annoncée de l’empire par les confins musulmans", les changements sont intervenus d’en haut. La dynamique des transformations a encore parcouru le chemin descendant. Nous pouvons constater l’existence inattendue d’un mouvement d’idées dans une société réputée désertée par ses intellectuels ; décidément, les sociétés centre-asiatiques sont encore très peu connues.

Un grand jeu se met en place ; l’histoire se souvient ; le milieu des empires reprend son rôle.

 ________

Notes:

1 Alain Gresh, "Les Républiques d’Asie centrale s’engagent sur des chemins divergents", Le Monde diplomatique, décembre 1992.

2 Colloque CFCE/Sénat du 28 mai 1998 au Sénat sur les occasions d’affaires en Asie centrale.

3 Oscar S. Wyatt Jr, "Geopolitics of Oil in the Twenty First Century", discours tenu à la Conférence sur le pétrole et le financement, à Londres, le 2 novembre 1995.

4 J. Dorian et I. Sheffield, "Central Asia’s Oil and Gas Pipline Netwerk : Current and Futur Flows", Post-Soviet Geography, vol. XXXV, septembre 1994.

5 Cf. Dolay Nur Dolay, "Grandes manœuvres dans le Caucase", Le Monde diplomatique, juillet 1995, et Alfonso Artico, "Les Talibans afghans sur la route du pétrole", Le Monde diplomatique, novembre 1995.

6 Financial Times, 3 octobre 1996.

7 M. Hussain, "Les républiques d’Asie centrale en pleine crise d’identité... sous le regard intéressé de leur frère pakistanais", Newsline, (Karachi-Pakistan), repris par Le Courrier international, n° 113, 30 décembre 1992. Nous remarquons la similitude du langage du journaliste pakistanais avec Islam Karimov, le président ouzbek, qui prônent tous deux "l’amélioration de l’état de l’économie mondiale" à travers les modifications apportées à l’Asie centrale et sa recomposition.

8 A.O. Hirschman, National Power and the Structure of Foreign Trade, Berkeley, University of California Press, 1945.

9 Sergeï V. Solodovnik, "Central Asia : A New Geopolitical Profile", Moscou, MGIMO, Institut russe des relations internationales, non publié, 1994.

10 Avec les trois pays de départ, les cinq républiques d’Asie centrale, l’Azerbaïdjan et l’Afghanistan, Le Monde, 17 juillet 1993.

11 Financial Times, 18 juillet 1993.

12 Ibid.

13 The Economist Intelligence Unit, 1er trimestre 1994.

14 Au cours d’une journée spéciale sur l’approche du marché centre-asiatique, organisée par le Sénat et le CFCE, le 28 mai 1998, l’ambassadeur de Turkménistan expliquait que les 30 % de baisse du PIB de son pays en 1997 ne s’expliquaient pas par la rupture de la livraison de gaz car "de toute façon, les ukrainiens ne payaient pas".

15 Andranik Migranyan, "Unequal Partnership", New York Times, 23 juin 1994.

16 L. Vaienberg, A. Gratchev et al., "Un regard sur la stratégie de la Russie pour l’avenir", Nzavisiaya Gazeta, repris dans Madjalay-é Motaléat Asiyai-é Markazi va Ghafghaz (Revue de l’Asie centrale et du Caucase), Téhéran, Ministère des affaires étrangères, vol. 1, n° 4, printemps 1993.

17 Suzanne Crow, "Why Has Russian Foreign Policy Changed", RFERL Research Report, vol. 3, n° 18, 6 mai 1994.

18 L’idée de la reconstruction d’une nouvelle alliance militaire a été exprimée par le général V. Larionov. La création d’une nouvelle structure de sécurité collective en Eurasie, analogue à celle du Conseil de Sécurité de l’OTAN, avec la Russie comme principal acteur a été suggérée comme une alternative à l’OTAN et à l’ONU dans l’ex-URSS. Cette approche est une partie d’un nouveau concept assez répandu parmi les intellectuels et les militaires russes. L’idée principale de cette nouvelle théorie est la restauration d’un nouvel État russe comme point central d’une nouvelle alliance englobant les États qui resteraient en dehors des structures de l’OTAN et de l’UE.

19 New York Times, 19 juin 1994.

20 Bruce Vaughn, "Shifting Geopolitical Realities Between South, Southwest and Central Asia", Central Asian Survey, vol. 13, n° 2, 1994.

21 Thierry Riga, Une approche coopérative de la non-prolifération nucléaire : l’exemple de l’Argentine et du Brésil, Genève, UNIDIR, 1994.

22 M. Hussain, "Les Républiques d’Asie centrale en pleine crise d’identité… sous le regard intéressé de leur frère pakistanais", art. cit.

23 Olivier Roy, "Un nouvel ensemble géostratégique : l’Asie centrale", Monde arabe Maghreb-Mashrek, n° 136, avril-juin 1992.

24 A. Dastarak et M. Levent, "Décomposition politique au Pakistan", Le Monde diplomatique, juillet 1993.

25 Julien Thöni, The Tajik Conflict : The Dialectic Between Internal Fragmentation and External Vulnerability 1991-1994, Suisse, PSIS, paper n° 3, 1994.

26 Olivier Roy, "Avec les Talibans, la charia plus le gazoduc", Le Monde diplomatique, novembre 1996.

27 N’oublions pas les "afghans" d’Algérie ou, d’une manière générale, les États-Unis et l’Arabie Saoudite qui avaient réalisé tardivement que les réseaux islamistes sunnites qu’ils avaient contribué à mettre sur pied contre les Soviétiques s’étaient retournés contre eux - par exemple, en soutenant le président Saddam Hussein. Ces réseaux s’appuyaient notamment sur le Jama’at-Islami pakistanais. M. Hekmatyar, M. Oussama ben Laden (riche saoudien, déchu depuis de sa nationalité et qui appelle au djihad contre les Américains) et des ONG saoudiennes et soudanaises installées à Peshawar, au Pakistan. Les attentats anti-américains d’après 1992 ont été le fait de membres de ces réseaux, qui n’ont, par ailleurs, aucun rapport avec l’Iran : on l’a vu avec l’attentat du World Trade Center, à New York, en 1993 ou les attaques contre des conseillers américains en Arabie saoudite (novembre 1995).

28 Ce sommet exceptionnel, consacré à l’Afghanistan, a réuni la Russie et quatre pays d’Asie centrale : le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan.

29 Thomas C. Schelling, Stratégie du conflit, Paris, PUF, 1980.

30 W.H. Parker, Mackinder, Geography as an Aid to Statecraft, New York, 1982.

31 Mackinder, "The Geographical Pivot of History", The Geographical Journal, vol. XXIII, 1904 ; Michel Foucher, Fronts et frontières, Paris, Fayard, 1991.

32 Zbigniew Brzezinski, Game Plan, 1986.

33 Oscar S. Wyatt Jr, "Geopolitics of Oil in the twenty First Century", discours tenu à la Conférence sur le Pétrole et le Financement, Londres, 2 novembre 1995.

34 Ibid.

35 Thomas C. Schelling, Stratégie du conflit, op. cit.

36 A. Giroux, "La Caspienne : Un " gâteau pétrolier " à partager", Le courrier des pays de l’Est, n° 423, Paris, Documentation française, 1997.

37 EIU, 3e trimestre 1994.

38 Bruce Vaughn, "Shifting Geopolitical Realities Between South, Southwest and Central Asia", op. cit.

39 Oscar S. Wyatt Jr, "Geopolitics of Oil in the twenty First Century", discours cité.

 

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