LE BASSIN DU JOURDAIN 1

 

Bernadette d’Armaillé

 

 

L’eau est un don de la nature. Depuis les temps anciens, elle a fait l’objet de multiples attentions par le nombre et l’ingéniosité des travaux, barrages, canalisations, retenues de toutes sortes, qui l’ont domptée. Le plus ancien barrage que l’on connaît aujourd’hui est celui de Sadd al-Kafara qui aurait été construit en Égypte aux environs de 2600 av. J.-C.2. L’eau conditionne l’implantation des populations, le développement de l’agriculture et de l’industrie. Ces développements, auxquels s’ajoute une croissance démographique rapide, en font, dorénavant, un produit rare, objet plus que jamais de soins attentifs. Pourtant l’eau n’a jamais bénéficié du même traitement que le pétrole, alors qu’elle est au Moyen-Orient, par exemple, aussi précieuse qu’il est abondant. Sans valeur marchande affichée, aucun "label mercantile" en rapport avec son importance vitale ne lui a jusqu’à maintenant été accolé. Depuis deux ou trois ans, le thème de la rareté de l’eau fait l’objet de nombreuses publications, conférences et émissions de télévisions. Les sécheresses estivales, les pollutions industrielles font prendre conscience de la vulnérabilité des sources et de leur valeur inestimable. Le pétrole, dont les prix ne sont plus contrôlés et décidés par l’OPEP, mais soumis à la loi du marché, a été un moyen de pression, dans les relations internationales, un enjeu utilisé par les pays qui en sont riches contre les pays, essentiellement occidentaux, qui en sont dépourvus ou qui voulaient l’économiser. Si une utilisation semblable en était faite, l’eau pourrait aussi devenir une arme, elle serait alors utilisée par des pays favorisés par la géographie contre des pays moins bien dotés et cela dans des régions où la pénurie se fait sentir. Aucune menace de ce genre n’a été proférée jusqu’à ce jour, si ce n’est mezzo vocce par la Turquie, à l’encontre de la Syrie et de l’Irak. Plusieurs pays se trouvent en situation de dépendance, parce que la nature les a placés en aval d’un fleuve que d’autres utilisent en premier : c’est le cas entre l’Inde et le Népal pour le partage du Gange, entre l’Inde et le Pakistan pour le partage de l’Indus, entre le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte pour le partage du Nil. D’où vient donc l’attitude de retenue (sans jeu de mot !) qui accompagne la possession de l’eau, dont tout le monde s’accorde à reconnaître l’importance et le caractère particulier dans les relations entre les pays détenteurs et les pays qui en manquent ? Le caractère, supposé amoral, d’une telle menace tient-il au fait que, malgré tout, la destination des biens de la Terre reste universelle ?

À l’échelle nationale, toujours à cause de son caractère vital, une tarification élevée de l’eau, plus en rapport avec sa valeur de produit vital, a, jusqu’à aujourd’hui, rarement été appliquée : le prix à payer correspond plutôt aux travaux nécessaires à son acheminement, à sa purification et à sa gestion, qu’au produit lui-même. L’eau est considérée comme un dû. Pourtant la politique des prix appliqués peut avoir des buts divers : elle peut limiter une consommation excessive ; elle peut aussi favoriser certaines catégories d’utilisateurs ou, au contraire, limiter le développement d’autres consommateurs. Sur le plan international comme national, ces divers cas se trouvent poussés à l’extrême en ce qui concerne la gestion des eaux du bassin du Jourdain et celles du Litani. La gestion des ressources aquifères prend, entre Israël, la Jordanie, la Syrie et le Liban (dont le Litani est pourtant totalement national), une dimension à la mesure des difficultés qui caractérisent les relations conflictuelles entre Juifs et Arabes. Tous les développements sont soumis aux aléas politiques. Aucun bassin n’aura fait l’objet d’autant de tentatives d’aménagement ; aucun fleuve n’aura été, sur le papier, autant canalisé et détourné que le Jourdain, ses sources et son principal affluent, le Yarmouk. Aujourd’hui, la situation se trouve bloquée : trop de monde, pas assez d’eau.

Carte

Tous les plans proposés depuis 1949 ont en commun la stratégie d’étouffement de la partie adverse : tout ce qui bénéficiait à Israël allait forcément à l’encontre des intérêts des trois autres pays riverains ; tout ce qui bénéficiait à la Syrie, à la Jordanie, au Liban se faisait au détriment de l’État hébreu. Comment est-on arrivé à une situation actuelle de blocage ? Y a-t-il un parallélisme des situations entre les pays riverains ? Quelles sont les perspectives d’avenir ?

Données hydrographiques : le Jourdain et le Litani

Fleuve international, le Jourdain naît de la confluence, dans le mont Hermon, de trois rivières : le Hasbani, qui prend sa source au Liban, le Banyas, qui prend sa source en Syrie3 et le Dan, totalement israélien (la tribu de Dan, cinquième des douze fils de Jacob, s’était, après maintes tribulations, installée près des sources du Jourdain et avait rebaptisé Dan la ville de Laïch. Samson appartenait à cette tribu). Le Jourdain coule, sources comprises, sur 360 kilomètres, en larges méandres qui triplent son parcours, dans le sens nord-sud. Après avoir traversé le lac Houleh et le lac de Tibériade (appelé aussi lac Kinneret ou lac de Genesareth ou mer de Galilée), il forme jusqu’à la mer Morte (mer de la Araba ou mer de Sel) la frontière entre Israël et le royaume hachémite de Jordanie. Dans la plaine de Houleh, l’altitude est encore de 70 mètres, mais quand il débouche dans le lac de Tibériade, la pente est à -210 mètres, enfin son parcours se perd à -392 mètres, au-dessous du niveau de la mer, lorsqu’il arrive dans la mer Morte. Le Jourdain est l’artère vitale, le Nil de la Jordanie et d’Israël ; son bassin couvre, entre les quatre pays riverains qui se le partagent, 11 500 km2 ainsi répartis : 6 200 km2 pour la Jordanie, 3 400 pour la Syrie, 1 200 pour Israël et 700 pour le Liban4. Son débit est d’environ 1,3 milliard de m3 par an lorsqu’il se jette dans la mer Morte ; le débit cumulé du Hasbani, du Dan et du Banias est d’environ 660 millions de m3 par an5. La mer de Galilée sert de réservoir naturel pour les hautes eaux du Jourdain. Elle compte pour 40 % des eaux fournies à Israël. Ce réservoir a un équilibre fragile et la sécheresse qui sévit depuis plusieurs années lui a fait atteindre son niveau le plus bas depuis vingt ans. Les pluies torrentielles et dévastatrices du début de l’année 1992 n’ont été qu’une rémission et les eaux salées menacent de s’infiltrer dans le lac6.

La seconde rivière israélienne est le Yarkon qui coule d’est en ouest et se jette dans la Méditerranée. À l’opposé, le Yarmouk, principal affluent, prend sa source en Syrie et forme, sur 40 kilomètres, une partie de la frontière entre ce pays et la Jordanie, avant de devenir sur 10 kilomètres celle qui sépare la Jordanie et Israël. Il a un débit compris entre 450 et 475 millions de m3 par an ; après avoir traversé le triangle de Adissiyah, ou triangle du Yarmouk, zone située entre le lac de Tibériade, la frontière israélienne, et la frontière syro-jordanienne, il se jette à 10 km au sud de Tibériade dans le Jourdain. Les rares eaux pérennes, sources, cours d’eau temporaires qui se jettent dans le fleuve, au sud du lac de Tibériade, se trouvent principalement à l’est et représentent un apport de 274 millions de m3 par an.

Au total, 77 % des eaux du bassin sont originaires des trois pays arabes riverains. L’ensemble de ces débits représente 60 % des ressources en eau d’Israël et 75 % des ressources jordaniennes7 dont 91 % du territoire est d’une aridité désertique, et dont la surface irrigable en dehors de la vallée du Jourdain dépend d’une pluviométrie très aléatoire et d’une évaporation qui peut atteindre 85 %. La Jordanie possède des réserves d’eau souterraine, pour un volume que le ministère de l’Irrigation et de l’Eau jordanien estime à 12 milliards de m3 8. De son côté, Israël utilise la totalité de ses ressources, lesquelles se montent à environ (et tous les documents consultés s’accordent sur ce volume9) 1 650 millions de m3 ainsi répartis : 950 millions de m3 souterrains, 600 millions de m3 par le Jourdain et le lac de Tibériade, le reste (entre 60 et 100 millions de m3) en eaux de ruissellement10.. La nappe souterraine qui longe la côte fournit à peu près 350 millions de m3, elle se situe entièrement à l’intérieur des frontières de 1948. Les nappes souterraines situées en Cisjordanie et dans la bande de Gaza produisent entre 600 et 900 millions de m3 renouvelables annuellement11. Elles sont au nombre de trois : la nappe orientale qui donne de 125 à 200 millions de m3 et s’écoule à l’est de la ligne de partage des eaux vers le Jourdain profite principalement aux Palestiniens ; la nappe occidentale de Yarkon-Tanimin, qui produit entre 350 à 475 millions de m3 s’écoulant vers la mer au profit des Israéliens ; celle du nord, Shem-Gilboa, dont l’eau s’écoule vers la vallée de Jezreel, également au profit des Israéliens.

De son côté, la Syrie, bien que dans une situation inconfortable, bénéficie au nord des eaux de l’Euphrate (dont le débit est énorme comparé à celui du Jourdain) et de ses affluents et, à l’ouest, de celles de l’Oronte (Asi)12. Le Liban, quant à lui, est le pays le mieux pourvu : il n’a pas de difficulté, si ce n’est celle de sa liberté de gestion des ressources avec la présence de 35 000 soldats syriens stationnés sur son sol et l’occupation par Israël de la partie sud de son territoire.

Le Litani, dont le cours est totalement libanais, prend sa source dans la vallée de la Bekaa, à peu de distance à l’ouest de Baalbeck et à quelques kilomètres au sud de l’Oronte pour se jeter, en fin de parcours, dans la Méditerranée. La pluviométrie y est la meilleure du Liban, mais les variations y sont également très fortes. Son débit est de 700 millions de m3 par an13, dont une partie importante est détournée, par le tunnel de Markaba, dans la rivière Awali, située un peu plus au nord-ouest, afin de produire de l’électricité. Grâce à ces aménagements, la rivière Awali est actuellement la plus importante du pays, avec quelque 645 millions de m3 par an. Un réservoir d’une capacité de 220 millions de m3 a aussi été construit à Qirawn : ces divers travaux diminuent considérablement le volume d’eau en aval du fleuve. Le Litani coule, sur un tiers de sa longueur, parallèlement et à peu de distance du Hasbani, ce qui fait souvent confondre les deux bassins. Le Litani serait un fleuve sans problème, s’il n’était contrôlé en amont par la Syrie, et s’il ne passait en aval le long de la zone de sécurité israélienne du sud Liban14.

Le climat de la région est de type méditerranéen au nord où la pluviométrie est la plus abondante ; le sud est désertique ou semi-désertique (39 millimètres par an en moyenne) et dépend totalement de l’eau du nord (1 000 millimètres par an)15. Les pluies, lorsqu’elles surviennent, sont brusques et violentes, et excèdent alors les moyennes mensuelles.

Contexte historique et plans d’aménagement

En Palestine, l’eau a toujours été une préoccupation quotidienne : nombreuses sont, dans la Bible, les allusions à l’eau, bienfait donné ou soustrait par Dieu, les allusions aux puits creusés, protégés, volés, les allusions aux eaux du Jourdain traversées comme la mer Morte. Jusqu’à la fin de la domination de l’empire ottoman, les développements ont existé comme partout mais sans envergure particulière. En 1913, pourtant, le directeur des travaux publics en Palestine avait dressé des plans pour détourner le Yarmouk dans la mer de Galilée et produire de l’électricité. Mais en 1917, quand la déclaration Balfour laisse entendre qu’un Foyer national juif pourrait s’y créer, les hommes politiques identifient tout de suite les liens qui existent entre eau, démographie et développement. Ces liens conditionnent, pour Israël, l’installation d’une population importante qui retrouve sa terre, et, pour les Arabes, montrent le danger qu’il y aurait à laisser les Juifs bénéficier d’un élément qui leur permettrait de croître à leurs dépens. L’eau va donc, dès avant la partition, focaliser toutes les attentions : à la fois celles des Britanniques qui étudient, en 1922 avec le plan Mavromatis et en 1928 avec le rapport Henriques, les divers moyens de développement hydrologique, et celle des commissions, également britanniques, qui sont chargées d’étudier les possibilités d’implantation des populations juives, et qui émettent des réserves quant à la capacité hydrographique de la Palestine (la commission Woodhead, en 1938, rend des conclusions défavorables). L’attention du comité juif est aussi mobilisée pour rechercher les solutions optimales d’implantation : il faut fournir suffisamment d’eau à une population destinée à augmenter rapidement, et dont les habitudes européennes entraînent une consommation plus forte que celle des autochtones ; il faut transporter l’eau abondante du nord vers le sud fertile, afin de développer des plans agricoles ambitieux, qui demandent beaucoup d’eau mais qui permettront de nourrir et de fournir du travail aux immigrants en attendant de pouvoir diversifier les activités par les développements industriels ; il faut conserver à la mer Morte son niveau habituel (sans quoi les dommages pour l’écologie seraient considérables) même après les utilisations en amont, et, pour cela, faire venir l’eau de la Méditerranée. On profitera de la différence d’altitude entre cette dernière et la mer Morte pour produire de l’électricité. Ce projet d’un canal Méditerranée-mer Morte n’est toujours pas réalisé, en raison de son coût, mais reste pourtant d’actualité16. Les Arabes, inquiets, soutiennent que les ressources de la région ne sont pas suffisantes pour une population plus importante. Les plans, nombreux et audacieux, vont alors se répartir en deux catégories : présentés par les Israéliens, ils incluent le bassin du Litani et favorisent l’utilisation de l’eau hors du bassin du Jourdain ; présentés par les Arabes, ils rejettent toute utilisation hors du bassin et excluent que l’on touche aux eaux du Litani dont la proximité suscite l’intérêt. Les Israéliens ont toujours, et nombreuses sont les déclarations en ce sens, pensé utiliser partiellement le Litani et en ont même fait leur frontière du nord idéale17. Que les Arabes excluent l’utilisation hors du bassin est logique : elle permettrait à l’État hébreu, selon un objectif primordial, d’irriguer le Néguev et d’y installer une population importante qui renforcerait l’implantation du nouvel État. Dans l’esprit des stratèges israéliens, il s’agit, plus que d’une nécessité économique, d’un impératif stratégique. La surface réduite qui rend leur État vulnérable fait que toute installation de villages est une décision politique et militaire et que leur distribution est pensée en fonction d’une nécessité défensive : pour bloquer un éventuel envahisseur, il faut accroître la surface habitée et, par conséquent, renforcer l’assise sur le territoire, dans sa largeur et dans sa profondeur. Tous les plans s’inscrivent dans ces grandes lignes et c’est en gardant ces quelques points en mémoire que l’on peut les passer en revue tout en appréciant l’imagination de chaque "camp".

En 1938, G. Ionides, sujet britannique, qui occupait alors les fonctions de directeur du développement dans le gouvernement de Transjordanie et qui pensait fort difficile l’installation de populations nouvelles, proposait de construire un canal d’irrigation sur la rive est du Jourdain, canal qui serait alimenté par le Yarmouk. Un autre canal, à partir du lac de Tibériade, l’alimenterait aussi, permettant au total l’irrigation de 70 000 acres18 sans compter l’espace irrigué par les cours d’eau pérennes. Un canal semblable pourrait être construit sur la rive ouest ; il permettrait l’irrigation de 17 500 acres. En 1944, Walter Lowdermilk, hydrologiste américain et expert auprès de la Tennessee Valley Authority, estime quant à lui qu’une gestion rigoureuse permettrait l’installation de 4 millions de juifs en plus des populations arabes déjà présentes. Pour cela, il souhaite créer une Jordan Valley Authority dont le schéma comprend l’utilisation du Litani et l’irrigation du désert du Néguev : 300 000 acres, au total, seraient ainsi mis en valeur. Il propose la construction d’un tunnel conduisant l’eau de la Méditerranée vers la mer Morte et la production d’1 milliard de kWh/an d’électricité. Son plan satisfait entièrement les exigences des autorités israéliennes et il leur servira de guide par la suite. C’est également ce plan qui servira de trame au plan suivant présenté en 1946 par James B. Hayes et qui préfigure les réalisations israéliennes actuelles : il s’agit de détourner les hautes eaux du Jourdain, au-dessus du lac Houleh, pour irriguer la plaine d’Esdraelon, la plaine côtière et le Sud. Pour compenser la baisse de niveau dans le lac de Tibériade, le plan prévoit de détourner la moitié du Yarmouk, l’autre moitié allant à la Transjordanie. James Hayes estime à 2 590 millions de m3 (Litani et Yarmouk compris) les ressources utilisables. Au même moment, les ingénieurs israéliens et un expert hydraulicien, Simha Blass19, étudient la présentation d’un plan d’utilisation maximale de toutes les ressources disponibles, plan qui consiste à organiser un réseau interconnecté d’adduction d’eau à l’intérieur du pays : l’aqueduc national (National Water Carrier). Les eaux du Litani et du Yarmouk seraient utilisées, portant ainsi à 4 300 millions de m3 le volume d’eau à disposition d’Israël. Dans le même temps, le canal Méditerranée-mer Morte est étudié. Les autorités britanniques, de plus en plus hostiles à tous ces plans qui finissent par devenir dangereux par leur unilatéralisme, en interdisent toute réalisation et pour le peu de temps qui leur reste à gérer leur mandat, limitent les développements des eaux de surface et même la possibilité de creuser des puits.

Par ailleurs, la situation politique s’envenime : aucune solution n’est trouvée avant la fin de la seconde guerre mondiale et l’arrivée massive d’immigrants la rend de plus en plus explosive. En 1945, la montée de la violence en Palestine conduit l’ONU à adopter, le 29 novembre 1947, la résolution 181, qui engage la partition. Le 14 mai 1948, l’État d’Israël est créé. Le mandat britannique se termine le 15. La guerre entre Israël et les pays arabes éclate ; elle durera 18 mois et se terminera par la victoire de l’État hébreu. Celui-ci accroît de 6 000 km2 son espace par rapport aux 14 500 km2 (dont les 2/3 sont occupés par le désert du Néguev) octroyés par l’ONU. Il prend tout le Néguev, mais pas la bande de Gaza qui reste sous contrôle égyptien. L’armistice est signé en 1949. En 1950, la Jordanie qui combattait contre Israël, aux côtés de la Syrie, du Liban, de l’Égypte et de l’Iraq, inclut dans son territoire national la partie arabe de la Palestine (la Cisjordanie). 800 000 arabes, fuyant les combats ou chassés par Israël, se réfugient au même moment dans les pays voisins et près de 450 000 d’entre eux s’installent en Transjordanie et Cisjordanie, désormais jordanienne. L’apport brutal de cette nouvelle population met en difficulté l’économie du royaume déjà fort mal en point. Ces milliers de réfugiés deviendront, dès lors, un point central dans tous les nouveaux plans qui sont concoctés par la suite : si la Jordanie les accueillait comme des citoyens à part entière, éliminant ainsi leur statut de réfugiés, ce serait oublier la violence qui leur a été faite, mais ce serait aussi accepter de les voir s’installer définitivement. Ils resteront donc dans des camps, en situation précaire, et clameront leur droit au retour.

Même avec la signature de l’armistice, l’atmosphère n’est pas à la concertation et à la coopération. L’eau reste une préoccupation de première importance. Les Israéliens reprennent leurs études de planification en 1949 ; l’ensemble du schéma directeur, le plan national intégré, est présenté en 1951. Ce plan, épine dorsale de tout le développement hydraulique israélien, sera, par la suite, reconduit selon les nécessités techniques ou retardés par des raison d’aléas politiques20. La première étape commence en 1952, dans l’optique du plan intégré, avec la canalisation des eaux du Yarkon, en deux conduits, vers le Néguev. Le canal oriental, terminé en 1955, débute à hauteur de Rosh Ha-Ayin (près du site de l’ancienne Antipatris de Hérode le grand), et parcourt 95 kilomètres jusqu’au kibboutz de Magen, dans le Néguev ; il est rejoint, plus au nord, dans la région de Lakich21, par le canal occidental qui mesure 66 kilomètres de long et a été terminé en 1961. Aucun obstacle n’a troublé l’exécution des travaux car ils s’effectuent en territoire exclusivement israélien et la nationalité du Yarkon n’est pas contestable.

Une autre tranche de travaux est prévue pour irriguer la Galilée de l’ouest grâce à un conduit partant près de la frontière libanaise à Kabri, se dirigeant ensuite vers le sud en longeant la côte pour obliquer enfin, un peu au sud de Haïfa, vers le réservoir de Barukh dans la vallée de Jézreel. Enfin, il était prévu de construire une dérivation au sud du lac de Tibériade pour irriguer la plaine de Beisan jusqu’à la limite nord de la Cisjordanie. Une autre partie du plan comprend le drainage des marais autour du lac Houleh, l’utilisation du lac de Tibériade comme réservoir, avec la construction du conduit national amenant les eaux du Jourdain vers la plaine côtière et le désert du Néguev. Cette entreprise ne laisse personne indifférent, ni à l’extérieur ni à l’intérieur même d’Israël, car les premiers terrassements qui ont débuté au nord, à Jisr Banat Yacoub, dans la zone démilitarisée entre la Syrie et Israël, ont une dimension provocatrice qui n’a pas échappé au ministre israélien des Affaires étrangères et bien sûr aux Syriens. Les travaux commencent pourtant dès le 2 septembre 1953, en même temps que l’ONU en est avertie.

Lorsque ce plan est présenté et que les premiers travaux ont commencé, les réactions inquiètes des autres pays riverains ne se font pas attendre. Les Syriens protestent officiellement le 16 octobre 1953 auprès des Nations unies et tout de suite surviennent les accrochages22. Les Jordaniens, pour ne pas être pris de vitesse et parce que l’utilisation de l’eau est, pour eux, une nécessité vitale qui passe (sans que cela puisse être dit ouvertement) avant les considérations politiques, avaient préparé, en 1950 avec le plan MacDonald puis en 1952 avec le plan Bunger (du nom de l’ingénieur américain qui l’avait dressé) avec l’aide des États-Unis et de l’UNRWA, leur propre plan de développement. Ce plan part du principe que les eaux du Jourdain ne doivent pas sortir du bassin et que le Yarmouk doit bénéficier principalement au royaume hachémite. Ainsi, un barrage serait construit sur celui-ci, à Maqarin, d’une capacité de 480 millions de m3 et un autre, un peu plus bas, à Addassiyah pour fournir de l’eau à la rive est du Jourdain. Ces deux barrages produiraient 28 300 kWh par an et permettraient l’installation d’environ 100 000 personnes. L’avantage de ce plan est qu’il n’y a pas de stockage commun dans le lac de Tibériade. En 1953, la Syrie et la Jordanie signent un accord pour le partage des eaux du Yarmouk, aux termes duquel 75 % de l’électricité produite va à la Syrie, tandis que la majeure partie du volume d’eau reste à la Jordanie. S’engage alors une course de vitesse entre les plans israélien et jordanien, pour savoir qui aura le premier réussi à mettre en œuvre ces réalisations afin de bénéficier d’une situation de fait difficile à ignorer et permettant de demander un volume plus important.

Pour calmer le jeu, l’ONU interdit à Israël de continuer ses terrassements, et, devant l’inertie israélienne, menace de supprimer son aide économique : Israël obtempère après deux semaines. Les tentatives de gestion partisane ne peuvent que conduire à l’action armée. Le président Eisenhower, conscient de cette menace, et sous la pression du Congrès qui se préoccupe du sort des réfugiés, délègue sur place un envoyé spécial, avec mission de trouver un mode de gestion du bassin qui, en dehors de toute considération politique, fasse abstraction des frontières et laisse prévaloir l’efficacité et la rentabilité économique. Nommé le 16 octobre 1953, Eric Johnston part dès le 27 octobre pour la première d’une série de quatre navettes qui, jusqu’en 1955, le conduiront au Caire, siège de la Ligue arabe, qui négocie au nom de la Syrie, du Liban et de la Jordanie, et en Israël. La première mouture du plan Johnston, connue aussi sous le nom de Plan Main 23, ou plan unifié, comporte dans ses grandes lignes les points suivants :

• la construction d’un barrage sur le Hasbani pour produire de l’électricité, de deux barrages sur le Yarmouk : un à Maqarin pour produire de l’électricité et un plus bas, à Adassiya pour détourner de l’eau vers le lac de Tibériade ;

• le détournement du Banyas et du Dan pour irriguer la haute Galilée et la vallée du Jezreel ;

• la transformation du lac de Tibériade en réservoir naturel pour toute la région ;

• la construction de deux canaux de chaque côté du Jourdain ;

• le drainage des marais de Houleh ;

• la récupération de toutes les eaux pérennes ;

• la création d’une commission de l’ONU pour superviser la réalisation et, par la suite, la gestion du plan.

Le plan préconise l’utilisation de l’eau à l’intérieur du bassin et n’intègre pas le Litani. Les deux points nouveaux qui, surtout pour le premier, entraîneront d’âpres discussions, sont la répartition des quotas d’eau et le choix des membres de la commission de vérification.

Volume d’eau alloué, par an, en millions de m3

Plans

Liban

Syrie

Jordanie

Israël

Total

Plan Main

  45 774 394 1 213

Plan arabe

35 132 698 182 1 047

Plan Cotton

450,7 30 575 1 290 2 345,7

Source Naff et Matson, op. cit.

Sur le mode du proverbe écossais, "Trois peuvent tenir conseil quand deux sont absents", les parties en présence engagent une négociation ardue sans jamais se parler directement, (ce que regrettent les Israéliens), par l’intermédiaire du négociateur américain24. Le gouvernement américain a mis dans la balance l’aide économique qu’il fournit à Israël ; c’est un argument de poids envers les Israéliens, mais il intéresse aussi les Jordaniens en proposant de prendre à sa charge la construction du barrage de Maqarin, si l’accord se fait sur la base technique et économique la plus rentable possible. Ne pouvant refuser de but en blanc les propositions américaines, les négociateurs élaborent, sur la base du plan unifié, leurs propres réponses. Les objections, obstinément accumulées, découlent toutes des exigences réciproques qui ont toujours empêché la gestion régionale du bassin.

Les Israéliens publient alors leur plan de sept ans qui reprend le plan national, et qui maintient les impératifs exposés jusque-là. Ce schéma a été élaboré par un expert américain, John S. Cotton, en collaboration avec S. Blass et A. Wiener, sur la base du plan Hayes. Les Israéliens ne peuvent accepter que des intervenants extérieurs aient un quelconque droit de regard sur l’utilisation qu’ils font de l’eau à l’intérieur même de leurs frontières. Par conséquent, ils réitèrent leur volonté d’utilisation hors du bassin pour un volume de 50 % au lieu des 33 % proposés dans le Plan unifié, et continuent d’insister pour utiliser un tiers du Litani. Que le lac de Tibériade devienne un réservoir naturel ne les gêne pas outre mesure puisqu’ils peuvent utiliser le Banyas afin d’irriguer le nord et profiter à moindres frais techniques de la pente naturelle du terrain, mais la redistribution de la partie du Yarmouk qui y sera stockée sera source de litige. Comme les Jordaniens, les Israéliens ont un besoin vital de parvenir à un accord.

En face, la réponse est collective : il s’agit du Plan arabe, publié en 1954, qui conserve les principes élaborés depuis le début : il demande en plus que le barrage de Maqarin ait une capacité de stockage plus importante que celle prévue dans le Plan unifié et que la part d’eau réservée à Israël soit de 20 % (volume qui exclut l’irrigation de la plaine côtière et du Néguev) et non pas de 33 %. Les Arabes ne peuvent accepter de partager une eau commune avec l’État hébreu et, qui plus est, de voir une eau arabe (le Yarmouk) se déverser dans un réservoir qui profitera aussi à "l’ennemi". C’est la raison de leur demande de capacité accrue du barrage de Maqarin. Les Jordaniens, à leur tour, concoctent un nouveau plan en 1955, le plan Baker-Harza, qui démontre que l’on peut accroître la surface irriguée tout en diminuant le volume d’eau utilisé. C’est cette version qui permet à Eric Johnston de faire avancer les négociations : si, avec un volume d’eau moins important on peut irriguer une surface plus grande, la redistribution est plus aisée et il n’est pas nécessaire de vouloir laisser la portion congrue aux Israéliens. Malgré tous les obstacles, obstinément dressés à l’encontre de l’opiniâtreté d’Eric Johnston, les experts de chaque bord ont fini par se mettre d’accord sur l’ensemble des aspects techniques. Le Plan unifié est un modèle d’équilibre entre des positions diamétralement opposées. C’est ce que montrent les quotas acceptés par les techniciens. Le volume alloué à chaque pays est fixe, sauf celui d’Israël qui correspond à ce qui reste du débit du Jourdain après que les autres pays ont été servis et qui dépend, par conséquent, du régime des précipitations (Formule Gardiner).

Plan Johnston
(version finale)

Liban

Syrie

Jordanie

Israël

Total

Millions m3/an

35

132

720

400

1 287

Source : Naff et Matson, op. cit.

L’espoir d’un règlement final est de courte durée : le chef de l’État égyptien, Nasser, président de la Ligue arabe, refuse de donner son assentiment et engage ses partenaires à faire de même.

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce refus brutal : les deux principales, qui relèvent du non-dit, sont le manque d’intérêt évident qu’ont les Arabes à faciliter l’installation et donc la vie de l’État hébreu et, ensuite, l’idée même de partage qui implique pour eux une reconnaissance implicite d’Israël. D’autres arguments peuvent être également donnés, aucun n’étant à lui seul suffisant. Les gouvernements syrien et jordanien auraient pu, par exemple, craindre les réactions violentes de leurs populations respectives si un accord était intervenu avec un État considéré comme un ennemi.

Politiques nationales et développement séparé

Le Plan Johnston enterré, les politiques nationales ont repris leur cours, mais directement influencées, en ce qui concerne Israël et la Jordanie, par l’efficacité et le pragmatisme de ses propositions. Les deux États étaient conscients que l’aide américaine dépendait de leur capacité à calmer le jeu. Sans se concerter, l’État hébreu et le royaume hachémite ont repris les conclusions du plan et les ont depuis lors, tant bien que mal, appliquées, mais chacun de leur côté.

Israël adopte son plan de 10 ans, tout entier dévolu à la mise en œuvre du grand conduit national. Le choix du point de diversion, hautement litigieux puisqu’il avait conduit les Syriens à porter l’affaire devant les Nations unies, a été finalement fixé en 1958, dans un lieu moins provocateur, c’est-à-dire sur la rive nord-ouest du lac de Tibériade, à Eshed Kinrot, pas très loin de Capharnaüm. Ce choix politiquement sage, était financièrement coûteux. Il a fallu de nombreuses discussions entre les ministres de la Défense, des Affaires étrangères, des Finances, de l’Agriculture et le Premier ministre pour arriver à cette décision : cela impliquait non seulement de renoncer à l’électricité générée par la pente naturelle du Jourdain vers le sud, mais en plus d’en dépenser pour pomper l’eau de -200 mètres au-dessous du niveau de la mer à +40.

La Jordanie entreprend, dès la fin de l’année 1958, la construction du canal le long du Jourdain, le canal du Ghor oriental, qui a par la suite été prolongé jusqu’à la mer Morte (120 km). Elle a dans ses cartons des projets que ne rejette pas Israël, puisqu’ils s’inscrivent dans l’esprit du Plan unifié : un barrage à Moukhaiba, barrage Khalib ibn Al-Walid, dont la capacité sera de 140 millions de m3 et qui produira 30 000 kWh par an ; le détournement d’une partie du Yarmouk à Adassiya vers le grand canal dont le relèvement des bords accroîtrait la capacité.

L’équilibre relatif qui avait semblé s’installer a été de courte durée puisque, dès 1960, les pays de la Ligue arabe, qui n’ont pas désarmé, projettent, pour contrecarrer le plan israélien, soit de détourner les eaux du Hasbani vers le Litani, et celles du Banyas vers le Yarmouk, soit les deux, et c’est la solution retenue. La décision de commencer les travaux est prise en 1964 au moment où Israël termine le National Water Carrier. La menace est claire : c’est toute la politique économique et agricole de l’État hébreu qui peut s’effondrer. Israël, qui bénéficie du soutien des États-Unis dans ce cas précis, clame sa volonté de se conformer au Plan unifié et demande avec insistance que les autres pays concernés fassent de même25. En septembre, le conduit est ouvert. En janvier 1965, les travaux syriens sur le Banyas et le Hasbani commencent ; en avril de la même année, ils sont bombardés au canon de char. La guerre des Six Jours qui débute le 5 juin 1967 découle, en partie, des événements de 1965 et change toutes les données du problème : le contrôle israélien sur la rive ouest du Jourdain est total, ainsi que sur le Golan, sur la partie sud de la rive droite du Yarmouk (Tibériade devient ainsi une mer intérieure), sur la bande de Gaza et sur le Sinaï. Israël contrôle aussi l’espace appelé triangle du Yarmouk, au sud de Tibériade où le fleuve se jette dans le Jourdain. Selon le plan Johnston, Israël a droit à 25 millions de m3 en provenance du Yarmouk, or il est soupçonné d’en utiliser plus de 100. La jonction Yarmouk-Ghor oriental, sous son contrôle, est ainsi devenue un lieu de tensions où l’ensablement ne sera pas toujours le résultat de phénomènes naturels.

La guerre terminée, les politiques de développement ont repris leur cours avec leur cortège d’escarmouches dans la vallée du fleuve. En 1969, Israël, soupçonnant la Jordanie de détourner plus que son quota du Yarmouk et de favoriser les attaques menés par les Palestiniens sur son territoire, mène deux raids sur le canal. Les Américains obtiennent une réconciliation. La résistance palestinienne s’organise, mais la menace qu’elle fait peser sur le royaume hachémite, avec des tentatives de prise de pouvoir, conduit le souverain hachémite à extirper violemment l’OLP entre septembre 1970 et janvier 1971, faisant, de part et d’autre, des milliers de morts.

Depuis sa fondation, Israël a mené une politique de développement agricole volontariste afin de parvenir à l’autosuffisance alimentaire. Cette orientation correspondait aussi à un défi : faire fleurir le désert, en l’occurrence le Néguev26. L’ingéniosité, mais aussi le savoir faire de ses techniciens a réussi en partie à relever cette gageure. En effet, pour l’œil non averti, l’agriculture et les méthodes d’irrigation israéliennes présentent toutes les caractéristiques d’une réussite remarquable : le paysage est verdoyant et l’eau qui jaillit des diverses rampes d’arrosage ne fait pas penser à la pénurie27. Cette politique d’autosuffisance est aujourd’hui remise en question à cause de son coût prohibitif. L’admiration que l’on peut avoir pour les prouesses techniques ne doit pas faire oublier que la situation est critique et que des mesures draconiennes permettent à Israël d’utiliser une grande partie de l’eau dont l’usage devrait, en temps d’abondance, être réservé aux Palestiniens. D’ici l’an 2000, certains calculs estiment à 800 millions de m3 le volume d’eau manquant à Israël28. Pour sa survie, l’État israélien se voit contraint de trouver de nouvelles ressources, de conserver et de contrôler l’utilisation de celles revendiquées par les Palestiniens, et de développer de nouvelles techniques qui permettent d’économiser et de conserver l’eau.

Trouver de nouvelles ressources fait immanquablement penser à l’utilisation possible du Litani que de nombreux commentateurs ont longtemps tenue pour certaine (une étude publiée à Beyrouth par l’économiste Kamal Hamdan, signale, en 1984, des travaux qui permettraient de déverser 150 millions de m3 par an ; un canal allant de fort Shaqeif jusqu’au lac de Tibériade aurait même été construit dans ce but). Aucune preuve formelle n’a pourtant pu être produite, ce qui révèle soit l’inconsistance des accusations, soit "l’efficacité" de l’occupation du Sud Liban. À partir de 1998, quelques études mentionnent effectivement l’absence de captation israélienne, mais leur discrétion est sans commune mesure avec les dénonciations précédentes. De plus, lorsque Israël annonce son acceptation de la résolution 425 sur son retrait du Liban, retrait assorti de demandes de sécurité, le Litani ne semble plus aussi intéressant qu’on l’a si longtemps avancé. En revanche, dans les négociations en cours, le Litani pourrait servir de monnaie d’échange à un retrait de la zone de sécurité du Sud Liban. Reste que le Liban, pour reconstruire et développer son économie, a besoin de la quasi totalité de ses ressources29.

Pour conserver les ressources et contrôler leur utilisation, une panoplie de lois et décrets militaires a été concoctée par le gouvernement israélien qui s’inscrit dans la logique de défense de l’État hébreu. Le texte principal est l’ordonnance numéro 92 du 15 août 1967 par laquelle les autorités contrôlent et centralisent toute l’utilisation. Tous les permis de forage sont délivrés par l’autorité israélienne responsable, qui en détermine également la profondeur. Peu d’autorisations sont données aux Palestiniens. L’État hébreu utilise à peu près 60 % du volume d’eau conservé dans les nappes phréatiques de Yarkon-Tanimim le long de la côte et Gilboa-Beit Shean en Cisjordanie30. Israël clame son droit historique, et met en avant le manque de savoir faire technique des populations arabes et les risques accrus de salinisation pour justifier son attitude. Ce n’est pas faux, mais les Israéliens utilisent presque totalement les ressources disponibles et, face à la pénurie, c’est la loi du plus fort qui prévaut. La consommation arabe par habitant n’équivaut qu’à 1/3 de celle d’un Israélien. Dans la bande de Gaza, 4 000 Israéliens utilisent 70 % des ressources, laissant la portion congrue aux 750 000 Palestiniens qui vivent là31. La consommation israélienne est de 1 750 millions de m3 par an, les estimations vont jusqu’à 2 500 millions en l’an 2000. La situation est devenue dangereuse pour tous car, si le niveau de la nappe phréatique baisse trop, la salinisation par l’eau de mer sera rapide et la totalité des habitants sera alors également pénalisée.

Sur le plan technique, il existe certes quelques possibilités, mais toutes insuffisantes pour rééquilibrer la situation. Il y a d’abord les économies d’eau, réalisables grâce aux prouesses techniques dont Israël a toujours su faire preuve et qu’il met aujourd’hui en œuvre dans de nouvelles méthodes d’irrigation : l’arrosage par "capilarisation" permet d’amener l’eau directement au pied de la plante, uniquement lorsqu’elle en a besoin, au meilleur moment de la journée et en quantité strictement suffisante. Les eaux usées sont recyclées et utilisées à des fins agricoles (75 % de l’eau utilisée en agriculture doit être de l’eau recyclée). Mais il faudra aller encore plus loin dans ce domaine ; cela nécessite des études encore plus poussées pour savoir jusqu’à quel point de nouvelles cultures peuvent s’adapter à une eau moins pure ; il faudra aussi construire plus d’installations de retraitement. Il faut améliorer la qualité des canaux et développer les capacités de stockage saisonnier. Les études sur le dessalement de l’eau de mer continuent, mais le coût d’une telle technique reste prohibitif. Les ingénieurs ont aussi pensé à provoquer artificiellement la pluie en fabriquant des nuages, mais l’usage de cette technique reste très aléatoire. L’importation de l’eau, qui deviendrait alors une denrée commerciale, est possible, mais dans un avenir lointain puisqu’elle implique un règlement politique du conflit : la Turquie a proposé un aqueduc de la paix et l’Égypte a envisagé pendant un temps un canal vers le Sinaï. L’Italie et l’Espagne ont également proposé de construire le canal reliant la mer Rouge à la mer Morte (Dead-Red canal). La dénivellation de 220 mètres fournirait l’énergie hydroélectrique nécessaire au dessalement de l’eau ainsi transportée. Ce projet figure toujours dans la panoplie des plans que l’on ressort périodiquement, mais le coût en reste prohibitif. Il y a également le repérage, par satellites, de grandes nappes souterraines dans des zones de fractures très profondes qui pourrait permettre de nouvelles exploitations. Mais c’est surtout en agriculture que les mesures urgentes et douloureuses doivent être prises : renoncer à l’autosuffisance, évaluer avec objectivité la rentabilité de l’irrigation du désert, renoncer aux cultures trop gourmandes en eau, comme, par exemple, le coton et les avocats. Il faudrait aussi, et c’est une mesure très impopulaire, supprimer les subventions et faire payer l’eau au prix du marché. Les mesures qui ont été prises en ce sens ont entraîné des réactions violentes de la part des consommateurs, obligeant le gouvernement à reculer.

 

Syrie

Liban

Israël

Jordanie

Gaza

Superficie

185 180 km2

10 400 km2

20 770 km2

89 000 km2

378 km2

Population

14,344 M

4,141 M

5,813 M

4,713 M

0,827 M

Croissance annuelle

5 %

7 %

4,4 %

5,2 %

-

PNB

$ 32,7 Mds

$ 11 Mds

$ 79 Mds

$ 7 Mds

$ 580 M

Budget défense

$ 1,7 Md

$ 521 M

$ 9,6 Mds

$ 423 M

-

Force armée

320 000

55 100

175 100

104 050

-

L’État du Monde 1998 et Military Balance 1997-1998. Les données concernent 1996.

Comme l’a fait son voisin, la Jordanie a tenté de s’organiser de façon rationnelle : en 1973, la Jordan Valley Commission est renforcée et devient la Jordan Valley Authority qui est chargée de coordonner la politique de l’eau. Elle entreprend études de développement et travaux de réparation. En 1975, le projet de barrage sur le Yarmouk, à Maqarin, dit "barrage de l’unité" ou barrage al-Wahda, revient à l’ordre du jour, mais les Israéliens s’opposent à une éventuelle mise en chantier, bloquant ainsi toute aide de la Banque mondiale, qui n’agit que quand toutes les parties ont trouvé un accord. Tout un système de canaux, récupérant l’ensemble des eaux qui peuvent l’être, est entrepris. La terre, dans la vallée, est progressivement redistribuée en petites parcelles d’au moins 4 hectares. Une dizaine de barrages ont été construits dont un, en 1972, sur le Zarqa, appelé King Tahal32. L’essor est rapide quoique difficile. La Jordanie planifie sur 5 ans ses travaux de développement : le plan 76-80 a engendré 97 millions de dinars de dépenses, le plan 81-85, 520 millions et le plan 86-90, 280 millions33. La production agricole jordanienne est concentrée surtout dans la vallée du Jourdain (16 % des terres arables sont irriguées), alors que la plus grande partie des ressources souterraines est située à l’Est. La dépendance du pays sur le fleuve est ainsi très forte. L’agriculture joue un rôle secondaire, rendant importantes les importations de denrées alimentaires, avec une balance agricole toujours déficitaire34. L’agriculture est entièrement dépendante de l’approvisionnement en eau et en consomme 70 % du total. La consommation domestique se monte à 24 % environ et l’accroissement rapide de la population pourrait faire monter ce pourcentage à 27 % en l’an 200035. La demande totale a été d’environ 900 millions de m3 en 1990 pour une disponibilité de 550 millions, en l’an 2000 elle pourrait atteindre près de 1 600 millions de m3 pour une disponibilité estimée à 700 millions36. La pollution se surajoute aux problèmes et ses répercussions sont importantes, ainsi que le montre, par exemple, le refus de l’Arabie Saoudite, à la fin du mois d’août 1992, d’importer fruits et légumes en raison de cas de contamination par les engrais et les pesticides.

Les projets d’irrigation syriens, ambitieux, ont inquiété également les Jordaniens. Il s’agissait de construire, sur et à partir du Yarmouk, un nouveau barrage à Abdeen et environ 402 km de canaux37 : 39 % du volume du Yarmouk sont utilisés par la Syrie, volume qui rend difficile la réalisation d’un accord signé en 1987 avec Amman, pour la construction de Maqarin. La régulation du fleuve reste toujours à l’ordre du jour, mais sans qu’aucun projet ne satisfasse l’ensemble des riverains. Le royaume hachémite continue, au mieux de ses capacités financières, à rénover et à construire de nouvelles installations. La conjoncture économique, qui a commencé à devenir meilleure à partir de 1993, contrairement aux prévisions, a donné un peu de champ aux projets. Le taux de croissance, nul en 1990-91, était de 11 % en 1992 pour se situer à une moyenne de 8,4 entre 1992 et 199638. La crise du Golfe a fait craindre, avec le retour au pays des résidents au Koweit, le tarissement de l’envoi de devises, mais quelque 800 000 Jordaniens travaillent encore à l’extérieur39. Si cette situation relativement stable demeure, Amman pourra se permettre de continuer à moderniser son infrastructure, à prospecter ses ressources souterraines et à favoriser le développement de nouvelles techniques. Les projets sont nombreux, avec la réhabilitation du réseau municipal des villes les plus importantes, dont Amman bien sûr pour laquelle un appel d’offre a été lancé afin de relancer le projet d’utilisation de la nappe souterraine d’Al Deesi qui se trouve au sud-est du pays. 100 millions de m3 par an40 pourraient être pompés. Les aléas sont nombreux : budgétaires d’abord, techniques ensuite avec par exemple le retrait d’une des sociétés pressenties pour Al Deesi, l’américaine Harza Engineering, laissant un temps le projet en suspens41. En 1998, le groupe Harza est de nouveau sur le terrain puisqu’il fournit les plans détaillés de l’ensemble des travaux d’exploitation de la nappe : 82 puits, 300 km de conduits avec un ensemble de réservoirs, stations de pompage et de maintenance. Si la Jordanie obtient tous les prêts nécessaires, les travaux prendront fin en 200342.

Renforcée par la signature du traité de 1994, la coopération avec Israël, passé maître dans l’utilisation de techniques de pointe, permet aux deux pays de développer conjointement la vallée et d’entreprendre toute une série de travaux sur les cours d’eau qui se déversent des deux cotés du fleuve. En premier lieu, l’espace alloué à la Jordanie dans le lac de Tibériade devrait être augmenté, ce qui permettrait d’y stocker une partie de l’eau du Yarmouk sans dépenser des sommes importantes en infrastructures43. Le volume conservé serait utilisé au moment nécessaire et bénéficierait autant aux Jordaniens qu’aux Palestiniens qui vivent le long du canal du Ghor. Au sud de la mer Morte, la nappe souterraine Wadi Arava est exploitée et permet des échanges : dans les limites fixées par le traité de paix, la Jordanie fournit 10 millions de m3 à Israël en échange de 10 millions de m3 qui lui sont fournis par Israël en provenance du lac Tabariya44. Trois barrages (Wala, Mujib, Tannur) devraient être construits dans cette zone. La normalisation des relations entre les deux pays a permis la venue d’un plus grand nombre de touristes ainsi qu’un apport plus important d’aide. En revanche, le blocage du processus de paix a des incidences négatives sur les affaires. Mais en fin de compte, le tableau reste sombre car même si le programme actuel de développement se maintient, tous les consommateurs seront touchés de plein fouet en 2011.

Le Liban consacre la plus grande partie de son eau à l’irrigation (78 %). S’il est bien pourvu, il a pourtant besoin de toutes ses ressources pour effacer les méfaits de la guerre. Sous la houlette de son Premier ministre, Rafiq Hariri, le Liban a décidé de mettre en œuvre un plan de reconstruction, dont l’ambition suscite de nombreuses critiques. Sur un montant total de 13 milliards de dollars, 820 millions seront consacrés au retraitement des eaux usées, à la construction de nouvelles canalisations et la lutte contre la pollution ; 415 millions seront dévolus à l’utilisation de nouvelles sources45.

De l’ouverture d’Oslo au blocage du gouvernement Netanyahu

Les accords d’Oslo46, négociés de mai 1993 jusqu’à leur signature le 13 septembre 1993 à Washington, ont représenté une avancée spectaculaire puisqu’ils ont permis la reconnaissance réciproque entre Israéliens et Palestiniens et jeté les bases de négociations successives susceptibles d’arriver petit à petit à la paix. Les problèmes de l’eau ne sont pas mis en avant dès le départ, mais ils font l’objet d’articles mentionnant une utilisation équitable. Les accords se décomposent en phases de négociations successives en vue d’un accord intérimaire : les accords Gaza-Jéricho, signés au Caire le 4 mai 1994, conviennent "d’établir un comité de suivi israélo-palestinien pour la coopération économique qui doit se concentrer, entre autres, sur la coopération dans le domaine de l’eau¼ la coopération dans la gestion des ressources aquifères en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et faire des propositions d’études de projet sur les droits en eau de chaque partie aussi bien que pour l’utilisation équitable des ressources communes". Rien de bien explicite. L’accord préparatoire sur le transfert des pouvoirs et responsabilités signé le 29 août 1994, le protocole du 27 août 1995 qui accroît les responsabilités palestiniennes dans le domaine économique, le communiqué conjoint de Taba du 11 août, mettent la dernière main à l’accord intérimaire du 28 septembre 1995 (Oslo II) qui remplace les précédents et vise à élargir l’autonomie palestinienne en Cisjordanie et à Gaza. Les discussions sur l’eau ont lieu après. Les Israéliens refusent de discuter de droit, mais suggèrent des solutions pragmatiques : recherche de ressources supplémentaires, désalinisation de l’eau de mer à Gaza en faisant appel aux donateurs. Pas d’avancée spectaculaire ici non plus. Les Israéliens s’engagent à allouer 28 millions de m3 de plus aux Palestiniens et proposent la création d’un comité conjoint pour gérer les ressources et protéger les intérêts des deux parties en empêchant les forages de puits non contrôlés. Cette allocation permet aux opposants de clamer qu’Israël refuse toujours de reconnaître les droits des Palestiniens. Dans tous ces arrangements, les Israéliens mettent constamment en avant le maintien intégral de leur doctrine de sécurité, qui impose de conserver sous leur contrôle tout ce qu’ils considèrent comme important. Et la gestion des ressources aquifères est naturellement importante. Actuellement, l’autorité palestinienne confie à des entreprises privées la gestion de l’eau et des eaux usées en Cisjordanie et à Gaza. Ainsi, la Lyonnaise des Eaux, entre autres, a cette tâche difficile à Gaza47.

En même temps, à partir du 14 septembre 1993, suivant l’invitation faite pendant la conférence de Madrid d’octobre 1991, Israéliens et Jordaniens s’accordent sur un agenda commun qui, sur la base des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité de l’ONU, les amènent au traité de paix du 26 octobre 199448 dans lequel l’article 6 est consacré à l’eau : "Les parties contractantes s’accordent pour reconnaître que doit être équitablement impartie à chacune d’elles la jouissance des eaux du Jourdain et du Yarmouk et de la nappe d’eau souterraine de l’Araba/Arava..., s’engagent conjointement à garantir que la gestion et le développement de leurs ressources en eau ne seront en aucune manière préjudiciables aux ressources en eau de l’autre partie..." Le texte est explicite et permet pour la première fois d’entreprendre une réelle gestion concertée, prenant alors le pas sur des développements strictement nationaux.

Des négociations se sont également déroulées avec la Syrie depuis février 1994. Les Israéliens ont accepté le principe d’un retrait du Golan en échange d’un règlement pacifique simultané, l’ensemble étant soumis à référendum. Le problème de l’eau est là aussi abordé. Toutes ces discussions ont cessé depuis janvier 1996.

Parallèlement aux négociations bilatérales, des contacts multilatéraux se sont déroulés depuis 1992. Ainsi un groupe de travail multilatéral sur les ressources en eau se réunit successivement à Athènes le 9 novembre 1994, à Amman le 22 juin 1995, à Hammamet le 16 mai 1996. Ces groupes, qui réunissent les pays directement concernés par le problème des ressources, et de nombreux pays occidentaux qui apportent leur savoir faire technique, mais aussi leurs capitaux, travaillent essentiellement sur des problèmes techniques qui rappellent le plan Johnston : projets de dessalement, de banques de données régionales, de retraitement, d’utilisation agricole, de centre d’éducation à la protection de l’environnement... Ces groupes de travail, moins visibles sur la scène médiatique, n’en mènent pas moins une action bénéfique à une lente convergence d’intérêts régionaux. Ils profitent des avancées des négociations bilatérales comme ils pâtissent de leurs échecs.

Perspectives d’avenir

C’est vers l’État d’Israël que se tournent toujours les regards, attendant de lui à la fois les avancées techniques qu’il maîtrise parfaitement mais aussi les ouvertures diplomatiques qui pourraient débloquer la situation. La pression exercée par la population palestinienne, que les conditions de vie exécrables poussent à la violence et qui favorisent une très forte croissance démographique, est le premier facteur de danger intérieur auquel est confronté l’État hébreu. L’arrivée de nouveaux immigrants, qu’il faut accueillir dans des conditions décentes et surtout ne pas décourager, en est un autre qui oblige à penser autrement et à prendre des risques. Selon certaines estimations, les Israéliens passeraient d’une population de 4,3 millions en 1992 à 7 millions en 200549. Hors des frontières, l’attitude hostile et ambiguë de la Syrie, qui semble attendre son heure, n’est pas faite pour inspirer la confiance et rend toute négociation sur le Golan extrêmement délicate. Rendre la totalité du Golan ne peut se faire que contre une certitude immédiate de paix définitive et sûre, à la fois parce que le mont Hébron est un réservoir vital, mais également une hauteur stratégique qu’Israël ne peut laisser échapper sans contrepartie équivalente de sécurité.

La diplomatie secrète, hors des passions médiatiques, avait ouvert la porte sur l’espoir d’un possible règlement. Les paliers successifs, demandés par Israël, dans le retour progressif à une situation de non belligérance, étaient autant de tests qui permettaient de passer à l’étape suivante ou, au contraire, de reculer si les preuves de bonne volonté, de part et d’autre, n’étaient pas suffisantes. La gestion de la bande de Gaza, tâche redoutable pour l’OLP qui devait faire entendre raison à la violence d’une fraction de ses propres partisans et à l’extrémisme des mouvements islamistes qui ne peuvent vivre qu’en s’opposant, n’a pas porté les fruits attendus. Les extrémistes des deux bords y ont veillé. De son côté, Israël doit en permanence donner des gages à ses colons, qui seront les premiers à expérimenter un état de paix si jamais il devait arriver.

L’option "Gaza-Jéricho d’abord" n’a pas apporté les résultats escomptés ; elle n’a pu être suivie d’une rétrocession plus importante de la Cisjordanie. La construction d’un casino à Jéricho, même s’il est destiné à faire rentrer les devises, est un symbole dérisoire face au malheur immédiat de la population. La véritable négociation reste toujours un retrait plus important de la force israélienne, puis la future autonomie de la Cisjordanie. La négociation est restée bloquée, jusqu’à maintenant, par l’intransigeance du gouvernement Netanyahu et l’incapacité de l’autorité palestinienne à juguler ses extrémistes. Le seul point positif reste les relations techniques avec la Jordanie, qui, même encore un peu timides, permettent de relâcher la tension.

Comme Eric Jonhston, les Israéliens continuent à penser qu’une coopération technique est la seule manière de parvenir au règlement politique ; les Palestiniens pensent, au contraire, que rien n’est possible tant que les territoires sous contrôle ne seront pas rendus et qu’aucune coopération technique ne peut se faire sans un règlement politique préalable. La lassitude de la violence et de la pauvreté, l’espoir déçu des accords d’Oslo, la fatigue certaine de Yasser Arafat dont la carte maîtresse est la menace d’une déclaration unilatérale d’indépendance, laquelle entraînerait de facto la mort des accords d’Oslo, la crispation des colons qui comprennent que leur situation devra immanquablement changer, tout concourt au blocage face à la situation hydrologique qui ne cesse de se détériorer : dans l’état actuel des choses, il n’y a pas assez d’eau pour tout le monde et une bonne partie de celle-ci est de plus en plus polluée. Quoi qu’il arrive, en 2025 les chiffres sont impitoyables et iront probablement au-delà des prévisions pessimistes actuelles : 311 m3 par habitant et par an pour Israël (467 en 1990), 91 m3 pour un Jordanien (224 en 1994)50, situation pire pour un Palestinien51. L’aggravation est inéluctable. Il faut agir sans tarder pour accroître les ressources, diminuer la consommation, ce qui passe par une distribution différente, une réorganisation du commerce agricole, des méthodes de forage différentes, le développement de projets anciens et des technologies toujours plus sophistiquées. Il ne peut plus être question de développement séparé. La solution ne peut être que régionale, avec la participation de toutes les parties concernées, tant dans la zone elle-même entre antagonistes directs qu’à l’échelle de toute la région.

Les prémices d’une nouvelle distribution des rôles se sont fait jour avec le rapprochement entre la Turquie et Israël. Ce rapprochement, dont les détails ont été révélés en septembre 1998 par le Premier ministre israélien, donne une assurance et une assise nouvelles à Tel-Aviv qui obtient un allié de poids et une profondeur d’espace aérien qu’elle n’a jamais eu auparavant. La pression exercée ainsi sur la Syrie entrera dans les futures négociations. En matière hydrologique, l’alliance entre la Turquie château d’eau et Israël assoiffé pourrait raviver le vieux projet d’aqueduc de la paix ou, sous une autre forme qui reste à trouver, permettre de desserrer l’étau de la sécheresse. Cette alliance pourrait aussi attirer la Jordanie dans une orbite économique nouvelle. L’avènement du nouveau souverain hachémite et l’âge du président syrien porteront au pouvoir une nouvelle génération qui trouvera peut-être les éléments d’une autre diplomatie.

L’histoire se joue à nouveau avec la résurrection des accords d’Oslo à Wye Plantation, accords qui laissent perplexes. Sont-ils vraiment destinés à rendre véritablement la terre contre de réelles mesures anti-terroristes efficaces ? Pourquoi seraient-ils plus constructifs que les accords précédents ? La dynamique est-elle suffisante pour passer outre les oppositions meurtrières qui s’élèvent déjà de part et d’autre ? Ne sont-ils pas plus à usage de politique intérieure américaine plutôt que de relance d’un processus de paix dont les difficultés lassent tout le monde ? À qui profite vraiment l’étonnante implication de la CIA dans la lutte anti-terroriste ? Quelles que soient les réponses que l’on pourra bientôt apporter à ces questions, il n’en reste pas moins que, pour le moment, Israël reste maître du cours du Jourdain et que les vraies solutions demeurent régionales et concertées. Pour reprendre une réflexion de Uri Savir52, la meilleure source d’eau est la paix.

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Notes:

1 Une version plus ancienne de cet article a paru dans la Revue du Cercle, n° 5, 1993.

2 Yves Calvet et Bernard Geyer, Barrages antiques de Syrie, collection de la maison de l’Orient méditerranéen, n° 21, série archéologique, 12.

3 Dans les temps anciens, un culte au dieu agraire, Pan, était rendu dans cet endroit : en grec, le lieu est devenu Panias, arabisé en Banias.

4 "Register of International Rivers", Water Supply and Management, vol. 2, 1978.

5 Selon les chiffres donnés par Natasha Berschorner, "Water and Instability in the Middle East", Adelphi paper, 273, 1993. Tous les chiffres sont à prendre avec précaution, car ils ne sont publiés qu’avec une extrême réticence par les gouvernements concernés et ne prennent pas toujours en compte les mêmes données de base pour constituer des séries cohérentes. Suivant les sources, on trouve ainsi pour le débit du Jourdain 1 880 Mm3, selon Samir Saliba, The Jordan river Dispute, La Haye, Martin Nijhoff, 1969 et 1 850 Mm3 selon T. Naff et R. Matson, Water in the Middle East : Conflict or Cooperation ?, Boulder, Westview, 1984.

6 World Water and Environmental Engineer, avril 1992.

7 Jane’s Intelligence Review, mai 1992.

8 Al Ittihad, 10 septembre 1989, p. 6 : on y trouve également le volume annuel pompable par sources, en millions de m3.

9 Certaines études israéliennes portaient ce volume jusqu’à 3 200 millions de m3, mais la situation actuelle montre bien l’optimisme de cette estimation. Voir, Surhi Kahhaleh, The Water Problem in Israël and its Repercussion on the Arab Israeli Conflict, Institute for Palestine Studies, 1981. IPS Paper, 9E.

10 Égypte/monde arabe, n° 10, 1992.

11 Jane’s Intelligence Review, mai 1992.

12 Voir Bernadette d’Armaillé, "L’eau : un levier de puissance pour la Turquie", Stratégique, n° 55, 1992.

13 MEED, 31 janvier 1992. Certaines sources avancent le chiffre de 900.

14 Pour une histoire développée du Litani, voir Thomas Naff et Ruth Matson, op. cit. et, pour un exposé synthétique sur le sud Liban, voir Défense nationale, juillet 1993, chronique "actions internationales".

15 Safed 1000, Haïfa 700, Tel Aviv 600, Jérusalem 550, Gederah 400, Beersheba 200, Sedom 50, Eilat 30, données fournies par Chaim Gvati, A Hundred Years of Settlement : the Story of Jewish Settlement in the Land of Israel, Jérusalem, Keter Publishing House, 1985.

16 Cf. World Water and Environmental Engineer, novembre 1991, p. 6.

17 Voir, par exemple, Daniel Amson, Israël et Palestine, Paris, PUF, 1992.

18 Samir N. Saliba, Jordan River Dispute, La Haye, Martinus Nijhoff, 1968.

19 Né en Pologne, il sera successivement directeur du département de l’eau au ministère de l’agriculture, puis directeur de Tahal lors de sa création en 1952. Deux organismes concourent à la gestion des ressources hydrauliques en Israël : Tahal (Tichman Hamayin Israël) qui planifie et Mekorot qui réalise et entretient.

20 Il sera revu en 1956, pour être prolongé sur 10 ans jusqu’en 1963. En 1963, il sera encore prolongé sur 8 ans.

21 Au tell Lakich, l’occupation humaine remonte au ive millénaire.

22 Pour les détails sur ces accrochages, voir Naff et Matson, op. cit.

23 Du nom d’un ingénieur américain, Charles T. Main, qui travaille avec la TVA, l’UNRWA et le département d’État.

24 On retrouvera une relation minutieuse de ces négociations dans Samir Salida, The Jordan River Dispute, op. cit. ; T. Naff et R. Matson, op. cit. et dans, David Wishart, "The Breakdown of the Johnston Negotiations over the Jordan Waters", Middle Eastern Studies, vol. 26, n° 4, octobre 1990.

25 Un récit de cette période est fait dans S. Reguer, "Controversial Waters : exploitation of the Jordan River, 1950-80", Middle Eastern Studies, vol. 29, n°1, janvier 1993.

26 Face à ce slogan, certains accolent idéologie et développement agricole : il s’agit plutôt de perpétuer la tradition biblique de transformation du désert que l’on trouve souvent citée, par exemple dans Isaïe 32,15 ; 35,1 ou 35,6.

27 Au Moyen Âge, un déboisement massif et mal mené a provoqué le délabrement de la forêt méditerranéenne. La surconsommation de l’eau pourrait avoir des conséquences semblables sur l’équilibre hydrologique de la région.

28 M. Hudon, "La maîtrise de l’espace en Cisjordanie occupée", Mappemonde, n° 4, 1991.

29 John Kolars, "Les ressources en eau du Liban : le Litani dans son cadre régional", Maghreb-Machrek, n° 138, octobre-décembre 1992.

30 Voir Iolanda et Stéphane Jaquemet, L’Olivier et le bulldozer, Paris, L’Harmattan, 1990 ; Natacha Berchorner, op. cit.

31 MEED, 27 janvier 1993.

32 Cf. Abderrahman al Tamimi, "Les ressources en eau de la Jordanie : bilan et perspectives", Maghreb-Machrek, n° 138, octobre-décembre 1992.

33 Voir le tableau détaillé dans Al Rai, 4 avril 1989.

34 Le solde de l’année 1994 compte pour 13,2 % du PNB, L’état du Monde 1998.

35 EIU Country Profile, 1992-93, Jordan.

36 MEED, 28 mai 1993.

37 EIU Country Profile, 1992-93, Syria.

38 EIU Contry Profile, 1998-99, Jordan.

39 EIU, op. cit.

40 Al Ittihad, 10 septembre 1989.

41 MEED, 23 avril 93.

42 MEED, 24 octobre 1998.

43 AFP, 5 mai 1998.

44 Arabic News, 8 décembre 1997.

45 Voir l’étude détaillée de Hillel I. Shuval, "Les ressources en eau du Liban : le Litani dans son cadre régional", Maghreb-Machrek, n° 138, octobre-décembre 1992.

46 On lira avec intérêt le récit au jour le jour du négociateur israëlien Uri Savir dans The Process, 1 100 Days that Have Changed the Middle East, Random House, 1998.

47 EIU Country Report Israel, the Occupied Territories, 3e trimestre 1998.

48 Revue générale de droit international public, n° 4, 1994.

49 Middle East Policy, vol. 1, n° 2, 1992.

50 MEED, 30 janvier 1998.

51 Non seulement les Palestiniens sont dans la pire des situations hydrologiques mais, dans les territoires sous autorité palestinienne, ils doivent payer une double redevance : aux Israéliens et à l’AP, Financial Times, 15 octobre 1998.

52 Op. cit.

 

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