LE RENSEIGNEMENT DANS LA BATAILLE DE STALINGRAD

par Alexandre Mihaïl

Le plus grand géographe militaire chinois, Ku Zi Yu, qui connaissait parfaitement les enseignements de Sun Zi, dit dans la préface du Précis de géographie historique (terminé vers 1680) : “Quiconque s’apprête à déclen­cher des opérations militaires dans une partie du pays doit connaître l’état du pays tout entier, sinon il va au devant de la défaite qu’il s’agisse d’une opération défensive ou offensive”.

C’est pourquoi durant le second semestre 1940, quand Hitler demande l’établissement des plans d’opérations contre l’URSS (opération Barbarossa), le haut-commandement des armées allemandes (Oberkommando der Wehrmacht - OKW) se tourne vers le service des renseignements et du contre-espionnage mili­taires : l’Abwehr, dirigé par l’amiral Canaris. Le prestige de celui-ci, après la campagne à l’Ouest, est à son zénith. L’OKW et surtout le haut-commandement de l’armée de terre (Oberkom­mando des Heeres - OKH) et plus particulièrement le service de renseignements sur les armées étrangères à l’Est (Fremde Heere Ost - FHO) qui lui est subordonné, ne mirent pas longtemps à s’apercevoir, et à mettre en évidence, que, sur la situation à l’intérieur des frontières de l’URSS, l’Abwehr savait fort peu de choses. Il était ainsi à peu près incapable, contrairement à ce qui avait été le cas pour le front Ouest, et en particulier pour la France, de dresser un tableau complet de la situation militaire, économique ou politique sans parler de la mise en place d’une 5e colonne, Canaris ne pouvait faire sienne la formule du baron von der Goltz, maître espion du grand Frédéric II de Prusse : “Le maréchal de Soubise est toujours suivi par une centaine de cuisi­niers. Moi je suis toujours précédé par une centaine d’espions”. À l’Est, non seulement il n’était précédé par presque rien, mais ses rivaux veillaient pour le priver de ses cuisiniers, l’acculant ainsi, lui et son service, à quitter la scène.

RAPPEL HISTORIQUE

Pour se retrouver dans le labyrinthe des services de renseignements allemands et des luttes internes qui sévissaient, il convient de faire un retour en arrière. Dès 1919, la Reichswehr (armée de terre) avait créé un service chargé du renseignement extérieur et intérieur (militaire, politique, économique) et du contre-espionnage : “l’Abwehr” (littéralement, “défense”). Celui-ci prend en 1928 le contrôle de son rival : le service de renseigne­ments de la Marine. En 1932, c’est un marin, le capitaine de frégate Patzig, qui prend la direction de l’Abwehr (sur recom­mandation pressante de son prédécesseur de l’armée de terre, le colonel von Bredow). C’est Patzig qui fait de l’Abwehr un service de renseignements omniprésent. Vers l’Est, il crée trois bases : Berlin, Stettin et Königsberg, chargées de surveiller en priorité la Pologne (considérée à l’époque comme l’ennemi le plus dangereux). En 1934 apparaît le premier rival : le Sicherheist­dienst (SD), service de sécurité et de renseignements de la SS. Il est dirigé par… l’Oberfürher Reinhard Heydrich, ancien officier de marine, ne portant pas celle-ci ni les marins dans son cœur car “rayé du service pour inconvenances”. Le but avoué du SD est la direction de tous les services de renseignements civils et militaires du Reich. Pour parer à ce danger, Patzig obtient de Hitler un décret confirmant que l’Abwehr est seule responsable du renseignement militaire et du contre-espionnage dans l’armée. En octobre 1934, Patzig est obligé d’abandonner son poste et il recommande au grand-amiral Raeder comme succes­seur le capitaine de vaisseau Canaris. Le grand-amiral n’a aucune confiance dans le capitaine de vaisseau Canaris mais Patzig renchérit : “C’est lui ou on remet l’Abwehr à l’armée de terre”. En 1935, la Reichswehr devient la Wehrmacht avec son haut-commandement des armées (OKW) ayant sous sa coupe les trois commandements de l’armée de terre (OKH), de mer (OKH) et de l’air (OKL). L’Abwehr dépend directement de l’OKW. Pour compenser la perte de ce service qui lui est directement subor­donné, l’OKH créée son propre service de renseignements sous le couvert du bureau des armées étrangères (dont la section Est (FHO) prend une importance prépondérante après la campagne à l’Ouest). De ce bureau dépendent les attachés militaires à l’étranger et les officiers chargés du renseignement dans les diffé­rents commandements de l’armée de terre. Se crée ainsi le second rival de l’Abwehr, cette fois-ci à l’intérieur même de l’armée. C’est un officier de ce service, et non de l’Abwehr, le général Ulrich Liss, chef de la section armées étrangères Ouest, qui est envoyé le 19 juin 1940 pour prendre en charge, dépouiller et exploiter les archives du grand quartier général français (GQG du général Gamelin), abandonnées dans un train sur une voie de garage dans la gare de La Charité-sur-Loire. Ce service crée et développe une section d’analyse du renseignement, domaine dans lequel l’Abwehr a quelque retard. C’est le FHO qui lui plante les premières banderilles fin 1940 et qui, sous la conduite du colonel Gehlen, participe à la curée en 1942, après que, le 1er mars de la même année, le SD a dépouillé l’Abwehr de ses principales prérogatives.

PRÉLUDE À BARBAROSSA

Pour préparer Barbarossa dès septembre 1940, le FHO demande à l’Arwehr des renseignements sur les unités soviéti­ques stationnées à l’Est. Le FHO enregistre (et le fait savoir !) “qu’il est à peu près impossible d’obtenir une information sur ce sujet” et que par ailleurs, “il est virtuellement impossible d’avoir une estimation sur les usines d’armement”. Le général Paulus qui, en septembre 1940, est premier quartier-maître de l’OKH (premier sous-chef groupant sous son autorité les sections organisation et instructions de l’état-major de l’armée de terre dirigé par le général Halder), et a en charge la préparation des plans pour Barbarossa, dira plus tard dans ses Mémoires : “Les renseignements militaires ont été incapables de nous fournir une appréciation claire des principaux centres industriels que la Russie possédait à l’Est”. Les raisons de cette quasi-carence de renseignements sont multiples : collaboration politique (Rapallo - 1922), militaire et industrielle entre les deux pays dans les années vingt, complicité du SD (à travers les Tchèques) avec les services soviétiques dans l’affaire Toukhatchevsky, complicité considérée par Canaris comme inadmissible. (L’amiral découvre à cette occasion que le SD utilise à l’étranger ses réseaux d’infor­mation propres, en général provenant des minorités allemandes locales voire des partis d’extrême droite qu’il appuie, en gênant le travail de l’Abwehr). C’est ainsi que les deux services s’oppo­seront non seulement à l’Ouest, notamment en France mais aussi en Pologne et dans les États danubiens et en particulier en Roumanie dans les problèmes pétroliers. Après la liquidation de la Tchécoslovaquie, l’Abwehr porte tous ses efforts sur l’Ouest et la Pologne, et enregistre des succès notables en Norvège, Danemark, Hollande, Belgique et en particulier en France. Dans les Balkans si, aidé par les circonstances, et en particulier par les suites de la campagne à l’Ouest, il facilite la mainmise allemande sur une industrie pétrolière roumaine intacte – ce qui pour l’effort de guerre du Reich était un facteur essentiel – il détecte mal le changement de cap yougoslave d’avril 1942.

En ce qui concerne l’URSS, si l’infiltration d’agents n’a pas été négligée, ce pays, en raison de son organisation administra­tive et policière et donc de l’extraordinaire efficacité de ses services de contre-espionnage, s’avère comme le plus difficile à pénétrer. En conséquence, l’Abwehr privilégie dès 1935 une politique de coopération avec certains pays bordant l’URSS ou à proximité tels que l’Estonie, le Japon ou la Hongrie, mais cette coopération ne va pas très loin. En fait, l’Abwehr est presque entièrement coupée des sources soviétiques. Paradoxalement, son travail se trouve bloqué suite à la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, Hitler ayant interdit formellement à l’Abwehr de mener quelque action que ce soit sur le territoire de l’URSS. Non seulement Canaris n’essaie pas de contrer cette décision, ainsi que ses fonctions le réclament et sa réputation maintenant légendaire, mais le 26 mars 1940, il signe une directive secrète : “rien ne doit être fait qui puisse offenser les Russes”. Il adopte une politique identique vis-à-vis de son personnel : en octobre 1939, le commandant Pruck, respon­sable Russie et Balkans à l’Abwehr I, rencontre des responsables des services roumains en vue d’étudier “les mesures de sécurité pour la livraison du pétrole roumain”. Les services secrets roumains sont, depuis vingt ans, dirigés de main de maître par le colonel Moruzov qui a bâti un redoutable service de rensei­gnements orienté aussi bien vers l’Ouest (Hongrie) que vers l’Est (URSS). Ce service a accumulé un matériel considérable sur ce dernier pays. Aussi, quand il propose à Pruck de le mettre à la disposition de l’Abwehr, ce dernier refuse car : “l’amiral Canaris m’a ordonné de n’accepter aucun accord concernant l’URSS”.

Pour pallier ces carences, l’Abwehr, à partir de l’automne 1940, essaie d’exploiter les quelques archives tchécoslovaques et polonaises qu’elle a pu récupérer1 (les archives des pays baltes sont déjà aux mains des Soviétiques). Tout cela ne mène pas loin. Aussi, en novembre 1940, l’Abwehr conclut un accord bilatéral avec les services secrets roumains, concernant l’échange d’infor­mations sur l’URSS. Les Roumains inondent l’Abwehr de rapports que celui-ci utilise à son tour pour se mettre en valeur vis-à-vis de son Haut-commandement. Malheureusement pour l’Abwehr, les renseignements qu’il reçoit ne sont plus à jour. En effet, suite à l’ultimatum de l’URSS du 28 juin 1940 réclamant la cessation immédiate de la Bessarabie et du Nord de la Bucovine2,3 et du diktat de Vienne du 30 août 1940 par lequel l’Allemagne et l’Italie imposent, sous la menace des armes, l’abandon de la partie Nord de la Transylvanie ; la Roumanie perd un tiers de sa population et de son territoire4.

Dans ce contexte mouvant, la réorganisation complète des services roumains est plus qu’une nécessité. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, après l’abdication du roi Carol (6 septembre 1940) et l’instauration de la dictature du général Antonescu, appuyé par la Légion dite aussi la Garde de Fer (mouvement extrémiste soutenu et guidé par le SD allemand), le général, pour des raisons personnelles, fait arrêter le colonel Moruzov (fidèle du roi déchu, créateur et dirigeant depuis leur origine - 1919 - des services secrets roumains). Les services roumains sont ainsi décapités et leurs réseaux, surtout ceux couvrant l’Est, partiellement démantelés. Deux mois plus tard, le colonel Moruzov est massacré dans sa cellule par la police légionnaire. Les Roumains vont payer cette décision irrespon­sable d’un prix extrêmement fort, d’une part lors de leurs campagnes futures contre l’URSS et les Alliés (1941) et d’autre part contre les Germano-Hongrois (1944). L’Abwehr, pour sa part, dès mai 1940, se basant sur des informations partielles (sujettes à caution suivant le FHO) et sur des repérages radioélectriques effectués par les centres spécialisés de l’armée de terre et Luftwaffe, détecte une centaine de divisions sovié­tiques sur la ligne de démarcation orientale du Reich. La masse de ces divisions semble être mobile et est déplacée au gré des ultimatums présentés aux Roumains, Baltes et Finlandais. En fidèle adepte de Bismarck - éviter la guerre sur deux fronts - l’amiral fait tout pour empêcher le conflit avec l’URSS. Il fournit au FHO des informations inquiétantes sur la puissance sovié­tique et ses intentions offensives. Sceptique sur la qualité des renseignements, le FHO, qui lui ne croit pas à une attaque soviétique, souligne en mars 1941 à l’intention du maréchal von Brauchitsch, chef de l’OKH : “le fait que de précédentes occasions plus favorables à une guerre préventive n’aient pas été exploitées par l’URSS, ainsi que son attitude politique conciliante et ses efforts pour éviter toute source potentielle de conflit rendent improbable une volonté de passer à l’offensive”.

Néanmoins, constatant la ferme volonté de Hitler de déclen­cher Barbarossa, Canaris essaie de parer au plus pressé par une série de mesures telles que : rassemblement de tout le personnel de l’Abwehr I (renseignements) concerné par l’URSS en un centre unique - nom de code “Walli I” - installé près de Varsovie sous la conduite d’un officier d’origine russe, le major Baun ; formation de groupes d’action, à l’aide des unités du régiment Brandebourg, rattachés au commandement des trois groupes d’armées, renou­vellement des contacts avec les natio­nalistes ukrainiens, baltes, caucasiens, etc. Mais il lui manquait l’essentiel : le réseau d’agents sur le terrain à l’intérieur de l’URSS, car ainsi que le dit Chia Lin : “une armée sans agents secrets est exactement comme un homme sans yeux ni oreilles”. Le général Paulus le confirme dans ses Mémoires : “L’existence d’une région industrielle au-delà de l’Oural était connue mais sa capacité industrielle ne l’était pas”.

L’Abwehr, à la veille de ce combat où va se jouer l’existence même de l’Allemagne, suite à ses propres déficiences mais aussi grâce aux rivalités et autres règlements de comptes avec les services de renseignements concurrents (SD, FHO), n’est pas en mesure de jouer pleinement son rôle de principal service de renseignement extérieur du Reich, privant ainsi les organes de conduite de “la connaissance de l’ennemi” et donc des éléments nécessaires à une juste appréciation de la complexité de l’opéra­tion dans laquelle elles engagent leur pays. Le constat de cette carence a été le début du déclin du mythe Canaris et de la réputation de l’Abwehr.

La mise sur pied d’un service de renseignements digne de ce nom ne s’improvise pas et demande beaucoup de temps. La défaillance grave des services de renseignements allemands face à l’URSS ne pourra être corrigée durant toute la durée de la guerre à l’Est. Elle pèsera très lourd, surtout au plan straté­gique, sur l’issue finale de ce combat sans merci livré par deux grands États totalitaires.

PRÉLUDE À STALINGRAD

Le renseignement

Durant les premiers mois de 1941, l’OKW et l’OKH ont des jugements différents quant aux opérations en Yougoslavie. Les divergences se répercutent au niveau de l’Abwehr et du FHO (où elles ont peut-être pris naissance). En octobre 1941, quatre mois après le début de Barbarossa, les divergences deviennent des oppositions au sujet de la prise de Moscou : compte tenu de l’avancement de la saison, l’OKH est contre. L’OKW est pour et impose son point de vue. La contre-offensive soviétique en décem­bre 1941 est jugée par l’OKW comme “le dernier sursaut avec les dernières réserves de l’armée rouge”. Mais l’OKW commence aussi à s’inquiéter sérieusement de l’importance de ses propres réserves en vue de la préparation des opérations de 1942. L’objectif pour l’OKH doit être Moscou, avec comme corollaire la bataille de destruction de l’armée adverse, alors que Hitler (donc l’OKW) se fixe, contrairement aux préceptes de Clausewitz, un objectif économique à savoir les pétroles du Caucase, considérant que “les Russes sont finis”. Cette conviction trouve confirmation dans un rapport de mars 1942 du colonel Kinzel, chef du FHO qui conclut : “les réserves soviétiques sont virtuellement épuisées. En plus des forces armées actives existantes, l’URSS ne dispose que d’une maigre réserve. Les Russes ne pourront jamais à l’avenir jeter dans la bataille des réserves aussi considérables que celles employées au cours de l’hiver 41/42”. Si ce rapport va bien dans le sens des désirs du Führer, le chef d’état-major de l’OKH ne partage pas ce point de vue. Le 1er avril, Kintzel doit céder la place au lieutenant-colonel Gehlen qui s’empresse, dès juin 1942, d’affirmer dans un rapport le contraire : “devant les 6 millions d’hommes engagés par l’Allemagne à l’Est, à l’Ouest et en Afrique, les Soviétiques, sur le seul front de l’Est, peuvent disposer de 9,5 millions de combattants répartis entre 7,8 millions pour l’armée active et 1,7 millions pour les réserves”. Il estime toutefois que “les fabrications d’armement soviétiques vont souffrir beaucoup de la pénurie de matières premières”.

Dans ses Mémoires, Paulus précise : “Au printemps 1942, l’OKW était pour sa part convaincu que la totalité des réserves russes disponibles étaient engagées au cours de l’hiver 1941 dans la bataille de Moscou, et que ces forces se trouvaient désormais fixées dans la région de Smolensk. On escomptait une poursuite des opérations offensives débouchant de la région de Smolensk en direction de l’Ouest et du Sud-Ouest pour écarter la menace qui pesait sur Moscou et mettre en difficulté les forces allemandes opérant dans le Sud”. Pour l’OKW, il est par ailleurs bien entendu que “les forces soviétiques sont insuffisantes pour pour­suivre simultanément plusieurs objectifs”. Il convient donc de renforcer le groupe d’armées Centre pour le mettre à même de résister à une éventuelle contre-offensive. Le FHO localisa les réserves soviétiques dans la région de Saratov.

Au début 1942, la collecte et l’exploitation des rensei­gnements par l’Abwehr continuent à faire l’objet de sévères critiques de la part du FHO : “tout ce qui provient de Canaris n’a aucune valeur. L’Abwehr n’a pas les moyens matériels et humains pour répondre aux exigences de l’état-major”. L’arrivée du lieutenant-colonel Gehlen le 1er avril 1942 à la tête du FHO et la nomination d’un membre de la SS au poste de chef de la sécurité intérieure de l’Abwehr, ainsi que l’autorisation obtenue par le SD le 1er mars 1942 d’étendre son champ d’activité au renseignement extérieur (sous la responsabilité de Schellenberg), modifient profondément et l’action et l’organisation de l’Abwehr, avec comme résultat une importante diminution de son activité, prélude à sa complète dissolution deux ans plus tard le 12 février 1944.

Le centre Walli I passe sous la coupe directe de Gehlen et est ramené de Varsovie à Berlin (alors que le front s’éloigne !). Ce centre est chargé de diriger l’ensemble des agents et des forma­tions de l’Abwehr à l’Est. Il constitue maintenant une des filières d’informations directes du FHO, la seconde est constituée pour le réseau de renseignements classique des unités de l’armée de terre. Les deux filières travaillent maintenant en parallèle, excluant toute possibilité de concurrence (donc d’émulation). Les collaborateurs directs de Gehlen sont des Baltes parlant parfai­tement le russe ; son adjoint est le baron von Roennen et le chef du groupe I (exploitation, renseignements), le major Danko Heere. De son côté le groupe d’armées B (GA B) qui couvre le secteur Sud du front sous les ordres du maréchal von Bock (à compter du 15 juillet du colonel-général baron von Weichs) a comme chef d’état-major le général lieutenant von Sondenstern, le chef du bureau renseignements est le colonel baron Wessel von Freytag-Loringhoven (brillant cavalier, d’origine balte, officier de l’armée lituanienne et ensuite allemande). Le bureau est com­posé de six personnes (dont un colonel russe de l’armée rouge rallié, et un capitaine de l’Abwehr). Tous parlent parfaitement russe car nés et ayant grandi en Russie. Le bureau a en charge, outre le renseignement, la formation d’une cavalerie pro-allemande et veille à l’application de la politique raciale (telle qu’elle se pratiquait à l’Est). Les archives de ce bureau n’ont pas été retrouvées, il apparaît donc difficile d’apprécier le volume et l’importance de son travail en matière de renseignement. Le groupe d’armées B a à sa disposition un régiment de repérage et détection radioélectrique dont le PC est au quartier général du GA B. La compagnie A de ce régiment opère dans le secteur de la IIIe armée roumaine, les compagnies B et C dans celui de la IVe armée roumaine. Par ailleurs, des unités de radiodétection de la Luftwaffe opèrent sur les arrières des armées du GA B. Pour mémoire, le groupe d’armées B, au début de la bataille de Stalingrad, couvre un front de 1200 km avec 80 divisions, dont 36 “alliées” (9 italiens, 9 hongrois, 18 roumains).

C’est donc avec des services de renseignements en pleine restructuration, dont l’efficacité reste à prouver, que débute la campagne à l’Est en 1942, qui a pour but initial la conquête du Caucase et qui finit par la tragédie de Stalingrad.

Durant tout l’été 1942 et jusqu’au début novembre, le FHO, devenu unique service de renseignements militaires sur le front de l’Est, donne la priorité, dans ses notes d’information et ana­lyses, à l’hypothèse d’une offensive russe dans la région Centre au détriment d’une action dans le Sud qui est considérée comme “possible”. La répartition des forces allemandes sur le front russe au 1er janvier 1943 (bataille de Stalingrad dans sa phase finale et front Sud en plein mouvement) permet de constater que le haut-commandement allemand semble avoir fait sienne cette façon de voir : 80 divisions sont affectées au groupe armées Centre (1 100 km), alors qu’au Sud (groupe armées A et B), 108 divisions (dont 27 dans la poche de Stalingrad) couvrent 2 200 km de front. Il est certes possible de discuter de la valeur des divisions allemandes de l’époque. Celles du front Centre sont certainement beaucoup moins éprouvées que celles du front Sud qui mènent depuis plusieurs mois une guerre de mouvement dans les pires conditions climatiques. Quant à la Luftwaffe, suite à la bataille de El Alamein et au débarquement américain en Afrique du Nord, elle retire un grand nombre d’unités du secteur Sud entre le 1er et le 15 novembre pour expédier la majorité des unités de chasse et chasseurs-bombardiers en renfort au… groupe d’armées Centre et les unités de transport en Tunisie. Ceci bien que Paulus affirme : “à partir de la mi-octobre, les reconnaissances aériennes comme l’observation terrestre mettent en évidence de nombreux mouvements de troupes dans les régions de Kletzkaya-Serafi­movitchi, à l’Est de Stalingrad en direction du Sud et face au front de la IVe armée (roumaine)”.

Campagne 1942

Après la bataille de Kharkov de mai 1942 où les Soviétiques perdent deux armées, la Stavka (haut-commandement soviéti­que) effectue dans un ordre parfait l’évacuation de la grande boucle du Don et de sa rive gauche. Il n’y a ni abandon de matériel ni prisonniers. La VIe armée allemande peut ainsi avancer très vite sans rencontrer de résistance. L’OKW inter­prète ce fait comme un signe de faiblesse et de baisse du potentiel de l’adversaire et conclut : “L’état numérique des réser­ves russes leur permettent encore des contre-attaques locales mais les rendent absolument impropres à toute offensive de grande envergure”. C’est dans cette optique que Hitler publie le 23 juillet l’instruction n° 45 qui fixe deux objectifs divergents : Stalingrad et le Caucase5. Cette façon de voir du haut-commandement allemand n’est pas nouvelle. Le 3 juillet 1941 (quinze jours après le début de la guerre avec les Soviétiques), le général Halder notait déjà dans ses carnets : “après les importants succès rem­portés par les troupes allemandes, je considère la guerre comme gagnée sinon terminée”. En fait, les succès éclatants remportés par les Allemands jusqu’en novembre 1941 sont dus essentiel­lement à l’effet de surprise, à la supériorité de la machine de guerre allemande et à l’absence d’esprit de manœuvre du haut-commandement soviétique.

En août, les Soviétiques se rétablissent sur leurs nouvelles positions et dans certains points, passant à la contre-attaque. C’est le cas sur le Don moyen où, entre le 23 et 26 août, ils bousculent les troupes italiennes qui assurent la couverture de l’aile gauche de la VIe armée allemande, ils établissent deux têtes de pont à Kletskaya et Serafimovitchi - cette dernière large de 70 km et profonde de 25 km (têtes de pont d’où partira la grande offensive soviétique du 19 novembre 1942).

Le FHO signale bien, début août, un rassemblement de troupes au Nord de Stalingrad mais, en réalité, il s’agit d’un des points de convergence de la retraite soviétique. Après les événe­ments de fin août sur le Don, les Allemands prennent conscience de la faible couverture de l’aile gauche de la VIe armée engagée maintenant dans les combats de Stalingrad. Par un de ces hasards dont seule l’histoire a le secret, c’est ce même jour du 12 septembre 1942 qu’ont choisi les deux dictateurs, Staline et Hitler, pour convoquer à leurs postes de commandement les responsables de ce qui sera “la bataille de Stalingrad”. Les récits qu’en font dans leurs mémoires deux des participants à ces conférences montrent bien les préoccupations du moment de chacune des parties.

-         Maréchal Joukov : “Le 12 septembre, de jour, je pris l’avion pour Moscou et quatre heures après j’étais au Kremlin où le chef de l’état-major général A. Vasilevsky avait été également convoqué.

Le général Vasilevsky m’informa de l’arrivée dans la région de Stalingrad de nouvelles unités ennemies provenant de la région de Kotelnikovo, du déroulement de la bataille dans la région de Novorossiisk, ainsi que des combats sur la direction Groznyï.

Le Commandant suprême, après avoir écouté attenti­vement le rapport de A. Vasilevsky, résuma :

“Ils se ruent sans tenir compte des pertes vers le pétrole de Groznyï et maintenant écoutons Joukov parler de Stalingrad.”

Je répétai ce dont j’avais rendu compte par téléphone et je dis, en outre, que les XXIVe et Ire armées de la garde et la LXVIe armée qui avaient participé à l’offensive du 5 au 11 septembre, s’étaient montrées aptes au combat. La faiblesse principale de ces armées résidait dans l’absence de moyens suffisants de renforcement, dans le petit nombre d’obusiers et d’unités de chars, ces dernières étant nécessaires pour assurer l’appui direct de l’infanterie.

Le terrain même dans le secteur du Front de Stalingrad était extrêmement défavorable à l’offensive de nos troupes : découvert, sillonné de ravins profonds où l’ennemi était bien protégé contre les feux. Après avoir conquis les hauteurs dominantes, il disposait pour son artillerie de vues lointaines et pouvait manœuvrer ses feux dans toutes les directions. En outre, l’ennemi avait la possibilité d’exécuter des tirs lointains d’artillerie à partir de Kouzmitchi - Akatovka - le sovkohz Optynoïe Pole. Dans ces conditions, les XXIVe et Ire armées de la garde et la LXVIe armée du Front de Stalingrad ne pouvaient rompre la défense de l’ennemi.

“Que faut-il au Front de Stalingrad pour réduire le corridor ennemi et se réunir au Front sud-est ? demanda J. Staline.

-     Au minimum encore une armée interarmes complète, un corps blindé, 3 brigades blindées et au moins 400 obusiers. En outre, pour la durée de l’opération, il faut rassembler au moins une armée aérienne.”

A. Vasilevsky approuva entièrement mes estimations.

Le Commandant suprême sortit sa carte sur laquelle figurait l’implantation des réserves de la Stavka ; il la regarda longtemps et attentivement. Le général Vasilevsky et moi-même, nous étions un peu écartés de la table et, à voix tout à fait basse, nous disions que manifestement il fallait chercher une autre solution.

“Et quelle “autre” solution ?” demanda soudain J. Staline en relevant la tête.

Je n’aurais jamais pu croire que J. Staline avait l’oreille aussi fine. Nous nous approchâmes de la table.

“Eh bien, voilà ! continua-t-il ; allez à l’état-major général et réfléchissez un peu à ce qu’il faut entreprendre dans la région de Stalingrad. Où peut-on prélever des troupes, et quelles troupes peut-on prélever pour renforcer le groupement de Stalingrad, et réfléchissez aussi ensemble au Front du Caucase. Demain à 9 heures du soir, nous nous réunirons ici.”

-         Général Paulus : “Pour bien comprendre le déroulement des opérations autour de Stalingrad et l’esprit des directives données à cette époque par le Commandement suprême de la Wehrmacht, il est indispensable de se rendre compte de l’idée que se faisait l’OKW, pour l’automne et l’hiver 42, des intentions du haut-commandement soviétique.

“Un voyage que nous fîmes au GQG à Vinnitsa, le 12 septembre 1942, le colonel-général von Weichs, commandant le Groupe d’Armées B et moi-même, projette sur ce point une lueur toute particulière. L’objet de l’entrevue, à laquelle nous avions été convoqués, devait être une étude des combats livrés à ce moment autour de Stalingrad et de la situation sur le front du Don, de Stalingrad à Voronej.

Nous insistâmes l’un et l’autre sur la sûreté, insuffisam­ment assurée à notre sens, de ce front du Don et sur les graves dangers qui pouvaient en résulter.

Hitler, en réponse à nos objurgations, se borna à réitérer sa conviction que les Russes étaient au bout de leurs forces. On ne pouvait, à son avis, considérer leur résistance opiniâtre autour de Stalingrad que comme un sursaut local. Ils n’étaient en tout cas plus en état de faire preuve de réactions straté­giques de grande envergure, susceptibles de nous mettre en difficulté. Au demeurant, la défense de la ligne du Don n’allait-elle pas tarder à se trouver renforcée par l’arrivée opportune d’importants contingents alliés (italiens et roumains)…

Dans de telles conditions, il ne voyait vraiment pas que notre flanc nord (sur le Don) pût paraître à quiconque sérieusement menacé. Pour l’instant, l’essentiel était, en ras­semblant toutes les forces, d’achever de s’emparer de Stalin­grad et de se rendre maître de toute la rive occidentale de la Volga. Il prescrivit à cet effet au Groupe d’Armées B de mettre trois nouvelles divisions à la disposition de la VIe Armée.

Et tandis que régnait en haut lieu un tel état d’esprit commencèrent à se faire jour les prodromes d’une prochaine grande offensive soviétique.

C’est ainsi que s’amorça l’ultime odyssée et que débuta le calvaire de la VIe armée.”

Le 12 septembre, le haut-commandement soviétique (Stavka) est parfaitement au courant du futur positionnement (sur les deux flancs de la VIe armée allemande engagée dans Stalingrad) des troupes roumaines qui ne font, à cette date, qu’entamer leur embarquement à Stalino, soit à 600 km des secteurs concernés.

Pour renforcer la couverture sur le Don, les Allemands, à défaut de réserves propres, dépêchent à marches forcées les troupes de leurs “alliés” destinés initialement pour le Caucase : corps alpin italien (pour la VIIIe armée italienne) et onze divisions roumaines (8 DI, 2 DC, 1 DB) qui doivent former la IIIe armée roumaine dont le commandement, qui opère déjà dans le Caucase, est rappelé d’urgence le 30 août pour les encadrer. Cette armée, intercalée début octobre en échelon défensif dans un secteur de 160 km entre à sa droite la VIe armée allemande et à sa gauche la VIIIe armée italienne, assure la sûreté face au Nord. Elle fait face aux deux très importantes têtes de pont de Serafimovitchi et Kletzkaya. La division blindée roumaine est à la disposition du GA B. Pour la défense du flanc droit de la VIe armée allemande, une seconde armée roumaine (IVe), forte de sept divisions (5 DI, 2 DC), est positionnée face à la tête de pont russe de Beketowka sur la rive droite de la Volga, et face à l’Est dans la steppe des Kalmoucks, et couvre un front de 300 km. Les troupes roumaines, dont le moral est très bas (“récupérer la Transylvanie dans les steppes de Russie ?”), ont des insuffisances graves en matière d’équipements : motorisation (avec les consé­quences sur la mobilité), transmissions, artillerie lourde, et surtout matériel antichar (quantitatif et qualitatif). En raison de la longueur des secteurs attribués aux unités et de la faiblesse des effectifs, la défense ne peut être assurée que de façon linéaire, sans profondeur et sans réserves. Les Allemands n’ont pas mis en place sur les arrière des deux armées roumaines les six divisions qu’ils ont promises : la 22e DB allemande (qui avec la 1re DB roumaine doit former le XXXXVIIIe corps blindé allemand) est stationnée sur les arrières de la VIIIe armée italienne. Elle n’est mise en route vers le front roumain que six jours avant l’offensive russe et doit parcourir dans la neige et sur la glace 250 km avant d’y parvenir : elle arrive la veille de la bataille, avec 30 chars en état !

Hitler, pour mieux arrimer à son char l’orgueilleux dictateur roumain, le général Antonescu, lui fait miroiter la possibilité du commandement d’un groupe d’armées formé par les armées roumaines et la VIe armée allemande, mais seulement “après la prise de Stalingrad”.

Dans cette perspective, un échelon avancé du grand quartier général roumain, sous les ordres du Chef d’état-major, se met en place à Rostov sur le Don (il n’aura aucune mission opéra­tionnelle). Il comprend, entre autres, un “échelon mobile” du Service Spécial d’Informations (SSI) - le service de rensei­gnements roumain - sous les ordres du colonel Lissievici (ancien de l’armée tsariste). Des centres de renseignements sont établis dans la zone des deux armées roumaines : à la IIIe armée dans la zone du 1er et du 5e corps d’armée positionnés sur les flancs de la grande tête de pont Serafimovitchi/Blinov, et à la IVe armée au poste de commandement de l’armée pour couvrir en particulier la zone du 7e corps dans la steppe de Kalmoucks et les approches de Stalingrad. Ces centres sont en liaison aussi bien avec “l’échelon mobile” à Rostov qu’avec la centrale de Bucarest. Le 30 sep­tembre, les services de renseignements roumains diffusent leur premier rapport : “L’armée rouge prépare une forte offensive dans la boucle du Don. Dans ce but sont en cours de rassemblement de grandes unités qui n’ont encore jamais été mises en ligne et qui proviennent de Sibérie, bien équipées et instruites. L’offensive disposera d’une masse de 600 à 700 chars. Elle débutera le 25 octobre avec un effort probable sur l’axe Kletzkaya-Rostov”. Le général von Weichs, au commandement du groupe d’armées B, juge que “ces renseignements sont non-fondés et alarmistes”. Pour sa part, Antonescu appose son visa sur ce rapport le 1er octobre. Début octobre, le SSI diffuse une note concernant : “Le potentiel économique et militaire de l’URSS”, qui conclut : “L’industrie de guerre soviétique n’est pas profondément atteinte comme on peut le croire, elle n’a pas reçu le coup de grâce et dispose encore de suffisamment de moyens dans l’arrière-pays pour y remédier”. Les renseignements concernant la future offensive sont complétés le 13 octobre et le 2 novembre. Ils précisent que le rôle principal sera attribué à l’aviation et aux chars et que l’offensive sera lancée entre le 15 et le 20 novembre. Toutefois, ces documents ne mentionnent jamais ni une date précise ni les axes réels d’effort des futures offensives, et n’indiquent rien sur les concentrations de chars dans la steppe des Kalmoucks (ce que le FHO et les services renseignements allemands estimaient pour leur part impossible étant donné la nature du terrain !)

Les deux mois qui précèdent la bataille : renseignements et exploitation côté allemand

Début septembre 1942, le front du groupe d’armées B se stabilise sur une ligne sur laquelle, après la prise de Stalingrad, l’OKW compte pouvoir établir les positions d’hiver : cours moyen du Don (confié aux Italiens et aux Roumains), verrou Don-Volga, cours de la Volga, Stalingrad (Allemands), steppe des Kalmoucks6 (Roumains).

Devant ce front, les signes avant-coureurs d’une réaction soviétique deviennent de plus en plus nombreux et évidents. Les Roumains le font savoir, on l’a vu, dès fin septembre quand ils prennent possession de leur secteur sur le Don. Qu’en est-il du côté des services de renseignements et des responsables opéra­tionnels allemands ?

Le matériel de renseignement en possession de ces derniers est très abondant et son examen permet de relever chronologi­quement un certain nombre de données prémonitoires (tout au moins du point de vue de l’analyse du renseignement).

-         13 septembre : le représentant de l’Abwehr au groupe d’armées B annonce une “double offensive Nord-Sud à Stalin­grad (dans le couloir Volga Don).

-         Deuxième moitié de septembre : des missions d’observations et reconnaissances aériennes germano-roumaines signalent de “nombreuses constructions de ponts sur le Don”. Information considérée comme fantaisiste par le groupe armées B.

-         15 octobre : le FHO : “la grande offensive d’hiver russe se produira dans la zone du groupe armées Centre (réserves russes concentrées dans zone Saratov).

-         Mi-octobre : des observations faites par le 4e CA allemand dans le secteur Sud de la VIe armée (tête de pont russe de Beketovka sur la Volga) signalent l’“apparition de nouveaux ponts sur la Volga et passage de formations de chars vers le Sud”. La IVe armée blindée allemande “ne peut distinguer s’il s’agit de renforts ou compléments”. Le commandant de la IVe armée blindée allemande (général Hoth) demande au groupe d’armées B une division blindée (14e) pour “corseter le front de la IVe armée roumaine”.

-         Mi-octobre : le capitaine Ostarhild, chef du 2e bureau de la 376e division allemande (assurant la jonction avec la IIIe armée roumaine), rend compte de l’interrogatoire d’un prison­nier soviétique : “un groupe dit groupe major Ostrowski infiltré sur arrière front germano-roumain avec mission d’essaimer des agents en civil sur ligne séparation des deux armées (VIe allemande et IIIe roumaine) jusqu’à Rostov afin de procéder à des sabotages et des soulèvements de populations lors prochaine offensive soviétique.”.

-         Mi-octobre : le major Menzel, officier de liaison de l’OKH près la VIe armée allemande, va au PC de Hitler à Vinnitza mon­trer une carte établie par le chef d’état-major de la VIe armée avec les deux axes d’attaques soviétiques : Don et Sud Stalin­grad pour l’interception de la seule ligne de chemin de fer allant à Stalingrad. L’OKW et l’OKH prennent note et recom­mandent “des mesures de sécurité le long de la voie ferrée”.

-         18 octobre : suite à une inspection faite à la VIe armée par l’officier d’ordonnance du Führer, le commandant Engel, Hitler fait répondre par Zeitzler, chef d’état-major de l’OKH, au commandement de l’armée : “l’armée rouge est incapable de lancer une offensive avec des buts lointains”.

-         19 octobre : le colonel Winter, chef du bureau des opérations du groupe armées B, téléphone au chef d’état-major de la VIe armée : “calmez-vous, il est clair que tant qu’il y aura des combats à Stalingrad, aucune attaque efficace ne peut être entreprise par les Soviétiques sur le front du Don”.

-         20 octobre : suite à la mission du commandant Engel, Hitler demande au général Bulle - section économique de l’OKW : “la date de livraison des chars chez les Roumains et les Italiens”.

-         23 octobre : Instruction générale de Hitler aux armées de l’Est : “Le Führer pense que l’armée soviétique n’est pas en ce moment capable et en situation d’entreprendre une grande offensive avec des vues lointaines. Il y a lieu de tenir compte de ce fait dans toutes les appréciations portées sur les intentions de l’ennemi”.

-         29 octobre : la mission militaire allemande près du GQG roumain à Rostov prévient, pour la première fois, le groupe d’armées B des “dangers possibles dans le secteur de la IIIe armée roumaine” (ne considère ces dangers comme certains que le 9 novembre).

-         Fin octobre : les missions d’observations aériennes signalent la “détection sur le Don face à la IIIe armée roumaine, de l’exis­tence de 20 ponts et 50 portiques ou bacs”.

-         1er novembre : le régiment de décryptage du trafic radio et repérage radioélectrique fait un rapport d’ensemble sur la situation face à la IIIe armée roumaine. Il donne “un tableau précis de la situation des forces soviétiques en face de la IIIe armée roumaine, de leurs positionnements et axe d’effort possible”. Ces renseignements sont complétés les 5 et 7 novembre. À noter toutefois que la masse de chars de la Ve armée blindée soviétique, camouflée dans les forêts qui bordent la rive gauche du Don, n’a pas été détectée, bien que l’existence du commandement de cette armée blindée soit mentionnée (8 novembre).

Tous les éléments contenus dans le tableau de situation ont été recoupés et confirmés par les déclarations de prison­niers et déserteurs.

-         2 novembre : ordre de Hitler : “Bombardement massif des ponts sur le Don et des concentrations de troupes soviétiques face à IIIe armée roumaine”.

-         3 novembre : ordre de l’OKW pour que “la 6e DB, la 306e DI et une autre DI soient dirigés de France d’urgence vers la Russie”.

Les reconnaissances aériennes “découvrent une masse de 120 chars dans la zone de la XXIe armée soviétique (tête de pont de Kletzkaya)”.

-         5 novembre : ordre du jour de Hitler : “se sacrifier sur place sans esprit de recul”.

-         6 novembre : le FHO n’a “aucune indication précise sur une grande attaque dans le secteur de la IIIe armée roumaine” et “estime que l’effort principal s’exercera dans le secteur Centre du front”.

-         7 novembre : le FHO admet enfin que “la grande offensive russe intéresse le front du Don (IIIe armée roumaine) avec comme points d’application principaux Kletzkaya et au point de la liaison des 11e et 8e CA allemands et point d’application secondaire Serafimovitchi/Blinov (secteur de la IIIe armée roumaine, où s’exercera en réalité le 19 novembre l’effort principal russe).

Le FHO prévoit dans la même note que : “pour la IVe armée blindée (Sud Stalingrad) une attaque est possible pour soulager défenseurs Stalingrad” ou “se renforcer sur le front des deux corps roumains”.

-         11 novembre : les écoutes radio faites à la IIIe armée roumaine donnent le “but de l’attaque soviétique : libération de Stalin­grad par rupture du front roumain à l’aide de blindés jusqu’à la ligne de chemin de fer Morozowskaïa - Stalingrad”, Repé­rage radioélectrique : “VIIIe armée aérienne soviétique Sud Stalingrad”.

-         12 novembre : FHO : “Direction attaque : ligne chemin de fer puis poussée vers Est pour obliger Allemands à se retirer de Stalingrad et ouvrir navigation sur la Volga. Ensuite poussée sur Rostov. Prévoir offensive contre VIIIe armée italienne et IIe armée hongroise”.

-         12 novembre : l’ensemble des moyens aériens de la IVe flotte aérienne allemande interviennent dans le secteur de la IIIe armée roumaine, sans grand effet.

Repérage de la “IIe armée aérienne soviétique sur le front du Don”.

-         13 novembre : la IIIe armée roumaine détecte “de nouvelles unités dans tête de pont de Blinov et Kletzkaya”.

-         14 novembre : les observations aériennes sur le front du 6e CA roumain - tête de pont de Beketovka sur Volga Sud rive droite Stalingrad - signalent de “nombreux déplacements chars et éléments motorisés”.

Repérage de la “XVIIe armée aérienne sur Don”.

-         14 novembre : le GA B “ne croit pas à une attaque sur le front Sud de Stalingrad et demande à la IVe armée blindée allemande que la 29e division motorisée allemande, au repos au Sud du Don inférieur, soit prête à intervenir vers le Nord sur le Don moyen.” (C’était la seule unité de réserve sur le front Sud Stalingrad).

-         17 novembre : la IVe armée blindée “alerte les 6e CA roumain et voisin de gauche, 4e CA allemand en raison possibilité attaques sur les arrières”.

-         18 novembre : FHO : “attaque simultanée à Beketovka et zone du 6e CA roumain. Sur front du Don une attaque n’est pas impossible” (nous sommes à la veille de l’offensive soviétique et tant le GA B que l’OKW ne manifestent aucune réaction particulière).

-         19 novembre : à 5h30, début de l’offensive soviétique sur le Don. Le front de la IIIe armée roumaine est rompu vers 14h. À 23h, les Roumains font prisonnier un officier soviétique qui révèle que la Ve armée blindée soviétique est composée d’une masse de 6 brigades blindées. C’est la première information sur l’existence de la masse de 800 chars.

-         19 novembre 18h50 : la VIe armée allemande signale, suite à l’interrogatoire de prisonniers : “attaque générale Sud Stalin­grad ; concerne 6e et 7e CA roumain et IVe armée blindée allemande”.

-         20 novembre 10h : début de l’attaque soviétique sur le front Sud Stalingrad.

L’examen de ce panorama (non limitatif), pour fastidieux qu’il puisse paraître, s’avère non seulement nécessaire mais indispensable pour se rendre compte de la nature et de la valeur des renseignements recueillis par les divers services allemands dans les jours qui ont précédé la bataille, de l’analyse faite et des effets produits au niveau du GA B, de l’OKH, de l’OKW (en fait, Hitler lui-même) et donc de l’état d’esprit des responsables de ces différents échelons. Hitler lui-même s’était forgé, dès fin 1941, son opinion (“le Russe est fini”) et se refuse à croire qu’il peut y avoir des armées de réserve et encore moins des grandes forma­tions blindées. Les attaques des Russes en septembre et octobre sur le “verrou Nord” entre Don et Volga, repoussées après de très durs combats, ont conforté cette opinion. Rien ni personne ne peut faire changer d’avis le Führer, et ce jusqu’à une quinzaine de jours avant la catastrophe. À cet échelon, le renseignement n’a servi à rien car il n’a été, tout simplement, pas pris en consi­dération. Au niveau de l’OKH, les renseignements fournis par le FHO7 (organisme qui n’a pris le contrôle de l’Abwehr que depuis quelques mois) apparaissent comme sujets à caution : persister à affirmer, malgré des indices certains, jusqu’au dixième jour précédant l’offensive soviétique sur le Don, que celle-ci se produira dans le secteur central du front, “la masse des réserves se trouvant dans cette région”, apparaît à la lumière des événe­ments et des documents connus à ce jour comme relevant de l’inintelligible. Néanmoins, il convient, en raison des consé­quences capitales pour le déroulement des opérations futures, de se pencher quelques instants sur les affirmations du FHO (“errare humanum est, perseverare diabolicum”) quant à l’empla­cement et à l’axe d’intervention de cette “masse de réserve” que ce service estime devant intéresser le front Centre : l’hypothèse est-elle inexacte ou exacte ? Dans le premier cas, elle apparaît comme une magistrale opération de désinformation des services soviétiques. Les Soviétiques la rendent crédible par le déclen­chement, le 10 décembre 1942, d’une offensive dans la région du front Centre-saillant de Rjev, qui tourne court. S’il s’agit d’une opération de désinformation, elle s’inscrit parfaitement dans le cadre de la stratégie d’ensemble de l’opération Uranus (destruc­tion des armées ennemies dans la zone de Stalingrad). Si l’hypothèse est exacte, l’opération principale doit effectivement se produire dans le secteur Centre du front, précédée probablement par des opérations secondaires de part et d’autre de Stalingrad destinées à dégager la ville et à se rétablir sur des positions (défensives ou offensives) favorables. C’est dans ce contexte que peut être envisagée la supposition faite par certains historiens : développement extrêmement favorable de cette opération secondaire qui conduit le haut-commandement soviétique à modifier son plan initial et à reporter l’effort princi­pal sur le front Sud. À l’appui de cette supposition, l’introduction à “marches forcées” de la IIe armée de la Garde (général Malinovsky)8, le 19 décembre 1942 dans le dispositif défensif soviétique au Sud, dans la steppe des Kalmoucks, afin de faire face à l’offensive du maréchal Manstein destinée à libérer, en venant du Sud, la VIe armée allemande à Stalingrad, et arrivée de la Ve armée d’assaut (général Popov) pour la contre-offensive sur le même front le 24 décembre. De même, début janvier 1943, la IIIe armée blindée (général Rybalco) est introduite dans le secteur du Don supérieur en vue de l’offensive contre la IIe armée hongroise. Dans les trois cas, la littérature soviétique précise bien que ces armées sont “prélevées sur les réserves de la Stavka”. Doit-on conclure que leur intervention n’est pas prévue dans ces secteurs dans le plan initial et qu’elle s’impose, en raison du déroulement favorable “inattendu” des opérations ?

Seule l’ouverture des archives soviétiques permettra de vérifier, ou d’infirmer, le bien-fondé des hypothèses émises à l’époque par le FHO. Sun Zi a dit : “Les opérations secrètes sont essentielles dans la guerre ; c’est sur elles que l’armée se repose pour effectuer chacun de ses mouvements. S’il y a carence dans les opérations secrètes alors… les mouvements de l’armée ont de sérieuses chances d’être erronés”.

Le commandement du Groupe d’armées B apparaît dans l’exploitation du renseignement comme “la voix de son maître”. Le renseignement, de quelque nature qu’il soit, n’a eu l’air ni de l’émouvoir, ni… de l’intéresser. Pourtant ce ne sont pas les moyens de renseignements directs (agents, prisonniers, déser­teurs, détection radio, observation aérienne, etc.) qui lui ont manqué. C’est l’analyse et surtout l’exploitation du renseigne­ment qui semble avoir fait défaut. En paraphrasant Chia Lin : s’il y a eu des yeux et des oreilles, il n’y a eu guère plus.

La réaction des différents échelons du commandement allemand semble suivre les mêmes canons :

·        Sur mandement du général Antonescu, l’ambassadeur roumain à Berlin, le général Ion Gheorgue demande à l’OKW, début novembre, de faire le point de la situation. Il s’entend répondre : “l’OKW est informé des préparatifs soviétiques en ce qui concerne la IIIe armée roumaine mais le Führer considère que c’est là une simple manœuvre de la direction soviétique pour détourner l’attention, celle-ci n’a pas l’intention de porter le coup décisif sur le Don mais probablement dans la région de Moscou. Il apparaît donc comme prématuré de mettre en mouvement les réserves allemandes de chars avant que les intentions soviétiques se soient précisées”. Et d’ajouter : “J’ai eu l’assurance que la IIIe armée ne restera pas sans aide si cela s’avère nécessaire”.

·        Au général commandant la IIIe armée roumaine qui demande quelques jours après sa prise de commandement le 18 octobre, que “les deux grandes têtes de pont du secteur de son armée soient réduites au plus tôt par des éléments de son armée avec le concours des blindés et l’aviation allemande9, le général Halder, Chef d’état-major de l’OKH, fait répondre : “Faute de moyens, cette opération ne pourra être envisagée qu’après la chute de Stalingrad”.

·        En réponse au rapport écrit que lui fait, dès sa prise de fonctions le 15 octobre, le commandant de la IIIe armée roumaine pour lui exprimer ses craintes quant aux possibilités d’exécuter sa mission dans de bonnes conditions, compte tenu du rapport forces/longueur du front qui lui a été imposé, d’absence de réserves mobiles, de l’état des approvisionnements, de l’importance des concentrations ennemies, le général von Weichs, commandant du groupe d’armées B, répond le 23 octobre : “La situation d’ensemble sur le front du groupe d’armées impose et la situation de l’adversaire faisant face à la IIIe armée roumaine permet que pour le moment on admette le risque d’une faible densité de la ligne de défense et à de faibles réserves dans le secteur de la IIIe armée”. Et pour confirmer ce point de vue, von Weichs impose à la IIIe armée le 30 octobre (18 jours avant l’offensive soviétique) d’élargir son front de 22 km supplémentaires afin de remplacer une division italienne.10

LA BATAILLE

Le but de l’offensive soviétique est : “la destruction des forces armées ennemies”. Dans sa première phase, elle a abouti à la destruction complète de quatre armées (VIe et IVe blindée allemandes et IIIe et IVe armées roumaines).

Le 19 novembre, à 5 heures 30, par une visibilité nulle en raison du brouillard, une formidable préparation d’artillerie, avec une densité de 80 tubes au kilomètre, se déclenche sur l’ensemble du front de la IIIe armée. (La journée du 19 novembre sera décrétée journée de l’artillerie soviétique). Elle dure 50 minutes. L’infanterie s’élance à l’attaque, suivie des chars d’accompagnement, mais est repoussée à plusieurs reprises après des combats acharnés. Vers 14 heures, le commandement soviétique fait intervenir la masse compacte de ses blindés. Démuni d’armes antichars, le front est rompu. Malgré l’intervention désordonnée du XLVIIIe corps blindé allemand (22e DB allemande et 1re DB roumaine), au soir l’armée est coupée en deux, séparée par une brèche de 30 km de large et de 36 km de profondeur, avec deux divisions détruites et trois en passe d’être encerclées (ce qui sera fait le lendemain). Au soir de la deuxième journée, l’armée est disloquée et au quatrième jour elle a cessé d’exister. Le scénario est identique à la IVe armée roumaine où l’offensive commence le 20 novembre.

Le premier objectif visé par les Soviétiques a été celui des grandes bases de ravitaillement (munitions, approvisionnements, essence), qui ont été parfaitement localisées au préalable. À la IIIe armée roumaine par exemple, dans les 24 heures qui ont suivi le début de l’offensive, deux des cinq grandes bases de ravitaillement étaient entre les mains des Soviétiques, ceux-ci atteignant les deux autres trois jours après. Enfin la plus importante, celle de Morozowskaïa – ville où se trouvait également le commandement de la IIIe armée - est anéantie le surlendemain du début de l’offensive par l’action d’un commando (voir interrogatoire d’un prisonnier soviétique, mi-octobre, qui signale l’existence du groupe Ostrowski). Alors que les Soviétiques sont à plus de 60 km, le feu est mis “sur ordre” (de qui ?), aux dépôts d’essence, suivis des dépôts de munitions et approvisionnements. Des groupes de soldats (partisans habillés en uniformes roumains et parlant roumain) se répandent en ville aux cris “les Russes arrivent, sauve qui peut”. C’est la panique générale, que le commandant de l’armée, resté à son poste en compagnie de quelques officiers, a toutes les peines à maîtriser, mais… les dépôts ont été transformés en un amas de cendres. Les Roumains ont découvert, dès la mi-octobre, des vieux avions vides abandonnés durant la nuit loin à l’arrière de la ligne de front. Ils n’ont jamais retrouvé les occupants qui s’étaient fondus dans le paysage.

SURPRISES STRATÉGIQUES

À l’occasion du déclenchement de cette offensive, les Soviétiques ont créé plusieurs surprises stratégiques.

Sur terre, compte tenu de l’expérience acquise en 1941, le 22 janvier 1942, le haut commandement soviétique jette les bases de la future doctrine de l’arme blindée : “Pour le succès d’une offensive rapide et en profondeur, il est nécessaire de disposer, en plus des unités blindées destinées au soutien de l’infanterie, de grandes formations blindées autonomes destinées à effectuer des opérations indépendantes”.

Cela s’est traduit, en novembre 1942, par l’apparition de corps et armées blindés (élément de rupture) et mécanisés (élément de poursuite). L’arrivée des masses de chars, ainsi que leurs conditions de mise en œuvre (commandement, conception de la manœuvre, exécution), ont constitué une surprise stratégique complète dans la bataille sur le Don. Dans la steppe des Kalmoucks, où le haut commandement allemand estimait que toute action d’envergure des unités blindées était impossible, les corps motorisés et les brigades blindées dont l’existence avait été complètement ignorée, car bénéficiant d’un camouflage parfait, sont sorties du néant. L’application de la nouvelle doctrine, aussi bien sur le plan stratégique que tactique, s’est avérée parfaite. Elle n’a pu être mise en œuvre qu’en raison d’un matériel suffisant. Le nombre et la qualité des blindés ont constitué une seconde surprise, aussi bien pour l’ensemble du haut commandement allemand que pour Hitler lui-même. Et, pourtant, si le repérage radioélectrique n’avait pas détecté ces masses de chars, certaines concentrations avaient été découvertes par les reconnaissances aériennes, auxquelles les services responsables n’ont pas (ou pas voulu) prêter attention. C’est ainsi qu’à un pilote roumain de retour de mission, qui signale l’existence d’une concentration de plus de cent chars, le commandant du groupement aérien roumain répond : “laisse tomber, les Allemands vont encore se f… de nous en prétendant qu’on a pris des chariots à cheval pour des chars”.

Dans les airs, la surprise stratégique a été double : changement complet de doctrine d’emploi de l’armée aérienne en adoptant et aménageant la doctrine allemande, et apparition d’armées et divisions aériennes et une surprise technique : apparition, en très grand nombre, d’appareils entièrement nouveaux (chasseurs LAAG 3 et LAAG 5, YAK I, avions d’assaut et en piqué (IL2-Stormovik). Surprise complète pour l’OKW-OKL et pour Goering (qui déclarait le 4 octobre 1942 : “la victoire finale est dans nos mains”) et pour l’ensemble de la Luftwaffe. Ce fait, joint au retrait début novembre, de nombreuses formations aériennes allemandes, a permis aux Soviétiques d’acquérir avant le 19 novembre la supériorité aérienne.

Le non-repérage de ces événements constitue un échec total pour l’ensemble des services de renseignements terrestres ou aériens.

CONCLUSIONS

Dès le début de la campagne à l’Est, et en particulier lors de la bataille de Stalingrad, les organes de conduite et le haut commandement allemand ont été privés, par suite de rivalités, de luttes de personnes… de l’assistance de sources de renseignements efficaces et donc de données fiables. Dans ces conditions, et la personnalité d’Hitler aidant, la direction de la conduite de la guerre allemande a souvent été amenée à prendre “ses désirs pour des certitudes” et ce dès avant la fin de 1941.

L’Abwehr, pour des raisons diverses, n’a pas pu ou su mettre sur pied avant le début des hostilités à l’Est une organisation du renseignement correspondant à celle qu’il avait édifiée à l’Ouest. De ce fait, elle est aisément déstabilisée par ses rivales, sans aucun bénéfice pour le renseignement. Quand, au deuxième trimestre 1942, le Fremde Heere Ost (FHO) recueille les dépouilles de l’Abwehr, les opérations de la campagne 1942 ont déjà commencé, et aboutiront six mois plus tard à la bataille de Stalingrad. C’était là une durée insuffisante pour créer un service de renseignements homogène et efficace, d’où des déficiences notables dans la collecte des renseignements dans la zone du front, pour ne pas parler de celle sur les arrières de l’ennemi, et, partant, d’erreurs d’analyse et d’interprétation d’importance majeure (priorité donnée, jusqu’à la veille de l’offensive soviétique sur le “front Sud” à l’hypothèse de l’offensive “front Centre”.)

Ce n’est pas le FHO, ses réseaux ou ses services d’analyse, qui, début novembre, livrent l’ordre de bataille soviétique quasi-complet sur le Don et à Stalingrad, ordre de bataille qui dévoile, de façon irréfutable, en raison de l’importance de la concentration de forces opérée, l’intention de l’adversaire de procéder à des opérations offensives d’envergure. Ces données capitales sont livrées par les réseaux d’écoute et de repérage radioélectriques des unités spécialisées de l’armée de terre. Certaines, comme la multiplication des points de passage sur le Don, le trafic nocturne intense (tous feux allumés) etc., ont déjà été mises en lumière par l’observation aérienne.

Mais aucun des services de renseignements concernés (FHO, services roumains, écoutes et repérages radioélectriques) n’est parvenu à préciser : la date exacte de l’offensive, le but recherché par l’ennemi et son ou ses axes d’efforts, les moyens mis en œuvre pour atteindre ces buts. Le FHO (de même que les services roumains dès le 30 septembre) envisage le 7 novembre 1942 l’éventualité d’un unique axe d’effort avec origine les têtes de pont sur Don (IIIe armée roumaine) et axe d’exploitation Sud (Rostov). Certes, l’hypothèse d’une double action Nord et Sud ayant pour but l’encerclement de la VIe armée est soulevée (mi-octobre) par le commandement de celle-ci, mais ne reçoit pas l’attention qu’elle méritait à l’OKW, celui-ci étant, comme son chef suprême, convaincu depuis longtemps que “le Russe est fini”. Ce n’est qu’une fois la catastrophe consommée que la sombre réalité lui est apparue. À ce moment, il ne semble pas qu’il ait été conduit à procéder à une analyse de la situation pour en comprendre les causes profondes, mais il a recherché un bouc émissaire imaginaire : armées alliées, généraux allemands (commandant le 48e CA blindé), général Hiver, hordes sauvages, etc.

Le renseignement roumain, très efficace avant la guerre dans les secteurs qui lui avaient été assignés (Hongrie, URSS), a été décapité en septembre 1940 par le “nouvel homme fort” du moment, le général Antonescu. L’arrestation et le massacre de son créateur et dirigeant, le colonel Moruzov, a gravement affecté l’efficacité des services roumains dans les campagnes futures. À Stalingrad en 1942, leur apport aurait été utilisable : leurs analyses étaient, en général, pertinentes et leurs prévisions correctes et confirmées par les faits (même si elles n’ont pu préciser ni la date exacte ni les axes d’effort). En pratique, le groupe armées B n’a accordé au renseignement roumain qu’une crédibilité réduite et le FHO n’en a pas fait beaucoup de cas.

Pour leur part, les Soviétiques, qui ont laissé sur leurs arrières un réseau parfaitement structuré et outillé, vont avoir ainsi, durant toute la durée des opérations, une image très précise du potentiel adverse et de son articulation.

Ils ont su par ailleurs préserver un secret absolu sur :

-  leurs capacités de production (quelque peu dévoilé grâce aux transfuges et aux prisonniers)

-  la doctrine d’emploi et les moyens de sa mise en œuvre (rien n’a filtré)

-  la concentration des moyens sur la ligne de front (camouflage parfait à tous points de vue).

Dans la bataille de Stalingrad, bataille d’usure mais aussi et surtout de mouvement, les possibilités offertes par le rensei­gnement ont été exploitées à fond par les Soviétiques alors que, du côté allemand, des défaillances graves se sont révélées. Ces défaillances, non seulement ont contribué considérablement au dénouement connu de la bataille de Stalingrad, mais, en outre, ont eu une influence prépondérante par la suite sur l’issue de la guerre.

BIBLIOGRAPHIE

En allemand

-       Büchheit Gert, Der Deutsche Geheimdienst, Munich, 1966.

-       Gisevius Hans, Bis zum bitteren Ende, Hambourg, 1947.

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Notes:

 

       Les principaux responsables des services tchèques, accompagnés des archives, ont été évacués par les Anglais par la voie des airs en Angleterre la veille de l’occupation totale du pays par les Allemands en mars 1938 ; quant aux archives polonaises, après avoir transité par la Roumanie en septembre 1939, elles rejoignent, par voie maritime, la France puis l’Angleterre.

       L’ultimatum donne quatre jours aux Roumains pour évacuer armée, administration et population civile. Contrairement aux accords, les grandes villes sont occupées le premier jour et le deuxième les Russes prennent le contrôle de tous les ponts sur la rivière Prouth, nouvelle ligne de démar­cation, surveillant tous les mouvements des troupes roumaines en retraite. Ces troupes ont reçu des ordres formels de ne pas faire usage de leurs armes, bien qu’elles soient soumises aux attaques des membres de la 5e colonne encadrant certaines minorités armées. L’évacuation au final s’est faite d’une façon catastrophique.

       En septembre 1941, les Soviétiques occupent les pays Baltes : Estonie, Lettonie, Lituanie. En octobre, suite au refus de l’ultimatum soviétique, c’est la guerre avec la Finlande.

       Cet ultimatum et ce diktat sont à l’origine des campagnes menées en 1941 à l’Est et en 1944 à l’Ouest.

       Le 17 septembre, le général roumain Sanatescu, commandant du 4e corps d’armée arrivant à Stalino (600 km du front) note avoir vu, sur les permissions des soldats allemands partant en congé pour un mois, la mention : “En cas d’armistice ne pas retourner en Russie ; se présenter au centre mobilisateur le plus proche qui fixera la nouvelle destination”.

       Le front devait être poussé le plus à l’Est vers le cours inférieur de la Volga, avec prise possible d’Astrakhan sur la mer Caspienne.

       Le FHO sous la conduite du colonel - futur général - Gehlen, en charge du renseignement militaire à l’Est, survivra à la guerre. Grâce à ses archives et à ses réseaux, il sera repris par les Américains dès 1945, sous l’appel­lation d’Organisation Gehlen et sera transféré officiellement en 1956 aux autorités fédérales allemandes, en prenant la dénomination “Bundesna­chrichtendienst” (BND) qu’il a conservée jusqu’à ce jour.

       Dans l’ouvrage L’URSS dans la seconde guerre mondiale (1942), le général Biruseov, chef d’état-major de la 2e armée de la Garde, décrit la marche forcée et l’entrée en ligne de cette grande unité : “Le 19 décembre, les unités soviétique de la IIe armée de la Garde s’approchèrent de la Mychkova. Ses hommes avaient accompli une marche forcée en dépit des mauvaises conditions météorologiques. Malgré le gel et la tempête de neige, ils avaient été contraints de marquer les haltes hors des villages réservés aux blessés. Ils avaient couvert, dans ces conditions, 200 à 300 km, par étapes journalières de 40 à 50 km. Les soldats de la Garde, le long des routes enneigées, fouettés par un vent mordant, progressaient à marches forcées vers leurs nouvelles positions. L’infanterie fut rejointe par les blindés. Quand les tracteurs d’artillerie, gênés par la neige, ne pouvaient plus avancer, les épaules des soldats sauvaient la situation… Le climat terrible causait bien des souffrances : la nuit, on tremblait de froid et, le jour, le soleil faisait fondre la neige. Bien qu’équipés de façon à pouvoir opérer par les plus mauvais temps, les soldats de l’Armée rouge se trouvèrent dans une situation difficile. Le jour, leurs bottes de feutre s’imbibaient d’eau et se gonflaient tandis que, la nuit, elles devenaient dures comme fer et ne réchauffaient pas. Beaucoup eurent les pieds gelés. En dépit de ces conditions, le rythme du déplacement vers le front ne ralentissait pas. Dès que les troupes atteignirent la ligne de feu, elles entamèrent le combat sans même s’accorder une heure de repos”. Ainsi, les unités de l’armée ont été mises en marche aux alentours du 10 décembre alors que l’encerclement de la VIe armée était un fait accompli depuis 15 jours.

       La réalisation de cette opération aurait permis non seulement d’établir la défense sur les rives du Don mais également de raccourcir le front de l’armée de 25 km.

10 Il convient de se rappeler que ce même 23 octobre, von Weichs a reçu l’ordre de l’OKW : “Le Führer pense que l’armée soviétique n’est pas en ce moment capable d’entreprendre une grande offensive à buts lointains”. Il y a lieu de tenir compte de ces faits dans toutes les appréciations sur les intentions de l’ennemi.

 

 

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