LES ENSEIGNEMENTS DE LA GUERRE DU GOLFE POUR LES OPERATIONS AERONAVALES

Jean BÉTERMIER

 

Il est permis de penser que le conflit du Golfe constitue la plus gigantesque opération de projection de puissance conduite depuis la fin du deuxième conflit mondial. Comme toutes les propositions de ce type, celle-ci pourrait bien sûr être discutée et se voir opposer les précédents de Corée et du Vietnam qui ont entraîné, dans des circonstances différentes, des déploiements de forces d’ampleur comparable.

Depuis lors, les conditions opérationnelles ont été profondément transformées par l’utilisation militaire de l’espace, le développement des avions gros porteurs à long rayon d’action, la généralisation du ravitaillement en vol des avions de combat, la propulsion nucléaire des porte-avions, l’apparition d’armes de haute précision et le raffinement de la guerre électronique.

Les protagonistes de ce conflit lointain étaient pour la plupart équipés des armements les plus modernes, conçus et développés dans la perspective d’un affrontement en Europe entre l’Est et l’Ouest.

Chaque conflit est une épreuve de vérité pour les hommes, mais aussi pour les doctrines et pour les armes. Quels enseignements pouvons-nous tirer de celui-ci pour les opérations maritimes ? Nous nous proposons de rappeler tout d’abord les principales caractéristiques du théâtre d’opérations irakien d’un point de vue maritime, avant d’examiner non seulement les missions accomplies par les marines de la coalition, mais également certaines actions aéroterrestres dans la mesure où les armes et les tactiques mises en œuvre paraissent susceptibles de concerner un jour les engagements aéronavals.

Le théâtre des opérations est essentiellement aéroterrestre même si l’Irak possède une petite façade maritime et contrôlait après l’invasion du 2 août 1990 les côtes du Koweit, ainsi que quelques îles et plate-formes pétrolières dans le nord du golfe arabo-persique. Ce dernier est une mer étroite, longue de plus de 500 nautiques, où la navigation est difficile. Les fonds sont faibles et peuvent être facilement minés ; les courants qui portent le plus souvent au sud charrient alors des mines dérivantes, mouillées à cette fin ou arrachées aux champs de mines. L’accès du Golfe peut être facilement contrôlé à la hauteur du détroit d’Ormuz. A l’intérieur du Golfe, les forces navales ne disposent pas de recul et la détection des raids aériens est perturbée par la proximité de la terre. Cette mer est jugée peu propice aux opérations de porte-avions.

Mais la mer d’Oman qui se prête mieux à ce type d’action, est à plus de 900 nautiques du centre de l’Irak, ce qui pénalise fortement l’aviation embarquée lorsqu’il lui est demandé de prononcer des attaques renouvelées. C’est la raison pour laquelle l’US Navy fera rentrer deux, puis quatre porte-avions dans le Golfe. Ceux-ci seront alors plus proches des objectifs que ne le sont la plupart des bases d’Arabie saoudite.

L’Irak peut également être menacé depuis la mer Rouge ou la Méditerranée, les traits généraux évoqués ci-dessus pour le Golfe s’appliquant à la mer Rouge. La distance moyenne vers l’Est de l’Irak est alors de l’ordre de 350 nautiques.

Depuis la guerre avec l’Iran, l’Irak utilise principalement, pour ses approvisionnement maritimes, le port jordanien d’Akaba sur la mer Rouge. Les marchandises sont ensuite acheminées vers l’Irak par voie routière. Notons que la Jordanie, dont la population est très proche de celle de l’Irak, est également vulnérable aux pressions militaires et économiques de son puissant voisin. L’entrée du golfe d’Akaba se prête bien à un contrôle, d’autant plus que des préavis peuvent être obtenu, au nord de la mer Rouge à la sortie du canal de Suez, et au sud au détroit de Bab el-Mandeb à proximité de Djibouti.

Les opérations des porte-avions sont incomparablement plus faciles en Méditerranée, mais il faut alors survoler la Turquie ou la Syrie, membres de la coalition. Mieux vaut en effet éviter, pour des raisons politiques, de survoler Israël qu’il importe de maintenir en dehors du conflit, et la Jordanie. Les distances à franchir par l’aviation embarquée vers l’Est de l’Irak sont dans ces conditions de l’ordre de 300 nautiques.

Les forces navales irakiennes étaient réduites en volume et en expérience opérationnelle : cinq frégates, six corvettes et une cinquantaine de petits bâtiments, bénéficiant du soutien dans le nord du Golfe de batteries côtières équipées du missile anti-navire Silkworm. L’Irak était cependant en mesure de mouiller des mines et de conduire par surprise des attaques de vedettes lance-missiles, ou des opérations de terrorisme naval dans le Golfe, mais aussi en mer Rouge en s’appuyant sur des pays ou des réseaux qui lui étaient favorables. Lors de la guerre Iran-Irak, les Pasdarans iraniens avaient conduit avec beaucoup d’efficacité des actions de ce type contre le trafic marchand international dans le Golfe. Si les capacités navales de l’Irak apparaissaient limitées, il n’en allait pas de même pour son aviation. En effet, ses avions Mirage F1 équipés du missile anti-navire Exocet AM 39 s’étaient montrés très redoutables lors du blocus pétrolier de l’Iran. Ayant acquis la maîtrise du ravitaillement en vol, ils avaient étendu leur action jusqu’au détroit d’Ormuz en bénéficiant alors, il est vrai, de la sympathie de l’Arabie saoudite et des Emirats. Soulignons l’absence de menace sous-marine ; l’Irak n’en aurait guère eu l’emploi dans le Golfe ou en mer Rouge, mais des sous-marins judicieusement déployés en Méditerranée ou dans l’océan Indien auraient pu gêner considérablement le renforcement de l’Arabie saoudite.

Nous retiendrons, de ce rapide appel, que si l’Irak peut être menacé depuis trois mers, en omettant volontairement la mer Noire, la géographie n’est pas très favorable aux opérations aéronavales offensives, mais qu’elle se prête bien à l’application d’un blocus maritime. Les principales menaces à redouter de la part de l’Irak dans le domaine maritime résidaient dans son aviation d’assaut, le minage et le terrorisme naval. Les vulnérabilités des coalisés se situaient dans l’important flux logistique de soutien de l’opération “Bouclier du désert” et dans l’approvisionnement en pétrole des économies occidentales.

 

LA PARTICIPATION DES FORCES MARITIMES AU CONFLIT

Les appellations choisies pour désigner les deux grandes opérations du conflit sont révélatrices des intentions des coalisés. L’opération “Bouclier du désert” et les actions encadrantes de certains pays, comme la France, visaient à protéger les puits de pétrole d’Arabie saoudite et des Emirats arabes, dont la possession eût assuré à l’Irak le contrôle de près de la moitié des réserves pétrolières mondiales. Il convenait aussi de signifier sans tarder à ce pays l’opposition de la communauté internationale à l’invasion d’un pays souverain et de mettre en place un dispositif militaire capable de soutenir l’action diplomatique. Celle-ci n’ayant pu obtenir le retrait des forces irakiennes, les coalisés lancèrent l’opération “Tempête du désert” afin de restaurer l’indépendance du Koweit.

La composition des forces navales de la coalition évolua tout au long du conflit, avec une montée en puissance très nette au début de l’année 1991. 19 marines participèrent aux opérations, mais le gros de l’effort fut fourni par l’US Navy qui engagea une centaine de bâtiments, dont 6 groupes de porte-avions, 7 grands porte-hélicoptères et 2 groupes de combat articulés autour de bâtiments de ligne armés de missiles de croisière, ainsi qu’une trentaine de bâtiments amphibies. Les pays de l’Union de l’Europe Occidentale (U.E.O.) alignèrent une cinquantaine d’unités, dont en moyenne, une quinzaine de navires de guerre français. Canadiens et Australiens furent également présents. Les marines assurèrent les tâches suivantes que nous nous proposons d’évoquer rapidement dans un ordre proche de l’ordre chronologique, même si les périodes de recouvrements furent nombreuses:

- une action d’interdiction et de protection de l’Arabie saoudite, en particulier pendant la phase initiale du déploiement des forces aéroterrestres ;

- une action de contrainte avec l’application des décisions du Conseil de sécurité de l’ONU concernant l’embargo naval ;

- le déploiement par voie maritime des moyens lourds de la coalition ;

- la participation à la conquête de la maîtrise de l’air, aux attaques des arrières dans la profondeur du territoire irakien, et le soutien de l’offensive aéroterrestre sur le Koweit ;

- la conquête de la maîtrise de la mer et la lutte contre les mines.

 

La protection de l’Arabie saoudite

Les coalisés furent surpris par l’invasion du Koweit, même si les concentrations irakiennes de blindés et d’artillerie n'étaient pas passées inaperçues. Le volume de forces engagées par l’Irak, très supérieur à ce qui était nécessaire à la conquête du Koweit, fit craindre aux coalisés une exploitation vers le sud en direction des puits de pétrole d’Arabie saoudite. Il importait donc d’interdire sans tarder à l’envahisseur la poursuite de son action. Dès le 2 août, l’aéronavale américaine était en mesure de lancer des raids à grande distance : le 8 août les porte-avions Independence et Eisenhower étaient suffisamment rapprochés pour pouvoir lancer, le cas échéant, des raids massifs.

Le 23 août, ce dispositif initial était renforcé par deux autres porte-avions, le Saratoga et le Kennedy, et un bâtiment de ligne lance-missiles, le Wisconsin. Plus modestement, notre marine était présente sur zone dès le début de la crise, avec deux bâtiments, et faisait appareiller sous bonne escorte le porte-avions Clemenceau, le 9 août, avec un régiment d’hélicoptères de combat de l’aviation légère de l’armée de Terre, unité dotée d’une forte capacité anti-chars et capable de participer à une opération d’évacuation de nos ressortissants.

Cette présence maritime, dès les premiers jours de la crise, présentait d’autant plus d’importance que l’autorisation de déployer des forces aéroterrestres sur le sol de l’Arabie saoudite n’était pas acquise. Le précédent de la guerre entre l’Iran et l’Irak avait en effet montré les réticences, au demeurant compréhensibles, du royaume saoudien et des émirats à accueillir des unités navales ou aériennes occidentales, même si celles-ci contribuaient à leur sécurité. La décision du roi Fahd allait permettre, à partir du 7 août, la constitution d’un puissant dispositif aéroterrestre chargé de protéger l’Arabie saoudite et les Emirats, de faire pression sur l’Irak et, ultérieurement de libérer le Koweit.

Les premières semaines du déploiement initial seront pour les coalisés une période dangereuse. L’Irak pouvait prendre argument de la protection du “sol sacré” de l’Arabie saoudite pour reprendre l’initiative politique et militaire et infliger de lourdes pertes aux alliés. Les avions de combat et de transport, entassés sur quelques aérodromes, étaient particulièrement exposés aux coups de l’aviation irakienne et des missiles balistiques. Seules les forces aéronavales étaient alors invulnérables en raison de leur mobilité. La prise en compte par les marines de l’U.E.O des mesures navales destinées à appliquer l’embargo allait permettre à l’US Navy de conserver sa liberté d’action et de couvrir le déploiement aéroterrestre. Ce n’est qu’au terme de quatre ou cinq semaines que les alliés disposèrent en liaison avec les forces saoudiennes, des moyens suffisants pour priver l’Irak de tout espoir de victoire.

 

L’embargo naval

Après avoir exigé, dès le 2 août, le retrait immédiat des forces irakiennes du Koweit, le Conseil de Sécurité adopte le 6 août, par la résolution 661, les premières mesures de contrainte à l’encontre de l’Irak, en lui infligeant des sanctions économiques et en cherchant indirectement à affaiblir son potentiel militaire. Après la fermeture des oléoducs, la voie maritime représente l’artère principale de l’économie irakienne. Les mesures d’embargo naval parurent vite insuffisantes en l’absence de contrainte, elles furent complétées ; le 26 août, par la résolution 665 autorisant l’emploi de la force. Comme on l’a vu plus haut, la géographie se prête bien à cette opération, il suffit en effet de surveiller Suez et les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb pour connaître l'essentiel du trafic. Des patrouilles à l’intérieur du golfe Persique et en mer Rouge restent cependant nécessaires pour éviter que des bâtiments ne changent leur destination ou pour interdire des petits transports locaux qui s’apparentent à la contrebande. En dépit de ces facilités, l’embargo naval imposa, et impose encore, des efforts importants aux marines occidentales, en particulier européennes. Ces dernières coordonnèrent efficacement leurs actions au sein de l’U.E.O sous la présidence de la France : organisation des patrouilles, partage des permanences sur zone et soutien logistique. Quelques chiffres donnent une idée de l’ampleur de cette tâche : à la date du 31 août 1991, les unités chargées de contrôler l’embargo ont reconnu près de 35 000 bâtiments, procédé à plus de 2 000 visites de cargaison et dérouté 120 de ces navires. Elles ont eu recours à une quinzaine de reprises à des tirs de semonce. La part prise par les marines des pays de l’U.E.O est significative, elle représente 70 % des reconnaissances, dont 25 % par notre marine.

Il est, aujourd’hui encore, difficile de mesurer l’efficacité de l’embargo. Dans quelle mesure a-t-il contribué à affaiblir les capacités militaires de l’Irak en privant ce pays de ressources et en limitant très fortement ses approvisionnements ? Seules les autorités irakiennes pourraient répondre à cette question. Il est rapidement apparu qu’il était impossible d’obtenir par cette seule contrainte l’évacuation du Koweit dans des délais politiquement acceptables pour les coalisés et compatibles avec la survie de ce petit Etat. On pouvait en effet craindre que l’Irak ne procédât à des échanges de population et à un referendum lui assurant une légitimisation de façade de l’annexion du Koweit. Il est cependant indéniable que l’embargo a joué un rôle politique très positif dans la conduite initiale de la crise. Notons qu’à ce jour, 18 octobre 1991, l’embargo reste le seul moyen de contrainte militaire en vigueur pour obtenir de l’Irak qu’il tienne ses engagements concernant la destruction de ses missiles balistiques, de ses armements chimiques et le démantèlement de ses installations nucléaires militaires.

Le transport maritime est probablement l’acteur le plus méconnu de cette guerre, alors qu’il a fortement contribué à la victoire des coalisés. Si la majeure partie du personnel a été transportée par avions, la plus grande partie du matériel a transité par voie maritime. Les Etats-Unis, qui ont fourni l’effort militaire principal, ont acheminé pendant les 7 premiers mois de la crise 6 millions de tonnes de matériel, de munitions, de ravitaillement et de produits pétroliers. Comme pendant la guerre du Vietnam, plus de 90 % de ce flux logistique ont été acheminés par mer. On relève, entre autres, le transport de 3 500 chars lourds, de 2 200 véhicules blindés, de 1 000 hélicoptères… Le dernier jour du conflit, le commandement du transport maritime américain contrôlait plus de 330 navires, dont 77 “charters” étrangers.

L’organisation du transport maritime (Maritime Sea Lift Command, MSC) mérite de retenir l’attention. En effet, sa réussite repose sur un travail de longue haleine, la marine américaine lui a consacré au cours des dix dernières années plus de 7 milliards de dollars de crédits d’investissement. Elle dispose ainsi de trois composantes principales suivantes auxquelles il a été largement fait appel pendant le conflit du Golfe :

- une force prépositionnée (Alfloat Prepositioning Force), composée d’une vingtaine de bâtiments de transport et de 4 pétroliers, sur lesquels sont stockés les équipements de trois brigades de 16 500 hommes du Marine Corps, ainsi que les dotations pour 30 jours de combat. La plupart des bâtiments sont prépositionnés en permanence dans l’ilôt de Diego-Garcia dans l’océan Indien. Le personnel normalement stationné aux Etats-Unis rallie par avion la zone de déploiement initial. C’est la complémentarité des transports aériens et maritimes qui donne à ce mode de déploiement sa pleine efficacité. Notons qu’il serait actuellement envisagé de l’étendre à certaines unités de l’armée de terre américaine.

- les transports rapides (Fast Sealift Ship F.S.S.) disposent de 8 grands navires mixtes Roll on-Roll off et porte-containers naviguant à 30 nœuds.

- la force de réserve (Ready Reserve Force) est constituée d’une centaine de bâtiments, dont la marine américaine a fait l’acquisition au meilleur coût en profitant de la surcapacité des flottes marchandes. Les bâtiments sont normalement gardiennés et peuvent être rendus disponibles dans des délais d’une à trois semaines. La moitié d’entre eux a participé aux opérations de transport.

Ces moyens militaires ont été renforcés par de nombreux navires “charters” américains ou étrangers, mais il n’a pas été jugé nécessaire de faire appel aux “capacités réservées” qui imposent aux compagnies de transport subventionnées par le gouvernement américain de mettre, sur demande du ministère de la défense, la moitié de leurs unités à sa disposition.

A une échelle plus modeste, la France a également eu recours au transport maritime pour l’acheminement des chars, des véhicules et d’une partie des hélicoptères de la division Daguet : 55 rotations de navires marchands français ou européens et 7 rotations de bâtiments de transport opérationnel de la marine nationale (TCD) ont acheminé 80 000 tonnes de matériel et 8 550 passagers entre Toulon et Yambu. Le recours aux mesures définies pour la constitution de la Flotte auxiliaire occasionnelle (F.A.O.), avec des navires marchands, a donné toute satisfaction. Notons cependant la difficulté de bâtir un plan de transport cohérent avec des unités naviguant à des vitesses très différentes.

On peut retenir de ce rapide examen que le transport maritime reste indispensable à toute opération de projection de puissance à grande distance. Les matériels terrestres sont de plus en plus lourds et surtout plus encombrants. Les capacités de transport s’expriment désormais au moins autant en “superficie” qu’en “tonnage”. Il faut cependant être bien conscient que cette opération très remarquable a bénéficié de conditions particulièrement favorables : absence de toute menace sous-marine, passivité de l’adversaire et disposition en Arabie saoudite de grands ports modernes, ainsi que de stocks pétroliers importants mis à la disposition des forces des coalisés.

 

L’opération “Tempête du désert”

Le 15 janvier 1991, à l’expiration des délais fixés par la résolution 678 du 29 novembre du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le recours à la force est devenu inévitable. Cette guerre annoncée commence dans la nuit du 16 au 17 janvier par une surprise tactique totale. Celle-ci repose sur la combinaison judicieuse de moyens furtifs et d’actions de guerre électronique. Tandis que les bâtiments des marines de l’UEO poursuivent les opérations de blocus et de sûreté et contribuent, en particulier la Royal Navy, à la protection des forces aéronavales américaines, ces dernières participent à l’offensive aérienne contre les installations de commandement, les moyens stratégiques et les forces aériennes de l’Irak. L’action de l’aviation embarquée des 6 porte-avions est renforcée par des tirs de missiles de croisière par les bâtiments de surface et les sous-marins. Au terme de la première semaine de combats, l’offensive aérienne sera également dirigée contre les forces irakiennes au Koweit, afin de les isoler et de préparer les opérations terrestres. Plus de 500 avions de combat embarqués de la marine américaine et du Marine Corps participent à ces opérations aériennes et effectuent plus du quart des missions aériennes de la coalition.

Les missiles de croisière Tomahawk embarqués sur de nombreux bâtiments de surface et les sous-marins nucléaires d’attaque de l’US Navy sont utilisés pour la première fois au combat. Ils sont relativement lents et leur capacité de pénétration des défenses anti-aériennes repose sur leur furtivité. Près de 300 missiles, dont une quinzaine par des sous-marins en plongée, sont tirés depuis la Méditerranée, la mer Rouge et le Golfe arabo-persique contre des objectifs fortement défendus. Les tirs de ces missiles sont coordonnés avec l’offensive aérienne des avions furtifs F.117. Ils interviennent le plus souvent de jour, les F.117 de nuit lorsqu’ils ne peuvent plus être attaqués à vue par des chasseurs irakiens en alerte en vol.

Par ailleurs, l’artillerie des bâtiments de ligne Wisconsin et Missouri contribuera fortement à la démoralisation des forces irakiennes qui défendent les rivages du Koweit. Après la conquête de la maîtrise de la mer et une première opération de déminage, la puissante force amphibie composée de 31 unités et transportant 18 000 combattants d’élite du Marine Corps est déployée devant ces rivages où elle fixe une dizaine de divisions irakiennes et, par ses manœuvres, trompe l’adversaire sur les intentions des coalisés. Elle facilite ainsi indirectement le débordement par l’ouest et l’enfoncement du centre du dispositif irakien. Le succès de la manœuvre terrestre devait rendre inutile le débarquement de vive force au milieu des champs de mines.

Notons enfin la première mise en œuvre opérationnelle par la marine américaine de nouvelles armes comme le missile d’attaque au sol Stand off Land Attack Missile (SLAM) dérivé du missile anti-navire Harpoon, et surtout de drônes. Ces petits engins sans pilote avaient été utilisés avec le plus grand succès par l’aviation israélienne contre les forces syriennes en 1982. Les bâtiments de ligne ont lancé des drônes d’observation récupérables pour le réglage de leurs tirs contre la terre. L’aviation embarquée disposait pour sa part de leurres planants dans le dessein d’inciter les défenses sol-air adverses à se démasquer et à se désigner aux coups des missiles anti-radar.

 

La conduite de la maîtrise de la mer et la lutte contre les mines

Les unités de la marine irakienne sont soumises dans leurs mouillages à des attaques aériennes. Celles qui tentent de prendre la mer pour mouiller des mines sont détruites. Le 30 janvier, une vingtaine d'unités tentent de gagner l’Iran , une seule y parviendra, fortement endommagée. La part prise dans ces combats par les hélicoptères Lynx de la Royal Navy armés du missile Sea Skua mérite d’être soulignée.

Il reste à déminer une zone de manœuvre pour la force amphibie : chasseurs de mines britanniques et américains, ainsi que les hélicopères américains de dragage, vont s’y employer en détruisant plusieurs centaines de mines.

Les mines vont offrir à l’Irak un de ses seuls succès militaires, avec les dommages infligés au croiseur Princeton et au bâtiment de débarquement Tripoli. L’Irak a, en effet, procédé au mouillage d’environ 1 200 mines, en combinant les mines de fond destinées à détruire les bâtiments de combat et les mines à orin pour gêner l’intervention des chasseurs de mines. Ces mines, auxquelles il conviendrait d’ajouter celles qui n’ont pas été relevées à la fin de la guerre Irak-Iran, poseront des problèmes durables aux coalisés. Elles ont, comme on l’a vu, gêné l’action du groupe amphibie et imposé au-delà de la fin du conflit, jusqu’à l’été, de laborieuses et dangereuses opérations de déminage. Les marines européennes ont coordonné au sein de l’U.E.O l’action d’une vingtaine de chasseurs de mines et de leur sept bâtiments de soutien.

L’Allemagne, qui avait estimé ne pas pouvoir participer aux opérations en raison des limites que lui impose sa constitution, a dépêché 5 chasseurs de mines et deux bâtiments de soutien pour cette dernière phase. Le Japon l’a rejointe avec 6 bâtiments.

A la date du 31 août 1991, 1 281 mines ont été neutralisées, dont 898 par les marines de l’U.E.O, y compris 216 par la marine française. Les chasseurs “tripartites”, développés en commun par la Belgique, les Pays-Bas et la France, ont une fois encore fait la preuve de leurs qualités opérationnelles avec la neutralisation de 529 mines sur 1 281, des mines de fond pour la plupart.

Des mesures avaient été prises par ailleurs, dès le début de la crise, pour assurer la sécurité du flux logistique en Méditerranée, dans le canal de Suez et ses approches. La France a ainsi maintenu pendant de longs mois une force de guerre des mines en Egypte.

 

QUELS ENSEIGNEMENTS TIRER DE CE CONFLIT ?

Nous venons d’évoquer la participation des forces maritimes
au conflit du Golfe, non pour tenter d’en écrire l’histoire, mais pour mettre en évidence leurs principales actions afin d’en dégager quelques enseignements. Il nous faut aussi prendre en compte les tactiques ou les techniques qui ont fait leur apparition dans les engagements aéro-terrestres et qui paraissent de nature à affecter les opérations maritimes, comme l’exploitation du renseignement, la furtivité des avions, la généralisation de la guerre électronique.

Tous les conflits paraissent après coup avoir pour seule finalité les leçons que l’on prétend en tirer. Celles-ci enferment le plus souvent le vainqueur dans ses certitudes et lui préparent des réveils douloureux. Les nouvelles armes en service à l’ouest ont fait merveille contre les systèmes développés en majeure partie par l’URSS. Il importe cependant de faire preuve de la plus grand circonspection et de la vertu de prudence, car ce conflit est atypique sous bien des aspects. Après l’invasion du Koweit, dont le déroulement a été jugé impressionnant et brillant par ceux qui l’ont observé à partir des informations recueillies par les satellites, l’Irak a fait preuve de la plus grande passivité. On peut bien sûr avancer que son commandement a été paralysé par les frappes chirurgicales et les actions de guerre électronique des coalisés, mais alors que dire de l’attitude irakienne dans les mois qui précédèrent l’ouverture des combats ? Les coalisés purent constituer sans entrave un puissant dispositif aéro-terrestre ne laissant d’autre choix à l’Irak que l’évacuation du Koweit, ce que son gouvernement excluait, ou la défaite totale. Bien d’autres questions n’ont pas encore trouvé une réponse satisfaisante : la fuite vers l’Iran à partir du dixième jour du conflit de plus d’une centaine d’avions ; la réapparition des hélicoptères de combat dès la fin du conflit lors des attaques conduites contre les Kurdes.

Ces réserves étant formulées et toute révérence fait au talent du commandement allié, au courage et à la qualité des combattants, nous nous proposons d’essayer de dégager quelques enseignements dans les domaines politique, stratégique, opérationnel et technique.

Sur le plan politique, les démocraties doivent s’attacher à maintenir la liberté de navigation telle qu'elle est aujourd’hui définie par le droit international. On voit mieux, avec du recul, quelles auraient pu être les conséquences pour la conduite de cette crise de l’existence de “zones maritimes démilitarisées” interdisant les pré-déploiements ou limitant les renforcements par voie maritime ainsi que les opérations. Les gouvernements ont trouvé dans leurs forces navales les moyens de gérer les premières semaines de la crise en gardant leur liberté d’action et en évitant tout recours prématuré à la violence : déploiement ostensible d’unités dans les eaux internationales ; emploi du porte-avions Clemenceau comme base mobile pour les opérations terrestres par exemple ; participation à l’embargo.

Le cadre juridique défini par le traité de l’UEO a permis aux nations européennes de coordonner leurs actions sur mer, tant pour l’application de l’embargo que pour les opérations de déminage. Les forces navales se prêtent bien aux actions sous réserve que certaines mesures techniques garantissent leur interopérabilité. Le conflit entre l’Irak et l’Iran avait bien provoqué un début de coopération navale au sein de l’UEO, mais il est permis de dire que nous venons d’assister à la première action militaire de l’U.E.O.

Sur le plan stratégique, nous avons constaté une fois encore dans ce type de conflit les limites de nos concepts de dissuasion. La prolifération d’armes de destruction massive et des vecteurs balistiques, dans des pays qui ne partagent pas notre rationalité, pose dès maintenant des problèmes délicats qui justifient tout notre attention. Nous avons ainsi vu l’Irak menacer et attaquer Israël avec des missiles balistiques, réputés par ses soins “chimiques”, à seule fin de l’impliquer dans le conflit !

Les marines sont les premières concernées par cette nouvelle situation créée par la prolifération, en raison de la diversité de leurs zones de déploiement. Elles donnent au pouvoir politique les moyens de menacer l’agresseur de représailles depuis la mer, évitant ainsi le plus souvent les délicats problèmes de survol et de déploiement d’armes sensibles sur les bases d’un pays tiers. Le problème est complexe, en particulier pour des pays qui, comme la France, ont renoncé aux armes biologiques et recherchent l’interdiction des armes chimiques. Sans doute conviendrait-il d'envisager une réponse multiple, qui fasse appel à une combinaison d’armes conventionnelles précises, à la présence dissuasive de quelques armes nucléaires d’énergie réduite et de systèmes de défense anti-missiles balistiques. Les bâtiments de combat ne paraissent guère vulnérables aux tirs de missiles balistiques en raison de leur mobilité, mais ils pourraient être un jour appelés à participer à une défense mobile des forces engagées à l’extérieur et du territoire national, en particulier pour ce qui nous concerne en Méditerranée orientale.

Le programme américain GPALS (Global Protection Against Limited Strikes), qui reprend dans une définition beaucoup plus limitée les objectifs de l’Initiative de Défense stratégique, préconise le déploiement de missiles anti-missiles Eris sur des bâtiments de surface - Le missile Aster, en cours de développement par plusieurs marines européennes, pourrait avoir certaines capacités face à une attaque de missiles balistiques tactiques.

Le nouveau contexte international, marqué par la multiplication des facteurs d’instabilité et des zones de tension, ainsi que par le rejet des implantations militaires étrangères, confère au prédéploiement des forces en mer et à la mobilité stratégique une importance renouvelée.

Les forces ou les éléments navals prédéployés en océan Indien par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France furent les premiers moyens militaires à la disposition des gouvernements de ces pays pour manifester leur volonté de participer au règlement de la crise.

La mobilité stratégique, on l’a bien vu, repose sur une combinaison judicieuse des transports aériens et maritimes. Ces derniers restent indispensables pour l’acheminement en grand nombre des matériels de combat terrestres, des munitions, des carburants et du soutien logistique. La forte décroissance des flottes de commerce occidentales, et en particulier de la flotte française, mérite de retenir l’attention des décideurs politiques.

Encore faut-il disposer des capacités militaires suffisantes pour maintenir la liberté de navigation et, le cas échéant, pouvoir protéger le flux logistique. Le maintien d’une forte capacité de lutte contre les mines doit en particulier rester l’une de nos priorités. Rappelons que nos chasseurs de mines ont participé au cours des quinze dernières années à quatre opérations lointaines prolongées : déminage du canal de Suez dans les années 75, de la mer Rouge en 84 à la suite d’actions s’apparentant au terrorisme d’Etat, du Golfe arabo-persique lors de la guerre entre l’Irak et l’Iran, et lors du conflit du Koweit. La prolifération des mines sous-marines, la facilité de leur mise en oeuvre ne peut que faire redouter la multiplication d’interventions de ce type.

Le rôle joué par l’île de Diego-Garcia pour le prédéploiement du matériel du Marine Corps, la mise en oeuvre de l’aviation de patrouille maritime et des bombardiers de l’armée de l’air américaine, confirme l’importance stratégique des îles lointaines.

Les Nations Unies ont eu recours avec l’embargo naval à un mode d’action quelque peu oublié. Celui-ci a permis de gérer le début de la crise sans violence et a favorisé le développement de la cohésion au sein de la coalition en offrant aux responsables politiques des mesures communes et acceptables par des opinions publiques initialement peu disposées à l’emploi de la force. Il est à souligner que de nombreux pays qui soutenaient l’action des Nations Unies ont limité leur intervention militaire aux opérations de contrôle de l’embargo. Quant à juger sur le plan des principes de l’efficacité d’un embargo ou d’un blocus, chaque situation constitue un cas d’espèce. Une nation habituée à une vie difficile et aux privations, conduite par un régime dictatorial, est beaucoup moins vulnérable à ce type de contrainte qu’un pays développé. Il suffit pour s’en convaincre de se souvenir de l’inquiétude des opinions occidentales lors des différentes crises pétrolières. L’embargo aurait pu, avec du temps, conduire au retrait des forces irakiennes du Koweit, mais il n’aurait sans doute pas suffi pour obtenir l’éradication des armes de destruction massive irakienne qui compromettaient l’équilibre d’une zone particulièrement sensible.

Sur le plan opérationnel, ce conflit a été l’occasion de prendre la mesure des capacités nouvelles qu’offrent l’utilisation militaire de l’Espace, la furtivité, les armes de très grande précision et le développement de la guerre électronique. Ces enseignements valent bien sûr pour les forces aéronavales comme pour les autres forces armées.

Les satellites ont été utilisés pour les transmissions, l’observation et la reconnaissance des objectifs, l’écoute des moyens électromagnétiques de l’adversaire, la météorologie et la navigation des bâtiments, des aéronefs et des missiles de croisière. Les nécessités de la coopération interarmées poussent à l’unification des réseaux de transmissions en particulier pour ceux qui s’appuient sur les satellites. La presse spécialisée s’est attardée sur les problèmes techniques rencontrés par l’armée de l’Air et la Marine américaines.

La furtivité des avions d’assaut F117 de l'US Air Force et des missiles de croisière Tomahawk semble bien avoir été à l’origine de la surprise tactique du premier jour des combats. L’aviation d’assaut embarquée est directement concernée par cette percée technique et l’aéronavale américaine a cherché à doter son prochain appareil d’attaque AX de cette caractéristique1. Cet aspect opérationnel avait déjà retenu l’attention des concepteurs du programme Rafale. Mais tout progrès est à double tranchant et l’emploi des techniques de furtivité par d’éventuels agresseurs poserait des problèmes graves aux bâtiments de surface. Il importe donc de s’opposer à la prolifération des armes furtives et des techniques correspondantes avec la même vigilance que celle dont on semble vouloir faire preuve pour le balistique, le chimique et le nucléaire. Des parades sont également à rechercher dans le domaine des radars et des tactiques.

La furtivité n’étant pas assurée dans toutes les directions, les dispositifs en profondeur utilisés par les forces navales se prêtent a priori bien à la détection des cibles sous des angles différents. L’avion de guet aérien devrait se révéler particulièrement précieux, tandis que le recours à des réseaux radars multistatiques2 pourrait ouvrir des perspectives nouvelles.

Les armes de très grande précision introduisent une dimension nouvelle dans la guerre moderne. Elles contribuent à réduire la vulnérabilité des avions d’assaut lorsqu’elles sont tirées à grande distance des objectifs, elles permettent de frapper, avec le minimum de dégâts collatéraux, les centres vitaux de l’adversaire en ménageant les populations civiles, de paralyser ses réseaux de commandement et de contrôle ainsi que les dispositifs de distribution d’électricité. Leur mise en oeuvre pose cependant de délicats problèmes de renseignement, de localisation des cibles, d’analyse des vulnérabilités des objectifs et des résultats des attaques. Le recours à l’observation spatiale s’impose, mais ne suffit pas en raison de son manque de souplesse et des délais d’exploitation. Les avions de reconnaissance restent nécessaires, tandis que les drônes d’observation ouvrent des perspectives nouvelles. Notons qu’à la différence des raids aériens, pour lesquels les pilotes sont le plus souvent en mesure de donner une première indication sur le résultat de la mission, les tirs de missiles de croisière laissent initialement le commandement dans l’ignorance totale quant à la nécessité de renouveler sans tarder les attaques. On a pu lire que les attaques de Tomahawk étaient le plus souvent prononcées dans les minutes précédant le survol des cibles par les satellites d’observation, ce qui est une contrainte assez lourde sur le plan tactique.

Les missiles de croisière Tomahawk, qui étaient employés pour la première fois, confèrent aux navires de surface et aux sous-marins d’attaque des capacités de frappe dans la profondeur. Ils permettent de multiplier les plate-formes navales capables d’agir contre la terre, ainsi que les directions d’attaque. Leur emploi contre des objectifs très défendus minimise les risques encourus par les équipages des avions d'assaut, il offre au pouvoir politique une souplesse supplémentaire dans la conduite des crises ou les démonstrations d’ampleur volontairement limitée. L’exemple du Liban montre tout le profit que l’adversaire peut tirer de la capture d’un ou deux pilotes. Il ne parait cependant pas possible de confier à ces nouvelles armes toutes les missions jusqu’alors exécutées par l’aviation d’assaut, en raison du temps nécessaire à la préparation des missions et des problèmes posés par l’attaque des cibles mobiles. On peut, par contre, attendre de la combinaison de drônes, de missiles de croisière et d’avions furtifs, une efficacité fortement accrue des forces aéronavales. Le nombre d’avions affectés à l’exécution des missions d’assaut et à leur escorte pourrait dans certains cas être réduit et la part consacrée aux missions de couverture aérienne des opérations accrue en proportion.

Retenons que le missile de croisière d’attaque contre les objectifs terrestres a gagné ses lettres de noblesse et que les hypothèques qui pesaient sur son avenir paraissent définitivement levées. Le problème s’était posé lors des négociations START en raison de la double capacité conventionnelle et nucléaire des vecteurs et des difficultés de vérification. De hautes personnalités militaires américaines estimaient que les centres économiques et les grandes unités navales des Etats-Unis étaient plus vulnérables à cette nouvelle menace que ceux de l’URSS et que, dans le doute, il valait mieux renoncer à cette arme, qui avait déjà été retirée des forces terrestres et détruite à l’issue des accords portant sur l’interdiction des forces nucléaires de portée intermédiaire, dits “accords FNI”. Ces objections sont aujourd’hui balayées. Faute de pouvoir s’entendre sur des clauses de vérification, Américains3 et Soviétiques procèderont à une limitation volontaire et “affichée” de nombre de missiles de croisière à têtes nucléaires de leurs forces navales.

les débuts opérationnels du missile de croisière contre des objectifs terrestres, avec les capacités nouvelles qu’il confère aux bâtiments de combat ne doivent pas pour autant faire oublier les résultats obtenus par l’aéronavale américaine avec les autres armes de précision : SLAM, Maverick, bombes guidées par laser...

La guerre électronique conçue comme une manœuvre d’ensemble associant le brouillage, le leurrage, la déception, l’intrusion et les armes anti-radar a joué un rôle majeur dès l’ouverture du conflit. Plus de 2 000 missiles HARM auraient été tirés par l’ensemble des forces aériennes américaines, dont l’aviation embarquée, contre les systèmes de détection et les conduites de tir de la défense aérienne irakienne. La furtivité des avions d’assaut rend possible l’allégement des dispositifs de guerre électronique des avions d’escorte.

Sur le plan des moyens, les opérations qui s’achèvent montrent qu’aucune des marines européennes n’atteint la taille critique lui permettant de faire face seule à une crise lointaine de longue durée en présence d’un adversaire puissamment armé. Réunies, les marines des pays de l’UEO possèdent cependant des capacités non négligeables, puisqu’elles totalisent encore 95 sous-marins d’attaque dont 19 à propulsion nucléaire, 2 porte-avions, 7 porte-aéronefs, 203 escorteurs ou bâtiments de guerre des mines, 24 navires amphibies et 125 avions de patrouille maritime. Il parait indispensable de veiller soigneusement à entretenir leurs capacités d’interopérabilité. Celles-ci ont été jusqu’à maintenant acquises au sein de l’Alliance Atlantique, où la marine américaine joue un rôle dirigeant incontesté ; dans le même temps cette dernière est appelée à se rapprocher, dans ses choix techniques, de l’US Air Force, en raison du caractère interarmées de plus en plus prononcé de la guerre moderne et des opérations lontaines en particulier.

Prises entre le double impératif de maintenir leur interopérabilité avec leurs alliés et de progresser dans la voie de la coopération interarmées, les marines européennes seront confrontées à des choix difficiles. Cela vaut pour la France en raison de ses choix stratégiques spécifiques.

- le porte-avions reste l’instrument privilégié des opérations de projection de puissance. Il reste indispensable dans la phase initiale d’un conflit lointain tant que les force aéro-terrestres d’intervention ne sont pas en mesure d’assumer leur sûreté. Pour rester en mesure de protéger ses intérêts dans le vaste monde, l’Europe se doit d’en posséder, fût-ce au prix d’un partage des tâches entre ses marines.

- les missiles de croisière donnent aux bâtiments de surface et aux sous-marins des capacités d’action contre la terre non négligeables. Ils renforcent l’action de l’aviation embarquée et peuvent dans certaines crises de bas niveau la suppléer. Les marines européennes, qui ne disposent que d’un nombre limité de porte-avions et de porte-aéronefs, trouveraient dans ces armes un regain de puissance. Le lancement d’un nouveau programme dans les hypothèses budgétaires actuelles ne parait pouvoir être envisagé que dans le cadre de la coopération européenne.

Le missile aéroporté Apache, en cours de développement, pourrait donner naissance à une version embarquée et faciliter le lancement d’un tel programme. Les projets d’amélioration du missile Tomahawk mer-sol conventionnel montrent que ce type d’arme est loin d’avoir atteint ses limites. Sa portée passerait de 1 100 à 1 800 km et la durée de préparation des missions de deux jours à quelques heures, tandis qu’une précision supérieure à 30 secondes dans le respect de l’heure d’attaque faciliterait la coordination avec les attaques aériennes. De plus, l’usage du système de navigation par satellite GPS NAVSTAR limitera les inconvénients du recalage par corrélation d’altitude. Le conflit du Golfe a en effet montré les limites de ce système sur certains sols mobiles (marais, dunes de sable) ou déformés par les explosions.

Les drônes sont difficilement détectables et peu vulnérables. Ils se prêtent à des emplois multiples : observation photographique, vidéo, infrarouge ; interception électronique, réglage des tirs, reconnaissance d’itinéraires pour les hélicoptères d’assaut, brouillage, leurrage, recherche de mines... Ils sont le complément naturel des missiles de croisière.

La mise en œuvre d’armes de grande précision est très exigeante en capacité d’observation et de transmission. L’analyse rapide des dommages infligés aux objectifs est de la plus grande importance en raison du nombre limité d’armes à la disposition du commandement. D’une manière générale, la satisfaction des besoins de renseignement est à rechercher dans un contexte interarmées, elle n’exclut cependant pas le recours à des moyens spécifiques.

Le développement de la menace aérienne et des missiles anti-navires aéroportés ou embarqués impose de ne déployer à proximité des zones de crise que des bâtiments réellement polyvalents ayant de fortes capacités anti-missiles. Les frégates légères La Fayette remplaceront avantageusement dans les missions de présence, nos bons avisos-escorteurs. A plus long terme, il y aura sans doute lieu d’envisager l’acquisition d’unités plus puissantes.

L’artillerie reste une arme particulièrement efficace contre des objectifs terrestres. C’est à regret que l’US Navy doit se séparer de ses quatre bâtiments de ligne en raison de leur coût de fonctionnement. Elle ne renonce pas pour autant à cette mission ; le programme d’un canon de taille compatible avec les frégates et ayant une portée de l’ordre de 100 nautiques (Advanced Naval Gun System) trouve un regain d’intérêt.

Les opérations du Golfe ont montré, comme celles des Malouines l’avaient déjà fait, le coût de la guerre moderne en munitions et missiles. Une approche interalliée et un effort de standardisation apparaissent indispensables pour réduire les coûts et faciliter la constitution de stocks de taille suffisante.

Les moyens de guerre électronique sont ceux qui connaissent les évolutions les plus rapides. Ils justifient des investissements importants en hommes et en capitaux. Les équipements dont les caractéristiques peuvent s’adapter rapidement aux circonstances par des changements de logiciels doivent être systématiquement privilégiés.

L’avantage que confère la furtivité des avions et des missiles à celui qui en dispose justifie une double démarche pour en profiter, mais aussi pour s’en protéger. L’avion de guet aérien, basé à terre (AWACS) ou embarqué (Hawkeye), est non seulement un moyen privilégié de détection avancée et de conduite de la chasse, mais il apporte également une aide précieuse à la conduite de la bataille aérienne. Il est tout à fait remarquable qu’il n’y ait pas eu de méprise aux dépens des avions de la coalition. Des parades sont à rechercher dans l’adaptation des radars : ondes longues et impulsions brèves, antennes de grandes dimensions incorporées à la peau des porteurs ; puissance suffisante pour pénétrer les revêtements anechoïques et illuminer des corps métalliques compacts ; réseaux multistatiques au sein d’une force navale.

Les marines européennes ont un savoir-faire inégalé dans la lutte contre les mines sous-marines. Elles ont rendu un service majeur en restaurant la liberté de navigation dans le Golfe arabo-persique. Il importe de maintenir cette capacité en volume et en qualité, d’autant plus que nous pouvons être conduits à procéder à des prépositionnements à proximité des zones sensibles.

Conclusion

Depuis trente ans, notre stratégie repose sur la dissuasion nucléaire visant à interdire la guerre en Europe et sur des capacités d’action limitées à l’extérieur. Nos forces ont été constituées et organisées en conséquence. Nous avons pu participer activement
au règlement de crises dont le niveau ne cessait de monter : Zaïre, Tchad, Liban, protection des voies maritimes lors du conflit Irak-Iran. Le conflit qui se termine est d’une toute autre ampleur et réintroduit l’action guerrière dans le champ des possibles ; l’agression irakienne était-elle accidentelle ou préfigure-t-elle les conflits du futur auxquels la prolifération des missiles balistiques et des armes de destruction massive pourrait donner une dimension nouvelle ? Le développement de l’instabilité et la multiplication des facteurs de crise dans le monde, en particulier au voisinage des zones vitales pour nos approvisionnements, devraient nous inciter à tenir compte des enseignements de cette guerre.

Ce conflit peut être jugé totalement atypique en raison de la passivité du commandement irakien. Il est néanmoins exemplaire à un double titre, par son caractère interallié et son caractère interarmées. L’ensemble de la communauté internationale était concerné : les Américains qui avaient encore pour peu de temps les moyens militaires suffisants pour agir seuls se sont placés, pour des raisons politiques, au coeur d’une coalition ; les Européens n’avaient pas d’autre choix en raison de l’insuffisance de leurs moyens. Nous devons donc veiller avec le plus grand soin à maintenir nos capacités d’interopérabilité avec nos alliés dans le domaine des transmissions et du traitement de l’information, et à les développer dans une perspective européenne pour tout ce qui concerne les armes, en particulier les nouveaux systèmes comme les missiles de croisière.

Il a été dit, non sans raison, que pour la première fois dans l’histoire un conflit avait été gagné par l’arme aérienne. Notons que l’aéronavale américaine a pris une part non négligeable à ce succès en agissant en étroite coopération avec l’US Air Force et les autres armées de l’Air de la coalition au sein d’un commandement tactique unifié. Mais c’est sans aucun doute la combinaison judicieuse des moyens spatiaux, terrestres, maritimes et aériens, par un commandement interarmées jouissant d’une grande liberté d'action, qui a donné aux coalisés une victoire rapide et peu coûteuse en vies humaines.

Les engagements à la mer sont restés limités et ont mis en valeur, face à des petits bâtiments, les performances des hélicoptères lance-missiles. La menace sous-marine était inexistante. Les mesures de sûreté prises par les coalisés pour protéger leurs lignes de communication en Méditerranée et dans la zone d’opérations ont permis d’acheminer par la voie maritime, sans opposition, la majeure partie du matériel. Les capacités de transport maritime restent à la base de toute opération de projection de puissance importante, elles peuvent être valorisées par une étroite coopération avec le transport aérien.

Les forces aéronavales ont couvert le déploiement d’un puissant dispositif aéroterrestre. L’US Navy, bénéficiant d’un fort soutien direct de la Royal Navy, a beaucoup contribué aux opérations offensives contre la terre. Les marines européennes ont fait porter leurs efforts sur le contrôle de l’embargo et la lutte contre les mines. Ces deux actions se sont prolongées bien au-delà de la fin des combats, elles ont offert aux pays de l’U.E.O. l’occasion de coordonner pour la première fois l’engagement de leurs forces. Plus du tiers de nos bâtiments de surface et de nos équipages de patrouille maritime ont participé à un moment ou à un autre à ces opérations.

Les principales innovations se sont manifestées lors des engagements aéroterrestres. La furtivité, les armes de grande précision et la guerre électronique transforment profondément la nature des opérations. Elles permettent de paralyser le commandement adverse, mais elles ne suffisent pas pour détruire le gros de ses forces, en particulier les unités terrestres. A la qualité, il convient d’ajouter le nombre des armes. Les missiles de croisière et les drônes confèrent aux bâtiments de surface des capacités renforcées.

La furtivité, même si elle risque de ne pas être assurée pendant toute la vie d’un système d'armes, ouvre aux forces aéronavales des perspectives nouvelles. Elle constitue aussi à moyen terme, en particulier dans le domaine des avions et des missiles, une menace redoutable. Les nations occidentales qui dépendent entièrement de la mer pour leurs approvisionnements devraient s’opposer à la prolifération de cette technologie avec la même vigueur que celle dont elles font preuve pour les missiles balistiques, le nucléaire ou le chimique. Ceci ne nous dispensera pas d’accentuer nos efforts afin d’adapter à cette menace les radars, les conduites de tirs optroniques et les armes défensives de nos bâtiments.

La souplesse d’emploi des forces aéronavales a été, une fois encore, mise en évidence. Elle a permis aux nations maritimes de manifester en toute liberté leur présence et leur volonté de participer au règlement du conflit dès le 2 août 1990. Elle leur a fourni le moyen de gérer le début de la crise, elle leur donne aujourd’hui encore la possibilité d’exercer une pression sur l’Irak afin d’obtenir qu’il respecte ses engagements.

 

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Notes:

1 Le projet a été annulé en 1991 pour des raisons techniques et budgétaires.

2 Une station illumine la cible, les autres exploitent la réception de l'écho de cette cible.

3 A la suite de la décision du président Bush du 27 septembre 1991, les missiles Tomahawk nucléaires sont débarqués et stockés à terre.

 

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