ARME CHIMIQUE ET GUERRE DU GOLFE

Alain-Henri BRU

 

Pendant 205 jours, du 3 août au 24 février 1991, les augures politiques, parfois militaires, nous ont laissé prévoir que la libération du Koweit par la force verrait inévitablement l’Irak utiliser l’arme chimique.

Déclarations qui ont fait l’aubaine de médias, à cours de sensationnel jusqu’au 16 janvier, puisque permettant d’évoquer des scénarios-catastrophe "confirmés" par ces dizaines de milliers de cercueils que "des témoins auraient vu", apportés par les services logistiques compétents1

L’offensive terrestre a eu lieu, et non seulement l’adversaire n’a pas employé les armes chimiques, mais aucun stock de munitions de cette nature n’a été saisi dans le prodigieux bric-à-brac abandonné sur le champ de bataille.

Pourtant l’Irak ne s’était pas abstenu d’employer les produits toxiques, tant contre les forces iraniennes que contre la population de certaines bourgades kurdes de son propre pays. Pourquoi donc ne pas les avoir utilisées du 24 au 28 février 1991 ? Dieu seul et Saddam Hussein le savent ; mais il n’est pas interdit de chercher des explications à cette abstention2. "Pourquoi Saddam Hussein n’a-t-il pas employé l’arme chimique ?"

 

LA NATURE DE L’ARME CHIMIQUE

 

Les termes "armes chimiques" recouvrent un vaste éventail de produits aux propriétés physiques et physiologiques très diverses3.

Au plan physique, on classe traditionnellement ces corps en "persistants", liquides qui peuvent mettre des mois, voire des années, à disparaître4 ; et en "fugaces", gaz ou vapeurs. En réalité, il faut tenir compte de "semi-persistants" qui, selon la situation météorologique - température d’air et vitesse du vent -, peuvent demander de quelques minutes à plusieurs heures pour que les gouttes tombées au sol soient totalement évaporées. Des "épaississants" permettent d’augmenter ce temps, en particulier pour les produits neurotoxiques5.

Au plan physiologique, et mettant à part les incapacitants utilisés par les forces de maintien de l’ordre6, nous trouvons, d’une part, le type d’effets produits, d’autre part, la toxicité plus ou moins importante des divers corps produisant un même effet.

La première guerre mondiale a connu les "suffocants" (chlore, phosgène…) ; les "vésicants" (Ypérite, Lewisite…) agissant par "brûlures" lentes à guérir, mais pouvant agir comme des poisons par leur passage dans le sang et, si l’on peut dire, comme des "suffocants à retard" en cas de respiration d’aérosols de ces corps ; enfin, les "toxiques généraux", comme l’acide cyanhydrique7.

Les "neurotoxiques", tous des organo-phosphorés, agissent par le blocage de l’influx nerveux au niveau des synapses. Le premier, le Tabun, fut découvert fortuitement à la fin de 1936, en Allemagne nazie, à l’occasion de recherches sur les nouveaux insecticides. Il fut suivi du Sarin en 1939, du Soman en 1944, puis de la série des "Amitons" - dont le plus toxique, A.4 pour les français, VX pour les Anglo-saxons - découvertes de 1954 à 1956, à peu près simultanément en URSS, aux Etats-Unis et en Suède. Soulignons deux faits : les formules chimiques des neurotoxiques ne sont pas secrètes. Sauf le Tabun, ils peuvent, sous forme de gouttelettes, agir par pénétration de l’épiderme et plus vite encore à travers les muqueuses.

Il ne semble pas que les tristes records de toxicité des organo-phosphorés aient été dépassés. Toutefois l’URSS est plus que soupçonnée d’avoir mis au point et utilisé en Afghanistan dans les années 80, ou fait utiliser sous la direction de spécialistes au Vietnam et au Laos à la fin des années 70, des toxines naturelles extraites de certains champignons : les trichothécènes ; ou peut-être de synthèse, en Afghanistan8.

La toxicité, au moins pour les produits sous forme gazeuse, vapeur ou aérosols, est définie par une unité de mesure dite "C.t." (concentration en mg par m3 d’air, multipliée par le temps en minute). Pour simplifier, et parce que la "loi" de Haber indique comme équivalent - sauf aux concentrations infimes dites "de sécurité" - de respirer une concentration k pendant n minutes, ou pxk pendant k/p minutes, le Ct est relatif à une minute : temps nécessaire, à une troupe moyennement entraînée, pour revêtir les équipements protecteurs.

Par ailleurs, le Ct est défini comme produisant tel ou tel type d’effet sur une certaine proportion des individus touchés, car les réactions, comme les irradiations nucléaires, peuvent être quelque peu différentes d’un individu à l’autre. On parlera de Ct de sécurité (S), incapacitant (I) et létal (L) de Q % des personnels. Par exemple : le Ct. I.50 - incapacitant 50 % des personnels touchés - est de N mg, sous entendu : en 1 minute.

A titre comparatif, nous donnons ci-dessous les Ct.L 50 % (mortels 50 %) de quelques toxiques de guerre9 :

- Chlore : 19 000

- Phosgène : 3 200

- Ypérite aérosol : 1 500

- Cyanogène : 2 000

- Tabun : 300

- Sarin : 70

- Soman : 35

- A4/VX aérosol : 25

Il s’agit de valeurs relatives à des individus fournissant un effort faible (marche par exemple). En effort violent, entraînant une respiration rapide, elles doivent être divisées par un facteur de l’ordre de 3.

Il ne suffit pas de détenir des stocks toxiques. Encore faut-il pouvoir les utiliser ; c’est-à-dire, les placer dans les projectiles10 les mieux adaptés à l’emploi prévu, mais aussi aux capacités techniques de l’utilisateur.

En effet, le rapport masse de toxique/masse du projectile peut varier dans de très grandes limites. Prenons trois types d’engins :

- un obus de 155 mm, qui doit avoir un culot et des parois épaisses pour résister à la formidable accélération du départ, pèse 45 kg, mais n’a qu’une capacité inférieure à 5 litres. Pire, il faut que ce "bloc" explose à l’arrivée, ce qui "mobilise" environ 0,7 litre pour l’explosif ; et, à son tour, l’explosif va "brûler" - décomposer - une partie du toxique11. C’est 3,5 kg de toxique que dispenseront les kg de l’obus : "rendement" de l’ordre de 7,8 %. Et nous n’avons pas pris en compte la masse de la douille ou de la gargousse, qui pourtant doit bien être acheminée par les services logistiques.

- une bombe d’avion peut avoir des parois juste assez épaisses pour résister à une manipulation maladroite au moment du chargement sur l’appareil ; ceci se répercute sur la masse d’explosif et la quantité de toxique "brulé" par l’explosion. Des rendements de 70 % semblent être un ordre de grandeur moyenne.

- le cas des roquettes et missiles balistiques est plus complexe : s’il faut prendre en compte la masse de l’engin au départ - structure, propergol(s), charge, dispositif d’auto-guidage, et… "plomberie" s’il s’agit d’un engin biliquide, la faible accélération de départ autorise des parois minces pour la charge. Des améliorations se sont produites depuis 1945, mais il n’y a pas de recette miraculeuse : si l’on veut augmenter les portées il faut, soit diminuer la masse des charges, soit augmenter celle de propergol - d’où structures, etc. En général on joue sur les deux facteurs.

Par exemple, le Scud B est crédité d’une portée de 280 km avec une "tête militaire" de 1 000 kg. Les Al-Hussein de 650 km et Al-Abbas de 900 km, "bricolés" à partir de 510 Scud livrés à l’Irak, auraient respectivement des charges utiles (si l’on peut dire) de 500 et de 350 kg.

La roquette BM 21, d’origine - 1965 - en version chimique aurait porté une masse de 4 kg de toxique à 15 km pour un total de 49,5 kg au départ. Les modèles récents sont crédités - avec les mêmes têtes - d’une portée double. Toutefois, on sait que pour ces engins de 122 mm, comme pour ceux de 140, les Soviétiques tiennent au rechargement manuel : une soixantaine de kg semble un maximum.

Un avantage capital du lanceur multiple de roquettes est son aptitude à délivrer un grand nombre de projectiles en un temps très court : les 36 BM. 21 d’une division soviétique de "catégorie A" peuvent lancer 1 440 roquettes en moins d’une minute, soit près de 6 tonnes de toxiques, ce qui, bien réparti - point important -, permet de "coiffer" avec du Sarin une dizaine de km2 en Ct au moins incapacitant 100 %12.

Soulignons, comme le commandant Dewetz, que l’arme chimique :

- n’est pas une "arme de destruction massive" face aux adversaires militaires munis d’un bon équipement de détection et de protection, et bien entraînés : et ne l’est guère contre une population civile - Israël - munie de masques filtrants et ayant reçu - et appliqué - des consignes simples13 ;

- que ce n’est pas, comme on l’a répété à satiété, l’"arme nucléaire du pauvre" ; la production et les moyens de mise en œuvre supposent un savoir-faire national, ou importé, de bon niveau, une certaine puissance industrielle chimique et la possession - fabrication ou achat - des vecteurs appropriés.

 

L’ARSENAL IRAKIEN

 

L’Irak possédait l’arme chimique, puisqu’il l’a utilisée contre les forces de l’Iran et au Kurdistan.

Au vu des rares reportages et photographies parvenus en Occident à ce sujet, on peut penser que la famille de toxique(s) utilisée contre les soldats iraniens a été (exclusivement ? surtout ?) un vésicant ; les blessés portaient des traces de "brûlures" analogues à celles que font les acides. En revanche, les rares films pris au Kurdistan montrent des cadavres ne portant aucune lésion apparente : l’agent utilisé paraît avoir été un neurotoxique, (Tabun probablement, quoique abandonné ailleurs, car la production de Sarin, Soman et A4 surtout, est nettement plus difficile.)

Choix judicieux, toutes questions morales mises à part :

- les forces iraniennes, s’appuyant plus sur des masses humaines que sur des matériels perfectionnés, menaient une guerre d’un type plus ou moins 1914-1918, avec forte concentration dans les lignes avant. Sur ces concentrations, mal ou pas protégées, il suffisait de tirer "dans le tas" pour faire but à tout coup. Un vésicant, à bas prix de revient, était très suffisant pour provoquer des pertes non négligeables. Par ailleurs, les distances entre lignes ennemies étant faibles, tous les moyens de lancement - canons, mortiers lourds, roquettes à portée limitée - étaient utilisables. Toutefois l’Iran a plus souvent fait état d’épandages aériens - avions lents - que de tirs de projectiles.

- en revanche, il était difficile de monter une opération terrestre, nécessairement complexe, pour aller "châtier" des villages kurdes dans leurs montagnes. Le largage aérien de produits toxiques organo-phosporés était sans doute beaucoup plus simple et rapide14.

Par ailleurs, la mort inodore, invisible (car le "nuage" initial de Tabun n’est qu’une brume disparaissant en quelques secondes) a des effets d’autant plus terrifiants, sur des populations non informées, qu’elle laisse moins de traces visibles et immédiates - ou rapides - de traumatismes.

*

* *

L’Irak avait-il la "chaîne" chimique complète, depuis la production jusqu’aux matériels de mise en œuvre ?

Il est certain qu’un "pays ami", l’URSS, aurait pu satisfaire tous ses besoins dans ce domaine, comme elle l’a fait à 80 % au moins pour les armements classiques ; et de surcroît lui détacher les personnels spécialistes. Mais l’Union soviétique n’en est plus au temps où elle pouvait se permettre de rendre ce genre de services ; au colonel Nasser opérant au Yémen ; au Vietnam pour l’élimination des Hmongs. La "respectabilité" est devenue de rigueur pour obtenir de l’Occident les crédits nécessaires à une économie en débâcle.

Il y eut sans doute une certaine aide technique jusqu’à la disparition de Léonid Brejnev, mais tout porte à croire que cet apport d’Etat à Etat est allé en diminuant, surtout depuis 1985, jusqu’à se tarir ou presque.

Que faut-il pour produire des toxiques de guerre ?

- un niveau scientifique suffisant, ce qu’a apporté l’envoi d’étudiants dans des universités étrangères et l’embauche d’ingénieurs étrangers, coopérants plus ou moins "conscients" : de larges rémunérations étouffent bien des scrupules de conscience.

- des installations de recherche et de production. Sur le premier point, et comme le note le commandant Dewez, on peut penser que l’Irak, ne pouvant tout faire, a concentré ses efforts sur un seul vésicant et un seul organo-phosphoré. Pour la production, elle a pu être menée à bien de manière semi-artisanale, dans de multiples petits centres.

- des matériels de production, achetés de manière aussi discrète que dispersée en Occident, à travers de multiples "sociétés-écran". Il suffit de "bricolages" relativement simples pour passer de la production d’insecticides innocents à celle d’un neuro-toxique15.

- des matières premières : celles pouvant servir à la fabrication de Tabun et de vésicants ont de multiples utilisations pacifiques. On peut se demander, toutefois, si les fournisseurs étaient des "dupes", de bonne foi, ou non.

- l’emploi requiert des moyens de lancement. Nous avons évoqué plus haut ce qu’ils peuvent être : bombes d’avion, canons, mortiers lourds, roquettes et missiles.

La production de bombes à toxiques était certainement du niveau de l’industrie irakienne, sous réserve d’usinages précis des pas de vis des "fusées" de mise à feu, et pose de joints radicalement "non-fuyards". Celle d’obus d’artillerie semble douteuse, tout au moins en très grande série. il est toutefois possible que l’Irak se soit réservé la fabrication des projectiles pour toxique, nécessairement très discrète, et, comme on l’a vu, ait acheté les obus explosifs partout où se trouvaient des vendeurs. Il y a lieu de tenir compte du fait que, dans ses 3 000 pièces tractées et 500 automoteurs - dont 85 AuF1/GCT français -, l’Irak comptait une extraordinaire variété de calibres : 105 mm vieillis ; l’essentiel en 85, 122, 130 et 152 mm d’origine soviétique et chinoise ; enfin, les 155 mm français et quelques pièces américaines saisies au Koweit, mais n’utilisant pas les mêmes munitions.

Les mortiers étaient exclusivement originaires des nations "socialistes", en 81, 120 et 160 mm16. Les modèles de 120 et 160 paraissent avoir été employés pour les vésicants utilisés contre les forces iraniennes. L’Irak avait reçu quelques exemplaires du récent mortier automoteur de 240 mm soviétique. Cette pièce semble n’avoir été prévue que pour obus classiques et nucléaires, car la guerre chimique réclame la dispersion de projectiles nombreux sur une vaste surface. Il est probable que l’industrie irakienne était à même de produire des obus de mortiers de 120 à 160 à chargement vésicant.

Les lanceurs de roquettes, curieusement, se situaient numériquement très en dessous de la moyenne numérique de la "panoplie". Le Military Balance n’en relève que 200 environ pour un "parc" constitué, outre les rituels matériels soviétiques, d’un échantillonnage très divers (Astros, de 3 types ; Ababeel de fabrication "maison", etc.). Le lancement d’une production de grande série de roquettes chimiques, tant par le faible nombre total des lanceurs que par la diversité des calibres, paraît peu vraisemblable. On peut ajouter aux roquettes une cinquantaine de lanceurs de Frog (Free Rocket Over the Ground) type 7, matériels conçus en URSS pour les tirs nucléaires "tactiques", mais pas pour les produits toxiques.

Les missiles balistiques comprenaient les Scud et leurs dérivés. L’emploi de tels moyens (en admettant que des têtes chimiques aient pu être mises au point ; notamment être protégées de l’échauffement lors de la rentrée atmosphérique) offre une "synergie" d’inconvénients :

- la charge unitaire, importante (1 000 kg pour le Scud B 500 et 350 kg pour les dérivés) n’est pas assez dispersée par l’explosion à l’impact. Les 1 440 têtes d’une salve des B.M.21 d’une division soviétique "éparpillent" leurs 6 tonnes sur une dizaine de km2.

- la forte imprécision des engins, "écart circulaire probable" de 1 km au moins pour les Scud, nécessairement très supérieur pour les dérivés portant deux et trois fois plus loin - n’aurait produit que des effets pratiques très faibles sur les populations des villes. En revanche, le retentissement médiatique aurait été considérable et l’Irak l’objet d’une telle réprobation que des représailles massives - classiques - sur ses villes n’auraient guère fait l’objet de protestations dans l’opinion publique mondiale.

- reste le cas du célèbre "super-canon" de 800 mm, dont les composants, si canon il y avait, ont été confisqués par les douanes anglaises. Sur ce point, nous nous permettrons de ne pas partager l’avis du général Compagnon. En effet :

- un canon ne se compose pas de morceaux de tubes à boulonner entre eux par des colliers ; ces tubes constituaient certainement une partie d’un matériel "sensible", mais les services britanniques restent discrets à cet égard.

- à supposer qu’un véritable "super-canon" ait pu être réalisé, une portée de quelque 600 km est invraisemblable : la vitesse au départ ne peut dépasser celle des molécules gazeuses chaudes produites par la combustion de la gargousse ; 350 km, pour une sorte d’obus flèche - à capacité interne infime - semble être le maximum qui puisse être obtenu. Pendant le second conflit mondial, et avec une charge propulsive énorme, désastreuse pour le tube, les Allemands ont pu atteindre 150 km avec un obus-flèche tiré par une pièce de 280 mm, réalésée à 310 mm en "lisse" pour le "sabot". Les poudres et aciers n’ont pas fait des progrès tels que l’on puisse quadrupler cette portée de 150 km.

 

POUR QUEL EMPLOI ?

 

En définitive, l’Irak aurait pu envisager17 d’utiliser contre les villes d’Israël et d’Arabie saoudite et contre les bases arrières des coalisés, aérodromes, ports, etc :

- des missiles balistiques, si des têtes chimiques avaient pu être mises au point ; mais de toute façon avec des effets pratiques pour le moins médiocres. Il y avait "de la place à côté" ;

- des avions, type chasseurs-bombardiers, beaucoup plus précis. Mais dès les premières heures de l’offensive aérienne alliée, il fut évident que la totale supériorité aérienne et le système de détection déployé par les Etats-Unis rendaient toute tentative de survol du terrain hors des frontières, voire à l’intérieur de l’Irak, suicidaire18.

Contre les forces terrestres de l’avant, et pendant la période de l’offensive aérienne, il eût été possible d’employer des Frog (portée 70 km)… si, là aussi, des têtes chimiques avaient pu être mises au point - il est évident que l’URSS n’a pas livré ces roquettes avec ce type de têtes - et si le nombre disponible était important. A titre indicatif, le Frog 7 chimique soviétique délivrerait 300 à 350 kg de produit. Il est prévu pour éliminer, ou tout au moins neutraliser, les forces chargées de la défense d’un point névralgique - tel qu’un pont important - jusqu’à l’arrivée d’une pointe d’avant-garde qui s’en empare, intact. pendant la "guerre des 100 heures", tous les moyens de lancement disponibles, canons, mortiers, roquettes de LRM, etc., auraient pu être utilisés.

Mais aucune tentative dans ce sens n’a eu lieu et, rappelons-le, les alliés n’ont pas découvert de stocks de munitions chimiques.

Pourtant l’Irak avait prévu ce type de guerre, puisque les coalisés se sont emparés de P.C. sous béton, de bunkers, etc. munis de dispositifs de filtration et pressurisation. (Cas, par exemple des installations très élaborées trouvées par les troupes françaises à l’aérodrome d’As-Salman.) On pourrait citer de multiples autres exemples, mais seulement en territoire irakien : les six mois d’occupation du Koweit ne semblent pas avoir suffi pour y préparer une défense chimique "en dur".

Autre fait à noter : dans leur avance, les alliés ont récupéré de véritables monceaux de fusils A.K.47 et de LRAC RPG.7 (mais peu de missiles portatifs AA type SA.7 et SA.14). En revanche, il semble bien que les troupes irakiennes de l’avant, composées souvent d’hommes âgés ou très jeunes, mal entraînés, n’ait été munies d’aucune protection anti-toxique. Ne furent pas non plus découverts des matériels de décontamination, que ce soit pour les hommes ou pour les chars, VCI, camions…

Tout s’est donc passé, en zone de combat comme si, soit ces hommes avaient été délibérément sacrifiés en cas d’extension chimique du conflit, soit, l’Irak n’en prenant pas l’initiative, il était prévu que la coalition ne pourrait que respecter les clauses des engagements pris en 1989.

 

LES MESURES PRÉVENTIVES ALLIÉES

 

En tout état de cause, et puisque les alliés savaient bien ne guère pouvoir faire confiance aux engagements pris par l’Irak à la conférence de Paris, la protection des forces de l’avant fut organisée selon la situation.

Avant le 24 janvier, en jouant essentiellement sur trois facteurs :

- garder la majorité des forces à une distance telle de la frontière que seuls des Scud ou des Frog - en limite de portée pour ces derniers - eussent pu être tirés ;

- disperser ces forces de manière à ce que ces tirs éventuels ne puissent que provoquer des effets minimes ;

- les déplacer fréquemment, pour le cas - à envisager - où l’Irak recevrait de l’Armée soviétique des renseignements collectés par satellites d’observation. A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que c’est par la presse de Moscou, en premier par la Literatournaïa Gazeta du 12 septembre 1990, que le monde a appris le déplacement à Bagdad, en juillet 1990, du colonel-général A.M. Makachov, commandant la région militaire Volga-Caucase, pour vérifier la mise au point du plan d’invasion du Koweit. Ce qui ne signifie pas qu’il ait eu l’aval du pouvoir politique ; mais il n’a fait l’objet d’aucune sanction disciplinaire.

Naturellement, outre ces précautions "dynamiques", les hommes de la coalition conservaient leurs équipements de protection à portée immédiate et un certain nombre de détecteurs d’alerte étaient prêts, nuit et jour, à être mis en marche en cas d’arrivée de tirs suspects.

A partir du 24 février, phase terrestre (plus exactement aéroterrestre), les divers contingents des coalisés ont appliqué en général les mesures de sécurité maximale ; c’est-à-dire :

- le port permanent des survêtements, de protection19 en position de mise en œuvre immédiate20 ;

- la mise en œuvre permanente des appareils de détection et de contrôle de contamination (pour la France, les DETALAC et AP2C) ;

- le suivi, au plus près, par les matériels de décontamination des matériels et des hommes : un blessé par projectile classique, porteur d’une contamination chimique, doit être décontaminé avant sa prise en charge par le Service de santé : les chirurgiens ne peuvent travailler en tenue de protection ;

- la possibilité de mise en œuvre immédiate du "cocktail" thérapeutique spécifique des neuro-toxiques par seringue auto-injectable à trois composantes : Valium, Atropine21 et Contrathion. Ce "mélange" se montre plus efficace avec pré-médicalisation, préventive, de Pyridostygmine, à raison d’une prise toutes les 8 heures. Il y a lieu de noter que l’action du mélange Valium, Atropine et Contrathion est une thérapeutique à n’employer qu’en cas d’intoxication : l’individu qui, affolé par le risque, croirait bon de s’injecter ces produits à titre préventif se mettrait de lui-même hors d'état d’agir pendant plusieurs heures. Il convient donc d’obtenir l’auto-discipline des hommes à cet égard.

A titre anecdotique, on notera que, pour les troupes françaises, la guerre du Golfe a inauguré "en situation" le nouveau masque (ANP VP F1) à champ de vision très amélioré et possibilité de prise de boisson. De nouveaux survêtements protecteurs ont également été mis en service : la "tenue NBC de nouvelle génération", beaucoup plus confortable par temps chaud que le S3P (le survêtement de protection à port permanent). Toutefois les reportages semblent avoir montré plus de personnels en S3P qu’en NBC outre-mer.

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* *

Au total, et compte tenu de la totale maîtrise de l’air par l’adversaire, l’emploi de l’arme chimique contre les coalisés, si elle avait été décidée, eût été :

- difficile, faute des moyens les plus appropriés ; et aussi parce que la quasi-destruction des réseaux de communication et d’approvisionnement logistique n’aurait permis que des actions très fragmentaires ;

- peu rentable, contre des forces bien équipées et qui avaient bénéficié de 5 mois pour s’entraîner ;

- susceptible d’une riposte dévastatrice puisque les alliés, pour leur part, n’avaient que l’embarras du choix entre les "vecteurs", et auraient exercé cette riposte sur des forces non protégées en règle générale22.

Or l’Irak, s’il a déjà utilisé les toxiques de guerre, ne l’a fait que sous quatre conditions :

- en avoir les moyens : produits et vecteurs adaptés aux besoins ;

- en retirer un avantage militaire important ;

- ne pas y perdre, ou peu, sur le plan politique international ;

- n’avoir qu’un risque très faible ou nul de riposte.

Or, nous avons vu que les moyens, pour ce type de conflit étaient, soit fort mal adaptés - "lanceurs" sol-sol -, soit neutralisés - avions -, et la logistique anéantie ; que l’avantage militaire eût été bien mince, l’effet politique désastreux23, et qu’enfin le risque de riposte était considérable. Ceci, tant par ses effets que par sa probabilité : l’opinion publique américaine - qui ne considère pas le soldat de métier comme un matériel à bas prix de revient, et consommable - aurait exigé une riposte foudroyante, mais pas nécessairement chimique.

On peut penser que la conjonction de ces éléments a conduit l’Irak au choix de l’abstention… Mais reconnaissons que bien d’autres explications, toutes plus ingénieuses et logiques les unes que les autres, peuvent être avancées.

 

 

 

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Notes:

 

1 Nous avons, appris, par un journal, que 6 000 cercueils “seraient à la disposition” des 12 000 hommes de la division Daguet. Information constituant un “scoop”, au moins numérique. Car ce nombre n’a pas été repris par d’autres médias.

2 Cette question a déjà fait l’objet d’articles, plus ou moins étayés par le raisonnement. Nous citerons, parmi les plus intéressants, ceux du général Compagnon dans Défense nationale de juin, et celui du commandant Dewez dans le bulletin Contact de l’Amicale de l’EMSST. Comme eux, nous soulignerons qu’une grande partie de ce qui suit ne repose que sur des supputations et hypothèses.

3 Pour le détail, nous renverrons le lecteur à l’article de J.-B. Margeride “Le problème de la guerre chimique”, Stratégique, pp. 14-15, nous limitant ici à un bref résumé.

4 30 ans après Verdun, des flaques d’Ypérite subsistèrent dans la zone des combats. Nous ne serions pas surpris que l’on en trouve encore des traces.

5 Pour être complet, il faut tenir compte du fait que l’explosion d’un projectile chargé de toxique en transforme une partie en un nuage d’aérosols.

6 Et qui ne peuvent être dangereux, voire mortels, qu’à des concentrations très élevées, possibles en local clos mais pas à l’air libre.

7 Les pertes françaises 1914-1918 par toxiques ont été de l’ordre de 1,1 % du total, dont environ le dixième par effet retardé : des hommes aux poumons en partie “brûlés” sont morts jusque dans les années 1923/1924.

8 Le Manuel de chimie militaire de l’ex-armée est-allemande, dans une édition de 1977, définissait ainsi ces toxines : “Agents produits par des organismes biologiques, tels que des micro-organismes, des plantes, des animaux, mais qui ne peuvent se reproduire par eux-mêmes”.

9 Valeurs moyennes relevées chez divers auteurs, les petites divergences provenant du fait que les “sujets”, porcs, moutons, rats, ne réagissent pas de manière identique.

10 La toxicité des organo-phosphorés est telle qu’il est impératif de les placer dans des projectiles non “fuyards”, c’est-à-dire rigoureusement étanches même en cas de manipulations brutales. Un stock de munitions dont une faible proportion serait “fuyards” constituerait un danger grave sur des kilomètres en situation météo d’“inversion de température” (quand les fumées, domestiques ou industrielles, se traînent près du sol, au lieu de s’élever dans l’atmosphère).

11 Les explosifs “froids” atténuent cet effet de décomposition : Nitroguanidine, etc. Mais il faut plus d’explosif “froid” que “chaud” : volume occupé supérieur. Il y a donc recherche d'optimisation.

12 Ajoutons que l’“incapacitation” précoce peut se transformer en létalité : si les hommes touchés ne sont plus en état d'achever de s’équiper.

13 En revanche contre :

14 Aucun témoignage ne fait état d’une odeur caractéristique, ce qui élimine l’acide cyanhydrique.

15 La fabrication du Tabun ne demande pas des appareillages très “sophistiqués” - sauf une excellente étanchéité pour la sécurité. Le Sarin et le Soman, l’un et l’autre des fluorophosphonates, comportent du fluor, corps particulièrement actif, qui exige des tuyauteries, valves, etc. ne subissant pas son action. (Le platine est “passif” au fluor, par exemple.) La production du A4/VX, corps très complexe, n’est à la portée que d’une industrie chimique “de pointe”.

16 L’obus de mortier, soumis à une accélération initiale moins violente que celui de canon, peut avoir des parois plus minces. La capacité interne d’un 120 est du même ordre que celle du 155 de canon.

17 Quoique signataire, en janvier 1989, de la déclaration de Paris de renonciation à l’arme chimique. Mais on se souvient que, l’encre à peine sèche, le ministre des Affaires étrangères, M. Tarek Aziz, avait déclaré qu’en raison de l’évidente détention d’armes nucléaires par Israël, il n’était pas réaliste de demander à une nation du Proche-Orient de renoncer à telle ou telle arme…

18 On se souvient, sans doute, du fait que les seuls avions irakiens sortis de leurs hangars sous béton et non abattus furent ceux qui, partant du N-E du pays, se réfugièrent au plus près : en Iran.

19 Toutefois certaines photographies montrent que les hommes de certains des contingents engagés dans le combat paraissent n’avoir pu, ou cru, devoir revêtir ce type d’équipement.

20 C’est-à-dire qu’il ne reste plus - dans l’ordre - qu’à mettre le masque filtrant en place, sur cheveux courts et visage rasé de frais ; achever de fermer le survêtement au cou et aux poignets par bandes auto-agrippantes rapides; rabattre la capuche sur la tête et la serrer. A noter qu’aucune photographie ne montrant des surbottes et gants de butyl, on peut penser que les Alliés disposaient des renseignements indiquant la non-possession par l’Irak de Sarin et Soman ; le Tabun ne traverse pas l’épiderme.

21 Valium est le nom commercial du Diazepan ; Atropine désigne ici un complexe de Trimédoxine, d’Atropine et de Bénactysine.

22 Certes, la France avait proclamé sa volonté de ne pas riposter sur le même mode à une agression chimique, mais elle n’engageait qu'elle-même. (Et faute de détenir des toxiques, elle aurait été bien en peine d’exécuter une telle riposte : il eût fallu la demander à l’allié américain.

23 Notamment, tous les efforts de l’Union soviétique pour sauver de l’Irak ce qui pouvait l’être, sans pour autant rompre avec les Occidentaux, seraient devenus inutiles. On peut dire que Saddam Hussein est encore au pouvoir parce qu’il n’a pas utilisé les armes chimiques.

 

 

 

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