LE MAGHREB ET LA GUERRE DU GOLFE

Zemri BENHEDDI

 

 

La guerre du Golfe, pour un temps, a réorienté vers le Machrek le regard des Maghrébins repliés sur leurs problèmes internes, elle a avivé les contradictions entre les opinions et les pouvoirs en place, au moment même où des revendications de droits de l'homme et de pluralisme, des contestations islamiques sont autant de remises en cause de l'ordre établi.

 

RÉactions gouvernementales et pressions populaires

 

Lors de l'invasion, les réactions des gouvernements maghrébins sont contradictoires. Au sommet du Caire, le 10 août 1990, les cinq membres de l’Union du Maghreb arabe (UMA) réussiront l’exploit d’adopter cinq positions différentes.

Le gouvernement algérien condamne l’invasion, mais son attitude demeure réservée. Présente au Sommet du Caire le 10 août 1990, l'Algérie, soucieuse des potentielles divisions inter-arabes, ne prend pas part au vote des différentes résolutions. Le gouvernement Hamrouche condamne l'annexion du Koweit, mais s'oppose à la présence militaire américaine en Arabie saoudite et au gel des avoirs irakiens. Le président Chadli tentera une ultime médiation à la mi-décembre.

La crise du Golfe a une influence immédiate sur la politique intérieure et une surenchère s'ensuit à qui représentera le mieux les aspirations populaires. Le FIS qui, initialement, appelait au retrait irakien, se met vite au diapason de l'opinion. Son leader effectue des visites de médiation chez les belligérants. Le Mouvement Démocratique Algérien (MDA) en fait autant et le FLN n'est pas en reste.

La position du gouvernement tunisien surprend, étant donné l'habituelle modération de sa politique étrangère. En effet, le gouvernement tunisien se montre réservé quant à l'opportunité d'une initiative américaine. Le président Ben ali refuse d'assister au sommet de la Ligue arabe et désapprouve la décision de la Ligue en faveur de l'envoi d'une force multinationale en Arabie saoudite.

Cette prise d’opposition lui vaut un franc support populaire. Le consensus atteint avec l'opinion compense largement les dommages causés par cette attitude auprès de l'Occident et des Etats du Golfe. Cependant, une limite est posée en novembre, quand le gouvernement indique qu'il est clairement pour les sanctions contre l'Irak. seul le parti islamiste en Nahda, étant donné sa dépendance financière à l’égard des saoudiens, ne peut suivre l'opinion.

Le gouvernement marocain condamne sévèrement l'invasion du Koweit et propose son soutien à la force multinationale que les Etats-Unis mettent sur pied. Un contingent de 1 200 hommes est envoyé en Arabie saoudite et mis sous les ordres du prince Khaled Ben Sultan. La presse suit la ligne gouvernementale.

Mais, très vite, la pression populaire modifie le comportement du gouvernement. Les partis d’opposition organisent des manifestations en faveur de l’Irak. En regrettant que le Sommet du Caire ait lieu si tôt en août et en reconnaissant que les revendications irakiennes avaient quelques fondements, le roi montre, si besoin est, que la pression de l'opinion est prise en considération. Juste avant le déclenchement de l’offensive alliée, Hassan II tente une ultime démarche auprès de Saddam Hussein.

Le gouvernement libyen votre contre les résolutions du Sommet du Caire et propose une force arabo-islamique sous l'égide de l'ONU pour garantir la sécurité de l'Arabie saoudite. Mais il conserve un profil bas, tant pour ne pas aggraver encore sa situation vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Europe, qui l’accusent de vouloir se doter de l’arme chimique (affaire de l’usine de Rabta, en mai 1990) et de soutenir le terrorisme que parce que, durant la guerre Iran-Irak, il avait été l’un des plus fermes soutien de Téhéran.

Le gouvernement mauritanien reste discret, en raison de ses liens avec le Baas irakien. Le général Ould Taya s’abstient lors du vote de la résolution condamnant l’Irak, au Sommet du Caire, mais condamne l’ouverture des hostilités en janvier 1991.

L'attitude quasi-unanime des opinions maghrébines en faveur de l'Irak s'explique par l'anti-impérialisme et la solidarité panarabe, plus que par une quelconque sympathie pour les dirigeants irakiens. Dès le début, la présence de troupes occidentales en Arabie saoudite éclipse l'occupation du Koweit. En effet, pour les Maghrébins, à une erreur irakienne correspond une faute grave saoudienne. Des décennies de propagande font la part belle aux Irakiens, puisque l'affrontement révèle les perceptions qu'ont les Maghrébins des monarchies du Golfe, considérées par la rhétorique anti-impérialiste et nationaliste arabe comme des alliées inconditionnels de l'impérialisme américain. Aux yeux des Maghrébins, "la compréhension" de l'Arabie saoudite pour les intérêts américains, notamment énergétiques, clairement exprimée, ne peut que renforcer l'idée que les peuples koweitien ou saoudien comptent peu pour leurs dirigeants et les occidentaux. Seules quelques familles régnantes profitent de cette situation. Aussi, le ressentiment contre une inégale distribution des richesses, dans un Maghreb confronté à des problèmes économiques aigus, prend le dessus.

En vertu de la solidarité traditionnelle latente envers l'agressé, le Koweit et l'Arabie saoudite auraient pu bénéficier d’une certaine sympathie. Mais vont perdre l'avantage aux yeux de l'opinion maghrébine, car ils font appel à l'extérieur et l'on ne parle plus que de l'agression contre l'Irak. Un Irak qui apparaît comme le pionnier de la technologie arabe que l'on détruit, car "les véritables visées de l'agression contre l'Irak", affirme le président Ben Ali le 26 janvier 1991 à la télévision, "consistent à interdire à la Nation arabe d'accéder au progrès et de maîtriser la science et la technologie, pour qu'elle demeure à jamais condamnée à la dépendance" 1.

La notion de légalité internationale est rejetée d'emblée, car appliquée de manière sélective et toujours au détriment de la nation arabe.

La déroute de l'armée irakienne affecte d'autant plus l'opinion maghrébine que l'espoir de résistance aux forces occidentales que le discours de Saddam Hussein avait suscité avait été fort. La reddition imposée à l'Irak, doublée de sa médiatisation, a été ressenti comme une humiliation. De surcroît, l'occupation de l'Irak, les résolutions de réparation et notamment le vote du Droit d'Ingérence sont perçus comme des atteintes sournoises à l'intégrité du monde arabe.

 

Les consÉquences sur LE MaGhreb

 

Renforcement de l'Union du Maghreb Arabe

 

Conscients de leur incapacité d'influer le cours des événements au Moyen-Orient et voyant se dessiner un nouvel ordre international, les dirigeants du Maghreb, dont l'horizon s’étendait à l'Afrique, le monde arabe, voire les non alignés, semblent limiter leur coopération aux régions voisines. Ainsi, en dépit des positions initiales dissemblables des gouvernements, en septembre l'UMA arrive à une position commune sur le conflit. La stratégie du champ d'application minimal de la coopération serait le Maghreb. Les besoins en financement, en technologie, viendraient d'Europe et essentiellement de l'Europe méditerranéenne.

Cette stratégie consiste à faire partager aux riverains du nord de la Méditerranée le destin commun et à leur faire prendre conscience de la répercussion potentielle des difficultés de la rive sud sur celle du nord. Sensibles à leur propre indépendance dans un nouvel ordre international dominé par les Etats-Unis, les Européens du Sud peuvent faire plus pour le Maghreb que les "frères" du Golfe, encore plus "intégrés" dans le giron américain, et qui soulignent que leur soutien financier sera fonction des attitudes pendant la crise du Golfe.

Dans les années 80, avec le transfert à Tunis du siège de la Ligue arabe, une implication plus importante du Maghreb dans les affaires du Moyen-Orient a pu être observée. depuis l'ère nassérienne, un panarabisme latent subsiste au Maghreb. Mais la division arabe induite par la guerre du Golfe a renforcé le sentiment du fossé entre Arabes "riches" et Arabes "pauvres". Du reste, la traditionnelle scission et habituelle référence de l'opinion entre durs et modérés n'a pas tenu. L'Egypte, ancien leader du panarabisme, ou la Syrie, "pays progressiste", se sont alignés aux occidentaux. Le plus meurtrie dans ce contexte reste la Libye, qui a toujours espéré réaliser l'unité par le Machrek et qui se rend à l'évidence que le Maghreb offre peut-être plus de chances. La Libye, menacée de représailles pour son implication dans les attentats de Lockerbie et du DC10 d’UTA est contrainte de se rapprocher de l'UMA pour briser son isolement diplomatique.

Le Maghreb n'est pas prêt à adopter une stratégie de politique arabe commune. il est cependant vraisemblable que les consultations soient plus fréquentes et qu'une relative priorité soit donnée à l'entente maghrébine, même si beaucoup d’observateurs, comme la majorité des opinions, restent sceptiques quant aux perspectives de développement de l’UMA. Ce souci s'est traduit par la mise en place d'institutions communes appelées à mettre en oeuvre une dynamique nouvelle. C'est ainsi que le Sommet des chefs d'Etat du Maghreb, tenu à Casablanca les 15 et 16 septembre 19912, a décidé la mise en place d’institutions communautaires, réparties entre tous les pays membres :

- secrétariat général de l'UMA : Maroc ;

- Majles Choura (Parlement) : Algérie ;

- organe judiciaire : Mauritanie ;

- institution financière et économique : Tunisie ;

- Université et Académie : Libye.

 

Restructuration des mouvements islamistes

 

Bien que l'échec du panarabisme à partir d'Etats et d'idéologies laïques soit une chance pour les stratèges islamistes, il est vraisemblable que ces derniers ne seront pas partout en mesure d'en profiter. D'abord, parce que les mouvements islamistes les plus virulents au Maghreb, notamment la En Nahda tunisienne, ont révélé au début du conflit leur allégeance à l'Arabie saoudite, ensuite, parce que l'Iran, autre leader islamiste, est apparu comme celui qui a le plus profité du conflit. De plus, la maladresse des Iraniens, dans leur déclaration de soutien aux manifestations du FIS en juin 1991, les fait apparaître comme prétendant au leadership islamique en s'ingérant dans les affaires maghrébines.

La guerre du Golfe, en dehors des conditions locales, aura vraisemblablement pour effet une restructuration des mouvements islamistes au Maghreb. Cette restructuration découlera d'abord de la répression qui suit leurs tentatives, réelles ou supposées, de prise du pouvoir3.

En effet, conscients des attitudes populaires face aux carences des gouvernements et de la révolte latente durant la défaite, les leaders islamistes ont tentés d'accélérer la chute des régimes. Mais, profitant de la confusion créée par cet événement dans les rangs islamistes, les pouvoirs en place ont déclenché une répression.

En Tunisie, avec la bénédiction de toute l'opposition, le régime Ben Ali a entrepris le démantèlement de la En Nahda, allant jusqu'à l'exécution d'une peine capitale.

En Algérie, l'aile dure du FIS a estimé le moment venu de la prise de pouvoir par la rue. L'échec de cette tentative a été utilisé pour la mise à l'écart du FLN en tant que parti unique dominant et le début du démantèlement de l'aile extrémiste du FIS, afin de parvenir au remodelage d'un mouvement islamiste modéré respectant le jeu démocratique. Il est à noter que cette action s'est traduite par des milliers d’arrestations, et notamment celles des principaux dirigeants du FIS. Après cet échec, le mouvement se replie sur une stratégie électorale, qui lui avait déjà permis de faire la démonstration de sa force en 19904.

Au Maroc, la répression débute lorsque le gouvernement laisse se durcir les affrontements entre les étudiants marxistes et islamistes de l'Université d'Oujda, près de la frontière algérienne, et une répression sélective et discrète s'ensuit.

Une autre source de restructuration liée à la guerre pourrait profiter, à terme, au mouvement islamiste modéré, car supposé plus favorable à la technique dont la pertinence a été démontrée lors de la guerre.

 

Nécessité d’une modernisation militaire

 

La chose militaire n'est pas, par tradition, du domaine public dans les pays du Maghreb. Les armées du Maghreb étaient plus mobilisées pour contenir d'éventuels dérapages de la population et pour assurer la stabilité des différents pouvoirs en place que pour une participation à la guerre du Golfe. La participation des forces armées royales marocaines a surtout été symbolique. Cette guerre est durement ressentie par les états-majors qui prennent conscience du fossé qui les sépare des armées modernes. Ce constat s'est exprimé par la profession de foi du général Nezzar Rhaled, ministre de la Défense algérienne, qui suggère une concertation élargie en vue d’une politique de défense commune5. Cette déclaration a été suivie d'un séminaire sur la question en novembre 1990 à Alger.

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Notes:

 

1 cité dans “Pourquoi, en Tunisie, la rue soutient Bagdad”, Le monde diplomatique, mars 1991, p. 12.

2 El Moujahid, 17 septembre 1991.

3 Paul Balta, “La nouvelle crise du Golfe et ses antécédents”, Hérodote, n° 58-59, 1990, p. 56.

4 Cf Zemri Benheddi, “Les élections de 1990 en Algérie et la victoire du Front islamique du salut”, Hérodote, 1990-3-4.

5 Interview du général Nezzar à l'APS le 11 septembre 1990.

 

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