LA CULTURE STRATEGIQUE AMERICAINE ET LE GOLFE

Bruno COLSON

 

Le concept de culture stratégique s'est imposé pour désigner l'ensemble des pratiques traditionnelles et des habitudes de pensée qui, dans une société, gouvernent l'organisation et l'emploi de la force militaire au service d'objectifs politiques. Cette définition, empruntée à Carnes Lord, ne recouvre que la composante militaire de ce que Lucien Poirier appelle la stratégie intégrale d'une entité sociopolitique1. Le concept de culture stratégique a toujours existé implicitement dans des notions telles que le "style national" ou la "façon américaine de faire la guerre" (American way of war). Il est apparu explicitement en 1977, dans une analyse des conceptions particulières des Soviétiques à propos des armes nucléaires2.

Pour donner plus de rigueur au concept, nous l'articulerons sur la stratégie théorique de Lucien Poirier. Nous examinerons ainsi les réponses américaines aux différents appels de décisions provoqués par la crise du Golfe. Comme nous le verrons, la composante militaire de la stratégie intégrale est très vite apparue comme la seule manoeuvre pouvant accomplir les fins de la politique générale. Ainsi se dégagera une hiérarchie des niveaux de décision, du politique au tactique. Cela coïncidera aussi avec le déroulement chronologique de la crise, puis de la guerre. La stratégie, politique en acte, apparaîtra comme un processus de décisions successives, chacune venant se superposer aux précédentes et marquant un pas supplémentaire dans l'utilisation de la violence physique. Nous soulignerons un ensemble de convictions, d'attitudes et de modes de comportement concernant la stratégie, conditionnés par la géographie et suffisamment récurrents dans l'histoire pour qu'ils constituent la culture stratégique des Etats-Unis3.

POLITIQUE GÉNÉRALE ET STRATÉGIE INTÉGRALE

 

Réalisme, exceptionnalisme et leadership mondial

 

Si les Etats-Unis entendent bien faire respecter une certaine stabilité mondiale, il s'agit moins pour eux de maintenir un statu quo que d'assurer la libre circulation des "flux" dont ils tirent leur puissance et leur prospérité : flux de populations, de marchandises, de liquidités, d'informations. Comme l'a bien écrit François Géré, les Etats-Unis sont d'abord "la puissance du flux" 4. Les menaces pesant sur les flux dans le golfe Arabo-Persique ont poussé le président Carter à déclarer cette zone "d'intérêt vital" pour les Etats-Unis le 23 janvier 1980. En réagissant très vite à l'invasion du Koweit par l'Irak, le président Bush a d'abord fait preuve d'une vision "réaliste" des intérêts américains. Il a aussi réaffirmé le rôle exceptionnel que l'Amérique entend bien continuer à jouer sur la scène mondiale: responsabilité sans commune mesure eu égard à la liberté et la sécurité d'autres pays, "leadership" indispensable du monde civilisé, prise en charge du "fardeau de la liberté" 5. De son message sur l'état de l'Union le 29 janvier 1991 à son discours de victoire devant le Congrès au mois de mars, George Bush n'a cessé de faire appel à l’"exceptionnalisme" américain, traduction moderne de la doctrine de la "destinée manifeste" du XIXe siècle, à la base de l'impérialisme dans le Pacifique et les Caraibes, mais aussi de l'intervention aux côtés des démocraties en 1917 et en 19416.

La stratégie intégrale des Etats-Unis, destinée à traduire en actes ces orientations de politique générale, a très vite consisté, dans la crise du Golfe, à recourir à sa composante militaire, par l'envoi de navires, d'avions et de troupes. Mais les autres composantes ont également joué. La diplomatie, inscrite dans la stratégie générale culturelle, avait subi un échec par son incapacité à prévoir et à prévenir la crise. Elle a cependant continué à oeuvrer tout au long du conflit, parallèlement à la stratégie générale militaire. La stratégie générale économique s'est surtout manifestée par l'embargo décrété à l'encontre de l'Irak. A cause de l'obstination irakienne, ni la diplomatie ni l'embargo économique n'ont réussi à dénouer la crise. Les Etats-Unis, en coordination avec leurs alliés, ont dû recourir à la stratégie militaire, d'emploi virtuel d'abord, d'emploi réel ensuite. Or, pour utiliser la force armée, le peuple américain a besoin de justifications légales et morales. Il ne peut admettre des motivations politiques fondées sur le seul réalisme.

 

Légalisme, moralisme et impatience

 

Le caractère légal de l'envoi de troupes dans le Golfe, puis d'une intervention militaire contre l'Irak, est progressivement apparu comme évident, avec le vote des résolutions 665 et 678 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Le "nouvel ordre mondial", évoqué par le président Bush pour en appeler à la défense du droit, reprend un thème persistant de la conception américaine des relations internationales, celui de la "sécurité collective" chère à Woodrow Wilson et à Franklin D. Roosevelt. Il n'y a là rien d'autre qu'un souvenir nostalgique de l'après 1945, qui a vu la mise en place de l'ONU, de l'OTAN, du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale. C'est le modèle de la guerre de Corée, livrée sous les auspices des Nations Unies par une coalition de seize Etats mais sous la ferme direction de l'Amérique.

La conception "légaliste-moraliste" des Américains en matière de relations internationales s'est clairement manifestée dans la crise du Golfe. Pour susciter le soutien à son action contre l'Irak, le président Bush a invoqué la doctrine chrétienne de la "guerre juste" 7. C'est que les aspects moraux d'une intervention armée n'ont pas d'emblée paru très nets aux Américains. Etait-ce moral de faire la guerre pour protéger sa consommation effrénée de pétrole8 ? Le Président s’est alors attaché, dans ses déclarations et ses discours, à peindre le conflit du Golfe comme un face-à-face entre le bien et le mal. Il a incité les Américains à lire le rapport d'Amnesty International sur les atrocités irakiennes au Koweit et a comparé celles-ci à celles des Nazis et des Japonais pendant la deuxième guerre mondiale9. Se référant à Abraham Lincoln, George Bush a appelé les Américains à prier pour leurs troupes et il a exprimé lui-même de manière plus visible ses sentiments religieux10.

Dans la rhétorique présidentielle et dans l'esprit d'une majorité d'Américains, la guerre du Golfe a fait figure de croisade, comme toutes les grandes guerres de l'histoire des Etats-Unis. Elle a présenté une évidence morale qui manquait à la guerre du Vietnam11.

Les Américains cependant n'aiment pas les expéditions lointaines prolongées. La durée de leur résolution est inversement proportionnelle à la distance, à la durée et à la dimension du déploiement. La culture américaine est basée sur la gratification instantanée : s'il faut faire la guerre, celle-ci doit être courte, rapide et décisive. Pendant les mois qui ont précédé l'action de force, les dirigeants ont dû tenir compte d'une double exigence de l'opinion publique : celle-ci ne pourrait tolérer un taux élevé de victimes américaines et ne supporterait pas un retour de la conscription. Le patriotisme, spontané au départ, n'y survivrait pas12. La stratégie militaire générale a intégré ces exigences de l'opinion.

 

STRATÉGIE MILITAIRE GÉNÉRALE

 

Un souci géopolitique de la liberté de mouvement : la projection de la puissance

 

La crise du Golfe a été l'occasion pour les dirigeants américains de réaffirmer le premier souci de la stratégie militaire générale des Etats-Unis : la préservation d'une liberté constante de mouvement13. Le 4 février 1991, le secrétaire à la Défense Dick Cheney déclare que les Etats-Unis n'entendent pas jouer les gendarmes du monde. Par contre, poursuit-il, "nous devons maintenir notre capacité à contrôler les océans du monde, à maintenir nos engagements en Europe et dans le Pacifique, à être capables de déployer des forces, que ce soit en Asie du Sud-Ouest ou au Panama, pour faire face aux imprévus, afin de défendre les vies et les intérêts américains" 14. Il s'agit de la "projection de la puissance", une mission essentiellement assumée par la marine. Autrement dit, la stratégie militaire générale doit comporter non seulement une capacité de dissuasion, mais aussi une capacité d'action.

 

Stratégie de dissuasion et stratégie d'action

 

Depuis le début des années 1980, la stratégie militaire générale américaine est entrée dans une phase de mutation et la crise du Golfe a illustré celle-ci15. Les Etats-Unis envisagent désormais deux formes de stratégie :

- premièrement, une surveillance de l'Empire soviétique en décomposition, ce qui correspond à la forme négative de la stratégie (interdiction) et à l'emploi virtuel des forces, c'est-à-dire à une stratégie de dissuasion ;

- deuxièmement, l'affirmation d'une présence militaire mondiale souple nécessitant une capacité de projection de la puissance, ce qui correspond à la forme positive de la stratégie (coercition) et à un emploi des forces qui, s'il est virtuel, conduit à une stratégie de pression ou de persuasion, et s'il est réel, à une stratégie d'action offensive16.

 

Gros moyens et option militaire offensive

 

En août 1990, le président Bush a décrit la mission des premières troupes américaines débarquées en Arabie saoudite comme "purement défensive". L'ancien secrétaire à la Défense James Schlesinger ainsi qu'un responsable du Pentagone confiaient cependant qu'il y aurait très peu d'hésitation à porter la guerre sur le territoire iakien afin de mettre le régime de Bagdad hors d'état de nuire17. Le 31 août, Michel Tatu constate dans Le Monde que le dispositif devient nettement offensif. Mais le changement d'intention n'est pas encore affiché. Henry Kissinger, depuis le début de la crise, a prôné une opération offensive. Il a invoqué comme raison le soutien de l'opinion publique américaine18. Les Américains ne supporteraient que des batailles courtes et n'auraient pas l'endurance nécessaire pour un conflit prolongé.

Le 8 novembre 1990, le président Bush laisse tomber la fiction d'un déploiement purement défensif. Il déclare qu'il a décidé d'envoyer 150 000 à 200 000 hommes supplémentaires dans le Golfe "afin de permettre à la coalition de disposer d'une option militaire offensive adéquate" 19. L'inspirateur de cette décision est le général Colin Powell, chef des états-majors intégrés. Celui-ci, au début de la crise, a dû émettre de fortes réserves car l'impréparation américaine aux niveaux politique et stratégique était totale20. Mais, dès qu'il a pu rassembler une force suffisante et que la guerre est apparue comme possible, il s'est montré partisan d'une opération rapide et décisive, "avec aussi peu de victimes que possible" 21. Cela répondait aux aspirations de l'opinion publique et cela rompait avec la stratégie employée au Vietnam, où l'engagement avait été graduel et progressif. A l’époque, les officiers américains avaient noté très sévèrement cette stratégie qui leur était imposée par les "experts" du gouvernement22.

Agir avec les "gros moyens" est typique de la culture stratégique américaine. Au Vietnam, les Américains avaient été incapables de pratiquer une "guerre limitée" parce que cela ne correspondait pas à leur style. Le président Bush a répété que l'intervention américaine au Koweit ne serait pas un autre Vietnam. On ne demanderait pas aux troupes "de se battre avec une main attachée derrière le dos" 23.

 

Une stratégie à but absolu : l'anéantissement de l'ennemi

 

Les circonstances de la crise du Golfe ont permis à Colin Powell de revenir à la tradition américaine d'anéantissement de l'ennemi. Il n'y avait plus l'inhibition provoquée par la dissuasion nucléaire et par un risque d'affrontement avec l'U.R.S.S. Powell a pu suivre les traces de Grant, d'Eisenhower et de MacArthur : "Si vous décidez finalement d'employer la force, vous devez être aussi massif et décisif que possible. Fixez votre but, choisissez votre objectif et essayez de le submerger" 24. Les généraux américains ont dit "plus jamais" à l'escalade mesurée pratiquée au Vietnam : "Si vous êtes fort, utilisez votre force" a dit le général des marines Bernard Trainor25. Fin janvier 1991, le général Powell annonce que la stratégie utilisée contre l'armée irakienne est très simple : "Nous allons d'abord lui couper la retraite et puis nous l'anéantirons" 26. Le général Powell a déclaré que ce n'était pas tant son expérience du Vietnam que ses trente-deux ans d'éducation militaire qui lui avaient fait adopter cette stratégie27. La stratégie d'anéantissement est en effet une caractéristique fondamentale de la culture stratégique américaine. Dans la crise du Golfe, cette stratégie a d'abord été conçue comme un instrument de pression ou de persuasion (emploi virtuel des forces). Devant l'obstination irakienne, elle s'est transformée en une stratégie offensive ou d'agression (emploi réel).

 

Contraintes politiques dans la stratégie d'anéantissement

 

Le général Norman Schwarzkopf, chef de l'U.S. Central Command, a mis en oeuvre cette stratégie d'anéantissement. Il était conscient des aspects politiquement positifs d'une telle stratégie, à condition qu'elle permette de gagner rapidement, avec peu de victimes28. Cette dernière considération a pesé énormément et elle doit tempérer la vision d'une stratégie d'anéantissement pure et simple. Cheney a posé comme "priorité n° 1" que la libération du Koweit se fasse "au moindre coût en termes de vies américaines" 29. C'est une contrainte majeure de politique intérieure qui pèse sur la culture stratégique américaine. Dick Cheney et Colin Powell ont veillé à ce que l'anéantissement de la puissance irakienne se fasse avec le moins de victimes possible, y compris du côté de l'ennemi. Pour cela, toute la panoplie américaine n'a pas été employée, les objectifs ont été soigneusement choisis, l'attaque terrestre a été retardée au maximum. La guerre du Golfe, a malgré tout, été une guerre "limitée".

D'autres arguments politiques ont pesé sur la stratégie du fait de la coalition rassemblée contre l'Irak. Les pays arabes souhaitaient une attaque rapide pour que les sentiments pro-irakiens de leur population ne prennent pas une ampleur telle que les dirigeants se verraient menacés. Mais, dans l'autre plateau de la balance, se trouvait le nombre élevé de victimes américaines qu'entraînerait une offensive prématurée. Le général Schwarzkopf a dû déployer des talents de diplomate en même temps que de stratège. Comme Eisenhower, il a réussi à maintenir la cohésion de la coalition et il a su se montrer adroit dans ses relations avec ses hôtes saoudiens. La culture stratégique américaine avait déjà produit des généraux capables de se comporter en habiles proconsuls, tel MacArthur au Japon en 1945, mais la guerre du Vietnam avait quelque peu éclipsé ce type de comportement.

 

STRATÉGIE MILITAIRE DES MOYENS

 

Stratégie génétique : la supériorité technologique

 

La guerre du Golfe a bien montré que la stratégie génétique américaine, celle qui conçoit et invente les forces, table avant tout sur la supériorité technique. Il s'agit là d'une véritable stratégie, pratiquée par le Pentagone depuis une quarantaine d'années, et selon laquelle la supériorité technique est le meilleur moyen de contrer un ennemi potentiel supérieur en nombre. Pour Dick Cheney, le conflit du Golfe a prouvé que cette stratégie était fondée et que les Etats-Unis devraient maintenir leurs avantages techniques en capacité militaire, malgré la réduction des dépenses d'armements30. Le recours à la technique permet de substituer les machines aux hommes : c'est un objectif traditionnel des Etats-Unis et c'est devenu une caractéristique fondamentale de la culture stratégique américaine31.

 

Stratégie logistique : la capacité de projeter la puissance

 

"Bouclier du désert" a été à la fois la plus grande opération de transport maritime depuis la Seconde Guerre mondiale et le plus gigantesque pont aérien de l'histoire.

Le déploiement des forces américaines dans le Golfe a néanmoins demandé beaucoup de temps. En cas d'attaque soviétique en Europe, le Pentagone prévoyait de renforcer l'OTAN avec six divisions en dix jours, mais il a fallu près de six mois pour acheminer les 525 000 hommes nécessaires à la "Tempête du désert". Le Pentagone va sans doute devoir réviser certains choix et accentuer encore la composante logistique de sa stratégie32.

Mais par rapport aux autres armées du monde, les Américains ont déjà une expérience inégalée dans le domaine de la logistique nécessaire à des déploiements lointains. Plusieurs commentateurs ont fait la comparaison avec le débarquement de Normandie en 1944. Une telle capacité de projeter la puissance caractérise en fait la culture stratégique américaine depuis la guerre de Sécession. A cette époque, le colonel suisse Ferdinand Lecomte, ami et biographe de Jomini, avait noté "la remarquable facilité des opérations combinées sur terre et sur eau", ainsi que "l'aisance des grands embarquements et débarquements" par rapport à ce que les Français et les Britanniques avaient fait en Crimée33. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont démontré que la guerre de l'ère industrielle était avant tout une affaire de logistique.

 

STRATÉGIE MILITAIRE OPÉRATIONNELLE ET TACTIQUE

 

La stratégie de pression ou de persuasion (emploi virtuel des forces) ayant échoué, le président des Etats-Unis a pris l'initiative d'une offensive (emploi réel des forces). Les différentes forces armées ont alors appliqué au niveau opérationnel la stratégie militaire générale d'anéantissement de l'ennemi, en mettant en oeuvre leur doctrine d'emploi réel des forces. L'US Navy s’est assuré facilement la maîtrise de la mer. L'Air Force et l'Army ont suivi la doctrine AirLand Battle, mise au point en 1982. Mais il faut souligner ici une différence de statut stratégique entre les trois forces.

Avec son Marine Corps, la Navy jouit d'une indépendance unique car elle est la seule à posséder à la fois des forces terrestres, navales et aériennes. La Navy a plus qu'une doctrine opérationnelle et tactique. En permettant avec ses porte-avions la projection de la puissance, elle assure cet élément essentiel de la stratégie militaire générale des Etats-Unis, qui est la liberté de mouvement. Avec ses armes nucléaires, elle assure aussi une part importante de la stratégie de dissuasion. Beaucoup plus que les armées de terre ou de l'air, la marine a une vision géostratégique globale des intérêts américains. Ceci fait l'objet de simulations de crises dans des war games, une pratique qui remonte aux dernières années du XIXe siècle. Le war game de l'été 1990 au Naval War College envisageait parmi les situations de crise une invasion du Koweit par l'Irak34.

L'Air Force, avec ses bombardiers et ses missiles intercontinentaux, détient les deux autres composantes de la triade de la dissuasion nucléaire. L'armée ne joue pas un rôle stratégique semblable. Elle dépend des autres "services" pour effectuer ses missions. Elle n'offre qu'une doctrine opérationnelle et tactique, l'AirLand Battle 35. Ces distinctions sont bien apparues à l'occasion de la guerre du Golfe.

 

La maîtrise de la mer

 

Pour reprendre les termes de l'amiral Zumwalt, l'US Navy a rempli trois missions dans la crise puis la guerre du Golfe : présence (stratégie de crise et pas encore de guerre), projection de puissance (contre la terre) et maîtrise des mers (la guerre navale au sens traditionnel du terme)36. Les deux premières missions ressortissent à la stratégie militaire générale et à la stratégie logistique des Etats-Unis. Quant à la maîtrise de la mer, elle a été acquise facilement. La flotte, ou plutôt la flottille, irakienne a été détruite totalement. Quelques îles ont pu être conquises. Les vieux cuirassés Wisconsin et Missouri ont participé au pilonnage des positions irakiennes. Les avions embarqués ont pris part aux bombardements.

En assumant ces missions, la Navy est restée fidèle à sa culture stratégique. Elle a agi conformément à sa tradition, à ce qui est une forme de pensée collective plus qu'une doctrine fermement énoncée, et à l'origine de laquelle il y a l'amiral Alfred Thayer Mahan37. Une enquête, effectuée parmi les amiraux de la Navy et publiée en janvier 1991, a montré que l'ouvrage le plus connu de Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, est toujours celui qui les a le plus influencés et qu'ils recommanderaient en premier lieu aux jeunes officiers38.

 

Une stratégie aérienne d'anéantissement par attrition

 

Le rôle crucial que jouerait la puissance aérienne en cas de guerre a été annoncé à plusieurs reprises avant le déclenchement de l'opération Desert Storm. Le 16 septembre 1990, le chef d'état-major de l'US Air Force, le général Michael Dugan, prônait de bombarder les villes irakiennes sans aucune discrimination et disait ne pas se sentir concerné par des contraintes politiques. Il déclara également que l'Air Force gagnerait bien la guerre à elle seule39. Le lendemain, il était limogé pour d'autres déclarations impliquant Israël et faisant référence à un projet de "décapitation" du régime irakien. Dugan est significatif de la culture stratégique de l'US Air Force par son arrogance et sa confiance illimitée en l'Air Power. Ses déclarations cadrent parfaitement avec la théorie du général italien Douhet et avec les arguments du général William Mitchell, assimilés par l'Air Corps Tactical School au début des années 1930, et qui ont fondé la doctrine du bombardement stratégique de l'armée de l'air américaine40. Les déclarations de Dugan sont dans la ligne d'un autre chef d'état-major de l'US Air Force, le général Curtis LeMay, décédé en pleine crise du Golfe, en octobre 1990. LeMay avait été l'initiateur des bombardements stratégiques pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pendant la guerre du Vietnam, il avait proposé de menacer le Nord d'un bombardement qui le ferait "retourner à l'âge de la pierre" 41.

La "Tempête du désert" a effectivement commencé par l’une des plus grosses opérations de bombardement aérien de tous les temps. Comme dans la théorie de Douhet, le premier objectif a été de conquérir la maîtrise du ciel, en neutralisant l'armée de l'air irakienne, les défenses anti-aériennes, les pistes d'envol et les rampes de lancement de missiles. En même temps étaient visés, par des raids en profondeur, des objectifs "stratégiques", c'est-à-dire les centres de commandement et de contrôle, les usines de production d'armes chimiques et biologiques. Puis la campagne s'est orientée vers des "objectifs d'interdiction en profondeur" (deep interdiction targets), les centres de communications, les autoroutes, les goulots dans les lignes d'approvisionnement. Les bombardements se sont ensuite concentrés sur ce qui avait été déterminé comme étant, d'après la terminologie de Clausewitz, le "centre de gravité" irakien : la Garde républicaine. Ces bombardements se sont succédé dans la logique d'une bataille intégrée air-terre. Dans les jours qui ont précédé l'offensive terrestre, ils se sont de plus en plus rapprochés du front, suivant le schéma de la doctrine AirLand Battle.

La campagne de bombardements contre l'Irak a été un véritable exercice académique de guerre aérienne. Les pilotes de l'US Air Force ont divisé le champ de bataille en petits carrés numérotés sur les cartes, les killing zones. Ils ont "traité" les secteurs les uns après les autres. L'ensemble de l'armada était supervisé par les avions-radars AWACS, qui voient tout ce qui vole dans un rayon de plus de 300 km42. Derrière la campagne aérienne contre l'Irak, on peut déceler l'étude historico-théorique d'un colonel de l'Air Force, John A. Warden III, intitulée The Air Campaign 43. Cette étude a été utilisée par l'état-major de l'Air Force pour penser une campagne aérienne en termes opérationnels et elle a été mentionnée par Dick Cheney dans la conférence de presse qui a suivi le limogeage du général Michael Dugan44.

En se basant sur des exemples historiques, The Air Campaign attire l'attention sur des concepts classiques, hérités de Clausewitz et de Jomini : le centre de gravité de l'ennemi, la concentration des efforts qui est "probablement le plus important principe de la guerre aérienne" et l'engagement massif des forces45. L'étude fait aussi comprendre que l'Air Force sera sans doute l’"arme-clé" des théâtres de campagne futurs, et que les autres armes n'agiront qu'en soutien. L'argument est typiquement américain en ce qu'il révèle, comme chez le général Dugan, l'arrogance propre à l'Air Force et l'existence de cultures stratégiques rivales dans les différentes armées.

En 1943-1945, les bombardements alliés n'ont pas emporté
la décision contre l'Allemagne et Bernard Brodie y a vu un démenti des théories de Douhet46. C'est devenu une sorte de maxime militaire que la puissance aérienne ne peut à elle seule gagner une guerre. Dans la guerre du Golfe, l'offensive terrestre a suivi l'offensive aérienne, mais celle-ci avait détruit environ 75 % de la capacité de combat des forces irakiennes au Koweit47. La bataille aérienne s’est poursuivie une fois l'offensive terrestre déclenchée, conformément à la doctrine AirLand Battle.

 

L'US Army : capacité de réforme, doctrine offensive et entraînement

 

Depuis la guerre du Vietnam et certaines missions plus ponctuelles en Iran, au Liban et à la Grenade, l'armée américaine a appris à critiquer ses erreurs et à se corriger. En 1985, un Center for Army Lessons Learned (CALL) a été établi à Fort Leavenworth. Au cours de son histoire, l'US Army a en fait toujours veillé à profiter de ses expériences et à en tirer les leçons. Dès 1918, le corps expéditionnaire en France avait mis sur pied une cellule de traitement des leçons glanées dans les combats48. C'est un processus typique de la culture stratégique américaine. "On apprend de chaque bataille, et parfois plus encore de celles qui ont été mal dirigées" a déclaré le général Schwarzkopf49. "Nous avons tout repensé depuis le Vietnam" a ajouté le chef d'état-major adjoint de l'armée, le général Gordon Sullivan50. Le fruit de cet effort intellectuel est la doctrine AirLand Battle.

Exposée dans le manuel FM 100-5 en 1982, cette doctrine avait pour première raison d'être la nécessité d'étendre le champ de bataille en profondeur, étant donné le rôle nouveau dévolu aux "groupements opérationnels de manoeuvre" dans l'armée soviétique. Le général Starry, commandant du Training and Doctrine Command, avait vu la nécessité de mener à ce niveau une bataille intégrée air-terre, où il faudrait mettre l'accent sur l'initiative, la manœuvre et l'offensive pour interdire l'intervention des forces du deuxième échelon de l’ennemi. Pour que l'armée américaine retrouve ces valeurs, Starry a tenu à rappeler l'importance des principes de la guerre et le rôle fondamental joué par Jomini dans leur formulation51. S'appuyant moins sur la force brute que sur l'élégance opérationnelle, la doctrine AirLand Battle requiert des commandants sur le terrain qu'ils concentrent leurs efforts sur le point où les effets seront les plus décisifs.

Dans les années 1980, l'US Army a mis un accent particulier sur l'entraînement et celui-ci s'est principalement effectué dans un environnement idéal pour une préparation à une guerre dans le golfe Arabo-Persique. L'Army National Training Center est en effet situé à Fort Irwin, dans le désert Mojave en Californie. Toutes les divisions américaines de l'opération Desert Storm avaient une expérience de la guerre du désert52. Notons bien que cette préparation au niveau tactique et, dans une certaine mesure, au niveau opérationnel, n'a pas empêché les Etats-Unis d'être surpris par l'invasion du Koweit aux niveaux politique, stratégique et logistique.

 

La doctrine appliquée à la lettre

 

Le succès d'AirLand Battle a été commenté dès le début de l'offensive terrestre par le général John R. Galvin, Commandant suprême allié en Europe : il a insisté sur le principe de mobilité, sur la parfaite orchestration entre les forces de mer, de terre et de l'air53. La doctrine a triomphé, elle s'est révélée "sans défaut" 54.

La guerre du Golfe a bien montré qu'AirLand Battle consistait à coupler une supériorité technique avec une doctrine fondée sur les enseignements classiques et où les principes bien connus sont remis à l'honneur. La doctrine n'a rien de révolutionnaire, son caractère principal étant seulement de mettre au profit de principes remontant à Jomini les derniers progrès techniques en matière de puissance de feu, de mobilité et d'électronique. Elle est nouvelle en ce sens qu'elle rompt avec le passé proche. Elle a été conçue par des militaires, non par des experts civils ou des politiques. Au Vietnam, ceux-ci avaient mené le jeu, choisissant les objectifs à Washington en fonction de critères issus des études sur la dissuasion nucléaire, sans envisager une véritable "victoire" sur le terrain55.

La doctrine AirLand Battle avait une raison particulière pour s'appliquer parfaitement dans le Golfe : l'armée irakienne ressemblait tout à fait à une armée du Pacte de Varsovie car elle avait été instruite et équipée majoritairement par les Soviétiques. Toutes les conditions étaient réunies pour que la doctrine AirLand Battle soit appliquée à la lettre, ce qui convenait tout à fait à la culture stratégique américaine. Les alliés ont eu le luxe de pouvoir commencer avec la phase purement aérienne. Comme vu plus haut, celle-ci a de plus en plus directement préparé l'offensive terrestre.

Celle-ci a d'autant mieux correspondu aux plans que le désert est sans doute le champ de bataille qui ressemble le plus à un véritable échiquier. Le maréchal Rommel avait dit que le désert "était le seul théâtre d'opérations où les principes de la guerre des chars et des unités motorisées, enseignés avant guerre sous une forme théorique, pouvaient être pleinement appliqués et même perfectionnés" 56. Les Américains ont pu concevoir un plan "comme dans les manuels" et suivre la doctrine AirLand Battle à la lettre57. Depuis que Clausewitz a parlé de la "friction" ou du "brouillard" à la guerre, on répète dans les écoles militaires qu'aucune bataille ne se déroule jamais exactement selon le plan. L'offensive aéro-terrestre dans le Golfe pourrait devenir l'exemple classique d'une bataille où tout s'est déroulé comme prévu, si ce n'est plus vite et mieux. Alors que l'US Army s'est efforcée, depuis la guerre du Vietnam, d'assimiler les mises en garde de Clausewitz et de réfréner sa tendance à croire que tout se passera conformément aux plans, la guerre du Golfe pourrait fort bien la conforter dans sa vision traditionnelle, héritée de Jomini, d'un champ de bataille où tout est rationnel et programmable58.

 

La frappe à distance

 

"Firepower is cheaper than manpower", "la puissance de feu coûte moins cher que la ressource humaine" répétaient les responsables du Pentagone pendant la guerre du Vietnam. Cette caractéristique de la stratégie américaine s'est retrouvée dans le conflit du Golfe. La puissance aérienne a retardé au maximum l'attaque terrestre pour que celle-ci soit la moins meurtrière possible. L'utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki avait été décidée parce qu'une invasion du Japon aurait coûté beaucoup trop cher en vies américaines. Dans le Golfe, la même préoccupation de politique intérieure a prévalu. La tactique des opérations terrestres a tenu compte de cette contrainte. Les chars irakiens ont été frappés à distance par des missiles air-sol Maverick et Hellfire, guidés par laser. "L'essentiel est de réduire notre taux de pertes en restant hors de portée de l'ennemi" a dit le général Paul Funk59. Le général Schwarzkopf a réaffirmé lui aussi cette exigence essentielle60. En comparant ces déclarations avec celles de Saddam Hussein, l'on comprend qu'il s'agit là aussi d'un trait de culture stratégique. Si les Américains font la guerre, il faut que ce soit au moindre coût en vies humaines.

 

La manoeuvre opérationnelle sur les arrières ou les colonnes convergentes

 

A bien des égards, l'offensive terrestre n'a été que le coup de grâce asséné à une armée irakienne affaiblie et démoralisée. Comme dans l'opération Cobra qui leur a permis de sortir du bocage normand en juillet 1944, les Américains n'ont lancé leurs blindés à l'assaut qu'après avoir déversé un "tapis de bombes" sur l'ennemi. L’"art opérationnel" américain ne se fie pas à un effet de surprise ou à la découverte d'un point faible dans la ligne ennemie : il repose d'abord sur une puissance de feu massive et sur une supériorité matérielle61. La manoeuvre opérationnelle conçue par le général Schwarzkopf s'est exécutée parfaitement, en 100 heures. La presse a parlé d'une "Blitzkrieg", d'une "victoire comme dans les manuels", qui serait enseignée dans les académies militaires au même titre qu'une bataille d'Hannibal ou de Napoléon. Un assaut amphibie fictif a maintenu à l'est les troupes irakiennes stationnées au Koweit, pendant qu'un gigantesque mouvement de flanc, plus de 200 km à l'ouest, est allé fermer la porte à toute retraite. Au centre, le fer de lance de l'attaque, constitué de divisions blindées, s'est dirigé sur le "centre de gravité" de l'ennemi, la Garde républicaine, afin de la détruire.

A la veille de son déclenchement, l'offensive terrestre avait été envisagée en fonction des modèles de la guerre de Sécession62. C'est toujours la base historique de la culture stratégique américaine. Les trois généraux préférés de Schwarzkopf sont Grant, Sherman et Creighton Abrams. En fonction de cela, la "marche à la mer" de Sherman et la manoeuvre de Grant à Vicksburg avaient été proposées comme des modèles possibles dans la presse américaine63. Une fois le mouvement réalisé, d'autres comparaisons ont été faites, avec la bataille de Chancellorsville (1863) et celle de Falaise (1944)64. Le mouvement fait songer à la "manoeuvre sur les arrières", celle de Napoléon à Ulm et à Iéna. Cette manoeuvre a été enseignée dans toutes les académies militaires pendant des générations, et notamment à West Point, à travers les écrits de Jomini. Norman Schwarzkopf est un "pur produit" de cette tradition. A West Point, son cours préféré était l'Histoire de l'Art militaire. Il aimait à se plonger dans les campagnes d'Alexandre le Grand, de César, d'Hannibal et de Napoléon65. La manoeuvre de Schwarzkopf s'inscrit tout à fait dans la culture stratégique américaine par sa réminiscence "jominienne". Le "niveau opérationnel de la guerre", remis à l'honneur par la doctrine AirLand Battle, provient de la "stratégie" de Jomini, étudiée par des générations de cadets et d'officiers américains. Fondée sur le grand style de Napoléon, cette stratégie opérationnelle est parfois appelée celle des "colonnes convergentes" 66. Elle a été pratiquée traditionnellement par les Américains pour conquérir de grands espaces. Grant et Sherman l'avaient utilisée pour vaincre les Confédérés. C'est ainsi que l'US Army avait anéanti les Indiens dans les plaines de l'Ouest. Le Pacifique fut reconquis sur les Japonais de façon similaire.

La guerre du Golfe a fourni l'occasion de tester la doctrine AirLand Battle, basée sur l'agilité, la profondeur, l'initiative et la synchronisation67. Les responsables de la doctrine opérationnelle et tactique de l'US Army intégreront les enseignements de l'opération Desert Storm dans ce qu'ils perçoivent déjà comme une tendance vers un type de bataille plus ouvert et moins linéaire, où le premier "principe" de Jomini, celui de l'initiative, s'imposera plus que jamais68.

 

La supériorité logistique dans la bataille

 

Une des innovations de la guerre du Golfe a consisté à assurer un soutien logistique sans précédent à l'offensive aéro-terrestre. Le général Gus Pagonis a trouvé le moyen de faire ravitailler les troupes combattantes selon le principe du "saute-mouton" (leapfrog) : des réservoirs de carburant étaient déposés derrière les lignes ennemies, au moyen d'hélicoptères Chinook69. L'intendance ne s'est plus contentée de suivre, elle a accompagné, au plus près du front, et a même devancé celui-ci. Surtout, c'est elle qui a permis le transfert de dizaines de milliers d'hommes, avec leurs véhicules, leurs hélicoptères, leurs munitions et leurs vivres vers leurs positions d'attaque à l'extrême ouest, dans le plus grand secret70.

Le souci de la dimension logistique de la guerre a toujours caractérisé la culture stratégique américaine, notamment parce que le "GI" est un soldat exigeant, issu d'une société où l'aisance matérielle est apparue plus tôt qu'en Europe. Sherman emportait trois fois plus de bagages que Napoléon. Pendant la deuxième guerre mondiale, leur meilleure logistique a donné aux Américains une supériorité sur les Allemands. "Si nous avions eu la logistique américaine, a dit un jour le général Ulrich de Maizière, ancien chef d'état-major de la Bundeswehr, nous aurions battu les Russes" 71.

 

La recherche de la bataille d'anéantissement

 

Interrogé le 27 mars 1991 sur une chaîne de télévision, le général Schwarzkopf a provoqué une certaine sensation en déclarant que le président Bush l'avait empêché d'anéantir totalement l'armée irakienne. Il a précisé que "c'était vraiment sur le point de devenir la bataille de Cannes, une bataille d'anéantissement total" 72. Les alliés auraient pu continuer à infliger de grandes destructions aux Irakiens, mais le Président a pris la décision d'arrêter le mouvement, ce qui laissait certains axes de retraite à l'ennemi.

Norman Schwarzkopf n'a pas critiqué la décision présidentielle, il l'a estimée "très humaine et très courageuse". Il est trop diplomate pour imiter le comportement de MacArthur face à Truman pendant la guerre de Corée. Mais on ne peut s'empêcher de rapprocher sa déclaration de celle où MacArthur disait qu'il n'y avait pas de substitut à la victoire (There is no substitute for victory). Pour les militaires américains sur le terrain, l'ennemi doit être anéanti, la victoire doit être totale, comme celle de Grant sur Lee. Le général Leroy Suddath a fait West Point en même temps que Schwarzkopf et il se souvient que la bataille favorite de ce dernier était précisément celle de Cannes. "C'était, a dit Suddath, la première vraie guerre d'anéantissement, le genre que Norman voulait livrer" 73. Schwarzkopf incarnait trop bien la culture stratégique américaine pour ne pas se sentir quelque peu frustré par un arrêt des opérations avant la destruction totale de l'ennemi.

 

CONCLUSION

 

Incontestablement, la culture stratégique américaine sort renforcée de la guerre du Golfe. Les Etats-Unis ne vont pas jouer le rôle épuisant et ingrat du "gendarme du monde", mais leur leadership mondial et leur exceptionnalisme ont été réaffirmés par le président Bush. Saddam Hussein a été un ennemi "idéal", contre lequel le peuple américain a pu mener une guerre susceptible de le mobiliser, c'est-à-dire une croisade pour une cause légale et morale. Les stratèges américains ont dû tenir compte des dispositions favorables mais impatientes de l'opinion publique pour préparer une intervention militaire rapide et décisive. Les stratégies culturelle (diplomatie) et économique n'apportant aucun résultat suffisamment rapide, la stratégie militaire a été très vite privilégiée. Celle-ci a opéré dans le cadre traditionnel du souci géopolitique des Etats-Unis de préserver une totale liberté de mouvement partout dans le monde. Les "gros moyens" et l'option militaire offensive ont été voulus par le général Colin Powell pour que, contrairement à la guerre du Vietnam, l'opinion publique soutienne la stratégie militaire. Celle-ci devait poursuivre un but absolu, aux objectifs clairs : l'anéantissement de l'ennemi. Les contraintes politiques n'ont cessé de peser sur cette stratégie mais la principale était d'ordre intérieur : il s'agissait de libérer le Koweit avec un minimum de pertes américaines. Leur stratégie des moyens ont permis aux Etats-Unis de compter sur leur supériorité technique et sur leur capacité logistique à projeter leur puissance. Sur ces deux plans essentiels, la guerre du Golfe a démontré le caractère unique de la culture stratégique américaine. Les progrès de la technique ont réduit l'avantage du nombre. L'American way of war s'en trouve modifiée dans la mesure où il n'est plus nécessaire de rassembler une armée de masse pour agir offensivement.

La persuasion ayant échoué, la stratégie opérationnelle est entrée en action. Sur fond d'une maîtrise totale de la mer, une stratégie aérienne d'anéantissement par attrition a sapé pendant plus d'un mois le potentiel militaro-industriel de l'Irak. L'Air power a obtenu des résultats particulièrement efficaces. Dans le cadre d'une frappe à distance destinée à épargner un maximum de vies américaines et conformément à la doctrine AirLand Battle, ces bombardements ont préparé l'offensive terrestre. Celle-ci a innové par une tactique très peu linéaire et par une logistique audacieuse au coeur des combats. Avec la doctrine AirLand Battle, la stratégie opérationnelle terrestre a rejoué la classique manœuvre sur les arrières. En somme, la Navy, l'Air Force et l’Army ont agi en conformité avec les théoriciens fondateurs de leurs cultures stratégiques respectives, à savoir Mahan, Douhet et Jomini.

 

________

Notes:

1 Carnes Lord, “American Strategic Culture”, Comparative Strategy, vol. V, 3, 1985, p. 271 ; Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 113. Les deux autres composantes de la stratégie intégrale sont la stratégie générale culturelle et la stratégie générale économique.

2 Jack Snyder, The Soviet Strategic Culture : Implications for Limited Nuclear Operations, R-2154-AF, Santa Monica, Calif., Rand Corporation, septembre 1977.

3 Bruno Colson, “La culture stratégique américaine”, Stratégique, n° 38, 2, 1988, pp. 15-81.

4 François Géré, “Les Etats-Unis, puissance planétaire”, La lettre de la FEDN, n° 3, 1er trimestre 1991 et Les lauriers incertains, Stratégie et politique militaire des Etats-Unis, 1980-2000, FEDN, 1991, pp. 369-380.

5 Interview du président Bush, Time, 7 janvier 1991, p. 29.

6 Le Monde, 31 janvier 1991, p. 3 ; Time, 18 mars 1991, p.30 ; Bruno Colson, art. cit., pp. 19-20.

7 Time, 11 février 1991, p. 36.

8 Time, 10 décembre 1990, pp. 40-41.

9 Time, 31 décembre 1990, p. 26 ; voir aussi le discours télévisé du Président le mercredi 16 janvier 1991 traduit dans Le Soir, 18 janvier 1991, p. 10.

10 Le Monde, 5 février 1991.

11 Time, 18 février 1991, p. 28 et 11 mars 1991, p. 24 ; Newsweek, 11 mars 1991, p. 15. Pour l'aspect constitutionnel, voir l'excellente synthèse de Michael J. Glennon, “The Gulf War and the Constitution”, Foreign Affairs, vol. LXX, 2, 1991, pp. 84-101.

12 Time, 10 décembre 1990, p. 41 et 18 février 1991, p. 29.

13 François Géré, Les lauriers incertains ..., p. 378.

14 Le Monde, 6 février 1991.

15 Alain Joxe, “La nouvelle grande stratégie américaine et l'Europe”, Stratégique, n° 35, 1987-3, pp. 77-117 ; n° 36, 1987-4, pp. 171-188.

16 François Géré, “Les missiles de croisière marins et la stratégie des Etats-Unis”, Stratégique, n° 48, 1990-4, p. 139.

17 Time, 20 août 1990, p. 19.

18 Time, 3 septembre 1990, p. 14 et 15 octobre 1990, p. 38.

19 Time, 19 novembre 1990, pp. 22-23.

20 François Géré, Les lauriers incertains..., p. 346.

21 U.S. News and World Report, 24 décembre 1990, p. 26.

22 Robert D. Parrish et N. A. Andreacchio, Schwarzkopf. Le parcours du combattant, Edition n°l/Michel Lafon, 1991, p. 44.

23 Discours télévisé de George Bush le mercredi 16 janvier Le Soir, 18 janvier 1991, p. 10.

24 Colin Powell, Newsweek, 3 septembre 1990, p. 20.

25 U.S. News and World Report, ler octobre 1990, p. 29. Voir aussi les déclarations du général Thomas Kelly, Chef des Opérations de l'état-major intégré (Idem).

26 Time, 4 février 1991, p.17.

27 Time, 12 novembre 1990, p. 29.

28 Time, 4 février 1991, p. 22.

29 Time, 18 février 1991, p. 18.

30 Le Monde, 6 février 1991.

31 W. Y. Smith, “Principles of U.S. Grand Strategy : Past and Future”, Washington Quarterly, vol. XIV, 2, 1991, p. 68.

32 Time, 10 septembre 1990, pp. 20-21.

33 Ferdinand Lecomte, Guerre de la Sécession. Esquisse des événements militaires et politiques des Etats-Unis de 1861 à 1865, 3 vol., Paris, Tanera, 1866-1867, III, p.290.

34 Henry C. Bartlett et G. Paul Holman, “Global War Games and the Real World”, Proceedings, US Naval Institute, février 1991, pp. 25-29.

35 Carl H. Builder, The Mask of War : American Military Styles in Strategy and Analysis, Baltimore, Maryl.,Johns Hopkins University Press, 1989.

36 Hervé Coutau-Bégarie, “Plaidoyer pour une stratégie maritime théorique”, Stratégique, n° 48, 1990-4, p. 21.

37 Olivier Sevaistre, “La stratégie maritime des Etats-Unis”, Stratégique, n° 48, 1990-4, pp. 143-144.

38 “The Navy's Reading List”, US Naval Institute Proceedings, vol. 117, 1, janvier 1991, p. 115.

39 Time, 1er octobre 1990, p. 16.

40 David MacIsaac, “Voices from the Central Blue : The AirPower Theorists”, Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, sous la dir. de Peter Paret, Oxford, Clarendon Press, 1986, pp. 630 et 633.

41 Time, 15 octobre 1990, p. 62.

42 Time, 25 février 1991, p. 20.

43 John A. Warden III, The Air Campaign. Planning for Combat, Washington, D.C., Fort Lesley J. McNair, National Defense University Press, 1988.

44 “From Obscurity to Omnipotence : Theory Influences the Air War”, Army, vol. XLI, 3, 1991, pp. 16-17.

45 John A. Warden III, op..cit., pp. 63, 138, 161, 166-167.

46 Bernard Brodie, Strategy in the Missile Age, 5e éd.,Princeton, Princeton University Press, 1971, pp. 107-144.

47 Time, 11 mars 1991, p. 28.

48 Dennis J. Vetock, Lessons Learned. A History of US Army Lesson Learning, Carlisle Barracks, Penn., US Army Military History Institute, 1988, p. 125 et passim.

49 US News and World Report, 1er octobre 1991, p. 32.

50 Newsweek, 11 mars 1991, p. 24.

51 Donn A. Starry, “The Principles of War”, Military Review, vol. 61, 9, 1981, pp. 2-12 et “A Perspective on American Military Thought”, Military Review, vol. 69, 7, 1989, p. 3.

52 Michael P. McHugh, “Writing Wrongs : Media Ignores a Decade of Desert Preparation”, Army, vol. 41, 2, février 1991, pp. 16-17. Le numéro de janvier (1/1991) de la Military Review est consacré à l'entraînement (Training). Coïncidence ou non, il est venu donner une sorte de consécration à une décennie de préparation intensive dont les résultats sont apparus dans la guerre du Golfe.

53 International Herald Tribune, 25 février 1991, p. 3.

54 Stephen F.Raush, “Reflections on a l00-Hour War”, Military Review, vol. 71, 3, 1991, p. 1 ; Michael Dugan, US News and World Report, 18 mars 1991, p. 36.

55 Denise Artaud, “La guerre du Golfe : un tournant décisif pour la politique des Etats-Unis ?” Défense nationale, juin 1991, p. 65.

56 Erwin Rommel, “Règles de la guerre au désert”, dans Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, des origines au nucléaire, Laffont, 1990, p. 1228.

57 Jacques Isnard, “Comme dans les manuels ...”, Le Monde, 17-18 février 1991, pp. 1 et 3 ; Edward M. Flanagan, “The 100-Hour War”, Army, vol. 41, 4, avril 1991, p. 24.

58 Wilhelm Fr. Oberer, “The True Difference”, Military Review, vol. 68, 4, 1988, pp. 79-80.

59 Time, 25 février 1991, p. 29.

60 US News and World Report, ler octobre 1990, p. 36.

61 Wilhelm F. Oberer, art. cit., p. 78.

62 Lewis Lord, “Civil War Tactics Could win the Mother of Battles”, US News and World Report, 25 février 1991, pp. 42-43.

63 Idem. La manoeuvre de Grant à Vicksburg est analysée en détail dans le manuel FM 100-5 exposant la doctrine AirLand Battle ; elle y est présentée comme un modèle d'opération offensive : US Army, Field Manual 100-5. Operations, Washington, D.C., Government Printing Office, 5 mai 1986, pp. 91-94.

64 US News and World Report, 11 mars 1991, p. 16 ; Time 1er avril 1991.

65 Newsweek, 11 mars 1991, p. 22.

66 Geoffrey Perret, A Country Made by War. From the Revolution to Vietnam - The Story of America's Rise to Power, New York, Random House, 1989, p. 417.

67 John L. Romjue, “The Evolution of the AirLand Battle Concept”, Air University Review., vol. 35, 4, 1984, p. 8.

68 John W. Foss, “Advent of the Nonlinear Battlefield :AirLand Battle Future”, Army, vol. 41, 2, février 1991,pp. 20-37.

69 Newsweek, 11 mars 1991, p. 24.

70 Robert D. Parrish et N. A. Andreacchio, op..cit., p. 130.

71 Newsweek, 11 mars 1991, p. 24.

72 Le Monde, 28 mars 1991.

73 Time, 4 février 1991, p. 22.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin