L’OPPOSITION FRANCAISE À LA GUERRE

PERSISTANCE D’UN INDÉPENDANTISME FRANCAIS

 

Paul-Marie COUTEAUX

 

 

Depuis une génération au moins, les Français n'avaient pas eu l'occasion de manifester tant d'émoi pour l'actualité internationale ; des ménagères faisant provision d'huile et de sucre aux journaux télévisés rallongés à mesure qu'approchait la guerre, les signes se multipliaient d'un intérêt populaire qu'on aurait pu juger disproportionné au regard de l'événement en lui-même, la récupération par un pays lointain de ce qu'il considérait être une de ses anciennes provinces, l'ombrage qu'avaient pu en prendre tels de ses voisins, la formation d'un corps expéditionnaire international dont la France constituait 3 % de l'effectif, l'échec final de l'agresseur.

Cet emportement est explicable peut-être par les ressorts d'une "civilisation du spectacle" friande de drames, et si destructrice des liens sociaux traditionnels que les hommes ont périodiquement besoin de grands championnats pour recréer d'un coup quelques solidarités élémentaires - plus que le spectacle, d'ailleurs, c'est le désir de spectacle qui se manifesta en la circonstance, des millions de téléspectateurs s'arrimant jusqu'à des heures avancées devant des émissions aussi pauvres en images qu'en informations, au point qu'il fallut tourner en studio, aux frais de l'Emir du Koweït, une invasion de Koweït City soi-disant prise sur le vif par un amateur en villégiature. L'intérêt public fut si grand que les esprits ne tardèrent pas à s'échauffer ; on entendit une personnalité du spectacle, Yves Montand, demander la traduction en Haute Cour du ministre de la Défense, comme si l'ennemi était aux portes et que le ministre communiquait tous les soirs les plans de l'état-major. Ce désir de spectacle en dit long, on le note en passant, sur la facilité avec laquelle un Etat moderne, en Europe comme en Amérique, peut mobiliser l'opinion publique dès lors qu'il parvient à la convaincre que la cause est juste, grave, et si possible dramatique - ce que M. Mike Deaver, ancien chef du service de communication du Pentagone, directeur d'une société de relations publiques de Washington et spécialiste de la "psy-op" (les "opérations psychologiques") résume d'un trait frappant : "La stratégie militaire doit désormais être pensée en fonction de la couverture télévisuelle (car) si l'opinion publique est avec vous, rien ne peut vous résister ; sans elle, le pouvoir est impuissant" . Propos qui ont de quoi faire réfléchir stratèges et tacticiens... Mais, quoi qu'il en soit de ses causes, on constate qu'en un assez bref délai la perspective d'une guerre fut acceptée dans l'opinion (ou du moins dans les médias), voire que le vieux désir de guerre réapparut, étonnement frais...

L'emballement de "l'opinion-médias", si disproportionné à première vue, peut aussi s'expliquer par une inquiétude nouvelle, encore mal définie, où s'entremêlent le pressentiment d'un monde d'un coup ressaisi par l'Histoire, le réveil des grandes peurs à la faveur du débat sur l'immigration, la montée en puissance des mouvements intégristes musulmans, la révélation qu'un jour les armes les plus modernes ne seront plus seulement aux mains des Blancs, la découverte du pouvoir de manipulation des médias, ( au double sens objectif et subjectif), la fragilité d'une dynamique économique où toutes les affaires, inexplicablement, se mettent au ralenti "pour cause de crise", la résurgence du débat sur la décadence, en un mot les retrouvailles d'une population, qui pendant quelques années avait pu se croire à l'abri de tout, avec le sentiment très gaulois qu'un jour le ciel pourrait bien lui tomber sur la tête. Pour la première fois depuis longtemps, le pays eut certainement l'impression que le choix devant lequel se trouvait le Président de la République avait une portée telle que son avenir pourrait s'en trouver durablement modifié- de même que l'image qu'il avait de lui-même : en sorte que la mobilisation de l'opinion était moins irrationnelle qu'on ne l'a cru. Second enseignement quant à l'esprit de défense : non seulement la société du spectacle, en toile de fond, se révèle capable de soulever en quelques jours une vive émotion populaire, qui confina à la mobilisation guerrière, mais encore la nouvelle conjoncture internationale, avec sa fluidité neuve, a réveillé les esprits sur le rôle, les intérêts, la vocation de la France, et éventuellement sur les sacrifices à consentir en face d'un monde aux équilibres devenus soudain plus fragiles.

On a quelquefois contesté que la France pût prendre en cette circonstance une position différente de celle qu'adopta le Président de la République ; on fit valoir à l'appui de cette thèse le large soutien populaire dont il bénéficia de bout en bout. Les opposants à la "logique de guerre" s'employèrent donc à montrer que la France était libre de son choix, et qu'il y avait encore place pour un débat, portant non pas certes sur la condamnation du coup de force, laquelle fut unanime, mais sur l'opportunité de s'associer à l'action armée préparée dès les premiers jours d'août par les Etats-Unis. Ainsi, la possibilité d'un débat fut le premier sujet débattu, avant même l'argumentation sur le fond de l'affaire.

LA CONQUÊTE D'UN DÉBAT

 

La réprobation internationale fut si massive, et l'éventualité d'une guerre si tôt présentée comme inévitable, qu'il parut impossible, voire honteux, de ne pas s'associer au mouvement, c'est-à-dire aux Etats-Unis, et cela d'autant plus que le sujet fut formulé d'emblée, c'est-à-dire à l'heure où l'essentiel se décidait, sur le seul terrain du droit : la souveraineté du Koweït, voire celle de l'Arabie saoudite et des émirats du Golfe fut le levier suffisant de la mobilisation. Les médias ayant très tôt, dans les basses eaux de l'information estivale, braqué les projecteurs sur l'affaire, les commentateurs étant aussitôt monté aux extrêmes dans une sorte de surenchère vertueuse ("le monde civilisé désormais n'a plus le choix" écrivait le 19 août François-Olivier Giesberg à la une du Figaro), et une course aux rapprochements les plus sensationnels ("Un nouveau Munich devant un nouvel Hitler"), le Président de la République ayant dès le mois d'août décrété la "logique de guerre", l'opinion commune fut vite constituée - les premiers opposants, Parti communiste et Front national, jouant un rôle efficace de repoussoir. L'argumentation de la "logique de guerre" se révéla d'autant plus forte qu'elle était morale avant que d'être politique, et qu'elle enfermait ceux qui auraient pu s'y opposer dans un dilemme simple : se taire ou passer pour immoraux - illustration d'une analyse chère à Guy Debord, décrivant la scène médiatique comme une "scène close où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise ; ce qui est communiqué, ce sont des ordres" 1.

Il faut observer que, le droit mis à part, les arguments subsidiaires de la coalition en train de se former, plus politiques et de plus grande portée, étaient aussi d'un maniement plus polémique : que l'Irak fût sur le point d'acquérir l'arme atomique, cette hypothèse avait été contredite par plusieurs experts, notamment M. André Giraud, ancien Président du CEA, ancien ministre de la Défense, ainsi que par un rapport de l'AIEA, en date du mois d'avril2, encore fallait-il compter, de toute façon, avec l'objection selon laquelle d'autres puissances, notamment dans la région, disposaient de l'arme nucléaire sans provoquer de telles levées de bouclier ; l'argument sur la puissance pétrolière qu'aurait possédée l'Irak et sa "dix-neuvième province", un temps gonflé démesurément (un éditorialiste de Libération alla jusqu'à avancer le chiffre de 50 % des réserves mondiales, chiffre repris ensuite sans autre vérification), disparut devant le rappel que l'Arabie saoudite en possédait davantage à elle seule, sans qu'elle soit publiée comme menaçant l'équilibre du monde. Quant à une explication plus politique de la fermeté française, à savoir la nécessité dans laquelle se trouvait la France d'afficher une parfaite loyauté vis-à-vis du grand allié d'Amérique à l'heure où l'Allemagne réunifiée commençait à modifier les équilibres du continent, (considération qui pesa peut-être plus qu'on ne pense dans la décision présidentielle), elle était, à l'heure de l'Europe politique, d'un maniement plus difficile encore, d'autant que l'invocation des solidarités atlantiques, susceptible de masquer de telles arrière-pensées, ne valait guère hors du champ de l'OTAN, et que les temps étaient moins que jamais aux disciplines de bloc. Quant à la nécessité simple dans laquelle se seraient trouvées l'Europe et l'Amérique de montrer leur puissance et leur unité face à un monde islamique parcouru depuis plusieurs années par des mouvements hostiles et fort menaçants pour leurs intérêts, voire pour leurs ressortissants, et dont plusieurs gouvernements, ceux de Libye, de Syrie et d'Iran de façon avérée, recourraient à l'arme du terrorisme, elle restait, quoique présente dans bien des esprits, plus difficile encore à formuler : d'aucuns parlèrent de "ratonnade internationale". Finalement aucun des arguments politiques en faveur de la guerre ne pouvant être dit, il restait le droit ou la moralité internationale, et l’affaire se devait d’être entendue.

Mais, si la seule argumentation juridico-morale fut suffisante au cours des premiers jours pour mobiliser l'opinion publique "contre Saddam Hussein", elle se trouvait comme privée de développement et donc ne pouvait, le temps passant, que perdre de sa force absolue. Bientôt, les opposants à la "logique de guerre" eurent beau jeu de s'exclamer, comme le fit Max Gallo que "l'anathème, la bonne conscience, le manichéisme, l'incantation tiennent lieu d'analyse ; il n'est question que de morale internationale, de monde civilisé, de barbarie, d'Hitler et de Munich" 3 ; et d'observer que nombre de résolutions de l'ONU relatives au Proche-Orient étaient restées sans suite, les Etats-Unis, et non l'Union soviétique, opposant à l'occasion leur droit de veto à tout projet comportant des mesures destinées à les faire appliquer. Cet argument fut maintes fois repris sous toutes ses formes : "Un des premiers principes du droit, c'est l'égalité devant la loi (...) un juge ne peut pas appliquer le droit ou le suspendre quand bon lui semble", rappela par exemple Me. Gisèle Halimi4.

Ainsi une "marge de débat" finit-elle par se faire jour ; ce point est le premier qu'aient marqué les opposants à la guerre : car, contrairement à ce que l'on aurait pu prévoir au cours des premières semaines d'unanimisme presque parfait, la controverse ne cessa de croître en vivacité jusqu'à la discussion parlementaire du 14 janvier, (où l'on découvrit qu'aucun des groupes politiques favorables à l'action armée n'était tout à fait unanime), pour ne retomber, certes brusquement, que dans les jours qui suivirent les hostilités, ce dont le ministre de la défense, principal animateur dudit débat, prit acte en démissionnant le 28 janvier. Outre les ressorts de "la société du spectacle", qui finit toujours par susciter les polémiques nécessaires à ses mises en scène, trois atouts ont permis aux opposants de faire valoir l'existence d'une alternative : les initiatives de la diplomatie française, qui, fort bien soutenues dans l'opinion, firent entrevoir la possibilité d'une solution négociée et même d'une médiation française ; les controverses apparues dans plusieurs pays étrangers ; enfin la constitution d'une sorte de front du refus, passablement hétéroclite certes quant à ses affiliations politiques, mais qui afficha, à l'analyse, une certaine unité de référence et d'argumentation, laquelle restera sans doute l'enseignement essentiel de la crise, pour ce qui est de la politique française.

1) On observe en effet, à retracer avec le recul d'une année l'évolution des sondages, abondants et quelquefois contradictoires, que l'opinion fut, de septembre à la fin de janvier, plus mouvante qu'on ne l'a vu sur l'heure, et qu'elle apportait un soutien d'autant plus large à la position officielle française que celle-ci se voulait équilibrée, et paraissait chercher pour l'agresseur une porte de sortie (le taux de satisfaction atteignit 86 % au lendemain du discours plus conciliant que le Président de la République prononça à l'ONU en septembre). Cette recherche d'une voie équilibrée culmina dans les derniers jours de novembre, tandis que divers émissaires français exploraient l'éventualité d'une médiation, et que le Président de la République refusait à deux reprises la démission du ministre de la Défense, le laissant en somme exprimer des réserves très politiques sur ce que l'on pourrait appeler "la ligne dure". A l'approche du 15 janvier, tandis que de nombreuses initiatives, dont certaines françaises (on parla d'un voyage du ministre français des Affaires étrangères à Bagdad, et la France tenta de différer l'action armée en présentant in extremis un plan de paix au Conseil de Sécurité), firent de nouveau entrevoir la possibilité d'une solution pacifique, des sondages révélèrent une nette majorité de Français "opposés à la guerre" et partisans pour la France d'un rôle de médiateur, qui commençait à alimenter la chronique. Par exemple, l'évolution des enquêtes menées par la SOFRES sur un même échantillon est très significative : une enquête réalisée par cet institut du 20 au 26 septembre (après le diagnostic présidentiel sur "la logique de guerre", mais avant le discours à l'ONU) dégage une courte majorité en faveur de "la participation militaire de la France en cas de conflit contre l'Irak" (46 % contre 45 %) ; semblable question posée entre le 7 et le 9 janvier donna un résultat nettement inversé : 37 % pour la participation française, 57 % contre5. A ce renversement de l'opinion, minimisé par les médias, mais pourtant confirmé par d'autres sondages, correspondit, vers la même période, un certain succès des manifestations "anti-guerre", lesquelles s'étaient pourtant révélées tout au long de l'automne très peu mobilisatrices. Enfin, les hostilités une fois déclenchées, l'armée de l'air s'étant nettement engagée, un nouveau glissement de l'opinion, cette fois en faveur de la solution militaire, confirma le très grand loyalisme, déjà noté, d'une opinion publique qu'on aurait dit avant tout soucieuse de rester unie autour de ses représentants. ainsi, que la position française fût d'emblée différente, et l'opinion, plus malléable ou plus mouvante qu'il n'y parut, l'eût sans doute été. Quoi qu'il en soit, un espace de manœuvre diplomatique s'était révélé, suffisamment large pour que, ce faisant, une marge de débat se soit fait jour.

2) L'attitude de plusieurs puissances fournit aux opposants une autre occasion de sortir du terrain moral. On pense au Japon, qui résista aux pressions de l'allié américain bien que celui-ci ait précisément obtenu, en 1986, un élargissement des attributions de son "Conseil de Sécurité" pour faciliter un engagement nippon en cas de crise internationale aiguë ; on pense également à l'Allemagne, laquelle fit certes valoir des dispositions constitutionnelles qui l'empêchaient de s'associer à l'action armée, mais n'engagea pas la moindre procédure de révision de sa loi fondamentale pour qu'il en allât autrement, et où l'on n'observa guère de mouvements critiquant le gouvernement pour son attitude de retrait - même loyalisme de l'opinion publique qu'en France, bien que la position officielle fut différente et que les deux pays soient réputés fort proches : l'Allemagne s'estimait donc bel et bien libre de son jeu. Certes, Bonn n'était pas dans la situation de Paris, la disposition d'un siège permanent mettant la France en demeure de choisir lors des votes au Conseil de Sécurité une attitude nette, notamment le 28 novembre lors du vote de la résolution 678 sur l'autorisation du recours à la force. Mais l’abstention de la Chine (notamment dans un tract diffusé lors des manifestations du mois de janvier), indépendamment des controverses juridiques qu’elle souleva quant à la validité de la résolution elle-même, aurait indiqué que différentes attitudes étaient possibles. L'essentiel vint pourtant des Etats-Unis, où les opposants se révélaient curieusement plus nombreux qu'en Europe : manifestations pacifistes fréquentes, vives discussions dans la presse (Newsweek du 29 octobre consacrait sept pages à comparer les arguments "pour" et les arguments "contre la guerre") C'est ainsi que, dans les premiers jours de janvier, le Sénat n'approuvait le recours à la force qu'avec une majorité relativement courte, 52 contre 47. Le recours à la force était devenue une décision politique, non plus une évidence ou un impératif moral.

3) Autant que les arguments de fond, les initiatives de la diplomatie française, ou l'écho des controverses à l'étranger, c'est un élément de curiosité qui contribua le plus à alimenter le débat public français : l'extraordinaire diversité politique des opposants, tels qu'ils se révélèrent à mesure des développements de la crise. Ce n'est pas le lieu de tracer ici une monographie du mouvement des "antis" ; mais il révèle cependant la persistance, dans toutes les familles de pensée française, sans aucune exception, d'une sensibilité particulière, non conformiste, soucieuse avant tout de maintenir une sorte "d'exception française" ou du moins d'indépendance nationale : ce que l'on pourrait nommer "un courant indépendantiste".

On a déjà évoqué l'opposition, affichée dès le mois d'août, du Parti communiste et du Front national, aux deux extrémités opposées de l'échiquier politique ; à cet hétéroclite attelage est venu s'ajouter, en septembre, le mouvement des Verts, ces trois mouvements n'ayant rien d'autre en commun que de se partager environ le tiers de l'opinion française tout en ne bénéficiant que d'une représentation parlementaire faible ou nulle, et d'organes de presse marginaux. A cela s'ajouta un débat, semble-t-il assez vif, au sein de l'Eglise, entre une hiérarchie française plutôt favorable à la guerre (de façon très nette dans certains cas, comme celui de l'Archevêque de Lyon), et d'autre part un clergé contestataire (la revue Etudes, l'Evêque d'Evreux) que sembla rejoindre peu à peu S.S. le Pape Jean-Paul II ("la guerre nous conduirait sur des chemins où l'on ne fait pas facilement marche arrière"), il est vrai sur un mode feutré qui permit aux médias de négliger cette originalité6 ; le mode feutré fut aussi celui de plusieurs dignitaires du ministère des Affaires étrangères, qu'ils fussent ou non en exercice -il se murmurait que la majeure partie du Quai d'Orsay se montrait peu empressée ; plus "médiatique" fut un "comité d'intellectuels contre la guerre" qui, avec 75 signataires de renom (de Jean Dutourd à Harlem Désir), entretint pendant des mois une certaine mobilisation : en sorte que, progressivement, l'opposition prit de multiples visages.

Le plus spectaculaire vint d'un parti inattendu, que l'on pourrait appeler "le parti des anciens ministres" : Michel Jobert fut le premier à prendre position en déclarant dès le 4 août qu'il s'agissait d'une "affaire entre les Irakiens et les Américains". Cet ancien Secrétaire général de l'Elysée, sous la présidence de Georges Pompidou annonçait l'état d'esprit critique d'importants responsables de la première période de la Ve République et celui de 5 députés RPR : MM. Maurice Couve de Murville, et Michel Debré, qui ont en commun d'être à la fois les deux seuls ministres des Affaires étrangères de la présidence du général de Gaulle et ses deux Premiers ministres vivants, reprochèrent également au Gouvernement français, de "s'être mis à la remorque des Américains" ; le vote négatif, le 14 janvier, au Sénat et à l'Assemblée, du fils et du petit-fils du fondateur de la Ve République, les prises de position critiques de plusieurs anciens ministres, (Georges Gorce, Albin Chalandon) ou personnalités gaullistes, redonnèrent une sorte d'actualité à la diplomatie gaullienne, qu'un hasard remettait au même moment sous les feux de l'actualité, puisqu'un colloque international célébrant le centième anniversaire de la naissance du Général de Gaulle se tint pendant la crise, au cours duquel les allusions à l'"abandon de la politique arabe de la France" ne se comptaient plus.

Le "parti des anciens ministres" n'était pas seulement constitué de gaullistes : MM. Claude Cheysson (quatrième ancien responsable de la diplomatie à se désolidariser de la position française) ou Max Gallo illustrèrent l'existence d'une opposition, quelquefois virulente, au sein du parti socialiste (11 députés socialistes votant contre le recours à l'action armée ou s'abstenant). Il n'est pas jusqu'à la famille politique qu'on aurait pu croire la plus unanime, ou la moins sourcilleuse sur la question de l'indépendance, qui ne finit par afficher en son sein des divergences : M. André Giraud, ancien ministre de la défense dans le gouvernement dit de cohabitation, M. Max Lejeune, ainsi que 4 députés élus sous l'étiquette de l'UDF, dont un autre "ancien ministre" (M.G. Chavanes), s'élevèrent contre le choix français ; l'opposition d'un député "France Unie", les interrogations publiques du Comte de Paris et l'opposition ouverte de l'Action Française (tandis que les dissidents de la Nouvelle Action Royaliste s'alignèrent sur les positions présidentielles successives) achevèrent de montrer que toutes les familles de pensée étaient divisées, il est vrai dans des proportions variables.

Alfred Fabre-Luce a évoqué dans ses Mémoires7, à propos de l'échec de la CED, "la grande alliance Orléans-Kremlin-Solférino, (siège du RPF), qui allait étouffer dans l'œuf l'Europe naissante". C'est une alliance du même genre, mais cette fois minoritaire, qui se reforma quelque temps, au delà des clivages politiques traditionnels, dont l'aiguillon essentiel sembla être, cette fois encore, un commun attachement à la singularité de la France et l'absolue priorité donnée à son indépendance. Par opposition au discours juridique et moral des partisans de l'action armée, celle-ci allait développer une argumentation politique, qui donna au mouvement, aussi hétéroclite qu'il parût de bout en bout, et à vrai dire insusceptible d'entraîner une suffisante adhésion populaire pour que la position officielle en fût changée, une unité notable.

UNE ARGUMENTATION POLITIQUE

 

Il est frappant d'observer que l'opposition française à la guerre, bien davantage que les mouvements correspondants aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, chercha à développer un discours politique et non juridique ou pacifiste. Certes, des slogans condamnant le recours à la force armée dans son principe même apparurent fréquemment, soit à l'occasion de manifestations de rues (comme celles organisées au début du mois de janvier par le parti communiste, auxquelles se sont jointes des organisations marginales d'extrême-gauche), soit dans telle argumentation de porte-paroles de groupes écologistes, soit dans les prévisions de morts, d'ailleurs sous-évaluées : 100 000 au moins, avait estimé en octobre 90 le ministre français de la Défense, alors que le Pentagone annonça lui-même, à l'issue de la guerre "autour de 150 000 morts irakiens", en très grande majorité des militaires, auxquels il faut ajouter, selon les chiffres fournis par la banque de données de l'Institut français de Polémologie d'après plusieurs recoupements reconnus comme vraisemblables par l'UNICEF, 56 000 enfants morts depuis la fin des hostilités des suites de l'embargo, 340 000 enfants étant susceptibles de connaître le même sort si l'état sanitaire du pays ne s'améliore pas, sans parler des victimes adultes, des vieillards et des milliers de cas de démence provoqués par des bombardements ininterrompus pendant cinq semaines8. Mais cet aspect des choses resta marginal dans le débat public, la presse n'ayant pas invité les Français à s'apitoyer sur ces cas. De même, l'argumentation juridique revint-elle souvent, à propos de l'ONU : l’inapplication de résolutions antérieures, l’abstention de la Chine qui, aux termes de l'article 27 de la Charte prévoyant des votes affirmatifs des membres permanents pour toute décision de recours à la force, aurait frappé de nullité la résolution 678 du 29 novembre, l'article 42 de la Charte exigeant avant toute décision de cette sorte "qu'il soit avéré que les sanctions économiques sont inopérantes", l’article 46 sur le rôle du Comité d'état-major dans la conduite des opérations militaires sont quelques-uns des points en débat9. On entendit aussi des objections financières (notamment chez les écologistes, qui jugèrent préférable de réserver les sommes engagées à la coopération) ; mais le "coût de la guerre" occupa peu les débats, d'autant qu'il était faible au regard du manque à gagner que représentait l'abandon de fait d'une créance sur l'Irak qui dépassait 30 milliards de francs... On évoqua aussi divers arguments culturels : "Epargnez Ur, Sippar, Samara, et le Bagdad historique !" s'exclame Jean-Pierre Faye10, tandis que Edgar Morin trace un fort critique premier bilan culturel 11. Mais ces considérations, qu'elles soient juridiques, financières, humanitaires ou culturelles, ne sont jamais isolées, et viennent toujours à l'appui de démonstrations politiques, - "politiques" en ce qu'elles mettent l'accent sur "les conséquences sur la longue période" du choix présidentiel.

On observe d'ailleurs que la référence absolument commune à tous les courants, qu'il s'agisse de l'extrême gauche ou de l'extrême droite, des socialistes ou des écologistes, et même des centristes, est celle d'un "politique" s'il en est : le Général de Gaulle. Il est frappant d'ailleurs d'entendre ce nom invoqué dans les mêmes termes par un Roger Garaudy, dans les colonnes de l'Humanité, G. Chavanes, député centriste, ou Jean-Marie le Pen, Max Gallo ou Antoine Waechter, chacun se montrant persuadé que la position française eût été toute autre vingt cinq ans plus tôt. Il est d'ailleurs significatif que, sitôt la guerre achevée, une controverse assez vive ait vu le jour sur "la politique arabe" du Général de Gaulle, dont M. Roland Dumas alla jusqu'à dire qu'elle n'avait jamais existé, ce qui lui attira des répliques assez sévères, notamment de M. Pierre Messmer12, tandis que l'Institut Charles de Gaulle publiait une longue étude sur le sujet, sous la plume de M. Paul-Marie de la Gorce13.

Par delà cette référence commune, l'argumentation politique des opposants comporta une autre unité : un certain équilibre entre deux considérations principales, souvent reprises par les uns et les autres dans les mêmes termes : d'abord la nécessité d'affirmer une diplomatie indépendante vis-à-vis des Etats-Unis, dont les motivations profondes furent discutées ; ensuite l'importance des liens que la France entretient avec le monde arabe, dont elle contribue à l'occasion à maintenir les équilibres propres, comme ceux du monde méditerranéen dans son ensemble. Sans entrer dans le détail des arguments, il est intéressant de relever la formulation de ces deux thèmes persistants dans le débat stratégique en France depuis le début de la Ve République, et qui semblent revenir sur le devant de la scène avec l'émergence de nouvelles fractures, comme en connut souvent au cours de sa longue histoire la Méditerranée, zone de tempête au moins autant qu'elle est un trait d'union.

 

Nouvel ordre mondial ou vieux désordre impérial ?

 

L'affirmation de l'indépendance vis à vis de la politique américaine se fonde sur une analyse simple : les intérêts de la France sont différents des intérêts des Etats-Unis, voire opposés. De J-Y. Le Gallou, délégué du Front National (Le Monde du 25 janvier 1991 : "Notre intérêt national") à Cl. Cheysson ou M. Couve de Murville, beaucoup rappellent l'existence d'un océan qui, puisqu'il sépare les deux pays, sépare leurs intérêts ; cette vision toute géopolitique se nourrit de spéculations sur les motivations inavouées de l'opération "tempête du désert", voire d'une machination pure et simple dont l'invasion du Koweït par un chef d'Etat irakien manipulé à son insu était une sorte de couronnement.

La thèse de la machination fut alimentée par l'ouvrage "Crise du Golfe, le Dossier Secret", dans lequel Pierre Salinger et Eric Laurent révélèrent notamment que la diplomatie des Etats-Unis, non seulement ne fit rien pour laisser envisager au Président irakien que Washington se montrerait ferme en cas d'intervention au Koweït, mais multiplia les signes contraires ; par exemple l'Ambassadeur américain à Bagdad, Madame April Glaspie, aurait assuré le Président irakien, au cours d'un entretien en date du 25 juillet : "Nous n'avons pas d'opinion sur les conflits inter-arabes comme votre différend frontalier avec le Koweït. C'est une règle ancienne que James Baker a donné ordre à son porte-parole de réaffirmer". Or, la CIA, comme d'ailleurs tous les émirats, savaient depuis plus d'une semaine que des troupes irakiennes faisaient mouvement, en grand nombre, vers la frontière koweïtienne, et les dépêches du même ambassadeur annonçaient comme probable une intervention armée de l'Irak14. De même, les tenants de la thèse de la machination s'interrogèrent-ils sur les raisons pour lesquelles M. John Kelly, secrétaire d'Etat adjoint, en audition publique devant la Chambre des représentants crut devoir le 28 juillet, s’appliquer à rappeler solennellement l'absence d'accord d'assistance avec le Koweït, alors même que les menaces que Saddam Hussein avait prononcées quelques semaines plus tôt, lors du sommet de la Ligue arabe de Bagdad, (à l'appui d'une violente diatribe contre l'émirat, accusé de vendre 2,1 millions de barils/jour, soit nettement plus que son quota de 1,5 million de barils/jour, accepté par lui dans le cadre de l'OPEP), recevaient un début d'exécution : à l'heure où Saddam Hussein sondait la diplomatie américaine, cette déclaration publique n'annonçait-elle pas une attitude de Ponce Pilate ?

De même, on savait que, les prêts des Etats du Golfe ayant été brusquement suspendus depuis le début de l'année, et le rééchelonnement de sa dette occidentale, considérable, ayant été refusé par le F.M.I et par le Club de Paris, le dictateur irakien était exaspéré de voir la plupart de ses projets interrompus, et littéralement enrageait ; C'est ce que Max Gallo, parmi d'autres, appela "la diabolisation de Saddam Hussein", le mot diabolisation ayant double sens : présenté comme démoniaque, il aurait été peu à peu amené à se conduire comme tel.

Cette thèse revint souvent, sous les plumes les plus diverses. M. Maurice Allais, Prix Nobel, a pu écrire15 que, au sortir de la guerre victorieuse contre l'Iran, "la suprématie (irakienne) a été considérée comme constituant une menace potentielle insupportable par Israël et les lobbies pro-israéliens aux Etats-Unis et elle a suscité de violentes campagnes de presse. Saddam Hussein a été soudain démonisé et la menace militaire de l'Irak démesurément amplifiée". De son côté, Le Journal de Genève du 3 août pouvait écrire : "Les pressions américaines vers les pays arabes du Golfe n'ont pas manqué : elles visaient à les convaincre d'abandonner l'Irak à son sort. Le faire sombrer notamment dans sa crise économique interne et ses propres contradictions politiques. Le plan américain était simple. Pour neutraliser l'envahissante puissance militaire irakienne au Proche-Orient, il fallait rendre boiteuse, voire insurmontable, sa situation économique interne. Grâce à l'attitude des pays arabes du Golfe, les conditions d'un effondrement prochain de l'Irak étaient remplies" (A. Mariantoni). Le mensuel Jeune Afrique publia, de son côté16, le fac-similé d'un message adressé le 29 juillet au Cheik Jaber du Koweït par le roi Fahd d'Arabie, qui le pressait de faire un geste de conciliation : en marge, et semble-t-il à destination de son frère chargé d'aller donner à Djeddah une réponse au roi Fadh, Cheik Jaber écrit de sa main : "Quoi que vous entendiez dire par les Saoudiens et les Irakiens sur la fraternité et la solidarité arabes, n'en ayez cure (...) C'est l'avis de nos amis en Egypte, à Washington et à Londres. Tenez bon dans vos pourparlers, nous sommes plus forts qu'ils ne le croient".

Ces analyses et ces documents reposent tous sur la même hypothèse : il y aurait eu, en ce mois de juillet, deux discours de la diplomatie américaine, l'un poussant le Koweït à l'intransigeance, l'autre signifiant à l'Irak qu'il pouvait agir. A l'appui de la thèse, les tenants de la "machination" citent les campagnes d'information visant l'Irak, destinées à préparer les opinions occidentales, et à faire de l'ancien rempart contre la menace chiite un nouvel Hitler (par exemple à propos de l'exécution capitale d'un irakien autrefois citoyen anglais, ou de cylindres, commandés par Bagdad, découverts à Londres, présentés comme susceptibles d'entrer dans la fabrication d'un canon immense, ce qui ne fut démenti qu'après la guerre). En un mot, il fallait "pousser le dictateur à la faute" et préparer une riposte immédiate, dans ses aspects militaires aussi bien qu'idéologique et médiatiques, riposte qui devait être assez impressionnante pour compliquer la recherche par d'autres pays, qu'il s'agisse de pays arabes, de la France ou de ce qui restait de l'Union soviétique, d'une solution diplomatique. Cette stratégie excluait toute négociation, "tout "plan de paix", et une certaine constance dans la surenchère - ainsi Albin Chalandon remarque-t-il dans le quotidien de Paris du 16 janvier que la lettre de George Bush à Saddam Hussein, quelques jours avant le déclenchement de la guerre, tandis que des pourparlers sont envisagés de tous côtés, "a été le chiffon rouge que l'on agite sous le regard du taureau au moment où il pourrait faiblir. La maladresse de cette lettre est tellement énorme qu'on l'imagine préméditée : il fallait la guerre". Cette stratégie supposait aussi que le dictateur fût assez obtus pour tomber dans le piège, assez dépourvu de sens politique pour ne pas saisir le rôle qu'il jouait, assez entêté pour ne pas savoir reculer dans les premières semaines de crise : ce qui s'avéra d'ailleurs.

Une telle opération aurait eu trois objectifs :

 

- Rassurer un allié israélien que commençait à inquiéter la puissance économique et militaire de Bagdad, en la faisant détruire par une coalition de nations. La victoire contre l'Iran, auquel Tel-Aviv avait vendu des armes, faisait regarder l'Irak comme une puissance régionale, de fait ouvertement mobilisée contre l'Etat d'Israël. Au cours du Sommet de la Ligue arabe du 28 mai, S. Hussein s'était montré particulièrement arrogant et sûr de lui, faisant devant ses pairs des promesses de revanche. On sait par ailleurs que le Président irakien se considérait en guerre ouverte contre Israël depuis la destruction de la centrale Osirak à la suite d'un raid israélien en terre irakienne, qu'il avait promis de ne pas laisser impuni.

Dans cette "logique de guerre", l'objectif n'aurait donc pas seulement consisté à libérer le territoire du Koweït, mais à détruire la puissance de l'Irak, et couper ce pays de ses soutiens extérieurs, comme l'a d'ailleurs annoncé le général Dugan, chef d'état-major de l'US Air Force, parlant de destruction totale du potentiel irakien dans un entretien accordé au Los Angeles Times du 24 août. Les opposants en trouvent la confirmation dans les événements qui ont suivi la libération du Koweït, la déstabilisation du nord par le réveil des rébellions kurdes, le maintien de Saddam Hussein, repoussoir idéal pour qui voulait mettre l’Irak en quarantaine, ou prolonger l'embargo, ce qui a été fait. toutes ces mesures sont de nature à poursuivre l'anéantissement de l'économie du pays, cela malgré les recommandations, pour motifs humanitaires, de plusieurs missions, l'une de l'UNICEF, une autre de l'ONU ou diverses commissions d’enquête privées comme, en France, la Commission "Vérité sur le Golfe" (Me D. Tricot) revenant d’Irak avec des conclusions alarmistes. "La stratégie américaine, a pu écrire le général Gallois, visait à mettre un terme à l'anomalie irakienne, pays du Proche-Orient qui a voulu sortir le monde arabe de plusieurs siècles de léthargie (...) Tout s'est passé comme si l'on avait entendu faire revenir ce pays cinquante ans en arrière" 17.

Cet objectif ne saurait être partagé par la France, estiment les opposants, qui souhaitent voir substituer à la stratégie américaine, protectrice de la supériorité israélienne, une stratégie d'équilibre où la puissance irakienne avait un rôle à jouer. Régis Debray a développé cette "autre politique"18. "L'hypocrisie consiste à ne pas inscrire en toutes lettres dans la Charte des Nations unies que la civilisation arabe est interdite d'armement nucléaire et que seul Israël y a droit (...) Et l'on s'engage dans une longue série de guerres préventives à but non déclaré, sous tel ou tel prétexte de droit. Ou l'on cherche d'autres solutions par accord régional. L'inconséquence, c'est que l'on n'applique pas à cette région le raisonnement de la paix par dissuasion mutuelle qu'on applique à l'Europe, et au reste du monde, et qui s'y trouve effectivement vérifié. Deux Etats nucléaires ne se font pas la guerre... Il faut être deux pour dissuader, et produire une stabilisation stratégique mutuelle... La bombe a rendu sages des fous comme Staline ou Mao". Sans aller aussi loin, Jean-Pierre Chevènement, Claude Cheysson, André Giraud parlent "d'équilibres régionaux", dont la recherche devrait inspirer la politique de la France dans la région, comme elle l'inspire en Europe. Il y avait donc bien deux conceptions stratégiques opposées.

- La stratégie de tension dans le golfe Persique aurait eu un deuxième objectif : trouver un prétexte pour s'installer légitimement, c'est-à-dire sous le couvert d'un mandat de l'ONU, dans une région où gît une part de plus en plus importante d'approvisionnements que l'évolution de la consommation d'énergie rend eux-mêmes de plus en plus "stratégiques" : les Etats-Unis importent de cette région près de 8 millions de barils/jour, chiffre qui ne peut qu'aller croissant au fur et à mesure de l'augmentation de leurs besoins (deux fois et demi supérieurs par habitant à ceux de l'Europe), augmentation qui va de pair avec la diminution de leurs réserves, la faiblesse du programme de production d'origine nucléaire, l'absence d'économies d'énergie, phénomènes où d'aucuns voient d'ailleurs l'effet d'un lobby pétrolier auquel le Président Bush ne serait pas insensible de par ses intérêts personnels et ceux de ses proches. Ainsi, la dépendance énergétique extérieure des Etats-Unis, selon une estimation fournie par M. Antoine Waechter sur TF1 le 20 janvier, atteindrait 75 % avant la fin du siècle : dans cette perspective, le contrôle militaire de la région la plus riche du monde en hydrocarbures, de par ses réserves autant que par sa production, devenait une nécessité vitale et urgente ; il restait à trouver un prétexte, dans un contexte politique à la fois instable et sourcilleux. A l'appui de cette thèse, on a pu citer Richard Nixon se plaignant dans ses Mémoires que son directeur de la CIA, M. George Bush, sensible de longue date aux questions pétrolières, multipliait les initiatives ou les propositions tendant, devant des perspectives que l'on commençait à percevoir avec une certaine acuité au début des années 70, à placer l'ensemble de la région "under control".

D'autres ont fait observer à quel point les économies des Etats du Golfe et celle des Etats-Unis sont imbriquées : 60 % des "treasury bills" américains, dont le total, soit 3 000 milliards de dollars, équivaut au déficit fédéral, sont détenus par les six Etats du Golfe ; de telles interdépendances, que ne font que renforcer les investissements productifs des Emirs dans l'économie américaine, sont trop importants, au regard de la fragilité du système financier américain, pour que Washington accepte de voir son influence battue en brèche dans une région aussi vitale et ne cherche pas à compenser par la voie politique et militaire une telle dépendance financière19.

On fit aussi valoir, dans le même ordre d'idées, l'existence de plans d'intervention dans la région, préparés de longue date, et celle d'un état-major réservé à la surveillance du Golfe, la Rapid Deployment Joint Task Force, devenue en 1983 le Central Command, installé sur la base aérienne Mac Dill, en Floride, et dirigé depuis plusieurs années par le général Schwarzkopf, ou encore les exercices Bright Star qui permirent aux forces américaines de se familiariser avec les conditions de la guerre dans le désert, les missions de reconnaissance des avions Awacs déployés en Arabie saoudite depuis 1987, la présence en mer d'Oman des porte-avions de la VIIe flotte... Lors de la présentation des vœux du ministère de la Défense à la presse, le 10 janvier 1991, M. Chevènement releva les déclarations faites à Londres, le 5 décembre précédent, par le chef d'Etat-major des armées américaines, le Général Powell, selon lesquelles "quoi qu'il advienne, le besoin d'une présence américaine subsistera", déclarations que corrobore, un an après, le maintien d'un fort contingent dans plusieurs "monarchies pétrolières".

Michel Jobert fit observer que les Américains renouaient ainsi avec la stratégie de force esquissée en 1974 par Henry Kissinger contre l'OPEP, (mise en place d'une Agence des pays consommateurs), stratégie à laquelle, alors ministre des affaires étrangères, il s'était opposé, notamment par des accords directs avec l'Irak, tandis que le gouvernement français tendait à diminuer la dépendance énergétique française par la mise sur pied d'un programme de centrales nucléaires. Par le passé, les deux politiques, américaine et française, s'étaient donc déjà révélées fort différentes, et auraient pu en somme continuer à l'être...

Certains opposants sont allés plus loin encore, considérant que, en détruisant l'Irak, les Etats-Unis se débarrassaient d'un membre de l'OPEP qui insistait dangereusement pour que soient renchéris les prix du brut, et, accessoirement, d'un pays qui, en 1958 avait renversé une monarchie favorable aux intérêts anglo-saxons au bénéfice d'une alliance avec l'Union soviétique, d'ailleurs assortie d'un rapprochement spectaculaire, et durable, avec la France, que les milieux d'affaires et les médias anglo-saxons n'avaient jamais vus d'un bon œil... Dans cette affaire, la France aurait donc participé à l'élimination d'un de ses alliés, et l'aurait fait de surcroît en se ralliant à une politique de force qui n'avait pas été la sienne jusqu'alors ; ce faisant, elle aurait annulé un des acquis de sa diplomatie depuis trente ans. Michel Jobert20 parle ainsi d'une "coalition menée entièrement par les Américains pour les intérêts américains". M. Pierre Guidoni, responsable des affaires internationales du Parti Socialiste renchérit en observant que "dans cette partie du monde, les intérêts de la France et des anglo-saxons ont été rarement identiques, et de même leurs politiques" ; il n'alla cependant pas plus loin dans le raisonnement.

- Le troisième objectif de la fermeté américaine face à l'Irak serait, sitôt le rival soviétique à genoux, d'affirmer de façon éclatante son hégémonie internationale, à l'heure où tant de commentateurs la publient comme déclinante. Cette spectaculaire "affirmation de soi" vaudrait d'abord par sa résonance psychologique, intérieure (effacement du "syndrome vietnamien" et des avatars iraniens), mais aussi extérieure, les Etats-Unis se montrant capables de constituer autour d'eux, en un tournemain, une vaste coalition d'Etats appartenant à tous les horizons politiques et à tous les continents.

Une telle "reprise en mains" aurait visé le monde arabe, dont quatre capitales majeures (Le Caire, Rabat, Damas, Ryad) ont joint leurs troupes aux troupes américaines, mais aussi et surtout l'Europe, où l'on pouvait s'attendre, à la suite de la chute du mur de Berlin et de la déliquescence du pacte de Varsovie, que l'OTAN ne perde de sa raison d'être. Cette argumentation est particulièrement développée par les diplomates et des "politiques", notamment MM. Maurice Couve de Murville, Jean-Pierre Chevènement ou Claude Cheysson, ce dernier voyant là un recul de l'idée européenne et des perspectives de "défense commune", préludes à une émancipation du vieux continent dont on commencerait à s'inquiéter, mezzo voce, outre-Atlantique.

Une fois encore, dans cette conception, la France aurait en somme "joué contre son camp", payant une triple dîme au suzerain, d'abord par l'envoi d'un corps expéditionnaire, ensuite par l'affaiblissement de ses liens particuliers avec le monde arabe, enfin par le renforcement de la dépendance militaire dans laquelle se trouvait l'Europe, et contre laquelle elle entendait pourtant lutter. Ainsi la France qui, de tous les Européens, serait le plus à même d'œuvrer en faveur d'un pôle européen indépendant de défense, verrait dans l'affaire, plus que tout autre pays, ses desseins contrariés. D'abord parce que "l'Europe politique" sort divisée, non seulement entre ses membres, mais aussi entre ses institutions (le Parlement européen avait d'abord voté une "recommandation aux gouvernements" excluant l'emploi de la force, tandis que l'assemblée de l'UEO, dès le 20 septembre 1990, avait approuvé à l'avance et sans réserve les initiatives d'ordre militaire) ; l'"Europe politique" montrant son incapacité à définir une position originale et commune, les opposants les plus politiques, attachés à un certain "héritage gaulliste", estimèrent que l'on était revenu, en pratique, aux temps où il était entendu que la France ne pouvait avoir d'intérêts propres que régionaux, selon la célèbre sentence d'Henri Kissinger, ce qui supposait qu'elle n'avait partout ailleurs que des intérêts partagés, dont elle était au reste incapable de définir par elle-même les modalités de défense et qui se retrouvaient donc comme naturellement confiés aux bons soins de son grand allié21.

De telles analyses poussent une partie au moins des opposants jeter un œil original sur l'évolution internationale en cours, dont les observateurs s'obnubilent des traits les plus neufs, au détriment de certaines permanences : pour beaucoup, les choses auraient moins changé qu'on ne pourrait le croire ; alors que, après la dislocation de l'ordre dit de Yalta, l'Europe pouvait envisager une certaine réappropriation des termes de sa défense, la crise du Golfe aurait donné aux Etats-Unis une assurance que l'on n'attendait plus d'un pays réputé vivre très au dessus de ses moyens, et dont bien des commentateurs prophétisaient qu'il devrait en rabattre sans tarder. Par ailleurs, la crise puis la guerre montraient que l'Empire restauré continuait à tenir pour interlocuteur privilégié Moscou, puisqu'il y avait là, pour lui, plus d'originalité à craindre, les initiatives françaises, n'y étant balayés d'un revers de main (au dernier plan de paix proposé par la France à l'ONU, les Etats-Unis répondirent par un véritable refus d'examen, en moins d'un quart d'heure). En somme, le vieil ordre impérial était sauvé, et d'autant plus sûrement qu'il pouvait même apparaître, après cette métamorphose inattendue, sous les traits chatoyants d'un "nouvel ordre international". Une partie des conclusions que l'on commençait à tirer ici ou là des difficultés financières américaines, se trouvaient ainsi remises en cause par la victoire dans les sables. Si les Etats-Unis, avec plus de 600 milliards de dollars, est le pays le plus endetté du monde, si la part des Etats-Unis dans le revenu mondial est tombé de 40 % en 1950 à 25 % aujourd'hui, si "l'Amérique" n'a plus d'ennemi déclaré, il était cependant naïf de déduire de tout cela que les Etats-Unis chercheraient désormais à se penser comme une nation comme les autres, et même à partager "le fardeau" de la défense de l'Europe, qui représente près de la moitié du budget fédéral militaire, autrement que sur le terrain financier - encore que les forces américaines stationnées en Europe ne sont pas exclusivement affectées à la défense de ce continent et servent à l'occasion de "forces pré-positionnées". En somme, "l'Amérique" était rendue politiquement plus puissante que jamais au moment où elle s'avérait plus démunie que jamais pour faire face aux dépenses inhérentes à la conception qu'elle a de sa puissance. La participation financière des "alliés passifs" de la coalition anti-irakienne au coût de la "tempête du désert" parut ainsi, aux yeux des "indépendantistes", un véritable symbole...

En acceptant de s'engager dans un conflit qu'elle n'aurait jamais déclenché si les Etats-Unis ne l'avaient fait, et donc de voler au secours d'une victoire aussi certaine qu'étaient prévisibles ses conséquences politiques partout dans le monde et notamment en Europe, la France, qui avait essayé depuis 1966 de tirer le continent de sa dépendance militaire, signait en somme son renoncement. Il y aurait même, dans ce discret "jet de l'éponge" de la diplomatie française, l'amorce d'abandons de certains piliers de la politique de Défense nationale : Jean-Pierre Chevènement évoquait, au mois d'avril 1991, la perspective prochaine "d'une réintégration douce qui consisterait, dans un premier temps, à entraîner la France à débattre de concepts et de doctrines dont elle avait jusqu'à présent voulu se tenir à l'écart" 22.

Ce bilan serait d'autant plus sombre pour la France que celui de la plupart des autres puissances l'est moins. Jean-Pierre Chevènement multiplia pendant l'automne articles et discours sur ce thème désabusé ; l'Allemagne et le Japon auraient amélioré leur image d'indépendance, au premier chef dans le monde arabe : en considérant tout au long de la crise qu'il n'y avait pas davantage "qu'un feu allumé quelque part de l'autre côté de la rivière", ils firent la preuve d'une assurance suffisante pour résister aux sollicitations de l'Empire ; par son attitude opposée, la Grande-Bretagne fut à nouveau exemplaire dans son registre ; il n'est pas jusqu'à l'Espagne, dont le Premier ministre déclarait, en s'arrangeant pour qu'on le sache où il le fallait, qu'elle "acceptait l'embargo, mais pas le blocus" 23, et qui n'alla au delà qu'avec une ostensible mauvaise grâce, qui ne donne l'impression d'avoir su tirer son épingle du jeu : le choix de Madrid pour l'ouverture de la Conférence de la paix au Proche-Orient, s'il confirma que la France avait commencé à se marginaliser, révéla toute la subtilité de la diplomatie espagnole. La Russie elle-même, trouva en la circonstance une belle occasion de "reconvertir sa politique arabe en une politique musulmane", comme l'a écrit Olivier Roy, qui observe que "le choix de Moscou en faveur de l'Arabie saoudite, et d'Israël, contre ses alliances traditionnelles est net, irréversible et antérieur à la crise du golfe" 24. Cela indépendamment du prix dont elle monnaya peut-être sa docilité...

Pour résumer ce volet de l'argumentation indépendantiste, la participation de la France à cette guerre se justifiait d'autant moins que, à bien des égards, elle était elle-même visée par l'opération, qu'il s'agisse de l'Europe ou du monde arabe, par ceux-là mêmes auxquels elle s'associait, et qui avaient de tout autres motifs que ceux du droit -ils le font certes en des termes très différents et en poussant inégalement l'analyse. Le Monde Diplomatique, principal organe de presse qui avec le mensuel L’autre journal ouvrit largement ses colonnes aux opposants, publia même dans sa livraison de novembre un article de M. Richard J. Barnet, codirecteur de l'"Institute of Policy Studies" de Washington, intitulé "L'Amérique de M. Bush ne renonce pas à la puissance militaire", dans lequel celui-ci écrit sans ambages que "M. Bush lui-même expliqua que sa décision d'attaquer l'Irak était en partie dictée par l'espoir de concessions économiques de la part de l'Europe et du Japon, en échange de l'acceptation par l'Amérique d'avoir porté le poids de la guerre"... Malheureusement, l'auteur ne donne pas la référence de ce surprenant aveu...

 

Existe-t-il une politique arabe de la France ?

 

Les arguments, plutôt convenus, tirés de la "politique arabe de la France" sont venus immédiatement à l'esprit des premiers contestataires, et furent souvent repris jusqu’à la polémique opposant sur ce thème Roland Dumas à plusieurs personnalités gaullistes. Dès les premiers jours d'août 90, elle est invoquée de toutes parts : d'abord comme impératif géographique et démographique ; M. Jean-Marie Le Pen souhaite que "l'on ne fasse rien qui puisse compromettre nos relations avec les pays arabes et musulmans (lesquels), au sud de la Méditerranée, seront éternellement nos voisins. Nous aurons notamment à régler avec eux notre problème d'immigration, dans un esprit de coopération et non d'affrontement" 25. M. Harlem Désir, animateur de l'association "SOS racisme", proche du Parti socialiste, ne dit rien d'autre lorsqu'il explique son opposition par le risque de confrontation avec la deuxième communauté religieuse de France. Mais, si les journaux ont relevé quelques signes de solidarité avec l'Irak dans la communauté musulmane, tel que le prénom de Saddam donné à quelques nouveaux-nés, ou une manifestation présentée comme "intégriste", de tels arguments restèrent marginaux, s'avérant finalement plus proches de la gestion de clientèle, dans des sens certes opposés, que de l'analyse politique : aucune "cinquième colonne" ne pesa sur les choix diplomatiques.

L'argumentation fondée sur la supériorité des "stratégies indirectes" sur la stratégie frontale choisie par la coalition n'a jamais été développée de façon systématique à l'occasion de ce conflit ; mais on peut tenter de la "reconstruire" à travers les discours tenus pendant les quelques semaines de débat, par Jean-Pierre Chevènement, Régis Debray, Max Gallo, Michel Jobert, Jérôme Lindon, Paul-Marie de la Gorce, Philippe de Saint Robert... et qui reposent sur un présupposé, la double globalisation, d'une part, des conflits du Proche-Orient et, d'autre part, des relations de la France avec ce qu'il est convenu d'appeler "le monde arabe". Il s'agirait pour eux d'œuvrer contre la répétition, dans cette partie du monde, depuis un demi-siècle, de guerres qui prennent de plus en plus l'allure de guerres religieuses : à la confrontation, à laquelle se résigne, pour le moins, la politique américaine ou américano-européenne, ainsi que la politique israélienne, au nom de la vieille règle tactique visant à encourager chez l'adversaire les forces extrémistes, la politique française devrait s'employer à substituer la recherche d'équilibres politiques, où un jeu de puissances parviendrait à neutraliser toute velléité d'agression, de pays arabes ou d'Israël, tandis que se développerait, à la faveur d'initiatives européennes, un tissu de coopérations trilatérales fondées sur une culture laïque. Rappelant l'accusation de "Grand Renégat" que valut à François Ier, dans les cours d'Europe, son alliance avec Soliman le Magnifique, cette "politique arabe" se conçoit comme une fidélité à la diplomatie laïque de la France et notamment à sa volonté de dépasser l'opposition entre "l'Europe chrétienne" (thèmes remis à l’honneur par la construction européenne), et le monde arabe défini comme uniformément musulman. Un tel dépassement ne pourrait se faire que par une référence commune à la laïcité, distinguant de part et d'autre de la Méditerranée ce qui appartient à César et ce qui appartient aux dieux, selon une stricte géopolitique qui s'emploierait à définir des intérêts économiques, culturels, voire démographiques, communs aux deux rives, sources de coopération et de co-développement. Jean-Pierre Chevènement parle ainsi d'un grand espace de coopération à construire, "de l'Oural au Maghreb", dont la Communauté européenne serait le noyau.

Pour ces avocats d'une politique arabe, définie comme une "grande chance pour la France et l'Europe du siècle prochain", il appartiendrait à notre pays de mettre en œuvre cette culture éminemment politique, par opposition aux logiques religieuses, lourdes de conflits et pourtant en constant progrès depuis la cession d'un territoire riverain, la Palestine, à une communauté religieuse qui, de proche en proche, aurait conforté les gouvernements les plus cléricaux de la région. On pourrait même concevoir que les clergés des trois religions, opposés en apparence, seraient implicitement solidaires dans une stratégie de la tension qui conforterait leur pouvoir sur les différentes scènes politiques intérieures. Dans le même esprit, l'alliance objective des trois théocraties du Proche-Orient contre l'Irak, pays qui, non seulement affiche une idéologie laïque et moderniste peu faite pour plaire aux intégristes, mais encore confie à des chrétiens des postes clefs du gouvernement, organise un enseignement chrétien dans le système scolaire public, enfin favorise l'émancipation des femmes, rappelle la destruction lente, sous les coups de boutoir des trois mêmes puissances, du fragile équilibre multiconfessionnel libanais. Pour favoriser la "convivialité méditerranéenne", la France, qui s'emploie sur son sol à intégrer une forte communauté d'origine arabe au sein d'un creuset laïc dont la langue et la culture françaises sont les levains, se devrait de miser, au nom des mêmes principes visant à dépasser les oppositions religieuses, sur les capitales modernistes, Beyrouth, Bagdad (d'ailleurs alliées au temps du général Aoun), Amann, Alger et Tunis : elle n'avait donc pas sa place dans une coalition dite du droit formée de pays qui avaient la particularité, non seulement pour certains d'entre eux de ne pas respecter le droit international au nom de la Charia, mais de raisonner en termes exclusivement religieux- jusqu'au Président Bush lui-même, invoquant la lutte du Bien contre le Mal, et priant Dieu pour la réussite de "Désert Storm". Il y aurait une sorte de concordance dans la région entre l’absence de tout débat sur la séparation de l’église et de l’Etat dans la culture politique anglo-saxonne gallicane, et l’influence anglaise puis américaine auprès des gouvernements qui précisément distinguent le moins la cité des hommes et la cité de Dieu. La politique française se devait donc, jugent les opposants, conformément à sa tradition propre d’enrayer l’implicite coalition de tous les clergés de la région, qui seraient avant tout d’accord pour faire monter la tension et conforter leurs pouvoirs internes. A l’opposition apparente, Israël - monde Arabe - on pourrait ainsi substituer une opposition plus profonde entre les gouvernements d’inspiration religieuse (Israël, Iran, Arabie saoudite, Emirats) et ceux qui tentent d’instaurer un équilibre plus ou moins laïc, ou multiconfessionnel (Liban, Irak, Algérie, Tunisie...). la faute du gouvernement français aurait été d’abandonner cette logique propre et ne plus raisonner dans les termes exclusivement politiques qui sont les siens, ceux des "conséquences", cette conception excluait la guerre, dont la principale conséquence était de creuser le fossé entre les rives de la Méditerranée et repousser les perspectives de coopération euro-arabe.

Une mention particulière fut souvent faite, dans ce discours, au Maghreb, où la place de la France, déjà menacée par l'effritement des l'alliés laïcs (Destour, FLN), était réputée souffrir plus que d'autres pays, les Etats-Unis par exemple, de la montée en puissance des intégristes. Il était frappant, en particulier, que les intégristes algériens du FIS, galvanisés par l'émotion populaire tout au long du conflit, aient mené campagne, dès le début de la crise, contre la place de la langue française dans l'enseignement, se déclarant favorables, lorsque le manque de terminologie arabe dans les matières scientifiques faisait obstacle à l'arabisation, au recours à la langue anglaise, considérée par eux comme "plus neutre" ; il était également frappant de relever la fréquence des allusions au colonialisme français dans les manifestations de rue ou dans les sermons des mosquées : l'intégrisme musulman, au Maghreb, semblait bien avoir choisi pour cible la culture française, qui n'était plus une référence que pour des élites "modernistes" gênées par la présence de la France dans la coalition, alors qu'un rôle de médiateur aurait pu au contraire conforter leurs positions et, plus largement, celles de la francophonie arabe. Le spectacle des violences infligées à l'armée et au peuple irakien pendant le conflit, celui de la centaine d'irakiens qui meurent chaque jour depuis la fin des hostilités, notamment des enfants privés du fait d'un embargo persistant, de biens de première nécessité et de conditions d'hygiène minimales, s'il ne retient guère l'attention d'une opinion occidentale plus occupée de s'apitoyer sur le triste sort d'une Croatie dont au moins elle ne se sent pas responsable, alimente depuis des mois la campagne électorale du FIS. et nourrit chaque jour le ressentiment. Conséquence que les opposants disent avoir annoncée en prévoyant qu'un jour, après la disparition de ses deux points d'ancrage au Proche-Orient, Beyrouth et Bagdad, la France, ayant joué contre elle-même sur ce théâtre aussi, n'aurait plus guère de point d'appui dans le monde arabe, quand bien même tenterait-elle, sans doute trop tard, de prendre "une initiative en Méditerranée", comme le réclame un groupe d'intellectuels et d'hommes politiques récemment constitué sous cette dénomination autour de Mme Martine de Froberville. Si les forces intégristes devaient l'emporter au Maghreb, le dernier coup serait porté à cette "Confédération pour la Sécurité et la Coopération en Méditerranée" (CSCM), à laquelle le Président de la République songerait depuis une dizaine d'années ; ce serait, prédirent les opposants, le triomphe de cette "ignorance entretenue par la déformation systématique des réalités par des milieux trop attachés à approfondir le fossé entre les deux rives de la Méditerranée" dont parle Paul-Marie de la Gorce26. "Le mur de Berlin s'est effondré, mais nous avons créé un mur le long de la Méditerranée" (Jean-Pierre Chevènement).

Il est trop tôt pour juger de la pertinence de telles analyses, peut-être frappées au coin d'un pessimisme complaisant. Quoi qu'il en soit, ce débat sera tranché un jour ou l'autre, puisqu'il fut porté par les opposants sur le terrain des conséquences politiques, et qu'il sera loisible de les observer dans les prochains mois et les prochaines années. Que les perspectives de défense européenne indépendante s'éloignent, que se tendent les relations euro-américaines, par exemple à l'occasion de négociations commerciales, que la Conférence israélo-arabe s'enlise, voire qu'elle fasse place à un regain de tension dans les territoires occupés et au-delà, que l'intégrisme, enfin, se développe en Algérie et, partant, dans l'ensemble du Maghreb, jusqu'à compromettre le très fragile processus de la CSCM, en un mot que le scénario pessimiste se confirme et les termes du débat se trouveront peu à peu renouvelés. Il reste, dans l'immédiat, qu'un certain front contestataire s'est révélé dans la réflexion stratégique française, développant des arguments politiques qui prétendirent aller à l’essentiel de la politique de notre pays, et rassemblant des forces très disparates. Que la revue de la compagnie de Jésus Etudes rappelle que, pour un chrétien, le recours à la guerre ne se justifie qu'au cas où un intérêt vital est en danger, en des termes exactement semblables à ceux de la gauche laïque s'exclamant que les principes mêmes de la défense nationale (défense de la nation en ce qu'il y va de sa liberté) étaient perdus de vue, semblables aussi à ceux du gaullisme orthodoxe, voire de la droite nationale (Jean-Marie Le Pen parla de "politique aventuriste" dans Le Figaro du 30 janvier, comme la droite anti-coloniale s'opposant à l'aventurisme du bloc républicain), ces permanences, à vrai dire inattendues, doivent être prises en compte par ceux qui auraient pu penser que le débat stratégique était mort en France... On peut au contraire s’attendre à ce qu'un tel débat reprenne, dans les termes les plus traditionnels, peut-être avec une certaine virulence...

 

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Notes:

 

1 Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Lébovici, 1988, p. 16.

2 Le Monde du 30 août 1990 titrait “Selon les experts des services de renseignement, Bagdad ne sera pas en mesure de fabriquer l'arme nucléaire avant plusieurs années”.

3 Le Nouvel Observateur, 30 août 1990.

4 l'Humanité, 8 septembre 1990.

5 Le Monde, 17 janvier 1991.

6 cf. Jean Toulat, Le Pape censuré, OEIL, 1991.

7 Alfred Fabre-Luce, J'ai vécu plusieurs siècles, Fayard, 1974.

8 Le Monde, 26 octobre 1991.

9 voir La guerre du golfe et le droit international, ouvrage collectif publié par le Centre de Droit international de l'Université libre de Bruxelles.

10 Le Nouvel Observateur, 29 février-6 mars 1991.

11 Le Monde, 28 février 1991.

12 Le Monde, 20 mars 1991.

13 Espoir n° 75, juin 1991.

14 Voir aussi le dossier “Histoire secrète de la crise du Golfe”, Le Figaro, 23 janvier 1991.

15 Le Figaro Magazine, 20 juillet 1991.

16 Jeune Afrique, n° 1569, 23-29 janvier 1991.

17 Le Nouvel Observateur, 13 juillet 1991.

18 dans un entretien à l'Evénement du Jeudi, 7-13 février 1991.

19 Voir à ce sujet le dossier “Golfe” de La Lettre de la Convention pour la Ve République, décembre 1990.

20 La Croix, 17 janvier 1991.

21 Ces développements apparaissent notamment au fil des articles de M. Michel Jobert, réunis dans un Journal du Golfe, Albin Michel, 1991.

22 La lettre de république Moderne n° 51, avril 1991.

23 La Tribune, 17 août 1990.

24 Crise du Golfe. Les changements stratégiques, FEDN, 1990, p. 79.

25 Le figaro, 13 août 1990.

26 Paul-Marie de la Gorce, article précité dans L'espoir n° 75.

 

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