LE JAPON ET LA GUERRE DU GOLFE le réveil d'une nation

Elisabeth FOUQUOIRE-BRILLET

 

Le 22 avril 1991, après plusieurs semaines de discussions, le gouvernement japonais a pris la décision d'envoyer quatre dragueurs de mines et deux navires d'escorte pour participer au déminage du Golfe Persique. C'était la première fois, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, que des bâtiments des forces d'auto-défense (armée japonaise) étaient envoyés en mission à l'étranger.

Cet événement majeur dans l'histoire du Japon d'après-guerre n'est toutefois pas parvenu à effacer les hésitations de Tokyo à soutenir l'action militaire de la force multinationale dans le Golfe. En dépit d'une contribution financière, qui s'élève au total à 13 milliards de dollars, le gouvernement de M. Toshiki Kaifu a montré, tout au long de ce conflit, l'incapacité du Japon à prendre des décisions politiques à la mesure de sa puissance économique.

Doit-on pour autant en conclure à l’immaturité politique de la seconde puissance économique mondiale ? Pour répondre à cette question fondamentale, il convient d'analyser les raisons de tant d'hésitations à s'engager dans la guerre du Golfe, et de mesurer les conséquences de cette défaite diplomatique, compte-tenu des bouleversements politiques et stratégiques actuels.

 

UN ENGAGEMENT LIMITÉ

 

Une contribution essentiellement financière

 

En réponse à l'annexion du Koweit par les forces irakiennes, le gouvernement japonais, à l'instar des Etats-Unis et des pays de la Communauté Européenne, a immédiatement suspendu ses relations commerciales et financières avec l'Irak. Il a en outre précisé qu'"il ne ferait rien qui puisse gêner les autres grands pays"1. Le Japon exprimait ainsi son appartenance au camp occidental, et son attachement à l'ordre international qu'il a créé. Néanmoins, tout au long du conflit, Tokyo a montré ses réticences et ses difficultés à s'engager directement dans la guerre du Golfe.

Cette attitude peut paraître surprenante de la part d'un pays dont près de 70 % des approvisionnements pétroliers proviennent du Moyen-Orient. Si l'Irak et le Koweit n'assurent que 12 % des importations de pétrole japonaises, l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis en couvrent 55 %. Or, si le pétrole compte encore pour 58 % de la consommation énergétique japonaise, le Japon n'est plus dans la situation de dépendance qui fut la sienne au cours des années 1970. Outre le fait qu'il dispose aujourd'hui d'une réserve de 142 jours, contre 60 en 1975, ce pays a su diversifier ses sources d'approvisionnement2. Dans une interview à Libération, au mois d'août 1990, M. Shigeki Koyama, président du Japanese Institute of Middle Eastern Economics, avait déclaré que les conséquences d'un troisième choc pétrolier seraient faibles pour l'économie japonaise, "car notre appareil économique est beaucoup plus solide que dans les années 70 ; je m'inquiéte plus pour l'économie américaine", avait-il précisé3. L'argument pétrolier fut précisément mis en avant par les autorités américaines pour demander une participation active du Japon à l'effort de guerre. Après quatre semaines d'hésitations, et de pressions américaines, M. Toshiki Kaifu déclarait, le 29 août 1990, que son pays fournirait une aide financière d'un milliard de dollars aux efforts de la force multinationale dans le Golfe. Parallèlement, le premier ministre annonça l'élaboration d'un projet de loi prévoyant la participation du Japon à des opérations de maintien de la paix conduites par les Nations Unies. Un premier projet, présenté à la Diète (parlement japonais) le 16 octobre, fut rejeté le 10 novembre 1990. Les partisans d'une participation plus active du Japon à la communauté internationale devaient se satisfaire d'une contribution financière portée à quatre milliards de dollars le 14 septembre (la moitié sous forme d'assistance économique aux trois pays les plus concernés par l'embargo contre l'Irak, à savoir la Turquie, l'Egypte et la Jordanie), de l'envoi d'une équipe médicale et de véhicules de transport en Arabie Saoudite4. Cédant une nouvelle fois aux pressions américaines, le 24 janvier 1991, à la suite de la réunion du Groupe des sept pays les plus industrialisés (G7) à New York, le Japon annonça une contribution supplémentaire de neuf milliards de dollars, portant à quelque 13 milliards de dollars sa participation à l'effort de guerre dans le Golfe. Il s'agissait là d'un phénomène sans précédent. C'était en effet la première fois, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, que le Japon entreprenait de soutenir une action militaire.

 

Les limites de l'engagement japonais

 

Traduisant le débat qu'a suscité, au sein de l'opinion publique et de la classe politique japonaises, la contribution du Japon à l'effort de guerre, M. Toshiki Kaifu a demandé que les neuf milliards supplémentaires soient uniquement destinés à financer des opérations sanitaires. Un sondage effectué à la fin du mois de janvier, révélait que 37 % des Japonais étaient opposés à cette contribution de neuf milliards ; 30 % y étaient favorables ; et 25 % répondirent shikata ga nai (nous n'avons pas le choix5. Ce fut en effet sous la pression des autorités américaines que le gouvernement japonais décida d'accorder cette aide supplémentaire. Peut-on dire pour autant que le Japon s'est dérobé à ses obligations internationales ? Voilà la question fondamentale à laquelle il convient d'apporter quelques éclaircissements.

La participation directe du Japon à l'action de la force multinationale se heurtait à trois obstacles. Le premier, d'ordre institutionnel, tient à la nature même de la constitution japonaise, en vigueur depuis le 3 mai 1947. L'article 9 stipule : "Le peuple japonais renonce pour toujours à la guerre comme droit souverain de la nation, et à la menace ou à l'utilisation de la force comme moyen de régler des conflits internationaux. En conséquence, les forces terrestres, navales et aériennes ne seront pas conservées. Le droit de belligérance de l’Etat ne sera pas reconnu". Pourtant, lorsqu'en juillet 1950, les forces d'occupation américaines s'engagent dans le conflit coréen, le gouvernement japonais, encouragé par les Américains, crée une Force de police nationale de 75 000 hommes, équipée d'armes légères. L'année suivante, à San Francisco, le Japon signe un traité de paix avec 48 nations (l'Union soviétique non comprise), lequel lui accorde notamment un "droit d'auto-défense". En 1952, la Force de police nationale prend l'appellation de Force de Sécurité nationale. Et en 1954, des forces terrestres, navales, et aériennes sont crées "dans un but uniquement défensif". La Force d'auto-défense (armée japonaise) compte aujourd'hui quelque 300 000 hommes. L'article 9, destiné à exclure toute possibilité d'agression japonaise, n'a donc pas empêché le réarmement progressif du Japon. En revanche, il a été considéré comme un obstacle majeur à l'envoi de militaires japonais à l'étranger au moment de la guerre du Golfe. C'est en effet au nom du respect de la constitution "pacifique", que le Parti libéral démocrate au pouvoir et les partis d'opposition ont décidé, en novembre 1990, d'abandonner le projet de loi sur l'envoi de militaires à l'étranger dans le cadre d'opérations de maintien de la paix conduites par l'ONU. La mission de déminage, partie du Japon le 20 avril 1991, ne se heurtait pas à la constitution, car le cessez-le-feu avait alors été signé. C'est dans ce même contexte, de situation de paix recouvrée, qu'un militaire japonais a pu être envoyé en Irak,
au mois d'octobre dernier, pour participer à la mission onusienne chargée d'inspecter l'état des armements chimiques de ce pays6, et que Tokyo s'apprête à envoyer des troupes au Cambodge pour participer à la mission de paix de l'ONU dans ce pays.

Le deuxième obstacle à une participation plus active du Japon dans le conflit, tient au pacifisme de l'opinion publique et de la majorité de la classe politique japonaises. Selon un sondage réalisé par le quotidien Asahi, le 1er octobre 1990, 60 % des japonais étaient hostiles à l'envoi de militaires au Proche-Orient ou dans toute autre région du monde. Un sondage effectué au même moment par le journal conservateur Yomiuri révélait que 52 % accepteraient que des membres des forces d'auto-défense soient envoyés à l'étranger, à condition que ce soit à la demande des Nations Unies et qu'ils ne portent pas d'armes. L'opposition de l'opinion publique et des politiques japonais à la participation de leur pays dans la force multinationale tient certainement aux souvenirs douloureux de la seconde guerre mondiale. Mais au-delà de ce pacifisme incantatoire, les Japonais ont eu le sentiment que cette guerre n'était pas la leur. D'un point de vue économique, nous l'avons déjà souligné, ils redoutaient moins les conséquences de la domination du marché du pétrole par l'Irak que les Etats-Unis et l'Europe. D'un point de vue politique, les Japonais se sont sentis complètement étrangers au conflit qui oppose depuis très longtemps les cultures musulmane et judéo-chrétienne. Ils n'étaient pas prêts à verser leur sang pour ce qu'ils considéraient être la seule défense des intérêts américains7.

Enfin, la participation japonaise à la force militaire multinationale aurait vraisemblablement suscité de vives réactions de la part de ses voisins asiatiques. Victimes de l'agression nippone pendant la seconde guerre mondiale, et même avant, en ce qui concerne la Chine et la péninsule coréenne, les pays d'Extrême-Orient craignent une résurgence du "militarisme" japonais. Soucieux de ménager ses voisins, le gouvernement japonais a pris soin d'assurer les pays du sud-est asiatique situés sur la route du Golfe (Philippines, Brunei, Singapour, Malaisie), que l'envoi de dragueurs de mines contriburait à la défense des voies maritimes internationales. Si tous acceptèrent que les dragueurs japonais franchissent leurs eaux territoriales, les autorités de Pékin et de Séoul ont quant à elles manifesté leur réserve à l'égard de la mission de déminage japonaise.

Au total, la guerre du Golfe semble avoir été un échec diplomatique pour Tokyo. En dépit d'une contribution financière de 13 milliards de dollars, l'incapacité du Premier ministre Kaifu à faire adopter une projet de loi portant sur l'envoi de militaires dans le Golfe a donné du Japon l'image d'une nation "égoïste et peu avertie", certains observateurs occidentaux ont même qualifié ce géant économique de "nain politique". Et pourtant, la guerre du Golfe a marqué un grand tournant dans la diplomatie japonaise.

 

VERS L'ÉMANCIPATION DU JAPON

 

Le réveil de l'identité japonaise

 

Un sondage, réalisé au moment de la guerre du Golfe auprès de 500 des 90 millions d'électeurs japonais, a confirmé qu'il existait une très forte opposition de l'opinion publique à l'envoi de troupes japonaises à l'étranger "à des fins belligérantes". Interrogés par téléphone, les 3 et 4 novembre 1990, 78 % des électeurs ont exprimé leur hostilité à l'envoi des forces d'auto-défense dans la zone du conflit. Seuls 15 % des personnes interrogées se sont déclarées favorables, et 7 % sans opinion. Ce même sondage a néanmoins fait apparaître que 54 % des japonais approuvaient l'envoi d'unités de maintien de la paix, composées de civils, et 30 % y étaient opposés8. Trois mois seulement après la guerre du Golfe, un sondage, réalisé le 19 juin 1991 par le même quotidien, révélait que 74 % des 3 000 personnes interrogées étaient favorables à l'envoi de militaires japonais à l'étranger. Si 46 % d'entre elles précisaient que leur mission devrait se limiter à des opérations non-militaires (à titre d'aide humanitaire par exemple), 28 % acceptaient désormais la participation des forces d'auto-défense à des opérations de maintien de la paix conduites par les Nations Unies9. Ce revirement de l'opinion publique, perceptible dès la fin du mois de février, a permis au gouvernement japonais d'envoyer la mission de déminage dans le Golfe, le 26 avril. Une enquête gouvernementale, effectuée le mois précédent, et rendue publique le 9 juin, faisait effectivement apparaître que la majorité de l'opinion (54 %) était alors favorable à l'envoi de militaires à l'étranger.

Il est vrai que tout au long du conflit, Tokyo a fait l'objet de vives critiques pour son manque d'empressement à participer à l'effort de guerre autrement que par une contribution financière. Doit-on en conclure que le Japon a cédé aux pressions internationales ? Outre le fait qu'elle tende à donner une image méprisante du peuple japonais, cette interprétation masque un phénomène qui nous semble fondamentale pour l'avenir des relations internationales : le réveil de l'identité japonaise. Pour la première fois, depuis l'humiliation de la défaite de 1945, le Japon a montré qu'il pouvait "dire non". Non au règlement d'un conflit par des moyens militaires, jugés trop précipités. Le Japon n'a-t-il pas tenté en effet de jouer davantage la carte diplomatique que les Etats-Unis dans le règlement de ce conflit, en dépêchant Yasuhiro Nakasone en Irak au début du mois de novembre 1991 ? Accompagné d'une délégation du Parti libéral démocrate (PLD au pouvoir), l'ancien Premier ministre japonais s'était alors entretenu pendant quatre heures avec Saddam Hussein au sujet de la libération des 350 otages japonais retenus en Irak et d'"une solution pacifique à la crise". "Nous avons besoin du monde entier, avec la participation arabe, pour résoudre cette crise", avait indiqué M. Nakasone, interviewé à la télévision irakienne le 4 novembre, en soulignant "la nécessité d'une action pour empêcher la guerre". Cette initiative japonaise a fait l'objet d'une certaine irritation de la part de Washington. "C'est un sujet de réelle préoccupation pour nous. Ces hommes politiques sont clairement utilisés par le Président Saddam Hussein", a ensuite déclaré le porte-parole de la Maison Blanche, Martin Fitzwater. Et le département d'Etat américain d'ajouter  : "nous souhaitons une participation directe de personnel japonais dans un rôle substantiel et visible pour soutenir l'effort multinational dans le Golfe" 10.

"Que les Etats-Unis fassent pression sur le gouvernement japonais pour l'amener à débourser davantage ne peut que me froisser", avait déclaré, le 4 octobre 1990, le représentant au Proche-Orient de l’Export-Import Bank of Japan. Cette impression que le gouvernement de M. Kaifu n'avait fait qu'obéir aux demandes du gouvernement américain, tout au long du conflit irakien, fut profondément ressentie par l'ensemble du peuple japonais. Et c'est en réaction à la politique américaine que "les voix estimant que le Japon aurait dû prendre ses décisions d'un point de vue plus autonome et que l'objectif de ses actions futurs devrait désormais résider dans la consolidation d'une identité japonaise ont gagné en force dans une large partie du public", explique fort bien un haut fonctionnaire japonais, M. Yukio Satoh, dans un récent article11. Cette évolution a permis l'adoption d'un projet de loi sur l'envoi de militaires à l'étranger, le 3 décembre 1991, à la chambre basse (députés) de la diète (parlement japonais). Ce projet de loi, débattu au sein du gouvernement et des partis politiques japonais depuis l'automne 1990, doit à présent être soumis à la chambre haute (sénateurs), où l'opposition est majoritaire.

 

Une épreuve pour les relations nippo-américaines

 

L'expérience de la guerre du Golfe a donné l'occasion au Japon d'exprimer le rôle politique qu'il pouvait jouer dans le monde de l'après guerre-froide qui se dessine aujourd'hui. L'émancipation japonaise de la tutelle américaine était déjà perceptible en 1990, lorsque le gouvernement Tokyo exprima ses divergences de vues avec Washington et les principales capitales européennes à l'égard de l'aide économique à apporter à l'URSS, et de la reprise des relations commerciales avec la Chine, interrompues à la suite du massacre de la place Tiananmen. En ce qui concerne la question chinoise, le Japon a montré l'originalité de sa politique étrangère en prônant la reprise de l'aide économique à la Chine, soulignant que la marginalisation du gouvernement de Li Peng ne résoudrait pas la crise politique, économique et sociale dans laquelle se trouve plongée la Chine, mais qu'au contraire, elle précipiterait cet immense pays dans un désordre intérieur non sans risque pour la sécurité régionale. Cette position est aussi celle de l'accession à la maturité politique. Par ses initiatives diplomatiques, le Japon a montré qu'il existait d'autres conceptions du règlement des crises. En envoyant une mission de déminage dans le golfe Persique deux mois après la fin des opérations militaires, le gouvernement de Tokyo entendait montrer sa voonté de jouer un rôle politique de plus en plus grand sur la scène internationale.

L'émancipation de la diplomatie japonaise, qui s'est clairement exprimée au cours de la guerre du Golfe, s'inscrit dans un contexte international en pleine évolution, où se pose au Japon comme aux Etats-Unis la question du maintien de l'alliance militaire contractée depuis 1951 (et modifiée en 1960) entre les deux pays. Tout au long des années 1980, la menace soviétique suffisait à justifier le maintien du traité de sécurité collective nippo-américain. Avec l'effondrement de l'Union des républiques socialistes soviétiques, cette alliance a perdu de son importance, pour Tokyo comme pour Washington, même si elle demeure une nécessité pour la sécurité du Japon et la défense des intérêts américains dans la région du Pacifique. Des sondages, réalisés aux Etats-Unis, montrent que la puissance économique japonaise est considérée comme plus menaçante que la puissance militaire soviétique. Dans un récent ouvrage publié aux Etats-Unis, The Coming War with Japan, les auteurs - George Friedman et Meredith Lebard - fondent leur argumentation sur le fait que les facteurs qui ont conduit au conflit américano-japonais en 1941 sont réapparus avec la fin de la guerre froide.

Si la guerre du Golfe a clairement fait apparaître les facteurs de tension entre les deux pays, à court terme, l'alliance militaire nippo-américaine ne devrait toutefois pas être remise en question. Plusieurs éléments concourent en effet au maintien de de sécurité collective. Dans le livre blanc de la Défense 1991, le gouvernement japonais indique que si les bouleversements survenus en Europe et l'éclatement de l'URSS constituent un facteur important de réduction des tensions, la menace russe/soviétique n'a pas disparu. Le Japon ajoute même que, dans une certaine mesure, les négociations américano-soviétiques en vue du désarmement ont conduit Moscou à redéployer dans la région asiatique de son territoire une partie de ses forces stationnées à l'ouest de l'Oural. Dans ce contexte, l'alliance militaire avec les Etats-Unis conserve non seulement son rôle de dissuasion, mais peut en outre permettre au Japon d'obtenir, par le biais des négociations bilatérales START une réduction des forces armées russes qui menacent son territoire. D'autres facteurs d'instabilité régionale (incertitudes chinoises, risques de conflit dans la péninsule coréenne, montée en puissance de la marine indienne) avalisent la thèse du maintien de l'alliance nippo-américaine. Mais surtout, la volonté du Japon d'accroître ses propres capacités militaires nécessite pour quelques années encore le maintien de cette alliance. L'ancien Premier ministre Nakasone a récemment écrit : "il est indispensable, pour la survie du Japon, de ne pas mentionner son désir d'occuper une place honorable sur la scène internationale" 12. Cette déclaration illustre parfaitement la ligne diplomatique du Japon d’aujourd’hui, et permet de comprendre la volonté de maintenir l'alliance de sécurité avec les Etats-Unis. En mettant en avant sa dépendance à l'égard des Etats-Unis, en matière de sécurité, le Japon peut ainsi espérer masquer ses efforts de réarmement. Pour leur part, les Etats-Unis ont besoin du soutien financier japonais pour garantir la sécurité de l'ordre international qu'ils ont créé. Lors de son récent voyage en Extrême-Orient, le secrétaire d'Etat James Baker à indiqué que les Etats-Unis étaient "pleinement déterminés à oeuvrer avec le Japon" pour mettre en place "un nouvel ordre en Asie" 13.

 

Le réarmement du Japon et le rôle des Forces d'auto-défense

 

La montée de la menace soviétique à la fin des années 1970, a eu pour conséquence, en Asie du nord-est, le réarmement progressif du Japon. Répondant à la politique américaine de "partage du fardeau", le gouvernement japonais a augmenté son budget militaire d'environ 6 % par an depuis 1980. En 1990, ses dépenses militaires représentaient 39 milliards de dollars, plaçant le Japon au troisième rang mondial derrière les Etats-Unis et l'Union Soviétique14. Compte-tenu de la réduction de la menace soviétique, la loi de programmation militaire adoptée par le gouvernement de M. Kaifu au mois de décembre 1990 prévoit une augmentation annuelle de 3 % (en monnaie courante) des dépenses militaires sur cinq ans. En dépit de ce ralentissement de la croissance du budget, le Japon se dotera de 10 destroyers (4 d'entre eux seront équipés d’un système anti-aérien), 5 sous-marins, 20 navires légers, 42 chasseurs F-15, 4 AWACS, 45 hélicoptères et avions de reconnaissance et de lutte anti-sous-marine, et de nombreux missiles Patriot et Hawk 15.

 

L'ÉQUILIBRE DES FORCES NAVALES

 

Aujourd'hui se pose la question du rôle que le Japon entend jouer dans la mise en place d'un nouvel ordre mondial. La décision d'envoyer six dragueurs de mines dans le golfe Persique, au mois d'avril dernier, et plus encore l'adoption par la chambre basse du projet de loi permettant l'envoi de militaires japonais à l'étranger dans le cadre d'opérations de maintien de la paix conduites par l'ONU, ont marqué un tournant dans le rôle des Forces d'auto-défense. Ce texte, qui devrait être adopté prochainement par la chambre haute, permettra à l'armée japonaise de jouer un rôle accru sur la scène internationale. Pour la première fois, depuis leur création en 1954, les Forces d'auto-défense pourront être envoyées en mission à l'étranger. Le texte adopté pose cinq conditions à la participation d'un contingent japonais : 1) accord de cessez-le-feu dans la zone concernée ; 2) acceptation de la participation japonaise par les différentes parties engagées dans le conflit ; 3) neutralité absolue de la mission de l'ONU ; 4) retrait des troupes en cas de reprise des hostilités ; 5) non-recours à la force, sauf en cas de légitime défense16. Avant son adoption, le nouveau Premier ministre, M. Kiichi Miyazawa, avait reconnu que la volonté japonaise de limiter l'utilisation des armes à des fins défensives pouvait être en désaccord avec les dispositions de l'ONU concernant les missions de paix. Celles-ci peuvent en effet contre-attaquer en cas d'action visant à saboter leur opération. Cette mesure restrictive, nécessaire pour obtenir dans un premier temps l'approbation d'une large majorité des partis politiques et de l'opinion, permet en outre au gouvernement japonais de rester fidèle à sa constitution "pacifique". il est donc indéniable qu'à terme, le Japon sera amené à redéfinir le rôle de ses forces armées, et en corollaire, à modifier sa constitution.

 
Japon
Chine
Corée du Sud
Corée du Nord
Taïwan
Inde
Australie
USA
URSS
Navires de surface
	64
	55
	34
	3
	34
	27
	12
	87
	69
Porte-avions
	-
	-
	-
	-
	-
	2
	-
	7
	2
Cuirassés
	-
	-
	-
	-
	-
	-
	-
	2
	-
Croiseurs
	-
	-
	-
	-
	-
	-
	-
	22
	15
Destroyers
	6
	18
	9
	-
	24
	5
	3
	10
	7
Frégates
	58
	37
	25
	3
	10
	20
	9
	46
	45
Sous-marins stratégiques
	-
	1
	-
	-
	-
	-
	-
	8
	24

Sous-marins d’attaque

15

92

3

24

4

19

6

43

86

Source : Far Eastern Economic Review, 20 juin 1991, p. 52, d'après des données de l'Institut International d'Etudes Stratégiques.

Les voisins asiatiques du Japon ont exprimé leur inquiétude de voir renaître le "militarisme nippon" au moment où les Etats-Unis critiquaient la faiblesse de l'engagement japonais dans la guerre du Golfe. "Nous ne pouvons pas exclure l'hypothèse que le Japon redevienne une puissance militaire", a précisé le stratège chinois Chen Xiaogong dans le Quotidien de l'armée, au mois de septembre dernier. "L'armée japonaise compte aujourd'hui 300 000 hommes, dont 70 % sont des officiers, elle est dotée d'un potentiel économique, scientifique et technique qui lui permet de sauter l'étape du nucléaire et de développer des armes spéciales anti-nucléaires" 17.

 

CONCLUSION

 

La guerre du Golfe, et plus précisément l'attitude méprisante des Etats-Unis à l'égard du Japon tout au long de ce conflit, a précipité le réveil de la nation japonaise. Aussi, devons-nous aujourd'hui nous interroger sur cette évolution, minimisée par les uns, jugée dangereuse par les autres.

La crise du Golfe a montré que le Japon n'était plus seulement une grande puissance économique. Dans un monde en quête d'un nouvel ordre international, l'occasion s'est offerte au pays du soleil levant, de recouvrer son identité nationale et ses droits de nation souveraine. Les grandes nations représentées au Conseil de sécurité des Nations Unies doivent à présent en tirer les conséquences. En cantonnant le Japon dans son rôle de puissance économique mondiale, ne risquons-nous pas d'exacerber les rancoeurs d'une nation humiliée ? Pourquoi, demande François Joyaux dans de récentes conclusions pour un nouvel ordre international, l'attitude du Japon "ne serait-elle pas aussi digne d'un siège permanent au Conseil de sécurité que celle, plus militante et plus militaire, des Etats-Unis ? La question étant de rendre le Conseil aussi représentatif que possible" 18.

Autoriser le Japon à occuper une position honorable au sein de la communauté internationale permettrait non seulement de mieux contrôler la résurgence de sa force militaire, mais aussi de construire un ordre mondial moins conflictuel. Le plus grand défi auquel toutes les nations responsables auront à faire face au cours de la décennie qui s'ouvre, est précisément celui de la confrontation entre ces deux systèmes politique, économique et social. Notre incapacité à relever ce défit risque de voir s'installer une nouvelle ligne de confrontation Est-Ouest, opposant cette fois-ci le monde asiatique à l'Occident.

 

 

________

Notes:

 

1 Déclaration de M. Taizo Watanabe, porte-parole du ministère des affaires étrangères, le 3 août 1990. AFP, 3 août 1990.

2 Après le choc pétrolier de 1979, le Japon a entrepris une politique d'acquisition de droits de forage et de prise de participations dans des compagnies pétrolières à l'étranger. Aujourd'hui, 13 % de l'approvisionnement en pétrole du Japon est assuré par des fournisseurs liés par des accords de forage et d'exploitation. Notons, par exemple, que la Kuwait petroleum corp. et le gouvernement saoudien détiennent chacun 10,3 % du capital de la compagnie japonaise arabian oil.

3 Libération, 31 août 1990.

4 Le 18 septembre 1990, le Japon a envoyé une équipe médicale de 17 personnes en Arabie saoudite. Le 5 septembre, il a envoyé 800 camions et véhicules tout-terrain pour renforcer la force multinationale déployée dans le Golfe, et 125 camions supplémentaires au mois d'octobre.

5 The Wahington Post, 17 février 1991.

6 Asahi Shimbun, 3 octobre 1991.

7 Nihon Keizai Shimbun, 23 mars 1991.

8 Asahi Shimbun, 6 novembre 1990, (AFP, 6 novembre 1990).

9 Ibid, 19 juin 1991, AFP, 19 juin 1991.

10 AFP, 4 et 10 novembre 1990.

11 Yukio Satoh, "Le nouveau courant de la diplomatie japonaise", Politique Etrangère, 3/91, pp. 664-665.

12 Yasuhiro Nakasone, "Reinterpreting the Constitution to Deal with Emergencies", Japan Echo, hiver 1990, vol. XVII, n°4, p. 12.

13 AFP, 11 novembre 1991.

14 Col. Harry G. Summers Jr., "The Reluctant Samurai the U.S. is pushing Japan to play a military role in the world. A good idea or a dumb one?", Defense & Diplomacy, janvier-février 1991, pp. 10-11.

15 Robert Delfs, "Acting in self-defence", Far Eastern Economic Review (FEER), 20 juin 1991, pp. 50 et 52.

16 Le Monde, 26 novembre 1991.

17 FEER, art. cit.

18 François Joyaux, "Le Golfe vu d'Extrême-Orient", Politique internationale, n° 51, printemps 1991, p. 176.

 

 

 

 

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