LE “PARTAGE DU FARDEAU” FINANCIER

Caroline GALACTEROS de BOISSIER

 

L’attitude américaine durant la crise, puis le conflit, du golfe persique et les multiples analyses et polémiques qu’elle a déjà suscitées permettent, semble-t-il, de distinguer deux courants principaux d’interprétation. Le premier juge hasardeux l’engagement de George Bush et sa logique d’affrontement armé avec l’Irak, en les attribuant à une analyse précipitée de la crise et de la réponse à y apporter. Voulant ignorer les difficultés économiques évidentes de son pays, le Président aurait très vite été contraint d’appeler à son secours certains alliés, en leur demandant de jouer les trésoriers d’une aventure dont la puissance américaine n’avait plus les moyens. La seconde tendance reconnaît, à l’inverse, dans l’engagement américain, une manoeuvre pleine d’opportunisme dont les incidences financières ont été finement pesées. L’objectif : profiter de la provocation irakienne et d’une conjoncture internationale d’affaiblissement de l’Union soviétique pour réaffirmer une hégémonie politique, militaire, et, à certains égards, économique, non seulement sur le Moyen-Orient, mais plus encore à l’égard de la communauté internationale occidentale et des rivaux économiques des États-Unis (CEE, Allemagne, Japon). L'Amérique repousserait ainsi, par une démonstration de puissance et de domination légitimée et consentie, le spectre d'un déclin auquel elle-même avait fini par croire1.

Faut-il aller aussi loin et accréditer l’idée d’une véritable stratégie, préméditée de longue date, ou donner une plus grande part au "spontané" dans la réaction américaine ? Toujours est-il que d’un côté le "burden sharing", en français le "partage financier", du conflit semble entériner une vulnérabilité et invalider l’idée d’une puissance américaine renforcée, en dépit (ou à cause...) de cette dépendance financière. De l’autre, il consacre un rayonnement et une hégémonie retrouvés et adaptés aux conditions du système international actuel. Preuve semble ainsi faite que la dépendance, en l’occurrence financière, n’est pas toujours synonyme de sujétion, mais peut révéler une forme de pouvoir plus pernicieuse que l’on pourrait appeler d’"interdépendance asymétrique".

Enfin, comment ne pas s’étonner de la facilité avec laquelle les Etats-Unis ont réussi à imposer, fait unique, sans précédent historique, la légitimité de cette contribution, véritable impôt international, à un ensemble de nations dont certaines étaient leurs rivales économiques et même politique majeures ?

Le biais financier de la répartition du coût du conflit semble un prisme d’analyse pertinent pour tenter de saisir, au-delà des simples données chiffrées souvent contradictoires, les contraintes et les atouts, les enjeux et les paradoxes que ce conflit a révélés.

 

Chiffres et polÉmiques

 

L’administration américaine et ses experts ont avancé, tout particulièrement au début du mois de janvier, alors que l’offensive aérienne était imminente, les chiffres les plus vertigineux, estimant le coût de l’opération "bouclier/tempête du désert" entre 500 millions et un milliard de dollars par jour de guerre2. Les données les plus récentes, reproduites dans le tableau suivant, permettent d’évaluer les engagements de l’Allemagne, du Japon, de l’Arabie saoudite, du Koweit et des Émirats arabes unis à plus de 54 milliards de dollars. Ils mettent en lumière quelques caractéristiques majeures de la répartition du coût du conflit :

- la contribution majeure des pays arabes conservateurs de la région, traditionnels bailleurs de fonds de l'agitation palestinienne dans les territoires occupés, à une guerre voulue par le plus sûr allié d'Israël, lequel en est, par ailleurs, le plus grand bénéficiaire ;

- la relativement forte contribution japonaise, sans précédent historique depuis 1945 ;

- l’absence de cohésion de la Communauté européenne pour une action de soutien globale ;

- l’absence financière totale de l’URSS.

Volume des contributions par pays

 

Engagements et rentrées au 13 juin 1991 en milliards de dollars3

 
Engagements
Rentrées à la date du 1/6/91
Rentrées
 

1990

1991

total

espèces

paiements en nature

total

à venir

GCC States

6,845

30,056

36,931

23,131

3,806

26,937

9,995

Arabie Saoudite

3,339

13,500

16,839

8,186

3,575

11,761

5,078

Koweit

2,506

13,500

16,006

11,075

0,032

11,107

4,899

EAU

1,000

3,086

4,086

3,870

0,199

4,069

0,017

Allemagne

1,072

5,500

6,572

5,772

0,782

6,554

0,018

Japon4

1,740

9,000

10,740

8,,793

0,637

9,430

1,310

Corée

0,080

0,305

0,385

0,110

0,57

0,167

0,219

Autres

0,003

0,018

0,021

0,004

0,017

0,021

 

Total

9,740

44,909

54,649

37,810

5,298

43,108

11,541

 

Description du type d’aide reçue pour compenser les coûts des États-Unis au 31 mai 1991 (en millions de dollars)

 

 

1990

1991

Arabie saoudite

Fournitures du pays hôte incluant la nourriture, l’essence, le logement, les matériaux de construction, les moyens de transport et la logistique portuaire

865

2710

Koweit

Moyens de transport

6

26

Émirats arabes unis

Essence, nourriture et eau, services de sécurité, main-d'oeuvre

113

86

Allemagne

Véhicules, dont camions, camions citernes, bus et ambulances, groupes électrogènes, radios, douches portables, masques à gaz et véhicules de détection de produits chimiques

782

 

Japon

Aide en construction et ingénierie, véhicules, services informatiques et téléphoniques, équipement médical, moyens de transport

637

 

Corée

Moyens de transport

30

27

Bahrein

Fournitures médicales, nourriture et eau.

1

 

Oman / Qatar

Essence, télécommunications, nourriture et eau

1

 

Danemark

Moyens de transport

1

6

Luxembourg

Moyens de transport

 

6

Autres

Moyens de transport

 

2

Total

2436

2862

La pression américaine sur les membres de la coalition, pour honorer ou renforcer leurs engagements, a été constante, les Etats-Unis exhortant leurs alliés (militaires ou non) à prendre leur part de responsabilités mondiales, dont nous verrons plus loin les limites effectives5. Les Allemands comme les Japonais, pourtant beaucoup plus dépendants énergétiquement du Moyen-Orient que les Etats-Unis, ont longtemps été accusés de "traîner les pieds" et de différer leurs paiements, démontrant ainsi leur désir de se tenir à l'écart de l'aventure américaine6. Distribuant les critiques acerbes à l'encontre des atermoiements japonais, clamant leur "désenchantement" face aux embarrassantes questions allemandes sur le montant exact de la facture, les Américains ne ménagèrent pas leurs bailleurs de fonds dont la circonspection fut jugée bassement mesquine.

Egoïsme international ou intuition heureuse de la véritable nature de l'intervention américaine ? Difficile de trancher, tant l'attitude nippone, par exemple, reste chargée de contradictions que nous évoquerons plus loin. La polémique perceptible dans les opinions publiques nationales n'en fut pas moins réelle et consacrée par la visite du Premier ministre japonais, T. Kaifu, à Washington au début du mois d'avril. Né de l'appréciation du dollar par rapport au yen, le "malentendu" venait de ce que le Japon s'était, selon Washington, engagé sur une somme en dollars (9 milliards) alors qu'il s'agissait, pour Tokyo, de 1170 milliards de yens, c'est-à-dire seulement 8,6 milliards de dollars.

Sans applaudir pour autant devant les réticences de ces "nantis" économiques et démocratiques, on ne peut que s'étonner de l'absence ou du flou entretenu d'une donnée pour le moins importante aux yeux de ces prêteurs récalcitrants: le coût réel du conflit, et surtout la part du fardeau supportée par les Etats-Unis. Les estimations contradictoires, ou trop franches parfois, des experts américains ont donné lieu, à la fin du mois de mars, à une polémique entre, d'un côté, les pays arabes du Golfe et l'Allemagne et, de l'autre, les Etats-Unis, les premiers estimant la note sensiblement "gonflée" et ne tenant pas compte de l'aide logistique apportée par l'Arabie saoudite, ni du coût effectif de l'opération militaire américaine.

A Bonn, un membre de l'opposition s'interroge, ne comprenant pas pourquoi l’administration Bush a demandé 60 milliards alors que ses représentants ont affirmé devant le Congrès n'avoir dépensé que 42 milliards de dollars. Et l'Allemagne de s'enquérir de la méthode américaine de calcul des coûts7.

En effet, le coût de la présence américaine en Arabie saoudite, du 2 août au 31 décembre 1990 a été évaluée à 11,1 milliards de dollars. Ce montant est à peu près unanimement admis. Les chiffres du Pentagone pour une journée d'intervention sont de 500 millions pour la phase aérienne, 1 milliard pour la phase terrestre. Sur ces bases, la mission américaine, du 2 août 1990 au 28 février 1991, aurait coûté 35,8 milliards de dollars. L'administration, elle, a estimé le coût total à 45 milliards. Entre les deux, l'Office budgétaire du Congrès a lancé le chiffre de 28 milliards au maximum. Si l'on y ajoute les 11,1 milliards de l'année 1990, on obtient 39,1 milliards. Enfin, la Brookings Institution a fourni l'estimation la plus basse pour l'ensemble du conflit : 30 milliards de dollars. Ainsi, le coût de l'engagement américain varie, selon les sources, entre 30 et 45 milliards. Du coup, on ne peut empêcher certains de penser que les Etats-Unis, à l'occasion d'une opération de police internationale, ont réalisé un solide bénéfice qui, sur les bases précédentes, serait compris entre 15 et 30 milliards de dollars !

D'autant plus que l'évolution tendancielle, depuis la fin de l'ère Reagan, vers la réduction des forces armées américaines (effectifs et matériels) remet à l'ordre du jour la question du remplacement de certains systèmes d'armes utilisés pendant le conflit : bombardiers B 52 des années 1960, obsolètes, ou même missiles Patriot dont 200 seulement sur les quelque 4 500 disponibles ont été utilisés8. Si le Président décidait du non remplacement de ces matériels, le coût estimé du conflit serait, même dans la pire des hypothèses, presque totalement couvert par les contributions alliées. Le Pentagone a réagi en qualifiant de "non correct" les estimations "basses" de l’Office budgétaire du Congrès. Son porte-parole a affirmé, en août, que les Etats-Unis avaient dépensé 61,1 milliards (dont 1,2 milliard d’équipements militaires qui ne seront pas remplacés) alors que les contributions alliées ne s’élevaient qu’à 48,2 milliards.

Le débat reste ouvert. L'administration a demandé en mars 1991 un budget initial de 6,4 milliards de $ (réduit à 3,2 M$) pour le remplacement des matériels consommés (parmi lesquels l'achat de 500 Patriot). Les pressions du secrétaire à la Défense, afin de poursuivre certains programmes en 1991, semblent viser en fait à profiter du conflit pour faire financer par le Japon ou l'Allemagne des achats qui auraient été faits de toute façon, puisque prévus pour la période 1990-1992. En outre, cette guerre a été, tout particulièrement pour les Patriot, mais aussi pour de nombreux autres armements américains, une précieuse vitrine de leur fiabilité, confortant l'Administration sur le bien-fondé de ses choix et désamorçant les réticences traditionnelles du Congrès.

Enfin, on ne peut pas ne pas évoquer l'hypothèse haute, qui prendrait en compte tant les incidences économiques générales de la guerre (augmentation du prix du pétrole), que les "coûts indirects" nécessairement supportés par les USA (aide à Israël, la Turquie et l'Egypte, reconstruction du Koweit, maintien de forces dans la région), qui se monteraient à 15 milliards de $ environ, et tripleraient, selon certains analystes, le coût réel du conflit, estimé alors dans une tranche entre 164 et 268 milliards de $9. Les engagements alliés, même honorés, seraient dès lors tout à fait insuffisants et rendraient nécessaire l'imposition, politiquement et électoralement très néfaste pour George Bush, d'un nouvel impôt, semblable aux taxes impopulaires qui suivirent la guerre du Vietnam.

Il n'existe pas, à l'heure actuelle, de rapport exhaustif et objectif sur l'ensemble de ces coûts indirects, dont l'importance dépendra avant tout de décisions politiques. Nous disposons cependant de certaines évaluations10 :

Aides directes

 

- A la Turquie : George Bush a demandé au congrès de voter l'attribution de 268 millions de $ pour 1991 et 1992 et a approuvé l'augmentation de 40 % des quotas d'importations textiles.

- A l'Égypte : Une réduction de 7 milliards de $ de la dette égyptienne vis-à-vis des USA a été décidée, mais son impact reste difficile à mesurer, étant donné que l'Egypte n'était pas, de toute façon, en mesure de les rembourser.

- A Israël : Un compromis a été conclu pour l'allocation de 650 millions de $ en réparation des dommages causés par les Scud sur le territoire israélien.

La reconstruction du Koweit a été estimée à 100 milliards de $, celle de l'Irak entre 300 et 400 milliards. Bien que George Bush ait affirmé récemment n'avoir aucunement l'intention de donner "1 cent" pour la reconstruction irakienne, il est possible que les Etats-Unis soient conduits à financer, dans les 5 ans à venir entre 3,5 et 7 milliards de $ de celle-ci.

Enfin, l'augmentation du prix du pétrole, ainsi que l'impact pour les citoyens américains des combats et des sanctions économiques sont estimés entre 36 et 43 milliards de $ pour les années 1990-1991.

De toute façon, partagé ou non, le coût des événements du Golfe va immanquablement peser lourdement sur les dépenses publiques. Si les deux pays les plus forts économiquement - Allemagne et Japon - sont ceux qui contribuent relativement le moins, en revanche, ceux qui sont touchés par la récession (Etats-Unis et Grande-Bretagne) vont être confrontés à une dégradation budgétaire. Aux Etats-Unis, toutes les économies prévues dans l'accord de réduction du déficit budgétaire pour 1991 (évalué au bas mot à plus de 300 milliards de dollars) risquent d'être anéanties par les besoins de financement des opérations militaires. Le Royaume-Uni pourrait renouer en 1991 avec le déficit budgétaire. En France, l’exercice budgétaire pour 1991 sera très tendu.

La Banque des règlements internationaux a exposé, dès novembre 1990, les principaux dangers économiques que ne manquerait pas d'entraîner un conflit de cette envergure: elle mettait en garde contre "une interaction en spirale entre la dégradation du cadre économique général et l'affaiblissement de la capacité de prêt des banques", provoquant une hausse des prix du pétrole, des menaces inflationnistes et une dégradation des comptes extérieurs, ainsi qu'une altération de la solidité des portefeuilles des banques sur leur marché national.

Dans la mesure où elles seraient fondées, ces perspectives plutôt sombres conduisent, soit à déconsidérer les facultés d'analyse et de prospective du président américain, et de son entourage qui l'a laissé s'enliser dans une opération dispendieuse et fragilisatrice pour les finances américaines, soit à rechercher, derrière l'apparent "coup de tête" de George Bush, une manoeuvre destinée à lui rapporter, sur le plan interne comme sur la scène internationale et dans la région du Golfe, de précieux "dividendes de la guerre".

 

LA MANOEUVRE AMÉRICAINE

 

Si l'on compare les objectifs proclamés de l'intervention américaine (retrait inconditionnel de l'Irak et respect des résolutions des Nations Unies) avec ceux traditionnellement invoqués par Washington dans la région, la stratégie de George Bush apparaît alors en pleine lumière. En effet, le Président est loin d'avoir renoncé aux vieux enjeux de la politique régionale de son pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire la préservation de la liberté d'approvisionnement en pétrole, le renforcement du soutien et de la sécurité d'Israël, le "containment" de l'influence soviétique dans la région et, plus récemment, la prévention de la prolifération balistique et nucléaire. Il joue simplement "la surface contre les profondeurs". Il semble avoir vite compris tout le profit politique à tirer du défi irakien. C'est là presque une aubaine pour un pays qui semble parfois hésiter à définir son rôle dans l'immédiat après-guerre froide, est en proie à de graves difficultés économiques, financières, mais surtout sociales (perte de cohésion nationale, problème noir, pauvreté...), vulnérable à l'emprise japonaise et à la concurrence européenne et dont la population semble tendanciellement succomber de nouveau à ses vieux démons isolationnistes. S'ajoutant à ces circonstances intérieures, la traditionnelle difficulté à concevoir les problèmes fondamentaux du Tiers-Monde conduit à l’absence de toute "gestion de crise" crédible (c’est-à-dire n’ayant pas pour seul but d’aborder l’affrontement armé dans les meilleures conditions possibles), gestion rendue, il est vrai, très aléatoire par le peu d’efficacité, à court terme, de l’embargo. Ce fut donc l’option de la démonstration de force militaire qui l’emporta dès le début. À l'égard de l’Irak bien sûr, mais les cibles sont aussi les autres pays occidentaux, rivaux économiques (Allemagne, Japon, CEE) ou militaires et diplomatiques (URSS) des Etats-Unis. Ce sont eux qu'il s'agit de contraindre, par le biais de l'ONU et d'une légitimation habile de l'intervention militaire, à adopter une attitude mentale les poussant à s'impliquer financièrement, sans prendre conscience de l'inféodation politique et idéologique au leadership mondial américain que cette participation impliquait pour eux.

Sur le plan politique interne enfin, l'enjeu n'est pas moins important. Il s'agit pour le président américain de légitimer son choix politique d'une intervention militaire sans imposer de contreparties financières à ses citoyens-électeurs. Il lui faut en fait concilier le missionnarisme idéaliste et même, à certains égards, le messianisme du peuple américain, son goût pour les grandes causes et l'impérialisme démocratique, tendances qui servent objectivement ses intérêts et l'image des Etats-Unis dans le monde, avec la préservation des intérêts économiques de citoyens aussi viscéralement individualistes qu'idéalistes et qui n’entendent pas payer seuls pour une cause qu'ils jugent commune (ou qu'ils ont intellectuellement construite comme telle). C'est ce tour de force que va réussir de main de maître le Président américain.

Certes, l'état de l'économie américaine ne lui permettait pas d'assumer seul le poids financier d'un tel déploiement de force. On pourrait donc dire que le "Burden Sharing" était inévitable et a révélé les limites de l'autonomie des États-Unis en tant que "gendarme du monde". Le temps semble révolu, en effet, des traditionnelles opérations de police en Amérique latine, rémanences vivaces de la "doctrine Monroe" et de la politique du "Big Stick". On peut cependant interpréter différemment ce besoin d'un financement étranger. George Bush aurait pu ne pas décider d'une opération aussi massive et opter pour une attaque aérienne éclair dès les premiers jours de la crise, comme l'a fait remarquer à plusieurs reprises le stratège civil Edward Luttwak dans plusieurs articles. On sait aujourd'hui aussi que certaines tentatives "conciliantes" de marchandage (de négociation) faites par Saddam Hussein, dès le début du mois d'août, ont été délibérément ignorées par le Président américain. C'est très intentionnellement et au détriment d'autres options, qui n’ont d’ailleurs jamais été exposées de manière convaincante ou exhaustive au Président11, que Washington semble avoir choisi l'intervention militaire. L’appel aux capitaux étrangers semble ainsi participer d'un calcul visant à utiliser l'implication financière (sans contreparties politiques importantes) des pays occidentaux comme d'un levier d'influence au service d'un redéploiement global de puissance et d'une réaffirmation conquérante des valeurs américaines dans le monde (démocratie, marché, sécurité).

Les aspects financiers de ce conflit offrent enfin l'exemple intéressant d'une dichotomie entre puissance économique et puissance politique, à l'avantage, semble-t-il, de cette dernière, clivage que l'on peut aussi étendre à la distinction entre "pouvoir relationnel" de contrainte bilatérale (fortement politique) et "pouvoir structurel" d'influence sur les processus internationaux. Toutefois, il convient d'apporter des nuances, puisque les Etats-Unis ont, d'une certaine façon, fourni la preuve de leur puissance structurelle, au plan idéologique et politique, en monopolisant le droit de définition et d'énonciation des motifs de l'intervention d'une force multinationale réunissant 29 nations.

 

PUISSANCES "CLIVÉES" ET "MARCHÉ DE DUPES" JAPONAIS

 

Le cas du Japon, et celui de l'Allemagne dans une moindre mesure, révèlent les paradoxes d'une puissance incomplète, encore à la recherche de son rôle dans la recomposition géopolitique de l'après-guerre froide. L'importance du soutien japonais à la coalition a soulevé une véritable crise d'identité nationale dont la presse nipponne s'est faite l'écho12. D'abord très réticent envers l'entreprise américaine, Tokyo, sous l'impulsion du Premier Ministre Kaifu, bien isolé, s'est engagé avec détermination dans une politique d'aide, dans la mesure où la Constitution le permettait. Tentant de rompre, sans conviction, avec la mentalité commode d'"assisté", de protégé des Etats-Unis, l'Empire du soleil levant s'est trouvé en porte-à-faux avec une grande partie de la classe politique et de la population, particulièrement du monde des affaires, toutes deux exclusivement tournées vers leur développement économique. Tokyo a bien perçu l'intérêt politique (un rôle à part entière dans le système international) d’un engagement à long terme auprès des coalisés. Un rôle passif dans le conflit ne pouvait que renforcer l'image négative du Japon en Occident (au demeurant dépendant à 70 % du pétrole moyen-oriental), transformant définitivement son pacifisme en isolationnisme et pouvant entraîner des conséquences économiques préjudiciables. Cependant, l'incapacité japonaise à promouvoir un projet politique global, à revendiquer fermement un rôle international en rapport avec son poids économique, jointe à sa crainte d'effrayer ses concurrents, ont annulé en très grande partie les avantages espérés de leur contribution financière au conflit et révélé l'ambivalence fondamentale d’un Japon, peu désireux finalement de s'affranchir de la tutelle militaire américaine. On peut légitimement penser que Washington n'ignorait pas les paradoxes japonais et comprit rapidement qu'il serait aisé de tirer les bénéfices de sa difficulté à "passer au politique" et à promouvoir un modèle universel et global chargé de sens pour le reste du monde. La preuve en est que les industriels et hommes d'affaires japonais sont, aujourd'hui encore, plus que réticents à recueillir les fruits légitimes de leur soutien sur le marché de la reconstruction koweitienne où les businessmen américains, moins scrupuleux, se sont déjà taillé la part du lion.

L'Allemagne, quant à elle, du fait de ses difficultés internes (coût de la réunification, chômage...) a elle aussi démontré son ambivalence et, bailleur de fonds réticent, n'a joué ni revendiqué de rôle constructif.

Cette "autolimitation" des deux plus grandes puissances économiques actuelles, et leur refus de se promouvoir en tant que puissances globales, tiennent sans doute en grande partie à la non-fongibilité croissante, dans le système international, des ressources politiques et économiques, mais aussi à l'intérêt pour les créanciers japonais de ménager leurs débiteurs. Ces réticences ont néanmoins objectivement servi les intérêts américains, autorisant pour Washington une maîtrise totale de l'action militaire, le monopole du prestige résultant de la victoire et celui de la définition du "sens" à donner au conflit.

En définitive, le cas américain semble l'exemple le plus convaincant du triomphe d'une nouvelle sorte de puissance, les nations que l'on pourrait dire "clivées", c'est-à-dire dont les ressources politiques et militaires d'un côté, économiques de l'autre, varient sans convergence, semblant même, dans le cas japonais, évoluer de manière inversement proportionnelle. L'intensité majeure de la puissance paraît ainsi se porter tantôt sur le domaine politico-militaire comme dans le cas américain, pays en proie à des difficultés économiques et sociales graves, mais disposant de ressources militaires et politiques considérables suffisant à lui assurer une influence déterminante, tantôt sur l'économique, comme dans le cas japonais.

L'Union soviétique aussi est, à sa façon, une puissance "clivée" et son rôle dans ce conflit constitue une autre illustration du chiasme puissance politique/puissance économique. En proie à une destructuration sociale et à une crise économique sans précédent, elle n'a, bien sûr, pas fait partie des bailleurs de fonds (ne serait-ce que pour des raisons politiques évidentes) sollicités par les Etats-Unis. Elle a su cependant retirer du conflit et de son propre affaiblissement (du fait même qu'il apparut inespéré pour les Etats-Unis) un regain d'influence inattendu sur la scène internationale. Le marchandage USA/URSS a pris d'autres formes que celui entrepris avec les pays arabes du Golfe et le Japon et l'Allemagne mais lui a été incontestablement plus favorable.

Les moyens d’action de M. Gorbatchev ne manquaient pas :

- réticences à l'ONU contre le projet d'un "nouvel ordre mondial" du président Bush,

- agitation éventuelle en Syrie ou en Iran,

- exacerbation du conflit israélo-arabe,

- soutien à l'lran qui, comme Moscou, a tout intérêt à freiner l'influence américaine dans la région (livraison de MIG 29 à l'automne 1990).

Contre sa bienveillance à l'ONU, le retrait (tardif) de ses conseillers militaires d'Irak, la poursuite de l'émigration des juifs soviétiques vers Israël, Gorbatchev a finalement, à peu de frais, obtenu l'assurance d'un soutien économique américain, une plus grande latitude pour juguler les rébellions dans les pays baltes, une image internationale très positive et surtout la reconnaissance de son rôle, même de simple patronage, indispensable dans toute conférence de l'après-guerre, bref, des atouts précieux pour le maintien de son statut de grande puissance. La visite historique du ministre soviétique des Affaires étrangères en Israël, le 18 mai, est le premier signe de cette quête d'influence dans la région, en l'espèce auprès du meilleur client de Washington. Ainsi, sans avoir versé le moindre rouble dans la sébile américaine, l'Union Soviétique a remporté une victoire politique (vite annulée par les effets du putsch d’août) qui consacre la prééminence du politique sur les aléas de la puissance économique (en dépit de l'économisme ambiant) et ce faisant, se retrouve paradoxalement aux côtés des Etats-Unis à l’ouverture de la conférence de Madrid.

*

* *

La volonté américaine appuyée de "partage du fardeau", trop hâtivement qualifiée de déchirante et accusée de "n'avoir plus les moyens de sa politique", révèle donc en fait une vitalité que n'ont pas entamée les difficultés économiques. Les Etats-Unis ont réussi à rendre la participation financière massive d'autres pays au fardeau d'une guerre qu'ils ont voulu faire au nom de principes, dont l’existence semble parfois l’occurrence bien abstraite (peut-on décemment parler de "démocratie" au Koweit et en Arabie saoudite ?). C'est donc une victoire idéologique puisqu'ils ont su organiser aux frais des autres, une démonstration de puissance militaire sans précédent. Victoire politique incontestable aussi, preuve d'un pouvoir relationnel majeur qui a su se déployer au niveau multilatéral, et singulièrement européen, relégitimant au passage l'OTAN en stérilisant les projets de défense européenne. Dans cette perspective, le "Burden Sharing" semble n’avoir été qu’un "marché de dupes", excepté pour certains pays arabes et Israël.


Le cas français

 

L’estimation la plus récente est fournie par l’avis (n° 2390, novembre 1991), présenté par M. Yves Dollo au nom de la Commission de la Défense nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances rectificatives pour 1991. Selon cette source, la crise du Golfe aurait coûté au minimum 11,4 milliards de francs au budget de l’Etat, entre l’envoi des troupes françaises à l’automne 1990 et la fin de 1991. Cette nouvelle évaluation du coût du conflit pour la France invalide le chiffre de 7 milliards de francs, avancé par Michel Rocard et Pierre Bérégovoy en février 1991. Ce nouveau décompte se décompose en 6,5 milliards de francs pour les opérations militaires, 3,3 milliards pour les "sinistres" des entreprises françaises en Irak couvertes par la Coface et 1,6 milliard en aides aux pays de la "ligue du front" (Egypte, Jordanie, Maroc, Turquie).

En contrepartie, la France devrait recevoir 10,5 milliards de francs de contributions extérieures en provenance de divers Etats (Koweit, Japon, Allemagne, Arabie saoudite et Emirats arabes unis) dont l’essentiel a déjà été perçu (entre 9 et 10 milliards selon M. Charasse).

Ce calcul ne tient pas compte des pertes des entreprises françaises en Jordanie ni de celles qui sont intervenues en Irak, pesant sur la Coface, que le budget de l’Etat aura à financer à partir de 1992. D’autre part, la France a pris sa part dans les aides distribuées par la Communauté européenne à hauteur de 960 millions de francs.

Enfin, ce chiffrage du ministère du Budget ne comprend pas les coûts indirects pour le budget de l’Etat de l’impact du conflit du Golfe sur la conjoncture.

 

 

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Notes:

 

1 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1989.

2 Est-ouest, 5 décembre 1990.

3 “Conduct of the persian gulf conflict”, an Interim Report to Congress, Department of Defense, juillet 1991.

4 Le Japon a, d’autre part, versé 2 millions de dollars à la Croix Rouge et 22 millions aux Nations Unies. (Libération, 20 décembre 1990).

5 Est-ouest, 5 décembre 1990.

6 Le Monde, 14 décembre 1990.

7 Dépêches Reuter et AFP du 21 mars 1991.

8 “Calculating the costs of the Gulf War”, Editorial research reports, 15 mars 1991, Congressional quarterly.

9 Ibidem.

10 Ibidem.

11 Cf Bob Woodward, Chefs de guerre, Calmann-Lévy, 1991, qui démontre le suivisme des proches collaborateurs du Président Bush durant la crise, qui semble ainsi avoir été le seul artisan des options choisies.

12 Le Japan Times en offre l’illustration quasi-quotidienne depuis le mois de novembre 1990.

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