LES PARADOXES DE LA “MERE DES BATAILLES”

 

Pierre M. GALLOIS

 

Atypique, la guerre du Golfe. Cependant, elle préfigure les seuls conflits armés d'importance auxquels peuvent encore se prêter les démocraties occidentales : combattre et, éventuellement, l'emporter sans subir de pertes. Spécifique également, car il n'existe pas d'exemples d'une guerre non seulement peu coûteuse en hommes - du côté des vainqueurs s'entend - mais dont le solde fut financièrement positif, les Etats-Unis ayant reçu de leurs alliés, et de leurs obligés, plus qu'ils ne dépensèrent eux-mêmes. Original puisque, en dépit d'une victoire rapide, totale, désastreuse pour l'adversaire, l'un des objectifs des opérations n 'a pas été atteint - par le vainqueur - alors qu'il aurait pu l'être. Singulier, enfin, en raison de l'état d'avancement des techniques d'armement maîtrisées par le vaincu comparé aux défaillances manifestes de sa stratégie et de ses tactiques. Ajoutons que ce conflit, de part et d'autre, fut à la fois novateur et classique quant aux moyens de combat : utilisées pour la première fois en opérations, les armes nouvelles jouèrent un rôle important dans le même temps que des matériels éprouvés se révélèrent tout aussi décisifs.

De surcroît, les hostilités ont opposé des belligérants aux conceptions si différentes que jusqu'au début de l'offensive alliée les desseins des uns et des autres ne furent perceptibles à aucune des parties en présence. Capturés et interrogés, neuf généraux irakiens déclarèrent qu'à aucun moment, ils n'avaient cru - et avec eux l'ensemble du commandement politique et militaire de l'Irak - que les Etats-Unis engageraient réellement le combat. Pour eux, les imposants préparatifs américains relevaient d'une stratégie d'intimidation. Du côté des coalisés, on était persuadé que la résistance serait farouche, si bien que la date de l'offensive fut reculée afin que le Commandement puisse disposer, dans tous les domaines, d'une supériorité telle que les pertes alliées en soient limitées ; on les évaluait cependant en milliers, voire dizaines de milliers, alors que, fort heureusement elles se comptèrent en centaines.

Atypique encore cette guerre si l'on considère que sur les quelque 500 000 combattants déployés face à l'Irak - auxquels s'ajoutait l'imposant appareil logistique américain - seuls 1 000 à 2 000 spécialistes, en l'occurrence les équipages de l'aviation alliée - furent réellement engagés et suffirent à décider de l'issue heureuse des hostilités (soit une "pointe" de combat de 0,4 %). Et si l'on en juge par les quelques "destructions intelligentes" opérées par les "armes intelligentes" - entendez précises - la paralysie de l'adversaire fut obtenue par moins encore de combattants en opérations. L'effet de masse a eu une forte résonance psychologique, celle-ci a en quelque sorte fasciné le Commandement irakien, lui interdisant des mouvements offensifs qui auraient transformé la nature des hostilités, peut-être infligé aux démocraties occidentales des pertes mal supportées. mais il a été inutile de transformer cet effet de masse en puissance de feu. Aussi, maintenant, et quelque peu abusivement, des voix s'élèvent aux Etats-Unis pour affirmer qu'il eût suffi d'un corps expéditionnaire allié dix fois moins nombreux pour libérer le Koweit, objectif officiel, mais non le seul, de cette vaste mobilisation. L'apport de l'espace, les projectiles précis, la localisation, la sélection et la destruction des objectifs critiques pour l'ennemi, le balayage électronique de l'atmosphère et aussi de vastes étendues terrestres, cette combinaison limiterait, à l'avenir, le pouvoir des grands nombres faisant effectivement de cette guerre, la "mère de toutes les batailles", selon l'expression de Saddam Hussein, sa victime. A quoi les censeurs de l'opération "Tempête du désert" auraient pu ajouter que cette guerre a encore été trop longue - elle était probablement gagnée dès la troisième semaine des bombardements - et que les pertes infligées à l'ennemi pendant, et surtout après les opérations, se sont révélées plus que superflues, le drame humain vécu par le peuple irakien apparaissant sans commune mesure avec le délit : la mainmise sur le Koweit.

Au début du mois de décembre, en pleine planification de guerre, le général Schwartzkopf exposa ses vues - ou plutôt celles qu'il jugea bon de faire connaître - à un petit groupe de Français venus le rencontrer à Mascate, en Oman. Ceux-ci le jugèrent assuré, faisant face avec aisance à ses écrasantes responsabilités de commandant en chef, et cela à la veille d'une empoignade opposant plus d'un million de combattants, si bien que parmi ceux qui eurent le privilège d'écouter cet exposé, il y en eut de fort surpris. En fait, deux mois avant l'offensive, le général Schwartzkopf devait connaître à la fois certaines des faiblesses de l'adversaire et l'efficacité de l'énorme potentiel de combat qui venait de lui être confié. Depuis bien des années, les Etats-Unis veillent - indirectement - sur la zone du Golfe. Afin de ne pas y paraître, un modeste détachement de l'U.S. Navy montait la garde à Bahrein, mais un solide état-major, dirigé par Schwartzkopf, était installé sur la base aérienne de MacDill, en Floride, étudiant de nombreux "plans de circonstance", le "contingency planning" s'efforçant de pouvoir répondre militairement à toutes les éventualités.

Autre caractéristique qu'il convient de signaler, celle-là commune à de précédents conflits armés, le Commandement militaire, des deux côtés, se montra moins belliqueux que les dirigeants politiques. Lorsqu'au Pentagone affluèrent les informations - fournies par les satellites - relatives aux mouvements de troupes irakiennes vers la frontière d'Arabie Saoudite, interrogé, le général Schwartzkopf répondit qu'il s'attendait - peut-être - à une opération punitive, limitée, contre les Koweitis, sans pour autant envisager alors la mainmise irakienne sur les puits de pétrole (10 % des réserves mondiales) de l'Emirat. A la mi-janvier 1991, lorsque le président Bush annonça que, las d'attendre l'évacuation du Koweit, les Alliés useraient de la force, l'adjoint du général Schwartzkopf fut dépêché à Washington afin de retarder l'ordre d'ouvrir les hostilités. Du côté irakien, plusieurs officiers généraux, exerçant de hautes responsabilités, conseillèrent, paraît-il, d'obtempérer aux injonctions des Nations-Unies, c'est-à-dire de la Maison-Blanche, et cette modération leur aurait coûté fort cher.

A plusieurs reprises, au Congrès, comme au cours de conférences de presse ou de réunions publiques, le président américain s'était écrié : "plus jamais de Vietnam". L'exclamation ne signifiait pas seulement que l'Amérique n'irait pas au devant d'une autre défaite, mais elle témoignait d'une nouvelle conception quant à l'emploi de la force des armes : il ne s'agirait plus d'une guerre d'usure, il n'y aurait pas de pertes, ou celles-ci seraient faibles, les images des hostilités demeureraient la propriété du Commandement qui, en usant à bon escient, ne les communiquerait à l'opinion que lorsqu'elles serviraient ses desseins. Outre-Atlantique, la leçon du Vietnam était dans toutes les mémoires et, pour la population, le recours aux armes n'était acceptable qu'à condition d'être envisagé de toute autre façon. Ce ne sont pas là des contraintes spécifiquement américaines. Les gouvernements des démocraties occidentales ne sont en mesure de "poursuivre leur politique par d'autres moyens", selon la formule de Clausewitz, que s'ils sont assurés de n'exposer aux périls de la guerre qu'une infime proportion de la population : les contingents militaires. Et, de surcroît, encore faut-il que les hostilités ne soient ni meurtrières, ni de longue durée. Au Liban, en 1983, le rappel des corps expéditionnaires français, américain, britannique et italien a démontré qu'il existait désormais un rapport entre les buts d'une guerre et, en vies humaines, le coût à payer pour les atteindre ; même relativement modeste celui-ci apparaissant aussitôt exorbitant. Deux attentats à la bombe, la menace d'un terrorisme étendu aux territoires nationaux, décidèrent les Alliés à renoncer aux objectifs qu'ils s'étaient initialement fixé.

Aussi le Pentagone et l'état-major du Commandement Central de MacDill étudièrent-ils une planification particulière fondée sur les principes suivants :

- A la différence de la stratégie pratiquée au Vietnam - qui s'était accommodée d'un engagement progressif des unités de combat - d'emblée, la coalition, c'est-à-dire les Etats-Unis, déploierait, face à l'Irak, des effectifs assez nombreux et des matériels à si hautes performances que, dès la première phase de l'affrontement, l'adversaire serait mis hors d'état de résister.

- Les opérations devraient être de courte durée, et cela pour deux raisons : le public américain supporterait mal un conflit allongé dans le temps, la coalition également, qu'il serait dangereux de placer devant une telle épreuve, enfin, numériquement limitées, les réserves de matériels ne permettraient pas de soutenir longtemps une guerre se déroulant aux antipodes.

- Il fallait exploiter l'occasion offerte par le comportement de l'Irak pour mettre à l'épreuve la quadruple combinaison des armes et des équipements de la mer, de la terre, de l'atmosphère et de l'espace, l'ensemble étant intégré dans une vaste architecture s'élevant du sous-marin au satellite géostationnaire. Ces armes et ces techniques ne seraient pas seulement complémentaires, mais redondantes afin de vérifier le fonctionnement et les performances de toute la panoplie américaine. Bien davantage que ce fut déjà le cas, dix-sept ans auparavant lors de la guerre du Kippour, l'apport de l'espace serait étroitement associé aux armes de la mer, de la terre et de l'air.

- L'action politique justifiera l'intervention militaire. Il importe que le Département d'Etat batte le rappel des Alliés, des plus proches aux moins concernés. Plus ils seront nombreux et plus ils se trouveront engagés, moins les Etats-Unis feront figure d'instigateurs de l'opération punitive décidée à Washington. Le Conseil de Sécurité des Nations-Unies sera pressé de dire le droit et de préciser les sanctions appropriées et il importe que les "bras de la justice" se comptent par dizaines.

Rationnelle, cette planification politico-militaire n'était pas, cependant, exempte d'arrière-pensées. Résultat d'un travail interarmes, elle attribuait un rôle aux quatre Armées : l'U.S. Navy, l'USAF, l'Army et les Marines, constituant les forces américaines. Celles-ci, formées de professionnels avaient été depuis longtemps entraînées à intervenir à distance. Aussi, ayant reçu des armements nouveaux, chaque Service entendait-il en vérifier l'efficacité au combat. Les événements d'Europe centrale, ceux d'Union soviétique, les mesures générales de désarmement qui en résultaient ayant amené le Congrès à réduire les dépenses de Défense, les quatre composantes de l'appareil militaire américain voulaient justifier leur raison d'être et limiter les abattements de crédits envisagés pour la prochaine année fiscale. Bien qu'elle ait abouti au désaveu et à la mise à la retraite anticipée du général M.J. Dugan, la querelle opposant le chef d'état-major de l'Air Force à l'amiral W.J. Crowe, ancien chef de l'état-major combiné, était significative. Le premier déclara au Los Angeles Times du 24 août 1990 que l'action militaire serait totale, mortelle, destinée non seulement à détruire l'important potentiel de guerre de l'Irak, mais également Saddam Hussein lui-même et la structure de ses moyens de commandement, l'arme aérienne, dans l'esprit du général Dugan assurant, à elle seule, cette mission de destruction totale. A quoi l'amiral Crowe répondit : "rapide, décisif, chirurgical, tous ces termes sont trompeurs, la puissance aérienne n'est pas une solution rapide et aisée. Nous perdrons des avions et des hommes et la décision recherchée ne sera pas obtenue". De son côté, le Commandement de l'Armée de Terre s'éleva contre les propos du général Dugan dont la carrière se trouva brutalement abrégée. (La suite des événements a prouvé que le chef d'état-major de l'USAF avait seulement anticipé sur la réalité, les opérations s'étant déroulées comme il l'avait envisagé, y compris les tentatives du Commandement américain d'attenter à la vie de Saddam Hussein, bien que le Président ait affirmé que "les Etats-Unis ne pouvaient prendre une part active au renversement de Saddam Hussein" 1.

Rivalisant ainsi, les quatre Armées conduisirent les planificateurs à adopter deux démarches : d'une part, mobiliser tout le monde, l'ensemble des disponibles des armées des Etats-Unis et, d’autre part, justifier l'ampleur du corps expéditionnaire en exagérant la puissance de l'Irak, qualifiée de quatrième puissance du monde tout en prenant bien soin de faire largement diffuser le message par les médias ...

C'est pourquoi, si l'on se réfère au nombre des combattants dont l'intervention a été décisive, l'on admet, aujourd'hui, à la surprise générale que cette guerre aurait été gagnée avec seulement la 250e partie des effectifs déployés face à l'Irak. Répétons-le, l'effet de masse n'a pas été aussi négligeable. Psychologiquement, il a placé le Commandement irakien dans une situation d'infériorité qui explique, pour une part, sa paralysie.

*

* *

En dépit des fermes déclarations du président Bush et des gouvernements alliés, comment le président Saddam Hussein a-t-il pu croire que l'objet officiel du litige, l'évacuation du Koweit, ne déciderait pas l'Amérique à faire la guerre ? Probablement pour trois raisons : selon ses évaluations, de toute manière, les hostilités feraient des milliers de victimes ; acceptables d'un côté, le sien, elles seraient aussitôt insupportables pour la population des Etats-Unis qui imposerait à son Président l'arrêt des combats. Autre justification de l'assurance initialement manifestée par le maître de Bagdad, la passivité des démocraties devant de semblables empiètements territoriaux : l'invasion du Tibet les avait laissées indifférentes ; également la mainmise du Vietnam sur le Laos et le Cambodge ; elles n'avaient pas vraiment réagi à l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan, pas davantage lors de l'occupation du Liban par la Syrie, elles avaient même préféré faire demi-tour à la suite des attentats d'octobre 1983. Aussi, après quelques protestations et des discours-fleuves à l'ONU, l'annexion du Koweit serait-elle acceptée de la même manière. Et puis autre assurance : n'étaient-ce pas les grandes puissances industrielles et les pays en développement les plus avancés qui contribuèrent à la mise sur pied du potentiel d'armement irakien ? Socialiste, laïc, pour l'Occident l'Irak ne préfigurait-il pas le pays-modèle de l'Islam futur, celui qu'il fallait aider et par lequel le monde arabe se rapprocherait des conceptions politiques et sociales des démocraties industrielles ? Celles-ci n'en avaient-elles pas fait le rempart contre l'intégrisme musulman et le retour à l'obscurantisme religieux ? Le pétrole ? Mais qu'il dépende de Koweit City ou de Bagdad, il serait vendu, d'autant que l'Irak devrait payer ses dettes de guerre et reconstruire le pays. Mais Saddam Hussein n'avait pas compris que ce n'étaient ni la libération du Koweit, ni même la possession des puits de pétrole koweitiens qui justifieraient la guerre, mais bien l'armement que l'Irak était en passe de détenir et dont les Etats-Unis et certains de leurs alliés n'admettaient pas que le possède un Etat jugé aventureux, imprévisible, dangereux. En bonne logique, ce prétexte devait apparaître d'autant moins plausible aux Irakiens que ces mêmes puissances industrielles avaient rivalisé d'offres et de cessions de toutes sortes pour créer cette inquiétante panoplie devenue, soudainement, inadmissible. En somme, l'Irak allait être sévèrement puni pour avoir mis sur pied le potentiel d'armement qu'il avait été sollicité de constituer et dont, jusqu'en 1986 au moins, les pays fournisseurs retirèrent de larges profits.

A ce malentendu aux terribles conséquences pour l'Irak s'est ajoutée une grave erreur sur l'ordre chronologique. L'effacement - sans doute temporaire - de l'Union soviétique longtemps associée à l'Irak, maintenant dépendante du monde libéral et de son champion, laissait le champ libre aux Etats-Unis qui n'avaient plus à craindre le traditionnel veto au Conseil de Sécurité. L'Iran n'était plus redouté et le "rempart" irakien inutile. Après huit années de guerre et des pertes approchant le million, le peuple irakien aspirait à la paix. Enfin, si Saddam Hussein avait attendu quelques années - à condition qu'Israël lui accorde un tel répit, il est vrai - il eut entrouvert la porte du club des Etats nucléaires où ceux-ci, bon gré, mal gré, auraient dû lui faire une place ; et dans leur rapport avec Bagdad, tenir compte de son nouvel armement : l'histoire récente enseigne qu'il est beaucoup pardonné aux puissances atomiques. L'hypothèque israélienne écartée - pari audacieux, il faut en convenir - l'invasion et l'annexion du Koweit venaient trop tard - à l'ère brejnévienne elle eut été acceptée -, ou trop tôt, l'Irak ne possédant pas encore d'armements assez redoutés pour qu'on lui passe ses foucades.

En revanche, les atouts du jeu des Etats-Unis étaient nombreux : seule très grande puissance, unanimement reconnue comme telle, à l'aise pour manoeuvrer à sa guise les membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies, assurée du concours de ses alliés européens et de l'appui des principaux pays arabes qui redoutaient l'expansionnisme irakien et de la Syrie adversaire déclaré de Bagdad, spéculant à juste titre sur la neutralité de l'Iran et la réserve d'Israël, M. George Bush savait qu'il avait devant lui bien peu d'obstacles à franchir ou à contourner. Outre la mise en oeuvre de la puissance militaire des Etats, il avait pour lui le droit international - ailleurs si souvent ignoré ou délibérément bafoué - et un Conseil de Sécurité docile.

*

* *

L'offensive alliée fut conduite de manière magistrale en combinant la tradition et l'innovation. Ses objectifs, mise à part la libération du Koweit - qui ralliait tous les coalisés à cette même cause - visaient la destruction du potentiel militaire, industriel, économique de l'Irak afin de rejeter ce pays en voie de développement accéléré plusieurs décennies en arrière. Ce second volet de la stratégie des Etats-Unis ne fit pas l'unanimité les pétromonarchies redoutant un vide politique et militaire total face à l'Iran, tandis que la Turquie, l'Iran, voire la Syrie et l'U.R.S.S., n'entendaient pas qu'un Kurdistan reconstitué les ampute d'une portion de leurs territoires. D'où l'arrêt prématuré des hostilités. La question se pose : le Département d'Etat aurait-il négligé les conséquences du déséquilibre régional créé par le chaos irakien ? Quoiqu'il en soit, les deux missions : rétablir un Koweit indépendant et mettre un terme à toutes les formes de l'expansionnisme irakien, devaient être accomplies en un minimum de temps et sans perte du côté des coalisés.

La manoeuvre générale fut conforme à une tradition bien établie : conquérir la maîtrise absolue de l'espace aérien, paralyser le Commandement ennemi par la destruction de ses moyens de liaison et de communication, anéantir ses forces terrestres par des bombardements sur zones, massifs, ininterrompus, afin de supprimer toute résistance : écrasement des hommes et du matériel sous les bombes, désertion ou traumatisme psychologique des survivants. Enfin, dernière phase, occupation d'un terrain qui n'était plus défendu, les coalisés ne rencontrant que des soldats sans armes, cherchant le salut dans leur capture. Pour obtenir un tel résultat, les aviations alliées effectuèrent quelque 100 000 sorties en 43 jours de combat dont 65 000 par les avions de l'USAF, 26 700 missions étant offensives. Dans ce dernier nombre, il faut inclure 1 624 sorties des Superforteresses B. 52 déroulant leurs tapis de bombes. La dispersion des objectifs terrestres, l'enfouissement des unités irakiennes dans leur zone de résistance excluaient en effet l'utilisation de tirs sélectifs et le Commandement américain de l'aviation alliée décida de recourir au même type d'offensive aérienne que celle qui fut généralisée durant la Seconde Guerre mondiale et également au Vietnam, dans le cadre de l'opération Linebacker.

Au total, plus de 95 000 tonnes de bombes furent larguées sur l'Irak au cours des six semaines de guerre, soit environ 16 000 tonnes/semaine (chiffre légèrement supérieur à celui des bombes larguées,chaque semaine, sur l'Allemagne et les territoires qu'elle occupait en 1944, c'est-à-dire sur un espace autrement plus étendu et aux objectifs plus de cent fois plus nombreux que ceux que constituaient les forces irakiennes). L'analyse des bombardements alliés montre que 7 % seulement du tonnage explosif lancé sur l'Irak furent le fait de projectiles précis, soit environ 7 400 tonnes. Innovation : l'utilisation de missiles de croisière, variante non atomique du Tomahawk tiré par les bâtiments ancrés dans le Golfe persique. Au total, ces engins ne firent détoner sur leurs objectifs respectifs que 150 tonnes d'explosifs. Aussi les experts américains qui étudient les enseignements militaires du conflit préfèrent-ils la combinaison de l'avion "furtif" (F 117 A) et des projectiles lancés par laser aux missiles de croisière, plus lents, à la difficile mise en oeuvre, puisque les modèles encore en service "naviguent" en utilisant la morphologie du territoire qu'ils survolent, ce qui exigerait, paraît-il, de longs préparatifs. En effet, les bâtiments de l'US Navy n'ont pas, à leur bord, les moyens d'établir ces "cartes de navigation" spéciales et doivent s'en remettre à un centre de données situé aux Etats-Unis.

Le nombre d'objectifs à détruire pour acquérir la maîtrise aérienne était relativement élevé : les aérodromes principaux, une trentaine de pistes de dispersion, 600 à 650 casemates abritant chacune un avion de combat, plusieurs dizaines d'unités de détection radar guidant les batteries de défense aérienne. Si des projectiles non guidés de 450 à 900 kilos avaient été utilisés contre un tel déploiement, il eût fallu en consommer une énorme quantité. En revanche, les projectiles GBU 27 de 450 kilos, guidés par laser et lancés par le F 117 A permirent des attaques sélectives, le coût élevé de ces projectiles étant compensé par leur nombre relativement limité, suffisant pour s'assurer la maîtrise de l'air.

Il est vrai que l'aviation irakienne ne se montra guère agressive. L'effet de masse joua son rôle. A la fois quantitativement et qualitativement, les équipages irakiens se savaient en situation d'infériorité. De surcroît, pour la plupart recrutés dans la minorité chrétienne chaldéenne, ils n'apprécièrent pas l'appel de Saddam Hussein à la guerre sainte. (Mais celui-ci, voyant le salut dans l'intervention d'Israël et la dislocation consécutive de la coalition, pouvait-il agir autrement ?)

Autre enseignement, déterminant : si, au lieu d'aligner près de 700 avions de combat, le Commandement irakien avait déployé 700 lanceurs d'engins Scud (réellement améliorés en portée et en précision et non plus ou moins "bricolés"), le déploiement aéroterrestre des Alliés se serait révélé intenable et l'issue de la guerre aurait été tout autre. Les salves de batteries de Patriot, anti-engin américain, auraient été saturées par les tirs "en grappe" autorisés par la mise en oeuvre simultanée de plusieurs centaines de lanceurs sol-sol Scud. De nos jours, l'aviation de combat n'est efficace que si sa supériorité, dans tous les domaines, lui assure une totale maîtrise de l'espace. L'engin possède sur l'avion l'avantage de ne pas spéculer sur les qualités professionnelles et le courage du combattant ; il est, en quelque sorte, déshumanisé et à ce titre s'accommode mieux d'une certaine infériorité, comme ce fut le cas des Irakiens face aux coalisés.

Détruire à distance, frapper l'ennemi sans avoir à l'affronter directement en un face-à-face meurtrier, est un procédé aujourd'hui bien adapté au comportement des combattants - les événements l'ont montré - même ceux qui passaient pour accepter le sacrifice suprême afin de connaître dans l'au-delà une vie meilleure.

Saddam Hussein a-t-il commis une erreur en mettant sur pied un système militaire traditionnel alors qu'avec les ressources dont il disposait il aurait pu faire l'impasse à cette étape - prolongée il est vrai - de l'évolution de la stratégie et des techniques d'armement en se constituant, avec un grand nombre d'engins balistiques, une tout autre panoplie ? Les perspectives ouvertes par l'éventuelle utilisation d'un tel armement eussent probablement amené les Etats-Unis à renoncer à intervenir à partir de l'Arabie saoudite pour substituer aux opérations, telles qu'elles furent conduites, des bombardements aériens sur longue distance, les avions décollant d'aérodromes hors de la portée des engins irakiens. Israël n'aurait pu supporter sans réagir l'avalanche de Scud ; Ryad, Damas et les émirats l'auraient redoutée et la coalition aurait été réduite à sa plus simple expression, certes la plus décisive, l'intervention des bombardiers de l'USAF. Celle-ci n'en aurait pas moins placé Washington en situation difficile : faire, seul, office de justicier.

A la décharge du dirigeant irakien, ni les conseillers soviétiques, ni les vendeurs d'armement n'inclinaient vers l'adoption d'une stratégie aussi radicale qui, de surcroît, les eût privés d'un marché fort lucratif. Mais, plus catégoriquement encore, n'envisageant pas un instant d'avoir, un jour, à lutter contre les armées des puissances industrielles, Saddam Hussein s'efforça de créer, au moins dans un premier temps, des forces armées destinées à combattre Israël - une fois l'armement nucléaire israélien neutralisé par l'armement nucléaire irakien - et, peut-être, à nouveau, l'Iran. Dans les deux hypothèses, il aurait conduit deux "guerres saintes" : la première avec le soutien inconditionnel - et armé - des autres pays arabes, la seconde avec un appui plus discret. L'appareil militaire classique irakien était donc d'autant plus justifié que le pays se savait entouré d'adversaires potentiels : la Syrie, Israël, l'Iran.

Mais, devant le déploiement de la machine de guerre des coalisés, que faire si, contre toute attente, George Bush donnait le signal de l'attaque, se demanda l'état-major de Bagdad ? L'aviation ? prenant l'air, elle serait défaite, fournissant aux adversaires l'occasion de crier prématurément victoire. Il fallait renoncer à la mobilité des blindés, aisément repérables dans une zone aussi désertique que le sud de l'Irak, au nord-ouest de Bassorah. Certes, alors que les Alliés procédaient à leurs longs préparatifs et bien avant qu'ils ne fussent terminés, une offensive vers le sud eût été payante. Mais ç'eût été imposer aux Américains une guerre qu'ils ne voulaient peut-être pas déclencher et provoquer les raids dévastateurs des B. 52, des F. 111 et des Tornados déjà à pied d'oeuvre en Arabie et en Turquie, et aussi l'intervention des appareils des porte-avions de l'US Navy. Bagdad choisit l'attente, l'immobilité, l'enfouissement, le gain de temps, spéculant sur la discorde des coalisés, l'impatience d'Israël et, peut-être, aussi comme le IIIe Reich aux abois, l'avènement d'armes révolutionnaires alors qu'elles étaient encore en gestation.

Mis à part le court intermède dit des "leurres", la première nuit de l'offensive aérienne, les Alliés ont pu détruire impunément la quasi-totalité de l'infrastructure économique et industrielle du pays, y compris les stations d'épuration d'eau, les silos à grain, le réseau de distribution électrique, les routes, les autoroutes et les ponts, voire même les dépôts de denrées alimentaires. Cependant, à l'étonnement général, les missions dépêchées en Irak par l'ONU, les hostilités terminées, furent surprises par la découverte d'un ensemble de recherche et de production d'armement qui n'avait été que partiellement démantelé ! Le renseignement des Alliés n'était pas, semble-t-il, à la hauteur de leur puissance de dévastation. En revanche, la capacité logistique des Etats-Unis a été admirablement exploitée : mise en place, aux antipodes, de 10 millions de tonnes de matériels et de carburants dont 500 000 acheminées par voie aérienne. Si l'on excepte quelques feintes heureusement menées à terme, du côté des Alliés, les hostilités furent conduites on ne peut plus traditionnellement. Certains y ont vu le triomphe d'une doctrine nouvelle, celle de l'Airland battle, alors que ce concept n'a rien d'original puisqu'il fut étudié au cours des années cinquante par l'état-major interallié de l'OTAN en s'inspirant des offensives de la seconde guerre mondiale, aussi bien celles du front Ouest que celle du front Est. De même, il faut noter le "rajeunissement", à l'aide d'équipements plus récents, de matériels déjà anciens. Les avions B.  52, F. 111, F. 6, F. 7, Buccaneer, Jaguar, etc. furent dessinés avant la naissance de la plupart des équipages qui les menèrent au combat. L'US Navy employa efficacement des bâtiments - le Missouri et le Wisconsin - vieux d'un demi-siècle. Deux nouveautés cependant : l'utilisation intensive de l'espace et la détection combinée - et la localisation - des mouvements de surface et aériens par les avions Joint Stars et Awacs, avec communication en temps réel aux "utilisateurs".

Atypique avant et pendant les combats, la guerre du Golfe l'a été davantage encore après le cessez-le-feu. L'Histoire contemporaine n'offre pas d'exemple d'une coalition victorieuse prolongeant volontairement les souffrances de la population du pays vaincu par un embargo vengeur, comme si elle devait payer - et elle seule - le prix de l'invasion du Koweit. Inattendue, également, cette stratégie politique des champions d'une juste cause découvrant un peu tard qu'afin de prévenir un dangereux chaos régional, l'homme à abattre était, en fait, le seul qui puisse y parvenir.

Chacun a tiré de multiples leçons de cet étrange conflit. Une synthèse est-elle possible ou se révèlera-t-elle prématurée ? Une version de ces enseignements pourrait être la suivante :

- La puissance politique des Etats-Unis a été déterminante dans la mesure où elle a pu associer - au moins temporairement - des Etats aux intérêts divergents, voire antagonistes, dans une entreprise commune : briser un expansionnisme redouté régionalement et une prolifération horizontale d'armes nouvelles internationalement condamnée.

- Quelques milliers de combattants, pratiquement sans pertes au combat, l'ont emporté en six semaines sur quelques centaines de milliers d'adversaires. Pour autant, une telle "performance" guerrière n'est pas à la portée de nombreux pays. Il a fallu toute la puissance économique, scientifique et industrielle des Etats-Unis pour mettre à la disposition d'une force numériquement aussi limitée un gigantesque appareil militaire. Seule l'Amérique aura pu rassembler - à titre d'intimidation plus que de combat - des moyens logistiques aussi considérables (qui ont néanmoins nécessité, il est vrai, plus de cinq mois d'intense activité).

- Certaines armes précises, tels les missiles de croisière, ont été utilisées avec parcimonie (300 environ ont été lancés). Ces engins sont coûteux et nombreuses sont ses limitations opérationnelles. En revanche, la combinaison de l'avion furtif - détecté seulement à faible distance du dispositif défensif ennemi - et de la bombe guidée par laser (la GBU 27 de 900 kilos) a obtenu de tels résultats qu'elle a la préférence du Commandement, ce qui explique que Washington ait sacrifié un certain nombre de missiles de croisière sur l'autel du désarmement. Mais, accompagnant cet armement relativement nouveau, c'est grâce aux 1 624 sorties des B. 52, transformés en "camions" porteurs de bombes classiques que de meurtriers combats terrestres ont été évités. Seuls les Etats-Unis - et l'U.R.S.S. - détiennent une telle capacité de destruction sur zone. Aussi les B. 52 seront-ils encore en service en 2010, c'est-à-dire plus de soixante-dix ans après qu'aient été dessinés leurs prototypes.

- Spectaculaires par leur précision, les attaques aériennes à la bombe guidée par laser impressionnèrent les représentants de la presse internationale présents à Bagdad. Ils en déduisirent, un peu hâtivement, que la guerre était entrée dans une ère nouvelle. En fait, 93 % des projectiles largués sur l'Irak étaient des bombes classiques, reliquats des stocks constitués pour la guerre du Vietnam. Les bombardements sur zone, au nord de Bassorah et à Bassorah même, ressemblèrent à s'y méprendre aux attaques du Bomber Command de la RAF et de la 8e Air Force américaine qui ravagèrent l'Allemagne cinquante ans auparavant. Le souvenir en est perdu, la nouvelle génération n'ayant pas connu de pareilles épreuves. Si les officiers de l'état-major de l'opération Desert Storm avaient tenu compte de l'ébranlement psychique, moral, physique causé par la chute quasi ininterrompue de milliers de projectiles explosifs, ils auraient pu beaucoup plus tôt mettre un terme au massacre : à terre, les pauvres diables survivant à l'avalanche de bombes avaient depuis longtemps perdu toute volonté et toute faculté de combattre.

- Paradoxalement, plus l'adversaire étalait ses faiblesses, plus du côté des Alliés, l'offensive gagnait en férocité. Plus tard, sans doute, les analystes se demanderont s'il était, militairement, indispensable d'attaquer à la bombe et au Fuel Air Explosive les cohortes en fuite sur la route du Koweit à Bassorah ou, à l'aide de chars/bulldozers, d'enterrer vivants des milliers d'hommes déjà incapables de poursuivre la lutte. Et aussi, pourquoi avoir imposé un embargo qui aura contribué à multiplier par quatre la mortalité infantile ? En définitive, cette guerre que l'on voulait "propre" ne l'a été que pour les vainqueurs, alors qu'elle se révèlera, pour le vaincu, aussi "sale", sinon plus, que les précédentes.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin