LA COALITION DES MEDIAS

 

Thierry GARCIN

 

Lorsque la crise du Golfe survint, les médias grand public (surtout la télévision) commençaient à être frappés de discrédit. La couverture des événements en Chine, en Roumanie, à Panama (1989), avait illustré en durée réelle et grandeur nature les vices du système : mise en spectacle de l’information en continu et en direct, confusion entretenue entre nouvelles et programmes (entre information et commentaire), absence de réflexion déontologique et refus de la notion de faute professionnelle. Dès lors, comment les médias réagiraient-ils devant un conflit international de type nouveau et qui allait rapidement bénéficier d’un échéancier diplomatique ? Cèderaient-ils à une forme d’imagerie de l’actualité supposée immédiate ? Verseraient-ils dans l’outrance répétitive, l’à peu-près journalistique, les rapports immatures avec le pouvoir politique ou avec les armées, et la vanité de la prouesse technique ? Et la frontière entre l’audiovisuel et la presse écrite s’accuserait-elle ?

Avec le recul, c’est bien l’impression de démesure qui frappe l’observateur, enflure de l’information imposée par CNN et créant aussitôt un phénomène d’échelle. Captée par soixante-dix millions de personnes (dix millions en Europe), réparties sur plus de cent pays, ayant envoyé près de cent journalistes dans la région, émettant d’un façon autonome grâce aux satellites, elle a traité l’instant comme une information en soi et l’attente de l’instant comme un événement. Cela ne l’a pas empêchée de donner dans la longueur, le cas échéant. Ainsi de la diffusion in extenso d’un discours de Saddam Hussein, programme passablement peu adapté à un auditoire universel. Mettant en garde le téléspectateur avec le minimum de conviction, elle a exhibé des otages britanniques deux heures durant, au point qu’on a pu parler de propagande irakienne implicite (ABC, NBC et CBS n’en avaient utilisé que des extraits). Cette vocation rentrée d’archiviste à chaud de la part d’un organe de presse consacré à l’actualité immédiate est d’ailleurs intéressante à relever. Information brute, élémentaire, vériste, qui à la fois témoigne, et agrandit par effet de loupe. L’image devient action, et le téléspectateur lui-même - pourtant neutralisé ou excité par le spectacle - est transformé l’espace d’un instant en journaliste, un journaliste qui ne ferait pas son travail. "Nous considérons le téléspectateur comme suffisamment responsable pour ne pas effectuer de coupures à sa place", affirme CNN, qui ajoute, sans humour et avec un messianisme américain : "Notre vocation ? Eduquer le public."

La boucle a été bouclée quand CNN s’est directement branchée sur la télévision de Bagdad, faute d’images fraîches. La Cinq n’avait-elle pas transmis la télévision roumaine durant la chute du régime Ceausescu (1989) ? Cet emprunt de programme, ou ce piratage, participe également de cette mondialisation de l’image et de cette idée (très années cinquante) que les journalistes sont à leur manière citoyens du monde1. Signe parmi d’autres de cette supranationalité planétaire, un journaliste de CNN de retour de Bagdad n’a-t-il pas refusé d’être entendu par les autorités de son pays, protestant qu’en l’occurrence, il ne se sentait pas "américain" ?

S’en suivit un débat sur la nécessité journalistique et l’opportunité morale d’interviewer Saddam Hussein. CBS avait accepté que les cadreurs de la télévision irakienne mettent en scène la prestation, l’Irak exigeant que l’entretien soit diffusé intégralement2. En France, une polémique interne à la profession se développa, certaines chaînes de télévision se faisant malmener par une partie de la presse écrite, la plupart des radios restant étrangement étrangères à cette discussion - qui avait le mérite d’exister. Un procès d’intention fut instruit à l’égard de TF1 qui avait invité l’ambassadeur d’Irak avec une fréquence considérée comme suspecte (trois fois en huit jours), ou qui accomplissait l’exploit de rencontrer Saddam Hussein (fin août) tout en prenant soin de diffuser l’émission de Jordanie et de préciser curieusement que les questions avaient été libres (ce qui devait sans doute aller mieux en le disant). Le journaliste, choisi entre mille (qui se pressaient aux portes du maître de Bagdad), avait refusé d’enregistrer une séquence entre Saddam Hussein et des otages (d’autres eussent-ils agi ainsi ?)3. L’exploitation systématique, par la chaîne et par le journaliste, de cette performance avait donné lieu à quelques remarques roboratives dans la presse écrite : ce n’était pas le moment, on risquait de servir la propagande adverse, on négociait "des jours entiers", on s’exposait aux pressions, on se pliait à la censure, le sensationnel avait des limites que la décence s’emploie généralement à tracer4. La décence est étymologiquement ce qui convient : nouveauté, l’inconvenant était dénoncé par la presse elle-même.

La course poursuite de l’information

 

Le la étant ainsi donné, on assista ensuite à d’inévitables surenchères, tempérées par une sorte de proximité affichée avec les "grands" : le président irakien était appelé "Saddam", les journalistes imitant volontairement la familiarité vengeresse du président américain. Au lendemain de l’ultimatum prévoyant l’usage de la force et peu avant la libération totale des otages, TF1 et Antenne 2 rivalisèrent pour l’obtention d’un entretien avec Saddam Hussein, le service public l’emportant in extremis, après que Le Monde eut préféré avec sagesse renoncer à l’aventure, "lorsque le ministre (irakien) de l’information a exigé de notre part l’engagement de publier in extenso et sans commentaires le texte de l’entretien qui aurait été mis au point par ses services5. Finalement, un peu plus de la moitié de l’entretien fut diffusée à la radio-télévision nationale, qui renoua en l’occurrence avec la tradition de feu l’ORTF. Et la presse écrite de célébrer cette fois l’événement, ou plutôt les intervieweurs d’un jour, eux-mêmes peu enclins à la modestie. L’un d’eux, même, révéla avec une inquiétante emphase : "Il faut bien comprendre que (Saddam Hussein) est le maître absolu de ce pays : un seul claquement de doigt et il fait fusiller des centaines de personnes6.

L’envoi de journalistes arabisants et spécialistes de la région aurait permis d’éviter quelques étonnements : on s’aperçut trop tard que les questions avaient été édulcorées durant la traduction simultanée. Le Pdg d’Antenne 2 reconnut après la guerre que la centaine de personnes envoyées sur le terrain durant le conflit avaient une connaissance de la langue arabe et - pire - du Moyen-Orient "nulle". On se rabattait sur les formules à l’emporte-pièce : "Saddam : guerre ou paix ? Fifty-fifty", en reprenant la parole présidentielle. Parallèlement, on remarquera que les journalistes spécialisés dans les questions de défense n’ont pas été mêlés à ces jeux médiatiques, mis en retrait par leur rédaction en chef ou mis à l’écart par leur direction.

Si la RAI italienne refusa de diffuser un entretien avec Saddam Hussein - en quoi elle fut félicitée par le quotidien La Reppublica ("Pas de mégaphones pour les tyrans"), journal aussitôt accusé de faire le jeu du gouvernement, une chaîne française organisa une rencontre entre la mère suppliante d’un otage et l’ambassadeur irakien, "qui se léchait les babines" 7. Beaucoup de radios renchérissaient dans la couverture à outrance de l’actualité la plus fébrile, même celles qui auraient pu s’efforcer d’appréhender la situation et ses enjeux profonds par-delà le tohu-bohu médiatique. D’autres organes de presse servirent de relais aux armées : les rencontres vidéo entre familles et soldats se multipliaient, surtout à Noël, les programmes cédant alors la place aux émissions de service (NBC, Antenne 2 et FR3, Radio-Sirpa de l’armée française en collaboration avec RMC…)8. Ce mélange des genres, accepté dans la précipitation par une profession pourtant fort corporatiste, aboutit à ce que des présidents de chaîne se prissent pour des censeurs de programmes ou de chansons (Royaume-Uni), des directeurs pour des rédacteurs en chef, des rédacteurs en chef pour des reporters, des reporters pour des téléphonistes, le téléspectateur étant jugé complice du scénario improvisé. Dans le même temps, de larges pans de l’actualité internationale étaient largement escamotés, qui eussent fait l’objet de mises en scène comparables en d’autres circonstances. C’est à peine si l’on parla de l’intervention sanglante des parachutistes soviétiques dans les Etats baltes (ultimatum de Moscou fixé au 13 janvier 1991, soit deux jours avant celui de l’ONU à Saddam Hussein). L’effet de loupe engendrait une distorsion de l’image et une occultation partielle du champ, avant que le feu ne dévorât tout le paysage.

Au reste, à l’approche de la guerre, les perspectives commençaient à se déformer : la rencontre du 9 janvier 1991, à Genève, entre le secrétaire d’Etat américain et le ministre irakien des Affaires étrangères, avait parfaitement illustré cette tendance. Des légions de journalistes s'étaient emparées des délégations : le direct comme fausse représentation de la réalité pouvait aboutir à une forme de cacophonie. Commentés au besoin comme un combat de boxe, ces pourparlers avaient d’abord levé un espoir sur l’ensemble du Moyen-Orient, avant que la presse ne balancât ostensiblement entre les désirs les plus fous et les craintes les plus noires. Souvent, cet après-midi-là, par un curieux retour des choses, c’était le rédacteur en chef du siège parisien qui informait son reporter de l’évolution des négociations, quand il n’infirmait pas ses propos. A l’issue de cette longue séance, James Baker creva le silence revenu : "C’est un échec". En six heures de temps, on aurait pu publier trois "une" différentes de journaux. Heureusement, les quotidiens ont des délais d’impression qui deviennent des délais de grâce.

Pour caractériser ces programmes de plus en plus haletants, où l’information concurrençait jusque dans ses méthodes les "variétés", les Américains avaient créé un néologisme de dérision : "l’infotaintment" (information-entertaintment),que l’on pourrait rendre par "inforiété", proche de l’infériorité.

Mais, durant la crise du Golfe, c’est dans leurs relations avec le monde politique que beaucoup de médias ont révélé leurs vulnérabilités, et le caractère profondément immature des liens entre la presse et le pouvoir. En France, dans un mouvement à la fois légitime, raisonnable et malhabile (toute remontrance aux médias étant ressentie comme une ingérence insupportable), le gouvernement avait très tôt mis en garde la presse, surtout télévisée. Dès le 20 août 1990, le Premier ministre avait demandé qu’on évitât "de prendre le risque de servir les intérêts de la propagande d’une puissance étrangère sans autre nécessité que celle des prestations plus spectaculaires ou émotives que réellement informatives", après avoir curieusement assuré que "le devoir d’informer n’a pas d’autres limites que celles que se fixent les journalistes eux-mêmes" - ce qui est largement discutable, et ressemblait à une flatterie. les chaînes privées et publiques ne masquèrent pas leur agacement, elles n’avaient "de leçon à recevoir de personne" - ce qui suppose que la profession se mette à l’abri, non seulement de toute critique, mais encore de tout jugement moral ou déontologique. "Je suis très inquiète pour la presse en France", assura Michèle Cotta, responsable de TF1 et ancienne présidente de la Haute autorité de la communication audiovisuelle, irritée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel. On attendit onze jours (31 août) pour que ce dernier se contentât de répercuter les critiques du pouvoir exécutif.

D’une façon générale, le débat déontologique ne toucha que quelques employeurs et certaines rédactions en chef, les consultations à la base et les décisions fondées sur une certaine collégialité étant exceptionnelles. De toute manière, la concertation entre le CSA et les présidents de chaîne, destinée à fixer certains principes, eut lieu le 16 janvier 1991, à quelques heures du déclenchement de la guerre. Le refus de la grande presse à évaluer ses responsabilités théoriques et pratiques, d’autant plus visible que la télévision s’estimait être à la fois partenaire et acteur de l’histoire immédiate, contrastait fortement avec les réflexions de quelques publications - surtout des périodiques ou des revues - qui tentaient de prendre, sans attendre, un recul nécessaire (Télérama, Esprit…). De fait, si l’ensemble des médias s’est assez peu ouvert sur des points de vue étrangers (absence cruelle de revues de presse internationales, de bibliographies…), privilégiant le regard national pour des raisons souvent explicables, la presse écrite a fait preuve de maturité en insérant souvent l’événement dans un contexte historique (chronologies diverses, parfois thématiques, éclairages régionaux…), bien qu’elle ait, par moments, sacrifié à une vision cinématographique ("32e jour de la crise, 33e jour..., J moins 4, J moins 3…"). Les quotidiens nationaux multiplièrent les numéros spéciaux - influence du "tout information" en direct et en permanence - , sans être payés de retour, ces efforts ne "fidélisant" pas à court terme les lecteurs, les numéros étant mal distribués et manquant de publicités (Libération, Le Figaro, Le Parisien…). Au reste, les tarifs durent être rapidement revus à la hausse. On remarquera que si les images de la télévision étaient pour ainsi dire brouillées par une "infographie" souvent enfantine et par un mélange sonore d’informations décousues ou hâchées et de commentaires confus, au point que le conflit paraissait à la fois impérieux et distancié, omniprésent et lointain, la presse écrite nationale et surtout l’AFP ont cherché à recadrer les faits, fût-ce d’un façon empirique. Avec des méthodes différentes : Le Monde s’ouvrit fort peu aux collaborations extérieures (imitant en cela la télévision), que Le Figaro multipliait à l’envi.

Durant ces cinq mois et demi de crise, la télévision a été victime tout autant du son que de l’image, ou de l’imagerie coloriée et de la diffusion de cartes de pacotille. Reflet d’un impuissance : les innombrables conversations téléphoniques avec les reporters sur place étaient illustrées par la photo d’identité en médaillon du journaliste, parfois agrémentée d’une carte postale de minaret ou de synagogue. Non pas la radio, mais le radio-téléphone reprenait ses droits, sorte de "talkie-walkie" à l’échelle mondiale, liaisons répétitives illustrées d’images fixes. Impression d’ubiquité et de vitesse que la grande pauvreté de l’information accentuait souvent et transformait en prostration bavarde. A la télévision, incontestablement, la crise du Golfe a marqué la victoire du téléphone, dont la radio a su finalement ne pas abuser.

Le phénomène d’échelle et l’effet de masse étaient d’autant plus soulignés que les effectifs journalistiques avaient sans cesse augmenté : en août 1990, onze journalistes américains avaient été autorisés à travailler en Arabie saoudite ; ils devinrent 1 300 à la veille de la guerre, concentrés dans des hôtels internationaux, souvent sevrés de documents audiovisuels originaux, poussant le paradoxe jusqu’à se filmer les uns les autres en train de ne pouvoir travailler. 110 personnes pour TF1, 97 pour Antenne 2, 25 en permanence pour la 5, 20 pour FR3, ce qui allait amputer d’autant la couverture ultérieure d’autres actualités internationales ou la confection des programmes.

Paradoxalement, durant la crise, les journalistes eurent presque autant de liberté à Bagdad. Moins nombreux par le fait du prince - mais la coalition occidentalo-arabe avait su à l’inverse attirer les siens dans la péninsule arabique comme dans un lieu clos -, les envoyés spéciaux en Irak surent par moments tirer parti des circonstances, malgré la censure. Le régime avait lui-même mis en œuvre une véritable politique de visas, à l’instar des anciens pays communistes de l’Est : liste d’attente, invitations sélectives (ABC, CBS, TF1), séjours limités (cinq jours), menaces d’expulsion, etc. Le système avait atteint une sorte de perfection dans l’absurde puisque, la nuit du déclenchement des hostilités, la presse internationale en Irak s’est de facto réduite à un seul porte-voix, le fameux Peter Arnett. Un seul homme faisait l’affaire, ses prestations étant aussitôt répercutées à l’infini sous forme de boucle. Un seul contre 1 300. Juste avant, des journalistes avaient quand même commencé à soulever quelques questions délicates à leurs autorités respectives : les foules européennes pourraient-elles supporter l’idée-même de pertes civiles irakiennes ? L’agence de presse américaine Associated Press serait-elle empêchée d’indiquer en détail les "pertes et destructions importantes survenant sur le champ de bataille" ? A cinq jours de l’ultimatum (15 janvier), treize organes de presse et journalistes américains déposèrent une plainte contre leur gouvernement.

Bref, la censure, l’auto-censure, les restrictions implicites ou explicites (FR3 avait la sagesse élémentaire d’indiquer en surimpression : "Images passées par la censure irakienne") et la constitution empirique de rares "pools" (groupes choisis de journalistes, pouvant travailler parfois au plus près des unités combattantes) jugulèrent la profession, tout autant que la loi de la concurrence à outrance. Malgré leur courage physique et leur désir d’œuvrer au cœur de l’événement, les médias partaient à la guerre sans ordre de marche.

 

La presse court-circuitÉe

 

Lorsque la guerre commença, le 17 janvier, le monde des médias était largement préparé sur le plan technique, même si les aspects déontologiques n’avaient été ni sériés ni étudiés. Contribuant à la dramaturgie, elle-même entretenue par les rebondissements ou les entêtements de Saddam Hussein (annexion, prise d’otages, menaces diverses, appels à la nation arabe ou à la guerre sainte, libération totale des otages…), l’ultimatum américano-onusien avait permis une telle mise en scène théâtrale. On aurait d’ailleurs aimé voir la plupart de ces médias aussi entreprenants lors d’actualités moins spectaculaires (Cuba, Afghanistan, Ouganda, Sri Lanka, Irak-Iran...).

Par un curieux et paradoxal retour des choses, les hostilités furent pour ainsi dire invisibles durant cinq semaines et demie : la guerre du Golfe avait-elle même lieu ?9 D’une certaine façon, plus décrite et montrée, la guerre du Vietnam fut moins médiatisée : en 1990-1991, la presse était neutralisée en partie par ses propres excès, ajoutés au fait que la guerre intensive fut essentiellement aérienne. Alors, la presse semblait tourner à vide, dans le fracas des transmissions et le crépitement des télex : triomphe du téléphone relayé par le satellite, et invasion des mots. Les guerres auxquelles on assiste vraiment obligent souvent à la sobriété10. Contraints au gros plan, les photographes en savent quelque chose.

Cette dimension imaginaire a sans doute influé sur l’inconscient collectif des opinions publiques occidentales. Les événements, brutaux par leur ampleur et leur répétitivité, monotones par leur caractère invisible, rendaient la guerre insaisissable ; pourtant, il n’y eut pas moins de 110 000 "sorties" aériennes en près d’un mois et demi. Cette chambre d’écho pouvait provoquer une perte de référence : ce qui est vu, fût-ce une image d’archive ou un avion qui décolle, participe alors de la réalité, aussitôt assimilée à une portion de vérité ; l’instant devient représentatif et significatif, de même que la partie devient le tout. Dissocié de son contexte, l’instantané acquiert la force de l’évidence, d’autant plus que l’information se veut permanente - chaque "petit fait vrai" devant produire du sens. Ce comportement journalistique doit d’ailleurs être placé dans une perspective plus générale : depuis longtemps, imitant en cela les commentateurs sportifs, les présentateurs de journaux audiovisuels clament (voire hurlent) les nouvelles plus qu’ils ne les disent ou ne les donnent ; et lorsque l’actualité est peu saillante, ils transforment leur prestation en causerie personnalisée ou en "one man show" qui adopte des techniques ou des allures d’émissions de distraction.

En la circonstance, l’improvisation et la fièvre entretenue aidant, les défauts inhérents à ces systèmes médiatiques de masse furent accentués par la nécessité de garder en permanence l’antenne, donc de la combler, favorisant ainsi le bavardage, les invités compétents étant souvent eux-mêmes prisonniers d’un journaliste-animateur transformé par la logique de "l’audimat" à la fois en M. Loyal et en chef d’orchestre sans partition. Faute d’informations continues, on remplissait souvent l’antenne en s’appuyant sur des experts militaires, à qui l’on se croyait permis de demander tout et n’importe quoi et qui auraient dû couper court à certaines questions creuses, qui les amenaient à sortir inéluctablement de leur domaine de compétence, ou sans objet ("Combien y a-t-il de mines dans le sud-ouest du Koweït ?", "Quand Saddam Hussein utilisera-t-il des Scud chimiques ?"). On a vu en Europe aviateurs, marins et terriens trancher en place les uns des autres, ce qui ne grandissait pas les médias et ne servait pas la science militaire. Cette présence du cadre de réserve permettait à l’institution militaire, d’un pays à l’autre, de mettre à l’abri des médias les officiers généraux en activité et rendait paresseux bien des journalistes qui n’avaient plus lieu de mener par eux-mêmes des enquêtes. Rassurant, le monde binaire de la question-réponse est souvent trompeur : il y a rarement de réponse unique à une interrogation complexe, a fortiori par temps de guerre où la synthèse d’une information est problématique. Parallèlement, de même que les experts avaient fréquemment une activité d’improvisateurs (quand donc allaient-ils eux-mêmes rechercher et vérifier l’information ?), de même les journalistes avaient une fonction de speakers.

Très tôt, sous influence américaine, la chronique de la guerre - si courte fût-elle - nécessita un suivi si constant que les publications s’attachèrent des experts : l’International Herald Tribune proposa les analyses quotidiennes de quatre spécialistes, ainsi condamnés à trouver chaque jour quelque développement original. Ce systématisme était amplifié par une couverture journalistique de l’événement se présentant ostensiblement sous des allures de fiction (voir le générique "War in the Gulf" de CNN dans le style des "westerns"). On pourrait même soutenir que le reportage de CNN à Bagdad de la première nuit de la guerre a fait involontairement fonction de bande-annonce, elle-même projetée à l’infini dans le monde entier.

Cet effet de duplication pouvait être d’autant plus dommageable que l’original était à l’occasion un faux : ainsi de cette Irakienne anglophone à Bagdad rageant devant les ruines, vue sur les écrans de CNN durant deux jours. Renseignement pris, c’était l’ancienne représentante de l’Irak auprès des Nations-Unies. Des chaînes de radio avaient elles-mêmes répercuté cette séquence, en la commentant à partir des images, des équipes chevronnées de radio faisant alors de la télévision sans image et par raccroc (le téléviseur était un des meubles essentiels des studios de radio, l’action étant perçue et commentée en direct comme au travers d’une vitrine). La même démarche caractérisa le travail des correspondants de presse dans les grandes capitales, qui intervenaient par téléphone de leurs chambres d’hôtel, en relayant explicitement le journal télévisé du lieu. La rédaction des articles étant essentiellement fondée sur les dépêches d’agence et, surtout, sur leur confrontation, la presse écrite était contrainte au recul, à laquelle l’obligeaient de toutes manières les délais d’impression, qui peuvent ou consacrer ou périmer une manchette. Ce travail par procuration des journalistes de l’audiovisuel, explicable par un mimétisme international qui accréditait la moindre information en feignant de la rendre universelle, limitait considérablement la fonction du reportage et sa nature même, les envoyés spéciaux devenant bon gré mal gré les collaborateurs des organes de presse concurrents. Il est possible que cette qualification d’envoyé spécial ou de correspondant de presse doive être revue à l’avenir dans certaines situations de crise, car le téléspectateur est parfois plus vite informé que le journaliste. Les points de presse militaires de la coalition sur le terrain n’étaient-ils pas retransmis en direct et intégralement par CNN ?

 

De la censure aux "pools" journalistiques

 

Mais c’est évidemment dans les relations entre les armées et les médias que les premiers enseignements du conflit du Golfe sont le plus riche. Une certaine expérience anglo-saxonne avait été acquise lors de confrontations ou d’interventions armées durant la décennie quatre-vingts. D’une part, principalement, durant la guerre des Malouines (1982) : la censure de guerre n’avait pas été décrétée, mais le gouvernement avait apporté des entraves à l’activité des vingt-neuf journalistes anglais qui avaient, pour la plupart, été tirés au sort en plein mois d’août. A bord, ils n’avaient pu facilement transmettre son et image à Londres, les chaînes utilisant alors des séquences argentines qui avaient amené le premier ministre à demander au public de se plaindre auprès de la BBC, elle-même répondant qu’elle ne pouvait faire mieux et que les gouvernements sont passagers. Par la suite, les responsables civils reconnurent que la rétention d’informations (les premières images tournées en mer parvinrent en grande-Bretagne vingt-quatre jours après l’appareillage de l’armada) avait constitué une mauvaise politique de communication. On relèvera que, durant la crise du Golfe, des journalistes britanniques furent consultés par le Pentagone… D’autre part, après l’intervention américaine dans l’île de la Grenade (1983), les autorités américaines ont regretté d’avoir refusé toute présence journalistique durant les premières journées et d’avoir été ensuite contraintes d’ouvrir le théâtre des opérations à un contingent limité de reporters, autorisés à travailler à des heures précises : les médias avaient dû se rabattre sur les sources officielles, souvent discordantes et, par exemple, sur des radio-amateurs - sources de "mésinformation". Enfin, durant l’intervention à Panama (1989), la mise à l’écart des journalistes fut officiellement déclarée "contre-productive" et la couverture malheureuse de cette importante action à l’extérieur fut heureusement interrompue par celle, considérable, de la chute du régime Ceausescu. Les armées avaient compris que leur intérêt étaient de jouer de la médiatisation à leur profit, en surmédiatisant certaines séquences clés de la crise ou de l’engagement ; bref d’attirer pour mieux écarter, de flatter pour mieux détourner11.

Autant il y eut peu d’informations militaires durant la guerre, ce qui n’empêcha pas ou créa des litiges ou mésententes - par exemple, en France, entre le général Schmitt, chef d’état-major des armées, et l’AFP à propos d’une de ses déclarations12 -, autant l’opinion publique américaine était satisfaite à la fois de la censure militaire (à 80 %, 57 % réclamant même plus)13 et du travail des médias. Pourtant, ce dernier était entravé - ce qui est la loi du genre -, gêné par les difficultés de déplacement dans une région hostile à l’homme et par l’importance des distances, malgré la rapidité ou l’instantanéité de la transmission. Les journalistes durent signer deux protocoles avec les armées, le second "arraché aux journalistes partant sur le terrain, sans concertation" (Michèle Cotta, TF1). De fait, entre un "papier" d’ambiance lu sur fond de chars et de soleil couchant (mimétisme militaires des journalistes portant le fameux blouson à manches courtes à "cartouchières"), et un compte rendu de la situation militaire exposée par les seuls officiels, ceux-ci en étaient souvent réduits à se faire filmer sur la terrasse du grand hôtel local (Hyatt, Dahran International...), paraissant renvoyer urbi et orbi, en temps réel, une image spectaculaire de leur incapacité professionnelle. Même les correspondants de la presse écrite française et étrangère se sont plaints de cette situation d’enfermement.

Il y avait parfois beaucoup de fausse innocence à s’offusquer dans ces conditions d’une censure militaire constante et somme toute efficace. Ainsi, les autorités israéliennes n’étaient pas obligées de communiquer, par le truchement involontaire des journalistes, les données géographiques des points d’impact des missiles Scud irakiens (NBC avait même envoyé un reportage effectué sur les lieux de l’explosion, et CNN avait indiqué sur la carte un objectif atteint)14. Un millier de journalistes se trouvaient en Israël (qui applique en temps normal une censure militaire), passant 95 000 appels à l’étranger, la censure n’interrompant officiellement que 593 conversations. Et comment s’étonner que les armées ne veuillent pas indiquer précisément le nombre des victimes (les journalistes, la plupart sans expérience de crise ou de guerre, oubliant que ce terme comprend à la fois les morts et les blessés) ?

Pour la première fois en grandeur réelle, les médias ont expérimenté les "pools", groupes de dix à quinze confrères envoyés dans les lignes amies. Sur le papier, cette technique présente des avantages réels : les journalistes sont plus près de l’action et des responsable, se trouvent parfois dans la confidence (à charge pour eux de respecter les embargos), sont généralement qualifiés ou le deviennent à mesure, sont investis d’une responsabilité morale et professionnelle (devant rendre compte à leurs confrères). Mais cet arrangement de conception anglo-saxonne ne convient pas forcément à l’individualisme français et n’empêche pas la pratique - parfois périlleuse - des "francs-tireurs". Et constituer un échantillon représentatif n’est pas chose aisée dans le feu de l’action, les exigences des uns et des autres étant égoïstes et contradictoires (agence, presse écrite quotidienne, hebdomadaire, parisienne, régionale, radiophonique, télévisée, ayant des contraintes et des impératifs spécifiques, aboutissant souvent au même résultat…). Sans compter que des femmes peuvent être exclues à tort ou à raison d’un "pool"15, des journalistes officiers de réserve privilégiés, des représentants du Conseil supérieur de l’audiovisuel empêchés de venir16.

D’autres inconvénients sont apparus durant la guerre du Golfe : le travail au sein d’un "pool" peut être sans intérêt, engendrer des tensions corporatistes dans le groupe, les confrères "hors pool" et travaillant sur le terrain pouvant être montrés du doigt17 ; on doit même dépendre des cadreurs (cameramen) des armées, voire de leurs images, comme ce fut le cas le jour de l’attaque terrestre : paradoxalement, certaines équipes séjournant dans les unités n’auraient pu acheminer en temps utile leurs reportages. De surcroît, existe un risque réel de complicité inconsciente avec l’institution militaire, qui a été souvent souligné. Les "pools" étrangers n’ont pas été non plus accueillants aux non-nationaux, confirmation de l’expérience des Malouines18. Quant aux différends avec l’armée, ils conduisent à des négociations laborieuses ou pénibles (boycottage appliqué par les journalistes français, en février). Enfin, dépendre de ces "pools" en attendant leur retour du front n’a rien de stimulant intellectuellement, outre que les retranscriptions d'informations ou d’impressions ne favorisent guère la rigueur journalistique. "Nous faisons du journalisme de seconde-main", lançaient même des confrères américains19, qui dénonçaient la "langue de bois" militaire, aussitôt baptisée le "pentagonais". Bref, le "pool" est utile, pourrait-on résumer, à condition d’y être seul. C’est précisément ce qu'ont fait ceux qui partaient à l’aventure, avec ou sans uniforme militaire : ils furent sur-le-champ exposés aux petites vengeances de l’armée, ou s’égarèrent20. On restera donc mitigé sur l’appréciation globale des "pools", d’autant plus que la concentration de masse des journalistes les rend en pratique inévitables.

En revanche, il faudrait s’interroger beaucoup plus précisément sur la nécessité de restaurer et de redéfinir le statut de correspondant de guerre (ou de crise militarisée), ce qui libèrerait l’armée de la crainte politique de voir des hommes de médias tués au front, avec les répercussions correspondantes sur les opinions publiques, souvent exagérées : "On ne peut […] prendre le risque […] de voir des journalistes tués en première ligne", avait affirmé le chef du SIRPA français, le général Raymond Germanos21. La réflexion devrait non seulement porter sur la médiatisation de l’actualité, mais aussi et surtout sur l’idée - largement discutable - que s’en font les armées et les gouvernants, voire sur la médiatisation de l’institution militaire par elle-même, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire.

 

Les emballements du systÈme

 

Si les envoyés spéciaux constituaient, avec les dépêches de presse et l’expert militaire (escorté parfois du député), le trépied du présentateur en direct, ils ressemblaient souvent à Fabrice à Waterloo : "Que voulez-vous dire au présentateur, sinon qu’il en sait à Paris plus que nous, en lisant les dépêches… que d’ailleurs nous ne recevons pas !", a avoué l’un d’eux22. L’envoyé spécial du Monde a même remarqué : "Avec un fax, un télex d’agence et un téléphone, on peut écrire exactement le même article à Riyad et à Paris […]. La vérité, c'est qu’on ne sait rien. Rien n’est vérifiable" 23. Le caractère si peu spécial de ces journalistes d’information était encore plus atténué par la monotonie bruyante de tout ce qui est supposé continûment exceptionnel. L’absence de rebondissements a même justifié la diffusion de "flashs" radiophoniques spéciaux, destinés à révéler que rien de nouveau ne se passait sur le terrain. Pour les besoins de la cause, la banalité participait de l’événement : on authentifiait la non-nouvelle.

La presse écrite a, elle aussi, succombé à cette dimension imaginaire, sacrifiant au "film des événements", au "film du jour", à "l’arme du jour" (sous forme d’argumentaires quasi publicitaires), les hebdomadaires rattrapant à l’occasion le temps perdu en jouant sur l’immédiateté par Minitel ("Spécial Golfe. Temps réel. 3617 LOBS"). Cette information virtuelle et cinématographique était renforcée par de fréquentes supputations : le 26 février, à la télévision, on examina de capitale à capitale l’éventualité de la fuite à l’étranger de Saddam Hussein (deux avions avaient été vus en bout de piste sur un aéroport militaire de Bagdad…). Les rumeurs et les informations pouvaient s’épauler, tout étant crédible puisque rien n’étant assuré. Le premier jour de la guerre, une chaîne de télévision n’avait-elle pas annoncé 300 000 morts, malgré les traumatismes et les ridicules subis par la profession lors des événements roumains de 1989 ? De même pour les 18 000 tonnes de bombes déversées en une seule journée (2 000 sorties d’avions), ce chiffre étant le résultat d’une erreur commise dans la précipitation par un général américain lors d’une émission de télévision - bévue mondialement répercutée. L’exagération pouvait alors toucher au morbide. Après la guerre, on apprit dans une indifférence relative que les pertes irakiennes pouvaient s’élever à quelque 100 000 morts. Cet oubli de la simple dimension humaine avait d’ailleurs été accentué par les pertes minimes du côté de la coalition. Pourtant, avec autant de légèreté, certains avaient prédit, avec une précision de fossoyeur, 65 000 morts pour la coalition en cas d’attaque terrestre initiale sans bombardement aérien (septembre 1990)24. De même, le secrétaire d’Etat français à l’action humanitaire avait lancé le chiffre de deux millions de réfugiés sur les routes du Kurdistan irakien, aussitôt repris sans autre forme de procès par la communauté journalistique qui - tout comme les pacifistes professionnels - ne s’est guère émue ensuite des massacres de la communauté chiite, perpétrés par l’armée irakienne durant de longues semaines. Lors de la prise de Kafji, les militaires anglais n’avaient-ils pas compté trois cents tués irakiens, en reconnaissant dix fois moins la semaine suivante ?

Dans l’ensemble, les effets d’annonce ont eu des conséquences importantes : imminence des actions terroristes à Paris, de l’attaque terrestre, de la menace chimique su Israël (qui sut s'en servir médiatiquement en Europe), de la marée noire (on est passé de quinze millions de tonnes dans le Golfe à 500 000), etc. En janvier, CBS avait même vu quatre missiles Scud arriver sur Tel-Aviv, onze sur Jérusalem, et d’autres avaient assisté à une riposte israélienne25. Une chaîne de télévision n’avait-elle pas averti d’une attaque chimique contre Israël26 ? Une vedette française du petit écran avait même fait craindre une "troisième guerre mondiale", ce qui est un peu plus qu’une perte de sang-froid (l’inquiétant personnage fit néanmoins amende honorable).

Cette soif effrénée de nouvelles pouvait aboutir aussi à des erreurs d’interprétation instantanées et durables. Le vendredi 15 février, à la mi-journée (heure française), on apprenait que l’Irak acceptait la résolution 660 stipulant un retrait immédiat et inconditionnel du Koweït. Dès les journaux radiodiffusés de 13 heures, la guerre paraissait terminée (les hostilités ne cessèrent que le 28). Dans l’après-midi, on prit connaissance des conditions de Bagdad, inacceptables pour la coalition. Dernier exemple, en date du 27 février, à 17 heures : la bataille de chars était dite "décisive". Mais, à 17 heures 30, l’Irak acceptait toutes les résolutions de l’ONU. Enfin, à 18h45, trois d’entre elles… Et les douze dans la nuit…

Quant au vocabulaire, il subit de graves entorses, qui n’étaient pas toutes involontaires. Tandis que Saddam Hussein était transformé en Hitler, les bombardiers "finissaient leur travail", la guerre pouvait être "courte et douce" ("short and sweet") contre la "quatrième armée du monde", les accrochages étaient "spectaculaires", les pertes humaines et matérielles étaient confondues, les "dommages" étaient "collatéraux", les bombes délivrées "à dose homéopathique", les combats "propres". La bataille de Kafjhi fut comparée à Stalingrad, les fortifications irakiennes au Koweït devenaient une "ligne Maginot" (qui connut le même sort). La phase terrestre n’était qu’une "guerre de cent heures". De surcroît, les anglicismes fleurissaient, ajoutant au nécessaire exotisme (les "troupes US", "Koweït City"...). A l’inverse, les journalistes américains refusaient qu’on parle de "nos troupes" et, puritains, ne se résignaient pas à parler de l’Irak comme d’un "ennemi".

Si la presse française devint l’une des victime de ce conflit (le CSA avouant en privé son impuissance et sa consternation), ce fut avec son propre consentement. Notamment, dans le domaine crucial de la déontologie. Au point qu’un Observatoire parlementaire sur les médias fut créé (tous partis), qui ne voulait pas "imposer un nouveau code de déontologie" (où était l’ancien ?) mais qui avait le mérite de dire les manquements : montages truqués, manichéisme de témoignages-choc, fausses images d’archives, absence de rectificatifs, etc. Et si les syndicats ou sociétés de journalistes protestaient de leur bonne foi, assurant que la profession était seule juge (alors même qu’elle n’a ni Conseil de l’ordre, ni Charte actualisée, ni Comité des sages), on peut néanmoins conclure de cette expérience que les torts sont en la matière largement partagés entre les pouvoirs publics et les médias.

Enfin, même sur le plan international, les chefs d’Etat ont utilisé le canal médiatique comme un canal diplomatique, par-delà leurs innombrables "points de presse", les relations internationales se voulant sous vitrine. Le président turc n’avait-il pas appris une initiative du président Bush par CNN plus rapidement que par le téléphone de la Maison blanche ? M. Bush ne téléphonait-il pas de longues heures à M. Gorbatchev, communiqués de presse à la clé, avant de sacrifier à son "jogging" sous les projecteurs ? On se servit des médias, non seulement pour manipuler, mais aussi pour tromper (annonce d’un débarquement amphibie au Koweït), ce qui est de bonne guerre. Et, bien sûr, les présidents belligérants avaient échangé des discours, par télévision interposée.

Incontestablement, cette conception ludique et boursouflée de l’information - censée représenter l’actualité dans l’instant - est devenue une donnée de base du système médiatique, accentuée par la transmission autonome des images et des sons - droit d’ingérence à sa manière. Politiques, militaires et journalistes y souscrivent souvent, par attirance ou paresse. Aboutissant à une représentation faussée de la réalité et du temps, elle aura sans doute des conséquences sur l’équilibre interne des sociétés. "Quand la connaissance n’est pas au service de la liberté, elle asservit et infantilise", notait à l’époque le cardinal Lustiger27. Fréquemment dépourvu de finalité ou de projet, débarrassé des contraintes de la guerre froide, fatigué du civisme élémentaire et de la vie politique, séduit par les groupes d’influence, le citoyen européen a perdu une partie de ses références. Le traitement du conflit du Golfe par les médias en est une illustration inquiétante. Signe des temps : les jeux vidéo sur la guerre du Golfe n’ont-ils pas précédé le déclenchement des hostilités ?

 

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Notes:

 

1 L’Union européenne de radiodiffusion (UER) - 93 chaînes, 64 pays - dispose déjà des Echanges Eurovision d’actualité (EVN) qui s’appuient sur trois agences : Visnews, CBS et WTN.

2 La chaîne obtempéra après avoir fait des manières (extraits le soir, intégralité dans la nuit).

3 L’animateur, qui se répandit par la suite dans la presse, précisa à l’antenne que des passages avaient été effacés par la censure irakienne.

4 Daniel Vernet, “TF1 et Saddam Hussein, les risques du vedettariat”, Le Monde, 30 août 1990.

5 Le Monde, 4 décembre 1990.

6 Le Parisien, 3 décembre 1990.

7 Françoise Giroud, Le Nouvel Observateur, 30 août-5 septembre 1990.

8 Courrier international, n° 8, jeudi 27 décembre 1990. Radio-SIRPA a émis du 6 décembre 1990 au 31 mars 1991.

9 Jean Baudrillard, “La guerre du Golfe n’a pas eu lieu”, Libération, 29 mars 91.

10 Constatation effectuée après avoir soi-même suivi les conflits d’Amérique centrale, d’Irlande du Nord, du Liban… Et, durant la guerre des villes entre l’Irak et l’Iran (1988), nous nous comptions à Bagdad sur les doigts d’une main.

11 Thierry Garcin, “La manœuvre médiatique dans les interventions outre-mer”, Défense nationale, décembre 1989.

12 Cf. Le Monde, 27-28 janvier 1991.

13 Fin janvier 1991, trois Américains sur quatre estimaient - les bienheureux - que l’armée ne cache pas les mauvaises nouvelles.

14 AFP, 5 mars 1991.

15 La correspondante de France-Soir.

16 Le Figaro, 5 février 1991.

17 Robert Fisk (The Independant), hors “pool” et dénoncé par un journaliste de “pool”.

18 Début février 1991, l’AFP engagea une procédure contre le Pentagone, protestant contre sa mise à l’écart. Lire sur les “pools” américains, Howard Kurtz, The International Herald Tribune, 12, 13 et 18 février 1991.

19 Ibid., 19 février 1991.

20 Equipe de CBS disparue en Irak, puis libérée à Bagdad. Et la trentaine de journalistes, dont certains français, interceptée par des troupes irakiennes en déroute lors des combats entre l’armée régulière de Bagdad et les insurgés chiites du sud-est, et libérée par la suite.

21 Armées d’aujourd’hui, n° 157, février 1991.

22 La Cinq, Télérama, n° 2145, 20 février 1991.

23 Ibid.

24 Le Nouvel Observateur, 20-26 septembre 1990.

25 The International Herald Tribune, 21 janvier 1991.

26 Cf. France-Culture, “les Enjeux internationaux”, 28 janvier 1991.

27 Télérama, n° 2146, 27 février 1991. Le cardinal Lustiger compare cette débauche d’images et de phrases au saturnisme mortel du Bas Empire. On lira aussi Joël Roman (Esprit, mars-avril 1991), Hugues Le Paige, (Le Monde, 24 janvier 1991), Marc Ferro (idem, 10-11 février 1991), Henri Madelin (Le Monde diplomatique, octobre 1990), Serge Halimi (idem, mars 1991).

 

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