UN LABORATOIRE POUR L’ESPACE

LE CONFLIT DU GOLFE

 Serge Grouard

"C’est la première guerre de l’espace". L’assertion, à l’emporte pièce, devenue une sorte de leitmotiv, ne vaut en fait que par l’image qu’elle véhicule, image du premier affrontement militaire classique au cours duquel un grand nombre de satellites ont été utilisés, au moins par l’un des belligérants.

Dès lors, ce grand laboratoire d’expérimentation des applications militaires de l’espace constitue un champ d’investigation privilégié pour l’observateur extérieur, conscient à la fois de la difficulté d’identifier l’usage précis qui a été fait des moyens satellites, mais cherchant pourtant à proposer une conclusion quant à l’apport réel de l’espace dans le conflit.

Trois interrogations ne manquent pas de se poser.

D’abord, quels ont été les satellites effectivement utilisés par les Etats-Unis, dès avant l’invasion du Koweit par l’Irak le 2 août 1990 et jusqu’à l’issue de l’offensive terrestre, le 27 février 1991 ?

Ensuite, comment ces moyens ont-ils pu être utilisés sur le théâtre d’opérations ?

Enfin, à quoi ont-ils réellement servi ?

Pour répondre à l’ensemble de ces questions, trois niveaux successifs d’analyse sont nécessaires.

Il convient avant toute chose d’identifier les satellites que les Etats-Unis ont pu utiliser dans le conflit, ce qui permettra, dans une première réponse partielle, de déterminer les types de fonctions qu’ils ont remplies.

En revanche, ce niveau d’analyse restera insuffisant pour conclure à la capacité ou non du décideur politique, du commandant de théâtre et des forces, d’utiliser ces moyens à leur profit. Disposer de satellites en orbite ne saurait en effet signifier que tous sont en mesure de les exploiter au sol.

Il conviendra donc d’aller au-delà de cette première analyse et de rechercher la manière dont les satellites ont pu être utilisés par les différents acteurs de la crise, ce gui amènera à s'intéresser non plus aux moyens en orbite, mais aux capacités au sol d’en recevoir, d’en transmettre et d’en exploiter les données.

Cette deuxième approche qui viendra affiner notre connaissance de ce qu’il a été possible de faire ne dira rien néanmoins de ce qui a été réellement fait.

Il restera donc à la compléter par un niveau supplémentaire de réflexion, déterminant à posteriori cette fois, l’apport effectif des applications spatiales.

L’ensemble de cette démarche en trois étapes permettra alors de cerner un peu mieux l’utilité de l’espace, mais aussi d’en mesurer ses faiblesses et partant, de conclure sur les perspectives probables d’évolution de la politique spatiale militaire américaine.

 

les moyens spatiaux amÉricains et alliÉs en orbite

 

L’inventaire des satellites ayant pu être utilisés dans le conflit du golfe a déjà été dressé à plusieurs reprises1. Partant de la connaissance que l’on peut avoir à la fois des lancements effectués ces dernières années, et des caractéristiques des satellites (durée de vie, orbite, masse, formes...), il est possible de reconstituer avec une marge d’erreur assez faible la panoplie de moyens à la disposition des Etats-Unis, ainsi que leurs fonctions. Les évaluations proposées par les différents observateurs se recoupent d’ailleurs assez bien et les différences notées ici ou là ne sont pas suffisantes pour fausser les conclusions que l’on peut tirer.

Le tableau ci-après en propose le récapitulatif, établi aux deux extrémités de la crise au 2 août 1990 et au 27 février 1991, en précisant les missions des satellites et certaines des caractéristiques qui semblent les plus significatives.

     

Situation

Type de satellites

Dénomination

Caractéristiques

au 02/08/90

au 27/02/91

Observation optique

Key-Hole

Satellite à défilement placé en orbite basse. Repasse tous les quatre jours en moyenne au-dessus d’un même point. Résolution inférieure au mètre.

Transmissions des photographies en temps réel par satellites relais de télécommunications. Ne peut photographier par temps couvert.

3

3

 

Key-Hole amélioré

Mêmes caractéristiques. résolution un peu plus fine a priori. Dispose d’une capacité lui permettant de photographier de nuit. A une plus grande capacité de manœuvre en orbite grâce à une réserve accrue de carburant

1

1

 

Landsat

Satellite à vocation commerciale, placé en orbite basse.

Résolution de 30 mètres. Images spectrales.

2

2

 

Spot

Satellite français à vocation commerciale.

Orbite basse héliosynchrone.

Résolution : 10 mètres.

Repasse au-dessus d’un même point en principe tous les 26 jours, ramenés à 3 jours grâce à la capacité de visée oblique du satellite.

2

2

Observation radar

Lacrosse

Orbite basse fortement inclinée.

Capacité d’observation tout temps.

Résolution du radar de l’ordre du mètre.

Sa réserve importante d’hydrazine lui permet de manœuvrer.

1

1

Ecoute

Magnum

Orbite géostationnaire. Satellite fixe par rapport à un point de la terre. Ecoute électronique. Enregistrement des signaux de télémesure des missiles balistiques.

Enregistrement des communications radioélectriques et des émissions radar.

1 ou 2

2 ou 3

 

Vortex

Interception des télécommunications.

1 ou 2

1 ou 2

Surveillance des océans

White Cloud

Orbite circulaire à environ 1 000 km d’altitude. Radar actif-écoute passive, pour la détection des navires et l’écoute de leurs communications.

4

4

Télécommunication (les satellites ici répertoriés ne sont pas tous bien sûr positionnés

Dscs (Defense satellite communication system)

Orbite géostationnaire. 36 000 km. Transmission du téléphone, du télétype, de la vidéo et des données. Accès multiple. Communication instantanée. 1 300 circuits couverture globale.

6 (dont 2 en réserve)

6 (dont 2 en réserve)

au-dessus du Golfe ; servant de relais de communications, ce sont néanmoins

Fleet-satcom

Orbite géostationnaire. Communication entre navires et avec le commandement de l’US Navy à terre.

30 canaux téléphone.

12 voies télétype.

Couverture globale.

6

6

les constellations dans leur totalité

Leasat

Utilisé également par l’US Navy

4 (dont 1 semble hors d’usage)

4 (dont 1 semble hors d’usage)

qui sont comptabilisées)

Afsatcom

Le système de l’US Air Force ne comprend pas de satellites en propre, mais utilise des capacités embarquées sur des satellites existants, Fleetsatcom et DSCS notamment.

   
 

Tdrss

Orbite géostationnaire. Relais de transmission entre les satellites et les stations au sol. Conçu pour des liaisons simultanées en phonie, en télématique et en vidéo avec 23 engins spatiaux.

3 (dont 1 en réserve)

3 (dont 1 en réserve)

 

Macsat

Petits satellites expérimentaux d’à peine 70 kg. Capacités limitées. Stockent, et renvoient les messages lorsqu’ils sont en vue d’une station sol.

2

2

Télécommunications civiles

Inmarsat

Tous types de transmission

5 (dont 2 en réserve)

5 (dont 2 en réserve)

ayant pu être utili-

Intelsat

Tous types de transmission

16

16

sées par les Etats-Unis.

Arabsat

Télécommunications et télévision

2

2

Navigation

Navstar-Gps (global positionning system)

Plusieurs orbites. Le système doit comporter 24 satellites offrant un service permanent à ses abonnés. Pour le moment, il offre des données de positionnement en 2 dimensions 20 heures /jour, en 3 dimensions 15 heures/ jour. Précision du positionnement de l’ordre de 15 mètres.

15

16

Météoro-logie

Dmsp (Defense meteorological satellite program)

Satellite en orbite polaire circulaire à environ 800 km d’altitude. La configuration de 2 satellites permet l’observation de tout point du globe au moins 4 fois/jour. Fournit des données de jour et de nuit.

2

3 (sauf fin de vie de l’un des deux satellites déjà en orbite)

Alerte avancée

Dsp (Defense support program)

Orbite géostationnaire. Satellite fixe par rapport à un point du globe. Capacité de se déplacer en orbite. Transmission des données en temps réel. Détection des tirs de missiles grâce à un télescope infrarouge. Serait également muni d’une caméra TV permettant de visualiser la source d’alerte infrarouge.

2 3

 

* Le satellite lancé le 12.11 n’a pu être utilisé directement mais a sans doute permis le repositionnement d’un autre Dsp déjà en orbite, de manière à surveiller la région du Gofle.

Le tableau fait déjà ressortir deux conclusions partielles. Grâce à une cinquantaine de satellites, chiffre qui exclut les satellites à vocation civile, les Etats-Unis ont non seulement couvert le champ des différentes applications connues de l’espace, mais en outre ils ont disposé de moyens spatiaux comme ils n’en ont sans doute jamais eus par le passé, que ce soit au plan quantitatif ou au plan de leurs capacités techniques.

Pour la recherche du renseignement, ils ont pu mettre en œuvre d’une part au moins cinq satellites d’observation optique ou radar assurant, au vu de leurs orbites, au moins un passage quotidien au-dessus de l’Irak et du Koweit, d’autre part quatre à cinq satellites d’écoute, quatre satellites de surveillance des océans, et entre deux et quatre satellites d’alerte avancée. Pour assurer les transmissions, ils ont pu avoir recours à quatre systèmes spatiaux opérationnels, complétés soit par des satellites civils, soit par des satellites expérimentaux. Enfin, ils ont eu à leur disposition, le réseau de navigation Navstar-GPS de 16 satellites et les satellites météo DMSP.

A cette énumération déjà impressionnante, il convient d’ajouter les satellites commerciaux Landsat et Spot, que le Pentagone a largement utilisés, ainsi que la navette spatiale, qui a pu faire de l’observation de la région du Golfe lors de ses survols.

La quantité de moyens disponibles (qui ne correspond d’ailleurs pas à la totalité des moyens en orbite, certains satellites n’étant pas positionnés de manière à être exploitables dans le conflit) révèle ainsi l’importance que l’espace militaire a progressivement acquise aux Etats-Unis. La vision, encore dominante en France et en Europe, d’un domaine d’une utilité assez marginale notamment pour les forces armées, n’est plus depuis fort longtemps celle des Etats-Unis. A-t-elle jamais eu d’ailleurs, ne serait-ce qu’un semblant d’existence ? Il convient donc de s’affranchir des schémas de pensée que cette vision sous-tend, pour bien mesurer l’effort américain dans l’espace et la portée qu’il peut avoir.

Le deuxième constat que l’on peut dresser tient au peu de lancements de satellites que les Etats-Unis ont effectué entre le début de la crise et le déclenchement des opérations militaires.

Dans cette période de près de six mois, cinq satellites militaires sont venus renforcer le dispositif existant ; un satellite d’alerte avancée DSP Block 14, lancé par une fusée Titan 4 le 12 novembre ; un Magnum AFP 658, mis en orbite par la navette Atlantis lors de la mission STS 38 du 15 novembre ; un satellite de navigation GPS Block 2 B, lancé également en novembre et enfin un satellite de météorologie DMSP lancé le 1er décembre. Un cinquième satellite, un Lacrosse, ne sera lancé que le 8 mars 1991 c’est-à-dire après l’issue de l’offensive terrestre. L’espace n’a donc pas connu une montée en puissance proportionnelle à celles qu’ont vécu les forces aériennes terrestres et navales dans le même temps, d’autant plus que les lancements effectués à la fin de l’année 1990 avaient été planifiés bien avant le début de la crise et ne lui sont donc pas imputables.

Cette stabilité peut résulter de plusieurs hypothèses. Les Etats-Unis pourraient d’abord avoir conclu à la suffisance de leurs moyens pour rejeter tout renforcement superflu. Outre que cette hypothèse ne relève pas de la logique américaine qui préfère risquer le superflu pour éviter de manquer du nécessaire, tous les faits ultérieurs sont venus l’infirmer concluant au contraire à l’insuffisance de certaines applications spatiales, telles que les télécommunications.

Il faut alors privilégier une seconde hypothèse : les Etats-Unis ont été dans l’impossibilité de lancer rapidement des satellites militaires non prévus dans leur plan de charge, d’une part en raison de l’insuffisance de leur capacité de lancement, et d’autre part du fait de l’absence de satellites en réserve, prêts à être lancés.

On a même pu constater des reports de lancement2, notamment pour le satellite Magnum à cause de difficultés techniques rencontrées sur le pas de tir par la navette Atlantis et pour un satellite GPS dont le lancement prévu en février a été annulé.

 

les capacitÉs d’exploitation au sol des satellites

 

Que les Etats-Unis aient disposé d’un nombre conséquent de satellites en orbite ne signifie en aucune manière que leurs forces stationnées dans le Golfe ont été en mesure de les exploiter. A l’extrême, l’énumération proposée n’a aucune signification concrète bien qu’elle relève de l’angle d’approche le plus couramment usité.

Leur utilisation sur le théâtre d’opérations suppose en effet que les différentes armées ont reçu en dotation un nombre suffisant de terminaux et de stations de réception au sol. Faute de telles dotations, elles ne pourront bénéficier que des données satellites qui, reçues et exploitées aux Etats-Unis, leur auront été retransmises par la suite.

Outre le fait qu’un tel système monopolise déjà des télécommunications spatiales conséquentes, il ne peut fonctionner pour certaines données qui demandent une réception directe par l’utilisateur au sol (navigation par exemple), et il ne peut retransmettre les autres types de données qu’avec un effet retard qui risque d’en réduire sensiblement, voire d’en annuler, l’intérêt (alerte avancée notamment). Seules, certaines données telles que le renseignement sur des cibles stratégiques peuvent s’accommoder de quelques délais puisqu’elles viennent s’intégrer à une préparation des opérations largement étalée dans le temps. Pour le reste, l’efficacité dépend dans une large mesure de la possibilité ou non d’obtenir les éléments souhaités en temps presque réel.

De cette grille d’analyse, il ressort, a priori, que l’intérêt réel des satellites dans le conflit peut être fort différent de celui que l’on peut tirer de la seule énumération des moyens opérationnels en orbite.

L’évidence initiale tend dès lors à se transformer en une question capitale : de quels moyens au sol les forces américaines ont-elles disposé pour recevoir les données obtenues par satellites ?

A la différence de ce que l’on a pu observer en orbite, l’évolution a été ici très sensible entre le début de la crise et l’engagement des forces : dès le mois d’août, le département de la Défense s’est en effet employé à mettre à la disposition des forces le maximum de terminaux disponibles et à en augmenter le parc dans toute la mesure du possible.

En toute logique, le premier effort a porté sur le domaine des télécommunications3, vitales pour permettre la montée en puissance et l’organisation du dispositif "Bouclier du désert". Dans les 25 jours suivant le 8 août, une quarantaine de terminaux ont ainsi été envoyés dans le Golfe, permettant d’établir les premières liaisons sur place et avec le territoire américain. Puis, ce sont quelques 170 terminaux DSCS qui ont été acheminés pour assurer des liaisons internes et extérieures aux troupes en Arabie saoudite. L’US Navy quant à elle, était déjà largement équipée grâce à ses 800 émetteurs-récepteurs TD - 1271 B/U, et peut-être à quelques mini-terminaux DAMA (Demand-Assigned Multiple Access) pour lesquels elle avait passé commande dès juillet 19894.

Cependant, c’est dans le domaine du réseau de navigation Navstar-GPS, que l’effort a été le plus soutenu puisque, selon le général Kutyna, environ 7 000 terminaux GPS ont été envoyés dans le Golfe5. Pour la plupart, faute de disposer de matériels militaires suffisants, il s’est agi de terminaux civils de deux types, Trimpack et Magellan 1 000, dont le défaut majeur était pour l’un et l’autre de ne pouvoir recevoir que les informations à usage civil dont la précision ne dépasse pas 100 mètres, et non pas les informations cryptées des satellites qui offrent une précision de l’ordre de 15 mètres. Cette faiblesse a amené rapidement la décision de ne plus crypter GPS pour permettre à l’ensemble des utilisateurs de bénéficier du service optimal.

Les terminaux GPS, de faible encombrement et de poids réduit, ont été largement essaimés au sein des forces aériennes (F 16 et B 52), dans les unités de chars (notamment dans les chars M 1 A1 qui ont dû être spécialement équipés d’une petite antenne pour que leurs terminaux SLGR puissent capter les signaux des satellites sans qu’il leur soit nécessaire d’ouvrir la tourelle), dans les régiments d’artillerie et parmi les forces terrestres les plus mobiles, notamment la 82e division parachutiste et la 101e division aéromobile. La Marine disposait elle aussi de ces moyens de réception.

La diffusion des moyens de réception des satellites de météorologie a été en revanche beaucoup plus réduite, car il s’agit ici de terminaux lourds de 600 kg, qui ne peuvent donc avoir une aussi large diffusion que les petits terminaux Navstar. Une telle diffusion n’aurait d’ailleurs que peu de justification tactique, puisque l’information sert avant tout le commandement central et les états-majors pour la planification des opérations. Ceux-ci peuvent d’ailleurs en transmettre les données à leurs unités. Initialement, l’Air Force Space Division System prévoyait d’envoyer 6 terminaux dans le Golfe ; il semblerait que quatre aient été effectivement opérationnels, dont trois affectés à la marine. En complément, des terminaux civils auraient été affectés notamment aux forces terrestres6.

Mais, ce qui reste peut-être le plus significatif de la montée en puissance des segments spatiaux au sol a sans doute été la mise en oeuvre du programme Tencap (Tactical Exploitation of National Capabilities) créé en 1977 et qui a pour objet de fournir directement les informations recueillies par certains satellites d’observation et d’écoute, voire les satellites d’alerte avancée.

Tencap utilise des petits terminaux de réception UHF baptisés Constant source qui offrent l’avantage de fournir très rapidement, presqu’en temps réel, les informations collectées. Une synthèse de celles-ci en serait alors réalisée, puis transmise par réseau UHF aux unités utilisatrices.

Une douzaine de moyens de réception Constant Source auraient été installés dans le Golfe, laissant émerger un concept assez nouveau d’utilisation de l’espace au profit des forces armées et révélant une nette volonté de l’y intégrer au mieux7.

De ce deuxième niveau d’analyse, on peut également tirer quelques conclusions partielles. D’un côté, les Etats-Unis ont produit un effort très sensible d’adaptation de leur capacité de réception des satellites au sol ; de l’autre, cet effort, loin de mettre en évidence une logique de recherche de l’optimum, a révélé une inadéquation initiale très forte entre les besoins des forces et les moyens très réduits dont elles disposaient.

Cela ne peut que conduire à relativiser sensiblement les deux idées qui pouvaient implicitement ressortir de notre premier niveau d’analyse, à savoir d’une part une profusion initiale de moyens en orbite et d’autre part, une stabilité de ces moyens tout au long de la crise.

En réalité, il y a bien eu une montée en puissance de l’espace mais celles-ci s’est produite… au sol ! Et elle a révélé un manque assez conséquent de moyens, au moins au début de la crise.

Au total, à la fin de l’année 90, grâce au délai de six mois sans lequel aucune adaptation n’aurait été possible, les capacités de réception au sol ont été optimisées autant que faire se peut, de telle sorte que, sans répondre parfaitement à des besoins pour lesquels elles n’avaient pas été réellement conçues, elles étaient néanmoins opérationnelles. Reste à identifier l’usage effectif qui a pu en être fait.

 

de l’usage rÉel des satellites

 

Disposer de moyens est une chose, les utiliser et conclure à leur efficacité en est une autre. On ne peut donc en rester à un simple descriptif du potentiel spatial si l’on veut apprécier son apport spécifique dans la gestion de la crise, puis du conflit.

L’analyse est ici relativement délicate à conduire ; l’information disponible est parfois sujette à caution ; le fait que des moyens non spatiaux aient pu être utilisés aux mêmes fins que les satellites (pour l’obtention du renseignement par exemple), rend presque impossible un partage rigoureux entre l’apport des uns et des autres. Par ailleurs, la disparité globale entre les forces a été beaucoup trop grande pour que l’on puisse apprécier la part que l’espace a représenté dans la supériorité américaine. Ceci étant, on peut essayer d’appréhender comment et à quoi chacun des systèmes satellites a été utilisé.

Dans quatre domaines essentiels, les satellites ont joué un rôle déterminant, parce qu’il n’existait aucun moyen terrestre ou aérien susceptible de fournir des données équivalentes aux leurs. Il s’agit des télécommunications, de la météorologie, de la cartographie et de la navigation.

Les télécommunications spatiales ont été d’un apport au moins essentiel, et sans doute déterminant, dans le dispositif américain. Agissant loin de leurs bases et massivement, n’ayant aucun matériel prépositionné, ne pouvant s’appuyer sur un réseau local trop réduit, les forces américaines ont dû mettre en place, avant toute chose, un formidable réseau de télécommunications reliant, d’une part, le territoire américain au théâtre d’opérations et, d’autre part, les forces américaines et alliées entre elles.

Le réseau a permis d’établir deux types de transmissions. Le premier, peut-être le plus important, a permis d’assurer, autant que faire se peut, la transmission des besoins logistiques entre le théâtre et la base arrière, autorisant ainsi une gestion en flux tendus des stocks8, tout en réduisant le risque de rupture des approvisionnements. Que l’on imagine un seul instant le soutien logistique que peut demander une force de 400 000 hommes disséminée dans un désert hostile, à plusieurs milliers de kilomètres de ses bases, et l’on pourra pressentir l’énormité du besoin en communications qui en découle.

A titre d’exemple, le 2e Marine aircraft wing dont le quartier général est à Cherry Point et qui utilise une base à Rota en Espagne a pu utiliser les deux petits satellites Macsat lancés le 9 mai 1990 pour assurer la liaison entre l’ensemble de ses avions et ses deux bases arrières.

Le second type de transmissions a assuré la diffusion de tout ce qui a pu relever de la préparation et de la conduite des opérations : liaisons avec le décideur politique, transmission des ordres et du renseignement.

Au total, les télécommunications spatiales, bien qu’elles aient, semble-t-il, été insuffisantes, ont constitué un élément déterminant de la capacité de projection américaine dans les conditions où elle s’est réalisée.

Les informations météorologiques données par les satellites DMSP ont eu une triple utilité tactique.

D’abord, elles ont, de façon générale et très classique, aidé à la planification des opérations notamment aériennes, pour lesquelles une information précise et fiable est tout particulièrement indispensable.

Ensuite, elles ont permis d’évaluer certains risques particuliers, tels que les tempêtes de sable, qui pouvaient assez gravement perturber les opérations aériennes et terrestres.

Enfin, elles auraient pu détecter et suivre d’éventuels nuages chimiques et prévoir leur dissipation si l’Irak en était venu à utiliser des armes chimiques. Cette détection aurait été évidemment fondamentale à la fois pour évaluer le risque couru par les populations civiles et pour alerter les unités et modifier éventuellement leur positionnement.

L’espace a également joué un rôle déterminant dans le domaine de la cartographie qui, s’il peut sembler assez secondaire, n’en est pas moins dans la réalité, fondamental9.

Sans carte, point d’opération militaire. Aucun état-major ne peut fonctionner sans ce support à la planification de l’action. Or, lorsque les premières troupes américaines sont arrivées en Arabie Saoudite, il n’existait que des cartes sommaires de la région, voire trop anciennes pour être encore exactes. on a même dit que la seule cartographie systématique datait de 1972, qui plus est, à une échelle au 1/200 000 alors qu’il convenait de disposer d’une précision au 1/50 000.

Très rapidement, il a donc fallu compenser ce manque qui risquait de devenir inquiétant à mesure que l’opération Desert Shield se déployait, et qui aurait été inacceptable en cas de guerre terrestre.

Aussi, la Defense Mapping Agency s’est-elle évertuée à établir des séries de cartes de l’Arabie, du Koweit et du Sud de l’Irak, utilisant pour cela, essentiellement les images fournies par les satellites civils Landsat et par les deux satellites français Spot, complétées par les photographies des satellites militaires Key Hole.

Elle a ainsi réalisé 129 cartes différentes au 1/100 000 et mené systématiquement l’étude du relief du terrain grâce à la conjonction des photographies spatiales et aériennes, exploitées par un programme informatique FAISS (Forces Command Automated Intelligence Support System) utilisant des ordinateurs Intel 80486 et complété par un système expérimental DTSS (Digital Topographic support System) utilisant un ordinateur Vax.

L’emploi des satellites de navigation Navstar-GPS s’est caractérisé par son extrême diversité. Il a d’abord aidé à la navigation, permettant aux unités de se situer dans l’immensité désertique, là où les points de repères sont des plus réduits.

Les unités ont pu notamment se repositionner lors de leur mouvement vers l’ouest, trouver les points de ravitaillement, d’approvisionnement en essence, et effectuer la progression la plus directe en milieu désertique, sans risque d’erreur de topographie.

Mais le système Navstar a aussi été une aide au tir dans la profondeur. Pour l’artillerie, il a permis de faire rapidement le point pour accroître la précision des tirs. Pour l’aviation, il a également amélioré la précision des bombardements, répondant ainsi au souci de limiter les effets collatéraux.

Enfin, il a aidé à recaler la trajectoire des missiles Tomahawk auxquels les satellites d’observation avaient préalablement donné les images du relief qu’ils allaient survoler.

*

* *

Si la spécificité de l’apport de l’espace dans les domaines des télécommunications, de la cartographie, de la météorologie et de la navigation est donc assez nette, il est en revanche plus difficile d’évaluer son impact dans deux domaines pourtant essentiels, le recueil du renseignement et l’alerte contre les Scud irakiens.

L’utilité du renseignement spatial a été, depuis la pré-crise jusqu’à la fin des opérations terrestres, une fonction décroissante du temps : essentielle avant l’invasion du Koweit par l’Irak et dans les jours qui l’ont suivie, parce que les Etats-Unis ne disposaient alors que de cette source de renseignement ou presque, elle s’est progressivement relativisée à mesure que d’autres moyens venaient à être mis en oeuvre (observation aérienne, infiltration d’unités spéciales au Koweit).

Il semble à peu près acquis que, dès la mi-juillet, les satellites d’observation ont repéré les premiers mouvements de troupes significatifs des irakiens vers le Koweit ; dans la dernière semaine de juillet, les informations ont été de plus en plus précises, évaluant les forces irakiennes massées à la frontière du Koweit à quelque 100 000 hommes10. Il est d’ailleurs proprement invraisemblable de supposer que les satellites de types Key-Hole, Lacrosse, Magnum et Vortex, au vu de leurs fréquences de passage au-dessus du Golfe et de leurs performances techniques, n’aient pu détecter des mouvements d’une telle ampleur.

Ceci étant, ne commettons pas d’erreur d’interprétation : ce ne sont pas les satellites qui ont révélé la tension ; celle-ci, parfaitement visible depuis plusieurs mois, avait eu l’occasion de se manifester à de multiples reprises et sans équivoques11.

En revanche, les satellites ont apporté des éléments d’information décisifs quant à la transformation de ce qui n’était encore qu’un affrontement politique, en un conflit militaire, en apportant la preuve de préparatifs militaires qui, au vu de leurs caractéristiques, (quantité de troupes, type de matériels utilisés, éléments de soutien logistique, médecine de campagne) ne pouvaient seulement relever d’une pure gesticulation destinée à intimider le Koweit et l’Arabie saoudite.

Dans la période de montée en puissance du dispositif américain, c’est-à-dire du 8 août 1990 au début de l’opération aérienne, les satellites de renseignement ont rempli principalement trois missions.

D’abord, ils ont servi a évaluer le potentiel militaire irakien, a renseigner sur son dispositif (offensif ou défensif), ses ouvrages d’art, et à suivre ses mouvements de renforcement au Koweit ou éventuellement de retrait. Bref, ils ont collecté une somme de renseignements particulièrement précieux pour éclairer le commandement militaire dans la définition de ses choix tactiques.

Ensuite, ils ont très largement servi à planifier les bombardements aériens, en inventoriant les cibles potentielles et en aidant à leur identification. De ce point de vue, ils ont pu agir en toute impunité dans la très grande profondeur alors que les avions de reconnaissance risquaient d’être interceptés.

A titre d’exemple, les images Spot ont aidé l’aviation française à préparer le bombardement de la base aérienne Al Jaber au Koweit ; elles ont notamment montré les sites d’avions et de missiles SA.212.

Enfin, et ce point semble un peu trop oublié, ils ont poursuivi leur travail de renseignement au-dessus de certains Etats (URSS, Iran...) qui, pour soutenir à priori les Etats-Unis dans la crise, n’en obtenaient pas pour autant leur totale confiance. Ils ont été ainsi à même de s’assurer que le discours ouvert d’un côté ne masquait pas quelque action cachée de l’autre.

Pendant les opérations militaires, la fonction des satellites de renseignement a sans doute été quelque peu modifiée. Bien sûr, ils ont continué a assurer leurs missions antérieures ; mais leur utilité devenait moindre au-dessus du Golfe du fait d’une part de la mise en œuvre de moyens aériens et terrestres conséquents assurant le même type de tâches et d’autre part, parce que la maîtrise de l’air acquise pratiquement aux premières heures de l’engagement, permettait aux avions de reconnaissance et d’écoute de travailler en sécurité.

Ils se sont donc focalisés sur une nouvelle mission, également complémentaire des missions aériennes de reconnaissance : évaluer les dommages causés par les bombardements. Cette mission avait d’ailleurs été planifiée par avance, puisque, le 17 janvier, Dick Cheney avait pu affirmer : "Nous sommes en mesure d’utiliser nos moyens de renseignement nationaux (c’est-à-dire les satellites) pour évaluer les dommages qui ont été causés". Cela permettait ainsi à l’aviation de se concentrer sur les cibles restantes.

Reste un dernier domaine d’utilisation de l’espace : l’alerte avancée transmise par les satellites DSP.

Ici, il demeure plus de zones d’ombre que de certitudes et rien ne permet pour l’instant d’affirmer que le système a été réellement efficace.

En théorie, les satellites DSP fonctionnent de la manière suivante : placés en orbite géostationnaire, ils surveillent en permanence une zone, détectant, grâce à un téléscope muni de 2 000 à 6 000 détecteurs infrarouges, toute émission de chaleur condensée et anormalement élevée. Ils peuvent ainsi détecter les jets d’ICBM au moment de leur lancement. Cette détection infrarouge entraînerait la transmission automatique par le satellite d’images de type TV afin de permettre l’identification de la source de chaleur repérée. Les données du satellite seraient adressées à une station de l’Air force Space Command située près d’Alice Springs en Australie, ainsi qu’au Space Command’s missile Warning Center de Colorado Springs. L’information traitée en temps réel serait alors retransmise par satellite (TDRSS) sur le théâtre d’opérations. La chaine de traitement prendrait 5 minutes en tout.

En fait, ces satellites ont été conçus pour surveiller les tirs soviétiques de missiles balistiques qui présentent des caractéristiques assez nettement différentes de celles des Scud :

- longue et haute trajectoire donnant des délais sensiblement plus longs pour la transmission de l’alerte,

- importance plus grande de l’échauffement facilitant le repérage de la source de chaleur par les capteurs infrarouges.

Dans ces conditions, les satellites DSP ont-ils pu néanmoins être utilisés pour détecter les tirs de Scud ?

Les déclarations américaines ont été de ce point de vue, à tout le moins sibyllines. Ainsi, le vice-amiral Dougherty, de l’US Space Command, évoquant le successeur du DSP, a pu préciser qu’il devrait être en mesure de repérer le point de lancement précis du missile attaquant, laissant implicitement penser que le DSP n’est pas pour le moment en mesure de le faire précisément.

De même, le général Kutyna a-t-il fait remarquer que les Etats-Unis auraient besoin d’un système plus performant dans l’avenir.

Par ailleurs, on ne peut manquer de constater qu’un nombre non négligeable de sites de Scud n’a pu être détruit et qu’un nombre impressionnant de fausses alertes a pu être observé.

Dès lors, il semblerait que le système DSP, mal adapté à ce type de menace, ait fonctionné en limite de capacité.

Certes, il aurait repéré les lancements de missiles Scud et aurait transmis l’alerte, elle-même répercutée en temps réel, aux populations civiles menacées et aux servants des batteries Patriot pouvant alors mettre en œuvre leur système d’armes. Le délai de traitement de l’information étant de 5 minutes et la durée de vol d’un Scud avoisinant les 7 minutes il resterait alors à peine deux minutes pour déclencher le tir des Patriot. Ce délai de deux minutes ne semble pas infirmé par ce que l’on a pu voir des images d’alerte retransmises par les chaînes de télévision, et par les témoignages sur place.

Il aurait également fourni quelques indications pour que soit à peu près identifiée la zone de lancement du missile (avec un rayon de l’ordre de 5 km) et qu’aussitôt un raid aérien soit organisé pour tenter de le détruire. On expliquerait ainsi, pourquoi certains centres de contrôle aérien ont été dotés de terminaux de réception des satellites DSP.

Mais il n’aurait permis, ni de localiser très précisément le point de lancement, ni de déterminer suffisamment finement et rapidement les coordonnées de la trajectoire du missile attaquant pour que le lieu d’impact ait pu être calculé, ce qui expliquerait qu’un tir de Scud ait parfois donné lieu au déclenchement de l’alerte dans plusieurs endroits différents.

Enfin, il est difficile de déterminer, dans ces alertes, la part des DSP et la part des moyens radars au sol ou en l’air.

 

PotentialitÉs et inadaptations des satellites amÉricains

 

Des trois niveaux d’analyse qui ont été retenus, il devient possible de tirer quelques enseignements sur l’apport effectif des satellites dans la gestion de crises.

Les satellites américains ont, avant toute chose, considérablement conforté la position de leader des Etats-Unis dans la gestion politique de la crise et dans la conduite de la coalition. Le quasi-monopole du renseignement dont ils ont bénéficié leur a, en effet, permis de mener le jeu diplomatique de bout en bout, sans jamais lâcher la main13.

Entre le 2 et le 8 août, devant l’incertitude des intentions de Saddam Hussein à l’égard de l’Arabie saoudite, au lendemain de l’invasion du Koweit, ils apportent des images satellites au roi Fahd pour le convaincre du danger imminent d’attaque irakienne contre son pays. Et il semblerait bien que ce qui n’était que l’apparence d’une preuve, ait achevé de convaincre le souverain de la nécessité de faire appel aux troupes américaines et de les autoriser à stationner en terre d’Islam.

De même, c’est bien la capacité antimissile du système d’armes Patriot, aidé par les satellites DSP qui a sans doute contribué à éviter une politique de représailles d’israël à l’encontre de l’Irak, et à maintenir cet Etat en dehors du conflit.

Il est assez probable que la collection d’informations ainsi obtenues ait rapidement révélé la relative faiblesse du dispositif irakien, ou en tout cas, une ampleur bien moindre de celle qui avait pourtant été officiellement annoncée. Y a-t-il eu là une désinformation qui expliquerait pourquoi les Etats-Unis ont engagé des opérations terrestres, sachant par avance qu’elles ne rencontreraient pas la résistance que l’on avait pu imaginer et ne risqueraient donc pas de subir des pertes élevées ?14

Il est difficile en tout cas de penser que les satellites américains n’aient pas appréhendé le retrait partiel des troupes irakiennes du Koweit, notamment d’éléments de la fameuse garde présidentielle, vers la mi-décembre.

L’espace a ensuite révélé qu’il devenait un soutien indispensable à toute opération de projection de forces. Du fait de ses caractéristiques, et sous réserve de choix d’orbite appropriés, les satellites permettent de compenser l’hostilité éventuelle du théâtre d’opérations. En Arabie saoudite, ils ont permis de suppléer l’absence de forces prépositionnées en offrant des capacités de communications qui faisaient défaut au sol et en apportant, par ce biais, un soutien sans doute déterminant à l’acheminement des forces et à la logistique formidable qu’elles demandaient.

Pour une puissance supposée intervenir militairement en des lieux indéterminés, qu’elle n’a pas nécessairement reconnu préalablement et où elle ne dispose pas de moyens prépositionnés, il est certain que les vecteurs spatiaux accroissent sensiblement sa capacité d’action.

Enfin, l’espace a joué comme facteur de valorisation des forces, terme que l’on préfère à celui couramment utilisé de multiplicateur de forces, qui nous semble introduire une image assez contestable d’accroissement de la quantité, et non de la qualité, des effectifs engagés.

Cette valorisation s’est opérée par les moyens de navigation, de topographie, de renseignement dans certains cas, en ce qu'elle a permis en principe une plus grande efficacité dans l’utilisation des forces, dans la précision des tirs, dans l’appréciation des résultats... Ils ont été sans doute particulièrement utiles dans le type d’opérations menées par les forces américaines : d’une part, une guerre aérienne dont l’un des principaux mots d’ordre a été de limiter au maximum les effets collatéraux des bombardements, c’est-à-dire les victimes civiles ; d’autre part, une guerre terrestre basée sur l’offensive éclair et un vaste mouvement d’enveloppement des forces irakiennes. Dans le premier cas, les moyens satellites ont renforcé la précision (connaissance des cibles, guidage des aéronefs) ; dans le second cas, ils ont "sécurisé" la manœuvre (connaissance de la topographie, des risques climatiques, navigation dans le désert, renseignement sur la localisation, les mouvements et les moyens des forces adverses).

En revanche, l’espace a révélé un certain nombre de faiblesses qui ont tenu, soit à son inadaptation à un type de crise pour lequel il n’avait pas été conçu, soit à ses caractéristiques intrinsèques.

Depuis son origine, la politique spatiale militaire américaine a été essentiellement tournée vers un adversaire, l’URSS, et conçue comme un complément, voire un futur substitut possible, aux forces nucléaires15.

Les satellites de renseignement de type Big Bird ou Key Hole étaient d’abord programmés pour le recueil du renseignement sur le territoire de l’URSS et de ses alliés du Pacte de Varsovie ; les satellites d’écoute devaient intercepter les émissions soviétiques, les satellites d’alerte avancée de type DSP étaient placés en orbite de façon à surveiller les essais, voire les lancements de missiles balistiques soviétiques.

Certes, dans les années 1980, la politique spatiale militaire américaine avait commencé progressivement à diversifier ses objectifs et son champ d’investigation. Certains satellites DSP avaient pu suivre la guerre Irak-Iran et engranger une expérience précieuse de la détection de tirs de missiles de plus courte portée ; les satellites d’observation s’intéressaient de plus en plus à ce qui tendait à devenir la nouvelle obsession américaine, à savoir la prolifération balistique et nucléaire dans le tiers-monde. Enfin, la conduite d’opérations extérieures, telles qu’à la Grenade ou à Panama, avaient pu confirmer l’utilité de certaines applications spatiales, au premier rang desquelles se situaient les télécommunications.

Mais, en retour, ce début d’adaptation ne permettait en rien de soutenir une opération de l’ampleur de "Desert Shield" dont l’éventualité n’avait a priori effleuré que quelques rares responsables, parmi lesquels d’ailleurs le futur commandant des opérations dans le Golfe, le général Schwartzkopf.

Il fallait donc évoluer en peu de temps d’une logique de valorisation des forces nucléaires face à l’adversaire soviétique à une logique de soutien aux forces conventionnelles face à un adversaire irakien.

A partir du 2 août, l’effort a donc porté dans trois directions complémentaires qui ont pu donner l’impression d’un montage fait de bric et de broc, cherchant à utiliser au mieux et au gré des circonstances l’ensemble des moyens disponibles.

Il s’est d’abord agi de diffuser au mieux au sein des forces, les moyens de réception des satellites pour en optimiser l’utilisation ; la dimension spatiale a été intégrée aux forces du champ de bataille passant ainsi d’une fonction classique d’aide au décideur politique à une fonction de soutien à l’action militaire. Ce fait est sans aucun doute lourd d’enseignements pour l’avenir.

Ensuite, les satellites en orbite n’ont certes pas vu leur nombre augmenter, faute a priori de moyens disponibles, mais certains d’entre eux ont fait l’objet d’un repositionnement en orbite, de façon à obtenir une utilité maximum au-dessus du Golfe. Ce fut le cas au moins pour un satellite DSP et un satellite de télécommunications DSCS.

Enfin, les satellites civils ont été utilisés dans toute la mesure du possible, pour compenser les insuffisances des satellites militaires, au premier chef dans le domaine des télécommunications (le réseau Inmarsat a été utilisé pour les correspondances entre familles et soldats), mais aussi dans le domaine de l’observation puisque les satellites Spot et Landsat ont été largement sollicités par le département de la Défense.

Au total, tout s’est passé comme si, pris de court par un événement inattendu, l’espace avait fait la preuve de ses potentialités sans avoir pu néanmoins les exprimer totalement.

Au-delà de cette inadaptation à laquelle il devrait être remédié, l’espace a également montré certaines de ses faiblesses intrinsèques, surtout dans le domaine du renseignement.

A posteriori, on ne peut que constater un manque de fiabilité évident dans l’évaluation spatiale (mais aussi sans doute aérienne), d’une part, du nombre et de l’emplacement des cibles stratégiques en Irak, parmi lesquels les rampes mobiles de Scud très sous-évalués, et les centres de recherche et de production nucléaire et chimique, d’autre part, de l’impact des bombardements, très surestimés.

Il semble bien que les responsables américains aient effectivement cru aux communiqués triomphalistes qui annonçaient, dès le 17-18 janvier, la destruction presque totale des Scud et l’aient annoncé à Israël afin de prévenir toute tentation de sa part d’intervenir dans le conflit. Il semble également que ces mêmes dirigeants aient été stupéfaits lors de l’annonce des premiers tirs de Scud sur Israël et par l’incapacité de l’aviation à les neutraliser. I] y avait là un risque réel d'entraîner Israël dans le conflit, ce qui n’aurait pas manqué de modifier considérablement l’équation de la crise.

Cela tient au fait que les satellites ont été leurrés dans un grand nombre de cas par des techniques assez simples de dissimulation (camouflage de sites nucléaires dans des hangars apparemment désaffectés par exemple)16. Il faut ajouter que, d’une part, quelles que soient leurs performances, ils n’effectuent que des passages de durée très réduite au-dessus d’une même zone et donc ne peuvent transmettre qu’un nombre limité de clichés, et que d’autre part, prenant ceux-ci à la verticale des cibles, ils ont pu laisser croire à leur destruction, alors que leur contenu était encore relativement intact. Cela explique sans doute pourquoi, on constate maintenant que le potentiel de recherche nucléaire de l’Irak a été en fait peu touché.

 

RelativitÉ de l’apport de l’espace

 

L’espace ne saurait donc être cette nouvelle panacée dont on semble le créditer un peu trop rapidement. Loin d’être devenu un absolu, son efficacité dépend au contraire de paramètres que le conflit du Golfe a permis, au moins partiellement, d’identifier. De ce point de vue, rien ne permet d’affirmer que l’on pourra les retrouver à l’identique dans une autre situation de crise.

Le premier d’entre eux réside dans ce que l’on pourrait appeler le contexte du conflit : se situe-t-il loin des bases arrières ou non ? dispose-t-il d’infrastructures au sol (notamment de télécommunications) suffisantes ou non ? Son environnement géographique est-il donc connu et inventorié ou non ? De la réponse à ces quelques questions, qui ne prétendent en aucun cas l’exhaustivité, il ressortira évidemment une plus ou moins grande utilité de chacune des applications spatiales.

A titre d’exemple, un conflit en Centre-Europe, où les Etats-Unis disposaient déjà de forces conséquentes dans le temps de paix, où le terrain était parfaitement cartographié et surveillé par des moyens aériens et terrestres redondants, où il existait par avance un réseau de télécommunications très dense, aurait beaucoup moins valorisé l’espace militaire que le conflit du Golfe. Peut-être évident, cet exemple invite à éviter de généraliser trop rapidement les conclusions que l’on a pu tirer précédemment.

Le deuxième paramètre relève de l’existence ou non de moyens aériens et terrestres ayant la même finalité que les vecteurs spatiaux. La relation est ici complexe, voire paradoxale. D’un côté, en l’absence de tels moyens, l’espace se trouve seul à pouvoir fournir les données recherchées et est de ce fait valorisé. Mais, d’un autre côté, on a pu constater au moins dans le domaine du renseignement qu’il était d’autant plus efficace qu’il était couplé aux moyens aériens et terrestres.

Car, c’est en effet de la combinaison de ces moyens que peut naître un optimum, parce que chacun d’entre eux peut être spécialisé dans les missions pour lesquelles il est le plus efficace. Cela suppose donc que les différentes sources d’acquisition du renseignement soient intégrées dans une même logique globale et puissent être recoupées entre elles, pour accroître la fiabilité de la synthèse qui en est ensuite réalisée.

Un troisième paramètre tient à la capacité des forces à tirer profit ou non de la valeur ajoutée proposée par les vecteurs spatiaux. Pour être à tout le moins évidente, l’assertion n’en amène pas moins des conséquences lourdes en terme d’organisation des forces. Le fait que certains B-52 aient pu disposer du réseau Navstar ne leur a été visiblement que d’une utilité marginale du fait du manque de précision de leurs bombardements. En revanche, la navigation par satellites a pu être d’un grand renfort pour les avions disposant de bombes guidées par laser, celles-ci ayant pu être exploitées au maximum de leurs capacités. Pour que l’outil spatial fasse jouer totalement le phénomène de valorisation des forces, il est donc impératif que celles-ci lui soient préalablement adaptées. Dans le cas inverse, on constate ce que la guerre du Golfe a révélé : d’un côté, des moyens perfectionnés, pleinement efficaces, mais très limités en quantité ; de l’autre, un ensemble de moyens très classiques n’ayant qu’une efficacité réduite, mais utilisés massivement.

Le quatrième paramètre met en relief l’effet de valorisation de l’espace par lui-même, qui est une fonction croissante du nombre de composantes spatiales. Car c’est, ici aussi, de la combinaison des moyens que résulte la plus grande efficacité.

Disposer seulement d’une composante d’observation amènera sans doute des renseignements utiles, notamment sur les forces adverses, mais elle risque d’être assez aisément leurrée. C’est ainsi que certains moyens de reconnaissance ont pu être trompés par ce qui leur semblait être des chars, mais qui n’étaient en réalité que des maquettes. L’utilisation complémentaire d’une composante radar doit permettre en revanche de détecter la supercherie.

Ainsi, l’espace ne semble vraiment apporter une valeur ajoutée effective qu’au travers de moyens qui doivent être intégrés les uns aux autres pour répondre au mieux à l’objectif qui leur est assigné. Sans cela, ils ne peuvent séparément conduire qu’a des gains beaucoup plus limités.

Mais surtout, il est un cinquième paramètre tout à fait fondamental qui, allant au-delà de la seule valorisation de soi, préfère s’intéresser à la disparité des capacités spatiales existant ou non entre les adversaires.

De ce point de vue, la guerre du Golfe a parfaitement illustré le bénéfice que l’on peut attendre de la maîtrise unilatérale de l’espace.

Ne disposant pas de capacités anti-satellites (ASAT), l’Irak a permis aux satellites américains de fonctionner en toute impunité ; il en a résulté pour les Etats-Unis, la certitude de pouvoir utiliser durant tout le conflit l’ensemble de leurs moyens spatiaux sans risquer aucune perte, ce qui leur a notamment permis de planifier, sans paramètre perturbateur, leurs missions. La situation aurait été toute autre en cas d’affrontement entre deux puissances spatiales disposant de capacités ASAT, même réduites. La planification n’aurait pu être aussi serrée et il aurait bien fallu envisager les moyens de compenser la neutralisation de satellites en orbite basse. L’apport de ceux-ci n’aurait pu que s’en trouver réduit.

En outre, l’absence de moyens spatiaux irakiens a permis aux Américains de manœuvrer leurs forces aériennes, terrestres et navales en toute quiétude, sans craindre de voir leurs mouvements découverts avant qu’ils n’aient porté leurs fruits. L’une des clés de la réussite de l’offensive terrestre a notamment reposé sur l’effet de surprise créé. Croyant à une opération de débarquement sur les plages du Koweit, l’Irak devait concentrer ses forces pour y faire face, alors qu’en fait l’axe d’effort principal des armées alliées se situait beaucoup plus à l’ouest, avec notamment une manœuvre de débordement de la division Daguet renforcée par des éléments de la 2e division aéroportée. Que la translation des troupes d’est en ouest ait été repérée, et l’ensemble de la manœuvre perdait l’effet recherché. Etant donnée l’ampleur du mouvement, et sa durée, il aurait d’ailleurs suffi d’un ou deux satellites d’observation optique de résolution moyenne pour la détecter. Et la seule existence de ces moyens aurait contraint les Etats-Unis a modifier vraisemblablement la nature ou l’intensité de leur mouvement.

Dans la manœuvre, comme dans la gestion politique de la crise, c’est donc tout autant l’absence de moyens chez l’adversaire (et chez les alliés) que sa propre capacité, qui a amené cette valorisation de soi-dévalorisation de l’autre.

Le gain apporté dans ces conditions par la composante spatiale ne peut donc être transposé à une situation dans laquelle le déséquilibre ne serait pas aussi total.

 

Perspectives d’Évolution de la politique spatiale militaire amÉricaine

 

La potentialité évidente des satellites, mais aussi leur relative inadaptation, ne vont pas manquer d’accélérer une profonde évolution de la politique spatiale militaire américaine, déjà commencée il y a quelques années. Il devrait en résulter quatre axes d’efforts complémentaires.

 

Conserver le monopole spatial

 

Ayant mesuré tout l’avantage que leur a offert leur monopole spatial, il est logique que les Etats-Unis cherchent à le pérenniser. Pour cela, et face à ce qu’ils considèrent être un risque de prolifération spatiale, ils peuvent combiner trois séries de moyens. de façon très classique, le premier d’entre eux consisterait à appliquer à l’espace, la logique du processus de non-prolifération nucléaire, c’est-à-dire à favoriser une entente entre puissances spatiales afin de prévenir la diffusion des techniques concourant à la réalisation d’une politique spatiale nationale, principalement dans le domaine des lanceurs.

Etant donné l’aléa qui résulte de cette obligation d’entente entre les puissances spatiales actuelles, du risque de contournement de ses dispositions, et de l’extrême difficulté à justifier ce qui ressemblerait fort à une logique d’interdiction de l’espace, cette politique ne saurait constituer le cœur de l’orientation américaine et ne pourrait tout au plus qu’en être l’appoint.

Les deux autres moyens, complémentaires l’un de l’autre sont en revanche beaucoup plus crédibles. Ils reposent sur un triple constat tenant au fait que les satellites sont désormais nécessaires à la conduite de la guerre, qu’ils peuvent être alors vulnérables, au moins pour ceux d’entre eux évoluant sur des orbites basses, et que l’adversaire pourrait également en disposer, à la différence de ce qui est advenu dans le conflit du Golfe.

Dès lors, l’orientation s’annonce assez clairement : il faut, d’une part, accroître la probabilité de disposer de ces composantes spatiales pendant toute la durée de la guerre, et d’autre part, être en mesure d’incapaciter les vecteurs adverses.

La réalisation du premier objectif pourra s’obtenir en théorie par la combinaison de plusieurs concepts.

D’abord, et de façon très classique, il s’agira de réduire, dès le temps de paix, la vulnérabilité des satellites en orbite basse en développant un faisceau de techniques appropriées, allant du durcissement des plate-formes et des instruments embarqués à l’accroissement des capacités de manœuvre en orbite grâce à l’emport d’une plus grande quantité d’ergol.

Ensuite, on pourra rechercher, de manière sans doute plus subtile, non plus à protéger les satellites, mais à réduire, voire à supprimer, le gain qu’un adversaire retirerait de leur destruction. Cela pourrait se traduire concrètement, dès le temps de paix, soit par la mise en orbite d’un grand nombre de satellites qu’il deviendrait impossible de détruire en totalité, soit, peut-être de manière plus réaliste, par la constitution au sol d’une capacité de remplacement des satellites détruits. Difficile à concevoir, pour une simple raison de coût, avec des moyens lourds comme ceux qui existent actuellement, le concept deviendrait plus aisé à mettre en œuvre si l’on pouvait réduire le poids et le volume des satellites et par conséquent des lanceurs.

Dans cette logique, il est fort possible que la politique spatiale militaire américaine évolue vers une diversification de ses moyens. D’un côté, elle continuerait de mettre en œuvre des satellites lourds ; de l’autre, elle développerait le concept de satellites légers (lightsat) et de petits lanceurs de type Pegasus, beaucoup moins onéreux et bien plus souples d’emploi.

Bénéficier de la maîtrise de l’espace suppose certes que l’on puisse soi-même en exploiter les applications, mais amène aussi à tenter d’en priver l’adversaire, ce qui signifie disposer d’une capacité anti-satellite .

Pour cela, deux moyens sont nécessaires. Il faut en effet pouvoir surveiller l’espace, suivre depuis le sol l’ensemble des objets en orbite et être en mesure de les identifier. En d’autres termes, il convient de repérer les cibles potentielles. Les Etats-Unis disposent déjà de cette capacité grâce notamment au réseau du NORAD, dont ils ont pu mesurer l’utilité dans le conflit du Golfe.

Testant le programme Chambered round, élaboré en 1988 et mis en œuvre à plusieurs reprises lors d’exercices, l’US Navy a ainsi reçu du Naval space Command des analyses détaillées et renouvelées des différents types de satellites soviétiques pouvant survoler ses unités, leurs fonctions, leur trajectoire et leurs éventuels changements d’orbite. Cela lui a permis de prendre un certain nombre de mesures pour tenter d'échapper à leur surveillance (changement de cap, silence radio...), pour ainsi limiter la connaissance que les Soviétiques pouvaient avoir de son dispositif.

Une fois acquise la capacité de repérer d'éventuelles cibles en orbite, c’est-à-dire essentiellement les satellites d’observation, encore faut-il être en mesure de les détruire. Pour cela, il convient de disposer d’armes antisatellites. Depuis fort longtemps, les Etats-Unis ont procédé à des essais de ce type et ont semblé disposer un instant de moyens opérationnels. Il est fort probable que l’actuel programme ASAT de l’US Army, fortement contesté, s’en trouve logiquement relancé17.

 

Accentuer l’intégration des applications spatiales au sein des forces armées

 

Dans la logique de valorisation des forces qui a été mise en oeuvre dans le Golfe, l’US Space Command ne pourra que chercher à diffuser le plus largement possible au sein des unités, les terminaux de réception des différentes applications militaires. Les programmes de dotation en matériels de ce type vont donc vraisemblablement se développer rapidement, notamment dans les domaines de la navigation et des télécommunications .

Dans le domaine de l’alerte avancée, le programme Slow Walker du Navy Space Systems Activity, qui vise à accroître la dissémination des informations des satellites d’alerte avancée DSP à l’ensemble des forces, devrait être accéléré18.

Enfin, en matière de réception du renseignement, au-delà de l’amplification d’un mouvement antérieur à la guerre du Golfe, l’évolution devrait aller vers la recherche de l’intégration de l’ensemble des données spatiales, recueillies jusqu’à présent isolément. L’Electronic Systems Division de l’US Air Force semble travailler résolument sur ce concept qui permettrait, à partir d’un unique terminal, de recevoir a la fois l’information météorologique, les images des satellites d’observation, voire l’alerte avancée et l’écoute.

Au terme de cette évolution, l’espace, totalement intégré aux forces, en sera devenu l’une des composantes permanentes, et l’armée américaine sera sans doute la seule au monde à fonctionner ainsi.

Monter en puissance en cas de crise

 

Dès lors qu'il devient l’un des paramètres incontournables de l’action militaire, l’espace doit être en mesure de s’y adapter au même titre que les autres forces. Il ne peut donc plus se suffire d’une tentative limitée d’adaptation aux besoins telle qu’elle s’est produite dans le conflit du Golfe. Il faut au contraire que les moyens spatiaux puissent être proportionnés aux autres moyens militaires activés, et pour cela, être en mesure d’assurer une montée en puissance identique. C’est la contrepartie imposée du processus d’intégration. C’est pourquoi, au-delà des systèmes spatiaux existants, il convient de pouvoir rapidement placer en orbite des moyens supplémentaires. Ici encore, les lightsats semblent les mieux à même d’y répondre, du fait de leur faible coût et de la facilité de les mettre en orbite, ce qui corrobore l’idée énoncée plus haut d’une diversification des types de satellites et de leur concept d’emploi.

Dans le domaine des lanceurs, outre le développement de petits lanceurs de type Pegasus, il est fort probable que le département de la défense cherche à accroître ses capacités de lancement en établissant une possibilité de réquisition des lanceurs civils en temps de crise.

 

Se protéger contre la menace des missiles

 

Les conséquences politiques, militaires et psychologiques que les Scud ont eu, ou auraient pu avoir, ne peuvent à l’évidence laisser les Etats-Unis sans réaction. L’un des aspects essentiels de leur politique spatiale ne peut donc que rechercher le moyen de s’en prémunir.

L’élément novateur ne réside cependant pas tellement dans une volonté, somme toute ancienne, de se prémunir contre une frappe balistique, mais dans l’adaptation de son concept. La menace soviétique s’effaçant, il ne peut plus s’agir de rechercher cette sanctuarisation, même partielle, du territoire américain, qui a été la base des programmes conduits depuis 1959 et relancés en 1983 par l’Initiative de Défense Stratégique, mais de renforcer une capacité de projection de force en réduisant sa vulnérabilité à une frappe de missiles balistiques de théâtre, qui serait bien plus modernes que les Scud assez rudimentaires

L’évolution devrait donc se porter vers la recherche, d’une part, de satellites d’alerte avancée plus performants et mieux adaptés que les actuels DSP et, d’autre part, vers la réalisation de moyens d’interception au sol (ATBM), plutôt que placés dans l’espace. L’Organisation de la SDI a déjà engagé ces types de recherches, au travers de programmes avancés tels Eris ou Erint. Nul doute qu’elle cherche maintenant à les intensifier.

Conclusion

 

Le conflit du Golfe a révélé que l’espace était désormais une composante à part entière, non seulement de la gestion des crises, mais aussi, de façon beaucoup plus novatrice, de l’engagement des forces.

De la relative inadéquation initiale des outils spatiaux, les Etats-Unis sont parfaitement conscients, ce qui ne peut qu’augurer un profond effort d’adaptation, que le conflit n’a pas provoqué mais qu’il va à l’évidence accélérer.

A l’heure où la France affiche sa volonté d’investir dans ce domaine, cela doit inciter à une étude particulièrement attentive de l’évolution de la politique spatiale militaire américaine afin d’éviter d’élaborer des concepts qui, à peine mis en œuvre, seraient déjà dépassés.

 

Notes:

 

1 A titre d’exemples : Serge Grouard, “Le rôle des satellites américains dans la région du Golfe”, Défense nationale, décembre 1990 ; Jacques-Jacob de Cordemoy et Jean-Claude Moulineau, “Les systèmes spatiaux américains et soviétiques dans le conflit du Golfe”, Défense, juin 1991.

2 Information engins espace, n° 380, novembre-décembre 1990.

3 Military Space, Vol. VII, n° 20, 24 septembre 1990.

4 Space News, 13 août 1990.

5 Space News, 21 janvier 1991.

6 Space News, 3 décembre 1990.

7 Military Space, 27 août 1990.

8 François Camé, “Le casse-tête de la logistique alliée”, Libération, 28 janvier 1991.

9 Military Space, Vol. VIII, n° 7, 8 juillet 1991.

10 Ciel et espace, novembre 1990.

11 Eric Laurent et Pierre Salinger, Guerre du Golfe, Le dossier secret, Olivier Orban, Paris, février 1991.

12 Military Space, Vol. VIII, 22 avril 1991.

13 Général Kutyna, Déclaration à la commission des forces armées du Sénat, 23 avril 1991.

14 Eric Laurent, Tempête du désert. Les secrets de la Maison Blanche, Olivier Orban, 1991.

15 Serge Grouard, “Politique spatiale américaine des Etats-Unis”, dans Les lauriers incertains, sous la direction de François Géré, FEDN, 1991.

16 Space News, 11 février 1991.

17 Space News, 6 mai 1991.

18 Les Aspin, Intervention au National Security industrial Association, avril 1991.

 

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