DISSENSIONS ET QUERELLES DANS LE GOLFE

Henri LABROUSSE

 

La péninsule Arabique et la mer

La péninsule Arabique bordée par deux mers semi-fermées, la mer Rouge et le golfe Arabo-Persique, possède une façade maritime largement ouverte sur l’océan Indien, avec 4 000 km de côtes partagées entre le Yémen et l’Oman. Ces deux mers semi-fermées communiquent avec l’océan Indien par deux détroits servant à la navigation internationale, Bab el-Mandeb et Ormuz. La densité du trafic maritime dans ces détroits, liée au canal de Suez et à l’évacuation du pétrole par mer, est l’une des plus élevées du monde.

Limitées en mer Rouge et dans le Golfe, les zones économiques exclusives (ZEE) du Yémen et de l’Oman empiètent largement sur l’océan Indien, de plus d’un million de kilomètres carrés.

La vocation maritime et océanique de la péninsule Arabique, le contrôle qu’elle exerce sur ces "chokepoints" que sont Bab el-Mandeb et Ormuz, sa position de charnière entre l’Afrique et l’Asie, en font un élément déterminant dans l’équilibre du Moyen-Orient, et dans la stratégie de l’océan Indien.

La guerre du Golfe a souligné la nécessité d’une coopération régionale, et celle de l’action dissuasive des grandes puissances pour limiter un conflit local. Dans cette guerre, l’utilisation massive des forces navales et du transport maritime ainsi que le rôle joué par Diego Garcia, base-pivot des Etats-Unis dans l’océan Indien, ont mis au premier plan l’importance de la mer autour de la péninsule Arabique.

Les sources de différends et de conflits qui risquent de surgir entre les Etats riverains de la mer Rouge et du Golfe peuvent avoir pour origine, dans la plupart des cas, la redistribution des espaces maritimes à la suite de la signature de la nouvelle Convention sur le droit de la mer. Ce fut avec le Chatt el Arab l’une des raisons de la guerre Irak-Iran, et avec l’île Bubiyan l’un des griefs avancés par l’Irak contre le Koweit.

Carte n° 1 - Rub al Khali

Si les risques et tensions en mer Rouge semblent pour l’instant maîtrisés1, il n’en est pas de même dans le Golfe où plusieurs problèmes de cet ordre sont toujours en suspens.

Ces problèmes maritimes de délimitation ont d’autant plus d’importance qu’ils concernent des zones riches en ressources "off shore" de pétrole et de gaz. Ils s’ajoutent à ceux des frontières terrestres qui constituent pour la péninsule Arabique depuis la découverte de ses gisements de pétrole, et l’arrivée des Occidentaux, de véritables casse-têtes insolubles et générateurs de sanglantes querelles.

 

L’imbroglio des frontiÈres terrestres

 

Avant d’aborder les problèmes maritimes du Golfe, il convient de résumer brièvement les différends en cours concernant les frontières terrestres non définies et à plus forte raison non reconnues et non délimitées. Ils concernent :

- la frontière entre le Yémen réunifié et l’Arabie saoudite à partir de Najran le long du Rub al Khali,

- la frontière entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite qui fut à l’origine en février 1954 de l’affaire de Buraïmi,

- la frontière entre l’Irak et le Koweit, bien connue depuis la guerre du Golfe.

Il faut noter, cependant, comme élément d’apaisement dans la région l’accord de 1989 entre l’Oman et l’Arabie saoudite délimitant leur frontière à travers le Rub al Khali.

 

Différend entre le Yémen et l’Arabie saoudite

 

La frontière entre l’ex-Yémen Nord (Sanaa) - maintenant réunifié avec l’ex-Yémen Sud (Aden) - et l’Arabie saoudite a été définie par le Traité de Sanaa, de 1934, qui mit fin à la guerre de l’Asir entre les deux pays. Elle ne fut délimitée que jusqu’à Najran, et suivit ensuite un parcours théorique pour rejoindre la célèbre "violet line" tracée d’une manière parfaitement arbitraire par les Britanniques à travers le Rub al Khali, et qui évoquèrent à cette occasion un accord anglo-turc de 1914. Cette "violet line" ne fut jamais reconnue par l’Arabie saoudite.

L’affaire de Buraïmi (février 1954) et la frontière entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite

 

Entre 1932 et 1937, le sultan d’Oman avait vendu aux Britanniques les droits d’exploiter le pétrole se trouvant sur son territoire, tandis que le roi Ibn Seoud avait vendu les siens aux Américains. En 1949, les prospecteurs anglais de l’"Oman Development Cy" se heurtèrent à ceux de la compagnie américaine "Aramco" entre les oasis de Jiwa et de Fahoud dans l’extrême est du Rub al Khali. Les limites entre l’Oman et l’Arabie saoudite n’avaient jamais été définies. Des négociations s’ouvrirent à Djeddah le 14 octobre 1949, et ensuite à Londres en 1951 et 1952. Les Britanniques proposèrent un tracé dit d’ "Abou Dhabi" qui correspond à la frontière actuelle des Emirats arabes unis avec l’Arabie saoudite, depuis l’indépendance de ces Emirats et le départ des Britanniques en 1971.

Malgré les négociations, Ibn Seoud fit occuper l’oasis de Buraïmi en territoire omanais, par un détachement armé.

A la mort d’Ibn Seoud, l’affaire n’avait pas avancé d’un pas. En février 1954, les Britanniques armèrent des détachements locaux des Trucial Oman Scouts et de l’Hadrami Bedouin Legion, encadrés par des officiers anglais, et les chargèrent d’assurer la sécurité de leurs prospecteurs. En guise de représailles, le roi Saoud envoya une colonne armée pour s’emparer de Naswa, à une centaine de kilomètres de Mascate. Les Britanniques, puissamment aidés par la Royal Air Force basée en Oman, et par les troupes du sultan de Mascate, culbutèrent les Saoudiens, qui se retirèrent en laissant une soixantaine de tués sur le terrain.

Sous la pression des Américains qui ne tenaient pas à envenimer les choses, le différend fut soumis à une Commission internationale où, le 16 septembre 1955, après deux séances, le délégué britannique provoqua la rupture des pourparlers. Le 20 octobre, les forces locales, encadrées par les Britanniques, s’emparèrent par la force de Buraïmi, chassant les forces saoudiennes. Londres fit savoir que le tracé dit "d’Abou Dhabi" était considéré désormais comme étant la frontière définitive par le gouvernement de Sa Majesté et, qu’en conséquence, les forces saoudiennes étaient invitées à ne plus la franchir.

Ce tracé, qui est toujours en vigueur, n’est pas reconnu par l’Arabie saoudite.

 

La frontière entre l’Irak et le Koweit

 

Lorsque la Grande-Bretagne proclama l’indépendance du Koweit par le Traité anglo-koweitien du 19 juin 1961, le général Qassem, chef de l’Etat irakien, dénonça ce traité et réclama le Koweit comme partie intégrante de l’Irak. Les Britanniques réagirent aussitôt, débarquèrent au Koweit le 1er juillet 1961, et dissuadèrent l’Irak d’annexer le Koweit. Malgré un accord irako-koweitien du 4 octobre 1963, l’Irak poursuivit ses revendications sous la forme de demande de rectification du tracé des frontières, réclamant en particulier la région d’Um Qasr et les deux îles koweitiennes de Warbah et de Bubiyan. On connaît la suite.

Pour terminer ce panorama des incidents et querelles concernant les frontières terrestres, on peut dire un mot de la rébellion du Dhofar qui mit en cause, de 1974 à 1976, l’Oman et la république populaire et démocratique du Sud Yémen (Aden). Ce fut surtout une tentative de déstabilisation du régime omanais par l’intermédiaire d’un "Front de libération de l’Oman et du golfe Arabique" soutenu indirectement par les Soviétiques tuteurs du régime d’Aden. Aidé par les troupes du Shah d’Iran et par celles d’Hussein de Jordanie, le sultan d’Oman maîtrisa la rébellion, et se dota en 1980 d’un protecteur en signant un traité avec les Etats-Unis.

Il faut aussi évoquer la revendication globale de l’Iran sur les îles Bahrein. Elle a été renouvelée depuis 1952, et a pour origine l’article 6 du traité de Djeddah du 20 mai 1927 entre Ibn Seoud et la Grande-Bretagne. Cet article soulignait la nature des relations entre le gouvernement britannique et les territoires du Koweit et de Bahrein ainsi qu’avec les scheiks de Qatar et de l’Oman. Le terme utilisé pour ces relations - "special treaty conditions" - était particulièrement vague, et, en novembre 1927, l’Iran protestait auprès de la Société des nations en invoquant l’article 10 du Pacte de cette institution qui garantissait l’intégrité territoriale des Etats membres. Téhéran rappelait que l’archipel de Bahrein appartenait déjà à l’Iran en 1820, avant l’établissement des relations diplomatiques entre la Grande-Bretagne et la Perse.

Cette revendication globale n’a jamais cessé de se manifester, surtout après le départ des Britanniques, et après la proclamation d’indépendance de Bahrein, à l’occasion de ce départ en 1971. Téhéran accuse toujours la Grande-Bretagne d’avoir détaché les îles Bahrein de l’Etat iranien dans des conditions inacceptables, et réclame leur retour.

 

DÉlimitations et problÈmes maritimes

 

Les affaires en suspens concernent généralement la nationalité de certaines îles, et ipso facto les problèmes de délimitation qui ont trait non seulement aux eaux territoriales mais également aux zones économiques exclusives (ZEE). Le Chatt el Arab est un cas particulier car il joue le rôle de frontière entre deux Etats. Le différend concernant cette frontière fut l’un des motifs de la guerre Irak-Iran.

 

Le Chatt el Arab

 

C’est une voie d’eau d’environ 250 km qui est formée par le confluent, à Al Surah, du Tigre et de l’Euphrate. Elle est rejointe à la hauteur de Korramshar, à 60 km du Golfe, par la rivière Rud - e - Karun. La partie inférieure du Chatt el Arab forme sur 102 km la frontière Irak - Iran. La délimitation de cette frontière a été une source perpétuelle de conflits entre l’Empire ottoman, et plus tard l’Irak, d’une part et l’Iran (Perse) d’autre part.

Un certain nombre d’accords, y compris le Traité d’Erzeroum de 1847, et le Protocole de Constantinople de 1913, avaient accordé à l’Empire ottoman une souveraineté complète sur la rive ouest et sur la circulation fluviale. La Perse obtenait la souveraineté sur la rive est, y compris Korramshar. Lorsque, en 1920, l’Irak devint indépendant, à la suite du démembrement de l’Empire ottoman , la dispute sur la délimitation fut de nouveau relancée par l’Iran qui demanda de fixer la frontière le long de la ligne médiane entre les deux rives. En dépit de cette demande, l’accord Iran-Irak de 1937 réaffirma la souveraineté de l’Irak sur la rive ouest et sur la circulation fluviale. L’irak, cependant, cédait à l’Iran une zone de mouillage de 4 milles marins autour de Korramshar. En 1969, le Shah d’Iran dénonça l’accord de 1937, ce qui faillit provoquer une guerre avec l’Irak. Elle fut évitée par l’accord entre les deux pays signé le 13 juin 1975 et connu sous le nom d’ "Accord d’Alger". Celui-ci fixait la délimitation de la frontière fluviale en fonction de la ligne du thalweg, ligne qui restait d’ailleurs à définir. Le 17 septembre 1980 Saddam Hussein dénonçait l’Accord d’Alger et demandait le retour au régime juridique en vigueur avant le 13 juin 1975. Après huit ans de guerre, les hostilités étaient suspendues et les deux pays acceptaient la résolution 598 des Nations-Unies. Malgré le retour à la paix, l’affaire du Chatt el Arab n’est toujours pas réglée.

 

La délimitation "off shore" entre le Koweit et l’Arabie saoudite et la nationalité des îles Qaru et Umm al Mardim

 

Cette affaire est liée à la Zone neutre qui s’étend sur environ 6 000 kilomètres carrés entre le Koweit et l’Arabie saoudite et au

Carte n° 2 - Le Chatt el Arab

 

Carte n° 3 - Irak - Koweit - Arabie saoudite -

Emirats Arabes Unis

large de laquelle sont situées les îles en question. Depuis la Convention d’Al Uquair du 2 décembre 1922 qui délimita les frontières terrestres entre le Koweit et l’Arabie saoudite, la Zone neutre était administrée comme un condominium. En 1965, les deux pays se mirent d’accord pour découper la Zone neutre en deux parties égales, administrées au nord par le Koweit, et au sud par l’Arabie saoudite, avec une extension de six milles marins "off shore". Un accord supplémentaire du 18 décembre 1969 délimita la frontière terrestre, mais celle-ci ne fut pas prolongée en mer, sauf pour le segment qui concernait les gisements de Safaniya et de Khafji. Jusqu’à présent, la délimitation des eaux territoriales de l’ancienne Zone neutre n’est pas définie, en raison du différend qui oppose les deux pays sur la nationalité à attribuer aux deux îles Qaru et Umm al Mardim.

 

La délimitation entre l’Iran et les co-propriétaires de la Zone neutre, le Koweit et l’Arabie saoudite

 

Le découpage de la Zone neutre avait conduit le Koweit et l’Arabie saoudite, en dehors de leur différend concernant les îles, à exploiter en commun les ressources pétrolières "off shore" au large de cette Zone. Mais, pour cela, il fallait délimiter cet espace maritime avec l’Iran. Des négociations furent ouvertes en 1966, mais elles échouèrent rapidement sur le tracé de la ligne médiane en raison de l’existence de petites îles, îlots, et récifs voisins de cette ligne. En outre l’île iranienne de Kharg, qui est située à 17 milles marins de la côte, intervient dans la délimitation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et dans la nationalité de Qaru et d’Umm al Mardim.

Il existe donc un problème de délimitation entre le Koweit et l’Arabie saoudite d’une part, et l’Iran d’autre part.

 

Les frontières maritimes entre l’Irak, le Koweit et l’Iran, et la dispute Irak-Koweit concernant les îles de Warbah et de Bubiyan

 

Les problèmes de délimitation des frontières maritimes entre l’Irak, le Koweit, et l’Iran, y compris ceux des plateaux continentaux, furent soulevés à l’occasion du chevauchement des concessions accordées aux compagnies pétrolières. Les affaires débutèrent le 1er avril 1963, lorsque la National Iranian Oil Company (NIOC) commença ses explorations "off shore". L’Irak protesta en déclarant que cette compagnie agissait dans ses eaux territoriales. Le Koweit fit de même et ajouta qu’une autre compagnie, l’ Iran Pan-American Oil

Carte n° 4 - Emirats du Golfe

Company (IPAC), intervenait dans une zone déjà attribuée par ses soins au Kuwait Shell Group. L’Iran, de son côté, déclara que la Kuwait Shell Group interférait avec l’IPAC et l’Iran-Italian Petroleum Company (SIRIP). Bref, l’imbroglio était total. Des négociations s’engagèrent entre l’Irak, le Koweit et l’Iran, mais aucun tracé, en définitive, ne fut adopté. Une des raisons de l’échec fut le désaccord provoqué par la délimitation entre l’île iranienne de Kharg et l’île koweitienne de Faylakah. Malgré des tentatives d’accord en 1968 et 1970, la frontière maritime entre l’Irak et le Koweit n’est pas définie. Celle entre l’Irak et l’Iran, en dehors du Chatt el Arab, n’est toujours pas délimitée "off shore", car l’Iran veut qu’elle soit l’objet d’un accord tripartite entre lui-même, l’Irak et le Koweit.

Warbah et Bubiyan sont deux îles koweitiennes, arides et virtuellement inhabitées, qui ont connu la célébrité pendant la guerre du Golfe, car elles étaient réclamées par l’Irak. Elles dominent l’étroit canal entre le principal port irakien, Umm Qasr, et le Golfe, et le trafic de Bassorah. J.G. Lorimer précise que ces deux îles sont occupées par les Turcs. En revanche, il souligne la souveraineté du scheik du Koweit sur les îles de Failakah, Mashjan, Auha, Kubbar, Qaru, et Umm al Maradim2.

L’accord du 4 octobre 1963 sur les frontières entre le Koweit et l’Irak précise que les îles Warbah, Bubiyan, Mashjan, Failakah, Auha, Kubar, Qaru, et Umm al Maridim appartiennent au Koweit.

Cependant, le 20 mars 1973, les troupes irakiennes occupèrent le poste frontière koweitien de Samitah, au sud du port irakien d’Umm Qasr, pour appuyer la revendication de Bagdad sur Warbah et Bubiyan. Le prétexte, plus ou moins vague, était la nécessité pour l’Irak de posséder un port en eau profonde sur le Golfe en raison du développement du champ pétrolifère irakien de Romaila-Nord.

Il fut question un moment pour le Koweit de louer Warbah et Bubiyan à l’Irak en échange d’une portion du territoire irakien, mais la guerre du Golfe mit fin à cette hypothèse.

La revendication de l’Irak sur ces deux îles est toujours d’actualité.

 

La frontière maritime entre l’Arabie saoudite et le Qatar

 

Elle n’est pas formellement définie dans la Baie d’Al Sawa (Dohat al Salwa). L’accord de 1965 entre les deux pays au sujet des frontières n’a jamais été publié et le doute subsiste.

 

La frontière maritime entre Bahrein et Qatar et l’affaire des îles Hawar

 

Cette frontière n’est pas délimitée à cause du désaccord concernant les îles Hawar, situées à 1 km dans le nord-ouest de la péninsule de Qatar. Ces îles, qui découvrent à marée basse, sont occupées par Bahrein, à qui Londres les avaient attribuées en 1938. Malgré des négociations, tenues à Londres en août 1974, aucune solution n’a pu être dégagée.

 

L’affaire d’Abu Musa entre l’Iran et l’Emirat de Sharjah (Emirats arabes unis)

 

Abu Musa est une île située près du détroit d’Ormuz à 35 milles marins de la côte de Sharjah et à 43 milles de la côte iranienne. Elle fut visitée par les Iraniens en 1964, et le 19 mai 1970, juste avant le départ des Britanniques du Golfe, elle fut revendiquée par Téhéran avec des eaux territoriales de 12 milles marins. Il en fut de même pour l’île de Sirri située à 20 milles marins d’Abu Musa. Un débarquement de troupes iraniennes fut effectué le 30 novembre 1971. A la suite des protestations britanniques et de celles du scheik de Sharjah, un accord fut signé, mais il ne porte pas sur la souveraineté. Il concerne les droits des exploitations pétrolières, le partage des ressources financières, et les droits de pêche. Un doute subsiste pour ce qui concerne la mise en vigueur de cet accord, et la question de la souveraineté n’est pas réglée.

 

L’affaire des îles Tomb entre l’Iran et l’Emirat de Ras al Khaimah (EAU)

 

Le 30 novembre 1971, l’Iran débarqua également des troupes dans les îles Tomb. La Grand Tomb (Tomb Kubra ou Tanb e Bozorg) est située à environ 15 milles marins de l’île iranienne de Qeshm et à 40 milles de la côte arabe. La Petite Tomb (Tomb Sughra ou Nabiy Tomb) est à 20 milles de Qeshm et à 45 milles de la côte arabe. Pendant la présence des Britanniques ces îles étaient considérées comme faisant partie du territoire de l’Emirat de Ras al Khaimah. L’argumentation iranienne remonte aux cartes britanniques de 1770 qui allouent les îles Tomb à la Perse. Malgré les protestations de Londres et la plainte déposée devant le Conseil de sécurité des Nations unies le 9 décembre 1971 par plusieurs Etats arabes, l’Iran occupe toujours ces îles et la situation n’a pas évolué.

Il faut citer brièvement, pour tempérer cette longue liste de différends, les affaires réglées et qui concernent :

- la frontière maritime entre l’Arabie saoudite et Bahrein (accord du 26 février 1958),

- l’accord entre l’Arabie saoudite et l’Iran concernant la souveraineté des îles Al Arabiyah et Farsi et la délimitation "off shore" (accord du 29 janvier 1969),

- l’accord entre l’Emirat d’Abu Dhabi et le Qatar concernant
la délimitation "off shore" et la nationalité de certaines îles (accord du 20 mars 1969),

- l’accord entre les Emirats d’Abu Dhabi et de Dubai concernant la délimitation "off shore" (accord du 18 février 1968),

- l’accord entre l’Iran et le Qatar concernant la délimitation du plateau continental, confondu avec la ZEE (accord du 10 mai 1970),

- l’accord entre l’Iran et le Bahrein concernant la délimitation du plateau continental (ZEE) (accord du 14 mai 1972),

- l’accord entre l’Iran et les Emirats arabes unis (Dubai) concernant la délimitation du plateau continental (ZEE) (accord du 15 mars 1975),

- l’accord entre l’Iran et l’Oman concernant la délimitation du plateau continental (ZEE) (accord du 28 mai 1975).

 

Que faire pour la paix rÉgionale ?

 

Le retrait des Britanniques, fin 1971, fut à l’origine des différends, des incidents et des conflits qui surgirent entre les nouveaux Etats du Golfe, après une stabilité remarquable d’un siècle et demi. Les vieilles querelles, les ambitions suscitées par les découvertes de pétrole et de gaz "off shore", le partage des nouvelles richesses et des espaces maritimes, donnèrent naissance aux revendications et aux rêves de conquêtes. L’Iran, en particulier, trouva dans ce retrait une raison supplémentaire de développer sa puissance dans le Golfe et vers l’océan Indien. L’Irak renouvela ses prétentions sur le Koweit en espérant améliorer son accès à la mer, et poussa jusqu’à la guerre totale sa rivalité avec l’Iran. L’Arabie saoudite n’accepta pas les frontières terrestres qui lui étaient imposées.

Ces frontières terrestres et maritimes des nouveaux Etats, mal définies par les Britanniques, ou tracées d’une manière arbitraire pour protéger les intérêts des compagnies pétrolières, ne cadraient pas toujours avec l’histoire et les réalités locales. Elles constituèrent rapidement les bases de multiples différends. La Fédération des Emirats arabes unis, suggérée et encouragée par Londres, eût été plus complète, plus robuste, et plus réaliste, si elle avait ajouté le Qatar et Bahrein à sa structure actuelle.

Ce découpage du Golfe en Etats riverains par les Britanniques rappelle fâcheusement le démembrement de l’Empire ottoman par le Traité de Lausanne de juillet 1923, démembrement raté d’où surgirent les guerres qui ravagèrent le Moyen-Orient.

Le détroit d’Ormuz, seule issue vers la mer libre, est devenu un objet de compétition et de menaces.

Or, les Etats du Golfe n’ont d’autre destin que celui de coopérer au sein de cette mer semi-fermée, sous peine de créer par leurs querelles une situation explosive qui ne serait pas tolérée par le reste du monde. Le pétrole doit pouvoir être exploité et évacué librement dans des conditions satisfaisantes de sécurité. Son extraction et son évacuation massive par mer ou par oléoducs sont un facteur fondamental. Les Etats du Golfe participent ainsi à l’organisation des liaisons, des relations économiques, politiques ou autres qui relient les nations du monde, et qui leur permettent d’échanger leur production. Ils participent ainsi à l’organisation du monde futur qui ne peut être freinée par des conflits locaux, ou par l’instabilité d’une région.

Les différends doivent être réglés par la négociation pacifique dans le cadre des conventions universelles comme la Convention sur le droit de la mer. Celle-ci permettrait aux Etats du Golfe de doter le détroit d’Ormuz, seule issue vers la mer libre, et classé comme détroit servant à la navigation internationale, d’un statut spécial assurant sa démilitarisation, et, en toutes circonstances, la liberté de navigation. Ce geste des Etats du Golfe, assorti de négociations sur les dernières frontières maritimes contestées, constituerait un pas décisif vers la paix régionale.

 

 

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Notes:

1 Henri Labrousse, “Risques et tensions en mer Rouge”, Stratégique, n° 48, 1990-4.

2 Gazetteer of the Persian Gulf. Oman and Central Arabia, vol. I, Historical (1915) et vol. II Geographical and Statistical (1908).

 

 

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