GUERRE DE HUIT ANS, GUERRE DE CENT HEURES

Claude LE BORGNE

 

DEMI-TOUR

La dictature ne se soutient que d'inimitié. Révolutionnaire à l'intérieur, le dictateur ne cesse de démasquer les ennemis de la révolution. Menacé de l'extérieur, il lui faut qu'à chaque instant la patrie soit en danger. Hitler, Lénine, Staline, Mao Tsé-toung, Khomeyni ou Kaddafi, c'est la routine. Saddam Hussein y fait merveille. Nul, chez lui, n'échappe à la suspicion et le baas lui-même est un vivier de traîtres. Le choix des ennemis extérieurs est moins vaste. Au reste il vaut mieux n'en avoir qu'un seul, vers lequel orienter la fureur populaire. S'il vient à manquer, on en trouvera un autre : de l'Iran au Koweït, c'est un fameux changement, et l'on n'aura pas le temps de retourner les statues qui, sur les rives du Chatt el-Arab, à Bassorah, désignent de leurs bras vengeurs l'ennemi iranien. On n'a pas eu le temps non plus - ni le mauvais goût - de compter les morts de la guerre iranienne que déjà ceux de la guerre du Golfe s’entassent au-dessus d'eux et qu'enfin les cadavres des Kurdes et des chiites d'Irak viennent recouvrir cet énorme charnier.

Le demi-tour géographique s'accompagne d'un autre, plus acrobatique encore, et qui est religieux. Au temps où le barbu de Qom était l'ennemi, on stigmatisait à Bagdad l'obscurantisme de l'imam et de ses auxiliaires enturbannés, accusés de jeter à la mort, sous couvert de guerre sainte, de pauvres adolescents qui croyaient, le front auréolé du Allah akbar, s'ouvrir les portes du paradis. Changeant d'ennemi, et le nouveau bientôt aidé des infidèles, Saddam Hussein le laïque se fait apôtre, se met à l'école de l'Iranien et appelle au jihad contre la coalition de kouffar qui lui fait face. Pour entériner la sainteté de son combat - procédure classique en islam -, il réunit même à Bagdad en janvier 1991 une assemblée de doctes parmi lesquels on aurait vu le recteur de la mosquée de Paris et son collègue de Marseille. Le jihad de Saddam aura peu de succès. Aucun Etat musulman ne s'en laissera conter et les foules de Palestiniens défilant à Amman, ou celles que les Islamistes d'Alger détourneront à leur profit, n'acclameront point le champion de l'islam et seulement le leader arabiste capable de défier l'Amérique et de menacer Tel Aviv de ses Scuds admirables.

Le demi-tour diplomatique n'aura pas plus d'effets que la palinodie religieuse. Le 15 août l990, douze jours donc après l'invasion du Koweït, Saddam Hussein envoie à M. Rafsandjani, président iranien, une lettre par laquelle il lui propose d'effacer le passé, et accepte pour prix de sa neutralité toutes les revendications de Téhéran. Peine perdue ! La neutralité iranienne ne sera nullement bienveillante, et si les conditions dans lesquelles plus de cent avions irakiens ont trouvé, au cours de la bataille, refuge en Iran ne sont pas élucidées, on ne voit pas qu'aucun d'entre eux ait été restitué à son propriétaire.

 

LES CHIITES

 

Malencontreusement placés entre les deux ennemis successifs de leur pays, les chiites d'Irak sont, si l'on ose dire, dans une position cruciale. On sait que les Iraniens sont chiites en quasi-totalité, mais que 51 % des Irakiens sont de la même confession. Les chiites d'Irak sont, pour l'essentiel, dans l'ancienne vilayet turque de Bassorah, et au sud du pays. C'est en Irak que, 35 ans seulement après la mort du Prophète, cette branche déviante de l'islam est née, et en Irak que sont ses principaux milieux saints, Koufa, Nadjaf, Karbala ou Samarra.

La fidélité au pouvoir des chiites irakiens, tout au long de la guerre iranienne, a surpris. On s'y est habitué, et on a cessé de s'interroger là-dessus, tenant pour explication suffisante que le nationalisme soit plus “performant” que l'idéologie religieuse, et que l'immémoriale opposition des Arabes et des Persans ne puisse être effacée par l'adhésion commune à la croyance chiite. C'était un peu vite juger, et oublier que la frontière arabo-perse a beaucoup varié au cours d'une histoire tumultueuse, que Ctésiphon, capitale de l'empire des Perses sassanides, était sur le Tigre à 30 kilomètres du site actuel de Bagdad, qu'en Iran même il y a quelques Arabes qui, de l'autre côté du Chatt el-Arab, peuplent, précisément, l'Arabistan, que les Arabes chiites du sud de l'Irak sont suspectés par leurs compatriotes du nord d'être un peu persans, et que c'est à Nadjaf que Khomeyni a fait retraite durant ses longues années d'exil.

Aussi bien Saddam Hussein se méfiait-il fort de ses chiites. Pour s'assurer de leur fidélité, il mania carotte et bâton. Il porta attention au sort de la communauté, qui n'a pas l'habitude de tenir le haut du pavé. Il poussa le scrupule jusqu'à faire établir et publier une généalogie par laquelle il se rattache à Ali, ce qui n'est pas rien, Ali étant l'ancêtre des imams des chiites, qui ne sont pas éloignés de lui donner le pas sur le Prophète lui-même. L'usage du bâton fut rigoureux. On exécuta quelques hommes dangereux, et le plus redoutable d'entre eux, pour cause de haute culture et de franc-parler, Mohammed Bakr el-Sadr. Beaucoup furent contraints à l'exil et se réfugièrent à Téhéran, parmi lesquels Mohammed Bakr el-Hakim qui réapparaîtra comme leader médiocre de la malheureuse rébellion de mars 1991. Enfin, l'audience dont bénéficiait chez les chiites d'Irak l'imam Khomeyni et les appels qu'il leur lança dès sa prise de pouvoir furent l'une des raisons de l'entrée en guerre de Saddam Hussein dès 1980.

Si les chiites se sont sagement comportés durant la guerre iranienne comme dans la crise du Golfe, l'après-guerre a balayé les illusions qu'on entretenait en Occident sur leur fidélité au régime et rendu inopérantes les précautions, douces et dures, prises par Saddam Hussein à leur égard. C'est une question de savoir ce qui a poussé les chiites à l'action. On n'y répondra que par des hypothèses, multiples et qu'on serait bien en peine de vérifier. Les incitations de La Voix de l'Amérique à la rébellion ne visaient pas particulièrement, pour autant qu'on le sache, chiites et Kurdes ; elles n'ont pourtant pas été sans effets, cependant que la proximité des lignes américaines et l'occupation maintenue quelques semaines au sud de l'Euphrate pouvaient laisser espérer aux rebelles soutien ou refuge. L'aide de l'Iran, à l'est, était une perspective vraisemblable. L'importance des pertes subies dans la guerre par l'armée irakienne a fait oublier qu'il faut peu de moyens militaires, si l'on est décidé à les utiliser sans restriction, pour venir à bout des révoltes citadines. A quoi s'ajoute, et qui n'est pas mince, le goût qu'ont les chiites pour le malheur. Ils furent, de ce point de vue, comblés. Après les obus iraniens et les bombes américaines, les chars de la Garde présidentielle accablèrent Bassorah et, aujourd'hui encore, quelques milliers de rebelles traqués errent dans les marais du Tigre et de l'Euphrate.

 

LA VERTU DÉFENSIVE

 

Le premier enseignement militaire que l'on pouvait retenir des huit ans de guerre entre Irak et Iran est la primauté de la défensive. Il faut mettre cette proposition à preuve de la guerre du Golfe, où elle paraît se brouiller. L'avantage dont bénéficie le défenseur, fort bien dit, mais comme à regret, par Clausewitz, a trouvé maintes illustrations à l'époque moderne. C'est qu'il s'y est renforcé de plusieurs façons. L'évolution des armements, où “l'anti” semble avoir le dernier mot, celle des tactiques, où la résistance à l'occupant s'enrichit de techniques “révolutionnaires”, celle enfin de la morale, qui ne reconnaît plus pour juste que la guerre défensive, concourent à rendre l'offensive - ou, plus exactement, l'agression - sans espoir. Qui trouvera, depuis 1939, une guerre qui ait profité à l'agresseur ?

Ainsi en fut-il, à nouveau, dans la guerre de l'Irak et de l'Iran, et de caricaturale manière. L'Irak a échoué dans son attaque initiale, en 1980 ; l'Iran pareillement, lorsqu'en juin 1982, et l'Irakien reconduit à ses frontières, les rôles s'inversent et Khomeyni proclame que “la route de Jérusalem passe par Karbala”.

La dialectique de la défense est moins claire dans la crise et la guerre du Golfe. Saddam Hussein s'entend à la détourner, tant il importe de se protéger de l'accusation d'agression. L'Irak n'a pas conquis le Koweït, il a volé au secours d'un peuple opprimé et récupéré en même temps une province perdue. Dès lors, l'agresseur est américain, qui débarque et prépare “l'offensive”. Aussi bien l'Américain - et le Français - n'ose-t-il pas parler d'emblée d'offensive, fût-elle “contre”, et vient protéger l'Arabie Saoudite menacée. Laissons ces simagrées opposées et retenons l'évidence : l'Irak est l'initiateur, agresseur du Koweït.

Descendant du politique au militaire, tirons quelques conclusions moins théoriques. Quoi qu'il en soit du premier niveau, politique, l'armée irakienne est, dans sa forteresse koweïtienne, en position de défenseur, à quoi elle est très préparée, tant par les leçons qu'elle a reçues de son mentor soviétique que par la pratique qu'elle a acquise dans la guerre contre l'Iran, chars embossés dans l'un et l'autre cas. Si l'armée de Saddam Hussein est, au Koweït comme elle l'était face à l'Iran à partir de 1982, en position défensive, la similitude s'arrête là et le reste est à l'inverse. La supériorité technique était, dans la guerre première, à l'Irak, et le ciel sans avions iraniens ; mais l'armée iranienne, rustique et fantassine, ne fournissait pas aux armes de l'Irak des cibles rentables. Face à la coalition réunie autour des Américains, les soldats irakiens furent soumis au feu du ciel, expérience désastreuse, cependant que leur armée mécanisée et l'organisation moderne du commandement offraient aux avions alliés de judicieux objectifs. Dans la guerre de huit ans, la Garde présidentielle, libre de ses mouvements, rétablit par deux fois au moins une situation compromise (à Howeiza en mars 85, à Fao en avril 88) ; dans la guerre de cent heures elle eut assez à faire à se sauver elle-même.

Enfin, l'opposition la plus nette et la plus tragique, si nette et si tragique qu'on n'y pense guère, n'est-elle pas entre les tactiques des assaillants ? Les Iraniens précipitent, sans souci des pertes, leurs jeunes volontaires sur les lignes irakiennes ; les Américains n'entament la bataille terrestre qu'assurés qu'elle ne leur coûterait aucune vie. Ce n'est que par habitude professionnelle que l'on parle ici de différence tactique. C'est de métaphysique qu'il s'agit, et de deux regards que portent sur le monde “celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas”.

Confronté successivement à des adversaires si différents qu'ils ne semblent pas appartenir à la même espèce, l'un prodigue de son sang et l'autre avaricieux, l'Irak défenseur aura lui-même deux attitudes, dont on s'explique mal la contradiction qu'elles présentent. Devant les Iraniens, et reconnue son erreur initiale, Saddam Hussein sera fort économe de ses troupes et aura toujours le souci de limiter les pertes chez ses hommes. Celles-ci seront pourtant énormes, mais bien moindres (sans doute de l'ordre de 1 à 3) que celles des Iraniens, amoureux de la mort. Devant les Américains, et en dépit des multiples avances par lesquelles on l'invite à renoncer, Saddam Hussein tient pour rien le sacrifice de ses soldats et s'obstine à les laisser offerts, sans recours aucun, aux armes de la coalition.

Revenons à la sujétion. L’Irak, agresseur du Koweït, a échoué : CQFD ! Mais il échoue aussi comme défenseur du Koweït : problème ! Les raisons techniques de la supériorité de la défense ne valent évidemment pas ici, tant est grande la disproportion des moyens. Mais le vrai motif de l’échec militaire est ailleurs. La défensive n'est forte, stratégiquement et moralement, que pour la défense de soi. Se battre sur son sol et pour l'indépendance de son peuple, voilà seulement ce qui permet de mener la guerre totale, et y oblige. Le Koweït n'est pas l'Irak, ce que les Irakiens savent bien, quoi qu'en dise leur leader, qui ne trompe personne. La situation eût été autre si les Américains se fussent mis en tête, comme beaucoup les y poussaient après l'avoir redouté, d'aller à Bagdad. Ils s'en sont bien gardés, souvenirs du Viêt-nam aidant, et ne sont même pas entrés dans Bassorah la chiite, où ils pouvaient espérer plus de facilités que dans le centre du pays. Au Koweït l'Irakien n'était pas le défenseur, au sens plein du terme ; il a dû renoncer. A Bagdad l'Américain eût été l'intrus ; il s'est abstenu.

 

ARMES HORRIfIQUES

 

L'emploi - ou le non-emploi - des armes horrifiques, missiles Scud et armes chimiques, nourrira aussi notre réflexion comparative. Experts et journalistes nous ont, avec elles, beaucoup effrayés. La guerre irako-iranienne, dans sa phase baptisée guerre des villes, avait déjà montré les limites de l'efficacité des Scud-Hussein, nuls au plan militaire et seulement capables d'affoler les citadins sans en tuer un grand nombre2. Appliqués aux villes iraniennes, il n'est pas sûr qu'ils impressionnèrent beaucoup les populations.

Visant Israël, ils énervèrent énormément et entraînèrent de passionnantes agitations diplomatiques et militaires : duel des Patriot (intelligents) contre les Scud (bêtes) ; dialogue israélo-américain sur le thème “retenez-moi ou je fais un malheur” ; le tout dramatisé par la terrible mais irréaliste perspective de missiles chargés de têtes chimiques. Bref, les Scud, très exaltés par les foules arabes à Alger et surtout à Amman, ont apporté la preuve de leur médiocrité. Elle n'était pas pour surprendre les analystes avertis, qui savent que ces armes anciennes ont été faites pour emporter non des charges classiques mais des armes nucléaires, qui compensent par leur puissance de destruction l'imprécision des vecteurs. L’imprécision, au demeurant, fut ici fort aggravée par l'augmentation de la portée des Scud transformés en Hussein, et sans doute par les conditions précaires dans lesquelles devait s'effectuer la mise en oeuvre des rampes, recherchées par les yeux multiples de la coalition.

L'arme chimique détenue par l'Irak faisait plus peur encore, et à meilleure raison. Au point que certains s'interrogent encore sur son non-emploi. Plusieurs motifs peuvent pourtant l'expliquer : difficultés classiques dues aux conditions météorologiques ; cécité du commandement irakien, privé d'informations sur un ennemi très mobile ; crainte de représailles. A ces petites raisons s'ajoute une autre qui est grande : l'inhibition morale. On ne l'acceptera pas volontiers, arguant de l'insensibilité de Saddam Hussein, des menaces qu'il n'a cessé de proférer et de l'usage qu'il fit de l'arme, sur les forces iraniennes peut-être, sur les Kurdes de Halabja certainement. Mais il n'est pas nécessaire d'évoquer la morale personnelle pour expliquer la retenue. Un raisonnement politico-stratégique y suffit, qui prendra en compte l'opprobre qui se serait abattu sur l'initiateur d'une telle agression et auquel, n’en doutons pas, gouvernements et opinions arabes se seraient associés. Les arguments ne manquent donc pas, pour expliquer que l'arme chimique soit le seul domaine où l'impitoyable dictateur ait fait preuve de modération.

 

GUERRES DE CHEFS

 

L'exercice du pouvoir en Islam offre une grande diversité de régimes, propice aux guerres de chefs. Dans la guerre de huit ans, l'opposition était grande, entre le régime islamiste de l'imam Khomeyni et de ses dignitaires, et celui du baassiste Saddam, socialiste et laïque, populiste si l'on veut. Entre ces deux diables, l'Occident hésita un temps, comme pour faire payer au président irakien le prix de son agression. Passé un délai de décence, et intronisant le vieil imam comme diable-chef, il ferma les yeux, pour cause de realpolitik, sur la tyrannie de Bagdad. Même éclairés comme nous le sommes aujourd'hui, on ne saurait le lui reprocher. La sagesse consiste d'abord à choisir son ennemi.

Dans l'affaire du Koweït, c'est entre les belligérants une autre incompatibilité, une autre haine, guère moins fortes. Le régime populiste de Bagdad est très éloigné de celui des monarchies et principautés bédouines de la péninsule arabique, qui assoient leur pouvoir sur la noblesse des princes et, pour l'Arabie Saoudite, la rigueur religieuse des moeurs. Realpolitik toujours, le choix s'imposait à l'Occident d'aider les moins dangereux contre le nouveau diable.

Dans cette infernale évaluation, l'Occident peut se sentir conforté, dans l'un et l'autre cas, par l'attitude des Etats arabes, sinon par celle de leurs populations. Seule la Syrie fit cause commune avec l'Iran, préférant un diable lointain au diablotin voisin. Le Koweït envahi, et le diablotin devenu grand diable, la Syrie s'engagea contre lui, rejoignant dans la condamnation la quasi-totalité des Etats-frères.

 

PRÉTEXTES ET RAISon

 

L'examen des justifications de l'une et l'autre guerre amène à relever, entre elles, quelque rapport. Observons d'emblée que l'une et l'autre ne doivent rien au “partage colonial”, si souvent chargé de tous les maux d'Orient. Tout au plus relèvera-t-on que l'Irak est né de ce partage par la réunion des trois vilayet ottomanes de Bassorah, Bagdad et Mossoul sous l'égide des Anglais. On ne voit pas que l'Irak ait lieu de se plaindre de cette trouble paternité.

La lutte pour le leadership régional est le plus clair et le plus classique des motifs de guerre que décideront les nostalgiques de la politique de puissance, grille de lecture commode mais bientôt périmée. Il est vrai que l'Iran du Shah, puis celui de Khomeyni, et l'Irak post-monarchique avaient là des prétentions inconciliables. L'utilisation par chacun d'eux des Kurdes de l'autre fut le moyen le plus pervers d'affaiblir le rival. Le débouché de l’Irak à la mer est la pomme de discorde ; il fut le prétexte premier de l'agression irakienne de 1980. Il le fut aussi dans la crise du Koweït lorsque, l'Iranien refusant de céder sur le Chatt el-Arab, Bagdad voulut se donner de l'air sur son autre chenal, le Khor Abdallah, que surveillent les îles koweïtiennes de Warba et Boubiyane.

Un second motif fait le lien entre les deux guerres : les griefs financiers de l'Irak vis-à-vis du Koweït. Le Koweït, banquier sévère, refuse d'annuler la dette contractée dans la guerre iranienne par Saddam Hussein, lequel considère, non sans logique, que le sang versé contre l'ennemi commun vaut bien les dollars qu'on lui a fournis pour l'aider dans sa lutte.

Mais on tirera, de la succession des deux engagements guerriers, une plus importante leçon, celle-là même que les Etats-Unis et
la coalition réunie par leurs soins ont administré à Saddam Hussein. On a beaucoup glosé, et souvent méchamment, sur le nouvel ordre international que M. Bush voudrait instaurer et, cas concret opportun, sur le droit international, bafoué par l'Irak envahissant le Koweït, qu'il s'agissait de rétablir. Tel est pourtant le seul motif d'intervention retenu explicitement par l'ONU, M. Bush, M. Gorbatchev, et M. Mitterrand. Mais rétablir le bon ordre juridique c'est, dit de façon plus précise, refuser à la guerre le pouvoir de décision que naguère on lui reconnaissait ; ou encore, dit cette fois de clausewitzienne manière, affirmer - et prouver - que la guerre n'est plus un outil pertinent de la politique.

De cette nouveauté, chacun devrait être informé : nous avons rappelé qu'aucune guerre classique, depuis 1939, n'a favorisé l'agresseur. Saddam Hussein était, parmi les chefs d'Etat, le mieux placé pour juger de l'obsolescence de la guerre. Il avait bénéficié d'une leçon particulière, par lui-même demandée, huit ans de combats et près d'un million de morts n'ayant abouti, en 1988, qu’à un résultat strictement nul. Ce mauvais élève est très obtus : changeant de cap à 180° il se lance, deux ans plus tard, dans une nouvelle campagne.

L'imprudence était, cette fois, d'autant plus grande que la situation était fort différente. Quels que soient les arguments, justifiés, que l'Irak avait à faire valoir auprès du Koweït, le cas était fort clair, d'un Etat puissant ambitionnant de rayer de la carte un petit voisin. La conjoncture internationale avait changé, les Etats-Unis étaient sans ennemi et l'ONU libérée du veto soviétique. Bref, la démonstration qu'on se proposait de faire ne pouvait trouver meilleure occasion. Qui pouvait songer, quoi qu'on en ait dit, qu'elle ait pu s'appliquer au Liban, ou à la Palestine ?

On fit donc la démonstration, menée de main de maître, et on prit soin, pour qu'elle soit exemplaire, de la limiter à son strict objet : le rétablissement du Koweït dans sa souveraineté. Alors que les provocations répétées de Saddam Hussein dans la conduite de la crise et de la guerre, l'unanimité faite contre lui, les craintes que l'on avait de ses projets nucléaires, la révolte des chiites et des Kurdes, enfin, et la répression qu'ils subirent conduisaient chacun à souhaiter que l'action soit poursuivie jusqu'à l'éviction du tyran, on se retint de répondre à un souhait si naturel. Ceux qui craignaient, au début de la crise, les excès de l'interventionnisme américain, lui font reproche, affaire faite, de sa modération.

Sans doute jugera-t-on que c'est là une vue bien idéaliste des choses, et qu'elle fait fi d'autres motifs, moins nobles, de la guerre américaine. Quels que soient ces motifs, qui sont réels, ils sont seconds. On ose dire qu'il importe peu de mesurer la part d'hypocrisie qui a pu soutenir l'action des Etats-Unis : la preuve faite de la péremption de la guerre dépasse les acteurs. Le nouvel ordre international n'est pas très ambitieux. Simplement, la guerre n'y a plus sa place. Elle est morte de sa belle mort. Les Etats-Unis d'Amérique n'ont été que les ordonnateurs de ses funérailles.

 

 

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Notes:

 

1 Tel est le décompte, bêtement rond, de la phase terrestre de la bataille conduite par la coalition anti-irakienne.

2 Les Israéliens avaient estimé à six morts par missile le “rendement” des armes lancées sur Téhéran.

 

 

 

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