LA GUERRE ELECTROMAGNETIQUE

ET LA FURTIVITE

 Jean-Baptiste Margeride 

 

 

L’AVÈNEMENT DE LA GUERRE ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE

 

Pourquoi avoir choisi pour titre “guerre électromagnétique” et non, selon la vieille habitude, “guerre électronique” ?

Parce que, si les systèmes électroniques - qui manipulent (au sens large) le courant d’électrons - ont bien un rôle capital de création ou/ et de traitement de ce qui est émis ou capté, le “vecteur informatique” qui circule dans l’espace est exclusivement électromagnétique. Il constitue, si l’on peut dire, le “minerai” qui sera exploité par les dispositifs électroniques.

La radiation électromagnétique, rappelons-le, se présente simultanément sous la forme d’une onde et celle d’une particule : le photon. Eliminant les fréquences industrielles à un bout de l’échelle et les rayons cosmiques à l’autre, le spectre électromagnétique couvre une gamme s’étendant depuis les très grandes longueurs d’onde radio, de l’ordre de 10 km, jusqu’aux gamma “durs” dont la longueur d’onde associée est de 10-12m ; la gamme s’étend donc sur une échelle de rapport de 1 à 10 millions de milliards. En pratique, l’aspect longueur d’onde est celui qui nous intéresse ici. Il concerne la partie de la gamme allant des ondes radio jusqu’aux rayons ultra-violets “mous”, de l’ordre de 10-7m.

Ajoutons que l’atmosphère ne laisse pas passer uniformément les diverses longueurs d’onde ; il existe des “fenêtres” mais aussi des zones (de longueur d’onde) pour lesquelles elle est très absorbante. Le taux d’humidité de l’air peut intervenir de manière importante, surtout pour les infra-rouges ; et comme chacun sait, la brume, les brouillards et nuages, interceptent la gamme du visible. Enfin, l’état électronique de la haute atmosphère - selon nuit ou jour et selon l’activité solaire - intervient sur la propagation des fréquences radio. Par simplification, nous ne tiendrons pas compte de ces phénomènes dans la suite : cette simplification serait très abusive au plan scientifique, mais les constructeurs choisissent les longueurs d’onde peu ou pas absorbées selon les besoins de leurs appareillages.

En revanche, c’est bien à base de systèmes électroniques que sont conçues les interfaces entre les capteurs des ondes électromagnétiques - que nos sens ne perçoivent que dans une très faible plage, le visible - et la présentation des informations dont ces ondes sont le support.

Pratiquement, d’ailleurs, les émissions des capteurs “actifs” sont pilotées par des dispositifs électroniques : des exemples-type étant ceux des antennes radars à balayage électronique, des antennes “synthétiques”, etc.

Nous dirons que la guerre, proprement dite, est électromagnétique de plus en plus, mais qu’elle ne saurait se passer du support électronique ou, pour être plus complet, électro-informatique2.

Par rapport à “Paix en Galilée”, la guerre du Golfe a constitué un tel saut qualitatif, et quantitatif que l’on peut en dire qu’elle a été, à cet égard tout au moins, la “grande première” des conflits futurs. Si les média grand public ont souvent déformé et “amélioré” la réalité par recherche du sensationnel, les revues spécialisées ont rappelé les divers rôles joués :

- par les avions : AWACS E2-A Hawkeye, les EF 111-A Raven, F-4G Wild Wessel, EA-6B Prowler, EC 130E Compass Cal, MC 130E Combat Talon, Transall C-160 G, E-8A J-Stars ; (brouillage, détection de tous types de cibles) les TRI, U2 et autres mirage F1-CR de reconnaissance ;

- par les satellites : KH 11 et 12 de reconnaissance haute définition en visuel ; les Lacrosse, AFP 658, et Zircon (britannique) porteurs de radars ; les DSP Block 14 de détection et repérage des missiles balistiques ; Ferret de surveillance des signaux radars ; Magnum et Chalet d’écoute des télécommunications ; Navstar du système de navigation GPS ; DSC II et III, Syncom et FltSatCom de transmissions... ;

- dans les forces terrestres et celles d’appui-feu aérien - avions et hélicoptères -, par les multiples radars de surveillance du sol et capteurs passifs I.R. de toutes espèces ; les lunettes d’amplification de lumière, jumelles-télémètres laser, etc. ; sans parler des nombreuses balises optiques et les mini-réflecteurs radars déposés en des points soigneusement choisis par les hommes des forces spéciales.

La première phase, bien avant le 15 janvier 1991, fut celle d’essai du “Soft kill” ; en d’autres termes, du brouillage radar et des systèmes de communication ; détermination des caractéristiques des équipements adverses, et reprogrammation des systèmes de brouillage en fonction de ces données.

Simultanément, tous les moyens utilisables furent employés :

- à la détermination - nature et localisation - des objectifs prioritaires, qu’ils soient purement militaires ou militaro-industriels3, ainsi qu’à leur photographie - avec restitution par ordinateur des vues sous les angles souhaités - très utile pour les pilotes le moment venu, et indispensable aux missiles portant les têtes d’autoguidage fin DSMAC (Digital Scene-Area Matching Correlator) ;

- et à la réalisation de cartes altimétriques numérisées pour les missiles de croisière auto-guidés par Tercom (Terrain Contours Matching).

A partir du 16 janvier, commença la seconde phase : mélange de “Soft kill” et de “Hard kill”, c’est-à-dire, selon le cas, brouillage ou destruction des systèmes irakiens de détection, de guidage des missiles sol-air, et des points-clés du réseau de communication - en particulier, des postes de commandement et des centres de transmission. Non comprise la “19e Province” - le Koweit -, l’Irak s’étend sur 444 000 km2, c’est-à-dire les 4/5 de la France. Sur une pareille surface, il est impossible d’organiser un réseau de communication discret par fils enterrés : la radio se dénonce par les antennes, le téléphone par les fils, le “câble” hertzien par les paraboles d’émission et réception. Tout bâtiment portant ces indices constitue un objectif prioritaire4.

Simultanément, la surveillance aérienne et spatiale permit la détection du tir des Scud à portée allongée et des rares mouvements aériens : essentiellement ceux vers l’Iran d’ailleurs. Le guidage permit la coordination d’une moyenne de plus de 2 000 sorties d’avions par jour, avec des pointes de 400/500 à certaines heures et, en supplément, la difficulté de ménager des trajectoires entièrement libres pour les F.117, tout autant indétectables aux avions amis qu’aux radars-sol adverses.

Ce formidable ensemble de moyens de guerre électromagnétique - et ce n’est pas le plus étonnant - fonctionna de manière parfaite grâce au traitement par ordinateurs (moyens électroniques cette fois) car l’homme aurait été “submergé” sous le flot des informations de toute nature : pour les recevoir, les trier et en présenter la synthèse aux responsables sous la forme la plus simple et la plus rapide à assimiler.

 

CONTRE LA GUERRE ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE : LA FURTIVITÉ

 

Si l’on va au fond des choses, jusqu’au tout début des années 1980, la guerre électromagnétique/électronique s’était jouée “au coup par coup” ; d’une part, sur le plan des liens entre les diverses composantes des armées ; d’autre part, sur celui - dans le temps - des “attaques” et “ripostes” : les procédés techniques se suivaient, s’annihilant mutuellement, mesures, contre-mesures et contre-contre-mesures s’efforçant indéfiniment de se paralyser mutuellement.

La “globalisation” de cette forme de guerre va rendre beaucoup plus délicates les parades à la détection, car la multiplicité des capteurs, couvrant une gamme toujours plus vaste de longueurs d’onde, fera qu’il sera difficile de protéger simultanément un matériel contre tous les types de senseurs. C’est pourtant ce qui a été réalisé pour les avions “furtifs”, au moins contre les radars au sol et aéroportés de la génération actuelle - gamme de 1 à 20 Ghz -, dans une large mesure contre les détecteurs I.R. au sol et, semble-t-il, contre l’indiscrétion acoustique.

Mais déjà s’ouvrent quelques voies visant à contrer la furtivité, voies qu’explore déjà l’USAF qui sait bien que son “monopole steath” actuel n’est que passager. Citons, par exemple :

- le radar transhorizon à puissantes émissions dans les bandes “périmées” HF et VHF, dont le faisceau réfléchi par la ionosphère “attaque” par le haut ;

- le radar bistatique, avec “éclairage” par avion - ou dirigeable5 - évoluant à haute altitude, et récepteur au sol. On peut aussi concevoir cet éclairage “par le haut” à partir d’un satellite ;

- le radar paradoxal sans onde porteuse, dont les impulsions synthétiques obtenues par transformées de Fourier déjoueraient les matériaux absorbants. Il est superflu de dire que les études relatives au radar “sans onde porteuse” bénéficient d’un très haut degré de classification.

Dans la gamme infra-rouge peuvent aussi être trouvées des parades à la furtivité. La propulsion par réaction émet nécessairement un jet de gaz chauds ; mais ce sont les tuyères - même sans post-combustion - qui constituent les points d’émission maximale, cibles des auto-directeurs I.R. La parade, au moins contre les missiles sol-air, consiste à masquer ces tuyères à la vision depuis le bas. Il y a une quinzaine d’années, celles des avions d’attaque anti-chars A.10 le furent, en partie, par les plans de profondeur. La technique se retrouve améliorée, sur le F.117 et le bombardier B2, dont les tuyères débouchent sur l’extrados de l’aile.

Mais, étant donné la constante amélioration de la sensibilité des senseurs I.R., ceci ne met pas pour longtemps les nouveaux avions à l’abri de missiles air-air tirés à niveau ou de plus haut ; voire d'une détection haute relativement lointaine. Relativement seulement, car même les “fenêtres” I.R. de l’air ne sont pas totalement transparentes, ce qui explique pourquoi les études se sont aussi orientées vers la détection depuis l’espace (essais Teal Ruby de l’USAF).

Enfin, reste la gamme optique et ultra-violet. Cette dernière ne peut guère se concevoir que depuis l’espace, la basse atmosphère lui étant assez opaque. En revanche le radar-laser, ou “Lidar”, en étude/ expérimentation depuis plus d’une décennie, semblerait (mais semblerait seulement, de par sa haute classification) pouvoir déboucher sur une mise en œuvre opérationnelle vers l’an 2000.

La furtivité ne serait-elle alors qu’un “gadget” provisoire ?

Assurément pas, et nous n’hésitons pas à dire que les futurs avions actuellement en développement, ATF, ACT et autres EFA, sont techniquement périmés sur ce point bien avant d’avoir atteint le stade de la production de série : l’avion furtif sera détectable, certes, mais à faible distance seulement. Donc, par des moyens qui devront être si perfectionnés et nombreux que l’on peut se demander quelles seront les rares nations en mesure de se les offrir : la portée croissante des armes “stand-off” fait que la défense d’un point névralgique contre les attaques aériennes suppose le contrôle absolu d’une surface toujours plus vaste6.

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L’avion furtif est le premier matériel minutieusement étudié pour être discret, en lui-même et par la réduction au minimum des émissions volontaires ; en pratique, les quelques dizaines de secondes d’illumination laser des cibles pour le guidage des bombes “intelligentes” genre GBU 27, (et possibilité de guidage radio, en final, de bombes porteuses d’une caméra TV.)

Jusqu’à présent, ce concept de matériel “auto-discret” n’a guère fait son entrée dans les diverses marines (à l’exception, limitée, des 4 derniers destroyers japonais), et pas du tout dans les armées de terre.

Le navire de surface “parfait” s'intègrerait dans le bruit de fond de l’océan, ce qui est évidemment impossible, ne serait-ce qu’en “visible”. Sur le plan de l’émission I.R., il devrait être possible de s’inspirer de la propulsion nucléaire, c’est-à-dire de faire absorber la majeure partie des calories par la mer, et ne rejeter que des fumées refroidies.

Le problème de la réflexion - de la non-réflexion - des ondes radar est plus complexe. Les bâtiments actuels ont une architecture très proche de ceux du début du siècle : ceci se traduit par l’existence de dièdres (emplantures pont-superstructures) réflecteurs vers l’émetteur pour les ondes arrivant dans le plan perpendiculaire à la droite de jonction. Bien plus dangereuses sont les formes en trièdres trirectangles, réflecteurs vers l’émetteur quel que soit l’angle sous lequel le trièdre est illuminé. On notera que les statistiques montrent qu’il est précisément frappé de ces emplantures.

A l’heure actuelle, la seule mesure envisagée - et prise en partie pour les récents destroyers japonais - consiste à rendre obliques les parois verticales. Mais, sauf par mer d’huile, un bâtiment tangue et roule ; des structures non verticales à quai peuvent le devenir en mer, donnant un écho à battements correspondant à la fréquence de ces mouvements de tangage et de roulis. L’évolution de l’armement vers des missiles en silos verticaux devrait donner l’occasion de repenser fondamentalement l’architecture des “œuvres mortes”7, encore que “furtiviser” un porte-avions semble difficile.

Allant plus loin, il ne semble pas ridicule d’imaginer un “bassin d’essai radar” où des maquettes seraient soumises - sous tous les angles - à un “éclairement” (ondes elles aussi à l’échelle, à déterminer). Ceci pour déterminer tous les “points brillants” à gommer par des modifications de forme ou/et des revêtements RAM ; ou en cas d’impossibilité, connaître les évolutions à exécuter immédiatement (automatiquement ?) pour diminuer la réponse électromagnétique dans la direction de l’assaillant, dont la direction et la fréquence radar sont connues par récepteurs passifs.

Il est bien évident que ces artifices techniques ont une limite ; ne serait-ce que la détection visuelle par l’adversaire, avion d’attaque ou navire de surface tirant, par exemple, un missile de croisière. Mais pour détecter, localiser, identifier un bâtiment de guerre furtif, il faut s'en rapprocher jusqu’à devenir repérable, donc vulnérable.

Le cas des matériels terrestres de combat est plus délicat.

- En premier lieu, parce qu’ils possèdent des caractères inchangeables. Par exemple le train de roulement ne peut qu’être à roues ou chenillé8 ; et s’il est possible de masquer le point chaud que
constitue le groupe moteur, on ne peut que diluer l’émission des gaz d’échappement. D’ailleurs, il est difficile de donner à un char ou à un automoteur - à cause de la longueur du canon - une apparence d’un camion de transport “innocent”, tout en étant prêt à tirer.

- En second lieu, parce que très généralement l’armée de Terre est beaucoup plus réticente devant les innovations que la Marine et surtout l’armée de l’Air ; le respect des glorieuses traditions s’y transforme trop souvent en un pesant conservatisme qui, par exemple, s’il permet d’augmenter les épaisseurs de blindage et les calibres, n’admet pas que les coûteux dinosaures blindés puissent céder la place à autre chose.

Le très récent concept ADKEM (Advanced Kinetic Energy Missile), en étude aux Etats-Unis depuis 1987 comme arme anti-char, peut faciliter la “furtivisation” d’un matériel de combat terrestre. Très en gros, cet engin, placé en mini-silos verticaux, se compose d’un long barreau analogue aux perforateurs des obus-flèches. Il est éjecté verticalement par un système à propergol liquide qui assure ensuite le basculement dans la direction de la cible puis l’affinement de la visée, obtenue, semble-t-il, par “chevauchement” d’un rayon laser. Après séparation de ce propulseur initial, le barreau est accéléré jusqu’à plus de 1500 m/s par 4 boosters à poudre, le guidage étant assuré par gouvernes aérodynamiques. En son état actuel, barreau de 12,5 kg, boosters de 14 kg chacun, l’ADKEM n’en est qu’au stade d’un “modèle probatoire”9. Un engin de ce type, tout en perçant tous les blindages concevables, supprime la tourelle et le canon, formes trop caractéristiques pour échapper aux futurs micro-DSMAC dont le montage sur les missiles anti-char classiques est à prévoir.

On voit mal en revanche comment “furtiviser” les hélicoptères, matériels dont tous les conflits depuis la “seconde guerre d’Indochine” ont montré la vulnérabilité par rapport à celles des avions, à nombre de sorties égal, (pendant la guerre du Golfe, 31 hélicoptères américains y ont été perdus contre 34 avions, pour un taux de sortie presque dix fois moindre). Or, les hélicoptères de combat à venir seront “horriblement” coûteux, et devront affronter des missiles portatifs (les “MANPADS” : Man Portable Air Defense Systems) à autoguidage de plus en plus performant, et agilité démultipliée par le pilotage en force (pyrotechnique)10.

Un long paragraphe sur la furtivité des hommes n’eût pas été inutile. Les photographies prises au cours de la phase “guerre des 100 heures” montrent trop souvent des militaires français munis de la tenue “satin 300”, kaki sombre, qui en faisait des cibles faciles sur le font beige pâle du désert. Admirons l’astuce des légionnaires, cousant des lambeaux de “chechs” pour transformer leurs tenues en genre “léopard” ; toutefois, il est navrant de voir que, seuls, les Français, ne bénéficiant pas immédiatement des vêtements appropriés, ont dû se “clochardiser” pour pallier la carence administrative. Pourtant nous avons, ou avons eu, des hommes dans des zones - Tchad, Djibouti, etc. - où le moins que l’on puisse dire est que la végétation n’est pas luxuriante.

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La conception globale de la guerre électromagnétique nous semble devoir entraîner diverses conséquences sur les matériels, tant dans leur conception que dans leur emploi qui doivent être réexaminés. Le rôle et l’entraînement des hommes demandent aussi à être redéfinis.

La vitesse toujours accrue des moyens d’agression impose la même accélération aux décisions du défenseur. Le missile de croisière antinavire subsonique, par exemple, donne quelque 50 secondes de réaction au défenseur ; son successeur supersonique n’en laissera plus que 25 ou 20. Le problème sera le même pour les missiles balistiques sol-sol à trajectoires “surénergétiques” basses.

Le responsable doit prendre la décision dans un temps incompatible avec les chaînes traditionnelles de commandement, dont le lourd processus ne peut que conduire à la catastrophe. Il faudra donc que le commandement délègue à l’individu “de quart” l’entière responsabilité de la “manette GO/NO GO”. Ceci dans un premier temps, d’ailleurs : il faut prévoir, pour un avenir sans doute pas très éloigné, la prise de décision de riposte de défense par réaction automatique. Ceci, aussi, nous ramènera, d’un certain point de vue, à l’époque où, faute de la liaison radio, le militaire, ayant reçu des directives générales, devait prendre les initiatives sans attendre pendant des heures, voire des semaines, les ordres de détail du pouvoir politique. Pour certaines nations, ce contrôle gouvernemental en est arrivé à la grotesque interdiction de l’ouverture du feu, même en défense inopinée lors d’une situation de crise, avant d’en avoir reçu l’autorisation.

Outre l’“implosion” des délais, une caractéristique des ondes électromagnétiques est la nature invisible des phénomènes mis en jeu, sauf dans la minime plage des 4 000 (violet) à 7 000 (rouge) angströms. Bien que cette caractéristique soit connue de tous, elle explique sans doute la faible sensibilisation des personnels face au concept global de Guerre électromagnétique. L’apprécier pleinement devra conduire à créer - image sur écran d’ordinateur ? - une sorte de vision de cet aspect de l’environnement, et en arriver à utiliser par réflexe les divers matériels en fonction de cette nouvelle vision.

A titre d’exemple prenons le cas d’un navire de surface. Puisqu’il doit se déplacer, et que la loi de Carnot - rendements - est incontournable, il constitue une source permanente de rayonnement I.R. s’il utilise un ou des émetteurs radio autres que les systèmes à pinceaux très fins vers satellite relais11. Cet emploi va constituer une autre indiscrétion, plus grave, car pouvant être captée à grande distance ; et il en sera de même pour la mise en œuvre des radars de couverture aérienne ou navale.

Il n’est pas question, naturellement, de revenir à la situation des navires du XIXe siècle ; mais nous pensons nécessaire que l’“image indiscrétion” évoquée plus haut matérialise, pour le responsable, le “prix à payer” pour tout emploi d’un matériel émetteur d’ondes. Nul ne pouvant être compétent en tout, il y aura lieu sans doute de former des personnels spécialistes de la guerre électromagnétique, conseillers techniques de leurs supérieurs12.

En tout état de cause, la guerre du Golfe, par la synergie donnée aux divers moyens, terre, air, mer, a montré que, désormais, le commandement devra avoir la “hantise” de mener à bien sa guerre électromagnétique globale, tout en cherchant à éliminer celle de son adversaire.

A ce sujet, deux remarques paraissent s'imposer :

Elle ne s’improvise pas. Le préliminaire aérien de “Paix en Galilée” avait été minutieusement préparé. Pendant combien de temps ? C’est un de ces nombreux secrets que Tsahal ne livre pas, même près de 10 ans après. Pour la guerre du Golfe, les coalisés ont bénéficié d’un délai de six mois avant de passer à l’action en force, ce qui a permis de bâtir et roder les procédures.

Mais pour réduire ces délais, elle peut et doit faire l’objet d’un entraînement constant de temps de paix. Ceci tant de la part des exécutants que de celle du commandement. Ces remises en cause de l’entraînement des hommes, de la conception et de l’emploi des matériels, se heurtent à des obstacles, dont celui du coût.

C’est sans doute par l’utilisation de simulateurs, à tous les niveaux, que l’entraînement, au moins, devrait pouvoir être conduit à coût limité… si les constructeurs peuvent (veulent bien ?), au moins pour les matériels, se plier à l’effondrement continu du prix du “hardware”. Plus précisément, l’entraînement, pour être efficace, devra être réalisé dans une constellation de simulateurs, avec “joueurs” des différents niveaux hiérarchiques (il ne faut surtout pas que les manches fortement étoilées se “fassent représenter”) des différentes armes et Armées, sans oublier les composantes spatiales, etc. Face à ce système global virtuel, il conviendra de placer un “ennemi” de compétence correspondant aux différents cas de figures à traiter.

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En conclusion, une question se pose : la France peut-elle s’“offrir” la guerre électromagnétique globale ? La réponse dépend du type d’adversaire à affronter : face à une puissance “secondaire”, en particulier sur le plan technique, nous devons être capables de réaliser, sinon la guerre électromagnétique intégrale, du moins des opérations de ce style. Si Israël, avec des budgets militaires qui n’ont jamais dépassé le quart des nôtres, a pu organiser l’opération évoquée au début de cet article, nous devrions être capables de faire au moins aussi bien, mais sans oublier que la réussite technique écrasante - guerre du Golfe - doit faire appel à la surprise : copier la ruse de guerre qui a réussi à un autre aurait bien des chances de conduire à l’échec13.

Face à une puissance quelque peu importante, on l’a bien vu au début de 1991, nous avons été réduits, comme les autres contingents de la coalition, à nous en remettre intégralement au grand allié américain. Situation confortable, mais qui peut faire défaut quand et si les Etats-Unis ne se sentent pas concernés. Il nous semble pourtant que l’Europe (unie) est capable d'être le troisième “super-grand” militaire : son PIB est égal à celui des Etats-Unis, presque double de celui du Japon et triple de celui de l’URSS.

Mais, ce qui manque à l’Europe, malgré les intérêts communs dépassant de loin les divergences ou les sordides rivalités, c’est d’abord l’union sans réserve ; puis la volonté ; et enfin, plus encore, l’imagination dépassant les problèmes à court terme.

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Notes:

1 Cet article doit beaucoup à l’amicale coopération du capitaine de vaisseau (ER) Harnay, membre du CERD.

2 Il y a peu, encore, le traitement humain d’un volume important d’informations pouvait être mené à bien en augmentant le nombre des personnels chargés de cette tâche. Mais il y a des limites :

3 Le 26 juin 1991, l’Irak a refusé aux agents de l’ONU l’inspection du seul site nucléaire qui paraît n’avoir subi que des dégâts mineurs…

4 On peut tenter de simuler un nœud de communication factice, mais cette simulation est beaucoup plus difficile que la mise en place du leurre d’un engin mobile par définition, une baudruche de char ou d’avion par exemple. Par ailleurs, et quoique les secrets relatifs à cette question soient bien gardés, il serait bien surprenant que l’I.S. britannique, implantée depuis très longtemps, n’ait pas eu d’“honorables correspondants” capables de faire savoir, bien avant le conflit, que tel P.C. ou tel centre de communication n’était qu’un leurre.

5 Dont l’enveloppe servirait de radome aux grandes antennes qu’exigent la HF et la VHF.

6 C’est une question du rapport de la surface à couvrir au PNB disponible. A cet égard, le Japon, s’il veut en faire l’effort, est mieux placé que les Etats-Unis, et beaucoup plus encore que l’URSS.

7 Ou parties émergées d’un navire.

8 Le calcul montre facilement que le petit véhicule sur coussin d’air, tous terrains, est une utopie ; à plus forte raison si l’on voulait faire porter un blindage, un canon AC.

9 L’accélération indiquée, 1200 “g”, devrait donner la vitesse maximale, v= ??, au bout de 0,13 s. A ce moment, le barreau a parcouru e=1/2 ?? une distance de 100 m. portée minimale, la maximale étant de l’ordre de 2500 m.

10 Ce qui précède ne signifie nullement que nous ne croyons pas à la très grande valeur de l’hélicoptère de transport ; c’est lui qui, toujours dans la guerre du Golfe, a permis l’établissement de “bases-surprise” à plus de 100 km au-delà de la frontière. Mais l’hélicoptère de combat nous semble une mode passagère, appelée à disparaître.

11 Mais pour une transmission de situation d’extrême urgence, le passage par un satellite relais géostationnaire introduit un retard de l’ordre de 1/4 de seconde. Un échange d’informations et d’ordres avec un autre navire se traduira donc par un cumul de n fois 1/4 de seconde de retard.

12 C’est d’ailleurs ce qui se produit déjà à bord des sous-marins : l’avis du spécialiste sonar, quel que soit son grade, est largement pris en compte par le “pacha” pour décider s’il faut rester en écoute passive, ou utiliser les sonars actifs ; et alors, pendant combien de temps (un “coup de projecteur” très bref, ou une “illumination” durable).

13 Ce qui, depuis 1948, a sauvé Israël dans les multiples conflits où il a été très généralement confronté à des forces supérieures, en hommes et en matériels - tous, ou presque, disponibles immédiatement -, c’est le concept logistique qui débarrasse l’échelon de combat de toute difficulté ou retard sur ce plan ; mais plus encore, peut-être, l'imagination du commandement, chaque fois fertile en stratagèmes déconcertants pour l’adversaire.

 

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