LA GUERRE DU GOLFE DANS LA GÉNÉALOGIE DE LA STRATÉGIE

 

Lucien Poirier

 

 

En 1950, la guerre de Corée inaugurait la série des conflits armés de l’âge dit, alors, atomique. Depuis, l’analyse théorique lui a reconnu un statut singulier dans la généalogie de la stratégie : pour la première fois, le risque nucléaire avait été introduit dans les calculs politiques et les conduites stratégiques. La retenue que le principal belligérant s’était imposée, comme d’instinct, rompait avec l’attraction exercée, depuis cent cinquante ans, par la montée aux extrêmes de la violence. La conscience, encore floue, des contraintes imposées par la terreur nucléaire annonçait un autre regard sur les pratiques stratégiques. Mais, dans le moment, rares furent ceux qui prirent la vraie mesure de l’événement.

Quarante ans après, la guerre du Golfe a été perçue, immédiatement cette fois, comme une autre singularité sur la courbe d’évolution des conflits. Une période serait close ; une autre s’ouvrirait, dit-on. Nous ne devrions plus penser les relations internationales, la guerre et la paix, dans le confort intellectuel et la résignation morale où nous avait installés la morne habitude d’un antagonisme réglé entre l’Est et l’Ouest. N’a-t-on pas proclamé la fin de l’Histoire ? Le vieil ordre politico-stratégique se serait donc défait ; le désordre s’installerait, accouché par la guerre du Golfe, et les figures de notre avenir ne seraient plus aussi claires, aujourd’hui, qu’elles l’étaient, hier, dans le train-train de la guerre froide...

Qu’en est-il, réellement, de cette rupture annoncée ? il est vrai que l’événement a été ressenti comme un temps fort de l’histoire immédiate, et qu’il a secoué les consciences au point de désemparer jusqu’aux pacifistes. A peine achevée - mais elle n’en finit pas de finir en Irak même - la guerre du Golfe encombre la pensée stratégique. La faute en est, sans doute, à l’information surabondante et diffusée en temps réel - incohérente - qui a désinformé. Les protagonistes, qui pourraient corriger ces touches impressionnistes, n’ont pas encore livré les résultats de leurs analyses critiques. Mais notre impatience à les attendre témoigne de l’importance attribuée à un conflit devant lequel les experts sont tentés d’épouser le sentiment général et de croire qu’il a changé le cours des choses. Mais quelles choses, et pourquoi ? Comment et dans quelle mesure ? Peut-on soumettre cette guerre singulière à la problématique généralement appliquée à la morphogénèse, par la violence armée, des systèmes socio-politiques ?

APPROCHES

 

Le temps court de la guerre

 

La proximité de l’événement peut nous abuser sur sa capacité réelle d’infléchir décisivement l’évolution des phénomènes conflictuels observée depuis 1945, et de modifier la fonction de la violence armée dans la vie des sociétés. Mais les politiques et les stratèges sont pressés, ordinairement, de tirer les enseignements de "la dernière guerre" afin de n’être pas attardés et désarmés quand s’annoncera "la prochaine". Travail d’analyse et d’explication d’autant plus urgent, cette fois, que la catastrophe soviétique incitait déjà, avant le coup de force irakien, à s’interroger sur les politiques de défense et à remodeler les forces armées, à l’Est comme à l’Ouest.

Dans cette perspective pragmatique, l’analyste se postera donc, intellectuellement, dans le temps court de l’histoire immédiate pour tenter d’expliquer la guerre du Golfe. Il inclinera à la considérer en elle-même, à la tenir pour un fait erratique et additionnel, pour une brève séquence de transformations accélérées ajoutant leurs effets locaux à ceux des transformations globales provoquées, depuis 1985, par la révolution gorbatchevienne. Posture mentale et méthode d’interprétation usuelles : comme toutes les guerres, celle-ci peut être découpée dans son temps et son contexte socio-politique, et érigée en objet de pensée autonome. Elle se définit par ses caractères propres, par les finalités et les voies-et-moyens d’une action située. Elle s’inscrit, dans l’espace-temps géohistorique, comme un ensemble borné de faits et de phénomènes complexes mais reliés par une chaîne de causalités et de conséquences intrinsèques, qui lui confère un sens en soi et pour soi : ici, celui d’un conflit armé régional pensé et conduit en fonction, d’abord, de ses déterminations locales.

Si, pour l’analyser, une phase de guerre est ainsi détachée de la totalité des événements contemporains qui manifestent la dynamique des systèmes socio-politiques, il est clair qu’elle ne révèlera ses attributs et ses "enseignements" que dans sa dimension militaire ; essentiellement, dans les domaines tactico-technique et opérationnel. C’est ainsi qu’opéraient habituellement les experts qui, après une guerre, tentaient d’en extraire l’information utile à leurs évaluations des systèmes militaires futurs. Ils brossaient à grands traits le paysage socio-politique du moment, expédiaient les causes lointaines et immédiates du conflit, les rapports de forces, etc. et couraient à leur objet : les opérations - campagnes, batailles, combats, logistique... que cette procédure soit abusivement réductrice, on le sait depuis Thucydide, et des professionnels comme Guibert, Clausewitz, Ludendorff ont pris soin de bâtir leurs théories en tenant compte des autres dimensions de la guerre. Néanmoins, le niveau de lecture et de compréhension étroitement militaire existe ; et si l’analyste l’évacuait, par ignorance ou mépris de la pensée praxéologique, son discours manquerait son objet. Il doit admettre que, par convention méthodologique et commodité rhétorique, l’expert militaire, se cantonnant dans son domaine de compétence, est autorisé à supposer connues les déterminations exogènes-sociales, idéologiques, politiques, économiques, etc. - de l’agir en guerre. il peut en suspendre provisoirement l’examen ou tenir leur influence pour négligeable à partir d’un certain niveau d’analyse de l’objet-guerre : celui de la conduite des opérations et des procédés tactico-techniques.

 

Le temps long de la stratégie

 

Toutefois, cette approche classique n’était déjà plus pertinente bien avant qu’éclatât la guerre du Golfe. Nous savons, en effet, que l’apparition des armes de destruction massive a modifié les statuts relatifs de la guerre et de la stratégie militaire, ainsi que la fonction des armes dans les interactions des systèmes socio-politiques. depuis cette coupure, la guerre n’est plus l’unique occasion offerte aux Etats pour introduire ce moyen extraordinaire, la violence armée, dans leur dialectique conflictuelle : les systèmes militaires tiennent en permanence leur partie dans le jeu interétatique ordinaire. L’épreuve des volontés par l’épreuve de force réelle n’est plus qu’une phase parmi d’autres dans le développement continu d’une stratégie générale militaire combinant sans cesse divers modes d’emploi, virtuels et réels, des forces armées pour servir les projets politiques. Sans doute, la transition de phase qu’est l’ouverture des hostilités marque-t-elle, aujourd’hui comme hier, le franchissement d’un seuil critique dans le spectre continu des états de conflit manifestant la coexistence des Etats, adversaires-partenaires. Toutefois, une guerre de l’âge nucléaire ne peut être décrite et expliquée que si on l’inscrit comme une stratégie particulière, mais non isolable, dans la durée insécable des interactions politico-stratégiques. Elle n’est intelligible, dans sa genèse et son développement, que si on l’insère dans le continuum de pratiques stratégiques opérant, sans interruption, sous les multiples modes et formes que détermine, en chaque instant, l’état évolutif des relations socio-politiques.

Le nouveau statut de la guerre, à l’âge nucléaire, nous fait donc obligation d’abandonner la position étroite des anciens critiques militaires. Pour déchiffrer l’information fournie par la guerre du Golfe et dire son sens, il ne suffit plus, méthodologiquement, de la considérer comme un objet de pensée autonome que l’on pourrait analyser uniquement en soi et pour soi. L’analyste doit adopter une autre posture intellectuelle et s’installer dans le temps long de la stratégie générale militaire pratiquée depuis les années 50, quand on commença à prendre la mesure du fait nucléaire et de ses implications.

Toutefois, cette longue période ne fut pas monotone puisque, dans les années 80, sont intervenues "la seconde révolution soviétique" et la fin de la guerre froide. Rupture brutale : au cours des décennies précédentes, l’évolution du système interétatique avait été jalonnée par de nombreux accidents - crises, conflits, etc. - que, dans le moment, nous avions jugés d’une grande densité historique et déterminants dans la vie de la communauté internationale. Mais, rétrospectivement, la catastrophe des années 80 nous induit à relativiser la puissance de transformation des variations politico-stratégiques antérieures et à estimer que, survolée sur la période de quarante années, l’évolution a été lente : un palier de relaxation entre deux coupures radicales. La perception et l’interprétation immédiates de l’effondrement soviétique suggéraient donc que les projets politiques et les conduites stratégiques des acteurs étatiques ne seraient plus, désormais, ce qu’ils avaient été auparavant : nous assistions à l’émergence de "quelque chose"...

Dans l’analyse d’un nouveau processus de transformation affectant un système complexe soumis ordinairement à des forces de changement, ce sont les commencements, l’amorçage du phénomène qui comptent. C’est souvent à l’état naissant que les nouvelles forces de métamorphose se déclarent dans leur nature insolite et leur capacité de perturber l’ordre établi, quand elles ouvrent une phase chaotique qui provoque l’interrogation sur l’ordre à venir. Dans cet état flou, le système en travail hésite entre plusieurs configurations futures. Diverses morphogénèses demeurent également concevables et, pour que cette nébuleuse des possibles se résolve, pour que l’un d’entre eux s’affirme préférentiellement et qu’une bifurcation décide entre les sens équiprobables que pouvait prendre l’évolution du système, il faut qu’un fait nouveau, d’une autre nature et imprévisible - une fluctuation - intervienne, opère et tranche. Le sens de la bifurcation se prononce alors et se fixe, irréversible. Le hasard historique - un événement - lève les dernières incertitudes sur l’avenir du système qui hésitait jusqu’alors sur la manière de récapituler les effets de son travail d’auto-transformation. Tous les ingrédients du "nouveau" étaient déjà là, à l’état de germe, et l’inattendu développe et produit l’attendu.

Si "quelque chose" a commencé avec l’effondrement de l’URSS, si nous pouvions hésiter, jusqu’en 1990, à nous prononcer sur les implications de cette transition de phase, sur sa vraie puissance de métamorphose et sur l’avenir du système interétatique, la guerre du Golfe n’est-elle pas intervenue, comme un révélateur, pour dégager toutes les virtualités de la rupture, pour dévoiler le sens jusqu’alors caché et indécis de la mutation politico-stratégique qu’elle annonçait ? En d’autres termes, les concepts associés de bifurcation et de fluctuation permettent d’éclairer la nature singulière de la guerre du Golfe et de la situer dans la généalogie de la stratégie. Evénement extraordinaire et aléatoire - comme toute fluctuation - elle a précipité et récapitulé, en un point d’accumulation et de condensation historique, les effets immédiats et différés des faits de transformations ordinaires provoqués, durant cinq années, par la cessation de la guerre froide. Tout s’est passé comme si le conflit du Golfe avait eu pour fonction historique de faire émerger, dans la pleine clarté de l’évidence, le nouvel ordre qui mûrissait dans le chaos, jusqu’alors indéchiffrable, de faits désordonnés manifestant la fin d’une époque. Et si, par récurrence, cette guerre permet de décoder le passage d’une époque à une autre, elle indique du même coup, par projection, celui de la bifurcation fixant l’évolution future du système interétatique et des pratiques stratégiques. Sens forcé, sans doute, par notre hâte à anticiper et maîtriser l’avenir, et qu’un nouvel événement majeur et aussi aléatoire pourrait corriger : rien ne permet d’affirmer que la fluctuation guerre du Golfe et la bifurcation concluant la guerre froide ont achevé de développer toutes leurs conséquences, et que nous soyons capables d’énoncés assurés sur les figures d’avenir qu’elles ont ébauchées...

 

Méthode

 

J’adopterai donc, ici, cette grille de lecture. Réduisons la guerre du Golfe, d’abord, à elle-même et observons-la de l’intérieur, dans la temporalité de sa genèse et de son développement propres. Comme toute guerre, elle est alors contingente, se décrit et s’explique par ses finalités et ses voies-et-moyens spécifiques, définis dans un espace-temps géohistorique circonscrit.

Ensuite, partant de ces attributs positifs - pour autant que l’information disponible permet de les objectiver - je m’installerai dans le temps long de l’âge nucléaire. Je tenterai d’établir pourquoi et en quoi la guerre du Golfe était nécessaire pour liquider les ambiguïtés introduites, dans le fonctionnement du système interétatique, par le laborieux changement de statut de l’Union soviétique ; pourquoi cette guerre opère aujourd’hui, dans l’esprit des experts, comme un analyseur de la nouvelle période ouverte, dans l’âge nucléaire, par la fin de l’équipotence des Etats-Unis et de l’Union soviétique, et comment elle balaie nos incertitudes sur le bilan global de plusieurs décennies de guerre froide ; pourquoi et comment, enfin, elle a précipité une nouvelle morphogénèse du système international et décidé la recomposition de l’espace politico-stratégique en faveur des Etats-Unis. elle a, en effet, consacré leur rang impérial1 que les événements des années 80 annonçaient, et certains des moyens de le tenir, qui existaient déjà avant le conflit, ont été "crédibilisés" par celui-ci. D’ailleurs, les Américains n’ont pas perdu de temps pour exploiter leurs succès dans le Golfe, qui confirmaient leur victoire dans la guerre froide.

LA PERIODE DE GUERRE

 

Finalités et conduites de la guerre

 

La guerre du Golfe a eu lieu. Certains le contestent, invoquant la brièveté de la bataille finale, la faible résistance irakienne et les pertes insignifiantes des coalisés eu égard aux effectifs engagés. Si le nombre des victimes et l’ampleur des dommages matériels devaient constituer le seul critère de la guerre, rappelons alors que les forces irakiennes ont abandonné sur le terrain 100 000 tués et blessés, 60 000 prisonniers, 100 000 déserteurs et un très abondant matériel ; que l’offensive aérienne alliée a provoqué des pertes humaines et des dégâts considérables dans la substance vive de l’ennemi ; à quoi s’ajoutent les destructions commises au Koweit. Le bilan est bien celui, désastreux pour l’Irak, d’une guerre conforme à sa définition clausewitzienne : "acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté".

Politiquement et stratégiquement, cette guerre serait inintelligible si on la réduisait aux "cent heures" du dernier round. Elle a comporté trois phases nettement découpées dans le temps, mais qu’il faut se garder de dissocier. La première : après la concentration de ses forces sur la frontière, le raid prédateur de l’Irak lancé par surprise - comme les razzias des "ancêtres" assyriens - avec les mêmes finalités politiques et stratégiques : la conquête et le pillage, sans risques immédiats, d’un pays voisin convoité pour ses richesses (pétrole) et son espace (débouchés sur la mer) ; entreprise permettant d’acquérir une position dominante dans la région et dans le monde arabe. Troisième phase : la brève contre-offensive d’une coalition hétéroclite visant à expulser le perturbateur contraint à une bataille défensive pour tenter, d’abord, de conserver ses gains ; ensuite, d'interdire l’invasion de son territoire et de préserver son régime politique. Entre ces deux campagnes, une période d’attente de plusieurs mois : on la nomma crise tant que la communauté internationale put espérer que la négociation, les pressions économiques (embargo) et l’ultimatum ramèneraient l’égaré à la raison et le persuaderaient d’accepter le retour au statu quo ante. Mais, rétrospectivement, cette longue phase de vide opérationnel révèle sa vraie nature : une suspension temporaire des hostilités ouvertes, en août 1990, par l’initiative irakienne ; un temps d’arrêt nécessaire aux coalisés - après leurs réactions d’urgence visant à protéger l’Arabie saoudite et la Turquie - pour projeter et déployer, sur le théâtre d’opérations, des forces capables de surpasser celles de Bagdad.

La durée inhabituelle de la phase de "repos" (Ruhe) entre celles extrêmement brèves de "tensions" (Spannung) - selon la terminologie clausewitzienne2 - a pu abuser les observateurs sur la nature du conflit. Mais, considéré dans l’unité de ses trois phases, il est conforme au modèle théorique de la guerre classique. Ses traits historiques procèdent d’abord de la dissymétrie des espérances de gain politiques et des buts stratégiques - buts de guerre et but dans la guerre - des belligérants. Pour l’Irak, fins politiques et buts stratégiques absolus dans la première phase : conquête du Koweit qui, annexé, perdait son identité, et accession au statut de puissance régionale hégémonique. Dans la troisième phase, fin et but restreints si, grâce à une défensive efficace et trop coûteuse pour les coalisés, Bagdad avait pu amener ceux-ci à négocier un compromis ou sa sortie honorable du guêpier ; mais fin politique et but stratégique absolus si, après avoir été chassés du Koweit, les Irakiens avaient dû se battre pour arrêter l’invasion de leur territoire et conserver leur statut d’Etat souverain.

Aussi peu réalistes qu’elles paraissent aujourd’hui, ce sont là des évaluations politico-stratégiques que, ne fût-ce que pour manoeuvrer en sûreté, Bagdad devait retenir comme hypothèses plausibles pour sa conduite de la guerre dans la troisième phase : isolé dans son rôle de "méchant" mis au banc de la communauté internationale, sans doute mal informé, Saddam Hussein pouvait douter que les coalisés n’outrepassent pas les fins politiques bornées (restaurer la souveraineté du Koweit) et les buts stratégiques restreints (chasser l’agresseur de sa conquête) qu’ils affichaient conformément aux résolutions du Conseil de sécurité. Au demeurant, le perturbateur avait intérêt, pour exalter l’esprit de défense de ses armées et de son peuple, à disqualifier la coalition en lui imputant une volonté de lutte à mort. Les incertitudes sur les buts de guerre alliés ne furent levées que par leur décision d’arrêter leur offensive dès qu’ils les jugèrent atteints. Observons toutefois que les conditions du cessez-le-feu imposaient à Bagdad, sous le contrôle de l’ONU, des mesures de désarmement et diverses contraintes qui, aussi justifiables qu’elles fussent, excédaient les buts de guerre restreints définis initialement par les alliés.

Plus exactement, pour l’analyste récapitulant les faits et événements après l’action, tout s’est passé comme si la conduite de la guerre, par les coalisés, avait été déterminée par des fins et des buts restreints ; comme si ceux-ci, que nous définissons ex post comme fournissant une explication plausible de la guerre du Golfe, de ses causes finales (politiques) et efficientes (stratégiques), avaient été fixés dès l’origine du conflit et maintenus ne varietur durant tout son développement spatio-temporel. Mais la pertinence de cette explication n’apparaît qu’après l’arrêt des hostilités ; quand la guerre, achevée, délivre enfin son sens global et définitif. cette reconstruction évacue en effet les divergences, sur les buts de guerre, constatées dans la deuxième phase du conflit. Lorsque les effets du blocus furent estimés insuffisants ou trop différés, et qu’il fallut se résigner à l’épreuve de force et fixer ses buts, la France marqua sa volonté de s’en tenir à ceux que prescrivait la résolution de l’ONU, et misa jusqu’au dernier moment sur la négociation. Contre cette retenue, justifiée par des arguments juridiques, les Etats-Unis manifestèrent, dans leurs politique et stratégies déclaratoires, qu’ils souhaitaient la chute du régime de Bagdad - ce qu’on ne saurait considérer comme une fin politique bornée.

Sans doute, les Américains, ne doutant pas de leur victoire, comptaient-ils sur ses effets induits, dans l’opinion irakienne, pour atteindre ce but. Mais quand l’offensive alliée fut lancée, rien n’assurait que, le Koweit étant dégagé, ils ne seraient pas tentés d’exploiter la victoire en anéantissant les forces résiduelles de l’Irak et en marchant sur Bagdad. Des signes autorisaient le doute : en exagérant les capacités militaires adverses - "la quatrième armée du monde" ! - les Américains amplifièrent, avant d’agir, les dangers que représenterait toujours un Irak surarmé s’il n’était ramené dans le rang. Ensuite, la brutalité et le volume de leurs feux aériens, appliqués à l’infrastructure et sur les grands arrières irakiens, permettaient de penser que, même si elle reflétait un trait constant de leur culture stratégique, cette stratégie opérationnelle de démolition s’accordait mal à des buts de guerre limités.

Si, durant la troisième phase, la conduite des opérations alliées fut exemplairement unitaire, l’analyste peut donc s’interroger sur la solidité de la coalition dans l’hypothèse où l’allié leader aurait décidé unilatéralement de ne pas suspendre les hostilités. Hypothèse plausible : les regrets, discrètement exprimés par le général Schwarzkopf quand il dut renoncer à poursuivre l’ennemi refoulé, laissent supposer que, si le politique ne céda pas aux arguments du militaire, ce ne fut pas sans susciter quelque sentiment de frustration. Depuis, les obstacles dressés par Bagdad devant les inspecteurs de l’ONU et la constance mise, par le président Bush, à dénoncer la mauvaise volonté de Saddam Hussein et à évoquer d’éventuelles mesures de coercition, permettent d’imaginer que, à Washington, certains pourraient considérer comme une erreur l’arrêt des opérations. Problème constant : quand et comment terminer une guerre ? En 1866, Bismarck et Moltke et, en 1918, Clemenceau et Foch se disputèrent sur la réponse. Problème aggravé quand il se pose à des coalisés.

 

Perturbateur et coalition

 

Si ces observations éclairent les traits classiques d’une guerre opposant une coalition à un ennemi isolé, elles révèlent surtout une innovation capitale dans les mécanismes du système interétatique et dans la règle du jeu qui l’a régulé depuis l’entrée dans l’âge nucléaire : pour la première fois, une super-puissance et deux autres puissances nucléaires ont pu s’affranchir des contraintes spécifiques qu’imposaient jusqu’alors, à leurs actions et réactions sur les théâtres périphériques, la stabilité et le fonctionnement sous basse tension du bipôle nucléaire Etats-Unis/URSS. Sans doute, les coalisés n’ont-ils pas adopté un but de guerre absolu contre l’Irak ; mais ils l’auraient pu, leur liberté d’action n’étant plus entravée devant l’adversaire-partenaire soviétique. Que la seule possibilité de choisir cette solution leur ait été offerte, c’est là un fait nouveau et chargé de sens.

Pour l’observateur extérieur, tout s’est passé comme si l’initiative irakienne avait bénéficié, en août 1990, d’un complet effet de surprise. En l’état actuel de l’information ouverte, les polémiques dénonçant l’aveuglement des grandes puissances laissent entière la question : le renseignement politique et militaire leur a-t-il manqué sur les préparatifs de l’invasion ? La concentration et le déploiement des forces irakiennes sur la frontière du Koweit pouvaient-ils être sans raisons ? Faut-il admettre la faillite des sources d’information, humaines et techniques, ou une mauvaise interprétation des indices ? A-t-on imprudemment spéculé sur les intentions de Saddam Hussein au lieu d’évaluer ses possibilités - capacités et probabilités - d’action ? L’analyste est donc en droit de s’interroger sur les raisons de la quiétude, au moins apparente, de la communauté internationale et, singulièrement, des Américains. Mais, dès que le voile se leva, les buts de l’entreprise irakienne furent clairs. Par la suite, Bagdad n’en dévia pas, les confirmant par ses décisions sur le sort politique des territoires conquis et refusant de négocier une issue pacifique du conflit avant l’échéance de l’ultimatum, comme si une réaction militaire des puissances mandatées par le Conseil de sécurité était improbable.

Nous verrons que, pour l’essentiel, cette grossière erreur de jugement pourrait être imputée à la méconnaissance, par Bagdad, des transformations du système international consécutives à la fin de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Toutefois, en première analyse, cette référence au contexte n’est pas nécessaire pour comprendre la conduite irakienne : dans les temps ante-nucléaires, l’histoire abonde en conquérants aventureux ayant échoué, dans leurs entreprises hors-normes, pour avoir mal évalué la résolution et les capacités de réaction des Autres. C’est là un phénomène récurrent, un invariant des mentalités : l’ubris politique porte au mépris de l’adversaire. Encore que le parallèle entre Saddam Hussein et Hitler soit excessif, ils eurent en commun de spéculer sur l’aveuglement des peuples nantis et les faiblesses des régimes démocratiques ; sur le juridisme des Etats répugnant à l’épreuve du sang ; sur l’aboulie des décideurs devant les coups d’audace d’un prédateur surarmé misant sur l’effet de surprise pour engranger des profits de plus en plus significatifs. Mais si la puissance et les capacités d’action d’un Hitler s’accrurent de ses gains cumulés, sa stratégie "de l’artichaut" s’avéra de plus en plus risquée et ses paris sur l’immobilisme adverse de plus en plus aléatoires. Les Autres, d’abord divisés par les évaluations divergentes de leurs intérêts particuliers et de leurs vulnérabilités devant une menace inégalement perçue ici et là, s’avisèrent progressivement qu’ils étaient liés par au moins un intérêt commun : mettre un terme au désordre croissant. Que le perturbateur hasardât alors un "nouveau coup", le seuil de tolérance était franchi : la nécessité et l’urgence d’une réaction s’imposaient identiquement à tous, faute de quoi la position stratégique du perturbateur eût été trop solide pour être entamée et pour que l’ordre pût être rétabli aux moindres frais.

Le jeu d’Hitler avait donc confirmé, une fois de plus dans l’histoire, que toute coalition naît d’une tardive prise de conscience collective d’un désordre international devenu intolérable ; de la difficile évaluation, par tous, d’un risque partagé : celui d’être les victimes plus ou moins prochaines, dans l’un ou l’autre de leurs domaines d’activité, dans leur liberté d’action, voire leur souveraineté, d’une irrépressible volonté de puissance. Mais il en alla différemment avec Saddam Hussein : après la guerre contre l’Iran, qui ne troubla guère la communauté internationale, un coup unique - contre le Koweit - suffit à éveiller celle-ci. Sans doute put-on croire un moment qu’il allait, lui aussi, pratiquer la stratégie de l’artichaut et attaquer l’Arabie saoudite ou la Turquie. Mais l’agression contre le Koweit suffit à déclencher une réaction et à nouer une coalition. Temps de réaction exceptionnellement bref, qu’il faut sans doute imputer à la valeur de l’enjeu - la stabilité du marché pétrolier - identiquement et immédiatement perçue, par les grandes puissances, comme un motif suffisant de guerre. Rapidité permise, surtout, par l’information en temps réel des décideurs politiques et par leur réseau de communications directes, toutes novations techniques qui accélèrent le travail diplomatique et permettent désormais, aux pouvoirs exécutifs, de s’accorder à la voix sur l’urgence et les premières modalités de la réponse commune. C’est là, semble-t-il, un changement considérable dans les calculs et les conduites politico-stratégiques des opposants à un perturbateur : politiquement, une alliance ad hoc peut être désormais rapidement constituée face à un agresseur agissant par surprise et s’assurant des gages ; stratégiquement, elle peut être rapidement opérationnelle si leurs capacités militaires permettent aux coalisés de projeter des forces sur le théâtre du conflit.

Cela dit sur la constitution d’une alliance de circonstance, son fonctionnement n’échappe pas aux habituelles difficultés des actions collectives. Si la pression et la mesure du risque commun ont facilité l’alliance, si elles ont atténué ou masqué les désaccords ordinaires de ses membres, si leur commune volonté d’efficacité les oblige à taire provisoirement les naturels dissentiments qu’implique toute coexistence, même pacifique, il est improbable que les contraintes, acceptées dans ces alliances conjoncturelles, abolissent les sentiments d’identité-altérité de chacun devant chacun et la conscience de leurs intérêts particuliers. Les déterminations permanentes de leurs projets politiques et de leurs stratégies persistent. leurs fins à long terme ne sont que corrigées, pour un temps, par l’intrusion de celles, temporaires, de l’alliance. Que la stratégie militaire de celle-ci rencontre - et c’est un fait constant dans l’histoire des guerres de coalition prolongées - des obstacles opérationnels imprévus, que ses résultats et leurs coûts soient différemment perçus par les divers acteurs au gré d’une situation évolutive, et les intérêts particuliers resurgissent, réactivés par les aléas de l’action, pour modifier les finalités initiales des coalisés ou leurs voies-et-moyens consentis jusqu’alors.

En bref, tout conspire à provoquer des frictions militaires et des discordances politiques entre des alliés légitimement soucieux de ne pas entamer leur autonomie de décision, de conserver leur liberté de jugement et d’action dans la conduite d’une guerre dont ils rapportent les espérances de gain et les coûts probables, qui varient avec la situation, à leur politique constante. Le perturbateur le plus isolé connaît ces faiblesses. Il ne manquera pas de miser sur les désaccords probables, voire d’en favoriser l’apparition. Il exploitera la moindre faille ouverte dans une alliance toujours fragile. Il espère sa désintégration qui lui permettrait soit de traiter séparément avec l’un de ses adversaires, soit d’obtenir un règlement moins défavorable à l’issue du conflit, qui pourrait révéler des divergences foncières, jusqu’alors tues, entre les associés occasionnels : leur probabilité n’est jamais nulle...

Observations banales : il n’est guère de coalition qui, dans le passé, n’ait révélé ces vulnérabilités congénitales. elles tiennent au statut ambivalent de partenaires-adversaires qui détermine, en guerre comme en paix, les relations des membres du système interétatique. Jomini n’a que sarcasmes pour la conduite des Alliés durant les campagnes de 1813 et 1814. Foch dit admirer moins Napoléon depuis son expérience de 1918. On connaît les divergences entre Churchill, Roosevelt, Staline, De Gaulle, durant le second conflit mondial. La théorie des coalitions et leurs pratiques historiques peuvent donc éclairer la conduite de l’Irak, apparemment peu rationnelle. Dans la deuxième phase de la guerre du Golfe, la fébrile activité diplomatique impliquant de nombreux acteurs redoutant l’extension du conflit, l’obstination de la France à négocier, les divisions du monde islamique, les mouvements d’opinion dans les démocraties divisées sur la légitimité de la guerre et sur son coût probable, etc., tout pouvait donner à croire, aux Irakiens, que ce climat de dissension et ces clivages intra et inter-étatiques dissuaderaient les coalisés de décider le passage de la menace à l’acte de guerre.

Formuler un ultimatum est une chose ; une autre, plus rude encore pour les hautes instances politiques des sociétés libérales et des régimes démocratiques, que de lui donner suite si le perturbateur refuse de céder. Certes, c’est à ce dernier - comme l’a noté Clausewitz - en posture de défenseur puisque les coalisés tentent de lui imposer leur volonté, que revient le choix entre la paix et la guerre. Mais, si l’Irak acceptait l’épreuve de force plutôt que d’évacuer le Koweit et en assumait la responsabilité devant l’histoire, la décision d’ouvrir les hostilités, en janvier 1991, n’en revenait pas moins aux chefs de la coalition. C’était là un acte du vouloir soumettant les caractères à une dure épreuve en un temps où la conscience morale répugne à admettre que la violence armée demeure un moyen légitime et licite de la résolution des conflits.

De là, les précautions des politiques étayant leur décision par les résolutions du Conseil de sécurité, et le travail diplomatique des Etats-Unis attachés à l’adhésion au moins formelle de l’Union soviétique afin de ne pas compromettre leur avenir commun. De là, chez les opposants de tous bords, la dénonciation de ce juridisme, alibi couvrant, selon eux, les vraies raisons, évidemment mauvaises, de la Realpolitik.

 

Défensive et manoeuvre de transfert

 

L’ouverture des hostilités, le 16 janvier, dut décevoir Bagdad qui, pour les raisons évoquées ci-dessus, pouvait encore douter de la fermeté des alliés. Au cours de la troisième phase du conflit, leur manoeuvre offensive mit la défense irakienne en si mauvaise posture - et si rapidement - sur le front et les grands arrières, que Bagdad dut perdre assez tôt l’espoir de se rétablir militairement. Comment interdire, aux coalisés, d’obtenir une victoire décisive s’ils décidaient de poursuivre leur offensive ? Leur supériorité avérée les autorisait à la rechercher et nul ne pouvait, alors, la tenir pour improbable. En termes de finalités politiques, cette victoire décisive aurait signifié, pour l’Irak, non seulement la perte de l’enjeu du conflit (Koweit), mais aussi l’invasion de son propre territoire, consécutive à la destruction de ses forces, et sa capitulation. Ou - ce qu’il devait tenir pour un risque équivalent étant donné ses visées de suprématie régionale -, l’Irak aurait dû accepter les conditions drastiques des alliés : le démantèlement de son infrastructure nucléaire, son désarmement balistique et chimique et le maintien de l’embargo l’auraient privé des instruments stratégiques de son autonomie de décision politique.

Devant cette issue désastreuse et non improbable du conflit, l’Irak n’avait donc d’autre ressource que de manoeuvrer pour tenter de la différer, de gagner du temps en espérant qu’un événement imprévu - un fait nouveau nécessairement extérieur au domaine militaire - interviendrait pour bouleverser à son profit les données d’une situation critique ; pour changer la nature de la guerre en cours de telle sorte que la nouvelle donne lui offrît la possibilité d’une sortie de guerre plus favorable. Au printemps de 1945, Hitler n’avait-il pas, contre toute raison, attendu qu’un événement de cette sorte retournât une situation désespérée et lui permît d’échapper aux conséquences de la victoire décisive des coalisés3 ? Mieux : si un tel changement dans le cours de la guerre tardait trop, ou s’il apparaissait peu probable, l’Irak pouvait-il le provoquer ? La théorie dit qu’une telle action est concevable. Mais comment manoeuvrer, comment opérer cette forme de diversion ?

Rappelons que toute guerre se définit d’abord par les fins politiques - espérances politico-stratégiques - respectives des belligérants ; fins qui ont motivé l’épreuve de force, moyen de l’épreuve des volontés. Si, après avoir bénéficié de l’initiative, l’une des parties est militairement mise en difficulté, si sa stratégie opérationnelle s’avère incapable d’atteindre ses nouveaux buts dans la guerre (arrêt ou freinage de la contre-offensive ennemie) étant donné la supériorité des voies-et-moyens adverses, il est contraint d’admettre non seulement que la probabilité d’accomplir ses buts de guerre (fins politiques) initiaux n’a cessé de décroître jusqu’à s’annuler, mais aussi que l’échec de sa stratégie défensive peut le conduire, à terme, à une défaite sans appel. Dans ces conditions, et s’il refuse de céder immédiatement à la volonté adverse, que faire et comment, afin de sortir du conflit pour un coût politique inférieur à celui qu’annonce le cours des opérations militaires ? Nulle autre solution, en théorie, que d’agir de telle sorte que l’adversaire, en posture offensive, soit induit à modifier ses propres buts de guerre (fins politiques) alors que ses succès stratégiques (buts dans la guerre atteints) l’autorisent à les croire à sa portée. Nulle autre solution, donc, que de provoquer un changement majeur dans les finalités et la structure de la coalition ; par exemple, en suscitant l’intervention d’une tierce puissance qui, neutre ou désintéressée jusqu’alors, jugera que son intérêt lui commande d’intervenir pour faire entendre sa voix dans le règlement final du conflit ; ou en accentuant les divergences latentes entre les coalisés ; ou encore, en favorisant un renversement d’alliance.

Cette manoeuvre de transfert dans la structure des finalités politico-stratégiques, usuelle dans l’histoire des guerres, Saddam Hussein l’a tentée en tirant ses Scud sur Israël. Il ne pouvait attendre, de leurs modestes effets physiques sur des populations extérieures au théâtre, qu’ils influencent la stratégie opérationnelle des alliés. Mais il misait sur leurs effets psychologiques, les Israéliens étant toujours prompts à réagir aux provocations par des représailles militaires dosées. Quoique ponctuelles et sans buts stratégiques significatifs, leurs réactions auraient suffi à les impliquer de facto dans le conflit, même si leurs fins politiques (rappel de leur souveraineté) ne coïncidaient pas avec celles des coalisés (rétablir le statu quo ante). Pour Bagdad, il n’était donc pas improbable que l’intervention d’Israël perturbât la coalition, au point de la désintégrer. Dénoncés par une grande fraction de leur opinion comme traîtres à la cause islamique, certains des Etats arabes engagés auraient pu remettre en question leur alliance de circonstance dès lors qu’ils se retrouvaient associés, malgré eux, à l’ennemi héréditaire. Ils auraient pu quitter la coalition, voire se retourner, et le sens de la guerre - sa fin politique - aurait été radicalement changée dans le cours même de l’action. le calcul de Saddam Hussein s’avéra erroné. Sa manoeuvre de transfert échoua devant la retenue de Tel-Aviv soumis aux pressions occidentales, et que le déploiement d’une défense anti-missiles (Patriot) sur son sol aida à résister aux impatiences de son opinion publique.

 

Une guerre classique à l’âge nucléaire

 

Si je me suis attardé sur certains traits de la guerre du Golfe en me référant à la théorie classique de la guerre, c’est que ses caractères - dans l’ordre des finalités - sont significatifs, paradoxalement, par leur banalité même. En d’autres temps, ils n’auraient pas mérité une analyse aussi insistante tellement leur classicisme est évident. Cette guerre pourrait donc s’inscrire, sans accent original, dans l’histoire des guerres et dans la généalogie de la stratégie - mais dans l’histoire et la généalogie des temps pré-nucléaires. Autrement dit, si l’on évacue provisoirement la question des voies-et-moyens pour ne retenir que celle des finalités, on pourrait appliquer à cette guerre la problématique, les concepts et le langage usuels avant la coupure de 1945. Pour l’analyste considérant la guerre du Golfe en soi (dans le temps court), tout se serait passé comme si cet objet pouvait être pensé en faisant abstraction de la période historique dans laquelle il s’est formé. Comme si, au lieu d’épouser le sens de l’évolution de la stratégie fixé dans les années 50 - celui de ses morphogénèses déterminées par le fait nucléaire - la guerre du Golfe avait restauré la violence armée dans ses fonctions antérieures et marqué un point de rebroussement sur la trajectoire historique.

Bien entendu, cette lecture n’est pas satisfaisante : on ne saurait, sans la dénaturer, expliquer une phase quelconque de guerre en la retranchant de son contexte historique ; et celui de 1990-1991 ne peut répéter le passé. Le phénomène d’involution évoqué ci-dessus ne doit donc être qu’apparent et, dans sa réalité, la guerre du Golfe ne saurait s’identifier tout à fait aux guerres classiques de l’ère pré-nucléaire. Bien qu’elle se soit manifestée phénoménologiquement avec la plupart de leurs attributs, sa vraie nature et son sens, dans la généalogie de la stratégie, ne se dévoileront donc que si on ne soustrait pas ses déterminations particulières, locales, à l’influence de celles, générales, que le fait nucléaire doit encore imposer à la dynamique conflictuelle du système interétatique puisque les panoplies nucléaires existent toujours. Pour lever ces difficultés d’interprétation, il faut donc admettre que les déterminations générales ou surdéterminantes de l’âge nucléaire n’agissent plus aujourd’hui, dans la genèse, le développement et l’issue des conflits, comme à la belle époque du risque nucléaire dictant sa loi aux acteurs étatiques. Il faut admettre que "quelque chose" a changé dans la nature ou, ce qui est suffisant pour affecter les calculs et conduites politico-stratégiques, dans les perceptions du fait nucléaire et de ses implications.

En d’autres termes, si la guerre du Golfe ne marque pas, comme on l’a avancé, la fin des temps nucléaires, elle ne pouvait advenir et être ce qu’elle fut que sous la condition préalable d’une transformation du système interétatique et de la fonction de la violence armée - singulièrement, des capacités nucléaires - dans les relations socio-politiques. La guerre du Golfe a été le révélateur de ces changements d’état et de statut et, comme toute fluctuation aléatoire, elle indique le sens de la bifurcation annoncée, par la fin de la guerre froide, dans la généalogie de la stratégie. Elle fait émerger à la clarté de l’explicite ce qui n’était, jusqu’alors, qu’implicite ; et c’est ce double travail de maturation et d’accouchement qu’il faut tenter de comprendre. Deux concepts usuels de notre boîte à outils - ceux de crise et de liberté d’action - nous y aideront.

DE LA CRISE À LA GUERRE OU LA LIBERTÉ D’ACTION RECOUVRÉE

 

"Que les temps sont changés !"

 

Pour hasarder son coup de force sur le Koweit après une longue et coûteuse guerre contre l’Iran, Saddam Hussein a dû parier sur l’inertie de la communauté internationale. On a dit que son erreur, dans l’évaluation de ses risques, procéda d’un malentendu : il aurait mal interprété son information diplomatique et se serait cru autorisé à agir par l’apparente indifférence des Etats-Unis. Mais fût-il exact, ce fait serait secondaire : les Américains eussent-ils émis un signal d’avertissement, il aurait pu le négliger s’il avait pu raisonnablement compter sur le soutien soviétique ; s’il avait été assuré, comme aux temps de la guerre froide, que le système interétatique demeurait soumis à la règle du jeu gouvernant le sous-système américano-soviétique et influençant le système international. Cette règle imposait identiquement, aux deux grands, des contraintes de modération politique et de prudence stratégique qui, dans leur traitement des crises secouant les zones sensibles, obligeaient chacun d’eux à tenir en mains ses clients locaux et à se garder d’attenter directement aux intérêts régionaux de l’Autre ; règle qui limitait donc leur liberté d’action sur les théâtres extérieurs.

La persistance de cette règle n’était-elle pas, d’ailleurs, implicitement reconnue par les autres acteurs quand, durant la longue période de "repos" succédant au rezzou sur le Koweit, le discours politique et stratégique évoquait la "crise du Golfe" comme si elle reproduisait le modèle de crise typique de l’âge nucléaire ; comme si elle pouvait encore, devait même être réglée par un marchandage comme les précédentes ? Saddam Hussein aurait donc commis la même erreur de jugement sur le sens du conflit qu’il ouvrait. Il put penser que, si le contexte international n’était pas aussi favorable qu’il l’eût souhaité, le moment d’agir était, en revanche, le moins mauvais pour une prise de risque calculé4. Mais, objectivement, il s’est embarqué dans une aventure qui le dépassait en provoquant une crise régionale qui se révéla d’une toute autre nature que celles ayant ponctué la guerre froide. Tout s’est passé comme s’il avait cru pouvoir la déclencher et l’exploiter selon les recettes éprouvées depuis les années 60, n’imaginant pas que celle-ci pouvait, contrairement aux précédentes, se dévoyer en épreuves des volontés et de force, en guerre classique conduite, sur le mode de la stratégie directe, par l’un des Super-Grands ; et cela, sans que l’autre intervienne autrement qu’en feignant d’accepter ce qu’il était désormais incapable de contrer. Incapable même de contrôler, fût-ce conjointement avec le premier, comme naguère.

Tout a été dit sur les crises antérieures, qui ont abondamment nourri la littérature. Les analystes se sont généralement accordés sur leurs singularités imputables à la structure bipolaire du système interétatique et à la guerre froide, à la parité balistico-nucléaire et à la course aux armements induite par la volonté de supériorité militaire des deux Grands ; toutes "causes" de leur politique circonspecte et de leur stratégie prudente - en général indirecte - dans les espaces crisogènes privilégiés que furent endémiquement les régions sensibles 5 d’un monde chaotique. Tous ces éléments constituant désormais l’héritage de la culture stratégique universelle, il suffit, pour mon propos, de les résumer en disant que le statut d’adversaires-partenaires des deux Grands verrouillait leur sous-système et, en bornant leur liberté d’action, leur interdisait un interventionnisme débridé. Ils ne pouvaient s’aventurer dans des actions militaires extérieures ne respectant pas la règle du jeu qui leur imposait le partage des gains ou le pat politico-stratégique, et le contrôle en commun, fût-il tacite, du conflit local afin de prévenir le risque d’une escalade qui les aurait directement et dangereusement impliqués6.

Ce type de crise et les conduites politico-stratégiques imposées par sa gestion appartiennent, sans doute pour longtemps, au passé. la coupure a été provoquée par la révolution gorbatchévienne qui ne fut que la conséquence et l’aveu d’un fait capital : la guerre froide s’est achevée sur la victoire des Etats-Unis, les Soviétiques s’avérant incapables de prolonger le duel. Nombre d’observateurs ont contesté cette interprétation malgré l’accumulation de signes éloquents : remembrement politique de l’Europe consécutif à l’émancipation des Etats satellites ; retrait des forces soviétiques de leurs anciennes bases de départ sur le Rideau de fer et adoption d’une stratégie militaire défensive renonçant à la quête de la supériorité pour adopter la notion de suffisance raisonnable ; acceptation d’un processus de désarmement, classique et nucléaire ; dissolution du pacte de Varsovie et propositions sur un système de sécurité européen ; abandon du messianisme idéologique et demandes pressantes d’aide économique ; etc.

A tous ces éléments de bilan négatif, les objections et les rappels à la prudence n’ont pas manqué. On a invoqué la précarité du retournement soviétique, les capacités résiduelles d’un appareil militaire classique qui demeurera bien supérieur à celui des Européens ; celles d’une panoplie nucléaire assez redoutée des Américains pour qu’ils attachent un grand prix à sa réduction négociée, etc. Dans cette confusion des perceptions et des évaluations, on comprend que Saddam Hussein ait pu partager le sentiment des sceptiques et que leurs incertitudes sur la portée, voire la réalité de l’effacement soviétique, l’aient induit à parier sur d’ultimes hésitations américaines et sur des pressions de l’URSS qui, sans être aussi efficaces qu’aux temps de la guerre froide, auraient dû marquer sa volonté de sauver ne fût-ce que les apparences d’un statut d’hyper-puissance.

En se résolvant par une guerre directe et de retentissement mondial - malgré sa dimension locale originelle - la "crise" du Golfe, inattendue et reproduisant un type de conflit qu’on croyait périmé, devrait réfuter les objections ci-dessus. Ne fut-elle pas une de ces brusques secousses de l’Histoire qui, bousculant les choses et les hommes, dissipe les brumes dissimulant son patient travail de morphogénèse et présente un bilan jusqu’alors insoupçonné ? Ignorant sa vraie fonction maïeutique, instrument d’une histoire qui lui a conféré un tout autre sens que celui d’un accident local, la volonté de puissance irakienne ne serait donc intervenue, innocemment, que pour provoquer la nécessaire réaction du système international que celui-ci attendait obscurément pour prendre enfin conscience, avec un retard de cinq années sur les faits, de son radical changement d’état. En offrant aux Etats-Unis la première grande occasion d’agir, sur un théâtre extérieur, sans autres contraintes que celles, plutôt formelles, d’une opinion partagée et d’une ONU acquise à leur cause, la guerre du Golfe a démontré avec éclat qu’ils bénéficiaient, depuis 1985, d’une incontestable liberté d’action devant les Soviétiques. Elle a confirmé l’incapacité de ceux-ci à concevoir et pratiquer une stratégie d’interdiction bloquant ou, au minimum, freinant l’initiative adverse dans une région voisine que leurs intérêts constants rendaient très sensible.

L’ancien sous-système américano-soviétique était donc aboli : la liberté d’action reconquise par l’un des deux Grands sur les contraintes de la bipolarité administrait, aux derniers sceptiques, la preuve qu’il était sorti de la guerre froide en vainqueur condamnant son rival aux seconds rôles. Cette victoire, déjà acquise mais encore contestée dans l’opinion, donc objectivement indécise avant l’épreuve de vérité que fut la guerre du Golfe, celle-ci la rendait ostensiblement décisive.

 

Qu’est-ce que la liberté d’action ?

 

Le savoir immédiat et la pratique, dans toutes nos activités se heurtant à divers obstacles, nous ont familiarisés avec la notion de liberté d’action - liberté d’agir serait préférable7. Mais est-elle aussi claire que la littérature militaire le suppose ? Apparue à la fin du XIXe siècle, elle fut canonisée par Foch dans ses Principes de la guerre (1903), qui consacrent un chapitre au principe de la liberté d’action, quoique sans l’énoncer. Colin ne retient pas le principe et n’évoque la liberté d’action qu’en passant, comme une notion commode et du sens commun, dans les transformations de la guerre (1911). Mais le général Débeney a ironisé, dans la guerre et les hommes (1937), sur un pseudo-principe qui, assis sur un paralogisme, ne serait qu’une déformation de celui, authentique celui-là, de sûreté. Depuis, la théorie a tenté, laborieusement, de clarifier une notion décidément plus insaisissable que le donne à croire sa banalisation.

Pour Castex, la liberté d’action "représente la possibilité d’agir comme on veut, à son aise, avec toutes les chances pour soi, et malgré l’ennemi" 8. Définition équivoque ; celle d’un concept vide ne signifiant aucune réalité de la pratique : peut-on "agir comme on veut" dès lors que l’ennemi, sauf à être éliminé, existe et oppose sa volonté ? "Un chef qui a sa liberté d’action est déjà vainqueur", objecte Débeney. Aussi, Castex admet-il que la notion "en soulève une quantité d’autres" - ce qui renvoie à celles, plus précises, d’économie des forces et de sûreté. Il note qu’"elle signifie la précieuse possibilité d’agir comme on veut, sans entraves, et de ne se heurter qu’aux seuls obstacles dressés par la volonté contraire de l’ennemi" 9. Formulation encore ambiguë : la liberté d’action se réduirait-elle à l’affranchissement des "servitudes", matérielles et autres, inhérentes à l’organisation et au fonctionnement interne de la machine militaire, et qui entravent la "liberté de mouvement" de "la force organisée" ? Le problème de la liberté d’action cesserait-il de se poser quand notre volonté rencontre celle d’un Autre ? On pourrait le supposer si Castex n’ajoutait, comme conditions de la liberté d’action, la réunion des forces, le renseignement et la sûreté ; s’il ne résumait : "Quand nous parlons de liberté d’action, nous voyons se dresser tout ce qui conditionne cette action, tout ce qui pèse sur la décision, tous les ordres les plus divers dont elle dépend, éléments matériels, intellectuels et psychologiques".

"Ce qui pèse sur la décision"... C’est là, en effet, dans le champ mental des décideurs, que se noue le problème posé, selon Beaufre, par "la dialectique des volontés employant la force pour régler leur conflit". C’est cette référence à la dimension psychique de l’agir stratégique, qui permet d’introduire un concept de liberté d’action : "Ce duel des volontés produit l’opposition de deux jeux symétriques, chacun d’eux cherchant à atteindre le point décisif de l’autre par une préparation tendant à effrayer, à paralyser et à surprendre - toutes actions à but psychologique... Mais, comme chacun des adversaires fait de même, l’opposition des deux manoeuvres préparatoires donnera le succès à celui des deux adversaires qui aura sû empêcher la manoeuvre adverse et continuera la sienne jusqu’à son objectif. C’est ce que Foch appelle, avec la stratégie classique, "conserver la liberté d’action". La lutte des volontés se ramène donc à une lutte pour la liberté d’action, chacun cherchant à la conserver et à en priver l’adversaire" 10.

Je n’ai rappelé ces quelques étapes du travail de conceptualisation que pour souligner la difficulté d’affiner une notion qui, usuelle dans la théorie de la guerre classique, s’impose avec une vigueur significative dans le discours stratégique contemporain. Le concept de liberté d’action doit être clair et opératoire puisque, occulté durant la première époque de l’ère nucléaire - celle du système bipolaire Est-Ouest - par les idées dominantes de blocage dissua sif, de stabilité et de règle du jeu contraignante pour les puissances nucléaires, la nouvelle réalité politico-stratégique l’appelle comme un outil théorique désormais nécessaire à sa description et son explication ; puisque l’effondrement de l’Union soviétique a annoncé aux Etats-Unis, dès 1985, une liberté d’action dont la guerre du Golfe fut l’éclatante épiphanie.

Observons qu’il n’est de liberté d’action que relative - ce qui éclaire sa nature. Dans le conflit du même et de l’Autre, éléments interactifs d’un même système, leurs actions se croisent et leurs décisions sont interdépendantes. Les buts de chacun ne cessent de se concevoir et ses voies-et-moyens d’opérer qu’en anticipant et enregistrant les actions, et réactions, de coercition et d’interdiction effectives (offense et défense) ou virtuelles (persuasion et dissuasion) de chacun. Dans leurs computations politico-stratégiques et leurs décisions respectives, l’existence de l’Autre, ses facteurs de puissance et de vulnérabilité, les projets politiques et buts stratégiques qu’ils autorisent, ses capacités d’action et son agir effectif s’identifient donc à un ensemble de contraintes qui conditionnent, en tout moment, le choix des finalités de leur agir et celui des voies-et-moyens adaptés. Ces contraintes sont réciproques et interviennent pour restreindre leur capacité de choisir, parmi les décisions concevables, celles qu’ils souhaiteraient prendre parce que politiquement et stratégiquement "préférables", les plus conformes à leurs intérêts, à leurs projets et à leurs critères d’efficacité et de coût - de rendement - des conduites d’action. Dans la dialectique des volontés, des forces et des manoeuvres stratégiques, ces contraintes pénalisantes interviennent donc pour limiter le champ des opérations intellectuelles et physiques possibles ; pour réduire la probabilité des finalités et des voies-et-moyens préférentiels.

On peut donc, par commodité, définir la liberté d’action "en creux", en termes négatifs de contraintes réciproques. Elle s’identifie à la perception et à la mesure de ces contraintes. La probabilité des décisions préférentielles est une fonction décroissante de la gravité des contraintes qui ne sont jamais nulles, sauf - cas exceptionnel - pour le parti bénéficiant d’une écrasante supériorité l’autorisant à décider et à faire ce qu’il veut pour dicter sa loi à l’autre, paralysé et aboulique. Diverses dans leur nature et leurs valeurs - dans l’intensité des effets de perturbation et d’inhibition sur les décisions et les opérations - elles s’avèrent généralement inégales pour le Même et l’Autre, plus ou moins sensibles à ces effets. Elles traduisent, en fin de compte, les écarts entre les facteurs de puissance et de vulnérabilité de chacun devant chacun ; facteurs définissant leurs positions relatives et leurs capacités d’action, et de réaction, dans les divers domaines géographique, idéologique, politique, économique, culturel, technique, militaire, etc. qui déterminent leurs statuts politiques - leur rang -, leurs postures et conduites stratégiques. Si elles sont réciproques, les contraintes de chacun devant chacun procèdent d’écarts inégalement distribués entre tous ces domaines : tel, bénéficiant de la supériorité économique, sera faible militairement ou handicapé par une situation géographique inconfortable, etc. En outre, les facteurs respectifs de puissance et de vulnérabilité, et leurs écarts - donc les contraintes - varient, dans le temps, en fonction des relations de coexistence au sein du système interétatique et des développements de la dialectique conflictuelle.

C’est dire que le concept de liberté d’action - liberté de choisir et de décider - n’a de sens que si on la définit comme la résultante des libertés d’action élémentaires ou degrés de liberté que les duellistes possèdent, ou qu’il leur faut restaurer contre leurs contraintes, dans chacune des dimensions géographique, technique, etc. de la stratégie ; et cela, dans tous les états de conflits manifestant la coexistence des entités socio-politiques.

La diversité, l’inégalité et la variabilité des degrés de liberté du Même devant l’Autre introduisent donc un facteur de dissymétrie évolutive dans leurs statuts et leurs projets politiques, et dans leurs stratégies. Dans l’épreuve des volontés, la manoeuvre stratégique de chacun aura donc pour objet de réduire ses contraintes, inhérentes à toute action réciproque, d’étendre et d’accroître ses degrés de liberté, et, conjointement, d’accroître les contraintes et de réduire les degrés de liberté de l’Autre. Processus dialectique que Beaufre nomme "lutte pour la liberté d’action", l’existence et la valeur des degrés de liberté étant vérifiées par l’action même11.

 

Liberté d’action et exploitation de la victoire

 

Cette digression théorique n’est pas inutile à la compréhension de la guerre du Golfe. Les Etats-Unis ont pu décider "librement" de s’engager militairement sur un théâtre extérieur, ils ont pu choisir les fins politiques, les buts et les voies-et-moyens d’une stratégie directe de guerre parce que, au terme du conflit prolongé que fut la guerre froide, la parité approximative, longtemps maintenue par les deux Grands entre leurs facteurs respectifs de puissance et de vulnérabilité, était enfin abolie. Rétrospectivement, tout s’est passé comme si, durant une trentaine d’années, les américains avaient pratiqué une stratégie intégrale d’usure ; manoeuvré en engageant toutes leurs ressources intellectuelles et physiques avec l’espoir - avoué au temps de l’administration Kennedy-McNamara - d’épuiser le potentiel d’un adversaire contraint, tôt ou tard, de baisser les bras. Les coûts globaux de leur duel se révélèrent si inégaux, pour l’un et l’autre partis, que la faillite soviétique, déclarée en 1985, se traduisait par un énorme écart entre leurs capacités résiduelles d’agir et de réagir ; écart tel que l’ancienne équivalence de leurs contraintes réciproques ne jouait plus. Même s’il subsistait, l’équilibre quantitatif de leurs panoplies militaires - la corrélation des forces, chère aux Soviétiques - avait perdu son habituelle signification politico-stratégique. Quels buts et conduites stratégiques et, surtout, quelles fins politiques l’Union soviétique pourrait-elle assigner à ses forces armées quand tout ce qui les justifie, les détermine et les soutient - puissance économique, motivations idéologiques, consensus populaire, unité et volonté politiques, etc. - se décompose autour d’elles ? Quelles capacités d’action conservent-elles à l’extérieur des frontières quand l’intérieur implose et quand le pouvoir central se cherche ?

Si le résultat global de la stratégie d’usure, mode normal de la guerre froide, fut inexactement évalué par bon nombre d’experts avant que la guerre du Golfe ne leur révèle cette évidence cachée, il est peu plausible que les Américains n’aient pas pris la juste mesure de leurs nouveaux degrés de liberté avant de décider une action extérieure que ceux-ci rendaient possible et qu’ils conditionnaient. Ils pouvaient politiquement et stratégiquement concevoir, décider et opérer en sûreté : leurs anciennes vulnérabilités - les leurs et celles de leurs systèmes d’alliances - étaient fortement réduites devant l’URSS, incapable de les exploiter. Et ce qu’ils pouvaient décider hors-contraintes, les Etats-Unis possédaient les capacités, militaires et autres - facteurs de puissance - de l’accomplir.

En Europe et à la périphérie, Moscou n’était plus en position d’exercer la moindre pression diplomatique et militaire capable de dissuader Américains, Français et Britanniques d’intervenir à leur gré au Proche-Orient. Mieux : les alliés pouvaient prélever des forces sur le théâtre européen sans y compromettre leur sécurité, et les Américains utiliser cet espace comme une base de transit facilitant la projection et le soutien logistique, à grande distance, de leurs forces. Dans le Moyen-Orient et en Asie, le désengagement de l’Afghanistan après l’échec d’une guerre sans issue et onéreuse, et le réveil de leurs nationalités condamnaient les Soviétiques à suspendre leur séculaire poussée vers "le Sud". Là et ailleurs dans le monde, leur désastre économique et une idéologie discréditée leur interdisaient de soutenir, comme dans le passé, leurs anciens clients désormais abandonnés à eux-mêmes. En bref, aucune contrainte de forte intensité, tenant aux positions géostratégiques et aux postures des deux Grands à l’extérieur de leurs espaces nationaux, ne pouvait plus paralyser la capacité d’initiative américaine.

Si l’abandon de Saddam Hussein par Moscou a permis aux Américains de vérifier, par l’action même, que nul ne pouvait leur contester une liberté d’agir dont cette action donnait la mesure, la guerre du Golfe a également ouvert la phase d’exploitation de leur victoire dans la guerre froide. Et cette exploitation, à la fois stratégique et politique, a été conduite dans trois directions.

Contre l’Union soviétique, d’abord : exploitation non directe, étant donné ses capacités nucléaires, et Washington étant intéressée à aider l’ancien adversaire à préserver, contre toutes les forces de dissolution, le minimum d’ordre intérieur faute duquel serait compromis le contrôle, par un pouvoir central, d’une panoplie nucléaire toujours inquiétante. Si, pour ces motifs de sécurité nucléaire entre autres, les Etats-Unis s’efforcent de sauver la face des dirigeants soviétiques et les traitent en partenaires utiles au règlement d’affaires en suspens - du conflit israélo-arabe, par exemple - il n’en demeure pas moins vrai que, grâce à la guerre du Golfe, ils ont atteint, au détriment de l’Union soviétique, des buts stratégiques et des fins politiques que les contraintes de la bipolarité leur interdisaient jusqu’alors. Moscou a perdu ses anciennes positions en Irak même et toute liberté d’action dans une zone du Rimland d’intérêt majeur pour elle : elle n’est plus capable d’y influencer le cours des choses. Ces résultats considérables confèrent donc, à la guerre du Golfe, le caractère d’une exploitation indirecte ou oblique de la victoire américaine dans la guerre froide et, à cette victoire, un retentissement mondial : évincés du Proche et du Moyen-Orient, dans quelle région du monde les Soviétiques pourraient-ils, désormais, dissuader ou contrer militairement les initiatives de leur ancien adversaire ?

La défaite soviétique, Washington l’a également exploitée, en toute hâte, en direction de ses alliés occidentaux. Entre 1985 et 1990, ceux-ci avaient été tentés d’exploiter l’effacement soviétique pour leur propre compte. Leurs difficultés économiques les incitaient à percevoir sans tarder "les dividendes de la paix" et à réduire leurs budgets militaires. En outre, l’unification allemande et la restauration des satellites dans leur pleine souveraineté, la dissolution du pacte de Varsovie, la contraction et l’allégement du dispositif militaire soviétique et sa nouvelle posture défensive induisaient, en bonne logique, à remettre en question les voies-et-moyens de l’OTAN, voire les finalités d’une alliance conclue, naguère, en réponse à des risques d’offensive-surprise désormais évanouis. Si les Etats-Unis l’avaient laissé se développer, ce révisionnisme aurait pu compromettre leur leadership au sein de l’OTAN et leurs positions acquises sur le Vieux Continent ; cela, dans le moment que le remembrement de l’espace européen et la résurgence des nationalismes provoquaient de dangereuses tensions et posaient, en termes nouveaux, le problème central de la doctrine américaine : celui de la stabilité d’un système international dans lequel l’Europe demeure une pièce maîtresse pour les Etats-Unis même si, après l’effacement soviétique, elle n’est plus la zone à hauts risques qu’elle fut depuis 1945.

Evidemment, les Américains n’avaient pas attendu la guerre du Golfe pour remettre leur politique de défense sur le chantier, pour penser leur sortie de la guerre froide12 et définir la place de l’alliance atlantique et d’une OTAN rénovées dans le redéploiement mondial de leur système politico-stratégique. Mais il fallait convaincre les Européens de la validité d’un projet qu’ils pouvaient juger trop conservateur de l’ordre ancien. Depuis 1985, en effet, les intérêts de chacun des alliés avaient changé, et sa perception des "besoins de sécurité" régionale ne s’accordait plus nécessairement avec celle des Américains, pour lesquels la défense de l’Europe ne peut être qu’un élément de leur stratégie mondiale. L’ancienne garantie de sécurité, que les Etats-Unis apportaient à l’Europe sous la forme de la ré-assurance nucléaire et d’une stratégie otanienne pratiquement indiscutée, n’était-elle pas déjà contestée, dans le fond comme dans la forme, quand se répandait l’idée d’une défense européenne ? Quoique fort vague et relevant plus des bonnes intentions que de desseins réalistes, la seule évocation de cette novation capitale mettait en cause le statut européen des Etats-Unis ; et cela, même si la plupart des révisionnistes se gardaient de rejeter leur contribution militaire et concevaient la défense européenne comme " le second pilier" de l’alliance. La négociation sur la reconstruction de celle-ci s’avérait donc délicate... C’est alors que, divine surprise, la guerre du Golfe est intervenue à point nommé pour précipiter la remise en ordre et restaurer le rôle tutélaire des Etats-Unis.

L’aisance avec laquelle ils ont porté l’essentiel du fardeau contre l’Irak et entraîné l’ONU, leur détermination politique, la pesante mais éclatante démonstration de leur puissance dans toutes les dimensions de la stratégie intégrale, leur stratégie militaire combinant les techniques les plus avancées, dont ils ont souvent le monopole, et un art opérationnel "de grand style" - comme eût dit Guibert - tout a conspiré pour faciliter la reprise en mains d’alliés fascinés et mesurant le fossé entre leurs capacités d’action et celles de l’unique super-grand. A quoi s’ajouta la mauvaise conscience de ceux qui n’avaient participé que marginalement à la coalition. Tout contribua donc à étouffer les velléités d’émancipation des Européens qui, à la réunion du Comité des plans nucléaires (Bruxelles, 28 et 29 juin 1991) et à celle du Conseil de l’Atlantique Nord (Copenhague, 6 et 7 juin 1991), adoptèrent "démocratiquement" un plan de réformes de l’OTAN reflétant les nouvelles orientations stratégiques des Américains. Procédure aussi irrationnelle qu’expéditive - dénoncée par la France - puisqu’on définissait une nouvelle organisation de l’OTAN en repoussant à plus tard l’examen de la stratégie dont elle aurait dû logiquement procéder. Plus grave encore, on escamotait le débat préalable sur les finalités politiques, voire la nécessité de l’Alliance, comme si l’effondrement soviétique et ses conséquences ne les mettaient pas en question.

Un tel mépris de la méthode d’analyse politico-stratégique usuelle montre bien que la pièce avait été écrite, et les rôles distribués, bien avant qu’une parodie de négociation plaçât les Européens devant le fait accompli. Mais la guerre du Golfe avait ouvert une brèche psychologique chez les Alliés, et les Etats-Unis s’y engouffrèrent. Leur présence militaire en Europe serait-elle discrète dans l’avenir, et quelle que soit la future stratégie de l’OTAN, ils maintiendront leur position de haute surveillance sur l’espace européen. ils en conserveront le contrôle indirect, nécessaire à leur nouvelle stratégie planétaire, grâce à un redéploiement militaire déléguant le premier rôle aux fidèles Britanniques. Enfin, même si l’idée de défense européenne est sauvée dans le texte des accords, ce n’est là qu’une concession de pure forme : si les Américains ont admis "la complémentarité", à terme, entre la rénovation de l’alliance et le projet européen, le risque, pour eux, d’un système de défense européen autonome est pour un temps écarté. Au demeurant, les comportements désaccordés des Européens durant la guerre du Golfe et leur impuissance à régler collectivement le conflit yougoslave ont démontré la persistance des intérêts nationaux surdéterminants.

Enfin, grâce à la guerre du Golfe, les Etats-Unis ont exploité leur victoire dans la guerre froide sur une troisième direction : celle de leur propre société civile. Là encore, la vigueur de leur réaction, dans une région donc chaque citoyen américain reconnaît immédiatement l’intérêt (coût de l’énergie), et le succès humainement peu onéreux sur un théâtre extérieur ont révélé l’ampleur de la liberté d’action recouvrée contre une Union soviétique paralysée. Au consensus national durant la guerre, a succédé l’enthousiasme devant une performance militaire - technique et opérationnelle - exaltée par les médias. les séquelles psychologiques de la défaite au Vietnam et du coup de main manqué contre l’Iran, pour libérer les otages, le piètre montage de l’opération lancée sur la grenade, les difficultés économiques, etc., toutes les raisons de croire au déclin de la puissance américaine ont été balayées de la conscience collective. L’équipe du président Bush et les armées ont , d’un coup, restauré la confiance en soi d’un pays désormais libéré de la pression soviétique et assuré de son droit à dire le droit, de sa vocation à définir le "new world order", à assumer la responsabilité de l’instaurer et d’en préserver la stabilité où qu’elle soit menacée par d’éventuels perturbateurs.

En résumé, l’exploitation de la victoire américaine dans la guerre froide a enchaîné trois phases : une exploitation en tiroirs. La première équivaut à la poursuite que le vainqueur d’une bataille classique lançait sur les débris des forces battues pour en achever la destruction : ici, poursuite par la guerre, celle du Golfe éliminant le reliquat d’influence que l’Union soviétique pouvait conserver dans la région depuis 1985. La deuxième et la troisième ont consisté ensuite à exploiter, dans une Europe qui se cherche et dans l’opinion américaine, le choc psychologique provoqué par la guerre du Golfe. Reconnaissons que cette stratégie d’exploitation fut conduite avec brio...

Stratégie d’usure, ou d’attrition, et victoire décisive13

Il n’est pas sans intérêt, pour la théorie stratégique, de s’interroger sur les raisons qui ont masqué, à de nombreux observateurs, la réalité de la victoire américaine à l’issue de la guerre froide. Pourquoi a-t-il fallu cette fluctuation, que fut la guerre du Golfe, pour révéler la nature et le sens de la bifurcation provoquée, dans l’évolution du sous-système Etats-Unis/URSS, par l’aveu de faillite soviétique ?

Si la victoire pouvait demeurer douteuse et son concept peu pertinent entre 1985 et 1990, il faut l’imputer d’abord à l’ambiguïté de l’expression "guerre froide". Abus de langage, l’appellation de guerre ne pouvant s’appliquer que métaphoriquement au conflit Est-Ouest. Depuis 1945, aucun affrontement militaire direct n’avait soumis le duel des deux camps - la dialectique de leurs puissances globales - à la seule épreuve de vérité signifiante qui, dans la conscience des peuples, décide l’issue d’un conflit : la guerre stricto sensu - "le paiement en espèces", selon Clausewitz. Dans notre culture politique et stratégique classique, seule l’épreuve de force réelle, le duel effectif des armées, était capable de trancher et de désigner un vainqueur. Le concept de victoire était corrélé à celui de guerre.

Or, nous nommons guerre froide un ensemble d’actions, de réactions et rétroactions - d’opérations - n’ayant engagé que les forces économiques et culturelles (scientifiques, techniques et idéologiques) des duellistes, à quoi s’ajoutèrent les capacités de leurs appareils militaires (stratégie des moyens) agissant exclusivement par leurs effets virtuels (dissuasion et course à la supériorité des panoplies). Pour décrire et expliquer ce duel prolongé sur plusieurs décennies, les catégories de la pensée stratégique, les concepts et les critères de jugement usuels - ceux de la théorie classique de la guerre - s’avèrent inadéquats. Plus empirique qu’explicitement finalisée et rationnellement calculée, très étirée dans le temps, la conduite des Etats-Unis ressortit-elle à la stratégie ? Si, dans les années 50, les concepts de "containment", de "roll-back" ponctuèrent le discours, et si, par la suite, des buts clairement formulés déterminèrent la stratégie militaire de l’OTAN - stratégie régionale - peut-on dire pour autant que, dans le conflit global que fut la guerre froide, les Américains se fixèrent des fins politiques et des buts stratégiques explicites ?

Dans ces conditions, l’effondrement de l’URSS a pu être perçu et interprété comme le résultat, fatal, des seules faiblesses intrinsèques du système marxiste-léniniste puisqu’aucune action occidentale directe, calculée et conduite ne l’avait provoquée ; puisqu’il ne résultait, dans les années 80, ni d’une brusque variation d’intensité dans l’opposition des volontés, ni de l’introduction de nouvelles forces dans le duel. il aura fallu un événement aléatoire, la guerre du Golfe, et l’exploitation, cette fois consciente, dans les trois directions évoquées plus haut, pour que, par récurrence, l’inattendue liberté d’action américaine dévoile le sens, jusqu’alors occulté, des opérations intellectuelles et physiques qui, durant quarante années, ont manifesté le conflit global des deux Grands. Aujourd’hui, l’analyse rétrospective autorise à assimiler l’ensemble des actions et réactions américaines de guerre froide - guerre sans guerre - à une stratégie qui, paradoxalement, aurait ignoré ses buts et les aurait finalement trouvés sans les chercher. La liberté d’action, prouvée par la guerre du Golfe, n’aurait pu être recouvrée sans l’équivalent d’une victoire sur l’Union soviétique, et cette victoire sans l’équivalent d’une stratégie. Rétrospectivement et au vu de ses résultats, une pratique empirique retrouve ainsi une cohérence que dissimulait le développement chaotique de ses opérations. Elle s’identifie objectivement à une stratégie intégrale d’attrition ou d’usure dont le résultat final, tangible, fut la catastrophe soviétique ; l’équivalent, pour les Etats-Unis, d’une victoire décisive dans la guerre classique. Victoire décisive, certes ; mais toute stratégie intégrale d’attrition est réciproque et, si elle a logiquement moins usé le vainqueur que son adversaire, son coût pour celui-là, est à la mesure de la durée et de l’âpreté du duel - comme en témoignent les difficultés économiques et financières américaines.

Sans doute, cette stratégie n’a-t-elle pas détruit le vaincu. Mais elle l’a transformé dans son être, et si profondément que l’ancien adversaire des Etats-Unis, celui qu’ils combattaient, n’existe plus : il a échangé son ancienne identité contre une autre, son ancien statut dans le système interétatique contre un autre, plus modeste. N’est-ce pas là, dans l’ordre des fins politiques, l’équivalent de la capitulation que les acteurs des grandes guerres nationales recherchaient, naguère, en adoptant des stratégies militaires visant la victoire décisive par l’anéantissement des forces ennemies ? Capituler, n’était-ce pas reconnaître la perte de toute liberté d’action et son incapacité d’interdire au vainqueur d’agir à son gré  ; donc avouer "n’être plus le même" qu’avant l’épreuve de vérité par l’épreuve de force ? être victorieux au point de contraindre l’Autre à capituler, n’était-ce pas se révéler capable de lui imposer la transformation du système Même-Autre que l’on avait projetée ?

Le conflit du Golfe a prouvé qu’une telle morphogénèse, interdite durant quarante années par le verrouillage du système bipolaire, était possible. Il a démontré qu’elle avait commencé quand le discours soviétique, sur la perestroïka et "la nouvelle pensée politique", reconnut implicitement que l’URSS était contrainte de changer d’identité socio-politique sous l’effet de la victoire américaine dans la guerre froide. Si la reconnaissance et l’exploitation de cette victoire décisive ont exigé une "vraie" guerre - une fois encore accoucheuse de l’Histoire - la catastrophe soviétique était pourtant assez signifiante pour indiquer, à tous les acteurs, que la première condition de l’imperium américain - la disparition de tout Autre d’égale puissance - était déjà remplie. Que les Etats-Unis refusent actuellement jusqu’à l’idée d’une vocation impériale et qu’ils ne possèdent pas tous les moyens de l’assumer s’ils en manifestaient l’intention, cela n’efface pas pour autant les virtualités de la situation d’après guerre froide confirmées par la guerre du Golfe.

la deuxiÈme Époque de l’Âge nuclÉaire

 

Une nouvelle problématique

 

Après la guerre du Golfe, les commentateurs pressés n’ont pas manqué de dénoncer "l’échec de la dissuasion" et la résurrection, contre celle-ci, de la guerre "à l’ancienne" sous ses modes stratégiques d’interdiction et de coercition. Ceux qui n’ont cessé de déplorer le carcan imposé à la politique et à la stratégie par les armes nucléaires, ont proclamé la fin de leur tyrannie, voire l’avènement des temps post-nucléaires. En France, ils ont réclamé l’abandon de "la doctrine officielle", dont la guerre du Golfe aurait démontré l’obsolescence. Excipant de la nouvelle configuration du système international, de l’éloignement de la menace soviétique et de la défense européenne, ils proposent une nouvelle programmation des armements majorant les systèmes conventionnels au détriment des nucléaires. pour les atlantistes impénitents, le discrédit de la dissuasion contraindrait la France à abandonner ses prétentions à la singularité et faciliterait son retour dans le giron de l’OTAN...

Qu’il faille, en France comme ailleurs, accorder plus d’importance relative que naguère à la stratégie d’action extérieure et à la projection de la force, cela semble évident étant donné les bouleversements politico-stratégiques consécutifs à l’abolition de la bipolarité. Mais ces transformations sont-elles si radicales qu’elles signifient que le mode dissuasif de la stratégie nucléaire soit périmé ? Certes, il est probable que ses caractères ont changé. Encore faut-il, pour s’en assurer, que la nouvelle problématique stratégique ne se trompe pas d’objet.

En effet, comme toujours, l’analyse critique doit porter, non sur la seule stratégie nucléaire, mais sur la manière dont se combinent l’interdiction dissuasive et l’action extérieure. En bonne logique, ces deux modes ont toujours figuré, conjointement, dans les théories et les stratégies déclaratoires des grandes et moyennes puissances ; et cela, même si l’accent fut mis sur les capacités nucléaires puisqu’elles étaient vouées prioritairement à la défense des espaces nationaux, avant que les stratégies de dissuasion élargie - comme celle de l’OTAN - les projettent à leur périphérie. Mais ce qui apparaît clairement après la guerre du Golfe, ce sont un profond changement des mentalités devant le fait nucléaire et l’adoption de nouveaux critères de jugement pour déterminer les fonctions stratégiques, donc politiques, des panoplies nucléaires ; fonctions simplifiées, réduites, comparativement à celles qu’on leur attribuait généralement - hors de France - depuis les années 60. plus exactement, une fois encore, une guerre classique impliquant directement des puissances nucléaires était nécessaire pour que fussent confirmées les nouvelles évaluations du risque nucléaire et de l’espace couvert par la dissuasion, que suggérait déjà la fin de la guerre froide et de la bipolarité.

 

Pérennité et dépérissement de l’armement nucléaire

 

Les armes nucléaires et leurs vecteurs existent. La question se pose, depuis longtemps déjà, de leur disparition des panoplies. L’utopie a la vie dure, et il faut prendre pour ce qu’elles parurent naguère - une surenchère à usage d’action psychologique interne et externe - les déclarations des présidents Reagan et Gorbatchev sur leur élimination à terme. Cependant, le traité de Washington supprimant les FNI, les accords de Moscou marquant une nouvelle étape des START, déjà dépassés par les décisions (27 septembre 1991) sur d’importantes réductions des systèmes offensifs américains et les "mesures de réciprocité" envisagées par le président Gorbatchev (5 octobre), l’élimination de 80 % des armes nucléaires tactiques de l’OTAN décidée à Taormina (17 octobre), tous ces événements témoignent d’un incontestable renversement de tendance et du même souci, à l’Est comme à l’Ouest, de tirer la même leçon de la fin de la guerre froide, d’alléger les dépenses militaires et d’éloigner le spectre de la guerre nucléaire.

Toutefois, la déflation annoncée ne produira pas ses effets avant des années. En outre, elle n’autorise pas à croire qu’un armement ayant permis un accroissement sans précédent des capacités d’effets physiques - ce qui est bien la fonction des armes -, puisse un jour, et pour la première fois dans l’histoire, disparaître sans retour. Au demeurant, le danger de prolifération horizontale, réel malgré les traités et les contrôles, montre éloquement que la possession de l’arme nucléaire demeure la grande ambition de nombreux Etats qui prétendent au statut politique privilégié qu’elle confère aux nantis. Le "mythe de la bombe" n’est donc pas mort...

Cela dit, si l’armement nucléaire perdure, quel sens attribuer à son dépérissement, lent mais réel ? Car, si nous ne sommes pas sortis de l’âge nucléaire, les réductions effectuées ou programmées indiquent qu’un esprit nouveau préside à l’inversion de tendance. Ce processus de régression, voulu et concerté, suggère en effet que les deux Grands s’accordent désormais pour attribuer, à la violence nucléaire, une autre fonction que naguère dans leur dialectique conflictuelle. Plus exactement, une période s’achève au cours de laquelle ils pouvaient non seulement diverger, mais aussi hésiter sur cette fonction comme en témoignent les nombreuses variations des théories et des stratégies déclaratoires depuis les années 50. Avec la réduction de ces ambiguïtés, une deuxième époque de l’âge nucléaire est donc ouverte ; et ce changement de phase procède, en dernière analyse, d’une révolution mentale : celle qui a ramené les Soviétiques à la pensée du sens commun sur le fait nucléaire. Effet pédagogique de la catastrophe consécutive à la guerre froide : elle leur a rappelé les critères impératifs de la politique raisonnable et de la stratégie rationnelle. Ils ont dû clairement manifester qu’ils évaluaient, avec moins d’optimisme qu’auparavant, le coût d’un duel nucléaire ; qu’ils lui attribuaient enfin une valeur inacceptable. Ils ne posent plus, en axiome de leur stratégie, qu’une guerre nucléaire, même limitée, puisse servir en raison une politique quelconque et que, à son issue, la victoire ait un sens. Retournement total, amorcé à la fin de l’ère Brejnev et que "la nouvelle pensée politique", le constat de la faillite économique provoquée par la course démentielle aux armements, l’accident de Tchernobyl, ont achevé. Les Soviétiques se montrent, depuis, aussi sensibles que les Occidentaux au risque nucléaire, et cet alignement des perceptions et des calculs stratégiques ne peut, logiquement, que valoriser la fonction dissuasive des armes de destruction massive au détriment de leur ancienne fonction de guerre, désormais privée de sens.

Les conséquences sont évidentes, du changement des mentalités en URSS et de l’adoption, à l’Est et à l’Ouest, des mêmes critères et d’un même langage pour théoriser et pratiquer la stratégie nucléaire : les équivoques et les hésitations d’hier, sur ses modes concevables et sur sa place dans la stratégie générale militaire, se dissipant, Américains et Soviétiques doivent nécessairement s’accorder pour la réduire au seul mode rationnel, la dissuasion. Ils sont logiquement induits à admettre que l’effet dissuasif (seuil de dissuasion) peut être produit par un nombre d’armes bien inférieur à celui qu’exigeait le duel nucléaire. De là les concepts associés de dissuasion minimale et de suffisance, qui justifient stratégiquement une déflation des panoplies souhaitable budgétairement.

Si ce travail de clarification conceptuelle confirme à la fois la pérennité de l’arme nucléaire et la nécessité logique de son dépérissement raisonné, il marque bien l’entrée dans une deuxième époque de l’âge nucléaire. Evolution amorcée dans les années 80, mais la guerre du Golfe a opéré en accélérateur et révélateur du passage d’un état de chose à un autre. Coupure historique dont le sens est indiqué par une nouvelle problématique de la prolifération et de l’articulation des stratégies de dissuasion nucléaire et d’action extérieure.

 

La guerre du Golfe et la prolifération balistico-nucléaire

 

Durant la guerre du Golfe, le risque nucléaire ne fut introduit, dans les hypothèses politico-stratégiques des coalisés, que sous la forme de la "menace" signifiée par le potentiel nucléaire de l’Irak. Les opinions divergèrent sur l’état d’avancement de ses programmes civil et militaire. L’observateur extérieur fut bien incapable, dans le moment, de porter un jugement informé sur les estimations d’un risque dont il pouvait penser que, pour mobiliser l’opinion contre les dangers de la prolifération et pour fortifier les raisons d’abattre Saddam Hussein, il était surévalué. Mais les inspecteurs de l’ONU ont constaté, depuis, que l’Irak était bien engagé pour réaliser sous peu ses ambitions. Même s’il apparaît, rétrospectivement, que la menace nucléaire était nulle durant la guerre, nous comprenons mieux, depuis, que les Etats-Unis, suivis par la communauté internationale, manifestent énergiquement leur volonté d’éradiquer les germes de prolifération dans un monde toujours instable.

En effet, avec la cessation de la guerre froide, le risque de prolifération horizontale a pris un tout autre sens. Dans les années 60, l’administration Kennedy-McNamara dénonçait les prétentions françaises au statut de puissance nucléaire parce qu’elles perturbaient les fragiles mécanismes du bipôle américano-soviétique. Elles introduisaient de nouveaux facteurs d’incertitude dans "leur" délicat équilibre de la terreur et, par extension, d’instabilité dans le système international. De là la fonction régulatrice attribuée aux traités de non-prolifération par les deux superpuissances spéculant sur la sensibilité des peuples à la peur nucléaire pour maintenir leur contrôle politique et stratégique conjoint sur leurs alliés et clients respectifs. Quel qu’ait été leur souci d’universaliser les problèmes soulevés par la prolifération, ce n’est pas leur faire un mauvais procès que de croire qu’ils les énonçaient prioritairement en fonction des critères de stabilité de leur sous-système.

La fin de la guerre froide a transformé cette problématique ; ce qui a autorisé la France à adhérer au traité. La relaxation succédant à la course à la supériorité, la question de l’équilibre nucléaire entre les Etats-Unis et l’Union soviétique se pose en termes moins incertains, donc plus sereins que par le passé : leurs nouvelles relations politiques et postures stratégiques, consolidées par le traité START, et les récentes annonces des présidents Bush et Gorbatchev ont purgé la dialectique de leurs stratégies nucléaires de ses anciennes et inquiétantes incertitudes sur la parité des panoplies et sur la volonté de supériorité. elles ont donc réduit la sensibilité du sous-système aux perturbations exogènes : sauf retournement de situation, l’émergence d’un nouveau proliférant ne peut plus réactiver les inquiétudes et brouiller le dialogue des deux partenaires.

Si la multiplication des acteurs nucléaires n’intéresse plus directement le bipôle américano-soviétique, ses dangers subsistent. Mais leur nature a changé avec la nouvelle configuration du système international et la guerre du Golfe a révélé le sens de cette transformation. Favorisée par la concurrence des grandes puissances sur un marché des armements saturé, la diffusion mal contrôlée des techniques nucléaires, chimiques et balistiques tend invinciblement à modifier le statut des Etats dits du Sud. Evolution d’autant plus inquiétante qu’elle intervient dans le moment où tombent les entraves, à leur liberté d’action, que leur imposait le contrôle conjoint des deux Grands également intéressés, jusqu’alors, à la stabilité des zones crisogènes.

Encore que les candidats à la prolifération puissent, en droit strict, récuser les nantis qui leur interdiraient de posséder, comme eux, les moyens qu’ils estiment nécessaires à leur défense, comment ne pas craindre qu’ils soient tentés, dans l’avenir, d’exploiter leurs nouveaux degrés de liberté en manœuvrant leurs capacités de destructions massives ? Dans cette hypothèse, rien n’assure qu’ils n’innoveraient pas : la virulence des nationalismes et des intégrismes religieux s’accorde mal avec les pratiques stratégiques raisonnables. Moins sensibles que les nantis au caractère exorbitant du risque nucléaire, les nouveaux proliférants pourraient accepter plus aisément son actualisation et, ne se bornant pas à l’interdiction dissuasive, adopter des stratégies de coercition : chantage, voire guerre nucléaire, serait-elle très limitée.

Ce serait-là une dérive catastrophique de la stratégie nucléaire. Sa probabilité d’occurrence n’étant pas nulle, on comprend que les Etats-Unis, désormais unique hyperpuissance, l’inscrivent dans leurs scénarios d’avenir. Sans doute, se défendent-ils de prétendre au rôle de gendarme universel. Mais si le nouvel ordre mondial qu’ils évoquent demeure une idée vague et sans contenu positif, on peut au moins le définir, négativement, par l’absence de désordre. Prévenir celui-ci et, si cette forme de dissuasion échoue, interdire son extension puis le réduire, signifie concevoir une politique et pratiquer une stratégie de régulation du système international qui anticipent et suppriment les causes finales et efficientes d’instabilité régionale.

Dans cette perspective, la prolifération balistico-nucléaire s’inscrit objectivement comme un facteur majeur d’instabilité. Les responsabilités, que les Américains s’attribuent dans le bon combat contre le désordre, impliquent que leur liberté d’action ne soit pas contrariée par un perturbateur nucléaire dont la seule existence inquiéterait ses voisins et compliquerait les arbitrages ou règlements militaires des litiges dans les zones crisogènes. La pax americana commence donc par la prévention et la suppression du désordre nucléaire, et la guerre du Golfe a été l’occasion d’afficher cette "doctrine" et d’en montrer le bien-fondé. L’acharnement du président Bush contre l’Irak témoigne de la valeur d’exemple et de test qu’il attribue à la dénonciation et à la punition d’un contrevenant. La guerre et ses suites - les enquêtes de l’ONU - constituent un signal d’avertissement aux imprudents imitateurs. Ajoutons que leurs récentes décisions, sur la déflation de leurs propres panoplies, autorisent les Américains à tenir le rôle de gardiens vigilants de l’ordre nucléaire avec la bonne conscience des puissants qui consentent à le paraître un peu moins.

 

Dissuasion et action extérieure

 

La guerre du Golfe n’a pas consacré "la fin de la dissuasion". Les coalisés la pratiquèrent, sous sa forme classique, pour protéger l’Arabie saoudite et la Turquie d’éventuelles incursions irakiennes. Ils y projetèrent des forces aériennes et terrestres prélevées sur le parc de l’OTAN. La grande mobilité stratégique, privilège du transport aérien, s’avéra déterminante. la rapidité de la réaction s’impose d’autant plus, aujourd’hui, à l’autre facteur de l’efficacité dissuasive - le nombre des unités déployées - qu’une grande puissance de feu précis est obtenue sous un volume de forces plus réduit que naguère, grâce aux systèmes d’armes bénéficiant de la supériorité tactico-opérationnelle que procurent les techniques avancées de détection et de guidage.

Notons également que, comme toujours avec l’interdiction dissuasive, nous ignorons si l’abstention de Saddam Hussein lui est imputable et s’il avait l’intention d’attaquer ses voisins.

Quant à la dissuasion nucléaire, gardons-nous de mal interpréter ce que peut en dire la guerre du Golfe. S’étonner que l’Irak n’ait pas cédé à l’ultimatum et évacué le Koweit dès lors que la pression était exercée par "la plus forte" des puissances nucléaires, ce serait s’obstiner à croire que l’armement nucléaire peut servir une stratégie de coercition et, de plus, sur un théâtre extérieur. En revanche, et s’il en avait possédé les moyens, Saddam Hussein aurait pu brandir la menace de feux nucléaires sur les forces coalisées pour les détourner d’attaquer les siennes, puis son territoire. Menace crédible : dans cette hypothèse d’une dissuasion nucléaire du faible au fort, il est peu probable que les coalisés se fussent hasardé à transgresser l’interdiction, avec le risque de s’engager dans un duel nucléaire, fût-il limité. La position de la France, annonçant qu’elle ne répondrait pas du tac au tac à une initiative chimique de Bagdad - au risque de l’encourager ! - traduisait bien la peur, générale, de l’escalade incontrôlable.

Cela dit, aucune allusion ne fut faite ouvertement, durant la guerre, aux armes nucléaires stratégiques des grandes et moyennes puissances - y compris Israël dont les capacités sont avérées à défaut d’être affichées. Les précédents des crises de Suez (1956) et de Cuba (1962) ne se sont pas répétés, bien que l’écroulement de l’URSS n’ait pas entamé son potentiel nucléaire. Certes, le contrôle de ses armes devenait précaire avec la crise du pouvoir central. Mais, sauf coup de tête de desesperados en possession des clés, on imagine mal comment Moscou aurait pu envoyer un signal d’avertissement crédible et invoquer de possibles réactions nucléaires pour dissuader les Occidentaux d’intervenir dans le Golfe.

Toutefois, la vraie raison du mutisme des soviétiques doit être cherchée ailleurs que dans cette situation politico-stratégique contingente. Elle réside dans leur changement de mentalité évoqué plus haut, et qui, en allégeant la pression qu’exerçait, sur les Etats-Unis, la seule possibilité d’une guerre nucléaire, devrait transformer non seulement les stratégies nucléaires des deux Grands mais aussi leurs stratégies générales militaires dans leur dimension globale. Nous avons vu que Moscou et Washington étaient logiquement conduits à s’aligner sur une même conception qui abolit l’ancien polymorphisme de la stratégique nucléaire du fort au fort ; que, de ses deux modes jusqu’alors retenus par les théories et les stratégies déclaratoires américaines - l’interdiction dissuasive et la guerre nucléaire centrale, ou limitée, en cas d’échec de la dissuasion - le second devrait être évacué des doctrines dès lors que Moscou admet, à son tour, la validité du concept de dissuasion et dénonce la déraison du duel nucléaire.

On objectera que cette interprétation de la tardive conversion de l’URSS est précipitée ; que l’apparition de concepts inhabituels dans le discours laisse subsister des zones d’ombre dans la pratique stratégique soviétique ; qu’aucun texte doctrinal explicite n’a récapitulé, du côté américain, les leçons des changements intervenus dans les mentalités. Pourtant, la déflation concertée des panoplies est un signe tangible de la révision des stratégies nucléaires des deux Grands. Plus prudemment, disons que tout se passe, depuis la cessation de la guerre froide, comme si l’équivoque était levée, qui, depuis 1945, brouillait le sens et le statut de l’arme nucléaire : "Pour les uns, instrument de guerre, comme toutes les armes. Moyen de la non-guerre pour les autres... La sensibilité collective et le savoir des experts oscillent de l’une à l’autre interprétation", écrivais-je naguère14. Le balancier s’est immobilisé et sauf retour, imprévisible, de l’utopie et de la déraison guerrières, Américains et Soviétiques inscrivent désormais "la bombe" comme un même objet de pensée, fixé, dans leur dialogue politico-stratégique. Ce n’est pas la moindre des conséquences de la défaite soviétique, à l’issue de la guerre froide, que ce consensus sur la signification du fait nucléaire.

Cette réduction doctrinale - le retour à une dissuasion pure ou forte - implique que les deux partis renoncent à la lutte pour la supériorité nucléaire, que justifiait une non-improbable épreuve de force ; qu’ils adoptent identiquement le concept de dissuasion minimale, qui réhabilite celui des destructions mutuelles assurées (MAD), à tort discrédité. Même si cette notion est désagréable aux oreilles américaines, le concept de suffisance la suggère logiquement et légitime les réductions annoncées des armes stratégiques offensives. En bonne logique également, il devrait entraîner l’abandon des défenses anti-missiles par les deux partis, et du projet IDS par les Américains. Mais ceux-ci ayant toujours répugné à accepter la vulnérabilité de leur espace national, il est peu probable qu’ils renoncent à toute protection.

Deuxième conséquence de cette révolution conceptuelle et pratique : la définition des espaces couverts par la dissuasion nucléaire des deux Grands ne devrait plus être ambiguë. L’espace de la dissuasion minimale, respectant le critère de suffisance, se réduit nécessairement aux territoires nationaux, sanctuarisés. la garantie nucléaire donnée aux alliés de l’OTAN par les systèmes centraux américains, ultime verrou d’une échelle d’escalade dissuasive (riposte graduée), perd ipso facto toute crédibilité - ce qui prive d’objet le vieux débat sur le couplage stratégique des Etats-Unis et de l’Europe, et autorise la suppression des armements nucléaires sol-sol de courte portée déployés par l’OTAN. En d’autres termes, la contribution des Américains à la défense de l’Europe ressortit, pour eux, à la stratégie d’action extérieure....

Troisième conséquence, corollaire de la précédente : si, dans la nouvelle configuration du système interétatique et la nouvelle stratégie globale des Etats-Unis, la dissuasion nucléaire élargie (ou faible), fondée sur la crédibilité d’un processus d’ascension vers l’extrême de la violence, ne peut plus avoir de sens pour la défense de l’Europe - zone d’intérêt majeur pour les Américains et les Soviétiques - comment le risque nucléaire pourrait-il être "évoqué", par les uns et les autres, pour s’interdire mutuellement des initiatives ou réactions militaires dans les régions du monde beaucoup moins sensibles que le Vieux Continent ? Le "silence nucléaire" soviétique durant la guerre du Golfe a répondu, pour la première fois, à cette interrogation... Autrement dit, l’action extérieure, à but positif ou négatif, ne serait plus soumise aux anciennes contraintes de modération politique et de prudence stratégique que lui imposait un risque d’escalade incontrôlée, naguère suspendu à l’horizon de tout conflit régional impliquant des puissances nucléaires. La théorie autorise à généraliser et à poser un principe : le partage devrait être désormais net, sans la moindre incertitude, entre l’espace de la stratégie nucléaire, réduit à celui de la dissuasion minimale sanctuarisante, et celui de la gestion des crises et de l’action sur les théâtres extérieurs. Ayant reconquis sa liberté d’action sur les contraintes nucléaires, une grande puissance pourrait s’engager à fond dans l’espace extérieur, avec des forces classiques, sans redouter, comme lors des crises de Suez et de Cuba, qu’une autre la contre en émettant un quelconque signal nucléaire pour freiner ou stopper l’intervention. Cette autre ne pourrait réagir, elle aussi, qu’avec des forces classiques.

Cette disjonction, entre les deux stratégies et entre leurs champs d’application respectifs, constitue donc une bifurcation aux implications considérables et encore mal évaluées. On objectera que cette interprétation est trop assurée de l’avenir et abusivement simplificatrice ; que la pratique stratégique fut et demeurera soumise à bien d’autres contraintes que celles résultant de la dialectique des stratégies nucléaires. Cela est vrai. Toutefois, la guerre du Golfe - et c’est là son grand intérêt pour le théoricien - confirme la validité des propositions avancées, ci-dessus, comme éléments d’explication des faits et événements ayant marqué la fin de la guerre froide. Plus modestement, considérons ces énoncés comme des hypothèses de travail pour l’analyse prospective. Disons que, si l’on inscrit le conflit du Golfe dans le temps long de la stratégie de l’âge nucléaire, tout se serait passé comme si les transformations primaires du sous-système américano-soviétique et celles, consécutives, du système interétatique avaient été nécessaires, telles que je les ai décrites, pour que la guerre classique, engageant des puissances nucléaires sur un théâtre extérieur, fût possible. comme si, réciproquement, cette guerre avait été nécessaire pour illuminer le sens d’une morphogénèse inaugurant une deuxième époque de l’âge nucléaire caractérisée, essentiellement, par le retour de la stratégie nucléaire à la raison et la logique de ses débuts, et par une nouvelle articulation - un découplage radical - des stratégies de dissuasion et d’action extérieure.

Un dernier point : parmi les changements intervenus dans la stratégie soviétique, on a noté que Moscou acceptait de parler de défense anti-missiles avec Washington. Un doute persiste sur les raisons de ce revirement spectaculaire : s’inscrit-il dans la dialectique des stratégies nucléaires des deux Grands ? Impressionnés par le duel des Scud et des Patriot, durant la guerre du Golfe, et par le grand intérêt manifesté, à l’Ouest, pour les ATBM (Anti-Tactical Ballistic Missile), les Soviétiques songent-ils à se garder d’éventuels proliférants balistico-nucléaires émergeant à leurs frontières eurasiatiques ? Ou encore, à entamer la crédibilité des stratégies de dissuasion des puissances moyennes, qui ont été valorisées par les réductions, à la fois conceptuelles et pratiques, affectant le bipôle nucléaire américano-soviétique ? Toutefois, l’évolution des mentalités et la mesure plus réaliste du risque nucléaire devraient, logiquement, abaisser le niveau des capacités nucléaires requises du faible pour dissuader le fort (seuil de dissuasion minimal) - ce qui autoriserait le dissuadeur à envisager avec plus de sérénité les effets réducteurs d’une défense anti-missiles sur les capacités offensives d’une puissance moyenne. Enfin, le pouvoir central soviétique retiendrait-il également l’hypothèse de l’éclatement de l’Union, qui mettrait des Républiques revendiquant l’indépendance - comme l’Ukraine, tout récemment - en possession des systèmes balistico-nucléaires déployés sur son sol ? Comment s’accommoderait-on, à l’Ouest, de cette dissémination anarchique ? Ne remettrait-elle pas en question les stratégies de dissuasion nucléaire du fort au fort et du faible au fort ?

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L’histoire n’ayant pas encore effectué son travail de clarification sur les faits et événements, traces lisibles de la guerre du Golfe, des brumes persistent sur les vraies causes, lointaines et immédiates, du conflit ; sur les computations et décisions des acteurs et actants, qui expliqueraient les opérations. Les blancs, que réserve l’information ouverte, autorisent donc diverses interprétations. Celle proposée ici appelle d’autant plus les réserves d’usage, qu’elle entraîne très loin de son objet initial : une guerre classique régionale. Ses déterminations et propriétés locales ne prennent sens que si on l’inscrit dans le temps long de l’ère nucléaire.

Certes, la guerre du Golfe fut le banc d’essai d’une stratégie militaire opérationnelle expérimentant, en vraie grandeur, des systèmes d’armes qui, sur terre, sur mer, dans les airs et l’espace, ont eu pour la première fois l’occasion de soumettre, à l’épreuve d’efficacité, les plus "pointues" des innovations techniques. C’est là un fait marquant dans la généalogie de la stratégie. Cependant, le triomphe de la stratégie des moyens américaine - armement et organisation - doit être relativisé étant donné la très grande disparité qualitative des forces opposées. Disons que cette guerre a reflété le modèle des guerres coloniales qui, dans l‘histoire des conflits, se caractérisaient par un énorme écart technique entre les panoplies employées.

Cet écart fut constaté, pour la première fois, par des millions de spectateurs ayant pu assister, en voyeurs à la fois absents de l’arène et présents à l’image médiatique, hors jeu et dans le jeu, aux combats de soldats en majorité professionnels. Cette participation des peuples à la guerre, en temps réel, à vue directe mais sans danger, est un fait de culture et de civilisation dont les conséquences sociologiques, politiques et stratégiques sont difficiles à évaluer. Soumise à la frappe des images à la fois percutantes et simplificatrices, l’opinion retiendra surtout, de cette apothéose de la technique, qu’aucune puissance n’est, pour longtemps, en état de rivaliser militairement avec les Etats-Unis.

Cependant, les vraies dimensions de la guerre du Golfe et sa signification dans la généalogie de la stratégie doivent être cherchées ailleurs ; dans la double fonction instrumentale qu’elle a assumée dans la morphogénèse du système international. Elle a, à la fois, confirmé l’achèvement d’une époque de l’âge nucléaire, et orienté les commencements d’une autre. Sans doute, dans les années 80, la cessation de la guerre froide avait-elle été perçue - comment ne l’aurait-elle pas été ? - comme une rupture avec un état de choses pétrifié durant trente ans. Mais évidence encore masquée : l’histoire se décante et délivre son sens lentement, à moins qu’un de ses accidents, secouant les pesanteurs mentales et les schémas culturels, la force à avouer.

Après Zama, les vieux sénateurs romains répugnaient encore à reconnaître le destin de la ville. Le désordre, dans une Grèce trop proche pour qu’il y fût tolérable, les contraignit nolens volens à étendre l’horizon ouvert par la victoire sur Carthage. Ils étaient embarqués. L’empire était en marche.

Les analogies historiques sont toujours douteuses. Mais, après la fin du monde bipolaire, comment l’accident que fut la guerre du Golfe, nécessaire à la fois pour décoder le sens du passé et indiquer celui de l’avenir, ne porterait-il pas à imaginer cet avenir sous les traits d’un imperium américain, s'exercerait-il sous des modes ignorés des grands empires de l’histoire universelle ? Celui du XXIe siècle reste à inventer, comme les stratégies pour et contre...

 

Octobre 1991 

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Notes:

 

1 Je dit “rang”, faute de mieux, pour désigner la situation de fait qui place les Etats-Unis dans une position hégémonique, au sein du système international, sans qu’ils aient nécessairement voulu cet état de choses. Le mot “rang” réserve l’avenir et ne permet pas d’affirmer leur intention délibérée d’exercer toutes les fonctions d’un empire, dans le sens usuel de ce terme.

2 Voir les chapitres XVI (sur la suspension de l’acte de guerre) et XVIII (tension et repos, la loi dynamique de la guerre) du livre III de Vom Kriege.

3 Hitler se souvenait de ce que les historiens ont nommé “le miracle de la maison de Brandebourg”. A la fin de la guerre de Sept ans, Frédéric II était en très mauvaise posture devant les Russes et les Autrichiens quand, en 1762, la tsarine Elisabeth mourut. Son successeur, Pierre III, totalement acquis au roi de Prusse, mit à sa disposition les troupes russes qui le combattaient la veille... ce qui contraignit l’Autriche à traiter. (Paix d’Hubertsbourg, 1763).

4 François Géré, “Impréparation américaine et calcul irakien”, Les lauriers incertains, stratégie et politique militaire des Etats-Unis, 1980-2000, sous la direction de François Géré, FEDN, 1991.

5 Par régions sensibles, j’entends celles dans lesquelles “les intérêts” politiques et stratégiques respectifs des deux Grands étaient si importants, pour l’un et l’autre, que chacun ne pouvait accepter que l’autre y intervînt, soit directement, soit par client ou allié interposé, au point de modifier profondément l’état de choses et de compromettre les positions et avantages acquis.

6 Je me permets de renvoyer à “Eléments pour une théorie de la crise”, Essais de stratégie théorique, FEDN, 1982, et à “Un nouveau type de crise”, Les lauriers incertains, sous la direction de François Géré, FEDN, 1991. Bien entendu, ne s’expliquent pas selon ce modèle les nombreuses crises intervenues dans les régions non-sensibles, là où les intérêts des deux Grands n’étaient pas équivalents ; où l’un bénéficiait donc d’une liberté d’action que l’autre ne songeait pas à lui contester (par exemple, en Afghanistan).

7 L’expression figure déjà dans le Règlement sur le service en campagne du 2 décembre 1913.

8 Amiral Castex, théories Stratégiques, 1929-1937, tome II, la manoeuvre stratégique, p. 16.

9 Amiral Castex, op. cit., tome IV, De quelques facteurs d’action, la liberté d’action, p. 254 et suivantes.

10 Général Beaufre, Introduction à la stratégie, 1963, p. 29.

11 Une analyse plus rigoureuse de la liberté d’action pourrait utiliser les trois catégories de la pensée systémique que sont l’organisation fonctionnelle, les flux d’information et les transformations énergétiques.

12 Cf. François Géré, “La manoeuvre stratégique, développement de la grande stratégie des Etats-Unis face à l’Europe, 1980-1992”, Les lauriers incertains, FEDN, 1991.

13 Le lexique militaire propose deux termes - attrition (attritio, frottement) et usure - pour désigner une même modalité stratégique : celle qui, en stratégie d’interdiction ou de coercition, se propose d’atteindre son but par une épreuve de force prolongée dont on attend l’épuisement progressif des capacités d’action ou de réaction adverses. Stratégie adoptée faute, souvent, de pouvoir atteindre ce but en détruisant ou anéantissant ses forces par une action (manoeuvres, batailles) plus brève et décisive. Le lexique allemand classique dispose, lui aussi, de plusieurs mots - Ermattung et Ermüdung (Delbrück), Erschöpfung et Ermüdung (Clausewitz) pour désigner cette modalité stratégique opposée à Vernichtung et Niederwerfung (destruction, anéantissement, annihilation).

14 Des stratégies nucléaires, Introduction, 1977.

 

 

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