L'URSS ET LA GUERRE DU GOLFE

Jean-Christophe ROMER

 

 La crise qui éclate dans le Golfe au mois d'août 1990 a permis de mesurer la réalité des changements intervenus en URSS depuis le début de l'année 1989. La déclaration conjointe de MM. Baker et Chevardnadze du 3 août 1990 constitue une incontestable marque de la volonté de l'URSS de se transformer en un Etat de droit1. Le changement a d'ailleurs été apprécié comme tel par l'immense majorité des observateurs occidentaux. Cette nouvelle approche de la politique internationale n'a pourtant pas satisfait l'ensemble de la classe politique et militaire soviétique. Alors que l'URSS continuait de se ranger du côté de la coalition anti-irakienne, notamment lors du vote des résolutions successives adoptées par les Nations Unies, des voix se faisaient entendre de plus en plus fréquemment à Moscou, cherchant à prendre des distances à l'égard de la politique des Etats-Unis, comme à l'égard de la ligne suivie par le Kremlin.

Moins d'un an après le début des hostilités et alors que le pouvoir soviétique a, une fois encore, changé de nature, il convient de s'intéresser aux leçons que diplomates et stratèges soviétiques commencent à tirer de la crise et du conflit du Golfe. Même si certains en URSS le nient, la guerre du Golfe a profondément ébranlé de nombreuses certitudes passées, notamment dans la classe militaire. Marquées par un processus de désidéologisation relative des discours, les déclarations de plus en plus nombreuses et ouvertes des responsables politiques et militaires soviétiques permettent de se faire une première idée des conséquences de la guerre. Mais ces analyses "techniques" du conflit du Golfe perdent une partie de leur signification si on ne les rapporte à l'évolution de la situation interne en URSS qui a largement déterminé les positions prises par les dirigeants soviétiques. La présence très visible de la diplomatie soviétique durant la crise et sa relative absence durant le conflit s'expliquent au moins autant pour des raisons de politique intérieure que de politique internationale et militaire.

Du "bouclier" À la "tempÊte du dÉsert"

 

D'août 1990 à janvier 1991, l'URSS s'est montrée très présente sur la scène diplomatique. Tout en manifestant sa solidarité avec la coalition anti-irakienne, elle n'en cherchait pas moins à marquer sa spécificité. Si, pour des raisons tenant autant à l'histoire qu'à la logique de son système, il s'est rapidement avéré que l'URSS n'engagerait pas son armée dans l'hypothèse de l'ouverture d'hostilités2, le discours diplomatique a pourtant laissé planer une certaine incertitude à ce sujet. C'est ainsi que M. Chevardnadze a pu affirmer, lors de la réunion de l'assemblée générale des Nations Unies, que l'URSS admettait le principe de sa participation, sous drapeau des Nations Unies, à des opérations militaires en Irak3. Deux mois plus tard, le premier ministre, N. Ryjkov affirmait au contraire qu'en aucun cas, l'URSS n'envisagerait de participer à des opérations armées4. En fait, il semblerait que l'attitude de l'URSS ait été largement déterminée par trois facteurs : par l'évolution de la situation intérieure et du rapport des forces politiques au sein du pouvoir politique ; par une volonté de ne pas se laisser marginaliser dans l'arène internationale et par la volonté des Etats-Unis d'associer l'URSS à cette crise et à son règlement.

Sur le plan de la politique intérieure, l'homme de "l'alliance" avec les puissances de la coalition, M. Chervardnadze, perd progressivement de son influence au profit des "conservateurs", dont la présence se fait de plus en plus pesante au cours de l'automne 1990. Cet état de fait trouve son apogée avec la démission spectaculaire du ministre des affaires étrangères qui, à la fin du mois de décembre, dénonce "la dictature qui s'avance" 5. Même si son successeur, M. Bessmertnykh ne remet pas en cause les grands principes de la politique suivie par son prédécesseur et notamment le soutien de l'URSS à la coalition, son enthousiasme à suivre la politique occidentale est incontestablement moindre. Sans renier les engagements antérieurs, la nouvelle politique soviétique semble alors chercher à se concilier à la fois les forces de la coalition sans pour autant perdre l'alliance avec l'Irak et les intérêts qu'elle y a acquis.

Il subsiste ainsi de nombreuses incertitudes quant à l'attitude et au rôle joué par M. Gorbatchev durant ces mois de crise politique interne qui vont aboutir à la tentative de "révolution de palais" d'août 1991. Le président était-il otage ou complice - même passif - des conservateurs qui opéraient leur remontée sur la scène politique ? Avait-il d'autres options que de suivre la nouvelle politique ou bien l'approuvait-il implicitement, tout au moins pour ce qui concerne la crise irakienne ? Sur ce point, un homme tel que M. Chevardnadze considère que l'acharnement diplomatique dont l'URSS a fait preuve dans les semaines qui ont suivi sa démission a constitué une erreur : "Les voyages des émissaires spéciaux à Bagdad, entrepris pendant cette crise pour essayer de persuader Saddam Hussein, furent selon moi objectivement préjudiciables : ils donnèrent à la direction irakienne l'illusion qu'il pouvait exister des variantes permettant à l'Irak de tirer ne serait-ce qu'un très maigre profit de son agression contre le Koweit" 6. Mais, là encore, on peut s'interroger sur l'objectif de ces déclarations de M. Chevardnadze qui critique, sans le nommer explicitement, M. Primakov, un fidèle de M. Gorbatchev7.

M. Chevardnadze n'est, toutefois, pas le seul à avoir critiqué une telle attitude. Le monde occidental, tout en se montrant satisfait du soutien de l'URSS, a également montré un certain agacement, sinon une certaine inquiétude, face aux manœuvres de la diplomatie soviétique au cours de l'automne et de l'hiver 1990-91. Les tentatives soviétiques de conciliation précédant immédiatement l'engagement des hostilités, puis celles visant à retarder le moment de l'offensive terrestre, ont en effet été diversement interprétées à l'ouest.

Alors que M. Chevardnadze avait pratiquement aligné les positions de l'URSS sur celle des Etats-Unis, son successeur, avec vraisemblablement le soutien de M. Gorbatchev, semble, tout au long du conflit, chercher à sauver ce qui peut l'être. Moscou veut jouer les intermédiaires - avec ou sans illusions - entre Saddam Hussein et la coalition, en l'occurrence les Etats-Unis.

Cette volonté d'empêcher le déclenchement des hostilités partait-elle seulement de bons sentiments ou bien cachait-elle des intentions d'une autre nature ? L'intensité de ces activités diplomatiques peut ainsi être perçue comme le résultat de pressions émanant des milieux conservateurs - notamment des militaires - qui cherchaient à sauver, sinon Saddam Hussein, tout au moins l'armement fourni par Moscou. Cherchait-elle vraiment à éviter l'affrontement terrestre avec l'Irak, un affrontement qui pouvait être perçu comme une confrontation entre des armements occidentaux et des armements soviétiques ? Craignait-elle, à juste titre, que cette confrontation ne soit pas à son avantage ?

Il est vrai que dans cette perspective, les Soviétiques avaient affirmé, très rapidement et à plusieurs reprises, que les armes qu'ils avaient fournies à l'Irak étaient des armes anciennes. Si les Soviétiques reconnaissaient que quelque 80 % de l'armement irakien provenait d'URSS, ils ne manquaient pas d'ajouter que cet armement avait été produit dans les années soixante et soixante-dix et que l'armement fourni par les Occidentaux était nettement plus moderne et performant8. De plus, l'URSS ne participant pas aux opérations militaires, elle aurait pu ainsi, en jouant les bons offices, préserver quelque crédit dans la région, en dépit de ses revers d'alliance et de l'affaiblissement de sa puissance globale.

En fait, et pour revenir à l'aspect spécifiquement diplomatique du déroulement de la crise, il s'agit bien là, pour une URSS en pleine décadence, de rester dans la "course" diplomatique, de préserver son poids international de grande puissance9 ou tout au moins de s'en donner l'illusion. Or, l'on va retrouver une volonté identique de la part des Etats-Unis qui ne souhaitent pas apparaître comme la seule grande puissance mondiale. Washington aurait donc accepté la présence diplomatique soviétique comme une sorte de caution visant à limiter l'impression d'une tentation hégémonique américaine dans la région.

Car, et c'est ce que l'on constate dans les mois qui suivent la fin des hostilités, Moscou, dont le poids international ne représente plus grand chose, reste néanmoins présente dans le processus de règlement global du conflit proche-oriental. Lorsque, à la fin des années soixante-dix et sous la pression notamment de M. Brzezinski, le conseiller du président Carter, l'URSS eut été écartée de tout processus de règlement de la question du Proche-Orient, Moscou n'a eu de cesse de chercher à réintégrer ce processus en affirmant son statut de superpuissance. Or, au moment où s'engage la crise du Golfe, l'URSS ne peut plus réellement prétendre à ce statut de superpuissance et plus le temps passe, moins elle est en mesure de le prétendre, surtout à la suite de la tentative avortée de putsch en août 1991. Malgré cela, et l'on a l'impression que Washington a tout fait pour favoriser une telle situation, M. Gorbatchev se retrouve à Madrid pour coprésider la séance inaugurale de la conférence qui s'ouvre le 30 octobre.

L'URSS a-t-elle retrouvé un rôle dans la négociation parce qu'elle n'est plus une superpuissance ? Est-ce en remerciement du soutien - quelle qu'ait pu être son ambiguïté - qu'elle a apporté à la coalition anti-irakienne ? Ou bien encore est-ce parce que les Etats-Unis avaient besoin d'un pendant à leur toute puissance acquise au lendemain de la guerre du Golfe, à la fois sur un plan mondial et sur un plan régional ? Le fait est que chacune de ces hypothèses peut avoir joué dans ce retour d'une URSS, certes affaiblie, mais bien présente dans un processus d'où elle avait été exclue quelque quinze ans auparavant par ceux-là même qui l'y ont réintroduite. Mais on peut également se demander si la présence de l'URSS ne serait pas aussi due au fait que les Etats-Unis continuent - ou veulent continuer - de raisonner en termes d'Union (une Union dont M. Gorbatchev tiendrait toujours le gouvernail).

Parallèlement à cette réintroduction dans le processus de règlement de la question proche-orientale, les Soviétiques semblent également avoir accéléré le processus de rétablissement des relations diplomatiques avec Israël. Certes, on peut faire remonter l'origine de ce processus à plusieurs années, lorsque, dans les dernières années de la décennie quatre-vingt, Hongrois et Polonais, encore membres du Pacte de Varsovie, avaient lancé des ponts en direction de Tel-Aviv et établi des relations diplomatiques avec Israël10, préparant alors incontestablement le terrain pour Moscou. Mais il est également vrai que l'attitude de Moscou durant la guerre du Golfe a été positivement perçue en Israël et que la date choisie pour la réouverture de l'ambassade d'Israël à Moscou11, quelque dix jours avant l'ouverture de la conférence de Madrid, n'est pas le fruit du seul hasard.

Indépendamment des chances de réussites de la conférence de Madrid, il est incontestable que la guerre du Golfe a permis à l'URSS de rétablir sa position diplomatique dans la région et d'améliorer ses relations avec les Etats "modérés" de la région, une amélioration qui, au demeurant, avait déjà été engagée dès le lendemain de son retrait d'Afghanistan en février 1989. Alors que l'URSS ne peut plus guère compter que sur l'ONU pour justifier son rang de puissance mondiale, il peut apparaître paradoxal que ce soit justement au moment où elle perd son statut, sinon de superpuissance, tout au moins de puissance mondiale, qu'elle retrouve sa place dans la communauté internationale. Mais on peut à l'inverse voir dans son affaiblissement même la cause de son retour sur le devant de la scène. Même si le cas ne se pose même plus en matière de politique intérieure, la communauté internationale, elle, paraît avoir encore besoin de l'URSS - quelle que puisse être sa future dénomination - et donc de M. Gorbatchev. La présence soviétique à la conférence de Madrid ne sert donc pas seulement des intérêts régionaux, mais des intérêts plus globaux et, peut-être à plus long terme, ceux des autres puissances, et notamment des Etats-Unis.

 

Les leçons politico-militaires

 

C'est à la fin du mois de janvier, c'est-à-dire dans les jours qui suivent le début des opérations militaires dans le Golfe, que la presse militaire soviétique commence implicitement à tirer les premières leçons de la guerre. Mais ces analyses concernent alors exclusivement des considérations d'ordre doctrinal. En fait ces premières réactions sont marquées par un certain opportunisme dans la mesure où elles utilisent le début du conflit pour avancer des arguments qui, de toute façon l'eussent été. Par contre, les premières analyses d'ordre strictement militaire, notamment pour ce qui concerne les questions d'armement, ne seront pas tirées avant le milieu du mois de mars.

Sur un plan doctrinal et politico-militaire, la guerre du Golfe a ainsi permis aux militaires soviétiques d'engager une série de critiques à l'encontre d'un document publié à la fin de l'année 1990 par le mensuel de l'état-major12. Ce document faisait état des derniers développements sur la nouvelle doctrine militaire soviétique et, sous une forme de compromis qui ne pouvait de ce fait satisfaire personne, confirmait son caractère défensif. L'idée d'une "doctrine strictement défensive" avait été lancée par M. Gorbatchev en 1987 et revenait, depuis lors, comme un nouveau leitmotiv dans les documents politico-militaires soviétiques. Or, une telle conception ne satisfaisait que très modérément l'armée et notamment sa haute hiérarchie. L'engagement des hostilités dans le Golfe a ainsi été utilisé par certains officiers généraux comme un prétexte pour nuancer, voire pour s'opposer directement à cette conception défensive introduite dans la nouvelle doctrine militaire.

L'un des premiers à émettre des doutes à l'égard de l'option strictement défensive est le général-major de réserve I. Vorob’ev, dans un article publié à la fin du mois de janvier par le quotidien de l'armée. Il reproche aux politiques comme aux militaires d'avoir érigé la nouvelle doctrine en dogme. En se référant au document sur la doctrine publié en novembre précédent, il affirme : "Il serait plus juste aujourd'hui d'adopter dans le document la position suivante : "le développement de la théorie et de la pratique de l'art militaire sera réalisé en vertu de la conception d'une stratégie de réponse adéquate". Et de préciser que les forces armées devront adopter "les formes et méthodes de conduite des opérations et des batailles correspondant à la situation et assurer une supériorité décisive sur l'adversaire" 13. Deux mois plus tard, le général Rodionov propose quant à lui d'ouvrir un débat sur la nouvelle doctrine militaire dans les pages de la revue de l'état-major14. Le général Rodionov adopte d'ailleurs dans son article une position qui n'est guère différente de celle de l'article de l'Etoile Rouge et réfute le bien-fondé d'une doctrine strictement défensive, jugeant que "les forces armées soviétiques doivent être à même de mener n'importe quel type d'action". Adoptant une conception pour le moins restrictive de la défensive, il ajoute qu'une "doctrine défensive ne signifie pas un rejet de la contre-offensive et de l'offensive" 15.

Le putsch d'août 1991 n'a en rien modifié l'approche des experts militaires sur ce point précis. En octobre 1991, le général Bogdanov, tirant le bilan des opérations militaires dans le Golfe, affirmait ainsi que "les moyens strictement défensifs se sont avérés insuffisants". Il est ainsi tout à fait clair que la guerre du Golfe a donné aux militaires des arguments supplémentaires pour s'opposer à l'introduction d'un concept strictement défensif dans la nouvelle doctrine. Ceci a pour corollaire que, lorsque les militaires "suggèrent" d'adopter une nouvelle doctrine plus flexible, ils ont indubitablement à l'esprit l'idée que cette flexibilité devra s'orienter dans un sens plus offensif, ou tout au moins de faire en sorte que la nouvelle doctrine ne puisse exclure la possibilité de mener des opérations offensives. Un tel changement de conception a eu pour conséquence logique une réévaluation de l'importance de la surprise et de la phase initiale de la guerre16, deux notions qui avaient été quelque peu occultées auparavant.

Mais la tentative de reprise en main conservatrice a fait long feu et le putsch avorté d'août 1991 conduit à remettre en chantier tous les projets antérieurs de réforme de l'armée comme de la doctrine. Il est certes devenu impossible d'étudier le processus de réforme de l'armée dans sa globalité en restant dans la perspective d'un Etat soviétique unitaire. Pourtant, certains éléments de doctrine stratégique peuvent encore être perçus dans la perspective d'une Union, quelle que soit sa forme future, ceci incluant l'hypothèse d'une Russie qui serait l'héritière de l'Union. La tâche à laquelle sont confrontés les experts militaires en termes de révision de la doctrine est donc double. Il leur faut à la fois concilier les impératifs démocratiques qui semblent devoir s'imposer depuis août, incluant l'affirmation d'une disparition de la menace extérieure antérieure, avec les leçons qu'il faut, en termes opérationnels et doctrinaux, tirer de la guerre du Golfe.

Telle semble avoir été la tâche à laquelle le général Lobov, le nouveau chef de l'état-major général, a été chargé de s'atteler et dont il rend publiques les premières conclusions dans un long article paru dans le quotidien de l'armée. L'un des intérêts de cet article, tout au moins pour ce qui concerne cette question de la nature défensive ou non de la doctrine, est que le général Lobov… ne l'aborde pas, tout au moins pas directement. Pourtant, implicitement, il paraît plutôt se rallier aux points de vues des généraux Vorob'ev et Rodionov. Sans jamais utiliser les termes de "doctrine ou de stratégie défensives", le chef de l'état-major général affirme qu'il est nécessaire de rejeter toute "approche doctrinaire de la stratégie qui avait cours chez nous il y a encore peu de temps... Notre stratégie doit être équilibrée, souple, audacieuse et économiquement fondée" 17. Entre le rejet des approches doctrinaires et l'exigence de souplesse, ne pourrait-on voir une approbation implicite des accusations d'un Rodionov ou d'un Vorob'ev à l'encontre d'une doctrine défensive devenue le nouveau dogme en vigueur ?

L'autre élément de cet article directement issu des leçons tirées de la guerre du Golfe concerne la place de l'armée soviétique - ou russe - dans ses rapports avec des armées étrangères et notamment la nouvelle politique d'alliances militaires envisagée à Moscou. En cas de "crise régionale ou globale, les forces armées d'autres Etats, estime le général Lobov, pourraient entrer dans une alliance [avec l'URSS]". Une telle hypothèse n'a en soi rien de neuf ni d'original. Mais l'intérêt de ce passage sur les alliances tient au fait que le général Lobov, poursuivant la logique de son raisonnement - et là est la grande innovation par rapport au passé russe et soviétique - envisage aussi l'hypothèse selon laquelle les "forces armées [soviétiques] pourraient entrer dans une coalition (provisoirement et pour la durée des tâches définies par la communauté internationale). Je le répète, ceci n'est qu'une hypothèse. Mais l'expérience de la situation de crise dans la région du Golfe démontre que de telles fonctions externes ne peuvent être exclues" 18. C'est donc sur toute une partie de leur histoire que les Soviétiques sont en train de revenir, confirmant sur le plan militaire les changements qui étaient intervenus un an auparavant sur le plan diplomatique. Les obstacles, autant psychologiques que matériels, qui avaient "interdit" aux Soviétiques de participer, militairement, aux opérations "bouclier" puis "tempête du désert", sont donc officiellement levés19. Une telle affirmation pourrait ainsi avoir des implications diplomatiques et militaires plus considérables que la simple "petite phrase" qui les annonce. Telles sont les principales leçons d'ordre doctrinal que les Soviétiques ont tirées de la guerre du Golfe. Mais il était évident qu'ils allaient également tirer des enseignements de ce conflit sur un plan plus opérationnel.

 

Les enseignements dans le domaine des armements

 

C'est, on l'a vu, à partir du mois de mars 1991 que les Soviétiques vont tirer les premières leçons en termes d'armement et d'organisation des forces armées. Cet aspect opérationnel de l'analyse de la guerre du Golfe va essentiellement porter sur trois chapitres : le rôle nouveau de l'aviation, le poids de l'électronique et l'importance du renseignement.

Ce qui paraît avoir le plus fortement frappé les militaires soviétiques dès les premiers jours de l'opération "tempête du désert" a été le rôle joué par l'aviation. Sauf peut-être au tout début des années cinquante, lorsqu'elle était le seul vecteur de l'arme nucléaire, l'aviation soviétique n'a jamais été considérée comme prioritaire. Même si cette situation ne préjuge en rien de la qualité des appareils soviétiques, l'aviation n'en est pas moins, hiérarchiquement, la quatrième des cinq armées en URSS. Or, la guerre du Golfe va donner, semble-t-il, un nouvel élan aux aviateurs. La première réaction publique à la guerre du Golfe abordant des questions strictement militaires vient du chef de l'état-major de l'armée de l'air, le général Maljukov20. Tout en relativisant l'efficacité de l'aviation américaine en rappelant qu'il n'y avait pas eu de véritable combat aérien, il n'en affirme pas moins que l'aviation a acquis une importance stratégique considérable, tant en temps de paix qu'en temps de guerre, et reconnaît même les carences soviétiques dans ce domaine. Il relève notamment la qualité des systèmes de navigation et de vol à basse altitude des apppareils américains et reconnaît que l'URSS n'a pas su adopter les bonnes priorités qui vont à la logistique couplée au perfectionnement technique, l'URSS ayant accordé la priorité au second au détriment du premier et de l'imbrication des deux éléments.

Avec le temps, le rôle primordial de l'aviation dans un conflit moderne sera énoncé d'une manière de plus en plus explicite par la presse soviétique. Ainsi, un chercheur de l'Institut des Etats-Unis de l'Académie de Sciences de l'URSS confirmait-il "l'importance décisive de la maîtrise des airs dans la guerre moderne" et "la réalisation presque parfaite, pour la première fois dans l'histoire, du schéma avancé par G. Douhet" 21 .Pour sa part, au début du mois d'octobre 1991, le général Bogdanov, chef du centre de recherches opératives et stratégiques du ministère de la défense, reconnaissait ainsi que l'aviation avait acquis dans un conflit moderne une "importance stratégique et non plus seulement tactique ou opérative" 22. L'aviation n'est donc plus seulement considérée comme une arme importante du champ de bataille mais aussi comme une arme décisive, susceptible même de déterminer l'issue de la guerre. Or, ceci est une approche totalement nouvelle pour les Soviétiques.

On le constate avec ces deux prises de position du début août et du début octobre 1991, le putsch d'août n'a en rien, et peut-être même au contraire, réduit l'intérêt des militaires soviétiques pour l'aviation. Peut-être même a-t-il constitué un "outil de promotion" pour l'armée de l'air. Le choix du commandant en chef des forces aériennes, le général Chapochnikov, pour diriger le ministère de la défense au lendemain du putsch, est certes un choix politique tenant au refus de ce général de se rallier au comité pour l'état d'urgence. Pourtant, on peut également se demander si la politique politicienne a été la seule motivation ayant conduit à ce choix. En effet, pour la première fois dans l'histoire soviétique, le ministère de la défense est dirigé par un aviateur. Plus encore, pour la première fois, l'armée de terre cesse de présider aux destinées de la défense de l'URSS23.

Mais pour revenir à la guerre du Golfe et aux leçons qu'en ont tirées les militaires soviétiques, il convient de replacer cette primauté de l'aviation dans un ensemble plus large. Tout d'abord, certains nuancent cette primauté et constatent, ce qui est d'ailleurs une constante de la vision stratégique soviétique, que c'est aux forces terrestres de parachever la victoire aérienne. On retrouve alors la perspective khrouchtchévo-sokolovskienne où l'exploitation des frappes nucléaires massives revenait à l'armée de terre. Au delà de la réalité sur le terrain, le rappel de ce principe doit également avoir pour fonction de ne pas accroître encore les inquiétudes d'une armée soviétique quelque peu troublée par les bouleversements auxquels elle est sujette depuis 1989.

Les deux autres grands domaines de l'armement et de la conduite d'un conflit moderne dont les Soviétiques - mais pas seulement eux - ont tiré des enseignements sont les moyens électroniques et le renseignement. Cette guerre est désormais présentée comme étant celle où "pour la première fois, dans des conditions réelles, ont pu être vérifiés les résultats de l'introduction des technologies nouvelles, et en premier lieu de l'informatique, dans une action militaire" 24. Très vite d'ailleurs, et sans doute avant même que les opérations militaires ne commencent, les Soviétiques avaient compris l'intérêt de ces moyens électroniques, notamment spatiaux, d'observation et de renseignement25. Dès le mois de février - l'article, nécessairement rédigé avant le 17 janvier, ne traitait pas explicitement de la guerre du Golfe - la revue de l'état-major abordait la question de l'information et de la désinformation dans les conflits du Proche-Orient depuis 1956. La date de publication tout comme le choix de l'exemple ne sont sans doute pas le seul fruit du hasard26. Le mois suivant, la même revue confirmait cette tendance en consacrant un article à l'utilisation des moyens spatiaux dans le Golfe27. Traitant cette fois directement du conflit en cours, les auteurs de l'article établissent le lien existant entre information, désinformation, observation par satellite et moyens de lutte électronique. Ils insistent notamment sur les moyens spatiaux comme l'un des éléments essentiels pour contrer les moyens de camouflage de l'adversaire (démaskirovka).

Avec le temps, les Soviétiques multiplieront les références à ces aspects nouveaux de la conduite des opérations militaires, donnant à chaque fois des précisions supplémentaires et montrant plus ou moins clairement les préoccupations, les inquiétudes ou le désarroi des Soviétiques. Même si, parfois, certains ont pu ironiser sur ces armes "intellectuelles" (sic), sur ces "pierres, ces balles, ces yeux ou ces bruits intelligents" en cours d'élaboration aux Etats-Unis, c'est d'évidence du vocabulaire et non des résultats dont on se moque28.

Souvent également, pour masquer leur inquiétude, pour ne pas dire la prise de conscience de leur infériorité, les Soviétiques ont cherché à nuancer les réalités, notamment dans le domaine technique. Certes, il ne s'agissait pas de nier l'incontestable victoire des Etats-Unis et de leur armement, mais de replacer cette victoire dans un contexte local. Ainsi, le général Bogdanov, déjà cité, mentionnait-il que si la guerre du Golfe ne pouvait pas être considérée comme la "première guerre des étoiles", les renseignements obtenus par les moyens spatiaux ont joué un rôle essentiel, même si ce rôle était limité exclusivement à "l'échelle du polygone de l'affrontement" 29.

Dans cet ordre d'idées, le même général Bogdanov, lors du colloque déjà cité d'octobre 1991, présentant les leçons de la guerre du Golfe était encore plus dubitatif sur les succès américains. Certes, tous les pays, URSS comprise, devaient prendre exemple sur la qualité des armements américains mais, estimait le général, il ne faut pas oublier que l'Irak avait un armement largement obsolète, que la résistance irakienne était pratiquement inexistante. En d'autres termes, la supériorité technique américaine était telle que l'on pouvait "considérer que l'Irak avait perdu la guerre avant même qu'elle ne commence". Mais l'armement proprement dit n'est pas la seule cause de cette défaite irakienne. L'Irak a perdu, ajoutait le général Bogdanov, en raison de la quantité et de la qualité des renseignements dont disposaient les Etats-Unis : "il ne suffit pas d'avoir des bombardiers furtifs, encore faut-il savoir où sont localisées les cibles".

Le général concluait ainsi sur le fait que ce ne sont plus les hommes, ni même le matériel, qui permettent de gagner les guerres ou d'assurer la sécurité d'un Etat, mais la qualité du renseignement. Et il ajoutait que, dans ces conditions, les moyens de renseignement devraient faire l'objet de négociations multilatérales au même titre que n'importe quel autre type d'armement. On peut alors s'interroger sur le sens de ces propos prononcés devant un auditoire comprenant de nombreux hauts responsables de l'OTAN et à un moment où les services de renseignement soviétiques étaient restructurés en profondeur. La sectorisation du KGB et sa dépolitisation ne devraient pas, au contraire, amoindrir son efficacité à un moment où le renseignement est justement perçu comme la nouvelle clé de la sécurité des Etats et de leur victoire dans un éventuel conflit.

Outre ces analyses immédiates de la guerre du Golfe, les Soviétiques vont tirer de ce conflit des conséquences secondaires qui les conduiront à réévaluer, sinon leurs conceptions, tout au moins leurs discours des quelque dix dernières années. Les changements intervenus aux Etats-Unis mêmes sous l'administration Bush à propos du contenu du projet IDS, l'importance reconnue du renseignement militaire obtenu par voies de satellites et le risque de prolifération nucléaire et balistique vont conduire les Soviétiques à réévaluer leur condamnation sans appel de l'IDS et leur refus absolu de renégocier le traité ABM. Même si certaines voix s'étaient fait entendre en URSS dans le passé, proposant d'admettre l'interprétation la plus large possible du traité ABM30, les Soviétiques n'en avaient pas moins toujours combattu le projet américain. Or, la guerre du Golfe a sans aucun doute conduit les experts militaires à apporter plus que des nuances aux condamnations passées.

Qu'il s'agisse de la proposition de M. Bush de partager une technique anti-missile avec l'URSS ou de la reconnaissance de la nécessité de réévaluer la position soviétique à l'égard d'une IDS qui prendrait des formes nouvelles, le chemin parcouru est considérable. Certes, le changement de la nature des relations est-ouest, la disparition du Pacte, l'effondrement de l'URSS et de ses pouvoirs politiques ont incontestablement joué leur rôle dans la proposition américaine comme dans le changement d'attitude de l'URSS à l'égard de l'IDS. Mais il est tout aussi évident que la guerre du Golfe a servi de catalyseur dans la modification radicale de l'attitude soviétique. Le changement s'est d'ailleurs déjà manifesté dans les faits puisque, dans le dernier en date des projets de réforme de l'armée soviétique - qui pourrait bien devenir celle de l'armée russe -, la PVO (défense anti-aérienne) disparaît en tant qu'armée autonome. Or, la PVO a toujours inclus la défense anti-missile (PRO) à laquelle les Soviétiques n'avaient de fait jamais cessé de travailler.

Selon ce dernier projet de réforme, les hommes et le matériel de la PVO seraient répartis entre l'armée de l'air - pour la défense anti-aérienne qui, compte tenu du rôle nouveau de l'aviation, a accru ses fonctions en proportion - et les "forces stratégiques de dissuasion" qui se substituent aux "forces des missiles stratégiques". Cette nouvelle dénomination implique une totale révision des conceptions en vigueur jusqu'à présent en URSS. En intégrant la défense anti-missile au sein de cette armée, les Soviétiques admettent que ce qu'ils considéraient par le passé comme un élément déstabilisant, la dissuasion, se retrouve reconnu comme partie intégrante de cette même dissuasion. En d'autres termes, les Soviétiques pourraient revenir au discours qu'ils tenaient sur les ABM dans le courant des années soixante et qui présentait ce système comme le plus à même d'assurer la stabilité stratégique.

S'il fallait tirer un premier bilan des enseignements que les Soviétiques ont retiré de la guerre du Golfe, on pourrait dire que ce conflit a permis d'accélérer certains aspects essentiels du processus de réforme de l'armée et de modifier des éléments de leur stratégie déclaratoire qui devenait de moins en moins crédible. En fait, les mutations diplomatiques, doctrinales et opérationnelles dues à la guerre du Golfe ne peuvent être isolées de l'évolution de la politique intérieure. En ce sens, le putsch d'août et surtout les conséquences de son échec ont incontestablement permis au nouveau discours de s'exprimer plus clairement et aux militaires de montrer publiquement quelles leçons il fallait en tirer. La question qui se pose est de savoir dans quelle mesure le pouvoir politique - soviétique ou russe - aura la volonté de tirer toutes les conséquences de ce conflit en matière de politique d'armement et dans quelle mesure l'économie sera à même d'en supporter la charge, avec ou sans l'aide des Etats-Unis.

 

Notes:

 

1 Le ministre soviétique n'en considère pas moins que “cette décision fut peut-être la plus difficile à prendre de toute sa carrière” E. Chevardnadze, L'Avenir s'écrit Liberté, O. Jacob, 1991, p. 191.

2 Crise du Golfe : les changements stratégiques, FEDN dossier 37, 1990, p. 67.

3 Le Monde, 2 octobre 1990.

4 Le Monde, 2 décembre 1990.

5 Les opérations de “maintien de l'ordre” à Vilnius et à Riga au début de janvier peuvent s'inscrire dans cette double perspective de reprise en main par les “conservateurs” et de situation de crise dans le Golfe. Même si les Occidentaux n'avaient pas été obnubilés par la crise du Golfe, il est vraisemblable que les opérations de police menées dans la Baltique auraient de toute façon été entreprises.

6 E. Chevardnadze, op. cit., p. 199.

7 Et qui semble n'avoir pas cessé de lui être fidèle si l'on en juge par sa nomination à la tête des services d'espionnage d'un KGB restructuré au lendemain du putsch manqué d'août.

8 Voir notamment l'interview du général Nikitjuk dans les Izvestija du 15 août 1990.

9 A. Bovin, “Posle krizisa” (Après la crise), Izvestija, 12 mars 1991.

10 Les premiers contacts officiels datent de 1988 et les relations diplomatiques de ces deux pays avec Israël seront rétablies au tout début de 1990.

11 Izvestija, 19 octobre 1991.

12 “O voennoj doktrine SSSR (Proekt)” (La doctrine militaire de l'URSS, Projet), supplément au n° de novembre 1990 de Voennaja Mysl', pp. 24-28.

13 I. Vorob'ev, “Vse li vzvecheno v nachej doktrine ?” (Tout a-t-il bien été considéré dans notre doctrine ?), Krasnaja Zvezda, 26 janvier 1991.

14 Le général Rodionov est considéré comme un représentant des milieux conservateurs de l'armée. Après avoir commandé la région militaire du Caucase (1988-1989), il a été nommé directeur de l'Académie de l'état-major général, poste qu'il occupait toujours en novembre 1991.

15 I. Rodionov, “O nekotoryh polozenijah sovetskoj voennoj doktriny” (Quelques considérations de doctrine militaire soviétique), Voennaja Mysl', 3, 1991, p. 7.

16 Conférence de Mme M. Fitzgerald, à la FEDN, 11 juin 1991.

17 N. Lobov, “Politika, doktrina i strategija v menjajuchtchemsja mire” (Politique, doctrine et stratégie dans un monde en mouvement), Krasnaja Zvezda, 23 octobre 1991.

18 Ibid.

19 Si l'on exclut la présence de deux bâtiments légers de la flotte soviétique naviguant dans les eaux du Golfe pendant toute la durée de la crise.

20 A. Maljukov, ”Ishod predrechila aviacija” (L'aviation a décidé de l'issue de la guerre du Golfe), Krasnaja Zvezda, 14 mars 1991.

21 S. Rogov, “Vojna v Persidskom zalive : nekotorye predvaritel'nye itogi i uroki” (La guerre du Golfe : quelques bilans et leçons provisoires), SchA, 8, 1991, p. 14.

22 Rapport présenté à une conférence du CNSSS, Moscou, 3 octobre 1991.

23 Si l'on excepte les brèves périodes - 1925 (Frounze), 1941-47 (Staline), 1947-49 et 1953-55 (Boulganine) - où il était dirigé par un civil fût-il, si l'on excepte Frounze, maréchal.

24 Krasnaja Zvezda, 24 octobre 1991.

25 On peut d'ailleurs penser que c'était l'une des raisons de la présence des deux bâtiments de la flotte soviétique dans les eaux du Golfe

26 LCl. S. Petchorov, "O roli dezinformacii v podgotovke vojn i voennyh konfliktov" (Le rôle de la désinformation dans la préparation des guerres et des conflits armés) Voennaja Mysl', 2, 1991, p. 68-74

27 Col. V. Romanov, col. V. tchigak, “O primenenii kosmitcheskih sredstv v rajone persidskogo zaliva” (L'utilisation des moyens spatiaux dans la région du golfe Persique), Voennaja Mysl', 3, 1991, p. 76-80.

28 Col. V. Savitchev, "Era vojn vysokih tehnologii" (L'ère des guerres de haute technologie), Krasnaja Zvezda, 10 juillet 1991.

29 Gal. Lt. S. Bogdanov, “Uroki “Buri v Pustyne”” (Les leçons de Tempête du désert), Krasnaja Zvezda, 17 mai 1991.

30 Il est fait ici notamment référence aux déclarations de R. Sagdeev en octobre 1986. Cité par D. Yost, Soviet Ballistic Missile Defence and the Western Alliance, Harvard UP, Harvard, 1988, p. 223.

 

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin