LA SECTE JAPONAISE AUM SHINRIKYO

James “Ken” Campbell

 

L'utilisation la plus sérieuse qui ait été faite d’armes de destruction massive (Weapons of Mass Destruction, WMD) par un groupe non-étatique s’est produite le 20 mars 1995, lorsque les membres d’Aum Shinrikyo ont propagé un agent toxique dans une rame bondée du métro de Tokyo. L’attaque d’Aum représente la première tentative connue dans le monde entier d’utilisation par un groupe non-étatique d’armes de destruction massive, avec l’intention spécifique de causer le maximum de pertes humaines et des désordres importants.

Cette étude débute par un compte rendu narratif des activités d’Aum et de ses membres les plus importants. L’information nécessaire a été obtenue à l’aide d’un examen des sources accessibles au public : les livres s’y rapportant, des articles de journaux, l’Internet, ainsi que les témoignages présentés au Congrès lors d’auditions en novembre 1995. Ces sources permettent de comprendre de manière précise les éléments importants de l’appareil de commandement spécifique de la secte Aum, de son organisation, de son idéologie, du comportement de groupe ainsi que des événements-clés. De la sorte, ce compte rendu permet de rendre compte de manière concise de la complexité, de la profondeur et des capacités de l’organisation Aum. Il est important de souligner que ceci fournit un aperçu de ce qui pourrait bien devenir un événement familier, l’utilisation par des groupes non-étatiques d’armes de destruction massive.

APERÇU DE LA SECTE AUM

Aum a été créée à l’origine à partir d’un conglomérat d’aspirations de type hindouistes/bouddhistes/yogistes qui prônent en général un style de vie ascétique et la dévotion au chef. Le dirigeant d’Aum, Chizuo Matsumoto, alias "Shoko Asahara", affirme avoir existé dans une vie antérieure sous la forme d’"Imhotep, vizir du Pharaon Zoser", et serait de ce fait responsable de la construction de quelques-unes des pyramides d’Égypte. Asahara affirme avoir acquis la faculté de rester en lévitation et il a ouvertement fait l’éloge d’Hitler en le qualifiant de prophète. Le groupe était convaincu que la fin du monde surviendrait en 1997, lorsque la société japonaise corrompue serait remplacée par la société idéale d’Aum, seul survivant de l’Apocalypse. Il n’est pas surprenant de constater que le symbole de la secte était le dieu hindou Shiva, dieu de la destruction et de la reproduction. Avant l’attaque contre le métro de Tokyo, Aum revendiquait dix mille fidèles au Japon ainsi que trente mille membres en Russie. Aum s’était également établie à New York, à Bonn et au Sri Lanka, faisant véritablement de ce groupe une "menace transnationale".

L’émergence d’Aum au Japon s’explique en partie comme le résultat de diverses tendances négatives sous-jacentes au Japon. Par exemple, considérons le stéréotype existant au sujet du Japon. En lieu et place de l’intérêt national, ce sont les intérêts corporatifs qui dominent ; au lieu d’une vision cohérente énoncée par les dirigeants japonais, il n’y a que peu ou pas de véritable direction ; à la place d’une politique étrangère forte, seule prime la négociation sur des questions financières, principalement vis-à-vis des États-Unis ; plutôt que de regarder vers l’avenir, le Japon continue à se battre avec son passé. En conséquence, un groupe constitué d’étudiants de grandes écoles, d’hommes d’affaires et d’universitaires désirant obtenir davantage de l’existence qu’un compte en banque bien garni et une belle carrière, est tombé dans le piège tendu par Aum1.

 

Du fait des doutes qui s’emparent de la société japonaise et du sentiment de recherche qui l’anime, Aum, par le biais de son recrutement et de l’endoctrinement, pouvait offrir une vie ayant un sens et combler un vide spirituel. Ainsi, Aum a pu attirer de nombreuses personnes intelligentes et talentueuses qui "se sont trompées à un moment, se sont adonnées à leur nouvelle foi avec l’énergie formidable des désespérés" 2.

L’ORGANISATION

Shoko Asahara est né sur l’île de Kyushu en 1955. Pratiquement aveugle de naissance, il a reçu une éducation primaire dans une école pour non-voyants. La vue limitée de Shoko lui a conféré du prestige et du pouvoir à l’école, car être capable de voir, même un petit peu, lui donnait un grand avantage sur les autres enfants. Un ancien instituteur a rapporté que :

Être capable de voir ne serait-ce qu’un petit peu était prestigieux, car les enfants aveugles voulaient sortir et prendre un café dans un salon de thé, mais ne pouvaient pas le faire par eux-mêmes. Ils demandaient alors à Chizuo : " Je te paierai ton repas. Pourquoi ne m’emmènes-tu pas dehors ? " 3

 

En grandissant, il était considéré comme un individu difficile, enclin à de violents accès de colère et à des sautes d’humeur.

La première ambition de Shoko était de devenir riche et célèbre. Au moment de l’obtention du diplôme d’études secondaires, il avait amassé quelques trente mille dollars qu’il avait mis de côté grâce aux bourses accordées par le gouvernement aux handicapés ainsi qu’en "arnaquant ses camarades de classe" 4. Son premier véritable échec fut le refus de sa candidature à la prestigieuse Université de Tokyo. Cet événement l’a rendu furieux et amer. En 1978, il se maria avec Tomoko Ishii, qui devint finalement un haut dignitaire de la secte Aum. En 1982, Shoko fut arrêté pour vente de faux traitements médicaux dans une clinique d’acupuncture qu’il avait créée. Dans cette clinique, connue sous le nom de Clinique d’Acupuncture Matsumoto, les clients étaient traités par l’acupuncture, le yoga ainsi que des "traitements à base d’herbes d’une nature douteuse" 5. En 1984, Shoko créa Aum Inc. ainsi que sa première entreprise baptisée l’Association Aum des Magiciens de la Montagne. Comme l’a écrit Kaplan, "(...) c’était un nom fantaisiste donné à ce qui était en fait une école de yoga basée à Tokyo dans un appartement d’une seule pièce menant une activité secondaire lucrative en organisant des beuveries bruyantes sous prétexte de santé" 6. Son ambitieux agenda prévoyant qu’il deviendrait un homme d’une grande importance politique et religieuse, Shoko se rendit dans l’Himalaya à la recherche d’une révélation et revint en affirmant être doté de capacités et de pouvoirs mystiques. Comme l’a plus tard rapporté Kaplan, les écoles de yoga de Shoko eurent un assez grand succès et il étendit son activité en réinvestissant les profits dans l’ouverture de nouvelles écoles dans l’ensemble du Japon7. Le nombre de membres continua à s’accroître et les écoles de Shoko devinrent une sorte de sanctuaire pour étudiants et hommes d’affaires cherchant à prendre des distances à l’égard de la vie stressante inhérente à la société japonaise contemporaine. Comme l’a rapporté Kaplan, c’est durant une séance de méditation sur une plage de la côte Pacifique du Japon que la rhétorique de Chizuo prit une tournure apocalyptique. On l’a cité comme ayant dit : "Un message de Dieu indique que j’ai été choisi pour conduire (son) armée" 8. Cette même année, un peu plus tard, on pense que Shoko a rencontré un historien qui suggérait que l’apocalypse surviendrait à la fin du siècle et qu’une race divine apparue au Japon survivrait. Cette révélation, s’ajoutant aux propres pensées de grandeur de Chizuo, conduisit à la naissance de sa nouvelle identité sous le nom de Shoko Asahara, "Gourou extraordinaire"9.

Dans une société se préparant à recouvrer sa spiritualité et son identité nationale, Shoko Asahara s’attaqua aux besoins psychologiques et religieux du peuple japonais. L’image de marque de son art de la vente, dissimulé sous un vernis de rhétorique religieuse et de mysticisme, convenait à des Japonais assoiffés de spiritualité. Le message d’Aum attira rapidement un nombre significatif de fidèles issus de l’intelligentsia japonaise, de travailleurs en col bleu ainsi que de jeunes adultes. La stratégie de recrutement se concentrait en priorité sur la constitution d’un cadre de brillants professionnels qualifiés dans les domaines de la physique, de la chimie et de la biologie. Avec le développement de l’organisation, les plans de Shoko s’étoffèrent avec pour but de susciter l’apocalypse et de conquérir le Japon. On affirme que Shoko prononça dans un sermon en mars 1994 :

La loi en cas d’urgence est de tuer son adversaire d’un seul coup, par exemple de la manière dont a été conduite la recherche sur le soman (un gaz développé par les Nazis) et le sarin durant la Seconde Guerre mondiale 10.

 

En outre, Asahara accusait l’armée américaine d’être responsable des problèmes économiques et sociaux du Japon ainsi que de sa propre santé déclinante. Il lui arrivait de prédire de manière régulière le tremblement de terre à Kobé et la hausse du yen par rapport au dollar11. Un de ses anciens camarades de classe a dit de lui :

Je pense que Matsumoto cherche à créer une société fermée sur le modèle de l’école pour aveugles qu’il fréquentait. Il tente de créer une société séparée de la société ordinaire dans laquelle il pourrait devenir le roi 12.

 

Lorsqu’il fut arrêté, la police découvrit Asahara en train de méditer dans une pièce secrète située entre les deuxième et troisième étages de sa communauté située sur le mont Fuji. Le Dr Jerrold Post suggère qu’Aum est l’exemple parfait du groupe terroriste créé grâce aux efforts d’un chef charismatique, narcissique, rempli d’illusions, sujet à la paranoïa, capable de développer et de nourrir un noyau dur possédant les mêmes caractéristiques13.

STRUCTURE ORGANISATIONNELLE

Dans le cadre du plan de Shoko visant à créer Armageddon et à prendre la tête des survivants du cataclysme, il ordonna que l’organisation d’Aum soit calquée sur celle du gouvernement japonais. Cela permettrait d’assurer qu’une structure organisationnelle familière à la "population survivante" serait en place afin de gouverner le "nouveau monde d’Aum". Le tableau n° 1 ci-dessous illustre la complexité de l’organisation d’Aum, représentant les fonctions de direction au sein de la secte. Ce tableau a été élaboré au moyen d’un examen de nombreuses sources de référence, parmi lesquelles le journal japonais Sunday Mainichi, Newsweek et Internet.

Schéma organisationnel de la secte Aum Shinrikyo
Tableau 1 : Organisation de la secte Aum.

Dirigeant d’Aum : Chizuo Matsumoto, alias Shoko Asahara.
Ministère des Nouveaux Croyants Est : Eriko Iido.

Ministère des Nouveaux Croyants Ouest : Kazuko Tozawa.

Ministère de la Construction : Kiyode Hayakawa : n° 2 d’Aum.
Ministère des Sciences et de la Technologie : Hideo Murai : diplômé de l’Université d’Osaka. Détient un diplôme en physique spatiale ; est supposé être le n° 3 d’Aum.
Ministère de la Défense : Tetsuya Kibe : responsable de la sécurité ; ainsi que Kiyode Nakada, ancien Yakusa, qui s’occupe du maintien de l’ordre et qui commande l’Équipe d’Action.
Ministère de la Santé : Seiichi Endo : a étudié l’ingénierie génétique à l’École des Hautes Études de l’Université de Kyoto, et s’est spécialisé dans les domaines de la génétique et de la médecine.
Ministère de l’Intelligence : Katsuhiro Inoue.
Ministère de la guérison : Ikuo Hayashi : physicien-chef à l’hôpital d’Aum, diplômé du département de médecine de l’Université de Keio.
Ministère des Finances : Hisako Ishii.
Ministère des Affaires légales : Yoshinobu Aoyama : diplômé du Département de Droit de l’Université de Kyoto.
Ministère des Postes et Télécommunications : Kazuko Matsumoto : femme de Shoko Asahara.
Ministère de l’Éducation : Shigeru Sugiura.
Ministère des Relations publiques : Hirofumi Joyu : diplômé de l’Université de Waseda, spécialisé dans l’intelligence artificielle.
Unité des Armes chimiques : Masami Tsuchiya : doctorant en chimique organique à l’Université de Tsukuba.
Secrétariat à l’Intérieur : Reika Matsumoto : fille de Shoko Asahara.

Comme le suggère ce tableau, il existait une variété de ministères par le biais desquels Aum administrait et dirigeait les membres de la secte, ses entreprises et ses efforts pour constituer des stocks d’armes. Les ministères-clés qui confèrent à Aum son pouvoir et sa capacité de faire appliquer ses décisions sont :

· Le ministère de la Santé et des affaires sociales, dirigé par Seiichi Endo. Le ministère d’Endo, est semble-t-il, responsable de la recherche en matière d’armes biologiques. Endo est ingénieur en génétique et a mené des travaux académiques dans un institut travaillant sur les virus14. Les perquisitions dans les installations d’Aum appelées Satian-7 se trouvant dans le complexe de Kamikuishiki ont montré que la secte se destinait à la production des toxines botuliniques en plus de ses capacités importantes de production de gaz sarin. Le raid a permis de découvrir 160 barils de peptone utilisés pour la culture de bactéries, ainsi que de larges quantités de glycérine et de cyanure de sodium.

· Le ministère des Sciences et de la technologie, dirigé par Hideo Murai. Murai a été mortellement blessé d’un coup de couteau devant les locaux d’Aum à Tokyo. Il était astrophysicien de formation15.

· Les activités clandestines, dirigées par le n° 2 de la secte, Kiyode Hakayama. La section des Activités clandestines est supposée avoir eu sous son contrôle les forces de l’ordre de la secte appelées Équipe d’Action. Les Activités clandestines ont également été impliquées dans le développement des moyens visant à fabriquer une grande variété d’armes, parmi lesquelles l’AK-47, ainsi que la fourniture de matériel militaire lourd qui devait comprendre un hélicoptère russe Mi-17 disposant d’un système de dispersion de produits chimiques.

· L’Unité des Armes chimiques, dirigée par Masami Tsuchiya qui semble avoir travaillé sur une thèse de doctorat en chimie organique à l’université de Tsukuba. Il est intéressant de noter que Tsuchiya a écrit en 1991 que "Asahara sera emprisonné dans les années 90, mais son procès mettra en évidence l’existence d’un pouvoir surnaturel et la totalité des 100 millions de Japonais deviendront alors des fidèles d’Aum" 16.

· L’Équipe d’Action, dirigée par Kiyohide Nakada. L’Équipe d’Action est le bras armé d’Aum. C’est elle qui est soupçonnée être à l’origine des enlèvements et des mesures disciplinaires prises à l’encontre de membres de la secte. Nakada appartenait auparavant à la "Yamaguchi Gumi", organisation clandestine affiliée aux "yakuzas" (la mafia japonaise)17.

LE RECRUTEMENT D’AUM ET L’ENDOCTRINEMENT

Aum s’est concentrée sur une ressource traditionnelle, à savoir les étudiants brillants, quelque peu déséquilibrés, qui pouvaient apporter immédiatement leur contribution à la cause. Les étudiants cherchant à entrer dans la secte étaient encouragés à poursuivre des études dans le domaine de la physique, de la chimie et de la biologie18. Le recrutement était également centré sur les spécialistes en informatique, les avocats, les médecins, les membres des Forces d’autodéfense japonaises et de la Police nationale. On sait qu’Asahara a également beaucoup encouragé le recrutement en promettant une épée décorative à tout membre apportant à la secte trente nouveaux adhérents en trois mois. En outre, tout membre qui réaliserait cela serait automatiquement promu19. L’effondrement de l’Union soviétique et le relâchement des contraintes sur les pratiques religieuses qui s’ensuivit dans les nouveaux États indépendants de la CEI permit aux missionnaires d’Aum d’accéder à une source importante de nouveaux membres. En effet, les Russes en mal de spiritualité semblent avoir rapidement grossi les rangs d’Aum. À peu près trente mille membres ont été recensés à l’apogée de la courte popularité de la secte en Russie.

L’endoctrinement au sein de la secte commençait durant le processus de recrutement. Tout d’abord, les écrits et les enseignements d’Asahara étaient librement publiés. Ses livres prescrivaient la manière dont un nouveau membre d’Aum devait se servir d’un père traditionnel tout en expliquant l’engagement dans la secte20. On a également recours à eux afin d’expliquer que Shoko Asahara est un prophète et un messie. Une fois membre, la nouvelle recrue est encore davantage endoctrinée dans le style de vie d’Aum prônant le sacrifice de soi et l’ascétisme. Il est très important de constater que le noyau dur d’Aum utilisait une variété de techniques de contrôle de l’esprit et de tactiques de terreur afin de contrôler les membres et de décourager les opinions dissidentes et les défections. Ces efforts comprennent les régimes d’isolement, des techniques de privation des sens, l’utilisation de drogues agissant sur le cerveau ainsi que des stimulants, le vomissement provoqué, des lavements, des injections de nature inconnue, des stimulations du cerveau à l’aide d’électrodes posées sur le crâne ainsi que la torture et le meurtre21. Lorsque les forces de police prirent d’assaut les locaux principaux d’Aum près du mont Fuji le 22 mars 1995, elles découvrirent cinquante membres dans un état semblable au coma. Ces individus avaient été soumis à des formes cruelles de choc électromagnétique et isolés dans de petites cellules sans fenêtre22. Les membres qui s’opposaient aux pratiques de la secte étaient sévèrement battus et, dans plusieurs cas, vraisemblablement assassinés23. Enfin, les relations sexuelles étaient prohibées et les membres étaient incités à porter un casque équipé d’électrodes, soi-disant pour les mettre sur la même longueur d’ondes qu’Asahara24. Comme l’a écrit Kaplan, si Shoko Asahara a peut-être prôné une vie ascétique pour ses fidèles, lui et son cercle d’intimes vivaient dans le luxe, conduisant des Rolls Royces, faisant l’amour et la fête.

LES MÉCANISMES DE SOUTIEN

Le recrutement d’Aum attirait des membres fortunés et éduqués. Les actifs financiers représentaient quelque 1,4 milliard de dollars et incluaient des magasins bon marché, des cafés ainsi qu’une usine de fabrication d’ordinateurs. Les membres étaient incités à céder tous leurs "biens personnels" à Aum25. Dans certains cas, si un membre possédait une propriété importante, les cadres d’Aum utilisaient des techniques comme la contrefaçon pour acquérir puis vendre cette propriété26. L’organisation était présente au Japon, à Moscou et à New York sous la marque de commerce du nom de Maha Posya Inc. Chizuo Matsumoto était présenté comme le directeur de l’entreprise. Maha Posya Inc. était enregistrée aux États-Unis comme un compagnie de commerce qui importait des ordinateurs et exportait des produits agricoles. Aum fut également impliquée dans la production illégale de drogue ainsi que dans le trafic de stupéfiants parmi lesquels le LSD et des amphétamines27. C’était par l’intermédiaire de Maha Posya Inc. qu’Aum pouvait acquérir l’équipement nécessaire au développement et à la fabrication de son arsenal, qui comprenait des agents chimiques et biologiques.

LES MATÉRIELS DISPONIBLES

à partir des sources citées plus loin, on suppose qu’Aum disposait d’un large potentiel de fabrication d’armes de destruction massive constitué d’un stock considérable de produits chimiques. On y trouvait du fluor de sodium, du trichloride de phosphore, de l’alcool d’isopropyle, et de l’acétonitrile. Il s’agit de composants de diverses formes de gaz toxique. Une fois combinés pour fabriquer un agent toxique, ces produits chimiques auraient potentiellement pu tuer environ 4,2 millions de personnes28. On ne sait pas combien d’autres cachettes sont susceptibles d’exister. Les enquêtes qui ont suivi ont également mis à jour des stocks importants d’ergotamine utilisée dans la production de LSD, de la phénylacétonitrile utilisée dans la fabrication d’amphétamines, ainsi que d’autres produits chimiques en nombre important utilisés dans la fabrication d’explosifs29.

Comme on l’a déjà mentionné, les scientifiques d’Aum étaient également engagés dans un processus de développement d’armes biologiques, ayant expérimenté la maladie du charbon (anthrax), la fièvre Q et la botuline. On sait qu’Aum a tenté de perfectionner un arsenal biologique et d’en disposer plusieurs années avant l’attaque contre le métro de Tokyo. Kaplan indique qu’en 1993, Shoko Asahara a ordonné à Seichi Endo de développer une arme biologique qui aurait pu être utilisée contre la famille royale japonaise le jour du mariage du prince Naruhito avec Masako Owada. Sous la direction de Asahara, Endo a développé un agent composé d’anthrax ainsi qu’un système de dispersion. Fort heureusement, le système n’était pas prêt à l’emploi le jour du mariage. Néanmoins, lorsqu’il fut prêt, Shoko exigea qu’il soit essayé sur la population de Tokyo ; il participa même à l’assaut. La chance fut du côté du public japonais : Endo n’ayant pas réussi à perfectionner un virus viable, l’attaque ne fit que polluer l’air30. L’échec de la création d’armes biologiques efficaces obligea les scientifiques d’Aum à concentrer leurs recherches sur le développement d’une arme beaucoup moins sophistiquée, un agent toxique à base d’organophosphate.

À la suite de l’attaque contre le métro de Tokyo, les raids de la police nationale japonaise contre les installations d’Aum conduisirent à la confiscation d’un hélicoptère de fabrication russe ainsi que d’une installation de détection de gaz toxique. Un équipement de dissémination d’un agent chimique qui aurait pu être installé sur l’hélicoptère fut également confisqué. De plus, des documents découverts lors du raid révélèrent qu’Aum vouait un grand intérêt à l’acquisition de chars russes neufs ou d’occasion, d’avions de chasse ainsi que de technologie nucléaire. En novembre 1995, les auditions menées au Congrès américain dans le cadre du sous-comité d’enquête permanent indiquèrent qu’Aum était impliquée dans le processus de développement d’un énorme arsenal mortel. Les activités de développement d’armes d’Aum découvertes lors de l’enquête comprenaient :

· Une cache d’armes conventionnelles, ainsi que les installations industrielles nécessaires à la fabrication d’une variante de l’AK-74 de conception russe. Cet équipement, qui comprenait des tourelles contrôlées par ordinateur ainsi que du matériel permettant de fabriquer de l’acier, fut acquis lors de l’achat par Aum d’une entreprise de fabrication d’acier en faillite, Okamura Ironworks. Les manuels nécessaires à la fabrication de ces armes semblent avoir été introduits en fraude de Russie31.

· Une tentative d’acquisition d’armes de destruction massive et de technologie de Russie, ainsi que le vol de documents techniques concernant des armes telles que les chars et l’artillerie dans les locaux de Mitsubishi Heavy Industries. La secte a également pénétré avec succès un certain nombre d’entreprises ayant des contrats avec la défense, notamment Mitsubishi Heavy Industries, afin d’avoir accès à la technologie industrielle permettant le développement d’un programme de fabrication d’armes de destruction massive.

· En plus de l’hélicoptère Mi-17 de fabrication russe et du kit de dispersion, Aum a cherché à expérimenter des véhicules pilotés à distance équipés de ces instruments. Ils auraient ainsi pu être utilisés pour répandre un agent toxique.

· Du matériel de fabrication moléculaire provenant de l’entreprise Cache Scientific située à Beaverton dans l’Oregon et du matériel et des ordinateurs d’une valeur de 400 000 dollars utilisés pour la recherche biogénétique et obtenus auprès d’une firme américaine basée sur la côte est.

· 400 masques à gaz acquis auprès d’une entreprise de San José en Californie (rayée des registres du commerce par l’entreprise-mère le 20 mars 1995 à la suite des rapports faits par les médias sur l’attaque de Tokyo).

· Une tentative faite par Aum d’acquérir un laser sophistiqué auprès d’une entreprise de Californie du Nord en mars 1995 et un interferometer obtenu auprès d’une firme du Connecticut en 1993. Ces deux systèmes ont des applications en matière d’enrichissement de matériel nucléaire.

· Au moins vingt volumes de manuels du KGB.

· L’acquisition par la secte d’un lopin de terre (un ranch à moutons connu sous le nom de Banjawarn Station) en Australie occidentale, ainsi que des installations minières d’uranium. Aum s’intéressait à l’uranium australien qui devait être exporté vers ses installations au Japon. Là, il devait être enrichi pour atteindre le niveau d’une bombe par la technique d’enrichissement au laser. On a également découvert qu’Aum avait testé son agent toxique sarin sur les moutons du ranch australien.

· La secte aurait conclu un accord avec les Nord-Coréens selon lequel les membres de la secte auraient reçu des armes ainsi qu’une formation, en échange d’ordinateurs et de lasers. L’exportation de ces produits vers la Corée du Nord était limitée, mais Aum se procura facilement ces matériels par le biais de sa compagnie de commerce Maha Poysa Inc.32.

· L’établissement par Aum d’une base importante en Russie avec l’aide d’officiels russes haut placés. Ces relations ont permis aux scientifiques d’Aum de pénétrer à l’intérieur de diverses institutions académiques et techniques par le biais desquelles elle a reçu des informations utiles à la fabrication d’armes de destruction massive ainsi qu’à la production d’armes de petit calibre.

CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS IMPORTANTS

Une chronologie des activités d’Aum fournit un bref résumé de ses activités et de la véritable nature de celles-ci :

· Février 1984 : Asahara établit la secte à Tokyo après la révélation spirituelle qu’il a eue dans l’Himalaya.

· 1988 : Asahara prédit que le Japon va se réarmer et qu’une guerre nucléaire sera déclenchée en 1997.

· 1989 : Asahara ordonne l’exécution d’un fidèle, Shuji Taguchi. Taguchi a eu l’insigne honneur d’être la première victime d’un meurtre perpétré par Aum. Il fut assassiné parce qu’il cherchait à quitter la secte. Plus tard, cette même année, un avocat spécialiste des droits de l’homme, Tsutsumi Sakamoto, ainsi que sa femme et son fils, furent également enlevés puis assassinés par les agents d’Aum. Sakamoto représentait dans un procès 23 parents voulant que la secte relâchât leurs enfants.

· Février 1990 : Asahara et 24 autres membres de la secte échouent dans leur tentative d’être élus au Parlement. En 1990 également, Aum commence à faire sa promotion en Russie.

· Avril 1990 : des membres de la secte dispersent de la botuline près de la Diète lors d’une tentative ratée d’attaque contre des membres du gouvernement japonais33.

· Mars 1992 : Asahara rencontre les autorités russes, parmi lesquelles Alexandre Routskoï, alors vice-président, qui devait par la suite participer à l’insurrection armée contre Boris Eltsine. Il rencontre également Oleg Lobov, à l’époque Secrétaire du Conseil de Sécurité. Aum installe finalement un centre de radio ainsi qu’un centre d’éducation à Moscou. La filière russe était un événement dû avant tout au hasard, aussi bien pour Aum que pour les autorités russes. Shoko cherchait à pénétrer la Russie, du fait de son fort potentiel de membres ainsi que pour avoir accès à la technologie des armes de destruction massive. Les autorités russes étaient quant à elles soucieuses de satisfaire les désirs d’Asahara, celui-ci les arrosant d’argent et se comportant comme une véritable "vache à lait".

· Juin-juillet 1993 : à la fin du mois de juin, des membres de la secte ont dispersé dans la ville de Tokyo de la toxine botulinique, mais avec des résultats négatifs. Au début du mois de juillet, des résidents à proximité des locaux d’Aum souffrent d’émanations de fumée blanche s’échappant de l’enceinte de la secte. Les autorités locales reçurent plus de deux cents plaintes mais aucune enquête ne fut ouverte. Cet événement était en fait une tentative entreprise par des membres de la secte de disperser de l’anthrax sur Tokyo.

· Juin 1994 : sous la direction de Masami Tsuchiya, chef de l’unité chimique d’Aum, deux membres d’Aum dispersent du gaz sarin près du palais de justice de Matsumoto. L’attaque semble avoir été ordonnée par Asahara afin d’éviter un jugement défavorable à la secte dans un litige concernant un problème foncier. Sept personnes furent tuées et 150 blessées, y compris les trois juges impliqués dans l’affaire.

· Juillet 1994 : des villageois de Kamikuishiki se plaignent de fortes odeurs provenant du bâtiment d’Aum sur la base du Mont Fuji. La police a par la suite découvert la preuve de l’utilisation de gaz sarin par des prélèvements effectués à proximité du bâtiment.

· Décembre 1994 : un lieutenant d’Aum tente d’assassiner le gérant d’un parc de voitures âgé de 83 ans, Noburo Mizuno, en lui injectant du VX. Mizuno est hospitalisé mais en réchappe. Entre septembre et novembre 1994, Asahara a ordonné au moins l’assassinat par injection de deux membres de la secte qui avaient fait défection. Un membre des Forces d’Autodéfense japonaises est inculpé. En outre, un journaliste de Yokohama ayant écrit un article relatant les liens d’Aum avec la famille Sakamoto est victime chez lui d’une attaque au gaz.

· Janvier 1995 : la peur qu’une enquête de police au sujet de l’attaque au gaz de Matsumoto conduise à une enquête sur les installations d’Aum à Kamikuishiki entraîne la destruction par des membres de la secte de stocks de sarin et des équipements de camouflage utilisés pour produire ce gaz toxique34.

· 15 mars 1995 : la police découvre des valises (modifiées à l’aide de tuyaux et de ventilateurs alimentés par des piles) dans une station de métro35.

· 20 mars 1995 : douze personnes trouvent la mort et cinq mille sont blessées lors d’une attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo. À cette date, douze résidents de Kamikuishiki ont affirmé avoir été menacés par Aum en décembre 199236.

· 22 mars 1995 : environ trois mille policiers prennent d’assaut les installations d’Aum situées dans vingt-cinq endroits différents à Tokyo, Shizuoka, et Yamanashi. Dans le quartier général principal, ils découvrent 7,9 millions de dollars et 22 livres d’or. Un montant de produits chimiques suffisant pour tuer environ 4,2 millions de personnes est confisqué. La police confisque également un hélicoptère de fabrication russe ainsi qu’un détecteur de gaz empoisonné37.

· 30 mars 1995 : Takaji Kunimatsu, chef de la police japonaise dirigeant l’enquête, est abattu. L’assassin s’enfuit sur un vélo.

· 1er avril 1995 : des recherches menées dans l’enceinte d’Aum aboutissent à la découverte d’une bibliothèque contenant des livres de biochimie, des incubateurs ainsi qu’un microscope électronique. On a spéculé sur le fait qu’Aum se serait engagée dans un programme de recherche en matière d’armes biologiques.

· 8 avril 1995 : des raids de la police sur les installations d’Aum aboutissent à la confiscation d’équipements et de machines utilisés dans la fabrication d’AK-74.

· 28 avril 1995 : deux membres de la Force d’autodéfense terrestre japonaise sont arrêtés après avoir été identifiés comme membres d’Aum et comme responsables de la fourniture d’informations sur la préparation par la police de raids sur les installations d’Aum38.

· 5 mai 1995 : des employés d’une gare découvrent et éteignent un sac enflammé contenant du cyanure de sodium dans les toilettes pour hommes de la station de Shinjuku. Juste à côté de ce sac enflammé se trouvait un sac d’acide sulfurique dilué mélangé avec le cyanure. Si les deux sacs avaient eu le temps de se "mélanger", ce matériel de faible technologie aurait engendré un nuage de cyanure d’hydrogène capable de tuer un millier de personnes dans le métro de Tokyo.

· 16 mai 1995 : Chizuo Matsumoto, alias Shoko Asahara, est arrêté par des membres de la police dans le bunker de Kamikuishiki.

ANALYSE D’AUM

Shoko a clairement désiré jouer un rôle important dans la politique japonaise. Cela a été évident dès 1990, lorsqu’une série de membres d’Aum ont tenté sans succès de conquérir différents mandats lors des élections générales japonaises. À la suite de ces candidatures ratées, Shoko Asahara, cherchant toujours à être un "joueur d’importance", s’est tourné vers l’utilisation de méthodes internes qui lui permettraient de contrebalancer les pouvoirs du gouvernement japonais et d’assumer un rôle de commandement dans la société japonaise par le biais du terrorisme reposant sur les armes de destruction massive. Dans une perspective réaliste, la décision de Shoko était un choix logique, car cela lui fournissait le potentiel coercitif suffisant pour se propulser à une position de pouvoir. De plus, la politique de recrutement de Shoko et sa stratégie en affaires reflètent un plan délibéré dont l’objectif est bien défini.

Dans une perspective structurelle, l’équipe d’Aum était constituée par des personnes disposant des connaissances techniques minimales leur permettant de développer un agent toxique ainsi qu’un système de dispersion rudimentaire. Que le groupe ait commis plusieurs erreurs flagrantes n’est pas ici de notre propos, le nombre impressionnant de pertes humaines ainsi que les dégâts provoqués par leurs efforts "amateurs" dans le métro de Tokyo suffisant à démontrer sa capacité de nuisance. Aum possédait également une base financière suffisamment importante pour lui permettre de financer le développement d’un engin nucléaire rudimentaire. En outre, la secte avait accès librement au matériel nécessaire ainsi qu’aux produits chimiques afin de poursuivre un programme en matière d’armes de destruction massive.

Aum poursuivait cet objectif afin de contrebalancer la supériorité militaire et politique de l’État japonais. Le cas Aum soulève une question importante à laquelle on ne peut pas répondre facilement, à savoir : quelles sont les caractéristiques fondamentales qui ont permis à ce groupe de franchir la ligne qui sépare la contrainte traditionnelle de l’utilisation d’armes de destruction massive ? Un examen plus approfondi de l’organisation par le biais d’une approche réductionniste pourrait fournir des réponses sur la capacité d’Aum à transcender ces "contraintes traditionnelles" et à utiliser ces armes. En séparant les diverses caractéristiques manifestées par le groupe, on peut mieux expliquer la raison pour laquelle ils ont choisi de développer et d’employer ces armes.

Le pouvoir de faire contrepoids à l’État

Cette caractéristique est évidente. Au fur et à mesure que les membres d’Aum, ses entreprises et ses prises de positions financières s’accroissaient, le désir d’Asahara d’obtenir une influence déterminante sur la société augmentait dans les mêmes proportions. En adoptant une stratégie qui aurait conduit à terme à une confrontation armée avec les autorités japonaises, Asahara ordonna qu’Aum contre-balance la supériorité militaire des Forces d’Autodéfense ainsi que celle de la Police nationale. Cela comprenait : (1) la pénétration par des membres de la secte aussi bien des Forces d’autodéfense que de la Police nationale ; ce faisant, Asahara pouvait rester au fait des efforts anti-terroristes du gouvernement et les contrer plus efficacement ; (2) le développement d’une capacité de fabrication d’armes de petit calibre afin d’équiper les membres d’Aum ; (3) le développement du programme d’armes de destruction massive utilisées pour écarter toute tentative d’intrusion du gouvernement japonais dans les affaires d’Aum.

Un dirigeant à la "personnalité narcissique autoritaire et sociopathe"

J’ai eu la chance d’avoir eu accès à une somme importante d’informations concernant Shoko Asahara, y compris la possibilité de discuter de la "personnalité" de Shoko avec plusieurs psychiatres, parmi lesquels Jerrold Post.

Le docteur Post fournit une approche révélatrice en suggérant que Shoko Asahara est le parfait exemple d’une "personnalité narcissique". Ajoutez à cela que les autres caractéristiques d’Asahara sont ses qualités charismatiques et sa paranoïa ; l’utilisation d’idées religieuses pour légitimer son comportement et manipuler ses membres ; un désir évident de pouvoir à des fins d’oppression ; et un raisonnement selon lequel les personnes extérieures à Aum sont l’ennemi qu’il faut détruire. Ces caractéristiques suggèrent indubitablement le profil d’un leader qui, si l’occasion lui en est donnée, manipulera ses fidèles et les incitera à commettre des actes ultra-violents de terrorisme. Placez ce type de leader au sommet d’un groupe "avide de pouvoir" disposant de telles caractéristiques, et le résultat sera le suivant, selon le docteur Post :

Si cette personnalité paranoïaque aux illusions messianiques possède des capacités de commandement et peut se présenter comme telle aux yeux d’une population vulnérable, les ingrédients sont réunis pour qu’une secte religieuse charismatique de nature apocalyptique surgisse. Ses illusions ne revêtent pas seulement un sens pour lui mais également pour les autres individus traumatisés dont le monde s’effondre. C’est un diagnosticien collectif. À l’origine seul, le paranoïaque est maintenant rejoint par des fidèles aux illusions religieuses identiques. En outre, ses fidèles confirment la véracité de sa conviction religieuse. Pour les fidèles, un tel dirigeant inspiré leur fournit un diagnostic sur les maladies affectant le monde et il leur affirme qu’ils ont un rôle spécial à jouer. Il donne du sens au chaos qui les entoure. Leur perception du danger extérieur s’est confirmée, mais ils ne sont plus seuls à faire face à l’ennemi. Au contraire, ils sont unis avec les véritables croyants sous la bannière d’un leader sacré. Dans cette secte repliée sur elle-même, le gourou et ses fidèles sont enfermés dans un système dans lequel chacun renforce la conviction de chacun 39.

 

Shoko Asahara présente donc sans aucun doute les caractéristiques d’une personnalité autoritaire et sociopathe.

L’idéologie

En dépit de la rhétorique pacifiste qui imprégnait les enseignements d’Aum Shinrikyo, le cœur de l’idéologie du groupe est basé sur un impératif apocalyptique millénariste qui accrédite l’idée de l’emploi de la violence extrémiste. Shoko Asahara a créé ce système de croyances dans le but exprès de recruter et de manipuler des membres croyant sincèrement pouvoir faire partie du petit nombre de ceux qui seraient choisis pour survivre à l’apocalypse et participer ainsi au nouvel ordre mondial dirigé par Aum. Lorsque Shoko a créé cette "église", il s’est impliqué dans une variété de pratiques spécifiquement destinées à accroître la stature d’Aum, son pouvoir et la perception de sa propre importance. Ces efforts étaient particulièrement visibles par les autorités japonaises ainsi que par le grand public. En se remémorant l’histoire de Shoko, on décèle à l’origine un esprit d’entreprise qui finit par adopter une posture pseudo-religieuse. Son message était littéralement diffusé via la publicité dans les médias au Japon ainsi que dans d’autres pays. Les références à la nature apocalyptique du groupe étaient également évidentes dans les livres que la secte publiait et dans lesquels Shoko se présentait lui-même comme le Messie. En outre, Shoko affirmait avoir eu un message de Dieu affirmant l’avoir choisi pour conduire l’armée qui purifierait la société japonaise de tous ses maux de nature sociale et politique.

En fin de compte, Shoko "vend" à son entourage dévoué de zélotes et de gourous putatifs une vision de l’avenir qui comprend non seulement la révélation spirituelle, mais également une position de commandement garantie dans le nouvel ordre du monde, un ordre dont il prophétise l’avènement après Armageddon. Grâce à la documentation recueillie dans de nombreuses vidéos de relations publiques ainsi que de multiples écrits provenant de la secte, on note que Shoko a prédit que le Japon et les États-Unis s’engageraient dans une guerre nucléaire entre 1997 et 1998, et que le Japon souffrirait d’énormes destructions occasionnées à son économie et à ses infrastructures. En outre, il affirmait fréquemment avoir été la victime de persécutions et d’attaques au gaz toxique de la part des gouvernements américain et japonais40. Il utilise cette "fiction" afin de convaincre le noyau dur d’Aum que l’existence du groupe est menacée et que l’apocalypse est proche. Malheureusement, alors que l’heure du cataclysme approche, la crédibilité de Shoko est menacée. Cela l’oblige à organiser des événements pouvant être interprétés comme annonciateurs de l’Armageddon, à savoir les attaques au gaz sur Matsumoto et sur Tokyo (les journalistes enquêtant sur cette affaire suggèrent que les attaques étaient également destinées à dissuader les autorités japonaises d’ouvrir une enquête sur la secte). Il est clair qu’Aum utilisait une idéologie apocalyptique millénariste légitimant l’usage de la violence extrême.

Le manque de contraintes pesant sur la réalisation
de l’ultra-violence

L’histoire de la violence perpétrée par Aum débute par les assassinats de membres dissidents ou ayant fait défection, ainsi que de personnes extérieures au groupe perçues comme une menace. Aum franchit la ligne de non-retour lorsque Shoko ordonna le meurtre de Shuji Taguchi et de la famille Sakamoto en 1989. Les autorités japonaises enquêtant sur ces incidents entretinrent de graves soupçons vis-à-vis d’Aum, néanmoins les enquêtes officielles sur ces événements n’aboutirent à aucune conclusion. Probablement enhardis par leurs actes et par le manque de pugnacité des autorités japonaises, les membres d’Aum, comme le leur ordonna Shoko, s’engagèrent dans une multitude d’actes violents, comme la torture, l’enlèvement, les tentatives de meurtre, les assassinats, atteignant un sommet avec les attentats de Matsumoto et du métro de Tokyo. En fait, entre 1991 et 1995, plus de soixante personnes s’échappèrent des bâtiments d’Aum à Yamanashi et informèrent les autorités des abus et des régimes d’isolement que la secte imposait à ses membres.

Avant les attaques au gaz, de nombreuses plaintes émanant de membres de familles dont des proches et des enfants étaient tombés sous la coupe d’Aum et visant la secte Aum furent enregistrées par les autorités japonaises. La population vivant à proximité du bâtiment d’Aum à Kamikuishiki se plaignait régulièrement d’intrusions et d’attitudes étranges de la part de la secte, qu’elle portait à l’attention des autorités. Il suffit de citer le fait que le penchant de la secte pour la violence illimitée était connu avant l’attaque au gaz. En fait, on cite Shoko en train de parler du meurtre comme moyen permettant une révélation spirituelle encore plus grande.

J’affirmais que c’était un des principes divins que d’achever sa propre vie en utilisant du sarin ainsi que d’autres sortes de gaz mis au point durant la Seconde Guerre mondiale41.

 

De nombreuses sectes se caractérisent par une violence illimitée. Parfois, cette violence se concentre strictement sur les membres de la secte, comme on l’a vu dans le cas de "l’Ordre du Temple Solaire". Le 5 octobre 1994, 53 membres de cette secte se donnèrent simultanément la mort dans un incendie rituel dans deux lieux distincts, l’un en France et l’autre au Canada42. Selon les médias, les suicides furent organisés de telle manière que les membres devaient quitter ce monde et entrer dans une nouvelle dimension paradisiaque. Parmi les victimes se trouvaient plusieurs enfants qui furent vraisemblablement abattus d’une balle dans la tête. À peu près un an plus tard, un deuxième suicide collectif se produisit, dans lequel 16 membres du Temple Solaire trouvèrent la mort.

Un exemple est davantage connu, celui des 900 membres du "Temple du Peuple" qui périrent dans un suicide collectif s’apparentant plutôt à un meurtre de masse orchestré et mené à bien par leur dirigeant, le révérend Jim Jones43. Cet événement catastrophique survint à Jonestown, au Guyana, le 18 novembre 1978. Certains membres furent tués par balles, mais la plupart périrent après avoir avalé du cyanure. Parmi les victimes se trouvait le représentant Leo Ryan, qui s’était rendu en Guyana pour enquêter sur des rumeurs parlant de violations des droits de l’homme à l’encontre de certains membres (particulièrement des enfants et des adolescents) commises par des membres de la secte ou de l’équipe de sécurité. À la suite de cette affaire, le Comité des Affaires étrangères de la Chambre des représentants suggéra que le cas des sectes devrait être discuté, en s’intéressant particulièrement à leur mode de fonctionnement ainsi qu’au style et à la tactique de leurs dirigeants44.

La fermeture du groupe et sa cohésion

Aum Shinrikyo est un "système cellulaire fermé" au sein duquel les actions sont accomplies pour le bénéfice du groupe, de son dirigeant et de Dieu (quoiqu’à certains moments, Aum suggéra qu’il était lui-même un "Dieu"). Au-delà des attaques au gaz imputées à Aum, il est peut-être plus inquiétant de constater à quel point étaient poussées la brutalité et l’efficacité de la société qu’ils avaient créée. Aum affirmait que le seul espoir de survie était dans l’isolement, dans le groupe ainsi que dans leur propre confiance en eux-mêmes. Les membres ne cédaient pas seulement leur argent, mais également jusqu’à leur identité propre au groupe. En ce sens, ils faisaient preuve d’une extrême cohésion.

On inculquait aux croyants l’idée que les étrangers ne pouvaient pas comprendre leur religion mystique unique et que, de plus, ceux-ci ne cherchaient qu’à la détruire. Le danger représenté par les étrangers et les idées de l’extérieur est un thème récurrent dans la propagande interne d’Aum. Une mentalité d’assiégé était façonnée et alimentée afin que les membres s’imprègnent du mythe selon lequel Aum se devait de défendre son existence même vis-à-vis d’un monde ne désirant que sa perte. Ainsi, l’appareil dirigeant d’Aum, mené par Shoko Asahara, développa des arguments rationnels (qui entraient néanmoins dans le cadre d’un système irrationnel et rempli d’illusions) selon lesquels la seule manière de se protéger était d’attaquer ceux qu’ils percevaient comme leurs ennemis. La brutalité, les enlèvements, l’isolement, les violations flagrantes des droits de l’homme paraissaient alors naturels dans un tel contexte.

Le noyau dur dirigeant d’Aum était toujours loyal aux idéaux, à la vision et aux plans secrets de Maître Shoko. Pour preuve, le comportement qu’ils adoptèrent et les actions dans lesquelles ils s’engagèrent pour mener à bien la stratégie cherchant à créer Armageddon et à conduire ceux qui survivraient vers le nouvel ordre mondial conçu par Aum. Le repli sur soi, la cohésion et la loyauté du groupe sont particulièrement évidentes dans cette étude de cas.

Le manque de préoccupation vis-à-vis des réactions du public et du gouvernement

Les dirigeants et les fidèles d’Aum, particulièrement ceux qui ont été impliqués dans les atrocités, ne se souciaient ni de l’opinion publique, ni de la réaction du gouvernement japonais, considérant le grand public ainsi que les gouvernements américain et japonais comme l’"ennemi". Pour prendre un exemple éclairant de la manière dont les cadres du noyau dur d’Aum, après avoir subi un sévère lavage de cerveau, tombèrent sous la tutelle de Shoko, il suffit de laisser parler l’un des membres de la secte, Kensaku Nagano, qui affirma durant les audiences de la cour que :

Rencontrer le Révérend (Asahara) une nouvelle fois serait pour moi une grande joie (...) ; même si je dois renaître ou mourir, je veux servir le gourou à tout jamais (…). Je pense que cela était juste (faisant référence à l’attaque au gaz dans le métro de Tokyo)45.

 

Dans un autre enregistrement, on entend Ikuo Ayashi, un docteur ayant admis avoir dispersé du gaz dans l’une des rames du métro de Tokyo, affirmer que l’objectif de l’attaque du métro était de rayer de la carte le quartier de Kasumigaseki, où se trouvaient concentrés de nombreux bureaux gouvernementaux46. Avant l’attaque, on savait que la secte s’en prenait de manière violente aux autorités locales. Dans leur volonté d’être reconnus par les autorités japonaises comme un groupe religieux en 1989, les membres d’Aum harcelèrent les officiels municipaux, organisèrent des manifestations et déposèrent une plainte contre le gouverneur de Tokyo47. Partant du principe que la mort n’était rien d’autre que l’entrée dans une nouvelle existence, il n’était pas difficile aux membres de la secte de s’engager dans l’usage d’armes de destruction massive, qui aurait permis soit de perpétuer l’existence du groupe, soit de hâter le passage de celui-ci dans un "autre" monde.

La volonté de prendre des risques

En fin de compte, Shoko Asahara était un professionnel accompli, cherchant à tout prix à prendre des risques afin d’en retirer un gain substantiel. Ce comportement commença à se manifester en 1982 lorsqu’il fut arrêté pour avoir vendu de faux traitements médicaux. La nature de Shoko portée à prendre des risques mûrit et se développa dans les mêmes proportions que la puissance financière de la secte et se manifesta par l’adoption d’une tactique d’armement à outrance, par la contrefaçon et par le désir d’acquérir les biens personnels des membres de la secte. On peut noter plus particulièrement que le programme de développement des armes de destruction massive s’inscrit dans un cadre plus large. Comme on l’a remarqué, les membres d’Aum cherchaient à acquérir en Russie et aux États-Unis des compétences et du matériel ayant trait aux armes de destruction massive. Ils achetèrent même un ranch en Australie où ils testèrent le sarin sur les moutons, après avoir introduit illégalement des produits chimiques et de l’équipement afin de stimuler l’agent toxique sur place48. Les douanes australiennes arrêtèrent effectivement en avril 1993 des membres d’Aum tentant d’introduire de l’acide hydrochlorydrique ainsi que d’autres produits chimiques en Australie en provenance du Japon. Les membres de la secte furent par la suite condamnés à une amende de 1 800 dollars et interdits de séjour en Australie pendant une durée de six mois49.

La démonstration d’un certain degré de sophistication
de l’armement et de la tactique

Les dirigeants d’Aum ont certainement fait preuve d’un haut degré de sophistication dans leurs méthodes de recrutement et dans leurs tentatives pour développer des ressources financières importantes. Ils se livraient également à la négociation en vue de se procurer une variété de substances difficiles d’accès, du matériel informatique de haute volée ainsi que l’hélicoptère Mi-17 qui fut amené au Japon en empruntant une route assez tortueuse passant par l’Autriche, la Slovaquie et les Pays-Bas50. Durant les efforts faits par Aum pour accroître sa présence en Russie en 1994, 15 membres de la secte suivirent un programme d’entraînement au maniement des armes d’une durée de dix jours dans le cadre duquel ils apprirent les techniques de survie et le tir de précision, y compris dans le domaine des lance-roquettes. Même une enquête peu poussée a pu mettre à jour une somme d’informations suffisante pour suggérer que le groupe possédait une structure sophistiquée et s’intéressait aux armes nucléaires.

L’existence de personnel connaissant les techniques nécessaires
à l’utilisation d’armes de destruction massive

Bien que cela ne fasse pas partie du plan originel, les pratiques de recrutement d’Aum se concentrèrent finalement sur les individus possédant un certain niveau d’éducation ainsi qu’une qualification professionnelle dans les domaines de la physique nucléaire, de la biogénétique, de la chimie, de la médecine et des mathématiques de haut niveau. Une étude superficielle des membres d’Aum avant l’attaque de Matsumoto aurait révélé l’existence d’une cellule d’experts extrêmement robuste constituée d’individus ayant un niveau bien plus élevé que le minimum requis pour la production d’agents chimiques toxiques à des fins guerrières.

Des ressources financières permettant de financer une capacité en matière d’armes de destruction massive

Cette caractéristique pourrait n’être à la vérité que de peu d’importance, les coûts de développement d’un agent de faible niveau toxique ainsi que ceux de fabrication d’un système de dispersion (de cyanure et d’acide sulfurique) étant minimes. Néanmoins, la puissance financière d’Aum était bien supérieure à n’importe quel montant nécessaire à la production d’une arme, y compris nucléaire.

La disponibilité en équipement et l’accès facile au matériel

L’acquisition de produits chimiques et de divers agents pathogènes n’était pas difficile pour Aum. Comme on en a discuté lors des auditions du Congrès, tout ce qui était nécessaire à un membre d’Aum pour développer un potentiel en matière d’armes de destruction massive était disponible et accessible au Japon.

Conclusion de l’analyse

La facilité qu’a eu Aum pour développer des moyens de fabrication d’armes de destruction massive s’explique par le fait que le Japon est une société ouverte et démocratique. La nature de cette structure démocratique influence lourdement les pratiques judiciaires et législatives se rapportant aux possibilités d’investigation laissées à l’État. On peut suggérer que c’est cela, ainsi que l’attitude ultra-sensible que la culture japonaise manifeste à l’égard des institutions religieuses, qui a permis à Aum d’avoir une grande marge de manœuvre pour développer son programme d’armes de destruction massive au nez et à la barbe de l’État japonais. Cette attitude très sensible vis-à-vis des institutions religieuses est une réaction aux restrictions et aux atrocités imposées à la population japonaise sous le régime fasciste de Tojo durant les années trente et jusqu’à 1945. Depuis cette époque, les groupes religieux sont généralement considérés comme "intouchables" au Japon. Cela pourrait expliquer jusqu’à un certain degré pourquoi il n’y a pas eu d’enquête très poussée malgré les nombreuses plaintes enregistrées contre Aum.

La facilité d’acquisition de technologie en matière d’armes de destruction massive et l’aide qu’Aum a pu recevoir de certaines sources en Russie expliquent également la capacité en matière de développement d’armes de destruction massives d’Aum. La pénétration par la secte des industries engagées dans le développement de technologie à double emploi a également été utile. La capacité de la secte à pénétrer divers bureaux gouvernementaux ou de police ainsi que les forces de défense a une importance équivalente. Par ce biais, l’appareil dirigeant d’Aum a pu développer un réseau d’alerte préventive qui lui permettait de prendre connaissance des plans des autorités relatifs à la secte. Ce réseau a permis à Shoko d’éviter l’arrestation pendant près de deux mois après l’attaque contre le métro de Tokyo. Le tableau 2 est un résumé de l’analyse de cas d’Aum.

Caractéristiques de la secte terroriste "Aum Shinrikyo"
Tableau 2. Résumé de l’analyse d’Aum

Le groupe désire avoir un pouvoir suffisant afin de contrebalancer celui de l’État-nation. Le groupe fait preuve d’une grande sophistication dans l’utilisation des armes ou dans sa tactique.
Le dirigeant du groupe est l’exemple d’une "personnalité autoritaire narcissique". Le groupe comprend des membres disposant de compétences en matière d’armes de destruction massive.
L’idéologie de la secte défend l’idée de l’utilisation de l’ultra-violence. Le groupe possède des ressources financières lui permettant de financer un programme d’armes de destruction massive.
Le groupe s’engage dans une violence extrême. Le groupe a accès à la technologie et aux matériaux nécessaires à la fabrication d’armes de destruction massive.
Le groupe est une cellule fermée dotée d’une grande cohésion. Ses membres jurent loyauté à la cause.  
Le groupe ne prête pas attention aux réactions.
Le groupe est prêt à prendre de gros risques.

RÉSUMÉ DU CAS AUM

Rappelons qu’il existe une série de contraintes traditionnelles qui ont empêché généralement les groupes non-étatiques d’aller jusqu’à employer des armes de destruction massive. Si ces contraintes n’existaient pas, l’utilisation de ces armes serait sans aucun doute le premier choix qui viendrait à l’esprit des terroristes. Jusqu’à aujourd’hui, l’utilisation par un groupe non-étatique d’armes de destruction massive est encore l’exception qui confirme la règle. Ce cas spécifique permet d’expliquer les raisons qui ont poussé Aum à transcender les barrières traditionnelles et à commettre des actes ultra-violents au moyen d’armes de ce genre, barrières que de nombreux théoriciens du terrorisme considèrent comme dissuadant les groupes non-étatiques de s’aventurer sur cette route dangereuse. La combinaison entre un désir de pouvoir, un dirigeant "autoritaire-sociopathe", une idéologie religieuse, et la nature fermée de la cellule du groupe, etc., a fourni une puissante impulsion qui a réussi à surmonter ces barrières. Afin de déterminer les intentions et les motivations d’un groupe non-étatique, il est peut-être plus important de mettre l’accent sur certains des aspects psycho-sociaux de tels groupes. En tout état de cause, si l’appareil intellectuel du Japon avait été formé pour analyser Aum à l’aide du schéma décrit dans cette étude, il serait vite devenu évident que la secte faisait montre de suffisamment de maturité pour développer et employer des armes de destruction massive. On aurait pu au moins reconnaître qu’Aum était un groupe prédisposé à l’extrémisme et à la violence.

En conclusion, Kaplan nous livre une excellente synthèse sur l’homme et sur la secte en écrivant que :

En 1986, Shoko Asahara était un artiste de génie parcourant les montagnes de l’Himalaya, et il refit surface sous la forme d’un messie auto-proclamé. En 1995, il redescendit de nouveau des montagnes, cette fois-là revêtu de l’image d’un des assassins de masse les plus célèbres de ce siècle - comme le prophète du terrorisme de haute technologie51.

 

En réponse à la préoccupation grandissante au sujet des menaces que constituent les sectes, la France, l’Allemagne et la Suisse ont institué des gardes-fous pour surveiller les activités des sectes dans leurs pays respectifs. Dans une résolution non-contraignante, le Parlement européen a scellé un accord par lequel la police et les organismes d’enquête tels qu’Interpol et Europol travailleront ensemble afin de repérer les activités illégales ou douteuses des sectes52. Le cas d’Aum risque vraisemblablement d’être un signal d’alarme et représente ce qui pourrait bien être une nouvelle tendance en train de se dessiner : celle de la prolifération non-étatique d’armes de destruction massive.

En conclusion, on peut citer un récent rapport provenant du Japon qui suggère que la secte Aum ne sera pas mise hors la loi. Comme de nombreux membres-clés du groupe impliqués dans l’attaque au gaz du métro de Tokyo ne sont pas encore arrêtés, cette décision pourrait bien s’avérer être une erreur dramatique qui pourrait avoir pour conséquence un autre attentat perpétré avec des armes de destruction massive.

 

________

Notes:

1 La situation est très proche de celle qui prévalait en Allemagne entre les années soixante et quatre-vingts, à savoir une atmosphère favorable à la naissance d’une phase de radicalisation qui conduisit au développement de la RAF. L’essai de Schecterman sur le terrorisme irrationnel suggère également que le terrorisme est une conséquence des changements accélérés se produisant au sein d’une société particulière. Il affirme que "la dynamique révolutionnaire en matière d’innovation technologique et de systèmes économiques a provoqué une forte dislocation et une grande anomie parmi la population en général, et particulièrement parmi les élites de telles sociétés... Le terrorisme est devenu une réaction aux yeux de certaines personnes subissant une telle contrainte". L’exemple de l’émergence d’Aum et de sa croissance aussi bien au Japon qu’en Russie semble refléter le postulat de Schecterman.

2 David Van Biema, "Prophet of Poison", Time, 3 avril 1995, p. 26.

3 James Walsh, "Shoko Asahara : The Making of a Messiah", Time, 3 avril 1995, p. 30.

4 David E. Kaplan et Andrew Marshall, The Cult at the End of the World, New York, Crown Publishers Inc., 1996, p. 8.

5 Ibid., p. 9.

6 Ibid., p. 11.

7 Ibid., p. 12.

8 Ibid., p. 12.

 

9 Ibid., p. 12.

10 Ibid. Cf. également Nick Cassway, "The Wit and Wisdom of Gas Attack Guru Shoko Asahara", sur http://www.webcom.com/-conspire/sayings.html.

11 Teruaki Ueno, Reuters, 20 avril 1995.

12 The Irish Times, 1er avril 1995. Cf. également James Walsh, "The Making of a Messiah", Time Magazine, 3 avril 1995, p. 30.

13 Discussion avec le docteur Jerrold Post, George Washington University, 1er mai 1996.

14 Nicholas D. Kristof, "Japan Police Arrest 2 Found Beneath Sect Headquarters", New York Times, 27 avril 1995.

15 MacNeil, Lehrer News Report, 4 mai 1995.

16 Kevin Rafferty, "Japan Looks to Transvestite Actor to Save it from Doomsday Terror Cult", The Observer, 23 avril 1995, p. 19.

17 The Dallas Morning News, 14 avril 1995.

18 Japanese Economic News Wire, 4 avril 1995.

19 Yomiuri Shimbun, "Aum Recruiters Given Decorative Swords", The Daily Yomiuri, 17 avril 1995, p. 2. Les pratiques citées ici offrent un superbe exemple de la thèse de Crenshaw au sujet du contrôle par le leader d’un groupe terroriste grâce à des encouragements. Il est également évident que le programme de recrutement d’Aum était destiné à attirer des membres des Forces d’autodéfense, de la Police nationale et d’autres domaines professionnels afin de permettre à l’organisation de pénétrer dans la société et d’obtenir l’accès aux informations sensibles.

20 The Mainichi Daily News, 25 avril 1995.

21 The Irish Times, 1er avril 1995.

22 Robert Guest, "Cult’s Commune of Torture : Harrowing Purification Rituals", The Daily Telegraph, 24 mars 1995, p. 16.

23 Kaplan et al., pp. 35-37.

24 Van Biema, p. 26.

25 Van Biema, p. 31.

26 Kaplan et al., p. 64.

27 Auditions du Congrès sur Aum, 31 octobre 1995.

28 Van Biema, p. 27.

29 Kaplan et al., p. 98.

30 Ibid., pp. 93-95.

31 Ibid., p. 88. À noter que le manuel d’utilisation du sarin employé par Aum est d’origine russe.

32 Ibid., p. 68.

33 Ibid., p. 58.

34 Ibid., pp. 215-217.

35 The Economist, 25 mars 1995, p. 37.

36 Alors que ces faits sont confirmés par plusieurs sources, cette histoire est basée sur un article de Chiaki Ishimura, "Events surrounding Doomsday Sect Aum Supreme Truth", Agence France Presse, 22 mars 1995. Cf. également Van Biema.

37 Nicholas D. Kristof, "Poison Gas Targets Secret Cult ; Japanese Raids turns up Chemicals", The International Herald Tribune, 23 mars 1995.

38 Kaplan relate le fait que le nombre de membres des Forces d’Autodéfense appartenant à Aum est d’environ 40 hommes d’active et 60 anciens membres. Kaplan et al., p. 188.

39 Interview de Jerrold M. Post, 9 février 1996, San Francisco. Les citations sont extraites d’ébauches de notes non publiées d’un livre que le docteur Post est actuellement en train d’écrire sur les sectes.

40 Hajime Takano, "Aum Veiled in Nerve-Gas Attack Suspicion - Performing its Own Armageddon ?", Insider, 1er avril 1995.

41 Cassway, "The Wit and Wisdom of Gas Attack Guru Shoko Asahara".

42 "Killer Cults Hit List", Article (http://www.mayhem.net/Crime/cults1. html).

43 Pour un compte rendu détaillé du massacre de Jonestown, cf. Kenneth Wooden, The Children of Jonestown (San Francisco, McGraw-Hill, 1981).

44 Ibid., p. 206.

45 "Aum Member says Deadly Sarin Gas Attack was " Right "", Kyodo News International, 25 mars 1995.

46 Irene M. Kunii, "Engineer of Doom ", Time, 12 juin 1995.

47 Kaplan et al., p. 24.

48 Ibid., pp. 126-133.

49 Ibid., p. 126.

50 Ibid., p. 193.

51 Ibid., p. 282.

52 "MPs Plead for EU Action against Dangerous Cults", Reuters, 29 février 1996.

 

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