LA MESURE DU TERRORISME

Gérard Chaliand

 

Le terrorisme contemporain a bientôt trois décennies d’existence. Il est en effet convenu de situer sa double naissance à la date de 1968.

D’une part, la matrice proche-orientale qui voit le jour lorsque le Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habache détourne deux avions de la compagnie israélienne "El Al" (été 1968). Le FPLP inaugurait la vague contemporaine du terrorisme transnational, c’est-à-dire celui qui frappe ailleurs que sur le théâtre même où se situe le conflit. Les émules ne manqueront pas et le Moyen-Orient se distingue comme la source la plus fertile en terrorisme transnational.

D’autre part, la matrice latino-américaine, qui, après l’échec du Che en Bolivie, préconise la guérilla urbaine (Carlos Marighella au Brésil, les Tupamaros en Uruguay, l’Ejercito Popular de Liberacíon et les Montoneros argentins). Ces groupes opèrent chez eux. Ils sont très vite imités, en Occident et au Japon, par des mouvements qui espèrent modifier la situation des pays démocratiques : Weatherman and Symbionese Liberation Army aux États-Unis, Front de libération du Québec au Canada, Rote Armee Fraktion en Allemagne fédérale, Brigades rouges en Italie, Action directe en France, etc.

Ces mouvements idéologiques plus ou moins influencés par le marxisme-léninisme, après avoir participé comme les Japonais à des actions transnationales, disparaissent bien avant l’effondrement du système communiste européen. Les seuls mouvements qui perdurent en Occident sont ceux qui ont une certaine épaisseur nationale ou disposent, en tout cas, d’une sympathie active d’une partie au moins de la population (IRA, ETA).

Les causes de l’échec tiennent aux aberrations idéologiques de ces groupes dont les cadres furent précisément parmi les plus instruits, sinon les plus intellectuels, des mouvements de contestation violente des dernières décennies. Les Tupamaros d’Uruguay partaient du présupposé selon lequel la démocratie uruguayenne n’était qu’une dictature déguisée et que l’usage de la violence révolutionnaire, provoquant la répression policière, amènerait le peuple à prendre conscience de la véritable nature de l’État et à rejoindre les révolutionnaires.

Après quelques succès tactiques initiaux, les Tupamaros, sans bras politique capable de créer un mouvement de masse organisé et dont les militants actifs étaient tenus à la plus stricte clandestinité, furent isolés et finirent par provoquer la montée au pouvoir d’une dictature qui dura une douzaine d’années.

Les mouvements européens - et plus particulièrement les mieux organisés d’entre eux comme la Rote Armee Fraktion et les Brigades rouges - n’eurent jamais de base de masse, leur aura ne dépassant que rarement certains cercles intellectuels, artistiques ou étudiants, et jamais aucun de ces mouvements ne représenta une menace en termes de poids politique.

La réussite majeure de ces divers mouvements en Europe occidentale a été de provoquer une série de mesures législatives en matière de garde à vue, de perquisitions et un développement de la coopération policière entre États.

Ces mouvements dépérissent au milieu des années quatre-vingts.

L’essentiel du terrorisme transnational est d’origine moyen-orientale et s’est essentiellement manifesté, avec plus ou moins d’intensité, en Europe occidentale.

Un glissement s’est opéré entre le terrorisme des débuts mené par les Palestiniens comme substitut à la guérilla et le terrorisme de coercition diplomatique parrainé par des États (Irak, Syrie, Libye, Iran - depuis 1979).

Jusqu’au début des années quatre-vingts, il a surtout été laïque avant d’avoir, à partir de la révolution iranienne, une connotation religieuse, même si le projet reste fondamentalement politique.

 

Dans les années quatre-vingt-dix, il se distingue par le fait qu’il se manifeste aussi aux États-Unis où l’on a longtemps cru être épargné : World Trade Center (1993). Plus inattendu encore, l’attentat meurtrier du bâtiment fédéral d’Oklahoma City exécuté non par des étrangers mais par des membres de milices d’extrême-droite (1994). Par ailleurs, une escalade a lieu dans les moyens lorsqu’en mars 1995, la secte japonaise Aum utilise du gaz sarin dans le métro de Tokyo. De tels actes peuvent se reproduire et à plus large échelle1. Longtemps, le terrorisme a techniquement usé des mêmes méthodes : détournements d’avions, prises d’otages, investissements d’ambassades, assassinats de personnalités ou de personnages symboliques (chefs d’États, hommes d’affaires, ambassadeurs, etc.).

Des spécialistes, dont certains alimentent le sensationnalisme des médias et l’angoisse du public, agitent depuis longtemps déjà le spectre du terrorisme apocalyptique de demain. Celui-ci serait biologique voire nucléaire. Cela est improbable dans le cas du terrorisme biologique, mais non impossible, et hautement douteux, sinon fantaisiste, à moyen terme, dans celui du nucléaire.

La réalité des dernières décennies montre, pour l’instant, que l’usage du terrorisme aveugle tend à devenir une norme.

Si l’on veut s’en tenir à une typologie sommaire, on peut diviser les terrorismes contemporains en quelques catégories :

 

 

mouvements nationalistes ;

 

 

mouvements ou groupes idéologiques d’extrême-gauche (aujourd’hui caducs) ou d’extrême-droite ;

 

 

mouvements ou groupes d’inspiration religieuse mais au projet politique ;

 

 

sectes ou groupes millénaristes ou préoccupés par un problème spécifique (tels les activistes opposés à l’avortement) ;

 

 

groupes parrainés ou manipulés par des États (pouvant éventuellement être recrutés dans les catégories précédentes).

En soi, le terrorisme est une méthode et l’appréciation politique d’un mouvement ou d’un groupe dépend, comme dans toute analyse d’une quelconque forme de violence politique, du contexte spécifique du mouvement ou du groupe.

L’observateur impartial du phénomène terroriste notera que le terme de "terreur" trouve son origine politique dans la Révolution française au sens de terreur exercée par l’État.

Est-il certain, comme il est communément admis, que ce sont les populistes russes qui sont les premiers terroristes modernes alors que leur projet est le tyrannicide, c’est-à-dire l’assassinat du tsar ?

L’assassinat de M. Rabin relève-t-il du terrorisme ou bien cette catégorie d’acte est-elle plus justement qualifiée d’assassinat politique ?

Nous sommes aujourd’hui, en Occident, habitués à ne considérer la violence comme légitime que si elle est exercée par des États. C’est faire peu de cas de qui ne dispose pas d’autres moyens pour être entendu ou pour tenter de modifier une situation ressentie comme oppressive. C’est aussi faire bon marché des méthodes utilisées par tel ou tel État, généralement non démocratique, pour lutter contre les actes à caractère terroriste.

L’objectif premier du terrorisme est de répandre la terreur. Celle-ci peut être exemplaire ("tuer un, être vu de mille") ou massive. À cet égard, les actes de terreur majeurs du XXe siècle sont sans conteste Hiroshima et Nagasaki, ainsi que les bombardements destinés à briser le moral de populations sur Dresde, Tokyo ou Coventry. Le terrorisme d’État, qu’il s’agisse d’États totalitaires ou despotiques, fait infiniment plus de victimes que les mouvements pratiquant des méthodes terroristes.

Selon les statistiques du département d’État, les morts provoqués par le terrorisme transnational au cours de la période 1968-1995 s’élèvent à 8 700 victimes. Le total des trois décennies du terrorisme international contemporain serait d’environ 10 000 morts : ce chiffre est, militairement, de peu de conséquence. Le véritable impact est d’ordre psychologique : ce qui est d’abord visé, ce sont les esprits et les volontés.

Dans les faits, les succès politiques des divers terrorismes - en dehors du coût provoqué pour en diminuer les risques – sont, à ce jour, extrêmement limités. Le succès le plus tangible est le retrait des troupes occidentales après un attentat suicide qui coûta, en 1983 au Liban, la vie à 241 marines2. Quelques succès mineurs ont été remportés ici et là, souvent au terme de tractations secrètes. Mais aucun État n’a été déstabilisé ni aucune politique radicalement modifiée sous la pression du terrorisme.

La réalité première n’est pas la vulnérabilité des États et particulièrement des États démocratiques mais leur puissance. En fait, nos États sont aujourd’hui si puissants qu’ils ne sont soumis à aucune menace militaire. Ils ne peuvent être défiés que par des actes à caractère terroriste qui restent l’arme du faible. Le terrorisme, qui est en somme devenu un substitut à la guerre, a certes une considérable capacité de nuisance mais son rôle déstabilisateur est de peu de conséquence et le nombre de ses victimes, du moins en ce qui concerne le terrorisme international, reste, si on se réfère aux trente dernières années, très limité.

Ce n’est nullement le cas des terrorismes d’État. Sans évoquer les hécatombes des régimes totalitaires - nazisme et communismes -, les terrorismes d’État font infiniment plus de victimes. Des exemples de ce type de terrorisme d’État abondent, comme hier celui du Guatemala à l’encontre des paysans indiens ou aujourd’hui de la Turquie vis-à-vis des Kurdes3.

En ce qui concerne les démocraties, il va de soi qu’elles doivent combattre les groupes terroristes qui cherchent à sévir sur leur territoire. Les terrorismes vont persister et, selon toute probabilité, devenir plus dangereux.

Quant à Israël, visé plus que tout autre État, il est l’illustration des effets politiques limités des attentats individuels. Ceux qu’il subit, à l’heure actuelle, pour l’observateur qui condamne moralement les attentats indiscriminés, sont la conséquence de la politique de dépossession et de refus de la création d’un État palestinien par le gouvernement de B. Netanyahou.

En marge des mouvements à projets politiques, on peut craindre une recrudescence de la violence millénariste à l’approche de la fin du siècle. Quoi qu’il en soit, les démocraties doivent constater que, dans le cadre de la paix, pour l’instant assurée, dont elles jouissent, les coûts infligés par les terrorismes sont un prix très modeste pour le maintien d’un ordre international qui leur est largement favorable.

Quelles sont les menaces à caractère terroriste pour les années à venir - plus particulièrement en Europe ?

La menace principale est celle des mouvements islamistes qui sont, en partie, le nouvel avatar de l’anti-impérialisme. Bien que plus actifs dans certains pays (Algérie, Égypte, Soudan, Liban, Gaza et Cisjordanie, Pakistan, Afghanistan), ces mouvements sont composés d’éléments mobiles, aisément transnationaux et pouvant disposer en Europe, à la fois, de réseaux dormants et de possibilité de recrutement. Pour ne prendre qu’un exemple, nombre de cibles israéliennes sont plus facile à frapper en Europe qu’en Israël même.

Si les mouvements révolutionnaires d’extrême-gauche appartiennent au passé, il n’en est pas de même de ceux d’extrême-droite qui peuvent, par exemple en Allemagne, en France ou en Italie, trouver aisément à s’employer. Le terreau américain paraît, à cet égard, fertile.

En marge des mouvements politiques, on constate, de plus en plus, que les nouveaux utilisateurs d’actes à caractère terroriste appartiennent à l’univers du crime organisé. L’exemple de la Colombie où les nacro-trafiquants ont, durant une période, utilisé le terrorisme pour forcer la main de l’État après avoir noué une alliance circonstancielle avec les guérillas, peut trouver des imitateurs. Le fait que le FNLC ait, ces dernières années, dérivé vers des pratiques de plus en plus mafieuses n’est pas à négliger. Les "résiduels" de l’ETA basque et de l’IRA irlandaise pourrait s’engager de plus en plus sur la même voie. À plus large échelle, des mouvements irrédentistes peuvent voir le jour en Europe centrale et orientale et utiliser des méthodes à caractère terroriste. Les probabilités les plus fortes des activités terroristes dans l’avenir se concentrent selon deux axes : l’islamisme, d’une part, et la criminalité organisée de l’autre. On est en droit de moins se préoccuper d’une escalade qualitative que d’un développement quantitatif d’actions si peu coûteuses et à la capacité de nuisance considérable.

 

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Notes:

1 L’attentat de Tokyo fait dix morts mais aurait affecté près de 5 000 personnes.

2 Un second attentat de même nature tuait 54 parachutistes français.

3 Le Parti des travailleurs du Kurdistan (P.K.K.) n’est pas un mouvement "terroriste", bien qu’il utilise fréquemment des méthodes fondées sur la terreur, mais un mouvement de guérilla qui tient tête depuis 1984 à l’armée turque (300 000 concentrés dans l’ensemble du sud-est anatolien en état de siège où l’armée turque règne sans contrôle du pouvoir civil). L’armée turque y exerce une politique de terreur massive et vise, par la destruction de plus de 1 000 villages (selon des estimations américaines), à dé-territorialiser la région qui porte le nom géographique de Kurdistan.

 

 

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