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Terrorisme nucléaire et contrebande nucléaire1

François Géré

 

 

Selon une opinion communément répandue, c’est à cause de la contrebande nucléaire engendrée par la désintégration de l’Union soviétique que le terrorisme nucléaire est devenu un danger clair et immédiat. Mais l’analyse des tendances de la contrebande aussi bien que des stratégies actuelles et prévisibles des organisations terroristes suggère que les deux phénomènes n’ont que peu de chance d’être en connexion. Il est cependant nécessaire de comprendre pourquoi il y a tant d’intérêt pour une telle possibilité.

Contrebande nucléaire, où en sommes-nous actuellement ?

Questions relatives au marché

La prétendue existence d’un marché illégal a été établie en raison de la connexion de deux types de données. D’une part les fournisseurs désorganisés (l’ex-Union soviétique), d’autre part le côté de la demande rassemblant une bande d’États criminels et d’organisations terroristes (Irak). Comme cela semblait être une trop simple équation et afin de rendre cette opinion plus complexe ou plus crédible, il a été affirmé que des "mafias" joueraient un rôle spontané de courtiers malhonnêtes.

Tendances

Aujourd’hui nous pouvons considérer deux phases.

Jusqu’en 1994, l’augmentation du nombre d’activités de trafic a soulevé un grand intérêt.

1991

41

1992

158

1994

267

Il ne s’agit pas de la conséquence de fuites plus importantes ni d’une disponibilité en augmentation mais du résultat de deux phénomènes :

Les malfaiteurs sont devenus de plus en plus conscients que la chose devenait rentable, indépendamment de la nature des produits. Les journalistes essaient d’identifier des réseaux clandestins ; la police multiplie ses efforts (BKA allemand, FBS russe) pour donner le change aux contrebandiers potentiels.

Dans l’ex-Union soviétique, la nature du cas observé peut aisément être expliquée comme une conséquence du vieux système socialiste. Les travailleurs avaient l’habitude d’emporter leurs outils afin de travailler en dehors pour leur propre compte dans un système de travail au noir. D’autres ont, d’une manière plus agressive, essayé de voler des machines d’État pour les vendre en dehors.

La baisse de 50 % en 1995 et en 1996 s’explique par les contre-mesures et les difficultés d’aboutir à un marché réel.

Examinons brièvement les trois composantes du trafic.

Les fournisseurs sérieux restent à identifier s’ils existent. Jusqu’ici, seuls quatre trafics significatifs ont pu être identifiés, tous en 1994.

Les mafias demeurent indifférentes à une activité complexe, à haut risque et au profit relativement peu élevé. La drogue, la

prostitution, les paris illégaux, le trafic d’armes conventionnelles et le blanchiment d’argent s’avèrent plus intéressants.
Les clients sérieux le restent et ne s’impliquent pas dans des affaires ridicules avec des fournisseurs douteux de troisième ordre. Il reste à prouver qu’une contrebande très organisée à un haut niveau, notamment celui de l’État, existe bien.

Il semble que le problème repose sur les matériaux nucléaires seuls. En matière d’armement en effet, dès lors que l’on dispose du matériau, il ne reste qu’à le transformer en une arme efficace et correspondant aux besoins. Notons que la secte Aum n’a pas essayé d’acheter du sarin sur le "marché", ni même de le voler, mais a choisi de le produire.

Dans le cas du nucléaire, le procédé est mille fois plus complexe. La seule solution est d’utiliser un élément radioactif comme une arme à dispersion. Dans ce cas, le résultat consistera en une abondance de produits chimiques. Mais les questions demeurent : dans quel but , selon quelles règles du jeu, et en vue de quel profit ?

Le terrorisme nucléaire comme stratégie, liaison des moyens aux fins

Il faut tout d’abord considérer que, globalement, le terrorisme international est dans une phase de diminution. En 1996, on a dénombre 296 actes terroristes contre 665 en 1987, le sommet en une génération. S’agit-il dès lors d’un instrument facile et peut-on le considérer comme fécond ?

Une question doit être abordée. L’idée de terrorisme nucléaire est aussi âgée que l’arme nucléaire elle-même. Peut-on alors expliquer pourquoi elle n’a jamais été utilisée durant la guerre froide ?

À plusieurs reprises l’Union soviétique a été accusée de soutenir des activités terroristes, mais, dans les cas où l’identification de telles connexions a été possible, le soutien consistait en la formation et en la fourniture d’explosifs, de systèmes électroniques et d’armes conventionnelles ; donc, des instruments très classiques, parfois sophistiqués soit, mais les Soviétiques n’ont jamais décidé de franchir la limite en utilisant des substances bio ou radioactives. Ce n’était certes pas pour des raisons humanitaires, mais le risque était simplement trop grand : méfiance vis-à-vis des organisations terroristes, peur que la liaison soit dévoilée, excès d’ampleur de l’effet, impossibilité de tirer un profit.

Entités terroristes et objectifs politiques

Le terrorisme n’est pas une fin en soi, il est un moyen en vue d’une fin. Les terroristes ont des objectifs. S’ils peuvent être prêts à offrir leur vie, ils ne veulent pas que la cause meure.

Les activités terroristes prennent souvent place dans un environnement très complexe et enchevêtré. On ne peut se permettre de tuer son propre peuple, ou alors seulement à la marge. Même une bombe sur un marché israélo-palestinien passe pour maladroite. Imaginons alors l’effet d’un missile équipé d’une tête nucléaire lancé sur le sud de la France dont certaines zones sont massivement peuplées d’Arabes musulmans…

Le terrorisme n’est pas aveugle mais habile à choisir ses cibles. Une cause soutenue par une action terroriste a des sympathisants qui sont prêts à tolérer un degré de violence, une certaine injustice, et à excuser la mort de victimes en raison de la valeur suprême de la cause. C’est pourquoi plus la cible est précise, plus le soutien est grand. Il ne fait pas de doute qu’une destruction massive - l’assassinat de milliers de personnes, s’agirait-il de soldats dans une base - provoquerait un rejet massif et une condamnation des terroristes nucléaires.

Les terroristes recherchent un impact psychologique grâce à des activités et des instruments relativement limités. L’important est de s’assurer une bonne couverture médiatique. Le but n’est pas de tuer tout le monde mais de tuer certains afin de terroriser le reste et/ou d’influencer les dirigeants par le biais de leur opinions publiques.

Considérons à présent le risque de chantage par une organisation guidée par l’appât du gain et qui exigerait des milliards de dollars. Ici, l’objectif est d’obtenir de l’argent. Peut-on imaginer que de telles personnes puissent obtenir un moment de tranquillité quelque part dans le monde ? Le succès ne doit pas être estimé en termes d’opération en elle-même mais dans la perspective de ses conséquences. Aussi, l’ampleur de la menace doit être précautionneusement déterminée afin de laisser de la place pour les bénéfices réels. Si la prise de risques fait partie du métier, il n’est pas logique de rechercher un risque qui, en lui-même, constitue un défi pour le profit escompté.

Le problème des bénéfices tirés reste la clé

Comment atteindre un objectif par le terrorisme nucléaire sans devenir la cible d’implacables représailles de la part d’une communauté internationale furieuse ? peut-on imaginer un Pearl Harbour caché ? Une transaction cachée en bourse offre une bonne comparaison. La question est : un État puissant et complexe peut-il atteindre son objectif à travers une organisation si distante qu’elle devient impossible à être désignée comme un agresseur réel ? Beaucoup soutiennent que l’opacité du système chinois offre de telles possibilités. Mais la transparence d’une démocratie hypermédiatisée engendre une telle complexité que ce point de vue n’est pas si évident. En outre, pourquoi devrions-nous, en principe, créditer les structures politiques chinoises d’une capacité plus complexe et efficace que celles de l’ex-Union soviétique ? Il semble que le cas présenté ci-dessus s’applique également au cas chinois.

Jusqu’ici, nous n’avons considéré que les terroristes rationnels, mais qu’en est-il des irrationnels ?

Déséquilibrés et millénaristes

Le cas des déséquilibrés a été soulevé par l’ancien secrétaire à la Défense Aspin dès 1991, lorsqu’il était président de la Commission des services armés de la Maison Blanche (House Armed Services Committee). Mais, après cinq années d’un intense débat, il semble que cet argument opposé par un grand nombre de chercheurs de plusieurs pays ait été abandonné par l’administration américaine (sous le secrétariat de Walt Slocombe, Commission des services armés du Sénat - Senate Armed Services Committee -, février 1997).

Que dire alors de l’"Armageddon" du second millénaire ?

Les membres des sectes sont beaucoup plus exposés aux risques que le monde du dehors. Ils ont créé leur propre monde. Aussi agissent-ils à l’intérieur de cette paranoïa en fonction de leurs propres critères. Celle-ci n’a que peu à voir avec le monde réel. De grands massacres ont été et sont encore auto-infligés : en Amérique centrale, en France (secte du Phénix), et même à Waco.

Considérons cependant un groupe destiné à détruire le monde du dehors. Purifier, mais dans le but de satisfaire qui ? Comment pourrait-il acquérir une telle capacité ? Il essaiera, malgré tout, avec ce qu’il pourra se procurer. Avec une arme nucléaire grossière ? Faite par qui ? Livrée dans quelles conditions ?

Le terrorisme nucléaire est-il un problème américain ?

Il vaut la peine de se poser la question suivante : le terrorisme nucléaire est-il une peur, une phobie, un mythe de l’Amérique ? Plus de 90 % de la littérature consacrée à ce sujet vient des États-Unis ou est inspiré par des considérations américaines. Intensément et efficacement présentes sur Internet, les universités américaines véhiculent d’une manière répétitive et obsessionnelle, caractéristique de la propagande de base, le même type d’arguments centrés sur les problèmes techniques et ne prêtant pas attention à l’articulation des moyens et des fins.

S’agit-il d’un problème américain ? En termes de planification de la Défense, il est vrai que les États-Unis seront dans l’avenir la cible pour tous. Le secrétaire à la Défense Cohen a publiquement déclaré que "la suprématie militaire américaine... peut encourager des adversaires à utiliser des moyens indirects, qu’ils nomment asymétriques, afin d’attaquer nos forces et intérêts à l’étranger et même notre population chez nous".

Cependant la vision américaine centrée sur elle-même pourrait devenir facilement aveuglante.

Le monde n’a pas les États-Unis pour point de mire. La plupart des actions terroristes dans le monde sont internes plutôt qu’internationales. Des hommes d’affaires et des officiels américains sont visés dans le monde entier, principalement en Amérique du sud et centrale. La plupart du temps, l’objectif est d’obtenir de l’argent grâce aux enlèvements. Le terrorisme est pragmatique et très trivial.

Quand Tupac Amaru recherchait la libération de camarades, c’est l’ambassade du Japon qui était visée et non celle des États-Unis.

Après des années d’enquêtes et d’études, nous pouvons avoir la certitude que les terroristes ont des objectifs très sérieux. Leur pensée ne s’élève pas à de hauts niveaux stratégiques ; ils n’ont pas été éduqués et formés par des études machiavéliennes.

Les États recourant au terrorisme comme moyen peuvent agir d’une manière beaucoup plus complexe, mais, comme il a été mentionné ci-dessus, ils ont à se conformer à certaines règles.

Le terrorisme nucléaire
Deux façons d’envisager le problème

Nous devons considérer le problème de l’intérêt permanent et actuellement croissant suscité par le terrorisme nucléaire.

Le terrorisme nucléaire comme outil d’influence
(une arme psychologique)

Afin d’accroître le rejet des armes nucléaires. Comme le but est d’obtenir plus de soutien en faveur de l’abolition des armes nucléaires, il est possible de surestimer le risque de terrorisme nucléaire.

Une activité liée consiste à insister sur la capacité d’une organisation terroriste à dérober du plutonium dans les réserves. L’objectif est de stimuler la seule peur de cette substance pour diverses raisons.

Une "approche à la Tom Clancy" : elle vise à créer un environnement politique en faveur d’une défense plus robuste contre le terrorisme nucléaire et plus généralement contre les vols de matériaux nucléaires par des acteurs scélérats. La notion de scélérat, de paria et finalement d’État terroriste crée d’ailleurs une assimilation efficace.

Plusieurs États sont terroristes par essence ou dans leur comportement. Les États terroristes recherchent des armes nucléaires. Aussi les armes nucléaires sont-elles des outils terroristes. Le terrorisme nucléaire a prouvé qu’il était un argument efficace durant les périodes de restriction du budget de la défense.

Afin de promouvoir une politique plus agressive et plus efficace d’éradication des armes de l’ex-Union soviétique, c’est-à-dire des États successeurs et de la Russie.
Afin de jeter la suspicion sur un gouvernement et le destabiliser (désinformation par les opposants au régime, Mujahiddin Qalq dans le cas de l’Iran).
Enfin, des menaces peuvent être utilisées par des politiciens déséquilibrés afin de capter l’attention de la presse. S’agit-il de terrorisme ?

Shamyl Basayev, le dirigeant tchétchène, semble avoir effrayé Moscou en faisant allusion à l’utilisation d’une arme radiologique. Cela nous ramène au type d’usages propres aux cas de désespoir politique et militaire.

Le terrorisme nucléaire comme problème sérieux pour la planification de la défense

Ainsi que K. H. Kamp l’a dit, "le terrorisme nucléaire tombe dans une catégorie à haut risque de faible probabilité". Étant donné que les conséquences pourraient être désastreuses, nous ne pouvons pas totalement ne pas en tenir compte ou juste le négliger.

Que se passerait-t-il dans le cas contraire ? Quel type de réaction ? Comment empêcher que des acteurs ou des États ou des acteurs cachés ne fassent des bénéfices ?

Il est important d’avoir une politique et une planification prudente de la défense.

Si nous sommes confrontés ici à un vrai problème, il ne s’agit cependant pas du tout du danger actuel d’une menace nucléaire par des organisations terroristes. Le problème doit être abordé de deux façons.

La contrebande nucléaire et le terrorisme nucléaire sont deux activités différentes dont la répression doit être considérée différemment.

Premièrement, contre la contrebande nucléaire, il faut un processus continu de coopération et de partage de renseignements. Les résultats sont déjà excellents grâce à Europol. La coopération entre l’Union européenne et les États-Unis doit continuer et être approfondie.
Deuxièmement, contre le terrorisme nucléaire, on considère la protection des installations et du transport. Il faut être préparé à réagir contre le chantage ou toute sorte de menace grâce à des unités d’intervention spécialisées (NEST créé sous la présidence Carter aux États-Unis) ou à des programmes du type plan Damoclès en France, pour parer des attaques contre le matériel nucléaire et par dessus tout contre le matériel nucléaire militaire. Des simulations ont donné des résultats satisfaisants. Certaines surprises ont conduit à un accroissement des mesures destinées à protéger adéquatement et pleinement le matériel hautement explosif.

Quant aux attaques contre des installations nucléaires, les questions se posent : par qui et en vue de quoi ? En Tchétchénie, s’agissait-il de terrorisme ou d’actes de guerre ?

Nous atteignons ici les domaines très difficiles de la contre-prolifération, du risque d’une attaque nucléaire contre des cibles militaires. Ce n’est pas clairement une affaire de terrorisme. Bien qu’il soit possible de s’interroger dans ce cas sur l’initiative prise par tel État ou telle organisation d’une explosion nucléaire, ce questionnement répond plutôt à un problème qui intéresse la planification militaire.

Le terrorisme nucléaire pourrait exister et être pratiqué en raison de motivations sévères et limitées. C’est pourquoi il faut l’appréhender avec précaution et efficacité grâce aux institutions et administrations appropriées qui travaillent en coopération rapprochée dans le monde entier. En dernière analyse, une planification prudente de la défense doit considérer et préparer des réponses adéquates visant à dissuader les mouvements dans cette direction d’organisations financées par des États. Il doit être clairement affirmé qu’il n’y aura ni récompense ni dividendes pour le terrorisme nucléaire, qu’il engendrera une menace de représailles massives et qu’il n’y aura ni compromis ni pitié pour ceux qui oseraient s’engager dans une telle voie.

Il n’est pas dans l’intérêt de la communauté scientifique internationale d’aborder le problème en des termes qui soient purement américains. Il ne l’est pas plus de soutenir indirectement les efforts visant à contrer une menace qui actuellement, et dans le futur prévisible, n’existe pas au niveau prétendu par ses partisans.

 

Notes:

1 Communication présentée lors du colloque "Trafics illicites de matières nucléaires", Centre A. Volta, Côme, Italie, les 12 et 13 juin 1997.

 

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