LA JONCTION ENTRE TENDANCES INTERNATIONALES ET INTÉRIEURES DU TERRORISME ET LA RÉPONSE AMÉRICAINE 1

 

Bruce Hoffman 2

 

Le terrorisme est en train de changer. De nouveaux adversaires, de nouvelles motivations et de nouveaux raisonnements ont émergé lors des dernières années et représentent un défi à la plupart des lieux communs concernant à la fois les terroristes et le terrorisme. Il est peut-être encore plus important de constater que beaucoup de nos conceptions - ainsi que les politiques gouvernementales - remontent à l’époque de l’apparition du terrorisme en tant que problème global de sécurité, il y a plus d’un quart de siècle. Elles trouvent leur origine, et leur ancrage durant la guerre froide, lorsque les groupes terroristes radicaux d’extrême-gauche, alors actifs dans le monde entier, étaient majoritairement considérés comme posant la menace la plus sérieuse envers la sécurité de l’Occident3. Les modifications ou les ajustements intervenus depuis lors ne sont pas tous dépassés, ayant été mis en œuvre pour la plupart il y a une décennie, en réponse à la série d’attentats-suicides à l’encontre de cibles diplomatiques et militaires occidentales au Moyen-Orient, qui ont souligné la menace grandissante d’un terrorisme soutenu par des États.

La non-pertinence d’au moins une partie de cette pensée, en regard de nombreux aspects du problème terroriste tel qu’il existe aujourd’hui, est peut-être plus clairement mise en évidence par les changements intervenus dans notre perception du "stéréotype" de l’organisation terroriste. Dans le passé, les groupes terroristes s’apparentaient pour la plupart à un regroupement d’individus appartenant à une organisation disposant d’un appareil de commandement et de contrôle bien défini, auparavant formés (quoique de manière rudimentaire) aux techniques et aux tactiques terroristes, et impliqués dans une conspiration considérée comme un engagement à plein temps, vivant clandestinement tout en planifiant constamment et secrètement des attaques terroristes, parfois sous le contrôle direct ou opérant sous l’injonction expresse d’un gouvernement étranger4. De plus, ces groupes disposaient d’une série d’objectifs définis de nature politique, sociale ou économique et rendaient souvent publics des communiqués revendiquant et expliquant (souvent dans une prose obtuse et terriblement pompeuse) leurs actions. En conséquence, quelque condamnables et répugnants qu’aient pu être les terroristes et leur tactique, nous savions au moins qui ils étaient et ce qu’ils voulaient.

À l’heure actuelle, ces types "traditionnels" et familiers d’organisations ethniques/nationalistes, séparatistes aussi bien

qu’idéologiques5, ont été rejoints par une variété d’"entités" aux motivations nationalistes ou idéologiques beaucoup moins claires. Cette "nouvelle génération" de groupes terroristes, non seulement épouse fréquemment des causes religieuses et millénaristes aux contours mal définis, mais ont une moindre cohésion, une structure plus floue et des membres beaucoup plus difficiles à cerner. Dans ce sens, l’émergence de mouvements millénaristes plus ou moins obscurs6 ou de groupes faisant preuve de zèle nationaliste ou religieux représente une menace bien différente et potentiellement beaucoup plus dangereuse que ne l’étaient les adversaires terroristes plus "traditionnels" mentionnés ci-dessus.

LE CARACTÈRE DE PLUS EN PLUS FATAL DU TERRORISME

Bien que le nombre total des incidents terroristes dans le monde ait décliné dans les années 90, la proportion de personnes tuées dans des attentats terroristes a augmenté de manière significative. Par exemple, selon une chronologie réalisée conjointement par la RAND Corporation et par l’université de Saint-Andrews sur le terrorisme international7, le chiffre record de 484 incidents terroristes a été recensé en 1991, année de la guerre du Golfe, suivi de 343 en 1992, 360 en 1993, 353 en 1994, tombant à 278 en 1995 (dernière année pour laquelle des statistiques complètes sont disponibles)8. Néanmoins, tout en devenant moins actifs, les terroristes n’en devenaient pas moins beaucoup plus dangereux. Par exemple, au moins une personne trouvait la mort dans 29 % des attentats en 1995  : c’est le pourcentage le plus élevé de décès lors d’actes terroristes depuis 1968 - et cela représente une augmentation de 2 % par rapport au chiffre record de l’année précédente9. Aux États-Unis, cette tendance s’est reflétée de manière très claire dans l’attentat commis en 1995 contre le bâtiment fédéral Alfred P. Murrah à Oklahoma City. Depuis le début du siècle, moins d’une douzaine d’actes terroristes commis dans le monde entier ont causé la mort de plus de cent personnes. Le bilan de 168 personnes tuées dans l’attentat d’Oklahoma City est le sixième dans la liste des attentats les plus meurtriers de ce siècle - qu’ils soient de nature interne ou internationale10.

Les raisons de l’accroissement du caractère mortel du terrorisme sont complexes et variées, mais on peut généralement les résumer par  :

 

 

l’augmentation du nombre de groupes terroristes motivés par des considérations religieuses ;

 

 

la prolifération d’"amateurs" impliqués dans des actes terroristes ;

 

 

la sophistication accrue ainsi que la meilleure compétence opérationnelle des terroristes "professionnels".

Le terrorisme religieux

L’accroissement du terrorisme motivé par des impératifs religieux met clairement en lumière la jonction des nouveaux adversaires, des motivations et des raisonnements affectant les configurations terroristes actuelles. Bien sûr, le lien entre religion et terrorisme n’est pas nouveau11. Néanmoins, même si la religion et le terrorisme ont une longue histoire commune, dans les dernières décennies, cette variante particulière a été largement supplantée par un terrorisme de nature ethnique-nationaliste-séparatiste ou religieuse. En effet, aucun des 11 groupes terroristes identifiables12 actifs en 1968 (année considérée comme marquant l’avènement du terrorisme international moderne) ne pourrait être qualifié de "religieux"13. Ce n’est, en fait, pas avant 1980 - résultat des répercussions de la révolution en Iran l’année précédente - que les premiers groupes terroristes "modernes" d’obédience religieuse sont apparus14 : mais ils ne représentent que deux des 64 groupes terroristes actifs cette année-là. Douze ans plus tard, cependant, le nombre des groupes terroristes religieux a été presque multiplié par six, représentant un quart (11 sur 48) des organisations terroristes ayant mené des attaques en 1992. De manière significative, non seulement cette tendance s’est poursuivie, mais elle s’est également accélérée. En 1994, un tiers (16) des 49 groupes terroristes identifiables pouvait être classifié comme ayant un caractère et/ou une motivation religieuse. L’année dernière, leur nombre s’est encore accru pour atteindre à présent presque la moitié (26, soit 46 %) des 56 groupes terroristes actifs connus en 1995.

La part du terrorisme motivé par des impératifs religieux dans le plus haut degré de caractère meurtrier est mise en évidence par les méfaits violents des différents groupes terroristes islamistes chiites durant les années 80. Par exemple, bien que ces organisations n’aient commis que 8% du total des actions terroristes recensées entre 1982 et 1989, elles n’en sont pas moins responsables de près de 30 % du nombre total de décès durant cette même période15. En effet, certains des actes terroristes les plus importants des dix-huit derniers mois, par exemple, ont revêtu un élément religieux16. Dans certains cas, les objectifs de ceux qui perpètrent ces attentats ne vont pas jusqu’à l’établissement d’une quelconque théocratie17, mais épousent des impératifs mystiques, plus ou moins transcendantaux et inspirés par un dieu18, ou encore une forme véhémente de "populisme" aux relents anti-gouvernementaux s’inspirant de la thèse du complot basée sur un mélange flou d’injonctions de nature séditieuse, raciale ou religieuse19.

Le terrorisme religieux20 a tendance à être davantage meurtrier que le terrorisme laïc du fait de systèmes de valeurs radicalement différents, de mécanismes de légitimation et de justification, de concepts moraux et de visions du monde manichéennes qui influencent directement les motivations des "terroristes sacrés". Aux yeux du terroriste religieux, la violence est, d’abord et avant tout, un acte sacré et un devoir divin : celui-ci est exécuté comme réponse à une exigence théologique et est justifié par les Saintes Écritures. La religion, de ce fait, fonctionne comme une force légitimatrice : elle sanctionne l’utilisation à grande échelle de la violence à l’encontre d’une catégorie d’opposants toujours plus nombreuse (c’est-à-dire toutes les personnes qui ne pratiquent pas la même religion ou n’appartiennent pas à la même communauté que celle des terroristes religieux). Ceci explique pourquoi la caution religieuse est si importante pour les terroristes religieux21 et pourquoi les dignitaires religieux sont si souvent invoqués pour "bénir" (c’est-à-dire approuver) les opérations terroristes avant qu’elles ne soient exécutées.

Les terroristes "amateurs"

La prolifération d’"amateurs" impliqués dans des actes terroristes a également contribué à l’accroissement du caractère meurtrier du terrorisme. Dans le passé, le terrorisme n’était pas seulement une question de volonté et de motivation d’agir, mais de capacité à le faire - c’est-à-dire d’entraînement approprié, de possession d’armement et de connaissance opérationnelle. Il ne s’agissait pas de capacités disponibles immédiatement, il fallait généralement les acquérir au moyen d’un apprentissage adéquat dispensé dans des camps dirigés par d’autres organisations terroristes et/ou gérés de concert avec les États soutenant ces terroristes22. Aujourd’hui, néanmoins, les moyens et les méthodes du terrorisme peuvent s’acquérir aisément dans des magasins, par le biais du courrier électronique, sur des cédéroms ou même sur Internet. De ce fait, le terrorisme est devenu accessible à toute personne nourrissant une quelconque rancœur doté d’un projet, cherchant à atteindre un but, ou encore une combinaison de ces éléments.

En s’appuyant sur des manuels et des guides facilement disponibles dans le commerce expliquant comment fabriquer une bombe, le terroriste "amateur" peut être tout aussi meurtrier et destructeur23 - et même beaucoup plus difficile à traquer et encore moins prévisible - que son homologue "professionnel"24. En ce sens, celui que l’on considère comme étant "Unabomber", Theodor Kaczynski, en est un cas parfait. À partir d’une cabane reculée perdue au fin fond du Montana, Kaczynski est soupçonné d’avoir confectionné des bombes artisanales, certes simples mais néanmoins performantes, à partir de matériel ordinaire, et envoyées à ses victimes par la poste. En dépit d’une des chasses à l’homme les plus importantes jamais organisée par le FBI aux États-Unis, "Unabomber" a été néanmoins capable d’échapper à la capture - et encore plus à l’identification - pendant 18 ans, et a pu tuer de ce fait trois personnes et en blesser vingt-trois autres. "Unabomber" est donc un exemple des difficultés que rencontrent ceux qui tentent de faire respecter la loi ainsi que les autres autorités gouvernementales dans leur tâche d’identification et d’arrestation du terroriste "amateur", et indique les compétences minimum nécessaires pour mener une campagne anti-terroriste efficace. Ce cas met également en évidence les conséquences extrêmement disproportionnées que la violence commise, même par un individu isolé, peut avoir aussi bien sur la société (en termes de peur et de panique engendrées) que sur les tentatives de faire appliquer la loi (du fait des vastes ressources dévolues à l’identification et à l’arrestation de cet individu).

Les terroristes "amateurs" sont également dangereux de bien d’autres manières. En fait, l’absence d’une quelconque autorité centrale de commandement pourrait bien avoir pour conséquence un nombre moins important de contraintes pesant sur les opérations des terroristes et sur leurs cibles - particulièrement lorsque s’y ajoute la ferveur religieuse - ainsi que des inhibitions moins nombreuses dans leur désir d’infliger des pertes humaines de manière aveugle. Les autorités israéliennes, par exemple, ont remarqué ce phénomène parmi les terroristes appartenant à l’organisation islamique radicale palestinienne du Hamas, et contrairement à leurs prédécesseurs des groupes terroristes à caractère laïc de l’OLP, qui étaient pour la plupart très étroitement contrôlés et faisaient ostensiblement preuve de plus de professionnalisme. Comme l’a souligné un haut responsable israélien de la sécurité au sujet d’un groupe particulièrement violent de terroristes du Hamas : c’est "un ramassis surprenant de non-professionnels (...) ne disposant d’aucun entraînement préalable et agissant en l’absence d’instructions spécifiques".

Aux États-Unis, pour citer un autre exemple du pouvoir potentiellement destructeur et meurtrier des terroristes amateurs, on soupçonne que l’intention des responsables de l’attentat de 1993 contre le World Trade Center était en fait de provoquer l’effondrement de l’une des deux tours jumelles25. À l’opposé, il n’existe aucune preuve selon laquelle les personnes que nous considérions auparavant comme les terroristes numéro 1 dans le monde - les Carlos, Abou Nidal et Abou Abbas - aient pu un jour envisager et encore moins tenter de détruire un gratte-ciel rempli de monde.

En effet, plus que l’incapacité incroyable des poseurs de bombe du World Trade Center à échapper à l’arrestation, c’est leur manière de procéder qui souligne un aspect essentiel des futures activités terroristes partout dans le monde. Par exemple, comme on l’a précédemment noté, les groupes terroristes étaient auparavant reconnaissables, car ils formaient des entités distinctes. Les quatre personnes reconnues coupables de l’attentat contre le World Trade Center ont contribué à remettre en cause ce stéréotype. Au lieu de représenter un groupe cohérent, ils formaient un amalgame plus ou moins circonstanciel d’individus partageant les mêmes convictions et la même religion. Ils avaient fréquenté la même institution religieuse, avaient les mêmes amis, les mêmes frustrations et étaient également unis par des liens familiaux, gravitant les uns autour des autres dans la perspective d’une opération spécifique qui était peut-être destinée à n’être menée qu’une seule fois26.

De plus, comme ce type de groupe, aux contours plus flous et peut-être même de caractère transitoire, pourra ne pas disposer de "la marque de fabrique" ou du mode d’opération d’une organisation terroriste déjà existante, il peut s’avérer beaucoup plus difficile pour les représentants de la loi de se faire une idée précise ou de construire une image complète de leurs intentions et de leurs capacités. En effet, comme un officier de la police de New York l’a observé de manière pertinente deux mois seulement avant l’attentat contre le World Trade Center, ce n’était pas les groupes terroristes établis - dont on connaissait ou soupçonnait les membres et dont on pouvait établir une configuration opérationnelle - qui l’inquiétaient, mais les "groupes éclatés" jusque-là inconnus, composés de nouveaux membres provenant d’un groupe plus ancien, qui surgissent soudainement de nulle part pour attaquer27.

Pour l’essentiel, ces terroristes à temps partiel, ou ces groupes d’individus aux liens très lâches, pourraient être - comme semblent l’avoir été les poseurs de bombe du World Trade Center - indirectement influencés ou contrôlés dans l’ombre par un gouvernement étranger ou par une entité non-gouvernementale. Les transferts de fonds suspects juste avant l’attentat en provenance de banques iraniennes et allemandes et à destination d’un compte commun détenu par les suspects dans le New Jersey, par exemple, peuvent illustrer ce lien plus ou moins direct avec l’étranger28. De plus, le fait que deux ressortissants irakiens - Ramzi Ahmed Youssef (arrêté en avril 1997 au Pakistan et extradé vers les États-Unis) et Abdoul Rahman Yasin, impliqué dans le complot du World Trade Center - aient fui les États-Unis29 dans un cas juste avant l’attentat et dans l’autre tout juste après les premières arrestations, augmente les soupçons selon lesquels l’incident aurait pu être non seulement orchestré de l’étranger mais aurait pu en fait être un acte de terrorisme d’État. De ce fait, à l’opposé de la description faite dans la presse de l’attentat du World Trade Center présentant celui-ci comme un attentat terroriste perpétré par un groupe d’"amateurs" agissant soit entièrement de leur propre chef, soit manipulés par un "génie retors et maléfique30 comme l’un des avocats de la défense l’a affirmé à propos de son client (Youssef), l’origine de l’attentat du World Trade Center pourrait être bien plus complexe.

Cette utilisation de terroristes amateurs comme "pigeons" ou "fusibles" afin de cacher l’implication d’un quelconque commanditaire étranger ou d’un gouvernement pourrait grandement bénéficier aux États qui soutiennent le terrorisme, ceux-ci pouvant ainsi échapper à des représailles militaires de la part du pays victime ainsi qu’à des sanctions diplomatiques ou économiques de la communauté internationale. En outre, le lien supposé avec des États soutenant le terrorisme pourrait être davantage obscurci par le fait que la plupart de l’équipement des terroristes "amateurs", des ressources et même du financement pourraient être intégralement autogénérés. Par exemple, l’engin explosif utilisé dans le cas du World Trade Center a été élaboré à partir de matériaux ordinaires que l’on peut se procurer dans le commerce - y compris de l’engrais pour gazon et du carburant diesel - et a coûté moins de 400 dollars31. En effet, en dépit de l’incapacité quasi-comique des poseurs de bombe à échapper à l’arrestation, ils furent néanmoins capables d’ébranler le sentiment de sécurité d’une ville entière - sinon du pays lui-même. De plus, la "simple" bombe utilisée par ces "amateurs" s’est révélée aussi destructrice et mortelle - puisqu’elle a tué six personnes, en a blessé plus de mille autres, a creusé un cratère de 60 mètres de diamètre et profond de six étages, a causé des dégâts aux tours jumelles ainsi qu’aux entreprises qui y étaient installées estimés à 550 millions de dollars32 - que les engins explosifs beaucoup plus perfectionnés construits à la manière militaire, dotés des systèmes à retardement actionnés par des micro-puces informatisées et mis à feu au moyen de mécanismes utilisés par leurs homologues "professionnels"33.

Les terroristes "professionnels"

En fin de compte, tandis que d’un côté le terrorisme attire des "amateurs", d’un autre côté la sophistication et la compétence opérationnelle des terroristes "professionnels" augmentent également. Ces "professionnels" deviennent de plus en plus aptes à ce commerce de mort et de destruction ; de plus en plus impressionnants dans leur capacité d’adaptation et d’innovation dans leurs tactiques d’agression. Ils semblent être capables d’opérer pendant de longues périodes sans être repérés, évitant l’interception ou l’arrestation. Plus inquiétant encore, ces terroristes "professionnels" semblent également devenir de plus en plus brutaux. Un principe quasi-darwinien de sélection naturelle semble affecter des générations successives de groupes terroristes, chaque nouvelle génération apprenant de ses prédécesseurs à devenir plus maligne et plus difficile à capturer ou à éliminer.

De ce fait, il n’est pas difficile de concevoir la manière dont le terroriste "amateur" pourrait devenir d’un grand intérêt aux yeux d’un groupe terroriste plus professionnel et/ou aux yeux de son État-protecteur pour jouer le rôle du pion ou du "pigeon" ou simplement celui du subordonné que l’on peut sacrifier. De la sorte, le terroriste amateur pourrait être utilisé de manière efficace pour mieux dissimuler l’identité du gouvernement étranger ou du groupe terroriste qui est le véritable ordonnateur des attentats. La série d’attaques terroristes qui s’est produite en France se conforme à ce style d’activité : entre juillet et octobre 1995, une poignée de terroristes, utilisant des bombes fabriquées à l’aide de clous accrochés autour de bouteilles de gaz de camping, ont tué huit personnes et en ont blessé plus de 180 autres. Ce n’est qu’au mois d’octobre 1996 qu’un groupe a revendiqué la paternité de ces attentats, lorsque le groupe radical du GIA, une organisation islamique militante algérienne, s’est attribué la responsabilité de ces attaques. Les autorités françaises, néanmoins, pensent que, alors que des terroristes "professionnels" ont été à l’origine des premiers attentats, des "amateurs" aux convictions semblables - recrutés par des agents du GIA dans la large communauté française d’origine algérienne - sont responsables d’au moins quelques-uns des attentats qui ont suivi34. Ces "amateurs" ou ces nouvelles recrues ont facilité ainsi la propagation des "métastases" de la campagne au-delà de la petite cellule de professionnels qui l’a déclenché, trouvant un écho favorable parmi une partie de la jeunesse algérienne déshéritée de France, et accroissant de la sorte de manière exponentielle le climat de peur et certainement le pouvoir coercitif des terroristes.

LES FUTURES CONFIGURATIONS PROBABLES
DU TERRORISME

Alors que l’on peut affirmer que la menace terroriste décline en termes de nombre total annuel d’incidents, dans un autre sens, peut-être davantage significatif - c’est-à-dire aussi bien le nombre de personnes tuées dans des attentats terroristes que la proportion d’attentats ayant provoqué mort d’homme par rapport au nombre total d’attentats -, la menace est en fait en train de grandir. Il est donc important de tenir compte des changements qualitatifs autant que des changements quantitatifs, et de tenir compte d’une menace générale et de capacités fondées sur des tendances générales autant que sur des groupes terroristes existants et identifiés.

Le risque de se focaliser sur des groupes terroristes connus et identifiables aux dépens d’autres adversaires potentiels, moins facilement identifiables et aux contours plus flous a peut-être été le plus clairement mis en évidence au Japon par l’attention qui a été prodiguée pendant longtemps à des groupes gauchistes familiers et bien établis tels que l’Armée Rouge japonaise ou l’organisation du Noyau Central disposant d’un mode de fonctionnement connu et d’un appareil de commandement identifié, plutôt que sur un mouvement religieux obscur et relativement peu connu, comme la secte Aum Shinri Kyu. En effet, l’attaque au gaz sarin perpétrée par la secte Aum dans le métro de Tokyo35 introduit de manière indiscutable une rupture historique importante dans la tactique terroriste ainsi que dans son armement36. Cet incident a clairement démontré qu’il est possible - même pour des terroristes ostensiblement "amateurs" - d’exécuter avec succès une attaque chimique, et pourrait avoir de ce fait augmenté vraisemblablement les enjeux pour les terroristes partout dans le monde. Ainsi, les groupes terroristes dans le futur pourraient bien être tentés de marcher dans les traces ou même de dépasser l’attentat de Tokyo soit en termes de mort et de destruction, soit en employant une arme non-conventionnelle de destruction massive afin de s’assurer la même couverture médiatique et l’attention du public que l’attaque au gaz toxique a généré.

L’attentat de Tokyo met également en lumière une autre tendance inquiétante du terrorisme  : de manière significative, les groupes revendiquent aujourd’hui beaucoup moins fréquemment la responsabilité d’attentats que par le passé. Ils tendent de moins en moins à assumer leur responsabilité en diffusant des communiqués expliquant les raisons de leur action que ne le faisaient les groupes terroristes stéréotypés et "traditionnels" auparavant. Par exemple, au contraire des années 70 et du début des années 80, quelques-uns des incidents terroristes les plus sérieux de la dernière décennie - y compris l’attentat d’Oklahoma City de 1995 - n’ont pas fait l’objet de revendications crédibles - beaucoup moins expliqués ou justifiés que ne l’étaient auparavant presque toujours les attaques terroristes - de la part du groupe responsable de l’attaque37.

Les conséquences d’une telle tendance sont peut-être que la violence pour certains groupes terroristes devient moins un moyen (qui doit, de ce fait, être calibré et taillé sur mesure et ainsi "expliqué" et "justifié" auprès du public) qu’une fin en soi qui ne nécessite pas d’explication supplémentaire ou de justification au-delà de celle qui est donnée aux membres du groupe eux-mêmes et peut-être aux fidèles. Une telle caractéristique ne s’appliquerait pas seulement aux motivations des terroristes religieux (que l’on abordera par la suite) mais aussi aux terroristes qui cherchent à déstabiliser ou à saboter des négociations multilatérales ou le règlement pacifique de conflits ethniques ou d’autres confrontations violentes du même genre. Que les terroristes revendiquent de manière de moins en moins fréquente leurs actions pourrait suggérer un relâchement inévitable des contraintes - qu’elles soient auto-imposées ou non - pesant sur la violence qu’ils provoquent : ceci conduisant à son tour à un plus haut degré de menace38.

Un autre élément-clé contribuant à l’augmentation de la menace terroriste est la facilité d’adaptation des terroristes aux mutations technologiques39. Par exemple, en bas du spectre terroriste, on peut voir les terroristes continuer à utiliser des bombes fabriquées à partir de fertilisant dont l’effet dévastateur a été démontré par l’IRA à St Mary Axe et à Bishop’s Gate en 1991 et 1992, à Canary Wharf et Manchester en 1996, par les poseurs de bombes du World Trade Center déjà mentionnés et par les personnes responsables de l’attentat d’Oklahoma City.

Les engrais sont vraisemblablement l’arme la plus efficace par rapport au coût qu’elle représente : en moyenne, 1 % du montant comparable de plastic. Son efficacité est démontrée par le fait qu’on estime que l’explosion de Bishop’s Gate a causé des dégâts de l’ordre d’un milliard et demi de dollars, et celle du Baltic Exchange survenue à St Mary Axe 1,25 milliard de dollars. La bombe du World Trade Center, comme on l’a noté précédemment, n’a nécessité que 400 dollars pour sa fabrication mais a entraîné 550 millions de dollars de dégâts et de pertes de revenu pour les entreprises qui y étaient installées40. De plus, au contraire du plastic et d’autres matériaux militaires, les engrais et deux de ses composants habituels nécessaires pour fabriquer une bombe - le carburant diesel et le sucre glace - sont disponibles dans le commerce. On peut s’en procurer et les stocker de manière parfaitement légale ; ils sont, de ce fait, des "composants d’armes" particulièrement séduisants aux yeux des terroristes.

Au sommet de l’échelle technologique, on ne doit pas seulement se préoccuper des efforts de groupes tels qu’Aum pour développer leurs capacités en matière d’armes chimiques, biologiques et nucléaires, mais on doit aussi s’intéresser à la prolifération de matériaux fissiles en provenance de l’ex-Union soviétique ainsi qu’à l’émergence d’un marché illicite de matières nucléaires en Europe centrale et orientale41. De l’aveu général, alors que la plupart du matériel disponible sur ce "marché noir" ne peut pas être considéré comme appartenant à la catégorie des matériels nucléaires stratégiques, employés dans la construction d’un engin explosif fissile, de tels agents à haute toxicité ou à haute radioactivité pourraient potentiellement être facilement combinés avec des explosifs conventionnels et transformés en une bombe atomique non-fissile de conception primitive (c’est-à-dire une bombe "sale"). Un tel engin ne détruirait pas seulement physiquement une cible mais contaminerait la zone alentour pour de nombreuses décennies42.

Enfin, au milieu de l’échelle, on peut envisager un monde inondé d’explosifs plastic, de munitions guidées avec précision (c’est-à-dire des missiles sol-air utilisés contre des avions civils et/ou militaires), d’armes automatiques, etc., qui facilitent tous types d’opérations terroristes. Durant les années 80, la Tchécoslovaquie, par exemple, a vendu mille tonnes de Semtex-H (l’explosif dont il a suffi de huit onces pour faire sauter le vol 103 de la Pan Am) à la Libye, ainsi que 40 000 tonnes supplémentaires à la Syrie, la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak - des pays cités depuis longtemps par le département d’État américain comme des soutiens à l’activité terroriste internationale. Les terroristes ont, de ce fait, un accès relativement facile aux technologies d’armement pouvant être rapidement adaptées à leurs besoins opérationnels.

CONCLUSION : LES OBSERVATIONS ET LES IMPLICATIONS POUR LA SÉCURITÉ AÉRIENNE

Le terrorisme aujourd’hui est, sans conteste, devenu plus complexe, plus flou et davantage transnational. La distinction entre terrorisme interne et international tend également à s’effacer, comme le prouvent les activités de la secte Aum en Russie, aux États-Unis, en Allemagne, en Australie aussi bien qu’au Japon, les liens avérés entre les poseurs de bombe d’Oklahoma City et les néo-nazis de Grande-Bretagne et d’Europe continentale, et le fait que le réseau d’extrémistes islamistes algériens opère aussi bien en France, en Grande-Bretagne, en Suède, en Belgique et dans d’autres pays que l’Algérie. Comme ces menaces sont à la fois internes et externes, la réponse doit être à la fois nationale et multinationale. La cohésion nationale ainsi que l’organisation et la préparation resteront la fondation essentielle de tout espoir de construction d’une approche multinationale efficace adaptée à ces nouvelles menaces. En l’absence de cohésion (qu’elle soit interne ou nationale), de clarté, d’organisation et de planification, il sera impossible à des efforts multinationaux similaires mais éclatés de réussir. C’est ce qui est le plus important aujourd’hui, et le restera à l’avenir, du fait de la nature changeante de la menace terroriste, de l’identité de ceux qui perpètrent les attentats et des ressources à leur disposition.

Traduit par François Richard

 

________

Notes:

1 Intervention présentée au colloque international sur le terrorisme dans la zone transatlantique tenu à Bruxelles les 25 et 26 avril 1997.

2 Le Dr Bruce Hoffman est directeur du Centre d’Étude du Terrorisme et président du Département des Relations Internationales à l’université de Saint-Andrews (Écosse).

3 Certains observateurs ont fait valoir que ces groupes étaient en fait une partie d’un vaste complot communiste mondial orchestré depuis Moscou et mis en œuvre par les États lui faisant allégeance. Cf. particulièrement Claire Sterling, The Terror Network : the Secret War of International Terrorism, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1981.

4 Citons ici l’exemple le plus évident et sans doute le plus connu : à la fin des années 80, le colonel Kadhafi a semble-t-il demandé à l’Armée Rouge japonaise d’entreprendre des attaques sur des cibles américaines et britanniques en représailles aux bombardements américains sur la Libye mené en 1986. L’Armée Rouge japonaise utilisa le nom de "Brigades Internationales Anti-Impérialistes" pour revendiquer ces opérations.

5 Il s’agit ici de la variété des organisations gauchistes radicales mentionnées ci-après (à savoir les mouvements marxistes-léninistes/maoïstes/staliniens), actives dans le passé, telles que la Fraction Armée Rouge en Allemagne et les Brigades Rouges en Italie, ainsi que des groupes terroristes ethniques/ nationalistes et séparatistes du type de l’OLP, de l’IRA, de l’ETA basque, etc.

6 Cela inclut les organisations militantes anti-gouvernementales paramilitaires d’extrême-droite qui sont apparues aux États-Unis et ont été soupçonnées d’avoir un lien avec l’attentat d’avril 1995 qui a détruit un bâtiment fédéral à Oklahoma City, ou encore la secte religieuse japonaise Aum Shinri Kyu responsable de l’attaque au gaz toxique dans le métro de Tokyo en mars 1995.

7 Cette chronologie inclut une base de données informatisée recensant les incidents terroristes qui se sont produits dans le monde entier de 1968 à aujourd’hui. La chronologie a été constamment mise à jour depuis 1972 (date à laquelle elle fut créée par Brian Jenkins), d’abord par le célèbre think tank américain, la RAND Corporation, à Santa Monica, Californie, et depuis 1994 par le Centre d’Étude du Terrorisme International et de la Violence Politique de l’université de Saint-Andrews, Écosse. La majorité des incidents recensés dans la chronologie se rapporte au terrorisme international, défini ici comme les incidents dans lesquels les terroristes se rendent à l’étranger pour frapper leurs cibles, choisir leurs victimes ou leurs cibles en relation avec un État étranger (par exemple, des diplomates, des hommes d’affaires étrangers, des bureaux ou des entreprises étrangères) ou pour créer des incidents internationaux par l’attaque d’avions de ligne, de personnel ou d’équipement. Cette classification exclut la violence provoquée par les terroristes dans leur propre pays à l’encontre de leurs compatriotes, ainsi que le terrorisme perpétré par les gouvernements à l’encontre de leurs propres citoyens. On doit également souligner que les données contenues dans la chronologie cherchent seulement à illustrer les faits et ne prétendent pas être un recensement définitif de tous les incidents terroristes s’étant produits dans le monde depuis 1968. Sa valeur tient donc dans le fait qu’elle représente un moyen d’identifier des tendances en matière de terrorisme et de prévoir les configurations terroristes susceptibles de se produire dans le futur.

8 Afin de servir à la chronologie sur le terrorisme de la RAND et de Saint-Andrews, le terrorisme est défini par la nature de l’acte et non par l’identité de ceux qui l’ont perpétré ou par la nature de la cause. Le terrorisme est donc compris ici comme violence ou menace de violence, calculée pour créer une atmosphère de peur et de panique, et ce afin de parvenir à des objectifs politiques.

9 Les tendances terroristes pour 1994 fournissent une illustration particulièrement pertinente de ce développement. Par exemple, tandis que 1994 fut une année peu remarquable du point de vue du nombre total d’incidents terroristes, les 423 décès recensés cette année-là furent néanmoins le cinquième bilan le plus élevé recensé dans la chronologie depuis 1968 : un nombre record de 800 décès a été relevé en 1987, suivi par 663 en 1988, 661 en 1983, et 467 en 1993 (source : RAND-Saint-Andrews Chronology of International Terrorism).

10 Les autres attentats incluent : 1) l’incendie volontaire d’un cinéma à Abadan en 1979 qui provoqua la mort de plus de 400 personnes, 2) l’explosion en vol en 1985 d’un avion de ligne d’Air India qui tua les 328 passagers, 3) la destruction du vol 103 de la Pan Am en 1988 qui fit 278 morts, 4) l’attentat en 1983 contre la caserne de Marines américains au Liban qui fit 241 victimes, 5) l’explosion d’un avion français de la compagnie UTA qui fit 171 morts, 6) l’attentat d’Oklahoma City, 7) un attentat en 1925 dans une cathédrale bondée à Sofia, Bulgarie, dans lequel 128 personnes furent tuées, 8) la destruction en vol en 1989 d’un avion colombien dans laquelle 107 personnes périrent, 9) l’attentat de la gare de Bologne en 1980 qui fit 84 morts et 10) la bombe qui explosa dans un centre de télécommunications à Téhéran en 1974 et qui tua 82 personnes. Comme l’expert en matière de terrorisme Brian Jenkins l’a noté en 1985 dans la liste dont la précédente est une version actualisée : "Abaisser le critère à 50 morts nous donnerait une douzaine de cas supplémentaires. Pour obtenir un échantillon significatif, il faudrait abaisser le seuil à 25. Cela suggère qu’il est très difficile de tuer un grand nombre de personnes ou que cela a été très rarement tenté". Brian M. Jenkins, The Likelihood of Nuclear Terrorism, Santa Monica, Californie, RAND, P-7119, juillet 1985, p. 7.

11 Comme le souligne David C. Rapoport dans sa remarquable étude sur ce qu’il nomme la "terreur sacrée", jusqu’au XIXe siècle, "la religion a fourni les seules justifications acceptables de la terreur". David C. Rapoport, "Fear and Trembling : Terrorism in Three Religious Traditions", American Political Science Review, vol. 78, n° 3, septembre 1984, p. 659.

12 Les chiffres concernant les groupes terroristes actifs identifiables de 1968 à aujourd’hui sont tirés de la chronologie déjà citée.

13 En conséquence, beaucoup de groupes terroristes contemporains - comme l’IRA très majoritairement catholique, leurs homologues protestants regroupés dans divers groupes paramilitaires comme l’Ulster Freedom Fighters, l’Ulster Volunteer Force ainsi que les Red Hand Commandos, de même que l’OLP à majorité musulmane - ont une forte composante religieuse. Néanmoins, c’est l’aspect politique et non pas religieux qui est la caractéristique dominante de ces groupes, comme le prouve la prééminence des revendications nationalistes et/ou irrédentistes.

14 Le groupe chiite al-Dawa soutenu par l’Iran ainsi que le Comité de Sauvegarde de la Révolution Islamique.

15 Selon la chronologie déjà citée, entre 1982 et 1989, les groupes terroristes chiites ont commis 247 attentats mais ont été responsables de la mort de 1 057 personnes.

16 Cela comprend  : l’attaque au gaz sarin commise en mars 1995 dans le métro de Tokyo perpétrée par une secte japonaise, Aum Shinri Kyu ; la destruction le mois suivant d’un bâtiment gouvernemental à Oklahoma City ; la série d’attentats aveugles qui ont affecté la France entre juillet et octobre 1995 et de nouveau en décembre 1996 ; l’assassinat en novembre 1995 du Premier ministre israélien Itzhak Rabin (et sa signification comme le premier d’une série d’attentats cherchant à déstabiliser le processus de paix) ; l’attentat qui a détruit un centre d’entraînement militaire américano-saoudien à Riyad en novembre 1995 ainsi qu’une caserne de l’armée de l’air américaine à Dahran au mois de juin suivant ; ainsi que la série d’attentats-suicides du Hamas qui ont ensanglanté Israël en février et mars 1996.

17 Par exemple, la création de républiques islamiques sur le modèle de l’Iran dans des pays majoritairement musulmans comme l’Algérie, l'Égypte et l’Arabie saoudite.

18 L’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo en mars 1995 menée par la secte Aum faisait partie d’un projet visant à renverser le gouvernement japonais et à établir un nouvel État japonais basé sur le culte du fondateur du groupe, Shoko Asahara.

19 Le projet à long terme prêté aux suprémacistes blancs américains impliqués dans l’attentat d’Oklahoma City était de faciliter une "révolution blanche" aux États-Unis et de provoquer de ce fait une formidable "guerre des races" qui aurait permis l’établissement d’un "foyer national réservé aux Blancs" dans les États de la côte pacifique du nord-ouest des États-Unis, et ce en application d’une directive théologique.

20 Pour une discussion plus complète et plus détaillée de cette catégorie particulière d’organisation terroriste, cf. Bruce Hoffman, "Holy Terror" : the Implications of Terrorism Motivated by a Religious Imperative", Studies in Conflict and Terrorism, vol. 18, n° 4, hiver 1995, également publié dans RAND Paper Series, juillet 1993, P-7834.

21 Par exemple, la fatwa (commandement religieux islamique) édictée par les membres du clergé chiite appelant au meurtre de Salman Rushdie ; la "bénédiction" donnée à l’attentat contre le World Trade Center de New York par le dignitaire sunnite égyptien, Sheikh Omar Abdel Rahman ; la caution apportée par les rabbins à la violence commise par des extrémistes de droite israéliens à l’encontre d’Arabes en Cisjordanie et à Gaza ; l’approbation donnée par les dignitaires religieux libanais aux opérations du Hezbollah ainsi qu’à celles de leurs homologues du Hamas dans la bande de Gaza ; et le rôle pivot joué par Shoko Asahara, chef religieux de la secte japonaise Aum, par rapport à ses disciples.

22 Par exemple, dans la douzaine de camps d’entraînement terroristes opérant depuis longtemps sous l’égide de la Syrie dans la vallée de la Bekaa au Liban ; ou dans les divers centres d’entraînement qui ont été localisés durant des années au Yémen, en Tunisie, au Soudan, en Iran et ailleurs, et bien sûr, durant la guerre froide, les installations de ce genre entretenues par les pays de l’Est.

23 Les exemples où cela a été récemment démontré incluent les attaques au gaz toxique perpétrées par des "terroristes" amateurs appartenant à la secte Aum qui ne disposaient que d’un entraînement de base, les deux suprémacistes blancs accusés d’avoir mélangé de l’engrais et du carburant diesel pour fabriquer la bombe ayant détruit le bâtiment fédéral d’Oklahoma City, les jeunes Algériens recrutés et employés lors de la campagne terroriste qui frappa Paris entre juillet et octobre 1995 et qui fut déclenchée par des professionnels appartenant au Groupe Islamique Armé, et enfin l’assassin du Premier ministre israélien Itzhak Rabin.

24 En effet, parmi tout ce qui précède, la situation qui prévalait en France durant toute cette période fournit peut-être les preuves les plus éclatantes de la part de plus en plus importante des "amateurs" recrutés et recevant leurs ordres de professionnels.

25 Matthew L. Wald, "Figuring what it Would Take to Take Down a Tower", New York Times, 21 mars 1993.

26 Dans le cas du World Trade Center, les quatre poseurs de bombes semblent s’être regroupés du fait de leur fréquentation commune d’un même lieu de culte, la mosquée de Jersey City dans le New Jersey. Dans un cas également, des liens familiaux : Ibrahim A. Elgabrowny qui, bien que non inculpé dans l’affaire de l’attentat du World Trade Center lui-même, n’y fut pas moins mêlé et fut reconnu coupable d’avoir participé au complot qui s’ensuivit visant à faire libérer les quatre poseurs de bombe, est le cousin de El Sayyid A. Nosair, également impliqué dans l’attentat, qui fait partie de la liste des 13 personnes reconnues coupables des mêmes faits, et qui purge déjà actuellement une peine de prison en relation avec l’assassinat, en novembre 1990, du rabbin Meir Kahane. Cf. Jim McGee et Rachel Stassen-Berger, "5th Suspect Arrested in Bombing", Washington Post, 26 mars 1993 ; et Alison Mitchell, "Fingerprint Evidence Grows in World Trade Center Blast", New York Times, 20 mai 1993.

27 Interview de l’équipe de recherche de la RAND Corporation à New York, novembre 1992.

28 Les autorités fédérales ont fait savoir qu’elles avaient repéré près de 100 000 dollars de fonds en relation avec certains des suspects de l’étranger, y compris des transferts effectués depuis l’Iran. 8 000 dollars supplémentaires avaient été transférés sur un compte en banque commun détenu par deux des poseurs de bombe en Allemagne. Cf. Ralph Blumenthal, "$ 100,000 from Abroad is Linked to Suspects in the Trade Center Explosion", New York Times, 15 février 1993. Selon l’un des autres poseurs de bombe reconnu coupable, Mahmoud Abouhalima, des fonds avaient également été convoyés par le biais du groupe islamique militant égyptien, Gamat al Islamiya, dont le leader spirituel est Sheikh Omar Abdel Rahman, reconnu coupable d’implication dans le complot de juin 1993, ainsi que par le biais de l’organisation radicale transnationale Fraternité Musulmane. Un financement supplémentaire fut semble-t-il fourni par des entreprises iraniennes et des institutions islamiques basées en Arabie Saoudite et en Europe. Cf. Mary B. W. Tabor, "Lingering Questions on Bombing", New York Times, 14 septembre 1994.

29 Cf. Ralph Blumenthal, "Missing Bombing Case Figure Reported to Be Staying in Irak", New York Times, 10 juin 1993.

30 Cf. Richard Bernstein, "Lawyer In Trade Center Blast Case Contends that Client Was a Dupe", New York Times, 16 février 1994. Cf. également Tom Morganthau, "A Terrorist Plot without a Story", Newsweek, 28 février 1994.

31 La bombe du World Trade Center était constituée de 1 200 livres d’"acide nitrique et sulfurique commun utilisé dans des dizaines de produits ménagers et d’engrais utilisé pour fertiliser le gazon". Le détonateur était un mélange plus complexe et extrêmement volatile de nitroglycérine augmenté de réservoirs d’hydrogène compressée destinés à accroître la puissance de l’explosion. Cf. Richard Bernstein, "Lingering Questions on Bombing : Powerful Device, Simple Design", New York Times, 14 septembre 1994. Cf. également Richard Berstein, "Nitro-glycerine and Shœ at Center of Blast Trial Testimony", New York Times, 27 janvier 1994 ; Richard Bernstein, "Witness Sums Up Bombing Evidence", New York Times, 7 février 1994 ; Edward Barnes et al., "The $ 400 Bomb", Time, 22 mars 1993 ; et Tom Morgenthau, "A Terrorist Plot without a Story", Newsweek, 28 février 1994.

32 N. R. Kleinfeld, "Legacy of Tower Explosion : Security Improved, and Lost", New York Times, 20 février 1993 ; et Richard Bernstein, "Lingering Questions on Bombing : Powerful Device, Simple Design", New York Times, 14 septembre 1994.

33 C’est en fait remarquablement similaire à la configuration de l’activité terroriste et des opérations qui s’ensuivirent en France avec près de deux ans de retard.

34 Cf. par exemple, Susan Bell, "16 Hurt in Paris Nail-Bomb Blast", Times, 18 août 1995 ; Adam Sage, "Paris faces autumn of terror as fifth bomb is discovered", Times, 5 septembre 1995 ; Adam Sage, "French hold 40 in hunt for bomb terrorists", Times, 12 septembre 1995 pour un compte rendu de la campagne d’attentats ; Alex Duval Smith, "Police fight ‘war’ in French suburbs", Guardian, 1er novembre 1995 ; et Craig R. Whitney, "French Police Arrest Suspected Leader of Islamic Militant Group", New York Times, 3 novembre 1995. Cf. également "Terrorism : Political Backdrop to Paris Attacks", Intelligence Newsletter, n° 274, 26 octobre 1995, pp. 6-7.

35 Le but de la secte Aum, en planifiant l’attaque au gaz sarin, était (parmi d’autres buts) de poser les fondations d’une révolte contre le gouvernement japonais qui entraînerait la création d’un nouveau régime destiné à servir le fondateur et dirigeant de la secte, Shoko Asahara. Pour un compte rendu plus complet des intentions de la secte Aum, de ses motivations et de ses capacités, cf. David E. Kaplan et Andrew Marshall, the Cult at the End of the World : the Incredible Story of Aum, Londres, Hutchinson, 1996.

36 Auparavant, la plupart des groupes terroristes avaient écarté l’idée d’utiliser des armes de destruction massive. Radicaux en politique, on peut affirmer que la grande majorité de ces terroristes étaient conservateurs dans leur manière d’agir. De ce fait, alors que le progrès technologique a produit des systèmes d’armement plus complexes, d’une plus grande efficacité en termes de mort et de destruction, déployés à partir d’une variété de plates-formes aériennes, terrestres et maritimes, le terrorisme contemporain a essentiellement fonctionné tel un vide technologique, en se tenant éloigné ou en refusant le progrès continuel et la sophistication grandissante de l’armement moderne. En effet, depuis plus d’un siècle, les terroristes ont continué à recourir presque exclusivement aux deux mêmes armes : le revolver et la bombe. Il est vrai que divers groupes terroristes - la Fraction Armée Rouge allemande, les Brigades Rouges italiennes ainsi que quelques organisations palestiniennes - ont de temps en temps envisagé l’idée d’utiliser de nouvelles armes massivement léthales, mais aucun n’a franchi le seuil psychologique critique (une exception notable fut la tentative menée en 1979 par des terroristes palestiniens d’empoisonner des oranges de Jaffa exportées vers l’Europe). Au lieu de cela, la plupart des terroristes se sont contentés du potentiel meurtrier limité de leurs revolvers ou de leurs fusils automatiques et du taux à peine plus élevé de pertes humaines que leur fournissaient les bombes : un tel mode de fonctionnement, tout au moins à leurs yeux, multipliait les chances de succès. L’innovation n’a été introduite que dans les méthodes utilisées pour dissimuler et faire exploser les bombes, et non dans le choix de la tactique ou de l’utilisation d’armes chimiques, biologiques ou même nucléaires par les terroristes. Comme la plupart des gens, les terroristes semblent avoir eu peur des agents contaminants puissants et des toxines auxquels ils ne connaissaient pas grand chose et dont ils n’étaient pas certains de la manière la plus sûre de les utiliser pour fabriquer une bombe et encore moins pour les disperser de manière efficace.

37 Cela inclut la destruction en vol d’un appareil d’Air India en 1985 dans laquelle 328 personnes ont péri ; une série d’attentats à la voiture piégée qui a secoué Bombay en 1993, tuant 317 personnes ; l’énorme bombe dissimulée dans un camion qui a détruit en 1994 un centre de la communauté juive de Buenos Aires, provoquant la mort de 96 personnes ; la bombe déjà mentionnée ayant détruit l’immeuble Alfred P. Murrah l’année dernière à Oklahoma City et qui tua 168 personnes ; et la destruction en vol suspecte survenue récemment du vol 800 de la TWA. Le cas du vol 103 de la Pan Am, dans lequel 278 personnes ont trouvé la mort, en est un exemple particulièrement célèbre. Bien que l’on sache que deux agents gouvernementaux appartenant à une compagnie aérienne de nationalité libyenne ont été identifiés et accusés d’avoir placé la valise contenant la bombe dans la soute à bagages, aucune revendication crédible n’a jamais été exprimée.

38 Pour une discussion plus complète de la question de la non-revendication et du caractère de plus en plus meurtrier du terrorisme, cf. Bruce Hoffman, "Why Terrorists don’t Claim Credit - An Editorial Comment", Terrorism and Political Violence, vol. 9, n° 1 (été 1997).

39 Pour une discussion plus approfondie de cette question, cf. Bruce Hoffman, "Responding to Terrorism Across the Technological Spectrum", Terrorism and Political Violence, vol. 6, n° 3, automne 1994, également publié dans les RAND Paper Series, P-7874, juin 1996.

40 Bien qu’après avoir été altéré, l’engrais est beaucoup moins puissant que le plastic (en effet, le Semtex explose à une vitesse de sept kilomètres par seconde et a un taux d’explosif de 1,3 ; des explosifs improvisés explosent à une vitesse de 2,7 km par seconde et ont un taux compris entre 0,25 et 0,8). Il a tendance également à provoquer plus de dégâts que le plastic car l’énergie délivrée par l’explosion est constante et moins contrôlée.

41 Cf., par exemple, Graham T. Allison et al., Avoiding Nuclear Anarchy : Containing the Threat of Loose Russian Nuclear Weapons and Fissile Material, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1996, ; Franck Barnaby, "Nuclear Accidents Waiting to Happen", The World Today, vol. 52, n° 4, avril 1996 ; Thomas B. Cochran, Robert S. Norris et Oleg A. Bukharin, Making the Russian Bomb : from Stalin to Yeltsin, Boulder, Colorado, Westview Press, 1995 ; William C. Potter, "Before the Deluge ? Assessing the Threat of Nuclear Leakage from the Post-Soviet States", Arms Control Today, octobre 1995 ; Phil Williams et Paul N. Woessner, "Nuclear Material Trafficking : an Interim Assessment", Transnational Organized Crime, vol. 1, n° 2, été 1995 ; et Paul Woessner, "Recent Developments : Chronology of Nuclear Smuggling Incidents, july 1991-may 1995", Transnational Organized Crime, vol. 1, n° 2, été 1995.

42 Par exemple, une combinaison entre un camion piégé contenant une bombe fabriquée à base d’engrais et des agents radioactifs aurait non seulement détruit le bloc de bureaux de Canary Wharf, mais aurait également provoqué une dépréciation considérable de la zone, rendue définitivement inutilisable du fait de la contamination radioactive. Le désordre qui aurait été occasionné au commerce, la publicité qui s’en serait suivie et le pouvoir coercitif accru des terroristes armés de tels bombes "sales" (qui sont, sans discussion possible, des menaces beaucoup plus crédibles que l’acquisition par les terroristes d’armes nucléaires fissiles) sont particulièrement inquiétants.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin