TERRORISME ET DÉMOCRATIE

Michel Wieviorka

 

Un stéréotype veut que le terrorisme ne puisse être défini puisque, selon le point de vue duquel on se place, le même acteur, le même acte seront terroristes, ou ne le seront pas pour être alors considérés comme d’une toute autre nature, combat pour la liberté, résistance, projet d’émancipation nationale ou sociale par exemple.

L’analyse du terrorisme1

Pour dépasser ce dilemme, une première démarche consiste à dissocier complètement le point de vue objectif - qui s’efforce de donner une définition universelle du terrorisme, valable quels que soient les acteurs concernés et quelles que soient ses significations ou les représentations qui en circulent - et le point de vue subjectif qui insiste sur le fait que toute définition est nécessairement relative puisque commandée par les intérêts ou les représentations propres à ceux qui la proposent.

Une définition objective sera généralement technique, apparemment indifférente à la cause que le terrorisme prétend soutenir, au sens qu’il entend signifier pour ses acteurs, tout autant qu’à ce que peuvent en dire ses victimes ou ses spectateurs. Elle dira, par exemple, que le phénomène est caractérisé par la disproportion entre les moyens limités qu’il utilise - une bombe, un enlèvement par exemple - et les effets que sa violence provoque - la panique pour toute une population, des mesures politiques inédites, une inflexion diplomatique. Symétriquement, une approche résolument subjective définit le terrorisme à partir des perceptions de ceux qui en parlent ; il devient ce qui est perçu comme tel, phénomène qu’il convient d’aborder du point de vue de ceux qui le subissent ou l’observent et le catégorisent ainsi, avec tout ce que les représentations peuvent inclure d’excès et de défaut. Cette perspective s’intéresse alors non pas tant aux actes et aux acteurs du "terrorisme" qu’aux raisons qui font que certains actes ou certains acteurs sont considérés comme terroristes ; elle s’attache au rôle des médias qui amplifient la violence en la dramatisant.

N’est-il pas possible d’articuler un point de vue objectif, dont les formulations extrêmes risquent d’être naïves, et un point de vue subjectif, qui interdit toute définition puisqu’il postule que chaque expérience est différente des autres et fonction du regard qui est porté sur elle, à un moment donné, par un groupe ou une société donnée ?

Il existe, là aussi, diverses réponses qui constituent un deuxième ensemble de propositions au dilemme qui nous occupe. Les unes suggèrent de se centrer plutôt sur les acteurs ; dans cette perspective, le terrorisme caractérise non pas tant la ressource ou la méthode qu’ils mettent en œuvre que le travail qu’ils opèrent sur eux-mêmes et qui les conduit, faute d’autre possibilité, à recourir à des modes de violence extrême. Le terrorisme, dit-on ainsi couramment, est l’arme des faibles, des plus dominés, de ceux qu’un système marginalise ou repousse, nie ou opprime et qui n’ont d’autres possibilités pour se faire entendre et faire avancer leur cause. Ou bien encore, le terrorisme, comme nous l’avons soutenu nous-mêmes à propos de certaines expériences, est l’expression d’une perte de sens, la dérive extrême d’acteurs parlant artificiellement au nom d’une cause devenue mythique ou qu’ils ne peuvent représenter que de façon de plus en plus arbitraire, par exemple un mouvement social qui décline et, de toute façon, ne saurait se reconnaître dans la violence, ou une identité nationale manipulée malgré les attentes des communautés qui en relèvent.

Et, d’autre part, certaines approches suggèrent de se centrer prioritairement sur le système affecté par le terrorisme, non pas pour rendre compte des représentations qu’il en construit mais pour examiner comment il contribue à la production du phénomène qu’il lui faut ensuite combattre et, surtout, comment il est affecté par lui. De ce point de vue, le terrorisme est une action qui s’en prend, directement ou indirectement, à un pouvoir, en utilisant des procédés qui mettent en cause le monopole légitime de la violence dont dispose théoriquement ce pouvoir et, par conséquent, en l’affaiblissant dans sa capacité à s’exercer.

Toutes les définitions qui viennent d’être évoquées - et la liste pourrait être largement complétée - partagent la caractéristique d’apporter un éclairage utile et d’être, en même temps, contestables ou insuffisantes ; et, puisqu’elles sont vite contradictoires et qu’il n’est pas possible de les juxtaposer pour aboutir à une définition unifiée, force est d’admettre que, pour le chercheur, le terrorisme appelle d’emblée des choix théoriques qui en excluent d’autres.

Plus on entre dans l’analyse concrète des expériences dites de terrorisme, plus les questions qui viennent d’être ébauchées semblent s’épaissir et se complexifier. Dans certains cas, le terrorisme vient du dedans d’une société, dérive d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, poussée radicale d’une identité religieuse ou ethnique ou d’une minorité culturelle ; dans d’autres, il vient du dehors, action internationale se réclamant d’une cause nationale ou religieuse et éventuellement soutenue - voire mise en œuvre, par un État "sponsor" qui, par exemple, y trouve à bon compte un instrument de sa diplomatie ; parfois aussi, il combine les deux logiques, interne et internationale. Dans certaines expériences, il existe un lien étroit et apparemment contrôlé entre les actions terroristes et les significations qu’elles promeuvent, au point qu’on peut parler d’une violence instrumentale ; dans d’autres, ou dans les mêmes à certains moments de leur trajectoire, la violence semble aveugle et irrationnelle, déconnectée du sens de l’action, expression d’un engrenage où elle est devenue une fin en soi ou presque. Dans certains cas, le terrorisme surgit face à un pouvoir brutal, une dictature, un régime plus ou moins autoritaire, voire à vocation

totalitaire ; dans d’autres cas, il vise une démocratie. Il peut dès lors accélérer le passage de la dictature à la démocratie - ce qui fut peut-être le cas lorsque l’ETA assassina le dauphin du général Franco, l’amiral Carrero Blanco (20 décembre 1973) -, il peut aussi contribuer, inversement, à transformer une démocratie mal assurée en régime autoritaire.

Non seulement les types de terrorisme sont nombreux et diversifiés mais il faut savoir qu’une typologie, comme celle que les quelques distinctions qui viennent d’être signalées pourraient permettre de construire, serait loin d’épuiser les catégories d’analyse, car le phénomène est changeant, instable et suscite des modifications dans le système qu’il vient mettre en cause. Cela nous invite à ne pas aller trop vite dans la généralisation et à limiter notre propos : nous réfléchirons ici, pour l’essentiel, à partir d’une expérience, celle du terrorisme qui met en cause aujourd’hui la France - donc une démocratie de type occidental -, et nous le ferons en nous efforçant de concilier le point de vue des acteurs et celui du système, la compréhension des logiques d’action et les effets qu’elles induisent sur la démocratie.

Changement de donne

Dans les années 70 et 80, la France a connu un ensemble relativement diversifié de menaces terroristes. Interne, le phénomène était lié à deux logiques principales, nationalistes ou socio-politiques. International, il renvoyait à la scène du Proche-Orient, ainsi qu’à la diplomate française dans cette partie du monde.

Régionalismes et terrorisme dans l’espace français

La poussée de mouvements régionalistes, au début des années 70, s’est exprimée, très modestement, par des violences s’apparentant au terrorisme. Très tôt, pourtant, le mouvement occitan a refusé le passage à la violence ; il s’est d’ailleurs presqu’entièrement décomposé, ses deux composantes principales - culturelle (la langue, l’histoire occitanes) et sociale (les viticulteurs en difficulté économique) - refusant de s’engager dans des processus de violence qui semblaient seuls à même de leur permettre de se maintenir sur la scène publique2. Le mouvement breton, dont les quelques expressions terroristes (attentats des années 70) semblent devoir beaucoup à des manipulations policières, s’est écarté de la violence et l’identité bretonne est aujourd’hui associée à une forte capacité économique portée par des entrepreneurs régionaux et à une grande vitalité culturelle, dont témoigne le succès des écoles Diwan3. Au Pays Basque, le mouvement Iparetarak n’a jamais eu l’importance de son homologue côté espagnol, ETA, en raison précisément, pendant de nombreuses années, de l’existence même de cet homologue, qui trouvait en France un sanctuaire et avait un accord plus que tacite – presque explicite - avec les autorités nationales : ETA garantissait la paix en France de la part de tous les nationalistes basques, en échange de quoi ses propres activistes pouvaient s’y réfugier sans problème. La situation a changé à partir du début des années 80, mais sans que le nationalisme basque porté par Iparetarak trouve un vaste espace politique. Enfin, apparu lui aussi dans les années 70, le mouvement indépendantiste corse est devenu de plus en plus terroriste au fil des années 90, sur fond de corruption et de décomposition des acteurs par l’argent ou les trafics en tous genres, la radicalisation étant ici la marque d’un pourrissement du nationalisme corse, bien plus que de tout autre chose.

Alors que nous approchons de la fin du Xxe siècle, il faut donc admettre que la question des liens entre terrorisme et nationalisme à l’intérieur de la France est presque tranchée. Ou bien la violence a disparu en même temps que le mouvement (expérience occitane), ou celui-ci a su s’affirmer par d’autres moyens (Bretagne), ou encore elle est restée très limitée (expérience basque), ou enfin elle traduit de plus en plus une décomposition de l’idée de nation qu’elle prétend incarner. Dans certains cas, l’identité ou la conscience régionales que la violence pouvait exprimer s’est maintenue et même s’affirme encore plus nettement qu’auparavant (Bretagne) ; dans d’autres, elle semble s’être affaiblie (Occitanie). Alors que la France semble menacée de fragmentation culturelle et sociale, que son modèle d’intégration républicaine est en crise4 et donc que l’espace politique pour l’affirmation des particularismes culturels semblent s’élargir, les mouvements régionalistes nés ou réapparus dans les années 70 régressent ou abandonnent le principe de la lutte armée ou ne l’utilisent que parce qu’ils sont décomposés : il y a là sinon un paradoxe, du moins une source d’étonnement.

Question sociale et terrorisme

La France n’a pas connu les Brigades Rouges italiennes ou la Fraction Armée Rouge allemande, mais elle n’a pas été totalement épargnée par le terrorisme d’extrême-gauche né de l’inversion du mouvement ouvrier et de certaines de ses expressions idéologico-politiques. Action Directe, en effet, a montré par une pratique meurtrière que la décomposition du gauchisme et de l’autonomie pouvait conduire à un terrorisme s’attribuant de façon totalement abusive le droit de parler au nom d’un mouvement ouvrier lui-même affaibli et institutionnalisé. Son équipée est achevée, liquidée historiquement et policièrement, en même temps que la question sociale s’est déplacée. Hier, l’exploitation dans la production façonnait un rapport structurel de domination qui lui-même informait la vie politique et intellectuelle ou les luttes de nombreux acteurs bien au-delà des usines et du monde ouvrier ; aujourd’hui, ce sont plutôt l’exclusion et la précarisation qui définissent la question sociale.

Dans ce nouveau paysage, le terrorisme n’a pas directement sa place. Mais des formes de violence renouvelées, infra et métapolitiques, pourraient bien annoncer ou préparer de nouveaux épisodes terroristes. D’une part, la crise sociale, souvent décrite comme une crise urbaine, façonne des conduites émeutières, de la rage, de la haine, qui n’ont guère eu jusqu’ici de prolongements politiques mais qui, lorsqu’elles procèdent aussi de la discrimination raciale, pourraient dans certains cas en trouver un dans l’islamisme le plus radical - la trajectoire de Khaled Kelkal, un des auteurs des attentats de l’été 1995, pourrait illustrer cette hypothèse, au moins partiellement. D’autre part, le racisme, le nationalisme, la xénophobie ou l’antisémitisme, lorsqu’ils ne sont pas canalisés par un Front National soucieux de respectabilité et de légitimité électorale, peuvent animer des violences confinant au terrorisme, ce qui fut le cas, par exemple, en 1990 avec la profanation par de jeunes activistes d’extrême-droite de tombes juives dans le cimetière de Carpentras.

Dans ses dimensions sociales, le terrorisme exprime souvent la fin d’une époque ou l’entrée dans une ère nouvelle. Les attentats anarchistes de la fin du siècle dernier ont cessé au moment même où s’affirmait le mouvement ouvrier, avec ses syndicats et ses bourses du travail ; Action Directe est venue clore une période, marquant le déclin historique du mouvement ouvrier et des idéologies communistes ; au cas où l’on verrait du terrorisme prolonger les violences islamistes, dans la mesure où elles procèdent de la crise sociale et celles qui relèvent du racisme et du nationalisme, il faudrait considérer qu’elles scandent l’entrée dans une période historique nouvelle, où les peurs et les difficultés nées de l’exclusion, de la précarisation, de la désaffiliation ou de la chute sociale, non traitées, se transforment en violences extrêmes.

Le terrorisme international

Dans les années 70 et 80, la France a souvent été victime du terrorisme international : menaces et attentats signés Carlos, attentat de la rue Copernic contre une synagogue, explosions meurtrières ou enlèvements au Liban, etc. La violence, ici, avait plusieurs fonctions : elle était parfois un mode de pression sur la diplomatie française pour qu’elle s’infléchisse, parfois aussi pour expulser la France de telle ou telle partie du monde. Elle permettait à un État terroriste de frapper ses opposants, réfugiés en France, ou de les déstabiliser, ou bien encore elle visait, comme par ricochet, à affaiblir des acteurs modérés ou moins radicaux, comme chaque fois qu’un radicalisme palestinien hostile à toute solution négociée au Proche-Orient s’est efforcé de disqualifier l’OLP par des attentats perpétrés en Europe.

Le terrorisme international, éventuellement aidé par Moscou ou un autre centre de l’empire soviétique, n’a pas disparu. Il s’est déplacé et, aujourd’hui, il peut encore menacer la France, non plus tant pour sa politique au Proche-Orient qu’en raison de la place qu’elle occupe en Afrique du Nord et tout particulièrement en Algérie. Les attentats de 1995 et, vraisemblablement, celui de décembre 1996 à Paris procèdent, au moins partiellement, d’une logique internationale et, plus précisément, de la spirale du terrorisme et du contre-terrorisme qui ravage l’Algérie. Il est difficile de dire s’ils entendent exercer une pression sur la France pour qu’elle modifie sa politique algérienne, s’ils sont le fruit de tensions et de conflits internes à l’islamisme algérien, s’ils sont un effort de sa part pour desserrer l’étau que constitue une information verrouillée par le pouvoir algérien, tout comme il est difficile de faire la part des choses entre cette logique internationale et celle qui relève d’une dérive des banlieues françaises. Toujours est-il que là aussi, le terrorisme a profondément changé depuis les années 70. Une page a été tournée, au point que Carlos, superstar il y a vingt ans, n’intéresse plus grand monde au moment où il est incarcéré en France.

Rassemblons ces premières remarques : l’expérience française - et nous pourrions à bien des égards étendre nos observations à d’autres pays - montre que le terrorisme a profondément évolué dans ses significations depuis les années 70. Pour le comprendre, il faut analyser les grands changements, internes et internationaux, qui font qu’il se déplace, disparaît ici, renaît là, parfois inscrit dans des jeux et des calculs politiques et géopolitiques, parfois force apparemment irrationnelle traduisant la fin d’un acteur ou sa lente et difficile gestation.

La démocratie face au terrorisme

Si le terrorisme est diversifié dans ses significations, il l’est beaucoup moins dans les effets qu’il exerce sur les démocraties, quelles qu’elles soient. Car toujours il les affaiblit, bien au-delà du coût humain et matériel de ses actes - morts, blessures graves, traumatismes psychiques, destructions, sans parler de ce que coûte sa prévention et sa répression.

Lorsque le terrorisme frappe ou menace, l’État ne saurait rester inactif. Il se mobilise pour rechercher les coupables et pour éviter que de nouveaux actes terroristes puissent être perpétrés, ce qui passe presque inéluctablement par des mesures et des pratiques qui restreignent l’État de droit et affaiblissent la démocratie.

Doubles discours et autres contradictions

Au départ, il y a la destabilisation du pouvoir, dépositaire du monopole légitime de la violence, qui se retrouve placé presque toujours dans une situation contradictoire et très difficile. L’opinion publique attend des résultats immédiats, veut être tranquillisée, ce qui peut donner plus de poids au chantage et aux pressions exercées par des acteurs terroristes : leur céder, c’est faire preuve de faiblesse et s’exposer à de nouvelles demandes ; leur résister, c’est risquer de susciter des représailles et des surenchères. Elle veut savoir, être informée : laisser l’information se diffuser librement, c’est laisser les terroristes faire passer leur message et même déployer des stratégies médiatiques, mais chercher à imposer un certain contrôle sur l’information, c’est restreindre la liberté de la presse. L’opinion publique, parfois aussi, croit savoir, comme on l’a vu en 1980, lorsqu’elle était convaincue de la responsabilité de l’extrême-droite française antisémite dans l’attentat de la rue Copernic : tenir compte de ce préjugé, c’est risquer de faire perdre du temps et de l’énergie à la police ; le rejeter, c’est risquer d’apparaître comme refusant l’évidence et donc manquer de sens politique. Les terroristes ont des exigences qu’il est parfois possible de négocier : les rencontrer, c’est les reconnaître ; même secrètement, c’est déjà non seulement commencer à céder aux acteurs en question, mais, plus largement, c’est reculer devant le phénomène terroriste en général ; et ne pas négocier, c’est s’enfermer dans une posture radicale qui peut s’avérer meurtrière dans ses conséquences.

C’est pourquoi le terrorisme suscite couramment, du côté du pouvoir d’État, des attitudes contradictoires et des doubles discours. Les responsables clament qu’ils ne discuteront pas avec les terroristes et négocient en coulisses avec eux. Ils affirment, sur la scène internationale, vouloir faire preuve d’une solidarité à toute épreuve avec les autres États lorsque ceux-ci sont victimes du phénomène, mais pratiquent une politique qui est bien souvent celle du "chacun pour soi", par exemple en refusant d’extrader des terroristes réclamés par un pays où ils ont commis des crimes pour éviter d’éventuelles représailles de la part des amis des terroristes concernés.

Enfin, le terrorisme est un encouragement courant à des pratiques policières qui peuvent devenir troubles - comme on l’a vu avec l’affaire dite des "Irlandais de Vincennes", où les preuves de la culpabilité de soi-disant terroristes avaient été mises sur place par des responsables de la répression -, dans les innombrables coups bas qui jalonnent la "guerre des polices", dans le laxisme des services français à l’égard des tueurs du GAL (Groupe antiterroriste de libération, chargé d’exécuter en France pour le compte du pouvoir espagnol des militants d’ETA) ou dans les relations des policiers français avec leurs homologues algériens, supposés les aider dans leur lutte contre le terrorisme islamiste et souvent manipulateurs, etc.

La séparation des pouvoirs

Depuis Montesquieu, la marque de la démocratie est dans la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif : avec le terrorisme, cette séparation est mise en cause. Le pouvoir exécutif, pour agir efficacement, tend en effet, en période "chaude", à s’émanciper du pouvoir législatif et à se subordonner la justice. On se souvient ainsi que le ministre de l’intérieur, M. Charles Pasqua, avait expliqué en 1994, au moment où l’on s’indignait du caractère arbitraire des mesures prises à l’encontre de militants islamistes, que la raison d’État passe avant l’État de droit. La façon dont sont interpellés, incarcérés et jugés les terroristes, ou supposés tels, les décisions de justice qui peuvent être prises à leur égard témoignent constamment de la tentation qu’il y a, pour un pouvoir politique confronté au terrorisme, à ne pas laisser la justice fonctionner en totale indépendance5. La subordination de la justice peut passer par des mesures de centralisation, qui la rapprochent en fait du pouvoir central, mais qui ont aussi d’incontestables avantages, ne serait-ce qu’en favorisant la coordination des magistrats.

De façon plus limitée, on constate également qu’à l’intérieur même du pouvoir exécutif, le terrorisme a des effets pernicieux par lesquels certains acteurs renforcent leur emprise au détriment des autres. Ainsi, lorsque le terrorisme international a durement frappé la France au moment de la première cohabitation (1986-1987), les ministres de la Défense et, plus encore, des Affaires étrangères, qui auraient dû jouer un rôle important, se sont comme effacés derrière le ministre de l’Intérieur, au point que celui-ci a pu sembler, à bien des égards, conduire une partie de la politique internationale du pays.

Le blocage du système politique

En démocratie, à partir du moment où un assez large consensus règne dans l’opinion et dans les médias pour qualifier un acteur ou des actes de terrorisme, l’ensemble des forces politiques doit être partie prenante au consensus. Dès lors, le débat politique est entravé, voire paralysé, aucun parti ne pouvant courir le risque d’apparaître comme sortant du consensus, même de façon très prudente et très limitée. Or, en dehors de situations extrêmes où le terrorisme est devenu complètement aveugle et où il s’est coupé des significations à partir desquelles il s’était constitué, n’appelant plus rien d’autre qu’une action répressive, sa violence porte un sens, même tordu, elle dessine des enjeux, certes de manière inacceptable, elle interpelle la société, la nation et la démocratie. Et si elle appelle une répression, elle appelle aussi une réflexion, une analyse et une prise de position au-delà de la nécessaire répression de ses actes.

Comment, par exemple, participer de manière responsable à des débats sur la politique algérienne de la France, sur le "foulard islamique" ou sur l’éventualité de l’ouverture d’une mosquée, dans telle ou telle ville, lorsque les attentats islamiques atteignent le pays ; comment plaider pour une action informée et soucieuse d’équité lorsque s’imposent dans l’opinion les équations simplistes qui assimilent islam et islamisme, puis islam et terrorisme ? Comment critiquer le gouvernement pour sa gestion du terrorisme, lorsque la critique risque d’apparaître comme susceptible de lui rendre la tâche encore plus délicate ? Comment encore, pour un parti politique, adopter une attitude sereine lorsque la trajectoire d’un groupe terroriste a procédé, au départ, d’une histoire commune, comme ce fut souvent le cas pour des organisations de gauche ou d’extrême-gauche devant bien admettre une parenté initiale avec les protagonistes de dérives terroristes ultérieures ; comment alors gérer en son sein des sentiments parfois ambivalents, ne pas s’interroger douloureusement ou éviter d’adopter des positions dont la fermeté peut conduire à la rigidité ? Dans certains cas, ces problèmes, ces difficultés, ont été anticipés par les terroristes, voulus ou au moins pris en compte dans leurs calculs ; mais souvent aussi, ils sont une conséquence imprévue ou non recherchée, inscrite dès lors non pas dans les effets plus ou moins anticipés de tel ou tel acte terroriste mais dans ceux de la logique du phénomène terroriste lui-même.

Ces remarques peuvent être prolongées en considérant la vie intellectuelle et plus précisément l’effort qui fut le nôtre et de quelques autres chercheurs, au demeurant peu nombreux en France, pour produire des connaissances sur le terrorisme. Lorsque celui-ci est actif, il rend difficile, sinon cet effort, du moins la diffusion de ses résultats. Le chercheur, soit est identifié à son objet, accusé de vouloir le justifier puisqu’il veut le comprendre au lieu de participer à l’effort collectif pour le combattre, soit est identifié à la répression et à la prévention, poussé alors à se comporter en expert fonctionnant sur un mode assez proche de celui des "services" auprès desquels, d’ailleurs, certains de ceux qui acceptent cette logique trouvent leur principale source d’information, s’intégrant alors dans une boucle cocasse où responsables policiers, journalistes, experts et autres s’informent mutuellement sans qu’on sache très bien, en fin de compte, d’où provient l’information et quel crédit elle mérite.

Dans tous les cas, le terrorisme est un obstacle à l’analyse et à la compréhension et il constitue, pour les sciences sociales, un sujet "sale", peu noble. Et, comme le phénomène cristallise et fusionne couramment d’importantes questions sociales, politiques et culturelles, cet effet négatif peut s’étendre à certains de ces pays affectés fortement par du terrorisme islamiste ?

Court terme, long terme

Le terrorisme affaiblit le débat dans la démocratie, mais aussi la capacité de celle-ci à se projeter vers l’avenir, en l’obligeant à prendre des mesures nécessaires à court terme mais susceptibles à long terme d’avoir des effets catastrophiques. L’expérience récente de la France, avec le plan Vigipirate, est ici exemplaire. Ce plan, mis en œuvre à l’époque de la guerre du Golfe et redéployé pour contrer la violence islamiste de 1995, comporte diverses dispositions dont les plus spectaculaires consistent à déployer des forces de répression de façon très visible dans l’espace public et notamment dans des lieux où d’éventuels acteurs terroristes sont susceptibles de frapper en priorité - gares SNCF, métro parisien par exemple. La police nationale ne suffisant pas à la tâche, l’armée est appelée à participer de façon significative à cet effort de prévention, qui fonctionne de manière plus ou moins intensive selon que l’on est en période d’attentats ou simplement qu’il s’agit de maintenir une sorte de veille.

Circulant dans l’espace public, les forces policières ou militaires procèdent aux contrôles qui leur semblent nécessaires. Et c’est là où l’exigence d’une prévention à court terme, que personne ne conteste sérieusement même si certains doutent de son efficacité, renvoie à des effets à plus long terme qui peuvent s’avérer désastreux. Car policiers et militaires, à la recherche d’éventuels suspects islamistes, ne vont pas interpeller et contrôler tout le monde de façon systématique mais privilégier les personnes dont l’allure ou le faciès leur semblent justifier une intervention de leur part. Ce qui aboutit à une variante particulièrement perverse de discrimination qui s’ajoute à toutes sortes d’autres pratiques légales ainsi qu’à de nombreux abus ou bavures, dont la presse a çà et là rendu compte (propos et attitudes explicitement racistes).

Les populations issues de l’immigration et en particulier les jeunes de sexe masculin, payent le prix de la prévention du terrorisme par une suspicion qui confine au racisme, singulièrement disqualifiante et qui leur signifie qu’ils ne sont pas exactement comme les autres personnes, françaises ou étrangères, vivant sur le sol français. Alors même, comme le montre les travaux de Michèle Triballat6, qu’ils tendent massivement à s’intégrer à la société française, ils sont traités comme différents, culturellement et presque naturellement, radicalement et comme constituant une menace dont la stigmatisation devient ici un facteur de différenciation et peut pour certains fonctionner comme une prophétie auto-créatrice : à force de traiter les personnes en question comme si elles étaient fondamentalement distinctes, irréductiblement différentes, celles-ci sont susceptibles, effectivement, de devenir ce qu’on leur impute, d’intérioriser le mépris et la haine qu’on leur prête, de chercher à renverser le stigmate en marquant, d’une manière ou d’une autre, une différence qu’elles construisent alors, bien plus qu’elles ne la reproduisent.

À la limite, le plan Vigipirate peut contribuer à pousser vers l’islamisme ceux qu’il traite de façon discriminante et disqualifiante. Dans sa logique propre et pas seulement dans ses dérapages, il est susceptible de participer à long terme à des logiques de fragmentation et de montée de la violence qu’il combat à court terme.

Le terrorisme appelle la répression mais, malheureusement, la répression ne suffit pas. Le défi qu’il lance aux démocraties est à la fois gigantesque et limité. Limité, dans la mesure où le nombre de ses victimes, même s’il est toujours trop élevé, est loin d’atteindre les chiffres relatifs à d’autres fléaux : sur plusieurs années, leur somme, pour la France, n’atteint pas l’équivalent de ce que produisent les accidents automobiles lors d’un week-end chargé ; mais gigantesque dans la mesure où il condense de nombreux problèmes, internes et internationaux et où il déclenche des logiques d’action et des processus susceptibles de porter atteinte aux valeurs les plus centrales de la démocratie.

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Notes:

1 Cet article repose sur une expérience de recherche qui a abouti à plusieurs publications auxquelles nous renvoyons pour plus de précisions, ne serait-ce que pour leurs références bibliographiques : nos ouvrages Sociétés et terrorisme, Paris, Fayard, 1988 ; Terrorisme à la Une. Médias, terrorisme et démocratie (avec Dominique Wolton), Paris, Gallimard, 1987 ; Face au terrorisme, Paris, Liana Levi, 1995 et, parmi nos articles, "Defining and Implementing Foreign Policy : the US Experience in Anti-Terrorism", in Y. Alexander and H. Forman (eds), The 1988-1989 Annual on Terrorism, Dordrecht, Kluwer Academic Pub., 1990, pp. 171-201 ; "France faced with Terrorism", Terrorism, vol. 14, Issue 3, 1991, pp. 157-170.

2 Alain Touraine et al., Le pays contre l’État, Paris, Seuil, 1981.

3 Ronan Le Coedic, L’identité bretonne, thèse de sociologie, Université de Brest, 1997.

4 Sur ces questions, on me permettra de renvoyer à mes ouvrages Commenter la France, La Tour d’Aygues, Éditions de l’Aube, 1997 et Une société fragmentée ? le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1996.

5 Cf. Charles Villeneuve et Jean-Pierre Péret, Histoire secrète du terrorisme, Paris, Plon, 1987.

6 Michèle Triballat, Faire France, Paris, La Découverte, 1995.

 

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