GAETANO FILANGIERI,

Précurseur de la “Nation armée” et de la prééminence des forces maritimes 1

Ferruccio Botti

 

Avant la Révolution française, celle d’Amérique (1775-1783) a montré que les armées de citoyens-soldats pouvaient triompher des armées constituées de soldats d’élite et de professionnels qui représentaient le modèle militaire dominant au XVIIIe siècle, modèle que Frédéric II de Prusse avait porté au sommet de la perfection. La victoire des faibles et médiocres troupes du général Washington - qui, sans aucun doute, bénéficiaient de la connaissance du pays et de la distance qui le séparait de l’Angleterre - a donné lieu en Italie, à la fin de la première moitié du XIXe siècle, à un débat entre deux écoles dont la arguments étaient inconciliables. Les conservateurs, et tout d’abord Carlo Botta2, affirmaient que la victoire américaine était surtout due à des circonstances fortuites et à l’aide de l’Espagne et de la France ; en fait, cette victoire de Washington était le fruit des conseils que Washington aurait reçus de son mentor prussien, le général von Stauben, quelle qu’ait pu être la faiblesse de ses forces. Tout au contraire, les démocrates voyaient dans les armées des colons américains et dans leur façon de combattre en ordre dispersé, sans plan d’attaque rigoureux, l’élément principal de la victoire. Ils en déduisaient non seulement une nouvelle tactique, mais aussi le modèle de la guerre de l’avenir, celui qui convenait non plus aux guerres d’agression menées par les souverains mais à la seule défense de la nation et des intérêts des peuples.

Le nouveau modèle militaire importé de la lointaine Amérique s’allie parfaitement aux concepts de guerre et de paix nés pendant le siècle des Lumières, qui puisaient dans l’Encyclopédie leur toute première et éloquente expression. L’esprit des Lumières ayant une foi absolue dans la raison et dans le peuple, il ne peut tolérer ni rois, ni guerres : ces dernières relèvent du caprice des souverains et sont la conséquence de leur Real Politik qui entraîne la ruine des peuples.

Dans l’Assemblée nationale française, on vivait dans l’orgueilleuse certitude qu’avec la victoire de la liberté sur le despotisme des rois, on mettrait également fin à la guerre qui est l’aboutissement des ambitions dynastiques. La Constitution libérale du 3 septembre 1791, solennellement votée, déclarait dans son Titre VI : "La nation française renonce à entreprendre une quelconque guerre de conquête". Même un homme politique aussi avisé que Mirabeau, qui pourtant connaissait très bien les dangers des élans chauvinistes dans une Assemblée nationale, déclarait avec émotion le 25 avril 1790 : "Peut-être le jour est-il proche où la liberté permettra que le genre humain ne soit plus menacé de ce crime qu’est la guerre et proclamera la paix universelle" 3.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, aux nouveaux principes des Lumières correspondaient ainsi deux Révolutions ; à leur tour, celles-ci imaginèrent une nouvelle conception de la guerre et de la paix ainsi que de nouvelles organisations militaires qui exigeaient la participation de tout le peuple appelé à se battre pour une cause qui n’était pas aussi la sienne mais qui, en fait, n’était que la sienne. C’est la première conséquence militaire de la Révolution française qui, avec la victoire de Valmy en 1792, ouvre une nouvelle perpective avec laquelle les États européens devront dorénavant compter.

Les développements en Histoire mûrissent lentement et sont toujours précédés de mouvements d’idées qui les préparent et introduisent les facteurs proprement technico-militaires dans un cadre plus ample dont ils ne sont qu’une conséquence. Les écrits de Gaetano Filangieri, Prince d’Arianiello (1752-1788) prouvent que ce lien obligé existe.

Filangieri a été l’un des plus illustres représentants de la philosophie des Lumières en Italie, alors qu’il appartenait pleinement à l’establishment politico-militaire napolitain fidèle aux Bourbons. Pourtant, ayant démissionné de l’armée en 1769 pour se livrer aux études et devenir avocat en 1777, il fut nommé "majordome de semaine" et "gentilhomme de 1a Chambre" du roi de Naples Ferdinand IV. Il fut, en outre, élevé au grade d’officier du Corps royal des volontaires de la Marine4.

Il portait un intérêt particulier à ses études de droit et d’économie, publiant, de 1780 à 1785 chez l’éditeur Raimondi de Naples, son ouvrage Scienza della Legislazione inspiré des principes des Lumières et très vite mis à l’index, ce qui ne fit qu’accroître son succès, y compris à l’étranger. Selon l’Encyclopédie italienne, Goethe, dès son arrivée à Naples, alla lui rendre visite et brossa de lui un portrait flatteur ; Benjamin Franklin lui demanda conseil pour un projet de première Constitution américaine. Quant à Napoléon, qui avait la Scienza della Legislazione sur sa table de chevet, il le définit comme "ce jeune homme, notre maître à tous" 5.

Ce livre, traduit en français6, en allemand et en espagnol, est entièrement dominé par un rationalisme abstrait particulier à l’esprit des Lumières, se traduisant par la croyance naïve et optimiste qu’un corpus de nouvelles lois "éclairées" rachètera l’Humanité et la sauvera des nombreux malheurs présents, apportant enfin une ère de bonheur. Dans ces pages, la tourmente de la Révolution française est loin d’apparaître dans sa réalité ; les réformes, les nouvelles lois ne devraient être conçues que dans une atmosphère de révolution pacifique dont les rois seraient eux-mêmes les initiateurs, avec le concours d’une élite sociale aux idées avancées mais dont la force active resterait pour toujours aux mains de la noblesse.

 

Ce même optimisme règne dans le domaine militaire, lequel est profondément influencé par la Révolution américaine qui, à cette époque, était en cours. Il est probable que Filangieri avait à l’esprit l’exemple peu convaincant de la petite armée napolitaine de l’époque, comme toute force composée de volontaires et de permanents, qui en possédait tous les défauts sans en avoir les qualités. En tout état de cause, Filangieri ne se réfère explicitement à aucun auteur italien ni même européen, ce qui rend difficile l’identification de la source militaire à laquelle il a recours.

L’exemple historique qu’il préfère est celui de la Grèce antique et celui de la Rome républicaine, dans lesquelles tous les citoyens devenaient à l’occasion des soldats courageux et très entraînés.

En quoi ressemblons-nous aux Anciens ? Qu’ont de commun notre génie et notre caractère avec les leurs ? Où est l’élan qui nous pousse à la guerre et aux conquêtes ? … Où sont ces prodiges de courage et de vertus guerrières ? Où sont les jeux au cours desquels le Grec et le Romain faisaient montre de leur force et de leur adresse ? 7

 

Plus loin, Filangieri observe qu’avec la découverte de la poudre, le courage et l’adresse des guerriers de l’Antiquité sont devenus absolument inutiles : le plus faible compte autant que le plus fort, le plus courageux autant que le plus lâche. Les objectifs des guerres sont les plus divers :

Car autrefois, les nations s’armaient soit pour détruire des royaumes, soit pour en fonder ou encore pour défendre les droits naturels de l’homme. Aujourd’hui, on combat pour s’emparer d’un fort, pour la possession d’une mine, pour avoir seul la jouissance d’un atome ou enfin pour satisfaire le caprice d’un quelconque potentat. Les guerres livrées au loin et sur les océans sont moins ressenties par les peuples. Les guerres terrestres se développent lentement et sont rares. Nos anciens sans une force permanente et mercenaire vivaient dans un état de guerre perpétuel et nous, aujourd’hui, en Europe nous sommes en paix au milieu d’un million deux cents mille hommes armés en permanence. 8

 

Filangieri poursuit en affirmant que, partout, on ne pense à rien d’autre qu’à être en paix et s’enrichir et les hommes politiques, très loin de croire que la pauvreté est un bien et une source de courage militaire et civil comme dans l’Antiquité, "ne vont qu’à la recherche de richesses et de trésors". Tandis qu’autrefois les peuples les plus pauvres - et aussi les plus belliqueux - dictaient leurs lois aux plus riches, aujourd’hui c’est le contraire :

Les richesses sont devenues le premier instrument de la guerre et l’or et l’argent sont ou des obstacles ou alors les instruments des conquêtes.

 

De nos jours, le lecteur est conduit à penser que la décadence de l’esprit militaire et agressif des peuples, ainsi que les objectifs que les gouvernements de tels peuples se fixent, induisent ces derniers à privilégier les forces composées de volontaires, comme cela se passe à la fin du XXe siècle ; Filangieri soutient le contraire et, au nom des principes de progrès social et économique ainsi que de la bonne administration des ressources, il formule de sévères critiques contre les armées permanentes. Il les voit comme l’expression d’une forme de défense antiéconomique et socialement nocive. Filangieri affirme qu’il n’est pas vrai qu’au moment où les besoins des nations sont aussi importants, on ne peut se permettre aucune réduction d’impôts. Les guerres, pour conquérir une province ou l’autre, ne correspondent ni aux vrais besoins d’un État, ni aux énormes dépenses pour maintenir le luxe dans les cours souveraines, ni dans la foule des courtisans avides et, finalement,

on ne peut appeler besoin de l’État le fait d’entretenir cent mille combattants, qui rappellent les horreurs de la guerre en temps de paix et qui, au lieu de défendre la nation, la dépeuplent du fait qu’ils sont célibataires et aussi à cause de leurs vices ; du moment qu’ils consomment sans se reproduire, les peuples sont condamnés à la misère parce qu’ils contribuent à l’entretenir. Le peuple est asservi, la nation se dépeuple pour donner à manger à tant de gens qui ne se reproduisent pas. Sont-ce là les nécessités de l’État ? 9

 

Les forces permanentes à gros effectifs, outre qu’elles ruinent les finances d’un État, ne garantissent en aucune façon sa sécurité parce que tout souverain a accru ses forces en fonction de celles de son adversaire. Une nation qui n’avait besoin que de dix mille hommes pour sa défense peut maintenant en avoir le double, mais cet accroissement de forces incitera son ennemi désigné à augmenter les siennes. Par conséquent, pour Filangieri, le vieux proverbe si vis pacem para bellum ne tient pas… Il pense que ce système militaire n’était pas celui des Anciens, que ce fût celui de la Grèce antique, celui de Rome jusqu’à sa libération, celui d’Alexandre, celui de Philippe, celui des Germains ou encore celui de Charlemagne.

Aucun de ces conquérants célèbres n’eut jamais l’idée de conserver en temps de paix l’armée qu’ils conduisirent au combat. Le citoyen devenait soldat quand le besoin s’en faisait sentir et il cessait de l’être quand il n’y avait plus nécessité. Les nations antiques étaient plus libres que les modernes puisque ces dernières étaient armées. Tout citoyen était soldat : le champ de bataille devenait sa propre cité ; il ceignait l’épée qui assurait sa liberté et naturellement défendait sa patrie en payant de sa personne 10.

 

Et Filangieri poursuit en montrant que l’introduction de la garde prétorienne marque aussi le déclin de la liberté républicaine à Rome. À la suite des tyrans romains, le premier à concevoir une force militaire permanente fut le roi de France, Charles VII (1403-1461), lequel, d’une certaine manière, a voulu protéger l’État contre de nouvelles incursions anglaises. Cette mesure "porta le premier coup à la liberté des Français" et provoqua une vraie révolution dans le système militaire de l’Europe :

Au lieu d’obliger Charles VII à se débarrasser de cette force qu’il continuait à conserver en temps de paix, chacun se hâta d’imiter son exemple (…). Chaque peuple prit les armes, non pour faire la guerre, mais pour vivre en paix. Ce désordre né en France s’y répandit ensuite et de proche en proche gagna le reste de l’Europe. C’est à Louis XIV que nous devons cette excessive multiplication des forces armées (…). Pour entretenir ce corps inutile, l’Europe fut accablée et les populations périclitèrent. La substance du peuple fut mise à contribution pour nourrir un million deux cent mille célibataires. N’est-ce pas là une horrible anthropophagie qui dévore à chaque génération une partie de l’espèce humaine ? 11.

 

On ne peut affirmer qu’une force militaire permanente soit nécessaire à la sécurité des peuples : les agressions soudaines ne sont plus possibles "aujourd’hui que les communications entre les peuples sont à l’échelle du monde, que les princes sont sous le regard de mille yeux étrangers qui les observent…".

La thèse de ceux qui soutiennent que les troupes permanentes sont nécessaires pour le maintien de l’ordre et pour assurer la paix à l’intérieur des États est encore moins valable :

La justice et l’humanité des princes qui aujourd’hui nous gouvernent est la vraie protection contre les excès du peuple, le vrai soutien des trônes et la seule arme dont doivent se servir les gouvernements. Seuls les tyrans ont besoin de forces mercenaires…

 

Enfin, à celui qui affirme la supériorité d’une armée professionnelle bien entraînée sur des milices qui ont tout juste laissé la houe ou la charrue peu de temps avant de combattre :

Je réponds que cet avantage est compensé par l’indolence à laquelle la vie oisive des garnisons pousse le soldat de métier et qu’en revanche, il suffit de deux ou trois mois de maniement d’armes pour entraîner un robuste agriculteur dur à la peine alors que trois semaines de fatigue détruiront dans une guerre des légions entières de soldats de métier disciplinés et rapides dans leurs mouvements, mais qui ne sont pas habitués à la fatigue et à la rigueur des saisons 12.

 

Dans l’esprit de Filangieri, sans imposer les peuples trop lourdement et sans s’opposer au désir naturel que ressent la jeunesse de créer au plus tôt une famille, ce nouveau modèle de défense permet de pourvoir à la sécurité interne et externe de la nation. Ce modèle, que Filangieri ébauche brièvement sans entrer trop profondément dans les détails techniques, est celui qui, au XIXe siècle, portera le nom de "nation armée", terme fondé sur le principe : "Tous citoyens, aucun soldat", dont les applications pratiques sont diverses mais qui repose sur le refus absolu de posséder des forces professionnelles d’élite. Pour Filangieri, on ne devrait demander aux citoyens qu’une seule chose : défendre la patrie en temps de guerre. Face à un danger lointain et incertain, tout avantage - aussi faible soit-il - serait vu comme une compensation suffisante ; il est convaincu qu’il suffirait de "quelques exemptions, de quelques prérogatives honorifiques comme, par exemple, le droit exclusif de porter l’épée" ou bien une préférence dans la nomination à certaines charges honorifiques. Tous les citoyens rivaliseraient de zèle pour s’inscrire sur les listes de recrutement, donnant ainsi au gouvernement le moyen de choisir les plus aptes à défendre la nation en guerre et à la faire respecter en temps de paix. Les troupes ne seraient plus composées de mercenaires et de délinquants fuyant la justice, car "être soldat ne serait plus une infamie" et les désertions en pleine guerre seraient plus rares parce qu’un citoyen convaincu de défendre sa famille et ses biens abandonne son poste bien moins facilement qu’un mercenaire, "lequel trouve toujours plus aisé de vendre sa personne à un autre prince, ne perdant rien en perdant sa patrie".

Puisque aucune nation ne peut maintenir sous les armes une force suffisamment nombreuse pour s’opposer à l’ennemi en guerre, ce système permettrait au besoin à une nation pauvre de mettre sur le pied de guerre, en peu de temps, trois cent mille hommes qui, en temps de paix, vont à leurs affaires. De cette façon, en cas de guerre, on éviterait aussi de voir le pénible et triste spectacle de la levée en masse et du tirage au sort que Filangieri décrit sous des couleurs tragiques :

Les citoyens qui n’ont pu ni se cacher, ni fuir, ni se soustraire à temps à ces levées en masse en soudoyant des personnes ou en faisant agir des privilégiés, sont arrêtés, entravés et traînés devant un commissaire dont les fonctions sont toujours odieuses et l’honnêteté douteuse aux yeux du peuple (…). C’est alors qu’on tire un mauvais numéro de l’urne fatale, celle qui désignera la victime que le prince sacrifie à la guerre 13.

 

En temps de paix, les artisans et les "soldats libres" devraient être brièvement entraînés aux frais de l’État, sous le commandement d’officiers choisis parmi les plus nobles et les plus riches du pays ; ces officiers seraient chargés de l’entraînement des soldats à l’occasion des fêtes ; on leur décernerait des récompenses pour en faire état auprès du roi qui, à son tour, les gratifierait avec "le puissant argent que représente, pour ces soldats ayant fait preuve d’assiduité et d’application, une récompense honorifique".

De cette façon, les officiers, "sans gaspiller leurs revenus dans les plaisirs et dans l’oisiveté des garnisons", feraient leur devoir sans abandonner leurs terres, les mettant ainsi mieux en valeur pour le bien de tous. Enfin, tous les deux ou trois ans, on pourrait faire une "revue générale" au cours de laquelle les officiers nommés par le gouvernement s’assureraient du niveau d’entraînement des soldats en leur faisant répéter les exercices. Filangieri ajoute à ces détails caractérisant la nation armée un système bien organisé d’instruction publique dans lequel les citoyens de toutes classes sociales suivraient des cours de culture générale et apprendraient les matières nécessaires aux arts, aux métiers et aux professions, ainsi que les éléments théoriques et pratiques pour bien remplir leurs devoirs de soldats ; on insisterait sur l’éducation physique et morale (ce qui doit rendre l’homme meilleur et le plus possible semblable à ce que furent les Anciens). C’est une question extrêmement importante de penser qu’"aujourd’hui les vrais soldats et les vrais hommes de guerre sont le fusil, le canon, les camps ; les exercices ne sont rien d’autre que l’alimentation de ces bêtes sauvages de métal (…) et les législateurs ont rendu aux armées ces soins qui, autrefois, étaient entièrement consacrés à la perfection de l’homme". Selon Filangieri, ces mesures suffiraient pour changer le sens de la guerre et celui des exercices ; avec beaucoup d’optimisme, il pense que les princes eux-mêmes sont désormais persuadés

qu’il est inutile d’armer tant de bras menaçant toujours les peuples ; du fait que leurs sujets tremblent devant eux et leurs hommes de troupe, ces derniers feront de même devant l’ennemi. Ils sont obligés de reconnaître que dans une nation qui n’est pas opprimée, mais qui est heureuse, tous les citoyens quand cela est nécessaire deviennent des soldats ; ces derniers seront autant Spartiates qu’Athéniens ou Romains se consacrant à la défense de la patrie ; ainsi l’ennemi ne gagnerait rien en remportant une victoire car il trouverait toujours de nouvelles forces pour résister et d’autres citoyens pour combattre ; ainsi, les guerres se feraient rares tout en se faisant justes et les victoires deviendraient honorables ; les triomphes ne seraient pas alors comme ceux d’aujourd’hui qui font pleurer les malheureux dont les parents sont morts, désespérant les familles qui ont fait le sacrifice de leur fortune, alors que l’ambitieux qui les a trahis par ses iniquités jouit de la gloire 14.

 

Dans une autre partie du texte, soutenant que les lois d’un État doivent être en rapport avec la situation locale, avec l’étendue du territoire, avec le caractère de la population, avec le nouveau modèle de défense et de recrutement, Filangieri semble voir partout des effets miraculeux. On devrait, d’un seul coup et pour toujours, supprimer les défauts de l’organisation militaire, ouvrir une nouvelle ère, faire renaître les antiques vertus dans l’âme des citoyens, celles que lui-même considère comme dominées par le matérialisme envahissant et par l’égoïsme individuel.

De cette manière, il laisse de côté le fait fondamental qui veut que tout organisme militaire n’est pas par lui-même en mesure de modeler ou de créer ce qui, dans une société, n’existe pas, mais simplement rassemble et reflète ce qui, bon ou mauvais, se met à sa disposition. Il ne considère pas que, en général, une loi même excellente reste sans effet si la société est telle qu’elle la refuse, c’est-à-dire si la réalité sociale en rejette les présupposés.

Ses théories fondées sur une espérance et non sur des données de fait démontrées ont eu une grande influence et Italie, tout particulièrement de 1815 à 1861, quand il s’est agi d’arracher le peuple à sa torpeur séculaire pour lui faire recouvrer par les armes son unité, sa liberté et son indépendance propres. Pourtant, Filangieri est rarement cité par ceux des Italiens qui, fidèles à la "nation armée" du XIXe siècle - comme Carlo Cattaneo, Guglielmo Pepe, Carlo Pisacane, Giuseppe Garibaldi lui-même -, reprirent ses arguments majeurs. À la fin de la Première Guerre mondiale, le pacifisme et l’antimilitarisme socialistes sont favorables à ses formules fondées sur des présupposés moraux incertains et difficiles à saisir mais qui, cependant et c’est important, fournissent un bon prétexte pour réduire les budgets militaires et pour se passer d’une armée permanente. Seule la Suisse, pays où l’esprit civique et militaire est élevé, bénéficiant en outre d’une structure géographique particulière, a appliqué les idées de Filangieri.

En France, Jean Jaurès, dans son ouvrage Armée nouvelle (1910), a développé de nombreuses idées déjà exprimées dans la Scienza della Legislazione de Filangieri ; toutefois, avec le plus grand réalisme, il a mis l’accent sur la nécessité d’obtenir à l’avance le consensus. Objectif qui ne préjuge pas d’un certain acquit aisé et sûr.

C’est seulement par la méthode de la défensive totale, bientôt mue en offensive incoercible, que toutes les énergies de la France pourront être mises en œuvre pour son salut (…). Pour permettre de muer cette défensive en contre-offensive, il faut de fortes milices démocratiques réduisant la caserne à n’être qu’une école et faisant de toute la nation une immense et vigoureuse armée au service de l’autonomie nationale et de la paix (…). À quoi servira, par exemple, de proclamer la supériorité du régime des milices sur le régime de caserne, si le peuple ouvrier ne se prête pas à toute la libre éducation militaire, aux exercices de gymnastique et de tir, aux manœuvres de plein air, qui remplaceront le stérile et funeste dressage d’aujourd’hui ? Les obligations légales qui mettront en branle tout l’appareil nouveau seront presque sans effet si elles ne sont pas soutenues par l’assentiment moral, par la sympathie active du peuple lui-même 15.

 

Filangieri, au contraire, ne fait allusion à aucune difficulté ; la valeur militaire de la Scienza della Legislazione en souffre mais sa réflexion ne se borne pas à annoncer les principes de la "nation armée". Il porte également son attention sur des aspects fondamentaux comme l’importance de la maîtrise de la mer et des forces navales, la situation de l’Europe ainsi que la politique intérieure et extérieure des principales nations ; enfin, il envisage le rôle que joueront les États-Unis dans l’avenir.

Peut-être parce qu’il appartient à un royaume dans une péninsule avec des côtes très étendues et des marines militaires et marchandes considérables, Filangieri, comme Giulio Rocco16, est convaincu que les forces maritimes sont importantes et il considère la France de son époque avec un optimisme injustifié, remarquant "les glorieux progrès" que la liberté fait naître dans le pays grâce aux écrivains des Lumières. En conséquence, il espère que la France, au lieu d’adopter l’armée permanente, sera la nation qui introduira la réforme qu’il a proposée. De cette façon, elle sera à même d’être mieux défendue sur mer, espace que Filangieri définit comme étant

un territoire sur lequel toutes les nations ont les mêmes droits, mais dont quelques-unes s’arrogent la maîtrise par la force ; cet espace qui rapproche tous les peuples et qui aussi les expose à tous les périls, qui leur permet de connaître mieux ceux qui sont proches ; enfin, la mer est un espace sur lequel, finalement, chaque peuple devrait avoir la faculté de faire régner la liberté en général, seule et unique loi qu’une nation peut promulguer hors de chez elle 17.

 

En conséquence, il imagine une autre approche essentielle de la pensée militaire, qui se développera aux XIXe et XXe siècles : celle de la primauté des forces maritimes sur les forces terrestres. Cette conception ne correspond pas à une simple espérance, comme la précédente, mais a été concrètement réalisée de nos jours par des nations commerçantes comme l’Angleterre et les États-Unis, par opposition au "militarisme" considéré comme inhérent aux États continentaux européens, c’est-à-dire à caractère "continental" et "terrestre". Regrettant de ne pouvoir approfondir le sujet, Filangieri affirme qu’il conviendrait d’élever la marine sur les ruines des forces terrestres. Ces dernières, comme on l’a démontré, sont la cause de la misère des peuples qu’elles sont incapables de défendre, tandis que les forces navales les défendraient sans les appauvrir mais en les enrichissant. Le lecteur d’aujourd’hui se pose la question de savoir s’il est nécessaire que le coût des navires croisse et que leurs équipages soient des volontaires ? Filangieri, encore une fois, survole des sujets qui ne sont pas de peu d’intérêt. Il est partisan de la libéralisation du commerce intérieur et du principe qui veut que la vraie prospérité de chaque peuple dépende de celle des autres et non de la misère d’autrui. Il condamne violemment les politiques étrangères égoïstes ainsi que les politiques coloniales à courte vue de l’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal. Il est également très critique vis-à-vis de la France dont la législation est maladroite et dirigiste, ruinant, selon lui, l’agriculture, le commerce et la pêche en faisant baisser la consommation intérieure. Filangieri, à l’inverse des autres auteurs, affirme en outre que le caractère géopolitique et géoéconomique de la France est essentiellement maritime. Si la France savait mieux profiter de ses ressources exceptionnelles et des avantages que lui donne sa situation géographique,

si l’océan qui la baigne d’un côté et la Méditerranée de l’autre lui démontraient l’inutilité de ses forces terrestres et, au contraire, lui prouvaient la nécessité de posséder des forces navales, si son gouvernement n’avait pas été aveugle pendant tant d’années, à cause de sa profonde inertie et si ses yeux s’ouvraient un jour, sa marine se trouverait portée à un degré de puissance que le pays mérite et qu’il est en passe d’atteindre ; alors son commerce avec les pays du Nord l’enrichirait ; l’empire de la mer serait partagé entre deux puissances [la France et la Grande-Bretagne] également fortes de telle manière que cela empêcherait l’une des deux de l’emporter sur l’autre ; la maîtrise de la mer resterait indivise et la liberté du commerce de l’Europe serait protégée 18.

 

La France, pour avoir perdu la maîtrise de la mer et l’hégémonie en Europe, reste la nation-clé du continent à cause de sa culture et de ses arts et parce que, de la prospérité et du développement de sa marine, dépendent la liberté des mers et le développement économique des autres États. Plus généralement, les nations européennes devraient renoncer à ces rivalités, à ces jalousies, à ces exclusions réciproques qui s’opposent aux vrais intérêts de chacune et qui dépendent uniquement de la liberté inconditionnelle du commerce et de l’industrie. il est nécessaire de supprimer les ligues, les ententes, les confédérations, les alliances militaires "qui ont pour prétexte la défense et pour finalité et vocation l’invasion ; elles obligent un peuple qui pourrait jouir des bienfaits de la paix à se mêler aux querelles d’une autre nation, à verser son sang, à sacrifier ses biens, interrompre son commerce pour satisfaire un souverain étranger". En outre, toutes les nations devraient renoncer à ces accords commerciaux qui sont sources d’abus politiques, causes de guerre et de discordes, et devraient mettre un terme "à ces privilèges exclusifs qu’une nation arrache à une autre pour acquérir des produits de luxe ou pour le commerce de denrées alimentaires". Dans ce sens, pour Filangieri, la Révolution américaine est le résultat d’un excès d’autoritarisme de la part de la métropole. Ceci ne doit pas être compris comme un simple affront fait à l’orgueil britannique, mais plutôt comme une terrible leçon administrée à toutes les puissances qui se partagent les dépouilles du continent américain. Sur un ton prophétique, il annonce que

la mine est prête. Une étincelle [la taxe sur le thé] a été suffisante pour mettre à feu l’Amérique anglaise. Il n’en faudra pas plus pour qu’elle éclate aussi dans le reste du vaste continent américain. Le moment où cela se produira est incertain, mais inévitable, si on n’abolit pas les lois qui le régissent ou, pour mieux dire, le commerce des nations européennes sera détruit par les colonies qu’elles ont fondées 19.

 

Bien avant Mahan, Filangieri promet un grand avenir sur mer aux États-Unis devenus indépendants ; un courant de pensée très puissant en Italie au début du XXe siècle (Bonamico, Sechi) voyait dans le nouvel et grand État une menace économique et militaire pour l’Europe. Grâce à sa force, à ses institutions libérales, à l’accroissement rapide de sa population et à celui de son commerce qui ne souffre pas d’entraves, à sa situation géopolitique si favorable, la nation américaine sera en position d’être l’arbitre des destins du continent américain et de l’Europe à laquelle, tôt ou tard, elle dira :

Nous pourrons très facilement arracher de vos mains les sources de notre richesse ; l’immense espace qui nous sépare de vous nous permettra de préparer l’invasion de votre territoire ; avant que la rumeur de celle-ci ne vous atteigne, nous pourrons choisir quels seront nos ennemis, le théâtre des opérations et le jour de notre victoire ; nos richesses et notre situation nous assurent pour toujours le bienfait de celle-ci ; nos navires victorieux se montreront au large de vos côtes, lesquelles ne pourront être ni bien protégées ni bien défendues contre notre puissance ; vos secours arriveront toujours trop tard ; vos colonies deviendront finalement nos provinces et notre alliance en leur portant secours les aidera à briser leurs chaînes (…). Coupés alors de l’Amérique et de l’Asie, vous, Européens, vous retournerez à l’obscurité d’où vous êtes sortis 20.

 

Le tableau prémonitoire que dresse Filangieri du rapport entre bien public, liberté du commerce, liberté des mers et l’hégémonie mondiale américaine n’appartient peut-être pas à sa pensée la plus élevée. À partir de là, il va tenter d’établir un lien concret et bien net entre l’économie, le commerce et les installations militaires ; par une démarche exceptionnelle, il va tenter de s’attaquer au problème du recrutement et de l’organisation des forces terrestres dans une perpective globale prenant en compte les impératifs de la guerre navale. Si les remèdes qu’il propose sont utopiques parce que fondés sur des présupposés moraux simples - mais peu aisés à rencontrer dans la vie quotidienne des peuples -, il démontre avec succès qu’en amont de la décadence et des défauts de l’organisation militaire, on trouve toujours des dégénérescences et des carences - morales plus que matérielles -, des systèmes politiques, sociaux, économiques, lesquels sont d’emblée écartés.

Sans doute Filangieri a la main plus heureuse (il est plus âgé) quand il critique plutôt que quand il fait des propositions. Ses écrits reflètent bien la crise politique et morale de la fin du XVIIIe siècle. Les carences qu’il attribue à la conception de l’armée permanente sont reprises à la lettre près par de nombreux écrivains militaires italiens (même après l’unité italienne en 1861) qui s’en prennent à la si coûteuse et si nombreuse "armée des casernes" du temps de paix, composée d’engagés à long terme, comme celle qui s’est affirmée en France et en Italie après 1815. Filangieri préfère une armée de modèle prussien, formée d’engagés à court terme et dotée d’une nombreuse réserve, car il la trouve plus économique et surtout plus capable de vaincre. Mais jusqu’à quel point sa pensée militaire est-elle originale et remonte-t-elle à la tradition et à la pensée militaire italiennes ?

Fin XVe-début XVIe siècle, le Florentin Nicolo Machiavel affirmait déjà la nécessité de recourir à des milices composées de citoyens volontaires pour mettre fin à l’arbitraire, aux déprédations et aux délits des bandes de mercenaires - pour la plupart étrangers - qui infestaient alors la péninsule, n’assurant pas la sécurité des États italiens mais épuisant leurs finances21.

Il reste à examiner si, en Europe, d’autres auteurs contemporains de Filangieri ont analysé les mêmes questions. À ce propos, bornons-nous à rappeler que, dans son Essai général de tactique (1770), Guibert donne lui aussi comme exemple à suivre le courage des Anciens - Grecs et Romains - et se déclare contre les armées permanentes au service d’une dynastie, anticipant ainsi les transformations radicales de la Révolution française. De même, Turpin de Crissé, dans l’Essai sur l’Art de la guerre (1754), rappelle que cet art de la guerre ne doit pas avoir pour objet de satisfaire les ambitions des souverains, mais finalement de servir à mener une guerre juste pour défendre la vertu persécutée ou pour punir le vice triomphant. Enfin, le général Charles Jean Juvien (ministre français de la Guerre pendant la Révolution et collaborateur de Diderot pour la partie militaire de l’Encyclopédie) a écrit, en 1780, un ouvrage sur le soldat citoyen22.

Ces rappels permettent de nous rendre compte que l’œuvre de Filangieri n’a pas été inspirée par un point de vue purement national, encore qu’elle s’insère bien dans la tradition italienne. Elle appartient aux courants de pensée de l’Europe de cette époque, ceux qui préparaient aussi l’avènement de la pensée militaire de la Révolution française. Cette idée devrait être approfondie par la confrontation des écrits des divers pays, pour évaluer l’importance et l’apport de chacun des auteurs, comme aussi d’ailleurs des caractères de la pensée européenne et des spécificités nationales qui la composent.

Quoi qu’il en soit, le message de Filangieri, inspiré par la philosophie des Lumières, conserve sa force et demeure très actuel. Son concept fondamental exige que la défense et la sécurité nationales soient affaires de tous les citoyens et que le gouvernement du pays ne puisse légitimement recourir à la force armée que pour la défense des intérêts vitaux de la communauté. Ce n’est qu’ainsi qu’entre l’armée et la nation, il n’y aura pas de rupture mais cet équilibre efficace que Filangieri aurait voulu établir ou rétablir, en comprenant parfaitement que la force de telles institutions militaires repose sur le consentement des citoyens.

 

Notes:

1 Également publié dans la Rivista militare italiana.

2 Voir C. Botta, Storia della guerra d’independenza degli Stati Uniti d’America, Paris, Di Colas, 1809, traduit en français sous le titre Histoire de la guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique, Paris, Dentu, 1812-1813, 4 volumes. Il y eut par la suite diverses éditions italiennes.

3 C. Ritter, I militari e la politica nelle Germania moderna - de Federico il Grande a Hitler (1954), Turin, Einaudi, 1967, p. 57.

4 Sur Gaetano Filangieri, voir Enciclopedia Italiana, Rome, 1932, vol. III, p. 731 ; F. Botti, Il pensiero militare e navale italiano della Rivoluzione Francese alla prima guerra mondiale, Rome, SME-Uf. Storico, 1995, vol. I (1789-1848), pp. 357-371.

5 En français dans le texte.

6 G. Filangieri, La science de la législation, ouvrage traduit de l’italien d’après l’édition de Naples de 1784 par J. Ant. Gauvain-Gallois, Paris, Cuchet, 1786, 2 tomes (autre édition, celle de 1822-1824, Paris, Dufart, avec des commentaires de Benjamin Constant).

7 G. Filangieri, La science de la législation (1780-1785), Gênes, J. Gravier, 1798, tome I, p. 205.

8 Ibid., pp. 205-206.

9 Ibid., p. 48.

10 Ibid., pp. 51-52.

11 Ibid., pp. 54-55.

12 Ibid., pp. 62-63.

13 Ibid., p. 67.

14 Ibid., pp. 70-71.

15 Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1910, Paris, Éditions sociales, 1978, pp. XIV-XV.

16 Cf. Ezio Ferrante, "Giulio Rocco, précurseur oublié", dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale III, Paris, FEDN, 1993.

17 G. Filangieri, op. cit., tome II, p. 72.

18 Ibid., pp. 196-197.

19 Ibid., pp. 228-229.

20 Ibid., tome I, pp. 212-213.

21 Voir N. Machiavelli, I sette libri dell’arte della guerra e le opere militari, Florence, Le Monnier, 1929, Éd. E. Ricotti, Storia delle campagne di ventura in Italia, Turin, Pomba, 1844-1845, 2 volumes.

22 Général C. Jean, "Ordinamenti, strategia e tattica degli eserciti della Rivoluzione", dans Autori vari, Le scienze e gli ordinamenti militari de la Rivoluzione Francese, Quaderno Istrid, n° 14, Rome, Difesa, 1990, p. 8.

 

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