LA NATION ARMÉE NOUVELLE (1919-1922)

Philippe Boulanger

 

La Première Guerre mondiale représente un tournant dans la conception de la nation armée. Avant la guerre, il était admis que seuls les jeunes gens appelés sous les drapeaux participaient à la défense de la nation. L’armée active, composée de tous les conscrits soumis à un service militaire égalitaire et universel par la loi de 1905, était alors considérée comme la force prédominante en cas de guerre. La loi du 7 août 1913 était conçue dans cet esprit en augmentant la durée du service militaire de deux à trois ans. Au lendemain de la guerre, le sens donné à la nation armée évolue. Des mutations apparaissent à la suite des leçons tirées de quatre années de conflit qui n’ont pas opposé des armées entre elles mais des nations entières. Les erreurs de la conception dite du "noyau", c’est-à-dire la force militaire fondée sur les soldats de l’armée active, sont dénoncées et la place des réserves est revalorisée. Mais cette mutation ne s’arrête pas à ces derniers points. La mobilisation générale doit rassembler toutes les ressources du pays, autrement dit la nation entière, civils comme militaires. Cette pensée apparaît dans un certain nombre d’ouvrages dont les auteurs appartiennent surtout au milieu militaire. Un auteur connu sous le pseudonyme de BAR affirme, dans L’armée nouvelle et le service d’un an, que la véritable valeur de la nation armée n’a été reconnue qu’au lendemain de la guerre, après avoir été considérée comme une expression de journaliste. "Nous connaissons tous maintenant la véritable valeur de la " nation armée ", qui n’était autrefois qu’une formule de journaliste, et qui est devenue, année par année, mois par mois, une réalité émouvante et grandiose au cours de cette dernière guerre1. Elle parvient à son développement le plus précis en décembre 1922, lorsque Jean Fabry, président de la commission de l’Armée à la Chambre des Députés, propose à l’étude un plan de mobilisation totale de la nation armée. Toutefois, si le système de la conscription n’est pas remis en cause - et montre au contraire un large consensus -, tous ne s’entendent pas sur les modalités de recrutement ni sur sa finalité. Tout un courant de pensée, inspiré de l’œuvre de Jaurès, remet à l’honneur le système des milices. Comment le concept de nation armée est-il défini dans les premières années qui suivent la fin de la guerre ? En quoi la nation armée est-elle envisagée comme la garante de l’unité nationale ? Quelles sont à la fois les continuités et les ruptures dans sa conception par rapport aux années d’avant guerre ?

LES LEÇONS DE LA GUERRE

Les "méfaits de la loi de trois ans"

Au lendemain de la guerre, le débat sur la loi des "trois ans" rebondit. Ses partisans, qui défendaient le concept d’une nation armée fondée sur l’armée active, sont soumis à de vives critiques. Les fondements mêmes de la nation armée, au terme de l’expérience de la guerre, sont remis en cause par certains intellectuels, politiques ou militaires, dénonçant les "méfaits" de la conception ancienne.

Les réactions suscitées par un certains nombre d’auteurs sur cette question tendent à renverser la légende d’une loi qui aurait sauvé la France des périls de l’invasion allemande. Les contemporains de l’après-guerre ont le sentiment que la loi sur le recrutement de 1913 n’a pas permis d’organiser la nation armée à la guerre. "La loi de trois ans a mis, au contraire, la France à deux doigts de sa perte", écrit le général Percin en 1920 2. Tous cherchent à ne pas retomber dans les erreurs du passé en proposant des projets divers de réorganisation de l’armée. Quels sont leurs arguments et leurs points communs ?

Le premier argument rencontré se situe dans la durée même du service militaire qui nuirait à l’état moral et physique de

l’individu. L’idée d’un service de trois ans n’apparaît plus acceptable. En matière d’instruction militaire, la guerre a montré qu’un soldat n’avait pas besoin de trois ans pour être préparé à son devoir militaire. Les "superfluités traditionnelles" d’une instruction trop longue sont condamnées. Au lieu des trois ans de formation proposés, le général Percin suggère un temps d’instruction semblable à celui des classes mobilisées pendant la guerre, à savoir six mois. L’armée ne doit plus être considérée comme un lieu de "fortification de l’âme", mais uniquement comme un lieu d’instruction militaire dont la durée serait écourtée. La loi de trois ans est soumise dès lors à de vives critiques. Elle n’a pas "seulement mis la France à deux doigts de sa perte, elle a faussé le jugement du peuple français. Elle a inspiré au pays une sécurité trompeuse. (...) Elle a divisé les Français. Elle a excité les plus mauvaises passions3.

Une nouvelle approche du concept de nation armée apparaît au début des années 1920. Selon ses théoriciens - politiques, intellectuels ou militaires -, l’une des leçons de la guerre est de reconnaître qu’elle ne se constituait pas de toutes les forces de la nation. La mobilisation aurait dû regrouper toutes les ressources du pays et non prendre uniquement les hommes d’un certain âge. Depuis les années 1870, la nation armée n’aurait pas su se dégager de conceptions devenues anciennes et inspirées du modèle prussien. "La création des réservistes et des territoriaux, acceptée par nécessité, n’a pas été mieux comprise que la création de la garde mobile. (....) On n’a pas compris qu’elles étaient le noyau même de la défense nationale. (...) On a attendu les périls auxquels nous avons été exposés pour comprendre que " la force armée de la nation armée réside dans ses réserves " ! Mais Jaurès l’avait dit et avec éloquence4.

Un tout autre état d’esprit est défini dans le cadre de la recherche d’une culture nouvelle de la nation armée, et notamment celui de rompre avec la doctrine précédente considérée comme trop rigide. Le lieutenant-colonel Mayer contribue à ce renouveau de la pensée militaire lorsqu’il écrit : "Notre premier devoir est d’animer nos institutions d’un esprit tout différent, plus conforme à la fois à la bonne direction des entreprises militaires et aux aspirations de la démocratie5. Les réserves de l’armée doivent être revalorisées et jouer un rôle plus grand au sein de la nation armée.

L’emploi des réserves

En 1913, l’état-major français n’accordait pas une place valorisante à l’emploi des réserves et la loi des "trois ans" d’août 1913 avait été conçue dans cet esprit. C’est pourquoi le nombre de mois passés sous les drapeaux augmenta. Ses partisans préféraient renforcer plutôt la place du soldat de l’armée active que celle des réserves, pensant que la seule action efficace de l’armée reposait sur les épaules des conscrits.

La loi des trois ans avait été conçue pour répondre à la menace envisagée d’une attaque brusque de l’armée allemande. Pour cela, il avait été décidé que l’organisation de l’armée nationale pour la mobilisation dépendrait de la mise en place d’une couverture qui devait se composer d’unités actives et de compléments. L’armée active rassemble tous ceux qui effectuent un service militaire pendant plusieurs années. Les réserves, quant à elles, ne sont perçues que comme une sorte de "réservoir" de l’armée. Elles sont conduites, en théorie, à fournir des combattants de qualités inférieures, placées dans l’incapacité de participer activement aux plans militaires. "Dans les armées de première ligne, on voulait moins de réservistes que de soldats du contingent : on voulait que le réserviste fût un homme de complément6. L’erreur fondamentale qu’auraient commis les "troisannistes" ne fut pas de considérer le service de trois ans comme indispensable pour organiser l’armée nationale, mais de sous-estimer la valeur du réserviste, que c’était "un pis-aller, un bouche-trou ; qu’il fallait mettre le moins possible de réservistes dans les armées de première ligne7. En juin 1913, Henry Paté, défenseur de la loi de trois ans, disait à la Chambre que "le réserviste ne peut avoir l’élan, l’enthousiasme, le ressort, la générosité du soldat du contingent", ou "l’homme qui a fondé une famille ne peut entrer en campagne sans penser à ceux qu’il laisse derrière lui. Pour surmonter cette douleur morale, il lui faut deux ou trois semaines d’éloignement". Selon Jean-Jacques Becker, "si les trois ans n’excluaient pas en principe l’emploi des réserves, il faut bien reconnaître que, dans l’esprit des chefs français, ils l’excluaient. Pour eux la guerre ne devait pas être que le choc entre deux armées d’active8.

À quelle finalité répond cette organisation ? D’une part, elle traduit la préoccupation de l’état-major qui considérait que la stratégie allemande utiliserait uniquement les troupes de l’armée active pour créer une attaque surprise. Pour pouvoir y faire face, la loi de trois ans était conçue pour que, dès le premier jour de la mobilisation, certaines unités puissent en permanence être équipées et instruites. Ce fut aussi l’un des arguments des défenseurs de la loi de trois ans. D’autre part, le 8 juillet 1913, le général Joffre, en tant que commissaire du gouvernement, estimait devant la Chambre que la Compagnie française devait se composer d’une valeur égale à celle de la Compagnie allemande, à savoir cent soixante hommes et quatre-vingt dix réservistes. L’idée que l’armée allemande pouvait se composer d’un noyau beaucoup plus fort en effectifs inquiétait les généraux français. La crainte de l’infériorité de l’armée française devait conduire inévitablement à renforcer les troupes de l’armée active par l’augmentation de la durée du service militaire. Mais, dès le début de la guerre, la réalité s’est présentée tout autrement par rapport aux prévisions.

La mauvaise interprétation du plan d’attaque allemand avait conduit à sous-estimer le rôle des réserves de l’armée allemande dans les premières semaines du conflit. En France, un million deux cent mille réservistes et territoriaux ont été mobilisés dans les dépôts en août 1914, sans que ces derniers ne jouent réellement de rôle dans les premiers mouvements de l’armée française, alors que les troupes allemandes avaient, au contraire, fait appel largement à leurs réservistes. Il fallut attendre la bataille de la Marne pour que les généraux prennent en compte cette force sous-utilisée. Toute la conception du rôle des réserves s’écroulait donc devant ces nouvelles réalités. Selon le général Percin, le service de deux ans, si les plans d’état-major avaient été conçus différemment, aurait pu être maintenu en considérant l’emploi des réserves au même titre que les forces de l’armée active9.

Après la guerre, une tout autre pensée militaire domine. Elle consiste à réintégrer les réserves et les territoriaux dans le concept de la nation en armes. Le général Percin et d’autres auteurs en viennent à dénoncer cet état de fait, parallèlement à la réflexion menée à l’Assemblée nationale sur la réorganisation de l’armée.

Les projets d’organisation de la nation armée

Un autre débat s’engage au lendemain du Traité de Versailles. Une réflexion sur l’état militaire de la France débute dans le cadre global de la préparation du projet de loi sur l’organisation générale de l’armée, ainsi que celui de la préparation d’une nouvelle loi sur le recrutement de l’armée portant la durée du service militaire à dix-huit mois en 1923. Tout au long des débats de l’Assemblée nationale, il apparaît deux constantes quels que soient les différents avis défendus. Tout d’abord, la loi du service de trois ans doit être remplacée, d’autre part, la relation entre la nation et l’armée doit s’élargir. Il ne peut être question d’organiser une armée de métier ; il faut, au contraire, approfondir le concept de nation armée en tenant compte des expériences de la guerre.

La nécessité d’un nouvelle organisation générale de l’armée est une des constantes de l’après-guerre. Les ouvrages les plus divers sont publiés pour présenter des projets d’une armée soit de milices, soit de conscription. Tous défendent le concept de nation armée comme étant le seul capable d’assurer la défense du territoire et de faire face à une menace extérieure.

Le projet de loi sur l’organisation générale de l’armée, présenté par Jean Fabry, s’inspire à la fois des leçons de la guerre et des nécessités d’organisation de l’armée du moment10. Proposé à la Chambre le 22 décembre 1922, il tend principalement à organiser la mobilisation de toutes les ressources du pays en vue du temps de guerre, et principalement de préparer la mobilisation économique. Il doit aussi permettre d’apporter la certitude d’un système de défense efficace se substituant à l’insuffisance d’autorité de la Société des nations, qui n’assure pas, selon Fabry, la sécurité des "existences nationales" devant la recrudescence de la menace allemande. Il répond, enfin, à une conception d’une nation armée nouvelle.

Il tient d’abord compte de l’ensemble des enseignements de la guerre pour établir une organisation de la nation dans une guerre future. La guerre de 1914-1918 a fait prendre conscience de toutes les responsabilités qui incombaient aux organes directeurs et gouvernementaux. Le parlement a accentué son pouvoir de contrôle et de décision au moyen des différentes commissions de contrôle. Le commandement, à qui revenait la direction de la conduite de la guerre, a dû considérer plus largement les questions d’ordre économique et politique. Le ministre de la guerre, qui s’est montré rapidement dépassé par les conséquences de la prolongation de la guerre, a dû recevoir l’appui des ministères des fabrications, du ravitaillement et des transports. À partir de novembre 1914, la notion de mobilisation générale du pays s’est substitué à celle de la mobilisation militaire, celle-ci ne représentant désormais qu’une partie d’une plus vaste organisation.

La guerre a révélé aussi une nouvelle conception de la participation de la nation dans les opérations militaires qu’aucun théoricien n’avait pu imaginer à ce degré. "Derrière les armées, les pouvoirs publics ne fonctionnaient plus ; la nation cessait de vivre ; et trente millions de Français, spectateurs résignés du drame où se jouait leur existence, attendaient le verdict des événements, pour chanter leur triomphe ou pleurer leur défaite. (...) aujourd’hui, tous les Français savent qu’on ne délègue à personne le droit de défendre le pays, et que chaque citoyen a son rôle marqué dans la bataille moderne11.

Sa conception repose sur trois fondements essentiels. Il faut d’abord assurer l’emploi de toutes les forces et ressources nationales, permettre leur répartition rationnelle entre les différents organes chargés de lutter contre l’ennemi. Ensuite, parmi l’ensemble des besoins qui se multiplient en cas de mobilisation, ceux relatifs aux forces armées doivent être considérés en priorité. La nation doit faire l’objet d’un vaste programme d’encadrement : imposer un minimum de privations pour les citoyens, protéger sa vie morale, favoriser le développement de ses forces et de ses ressources "de façon à les mettre à même de participer dans la mesure nécessaire à l’œuvre de défense nationale". Enfin, il faut garantir la sécurité de la nation et aider à la protection de tous les éléments favorisant sa prospérité.

Pour répondre à ces nécessités, le projet de Jean Fabry propose un programme en cinq points pour mettre sur pied la nouvelle nation armée. La première disposition consiste à préparer les organes de direction du temps de guerre dès le temps de paix. Ce qui suppose, en deuxième lieu, d’organiser l’unité de direction, c’est-à-dire de donner à un organe de direction toutes les possibilités d’action dans tous les domaines. Il définit ensuite la coordination des divers organes d’exécution ayant un domaine d’activité commun. Il propose aussi une large décentralisation dans l’exécution en précisant les responsabilités et les moyens à tous les degrés de la hiérarchie des autorités concernées et en organisant un système régional "assurant à l’échelon subordonné la coordination des représentants des différents services". Enfin, il prévoit des possibilités de contrôle "des actes des diverses autorités, et sur ceux des citoyens participant à un degré quelconque à l’œuvre de la défense nationale".

Dans la théorie, ce projet de loi reflète un véritable changement des esprits. Il propose un programme réformateur et un plan de mobilisation de toutes les ressources. Bien qu’il présente pour la première fois un projet global de préparation de la nation en temps de guerre, son adoption sera retardée jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire en 1938.

Le concept de nation armée devient, du moins pour un temps, une pierre angulaire des thèmes abordés au cours de débats parlementaires relatifs à la question du recrutement de l’armée. La plupart des intervenants se l’approprient au nom de l’idéal républicain. Il constitue bien un point de convergence politique, mais aussi sociale et culturelle, contre la menace extérieure.

L’UNITÉ NATIONALE ASSURÉE PAR LA NATION ARMÉE

La victoire : l’œuvre de la nation armée

Les références à la victoire en tant qu’œuvre de la nation armée apparaissent à de multiples moments dans les discours qui ont lieu au cours des séances à l’Assemblée nationale sur les questions de recrutement militaire. Il en ressort que la nation armée a accompli son devoir national et a défendu consciencieusement "la civilisation française" contre le péril allemand. "La France, déclare Aristide Briand en février 1920 à la Chambre, a tenu la frontière de la liberté pour le monde entier. C’est elle qui a sauvé la civilisation. Sans elle, l’Allemagne serait victorieuse12. Le député Bouteille n’en affirme pas moins explicitement les causes de la victoire. "Si nous avons gagné la Marne, ce n’est peut-être pas tout à fait par sa science (en faisant référence à l’état-major). Si après des mois et des mois, la guerre fut gagnée, ce fut par l’admirable résistance du soldat, et aussi, (...) et surtout par la nation armée13.

Aussi, la victoire a-t-elle été acquise grâce et par l’armée nationale qui représenterait un facteur d’unité entre Français. "L’attachement à la terre et aux traditions ancestrales, le sentiment de l’unité nationale, affirme Jean Fabry, ont tellement pénétré de nos jours la conscience des peuples qu’ils ne reculent devant aucun sacrifice pour sauvegarder leur honneur, leur indépendance, leur intégrité. C’est pourquoi le principe de la nation armée restera longtemps encore la conception de la guerre adoptée, ouvertement ou clandestinement, par la plupart des grandes nations de l’Europe, aussi longtemps que le rêve si séduisant de la paix universelle ne sera pas devenu une douce et bienfaisante réalité14.

Jean Fabry reconnaît que la nation armée est devenue une loi de la République. Elle appartient pleinement aux traditions républicaines issues de la Révolution française. En témoigne une de ses interventions, en tant que président de la commission de l’armée, à la Chambre le 21 mars 1922 : "Messieurs, le jour où, pour le salut de la patrie menacée, la Convention a décrété la levée en masse, elle a, du même coup, ouvert l’ère des guerres de peuple à peuple, instauré le régime des armées nationales et créé la nation armée. Les principes ainsi proclamés en 1793 ne pouvaient pas et ne devaient pas se limiter dans leur application à la phase dite révolutionnaire15.

Outre les références à l’héritage républicain, l’armée nationale doit traduire une permanence dans la vie de la nation et, surtout, représenter un élément d’équilibre entre la nation et l’armée. "Il faut que cette armée vive, déclare Jean Fabry à la Chambre, dès le temps de paix, de la vie de la nation, participe de son esprit. Vous n’obtiendrez ce résultat que si vous appliquez - je sais qu’il n’est dans l’esprit de personne d’y renoncer - le principe de la conscription. C’est le principe sacré, auquel nous devons notre victoire. C’est après avoir perfectionné pendant un siècle et par les lois qui se sont succédé depuis 1870, et qui ont chaque fois appliqué plus rigoureusement le principe de la conscription, que nous avons eu, à la veille de la guerre, l’armée la plus belle et la plus forte qui se pût concevoir dans le monde, parce qu’elle se rapprochait le plus de la formule de la nation armée que la guerre devait dégager d’une façon lumineuse16.

Lorsqu’il présente le projet de loi sur le recrutement de l’armée, favorable au service militaire de dix-huit mois, à la Chambre le 28 février 1922, il réaffirme la prédominance de la nation armée dans le cadre de la défense nationale. "Mobiliser le pays pour la guerre, cela veut dire réaliser la nation en armes, donner une valeur concrète à l’expression, si souvent employée, de la nation armée. La nation armée est la seule formule capable d’assurer la défense nationale. En quoi consiste-t-elle ? Il s’agit de mettre chaque Français en état de faire utilement, si la chose devenait nécessaire, le sacrifice de sa vie, c’est-à-dire qu’il ne doit y avoir aucun Français qui n’ait reçu une instruction militaire : c’est le principe de la conscription. Cette conception consiste, ensuite, à mettre chacun à sa place, et à chercher quelle est la meilleure place de chacun pour la guerre (...). Enfin la nation armée consiste à utiliser au mieux toutes les ressources du pays et à n’en laisser aucune sous-utilisée. Voilà la force matérielle de la nation armée17.

Lorsque le ministre de la guerre prend la parole, il y affirme aussi la nécessité de maintenir cette fusion de l’armée et de la nation. "Assigner dès le temps de paix à chacun la place qu’il doit occuper dans la mobilisation générale des forces du pays, de manière à utiliser suivant leurs compétences, c’est-à-dire le mieux possible, tous les citoyens appelés à collaborer, sous une forme ou sous une autre, à la défense nationale, préparer en même temps dans tous les domaines la mobilisation du matériel, des matières premières, des approvisionnements est une tâche à laquelle aucun gouvernement ne peut désormais se soustraire18.

Si le concept de nation armée peut et doit perdurer dans le temps, il faut en trouver la raison dans sa capacité à réaliser l’unité française. La conscription, par l’appel annuel des classes, représente l’un des éléments de formation de l’identité républicaine. Il n’apparaît pas concevable de la remplacer, puisqu’elle est la force incarnée de la nation. "Ce qui fait la force de l’armée française, déclare le président de la commission de l’armée, c’est que nous avons su faire de la conscription quelque chose que personne dans le monde n’a réalisé. (...) L’unité française se trouve, chaque année, à des intervalles réguliers, renforcée, ressoudée si je puis dire, par l’apport et par la transfusion d’un sang jeune ; celui de tous les jeunes gens de vingt ans qui arrivent à la caserne19. Ainsi, rien ne semble contredire le principe par lequel la nation armée assure l’unité nationale. Le concept sort indiscutablement renforcé de la guerre, et surtout, traduit, plus que la simple organisation de la défense nationale, l’âme même d’une République victorieuse.

Les leçons tirées de la guerre ont fait prendre conscience de la nécessaire extension de la définition de la nation armée. Il n’en demeure pas moins que certains caractères existants avant 1914 reviennent à l’ordre du jour. Quels sont-ils ?

L’affirmation du principe du citoyen-soldat

Le concept de nation armée renvoie nécessairement à la notion de communauté indivisible et unie. Mais, il peut aussi reposer sur celle de l’individu qui se compose de deux qualités, l’une citoyen, l’autre soldat. Parce que les devoirs civiques sont doubles sous la République, l’un ne peut aller sans l’autre. Du moins est-ce un point qui a été souvent développé avant la guerre. Bien que le concept de nation armée soit pris dans un sens beaucoup plus large et complexe au sortir du conflit, les notions d’éducation et de formation de l’individu pour l’armée sont reprises avec plus ou moins d’acuité selon les auteurs. Pourquoi ces notions apparaissent-elles au début des années vingt ? Quels en sont les motifs ?

La notion d’individu au sein de la nation armée n’a jamais réellement disparu durant la guerre. L’ouvrage de Douillet, publié en 1918, en est un exemple significatif20. L’auteur insiste pour que l’armée devienne un lieu provisoire d’épanouissement de l’individu. Au lendemain de la guerre, cette notion d’éducation morale et physique du citoyen réapparaît sous un angle similaire. Le citoyen-soldat est considéré alors comme le gardien des valeurs républicaines. BAR, dans son ouvrage publié en 1921, en chante les louanges avec force. "Au souffle du danger, tout le monde a compris qu’on ne pouvait plus déléguer à des spécialistes le souci de veiller seuls et comme ils l’entendraient, à la défense nationale, mais que ce souci appartenait à chacun des citoyens et exigeait la totalité de leurs ressources. Et instinctivement, au dedans d’eux-mêmes, sans que leur pensée se soit condensée en une formule claire, ceux qui sont revenus ont senti qu’il fallait, dès le temps de paix, que tous fussent toujours prêts. Avant, il y avait des militaires qui préparaient la guerre, et des civils qui travaillaient à la prospérité du pays ; aujourd’hui, il y a plus que des citoyens pour l’une et l’autre tâche. C’est la base de l’organisation nouvelle" 21.

L’idéal du citoyen-soldat constitue toujours l’un des aspects essentiels de la nation armée. Les thèmes d’éducation et de formation, développés par un certain nombre d’intellectuels dans les années 1910, sont employés de nouveau. L’école, puis l’armée représentent les véritables rouages de l’éducation du citoyen où doivent être enseignées les valeurs de respect pour la patrie et de devoir militaire.

Henri Douillet, dans Conception nouvelle du service militaire, préconise une fusion totale des programmes scolaires et de l‘instruction militaire. L’armée doit être "le foyer de moralisation du pays" dans la continuité des programmes enseignés à l’école primaire. La conception nouvelle du service militaire qu’il propose doit mettre en valeur aussi bien la culture physique que la culture intellectuelle, mais aussi - et là se situe une nouveauté originale - la culture professionnelle du "travailleur". Ainsi, pour un service militaire dont la durée serait de trois ans, chacune de ces années encadrées par l’État tendrait à développer progressivement ces différents stades de "culture". La première année serait consacrée uniquement à l’instruction militaire proprement dite et à la culture physique. La deuxième insisterait sur la notion de devoir national, en préparant le jeune homme à la pratique "des devoirs en société", et à la culture intellectuelle par l’enseignement du français, de la musique, de l’histoire, etc. La troisième année serait réservée au développement de la "culture professionnelle du travailleur", par l’organisation d’un enseignement professionnel, dirigé par le ministère de l’Instruction publique durant quatre jours par semaine, qui aurait lieu dans des fermes-modèles de l’État.

Pour cela, il aspire à remplacer les casernes par des Maisons nationales, qui seraient établies loin de toute agglomération. "La Patrie, en aménageant la "Maison nationale", s’appliquera à y réunir tout ce qui peut rendre l’existence agréable à ses grands fils, accueillis là comme sous un toit familial : salle de réunion, salle de lecture, salle de jeux, salle de spectacle22. La Maison nationale doit être établie, selon Douillet, comme une cité idéale. L’image d’une caserne disciplinaire doit évoluer nécessairement vers celle du progrès social, d’ailleurs inspiré d’une certaine forme de socialisme utopique, qui défend l’idée d’une "pépinière où la France se fournira d’hommes de bonne volonté". Quant à l’éducation proprement dite du soldat, elle doit être programmée de telle sorte que l’armée soit reconnue comme "le creuset où notre race a besoin d’être plongée23.

D’autres ouvrages présentent des points similaires. VIRI, qui réunit sous ce pseudonyme un certain nombre d’officiers, en appelle à entretenir les valeurs d’éducation morale et physique aussi bien à l’école qu’à l’armée durant le service militaire24. Il aspire même à accroître la place de la culture physique pour tous les âges du citoyen en multipliant les associations sportives qu’il considère comme trop peu nombreuses.

Dans L’armée de demain, le général Percin préconise une réorganisation de la préparation militaire, non pas en vue du service militaire mais de la mobilisation générale. La vigueur physique de l’individu doit se préparer bien avant l’incorporation et, à l’instar des idées de VIRI, s’entretenir après le service militaire. Toute la population, âgée de dix à quarante ans, doit se sentir concernée, y compris les femmes - "le moule de la race25. La réalisation d’un tel projet prendrait la forme d’un regroupement au chef-lieu de cantons pour des exercices de marche. "La France qui, pour assurer la défense de son territoire, s’est vue dans l’obligation d’engager au feu, moins de vingt jours après la déclaration de guerre, une division d’infanterie territoriale dont les hommes étaient âgés de 35 à 40 ans, serait absolument criminelle, si elle ne prenait pas les mesures nécessaires pour entretenir la vigueur physique de tous les citoyens-soldats26. Selon lui, l’avantage de la préparation militaire serait de développer les capacités physiques de l’individu et de réduire le nombre de réformés durant le service militaire.

La formation du citoyen-soldat s’appuie donc sur une véritable doctrine. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour que l’individu, dès le plus jeune âge, soit prêt à répondre aux exigences de la guerre. Par ailleurs, il se dégage de ces différents textes une certaine forme de paternalisme social et civique qui ne présente aucune originalité par rapport aux années 1910. Le principe d’une éducation physique et morale, civique et intellectuelle faisait déjà parti des thèmes développés par différents auteurs qui souhaitaient une plus grande rigueur de la nation armée dans ses devoirs envers la Patrie. Cependant à quels besoins doit répondre cette formation du citoyen-soldat ? Comment est perçue sa participation dans une guerre future ?

L’organisation de la nation mobilisée

Au début des années 1920, le relèvement économique de la Ruhr inquiète, tout comme le rapprochement diplomatique de la Russie et de l’Allemagne. La "barrière orientale" avec les pays d’Europe Centrale, mise en place pour remplacer l’ancien allié russe, est perçue d’une façon plus qu’incertaine et précaire. La menace allemande peut se révéler pesante pour une France isolée sur un plan diplomatique et militaire. C’est pourquoi jusqu’en 1923, la stratégie française repose sur des données essentiellement offensives avant de devenir défensives.

La conception d’un conflit futur ne repose plus sur le principe révolu d’un affrontement entre armées de différents pays. Le prochain conflit ne peut prendre qu’une dimension totale. Sans l’appui de l’Angleterre, la guerre contre l’Allemagne n’est pas concevable, surtout si elle se déroule sur un plan essentiellement continental. La France, sur un plan géostratégique, occupe dès lors une place de tête de pont de la coalition alliée pour faire face à l’ennemi d’outre-Rhin. C’est pourquoi, il est prévu que les premières actions de l’armée consisteraient à résister jusqu’à l’intervention des forces alliées et des renforts en effectifs des colonies. De 1920 à 1923, différents plans offensifs sont programmés. Le plan T (mai 1920-mai 1921) est élaboré en fonction des difficultés des lendemains de la démobilisation et rapidement considéré comme transitoire. La pensée stratégique, puisque la garde du Rhin est assurée, consiste à prévoir une action en territoire allemand, notamment dans la Ruhr. Cette conception d’une guerre offensive proposait de nombreux avantages : la guerre serait menée sur le territoire de l’ennemi ; elle paralyserait ses forces ; elle assurerait une protection plus efficace du territoire français. Mais les conditions matérielles
- cinquante-cinq divisions seulement sont dotées de matériel - obligent le haut commandement à concevoir un autre plan exploitant mieux les ressources en hommes et en matériel. Le plan P lui succède en juin 1921. Tout en s’inspirant du précédent plan, il introduit, pour la première fois, la progressivité dans l’acte de mobilisation, celle-ci étant prévue en quatre échelons, pour éviter la charge d’une mobilisation générale.

Le concept de participation de la nation armée dans un éventuel conflit se définit dans ce cadre de mobilisation. Nombre de théoriciens ont conscience qu’il faut innover en matière d’organisation militaire. Tous les domaines sont concernés : armement, esprit, collaboration civile, mobilisation de l’industrie, législation de guerre, etc. BAR en appelle à vivre "une autre nuit du 4 août" pour transformer les acquis désormais périmés dans le contexte de l’après-guerre. Ils réclament, en outre, que la loi qui serait adoptée ait un caractère provisoire permettant d’être adaptée au gré des événements. "Tous les facteurs qui constituent, dans une nation moderne, les bases d’une organisation militaire sont instables, et cette organisation, sous peine d’être caduque au moment du besoin, doit être souple et modifiable, comme la vie de la nation qu’elle résume et qu’elle doit protéger27.

La discussion du projet de loi sur l’organisation de la nation en temps de guerre suscite beaucoup d’intérêt dans le milieu militaire. BAR préconise que la loi future soit accompagnée de lois d’organisation industrielle, agricole, financière et sociale. "La guerre a révélé si vaste le domaine militaire ; elle a prouvé avec tant d’évidence que la collaboration et la convergence de toutes les forces du pays étaient nécessaires au succès, qu’il serait presque niais aujourd’hui de prévoir une œuvre de défense nationale sans y faire participer " les civils ". Industriels et commerçants, agriculteurs et ouvriers sont des collaborateurs en attendant d’être des camarades28. Il aspire aussi à ce que le matériel de l’armée soit celui de la nation. "N’ayons pas de stock militaire, mais un stock national, bon à la guerre comme à la paix qui s’use au service du pays, qu’on renouvelle et qu’on change quand besoin est. On votera de bon cœur des dépenses qui, en même temps qu’un gage futur de sécurité, représenteront une assurance immédiate de prospérité29.

Cette pensée n’est pas unique. Elle est partagée par d’autres auteurs. VIRI présente une opinion semblable. Selon lui, l’idée directrice de la nécessaire réforme de l’armée est celle d’une mobilisation rationnelle faisant appel à toutes les ressources, militaires comme économiques, de la nation. Cette réforme doit permettre à la France "pacifique de donner pour vaincre son effort maximum sans sacrifices inutiles en hommes et en argent, employer les forces morales, intellectuelles, physiques et matérielles du pays en réalisant au mieux leur Union profonde, généreuse et cordiale30.

Le projet de loi de Jean Fabry s’inscrit dans ces courants de pensée. Celui-ci constitue une étape importante de l’organisation de la nation armée, car il prépare pour la première fois une étude globale de la coordination et de la mobilisation de toutes les ressources pour le temps de guerre à partir du cadre de constitution du pays existant en décembre 1922.

L’organisation de la mobilisation de la nation reposerait sur une direction unique, une organisation régionale, une coordination générale des organes d’exécution réalisée et une possibilité de contrôle des actes31. En outre, elle ne concernerait pas uniquement le ministère de la guerre mais aussi sur ceux des affaires étrangères, de la marine, des finances, de l’agriculture, des travaux publics, du commerce, du travail, voire de l’instruction publique. Seul le gouvernement doit résoudre les problèmes généraux pour la mise en place de cette vaste organisation.

Ce projet prend en compte toutes les formes d’organisation de l’armée. Divisions, réserves générales, qui constituent les unités de bataille, doivent être fixées selon une conception précise du front de bataille. L’armée frontière en constitue l’armature. "En réalité, elle est la base solide, la fondation de l’armée nationale qui n’est elle-même que l’instrument de bataille du pays mobilisé". Son premier but est de permettre, dans tout le pays, l’organisation de l’effort de guerre avec une grande rapidité. Elle doit permettre aussi de porter son action au-delà des frontières pour protéger la mobilisation générale dans le reste du pays. Quant à la mobilisation générale, elle doit rassembler tous les hommes déjà instruits, qu’ils appartiennent à la réserve active ou à la disponibilité. La principale innovation, en ce domaine, est la fusion dans une même unité de toutes les classes d’âge mobilisées. Même s’il est prévu que ces unités ne pourront pas prendre part aux premières batailles, fait rendu possible par la disposition de l’armée frontière, la place donnée aux réserves dans le cadre des opérations militaires tend à éviter la querelle d’avant-guerre entre armée active et réserve. Derrière l’armée de couverture, le gouvernement organise, selon le plan de mobilisation militaire, et avec les ressources de la disponibilité et de la réserve active, des unités comparables aux unités du temps de paix. Toutes les unités représentent la nation en armes.

Il ressort de ce projet que l’organisation de cette armée nationale apparaît plus souple que celle d’avant-guerre. Sa force peut augmenter ou diminuer selon la situation politique du moment. En définitive, il place une organisation militaire provisoire du temps de paix dans le cadre d’une organisation nationale permanente du temps de guerre, ce cadre ne connaissant d’autre limite que celles des forces et des ressources du pays tout entier. Il représente aussi la version officielle du ministère de la guerre de l’organisation de la nation armée. Tous ne la partagent pas, comme en témoigne la renaissance d’un courant de pensée favorable à la mise en place d’un système de milice.

UNE CONCEPTION DIFFÉRENTE DE LA NATION ARMÉE : LE SYSTèME DES MILICES

L’influence de la pensée de Jaurès

La pensée de Jaurès, diffusée dans L’Armée nouvelle en 1910, ne s’est pas éclipsée après la guerre32. Au contraire, une série d’ouvrages, rassemblant des auteurs d’origines différentes, s’inspire étroitement du modèle jaurésien qui proposait une armée composée de tous les citoyens, instruits pour un temps court et réunis pendant des périodes de réserve régulières. Dans la conception militaire de ces auteurs, le système de milices est le seul moyen pouvant garantir une force valable pour la nation, capable de mobiliser toutes les ressources à sa disposition. Toutefois, ce qui les distingue de leur modèle réside dans la dimension sociale et éducative que l’armée doit représenter au cœur de la nation.

Dans L’armée de demain, le général Percin présente une organisation de l’armée à partir d’un service court et plusieurs périodes de réserve. Comme Jaurès, il s’inspire très étroitement du système suisse des milices. Selon lui, le système de recrutement pratiqué jusqu’alors ne réalise pas totalement la nation armée. Il faudrait composer un ensemble beaucoup plus complet fondé sur la fusion de l’emploi de toutes les troupes de l’armée active et celles de la réserve. Il propose, dès lors, un système différent où les réserves constitueraient la véritable force de la nation, constituées après une période courte de six mois d’instruction.

Un autre ouvrage s’inspire également du modèle suisse et de la pensée de Jaurès pour proposer un système d’organisation de l’armée fondé sur les milices. Dans La guerre d’hier et l’armée de demain, Émile Mayer propose une organisation de recrutement dans laquelle "il n’y aura plus de " soldats ", ni de " réservistes ", ni de " territoriaux "" 33. Lui aussi conçoit un système où la mobilisation serait générale et permise grâce à une période d’instruction courte. À partir d’un certain âge, les jeunes hommes seraient réunis dans des écoles pour apprendre le métier des armes. Ils deviendraient à ce titre "apprentis miliciens". De retour à la vie civile, ils deviendraient des "miliciens mobilisés", prêts à former une unité en temps voulue. Le principe de l’universalité du service militaire serait imposé puisque exemption ou dispense auraient disparu. Le système proposé ne pourrait ainsi nuire aux intérêts à la fois de l’individu et de l’État puisque le temps de service militaire serait conçu dans le but de satisfaire les motivations de chacun. Celui-ci serait déterminé en fonction du nombre de personnes effectuant ce service. De même, aucune période de rappel ne serait demandée dans la mesure où son utilité ne paraît pas indispensable34. Il n’existerait pas de cadres professionnels, excepté un corps très réduit pour assurer l’instruction et le service de l’intendance. Ce dernier occuperait sa fonction en cas de mobilisation, au cours de laquelle il serait affecté dans une unité locale.

Le contenu de ces projets est déjà développé dans l’œuvre de Jaurès. Ils interprètent différemment l’emploi ou la méthode de formation des conscrits. Ils se rejoignent aussi sur le principe que la nation est l’élément constitutif de l’armée dans un cadre permanent.

La réalisation du système des milices

Les projets développés par les partisans de cette conception de la nation armée présentent des points communs. Tous s’inspirent étroitement de la méthode de formation des jeunes gens déjà appliquée dans les milices suisses. L’instruction des citoyens s’effectuerait dans des écoles de recrues. Au terme d’un service militaire dans cet établissement, le jeune homme deviendrait un soldat qui recevrait un lieu d’affectation pour les périodes de rappels et en cas de mobilisation. Les écoles de recrues seraient installées loin des villes, à l’air de la montagne, pour favoriser le développement physique et la santé des élèves-soldats. Quant aux périodes d’instruction, le nouveau système favoriserait la valorisation des rappels qui s’était montrée déficiente avant la guerre pour les réserves. Les citoyens-soldats seraient appelés pour une durée de quarante-huit heures une fois par an pour entretenir leur instruction militaire. Quant à la formation des cadres, ils seraient recrutés après leur passage dans une école de recrues pour une nouvelle période de trois mois au terme de laquelle ils deviendraient sous-officiers. Ces cadres seraient soit affectés à une école de recrues, soit dans une unité de guerre. Parmi ces derniers, seraient recrutés les officiers dits civils, formant la grande majorité du corps des officiers. L’autre partie serait formée à l’université, tel que Jaurès le souhaitait, et constituerait le foyer de recrutement des instructeurs des écoles de recrues, les professeurs des écoles militaires, les officiers employés dans les états-majors ou au ministère de la guerre.

Ces propositions, surtout défendues par des militaires, apparaissent dans l’ensemble des ouvrages défendant ce système de recrutement militaire. Celles du général Percin s’appuient sur la pensée de Jaurès. Lui-même le revendique et admet que son projet ne présente aucune innovation particulière. "La solution proposée ici n’a rien de nouveau : elle a été exposée par Jaurès dans son livre L’Armée nouvelle et elle lui avait été inspirée par le livre de Gaston Moch35.

Le système préconisé par Émile Mayer ne diffère que de peu. Son programme de réorganisation militaire se présente en quatre parties. D’un premier ensemble d’articles (1 à 10), il énonce les principes généraux en précisant les problèmes et les solutions à apporter, mais aussi le postulat de base qui repose sur le sens du devoir militaire chez l’individu. Dans un deuxième ensemble d’articles (11 à 28), il détermine la constitution et le rôle de l’armée en fixant les missions des troupes professionnelles et des milices. Dans une troisième partie, il précise les attributions et le rôle de l’encadrement (officiers, sous-officiers). Enfin, dans une quatrième partie, les différents services d’organisation de l’armée de milices sont définis au titre "d’organisation générale".

Le citoyen connaîtrait deux stades d’évolution. Celui de l’école de la milice et celui de la milice mobilisée. Les garnisons disparaîtraient, tout comme les terrains de manœuvre à l’exception de quelques-uns qui seraient conservés pour l’instruction militaire préparatoire. L’armée proposerait des situations en rapport avec les dispositions des recrues. Quant à la durée du service, tout serait mis en œuvre pour ne pas détourner trop longtemps le conscrit de ses activités dites civiles. Elle serait fixée en fonction de la valeur physique ou militaire de l’individu, de trois à neuf mois selon les cas. Une fois l’instruction achevée, le milicien deviendrait mobilisable. Il serait dès lors placé dans une unité constituée sur le pied de guerre. Si les effectifs de la milice n’étaient pas suffisants, un complément d’hommes serait recherché dans les engagements de courte durée. Certains miliciens pourraient également prolonger leur situation après l’école de la milice en vertu d’un contrat leur permettant de servir au titre d’instructeurs ou être employés dans les différents services de l’armée (gardes-magasins, lampistes, etc.). Une administration centrale, des services administratifs, une Direction des services extérieurs, une Justice militaire, des commissions des inventions constitueraient les rouages essentiels du fonctionnement de la nouvelle armée pour le temps de paix, comme celui de guerre.

Les autres projets exposés durant cette période d’après-guerre présentent des caractères similaires. Celui du capitaine Miles y ajoute une définition nouvelle de la direction de la nation armée en temps de guerre36. Il propose un programme précis composé de cinq points portant sur "la Direction", "l’Organisation", "la Production", "le Contrôle et les sanctions", "la Justice militaire".

Selon lui, tout le système de défense est à réformer. Le processus de défense en cas d’agression, dit "de couverture", serait supprimé car considéré comme inopérant devant une attaque aérienne. Pour la remplacer, il préconise un système proche de celui des milices défendu par Jaurès, c’est-à-dire "une mobilisation très rapide, soit totale, soit partielle, dès que le Parlement l’aura décidée". Une instruction pour la troupe serait enseignée pendant une période maximum de deux mois pour l’apprentissage individuel, et de quatre mois pour l’apprentissage collectif. Des périodes de quinze jours tous les quatre ans seraient organisées jusqu’à trente-six ans "pour permettre, suivant les ressources du budget annuel, la mobilisation, par régions, des grandes unités (Divisions et CA) et l’instruction de leur nombreux personnel37. Les officiers de carrière seraient issus des officiers et sous-officiers titularisés au terme d’une prolongation de leur instruction, admis à concourir à l’emploi d’officiers instructeurs et qui, à la suite de ce concours, accomplissent une première année d’études à la Faculté militaire de l’Université régionale et une deuxième année d’études d’application dans les écoles spéciales d’armes.

L’originalité de la pensée de Miles est qu’elle conçoit un système global de la mobilisation de la nation armée selon un schéma de décentralisation et une réforme des institutions. La mobilisation des ressources, selon lui, serait déterminée en fonction des régions économiques homogènes préalablement établies, qui assureraient la base du dispositif administratif. Pour le temps de guerre, chaque ministère aurait préparé, avant toute mobilisation, un recensement de toutes les ressources à sa disposition pour la production de guerre et dressé une liste du personnel indispensable à son fonctionnement. Tous les ministères y contribueraient et celui de la guerre n’aurait la responsabilité que de la conduite des opérations militaires. Par exemple, les produits industriels comme les moyens de transports, de toutes les branches nécessaires à l’activité militaire et nationale, seraient obtenus par un personnel mobilisé au service du ministère du Commerce et de l’Industrie, dans des usines ou manufactures spécifiées dès le temps de paix. Ces dernières seraient pourvues également de moyens prévus leur permettant une production déterminée, dans les conditions fixées par l’inventaire de mobilisation de chaque usine ou manufacture.

Le programme de préparation d’une mobilisation totale des ressources de la nation est original sur le principe de la répartition des responsabilités et de la distribution des pouvoirs. En réalité, ce système de recrutement militaire s’inspire largement du modèle des milices de Jaurès, tandis que le principe d’une mobilisation totale est inscrit lui aussi dans les différents courants de pensée militaire au début des années 1920.

Les réalisations socialistes : le projet de loi Paul-Boncour

La pensée militaire de Jaurès n’est pas restée dans l’ombre au lendemain de la guerre. Jusqu’au vote de la loi d’avril 1923 sur le recrutement, les socialistes se sont essayés à définir un programme de recrutement reprenant ses idées. La proposition de loi de Paul-Boncour en constitue un exemple significatif.

Le député Paul-Boncour et un certain nombre de collaborateurs socialistes présentent, le 6 février 1920, une proposition de loi à la Chambre. Jamais adoptée, elle sera défendue à plusieurs reprises, notamment lors de la préparation de la loi de recrutement de mars à juin 1922. Cette proposition de loi propose l’organisation d’une armée fondée sur une durée d’instruction militaire de vingt-huit années, dont vingt-deux dans l’armée dite nationale, et six dans sa réserve. La durée du service militaire serait de huit mois et il serait suivi de quatre périodes d’instruction complémentaires de quinze jours chacune et effectuées dans les vingt-deux premières années de service. Pendant les trois premiers mois, les jeunes soldats recevraient une instruction près de leur domicile, puis, pendant cinq mois le long de la frontière ou dans la région rhénane. La couverture serait assurée pendant dix mois par an par les soldats du contingent, puis les deux autres mois par les réservistes.

Ce programme présente deux caractères principaux. Tout d’abord, il est conçu comme un projet de transition. Son application dépendrait étroitement de la situation diplomatique de la France avec l’Allemagne. Dès les questions des Réparations et de la sécurité résolues, il est prévu qu’un deuxième projet de loi propose un service militaire d’une durée réduite à quatre mois. En deuxième lieu, il tend à respecter le principe d’une fusion de l’armée active, de la réserve et des plus jeunes classes de la territoriale et à effacer progressivement la prédominance des troupes de l’armée active dans l’organisation de l’armée.

Plusieurs critiques sont formulées contre ce projet. Celle concernant la formation de la couverture est la plus importante. Il lui est, en effet, reproché de laisser la responsabilité de la défense de la frontière à des recrues insuffisamment formées durant un temps trop court. De plus, en raison du système de permission, qui accorde trente jours de congés pendant les cinq derniers mois du service, son application produirait des déficiences dans le système de défense. Les effectifs de la couverture seraient ainsi réduits de cent mille à quatre-vingt mille hommes.

Ce projet d’armée de milices est de nouveau exposé durant les séances de la préparation de la loi de recrutement de l’armée de février à juin 1922. Le principe d’un service militaire de six mois y est défendu âprement dans une ambiance passionnelle et de ferme opposition. Aucun des fondements de la pensée de Jaurès ne sera adopté tout comme les amendements qui visent à modifier la nouvelle loi en ce sens.

En certains points, la conception de la nation armée ne diffère pas de celle défendue avant 1914. Le principe de la participation de la nation à sa défense, celui du citoyen-soldat, le caractère républicain de la conscription sont des valeurs préservées et un acquis exalté. Cette conception s’élargit cependant. Au sens étroit du terme, elle ne concernait, avant les hostilités, que l’armée active. La seule convocation de jeunes gens sous les drapeaux suffisait à légitimer la participation de la nation au sein de l’armée. Après le conflit, il est unanimement reconnu que ce concept rassemble un plus grand nombre d’intervenants, car la victoire est devenue l’œuvre de la nation tout entière. La pensée militaire d’avant-guerre qui avait conduit à adopter la loi de 1913 sur le recrutement militaire est donc remise en cause. Le projet de Jean Fabry, qui propose pour la première fois un plan de mobilisation totale de la nation armée, témoigne de la recherche d’une nouvelle définition. Il synthétise une grande partie de la pensée politique et militaire de l’après-guerre. Les réserves, qui ne représentaient qu’un élément effacé dans la nation armée, sont valorisées. Bien plus, tous les domaines d’activités de la nation doivent participer à la mobilisation générale dont la conscription ne représente désormais qu’une partie.

 

Notes:

1 BAR, L’armée nouvelle et le service d’un an, Paris, Plon, 1921, p. 150.

2 Général Percin, L’armée de demain, Paris, Rieder, 1920, p. 27.

3 Ibid., p. 33.

4 Émile Mayer, La guerre d’hier et de demain, Paris, Bibliothèque d’information sociale, 1921, p. 84.

5 Ibid., p. 87.

6 Ibid., p. 9.

7 Ibid., p. 11.

8 Jean-Jacques Becker : "Les " trois ans " et les débuts de la Première Guerre mondiale", Guerres mondiales et conflits contemporains, numéro spécial "La France dans la guerre", n° 145, pp. 7-27, cité p. 24.

9 "Les réservistes des deux pays (France et Belgique) étaient donc à leurs postes, trois jours avant l’arrivée des Allemands. Ils s’y seraient trouvés à la même date avec le service de deux ans, et même avec le service de six mois. (...) C’est vraiment se moquer du public que de lui dire que la loi de trois ans nous permettait de résister au premier choc de l’armée allemande ; mais que, voyant la force de notre couverture, les Allemands n’ont pas osé l’attaquer, ainsi que l’a déclaré le communiqué du 6 août 1914", op. cit., p. 27.

10 Projet de loi sur l’organisation générale de l’armée par Jean Fabry, rapporteur général, député. Documents parlementaires, annexe n° 5321, Journal officiel, 22 décembre 1922. Il se compose de trois parties : considérations sur l’organisation du pays pour le temps de guerre, l’organisation militaire proprement dite, l’examen du projet de loi.

11 Ibid., p. 17.

12 Intervention d’Aristide Briand à l’Assemblée nationale le 26 février 1920 dans le cadre de la discussion du projet de loi relatif à l’appel de la classe 1920, Journal officiel.

13 Intervention du député Bouteille à l’Assemblée nationale le 14 mars 1922 dans le cadre de la discussion du projet de loi sur le recrutement de l’armée et de l’organisation de la défense nationale, Journal officiel.

14 Intervention de Jean Fabry à l’Assemblée nationale le 21 mars 1922 dans le cadre de la discussion du projet de loi sur le recrutement de l’armée et de l’organisation de la défense nationale, Journal officiel.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Intervention de Jean Fabry à l’Assemblée nationale le 28 février 1920 dans le cadre de la discussion du projet de loi relatif à l’appel de la classe 1920, Journal officiel.

18 Intervention d’André Maginot à l’Assemblée nationale le 16 mars 1922 dans le cadre de la discussion du projet de loi sur le recrutement de l’armée et de l’organisation de la défense nationale, Journal officiel.

19 Intervention de Jean Fabry à l’Assemblée nationale le 8 juin 1922 dans le cadre de la discussion du projet de loi sur le recrutement de l’armée et de l’organisation de la défense nationale, Journal officiel.

20 Henri Douillet, Conception nouvelle du service militaire, Imprimerie nouvelle, 1918.

21 Op. cit., p. 150.

22 Henri Douillet, op. cit., p. 10.

23 Ibid., p. 11.

24 VIRI, "La nation armée nouvelle", Les cahiers de Probus, n° 3, 1920.

25 Ibid., p. 55.

26 Ibid., p. 56.

27 Bar, op. cit., p. 22.

28 Ibid., p. 23.

29 Ibid., p. 24.

30 VIRI, op. cit., p. 36.

31 La direction unique serait assurée par le gouvernement, "assisté d’un organe de travail existant dès le temps de paix auprès du président du conseil". Il comprendrait des représentants de tous les ministères, et serait constitué par le Conseil supérieur de la Défense nationale, sa commission d’étude et son secrétariat général. Tous doivent mettre à jour les informations recueillies pour le temps de guerre et doivent préparer la mise en œuvre des moyens de production en temps de paix. En temps de guerre, ils peuvent user du droit de réquisition de l’État sur les moyens. L’organisation régionale se composerait de plusieurs organes : un organe de direction subordonné, "représentant le gouvernement assisté d’un organe de travail groupant les représentants régionaux des administrations et des groupements économiques" ; des organes d’exécution, constitués par l’ensemble des fonctionnaires régionaux des administrations centrales. La coordination générale des organes d’exécution serait établie à la fois à l’échelon supérieur, par des commissions interministérielles, et aux échelons subordonnés, par l’organe de travail placé dans chaque région auprès du représentant du gouvernement. Il est prévu, enfin, une possibilité de contrôle des actes du gouvernement par le Parlement, des actes des organes subordonnés par les fonctionnaires qualifiés et des actes des citoyens intéressant la défense nationale par les autorités mandatées à cet effet.

32 Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, Paris, Imprimerie nationale, réed. 1992. Maurice Faivre, "La pensée militaire de Jaurès", Stratégique, janvier-mars 1985, pp. 63-121.

33 Émile Mayer, op. cit., p. 42.

34 Ibid., p. 117. "Assurément, mieux vaudrait que, au jour de la mobilisation, le milicien arrivât pourvu de la connaissance de tout ce qu’il a besoin de savoir ; mais, en fait, les périodes d’instruction n’ont guère servi à rehausser la valeur professionnelle des réservistes".

35 Général Percin, op. cit., p. 60. L’ouvrage de Gaston Moch auquel il fait référence s’intitule L’Armée d’une démocratie, Librairie Fasquelle, non daté.

36 Capitaine Miles, Le problème militaire de la défense sociale au point de vue nationale, Éd. de l’armée nouvelle, 1922.

37 Ibid., p. 20.

 

 

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