LES CHAMPS D’ENGAGEMENT FUTURS

Jean-Marc de Giuli Félix Faucon

 

Il y a peu, la réflexion prospective sur l’emploi des forces s’appuyait sur une tentative de description du "champ de bataille futur". Le risque de faire de la stratégie-fiction était grand. Aujourd’hui, il semble préférable de centrer la réflexion sur les "champs d’engagement futurs" afin d’en expliciter les enjeux et la structure. Par champ d’engagement, il faut entendre tous les espaces matériels ou immatériels sur lesquels les forces devront produire des effets sans forcément avoir à "livrer bataille".

Ce point de départ permet de surmonter la perplexité ressentie face à certaines présentations d’engagements futurs dominés par les seules évolutions techniques et conduisant, de proche en proche, à nier les spécificités des forces terrestres, voire à confiner ces forces dans un rôle tout à fait marginal.

Pourtant, les évolutions stratégiques indiquent très exactement le contraire. De plus, et dans le même temps, cette "vision" d’un futur dominé par la technologie, garantissant une maîtrise quasi absolue des composantes physiques, visibles et mesurables, de l’action paraît largement sous-estimer les dimensions psychologiques de celle-ci alors même qu’elles constituent l’une des caractéristiques émergentes des conflits présents et à venir. Face à la démultiplication et à la complexité des situations rencontrées, le défi majeur sera celui de la cohérence, de la performance et de l’unité de l’action.

L’avenir confirmera le rôle central joué par les forces terrestres, dès lors que l’on place sa réflexion dans le cadre des stratégies d’action dont le but est d’exercer la puissance ou d’exprimer l’influence. C’est pourquoi, aussi utiles qu’elles puissent être, les armes utilisées depuis l’extérieur du théâtre ne dispensent pas de faire effort sur les moyens de la supériorité des forces terrestres, lesquelles sont au contact et présentes en permanence sur le terrain, agissent autant sur la dimension psychologique que sur la composante physique des engagements et décident finalement de la réussite ou de l’échec d’une opération.

Champs d’engagements futurs, donc et non pas seulement "champ de bataille". La nuance est d’importance. Elle permet de mettre en lumière une évolution majeure du concept de défense français et plus particulièrement du cadre de l’action des forces terrestres.

Pourra ensuite être abordée la façon dont, à notre sens, devrait être garantie la performance globale des forces engagées dans les opérations futures.

L’ACTION AU SERVICE DE L’INFLUENCE
ET DE LA PUISSANCE

Seule la confrontation des évolutions stratégiques, du projet politique du pays, de la capacité des sociétés à accepter, voire souhaiter, l’emploi de la force et des évolutions technologiques peut fonder une vision des champs d’engagement futurs pour des opérations qui s’inscrivent dans un contexte d’affrontement, que celui-ci soit le fait d’adversaires clairement identifiés ou potentiels. Pour préciser la forme de ces engagements, il convient donc préalablement de s’interroger sur les finalités, à l’horizon 2020, de l’emploi de la force armée et sur la nature de la décision recherchée.

La mutation stratégique

À l’horizon 2020, on peut estimer que sera en voie d’achèvement la mutation de notre stratégie nationale de puissance en stratégie d’influence.

 

L’inversion des polarités : de la dissuasion à l’action

des pays occidentaux, la France a été pendant la guerre froide l’un de ceux qui avaient poussé le plus loin la logique de la dissuasion avec, depuis le début des années soixante, un concept d’autonomie nationale marqué. Parallèlement, elle conservait une stratégie active héritée de l’ère coloniale en conduisant quelques interventions en Afrique. La priorité désormais accordée à la prévention par l’action redonne aux forces classiques un rôle stratégique propre. Le concept de non-guerre, hérité de la dissuasion, se décline dès aujourd’hui et à l’horizon visible à la fois par l’interdiction de la guerre totale (toujours garantie par l’atome) et par la prévention ou l’arrêt des conflits en recourant à l’action. L’autonomie des forces classiques par rapport au nucléaire correspond à ce deuxième volet.

Il ne s’agit pas de dresser l’acte de décès de la dissuasion : elle demeurera tant que la nation conservera la conscience d’avoir à défendre ses intérêts vitaux. En outre, le patriotisme n’est pas, lui non plus, à remiser au musée de la guerre froide. L’effervescence géopolitique de ces dix dernières années témoigne suffisamment de la rémanence du sentiment national. Que ce dernier soit transformé ou avivé par les processus de globalisation, il demeurera.

Une nouvelle dimension de la légitimité de l’action...

Cependant, nos sociétés développées seront de plus en plus imprégnées par la prise de conscience de l’étroitesse et de la fragilité de notre planète. Elles sont déjà sensibles à la pression médiatique qui met en avant la nécessité d’agir sans lien direct avec la défense d’intérêts nationaux mais pour la concrétisation ou la promotion de valeurs transnationales : solidarité, aide humanitaire, droits de l’homme. La primauté de la vie humaine sur tout autre considération guide déjà nombre de leurs réactions et prises de position.

Cette contradiction apparente entre l’inflation du nombre des motifs d’intervention et la nécessité de minimiser les risques ne peut être résolue que par la faculté d’agir au moindre coût humain. Ceci explique l’importance grandissante à accorder à la protection sous toutes ses formes, dès la conception des équipements, dans les dispositifs à adopter par les forces déployées, et en opérations notamment dans le domaine de l’appui médical.

Mais le discours politique dont l’objet est d’obtenir et de conforter le consentement de l’opinion aux opérations doit aussi concilier deux pôles légitimant l’action : d’une part les stratégies nationales et d’autre part celles liées à un processus de collectivisation des décisions, aujourd’hui dans le cadre de l’ONU et, en 2020, dans celui d’une "politique étrangère et de sécurité commune" définie par l’Union européenne et accordée aux évolutions de l’OTAN.

Il deviendra donc de plus en plus difficile pour un pays comme la France de développer une politique de puissance exercée solitairement. Bien au contraire, les démarches collégiales s’imposeront progressivement comme le meilleur moyen de démultiplier l’influence du pays et d’assurer la défense d’intérêts particuliers, le plus souvent jugés indistincts d’intérêts collectifs plus vastes.

... pour un dialogue politico-militaire renouvelé

En amont du processus décisionnel à l’œuvre dans les opérations futures, il convient donc de bien situer le rôle du politique dans la conception et la conduite des opérations.

La pratique de la dissuasion a imposé que le décideur politique maîtrise la mise en œuvre de la force jusqu’au plus bas niveau : celui, technique, des systèmes d’armes.

Il a fallu l’expérience du Viêt-nam pour que les Américains se convainquent de la nécessité d’organiser et de répartir autrement, dans le cadre des stratégies d’action, les rôles entre décideurs politiques et opérationnels. Ils ont désormais consacré par la loi les limites des responsabilités des uns et des autres.

L’autonomie relative à accorder aux forces sur le terrain devrait être mieux reconnue dans les opérations futures sous les effets conjugués de deux facteurs :

 

 

la rareté des opérations strictement nationales, car l’expérience yougoslave a démontré qu’une instance décisionnelle collégiale n’a pas, en terme de réactivité, un degré de performance compatible avec les nécessités opérationnelles,

 

 

la rapidité d’évolution des situations opérationnelles qui plaide aussi pour libérer, autant que possible, l’initiative des niveaux d’exécution.

En contrepartie, il est essentiel de préserver et d’accroître la cohérence des actions entreprises avec les intentions politiques. Mais ce besoin ne pourra être satisfait par la concentration des décisions de toute nature au niveau le plus élevé : voici identifiée une première exigence relative à l’architecture des systèmes d’information futurs.

Cette cohérence se construira aussi et surtout en évitant les contresens stratégiques portant notamment sur la nature de la décision recherchée par les opérations militaires et sur les procédés à mettre en œuvre pour l’obtenir.

Un renouveau conceptuel

Les engagements futurs ne doivent pas être pensés avec les concepts d’hier.

Le premier contresens consisterait à transposer, tels quels, les concepts liés aux stratégies d’action élaborées dans le contexte historique des guerres totales européennes du XXe siècle et qui ont imprégné les stratégies de dissuasion.

De la dissuasion par destruction assurée...

La dialectique du combat, à la base de la manœuvre des menaces et contre-menaces dissuasives, a nourri dans le passé un processus d’accumulation : la course aux armements. Il est aujourd’hui remplacé, pour toutes les puissances nucléaires, par la notion de suffisance. Celle-ci est calculée par rapport à la menace à exercer sur un adversaire potentiel dans le cadre hypothétique d’un duel mortel pour les deux parties.

Or, interdire la bataille, c’est aussi s’interdire de la gagner, comme en ont témoigné par le passé le refus de la riposte graduée et le rôle très limité confié aux forces classiques. Elles ne devaient être ni trop faibles afin de conserver une valeur de test des intentions adverses, ni trop fortes pour ne pas laisser croire qu’un duel limité aux forces conventionnelles permettrait de s’abstraire de la problématique nucléaire.

Pour un pays comme la France, la conséquence stratégique majeure des évolutions à l’œuvre aujourd’hui est donc le retour, dans le panorama conceptuel, de l’engagement des forces classiques indépendamment de l’atome et disposant d’un niveau de supériorité permettant de préparer, voire d’emporter, la décision.

... à la persuasion sur destruction sélective

Ainsi, l’engagement futur ne peut pas être placé dans une logique d’anéantissement, mais dans celle d’une action, ou d’une série d’actions plus nuancées, plus diversifiées, plus ouvertes, pour amener l’adversaire à la table des négociations et/ou faire cesser son agression. En conséquence, la limitation du conflit sera toujours recherchée : limitation géographique, limitation des objectifs, limitation des pertes humaines y compris adverses, comme des dommages à l’environnement. Ce nouveau principe de modération entraîne une juste appréciation des moyens strictement nécessaires et la maîtrise de leurs effets, surtout si l’enjeu, secondaire pour nous-mêmes, est considéré comme vital par l’adversaire.

En fait, il s’agit de convaincre un adversaire éventuel ou déclaré qu’engager ou poursuivre la lutte est inutile. Ce que Liddell Hart appelle l’approche indirecte, c’est-à-dire non pas rechercher la bataille mais plutôt "une situation si avantageuse que, si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d’y parvenir".

Dans ce cadre, la décision ne peut pas résulter de la destruction des centres vitaux de l’adversaire. Même par le passé - et les conflits israélo-arabes l’ont bien démontré -, la nécessité de conserver un interlocuteur et une possibilité d’issue à la crise ou au conflit frappe d’interdiction politique, ce qui, dans la dialectique dissuasive, constitue le cœur de l’affrontement virtuel.

Dans cet esprit, les forces classiques doivent pouvoir s’engager au contact et être présentes dans la durée, tout en étant capables de gagner, si nécessaire, des batailles limitées et brèves mais non plus forcément la bataille.

Renaissance du rôle stratégique des forces terrestres

Contrairement à certaines présentations déconnectées de ces nouvelles nécessités stratégiques, car trop imprégnées par l’impact des seules dimensions techniques sur les engagements futurs, les forces terrestres ont déjà vu leur rôle stratégique s’accroître ces dernières années. Ce phénomène ne peut que se poursuivre à l’avenir.

La pérennité du contact et de la durée

En effet, la marine et l’aviation de combat peuvent jouer un rôle dans la mise en œuvre de stratégies d’action soit par le contrôle à distance (interdiction d’un espace maritime ou aérien), soit par des actions de destruction, menées ou non au profit direct des engagements terrestres.

Cependant, l’endiguement des conflits au plus bas niveau d’intensité rendra de plus en plus nécessaire le déploiement, au contact de l’adversaire potentiel ou déclaré et des populations, de forces auxquelles les capacités de protection et la diversité des aptitudes permettent de s’adapter au mieux à l’évolutivité des situations. C’est à ce niveau, tactique ou micro-tactique, que se jouent si nécessaire les duels dont les résultats tuent la violence à sa source ou emportent in fine la décision. Quelques tubes d’artillerie ont fait davantage pour reprendre l’initiative en ex-Yougoslavie que les actions aériennes qui ne peuvent prétendre à la même permanence ni à la même réactivité, voire, dans la plupart des cas, à la même précision.

Mais ces nécessités du contact, de la permanence et de la durée ne peuvent être satisfaites que par les forces terrestres. Elles soulignent leur adéquation aux impératifs stratégiques de l’avenir, dès lors qu’on veut bien admettre que les crises futures, et même les plus intenses, ne trouveront pas de solution par la seule destruction physique de l’adversaire - qu’on prétende l’anéantir sous les bombes ou le "décapiter" par des frappes sélectives. L’écrasement de l’Allemagne par les bombardements des alliés n’a pas exempté ceux-ci de devoir envahir le territoire du Reich pour en obtenir la reddition. Plus proche de nous, il a fallu que les forces terrestres de la coalition anti-irakienne puissent tremper leurs drapeaux dans l’Euphrate pour que Saddam Hussein se résolve enfin à admettre sa défaite.

Que l’on cherche à prévenir ou à conclure un conflit, seule la présence de forces terrestres déployées sur un théâtre permet de contrôler ou de maîtriser une situation et fournit les conditions préalables et indispensables au règlement d’une crise ou d’un affrontement.

Deux impasses : les opérations exclusivement "stand-off"...

On comprend bien, à ce stade, le risque que courrait une stratégie génétique trop exclusivement orientée vers l’acquisition de moyens de destruction aux seuls niveaux stratégique et opératif (c’est-à-dire à l’échelle d’un théâtre), et visant à éviter tout contact physique avec l’adversaire. Elle contraindrait le décideur à ne pouvoir choisir qu’une forme d’action, celle de la frappe et du missile, descendante directe de la politique coloniale de la canonnière dont on a vu qu’elle est désormais caduque.

... ou exclusivement non létales

À l’autre extrémité du spectre, il convient de bien identifier l’impasse que constitueraient des opérations "non létales" (le mythe du "zéro mort"). La neutralisation des équipements, voire celle, momentanée, des capacités physiques des adversaires éventuels, ne peuvent suffire à assurer les succès tactiques et à garantir l’ascendant moral propres à affaiblir la volonté adverse de combattre jusqu’à un seuil permettant la négociation. En outre, une opération militaire annoncée comme "non létale" ne peut qu’inviter des perturbateurs éventuels à user de violence contre nos troupes, et ce d’autant plus qu’ils n’auraient pas à craindre pour leur propre vie.

C’est pourquoi, utiles localement et temporairement, les armements non létaux ne peuvent à eux seuls assurer le succès. Ils doivent seulement compléter et non pas remplacer les moyens plus classiques indispensables à la bonne exécution des missions.

Haute technologie et présence au sol ne sont pas concurrentes

Dans l’avenir, il restera souvent nécessaire d’aller au contact pour acquérir ou valider un renseignement, et ce jusqu’au niveau stratégique. Malgré le nombre de satellites d’observation, la neutralisation des rampes de lancement des Scud irakiens n’a connu de résultats concrets qu’après le déploiement de forces spéciales terrestres sur le théâtre. Le satellite d’observation, très performant pour les installations fixes, restera longtemps encore assez peu rentable face à la mobilité et à la dispersion qui sont les caractéristiques d’une troupe intelligente ou pratiquant des modes d’action proches de la guérilla. La présence sur le terrain reste et restera encore longtemps incontournable pour assurer le succès.

Ainsi, et pour la quasi totalité des opérations envisageables, la haute technologie indispensable - et déjà réelle au sein des forces terrestres - doit-elle être préférentiellement l’amplificateur des capacités de l’homme combattant et de celles des soutiens et des appuis (artillerie, génie, hélicoptères...) adaptés à la permanence et à l’évolutivité de son action.

Les progrès technologiques en cours rendent encore plus crucial l’effort à consentir, au risque de se placer d’emblée en situation d’infériorité face à des adversaires mieux équipés dans ces domaines, alors qu’ils pourraient être jugés globalement mais trompeusement moins performants.

Mais, dans les opérations liées à la maîtrise des crises, le besoin d’information et de renseignement n’est pas moins crucial, bien au contraire.

En effet, alors que l’initiative de l’agression est refusée à la force déployée, l’impératif de sûreté ne peut être satisfait que par la contre-surprise. Cette dernière est obtenue par le renseignement, la mobilité, la protection, l’emploi maîtrisé du feu létal et d’équipements non létaux. Des systèmes à information élevée et à énergie létale faible ou parfaitement contrôlée seront mis en œuvre préférentiellement. Seront également employés des capteurs nombreux et de toute nature, des bases de données permettant notamment de décrypter les intentions parfois versatiles des parties en présence et des systèmes de C3I. Des systèmes robotisés moins onéreux que ceux aptes à agir sous le feu adverse, mais indispensables pour limiter les pertes humaines, seront utilisés par exemple pour des actions de déminage ou des missions de reconnaissance, surtout dans les zones urbaines.

Les hautes technologies doivent donc aussi servir les unités élémentaires et le combattant individuel. Les capacités opérationnelles, la sûreté et l’efficacité des forces sur le terrain s’en trouvent immédiatement améliorées. Le bénéfice politique à en attendre est également considérable puisque c’est au sol que se forge la décision.

À ce stade, on peut se risquer à dresser un inventaire de ce que ne seront probablement pas les engagements futurs :

 

 

ils ne seront pas "propres", au sens où il n’y aura pas "zéro mort" ;

 

 

ils ne seront pas dominés par la seule technologie du "stand-off" ;

 

 

ils ne verront pas les forces terrestres, qui fournissent déjà 80 % des effectifs déployés, évacuées des champs d’opération ou réduites à des tâches annexes.

Garantir la performance globale des forces terrestres en opérations

En l’absence d’une menace constructrice des systèmes de forces destinés à s’y opposer, le problème de l’efficacité opérationnelle se pose en des termes singulièrement différents de ceux que nous avons connus jusqu’alors. La réflexion sur les champs d’engagement futurs ne peut plus être menée uniquement par référence à la concentration momentanée et circonstancielle de moyens performants. Elle s’inscrit aussi dans une logique d’investissement visant à choisir les atouts de supériorité dont la pérennité est a priori bien assurée et dont l’appropriation par un adversaire éventuel n’est pas susceptible de remettre en cause la supériorité acquise.

La supériorité recherchée s’articule dès lors sur le triptyque quantité-qualité-cohérence, garant de l’efficience (entendue comme l’efficacité obtenue au moindre coût) des systèmes de forces mis sur pied à la demande, pour des opérations dont la forme peut être extrêmement variée. Comment assurer la performance globale des forces terrestres dans les opérations futures ? Répondre à cette question revient à privilégier une démarche réaliste visant une plus grande polyvalence, à identifier tous les champs d’engagement et les effets à y produire, et à formaliser les processus garantissant une bonne synergie des actions à entreprendre pour y parvenir.

Maîtriser la polyvalence. démultiplier les capacités

Pour concilier des ressources comptées et des engagements diversifiés, les forces futures devront anticiper l’adaptation réactive de leurs équipements et de leurs unités.

Encore plus qu’hier, la France, comme la plupart des pays, n’a pas les moyens d’une panoplie complète, alors que la diversité des types d’engagement auxquels nous devons nous préparer militerait pour leur multiplication. Contrairement au passé, les forces du futur ne seront pas immédiatement constituées en permanence pour faire face à la totalité des types d’engagement : les contraintes portant sur les ressources s’y opposent. Seuls les équipements permettant de répondre aux situations d’urgence bénéficieront d’une disponibilité opérationnelle totale. Il conviendra aussi d’identifier les moyens sur lesquels il est le plus rentable d’investir, parce qu’ils permettent de démultiplier les capacités de forces aux effectifs comptés.

Polyvalence-adaptation des systèmes d’armes

On ne sait peut-être pas comment, avec qui ni contre quoi seront conçus et conduits les engagements terrestres en 2020, mais on sait à peu près avec quoi, compte tenu de la longévité de nos équipements et de leur rythme de remplacement, encore ralenti par les restrictions budgétaires. Ceci est encore plus vrai pour nos plates-formes principales que sont le char et l’hélicoptère. Le char Leclerc et l’hélicoptère Tigre seront encore présents dans les engagements de 2020. Ils doivent donc rester performants jusqu’à cette échéance et demeurer des atouts de supériorité jusqu’à la veille de leur remplacement.

Dès lors, la prospective technico-opérationnelle ne peut pas se contenter de s’intéresser aux seuls systèmes futurs, mais doit aussi prendre en compte les besoins opérationnels à venir qui seront satisfaits sur la base des systèmes en développement aujourd’hui, ou même en dotation dans les forces, et dont la capacité d’évolution doit être garantie dès le stade de la conception, voire par le recours à des équipements civils.

L’objectif est donc l’amélioration de l’adaptabilité des systèmes de force à des conditions d’engagement contingentes. Le problème n’est pas tant de reconnaître le besoin d’adaptation à des situations diverses que de se préparer à le satisfaire.

Il s’agit d’abord de privilégier l’information et la communication : bases de données de toutes origines (alliées, industrielles, etc.) et de toute nature, utiles pour identifier les solutions techniques envisageables à court, moyen et long termes. C’est ainsi, par exemple, que les applications civiles de certaines technologies peuvent être identifiées comme candidates, lorsque le besoin apparaît, à la réalisation de capacités temporairement nécessaires dès aujourd’hui.

Il faut ensuite faire effort sur la méthodologie à mettre en œuvre pour être en mesure de réaliser dans les meilleurs délais, lorsque la décision d’adaptation est prise, les éléments complémentaires ou les équipements complets requis.

Il convient enfin de développer les solutions retenues et d’en déduire les conséquences pour le personnel, l’emploi et la mise en œuvre.

Considérant, par exemple, d’une part le besoin opérationnel grandissant de garantir les liaisons radio en zones difficiles ou urbanisées, et d’autre part un récent appel d’offres, aux États-Unis, pour réaliser un ballon captif servant de relais pour les transmissions civiles, il est intéressant de confronter ces deux informations. Puis, d’évaluer les mesures de durcissement nécessaires pour appliquer cette solution peu onéreuse à certains contextes opérationnels. Enfin, de préparer les procédures techniques de réalisation et celles, pratiques, de formation des compétences humaines si un passage à l’acte devait être décidé dans le cadre d’une opération particulière.

De la multiplicité des adaptations identifiées, validées et préparées dépendra in fine une part non négligeable de l’efficacité des forces sur le terrain.

Modularité des unités

La structure même des forces n’échappera pas à cette nécessaire souplesse. Déjà bien entamée, la modularité des unités en opérations ira croissant et imposera une scission nette entre le socle territorial dédié à la préparation et au soutien et les forces destinées à l’intervention extérieure. À l’intérieur de ce réservoir, l’unité d’emploi - c’est-à-dire le plus petit ensemble capable de réaliser une action élémentaire - l’emportera sur les notions traditionnelles de régiments, divisions, brigades, etc. Le rassemblement et l’agencement de ces éléments de base en forces opérationnelles sera à chaque fois différent, tenant compte de la mission à assurer et de son contexte. Les états-majors ne sauront pas, à l’avance, quelles forces ils commanderont sur le terrain, ni même quelles fonctionnalités seront activées dans les postes de commandement à réaliser. Les chefs ne seront "propriétaires" des unités placées sous leurs ordres que pour le temps correspondant à l’exécution de la mission reçue. L’articulation interne, mais également les capacités opérationnelles des grandes unités déployées, devront pouvoir varier.

Chacune de ces caractéristiques constitue une révolution culturelle pour qui a intériorisé les normes opérationnelles en vigueur pendant la guerre froide.

Mais, pour bien adapter la constitution d’une force à sa mission, il conviendra de mieux appréhender les dimensions qui structurent les opérations futures et dont les modalités seront toujours plus complexes.

Dominer l’extension des champs d’affrontement

La décision ne pourra s’emporter que par la maîtrise des dimensions multiples, matérielles et immatérielles, sur lesquelles se déroule le duel des volontés et qui constituent, ensemble, la structure d’une opération.

Définir le concept

Le duel des volontés ne s’exprime pas au seul plan des engagements physiques, mais aussi aux plans des psychologies (interne, de l’adversaire, internationales), des idées et dans le cadre des systèmes d’information et de décision. Ces dimensions constituent autant de champs sur lesquels porte l’opération et sur lesquels il faut identifier et fédérer des centres de gravité d’une nature adaptée. Il serait contre-productif de détruire un objectif à haute valeur symbolique si cet acte devait, par esprit de revanche, galvaniser le moral de l’adversaire, mais il deviendrait hautement rentable s’il devait provoquer son effondrement psychologique.

Rechercher les vulnérabilités

Un adversaire misant essentiellement sur son image internationale, garante du bien-fondé de ses revendications, ne peut être vaincu par le seul fait des armes classiques. Il convient de rechercher ailleurs des vulnérabilités plus grandes, même si elles sont moins évidentes : par exemple, le déconsidérer plutôt que le détruire, neutraliser ses sources de revenu plutôt que combattre directement ses forces militaires, ne pas le détruire physiquement pour pouvoir le vaincre moralement et définitivement.

Les conditions essentielles qui permettront le succès seront alors :

 

 

l’identification des champs actifs ou à activer dans le cadre d’une opération, et celle des acteurs susceptibles d’y intervenir ou d’y influer,

 

 

l’évaluation, sur chaque champ, des risques à consentir en cas d’intervention,

 

 

la définition des finalités et des modalités appropriées aux champs retenus.

Maîtriser l’action psychologique

La compréhension des diverses représentations du monde portées par les acteurs d’un conflit - et donc des raisons essentiellement subjectives qui sont à la source du recours à la violence pour régler les différends - constitue l’une des clefs du succès dans les opérations futures. La maîtrise de l’information opérationnelle et des actions de guerre psychologique sera d’autant plus cruciale dans les conflits ouverts ou latents que l’emploi de la force physique sera contraint. Les forces terrestres, qui, seules, peuvent aller au contact des populations, constitueront l’un des vecteurs privilégiés agissant sur ces dimensions immatérielles.

Affermir les systèmes de valeur

En outre, le système de valeurs permettant de légitimer l’action aux yeux du combattant, et donc d’affermir son moral, ne peut être le même selon qu’il lutte comme citoyen pour la défense d’intérêts vitaux ou comme professionnel dans le cadre d’une opération lointaine aux enjeux plus flous. Identifier ce système de valeurs à la base de la motivation du soldat et se donner les moyens d’être actif dans ce domaine, par exemple grâce à un soutien psychologique de l’avant, constituent des actions majeures pour le succès dans les opérations futures. En effet, aujourd’hui, dans certaines opérations, les pertes psychologiques peuvent représenter jusqu’à 50% des pertes totales. Il s’agit donc d’alourdir ce ratio chez l’adversaire tout en l’améliorant pour nous-mêmes.

Par le moyen de cette exploration des "champs", on voit bien que le concept d’"opération" dépasse largement l’acception géographique couverte par le terme "théâtre".

Certaines dimensions révèlent des objectifs externes au théâtre : les opinions publiques de pays tiers par exemple, mais dont la prise en compte retentit sur les modes opératoires à retenir pour agir sur d’autres champs. D’autres font percevoir que des fonctions de veille permanente, voire des actions ponctuelles en dehors de toute opération concrète, doivent pouvoir être menées sur la totalité des champs, notamment immatériels.

Disposer de méthodes de conception et de conduite
des opérations

Les engagements futurs confirmeront un besoin méthodologique aujourd’hui émergent.

Tout ce qui vient d’être dit - adaptation réactive, modularité des forces et des capacités, complexité et interactivité des champs structurant une opération - fait émerger un fort besoin de maîtrise méthodologique pour mieux concevoir, préparer et conduire l’action dans des contextes opérationnels incertains et complexes qui défient l’analyse et la prévision.

Maîtriser les méthodes de raisonnement opératif

On vient de voir, par exemple, qu’il importe moins d’établir une typologie figée et exhaustive des conflits auxquels se préparer que de disposer d’une méthode permettant de maîtriser la dynamique des différents aspects du duel des volontés. Cet effort procédural est aussi l’une des conditions d’une bonne interopérabilité. Si elles sont trop prescriptives, les doctrines d’emploi des forces terrestres peuvent constituer un facteur de rigidité ruinant leur ambition de garantir l’efficacité.

Harmoniser au plan international

L’harmonisation de ces doctrines au plan international devrait accompagner l’intégration grandissante des systèmes de forces nationaux. De grands progrès pourraient être accomplis si cette harmonisation portait d’abord sur les méthodes de conception et de conduite de l’action. Parallèlement, la clarification du sens des concepts étudiés permettrait d’éviter de fastidieuses discussions aboutissant assez souvent à des compromis peu opératoires une fois confrontés au réel. Autrement dit, l’homogénéité terminologique et méthodologique est de loin préférable à l’unité des thèses. Comme disait le maréchal Foch, "J’admire moins les succès de Napoléon depuis que je sais ce qu’est une coalition".

Il conviendra aussi de mieux maîtriser le volume, l’architecture interne et le fonctionnement des états-majors multinationaux en opérations, en déportant hors du théâtre les fonctions non strictement indispensables. La claire vision du rôle de chacun et les progrès réalisés dans la maîtrise des systèmes de communication et d’information aideront à atteindre cet objectif crucial, en termes de vulnérabilité des centres décisionnels, notamment de niveau opératif.

Mais les progrès technologiques doivent être appréciés à l’aune de leur plus-value opérationnelle réelle. Moins spectaculaires que les concepts dérivés de l’initiative de défense stratégique américaine, les applications technologiques permettant d’amplifier les capacités du combattant terrestre sont pourtant hautement rentables en termes opérationnels.

Conclusion

Les actions de destruction menées avec des armes de précision tirées à distance de sécurité ne peuvent emporter la décision à elles seules que dans de très rares cas, même si, très clairement, elles peuvent puissamment contribuer à la préparer, notamment lorsque, présentes sur le théâtre, elles s’accordent au rythme et à la permanence des actions terrestres.

Il convient dès lors de porter toute l’attention nécessaire aux moyens de la supériorité dans les duels opératifs, tactiques et micro-tactiques (c’est-à-dire ceux menés directement par les combattants terrestres). C’est à ce niveau que seront réalisés l’appropriation des technologies et les investissements les plus judicieux pour l’avenir, en cohérence avec le nouveau cadre stratégique désormais fixé par le politique à l’emploi des forces.

Les évolutions en cours, loin de marginaliser les forces terrestres, placent ces dernières au cœur de la prévention et de la résolution des conflits qui échappent à la logique de la dissuasion, pour peu qu’on veuille rester cohérent avec les objectifs fixés par le politique à l’emploi de la force armée... En prospective, les effets de mode sont les plus difficiles à éviter.

De même, les transformations des cadres d’engagement ne conduisent pas à une séparation nette entre les soldats de la paix d’une part, et les combattants de l’autre. Les impératifs de sûreté, de protection et de crédibilité des forces déployées plaident dans un sens totalement opposé. Les équipements, les savoir-faire, les concepts opérationnels qui président à la préparation des forces doivent correspondre aux exigences du combat de haute intensité de risques et de violence, même si les circonstances démultiplient les modalités de réalisation des missions et modifient, pour chaque opération, la pondération des composants de capacité.

L’appropriation des technologies ne constitue pas, et de loin, le seul défi à relever pour assurer le succès des opérations futures. Il faut aussi maîtriser les méthodes et les processus de conception et de conduite de l’action, et se rendre capables de produire des effets adaptés aux enjeux et aux situations. Il s’agit là d’un effort à accomplir d’autant plus important qu’il suppose de véritables révolutions culturelles. L’important est de ne pas perdre de vue les finalités qui les guident et les limites qui en fixent le cadre.

 

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