RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES ET IDENTITÉ EUROPÉENNE DE DÉFENSE 1

Jean Klein

 

Il est de bon ton de considérer que les progrès de la construction européenne sont conditionnés par l’entente et la coopération des deux pays qui ont amorcé ce processus au début des années 1950 et se sont affirmés, depuis lors, comme les garants de la continuité de l’entreprise. Dans le passé, on a parfois évoqué l’image du "couple" franco-allemand dont les liens seraient indestructibles en dépit de brouilles passagères ou usé de la métaphore du "moteur" dont le régime commanderait la marche de l’Europe vers l’intégration économique et politique. S’il tombait en panne, le convoi serait bloqué et les perspectives d’une Europe unie s’éloigneraient.

L’articulation entre la relation franco-allemande et "l’union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe"2 est une réalité qui n’a guère été affectée par les changements intervenus dans le système international vers la fin des années 1980. Ceux qui prédisaient un relâchement des liens entre Paris et Bonn après l’effondrement de l’ordre bipolaire se sont mépris car, en dépit de malentendus passagers3, on était convaincu, de part et d’autre du Rhin de la nécessité d’un "encadrement" (Einbindung) européen de l’Allemagne unie ne serait-ce que pour dissiper les craintes que pouvait inspirer à ses voisins la résurgence en Europe d’une "puissance centrale"4. Bien plus, l’unification de l’Allemagne a accéléré le rythme de la construction européenne et on sait que le chancelier Kohl et le président Mitterrand ont pris, dès le printemps 1990, des initiatives communes en vue de créer une Union économique et monétaire (UEM) et de promouvoir une identité européenne en matière de sécurité et de défense (IESD). Leurs efforts ont été couronnés de succès puisque le traité de Maastricht sur l’Union européenne a été signé le 7 février 1992 et est entré en vigueur le 1er novembre 1993. Ultérieurement, des négociations ont été engagées dans le cadre d’une conférence intergouvernementale (CIG) en vue de consolider les trois "piliers" qui doivent soutenir l’édifice européen et elles ont débouché sur le traité d’Amsterdam ouvert à la signature le 2 octobre 1997.

Dans le cadre de cette communication, il ne sera question que du deuxième pilier, celui de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), qui inclut l’ensemble des problèmes relatifs à la sécurité de l’Union européenne, y compris la "définition à terme d’une politique de défense commune qui pourrait conduire, le moment venu, à une défense commune" (art. J.4.1.). La dimension institutionnelle de la défense européenne a déjà été évoquée et je ne pense pas qu’il faille en rajouter. En revanche, si l’on admet que la France et l’Allemagne sont seules en mesure de faire aboutir le projet européen, il y a lieu de s’interroger sur les dissonances qui sont apparues entre ces deux acteurs, notamment pendant la dernière phase des négociations en vue de la révision du traité de Maastricht. S’agit-il d’une banale "scène de ménage" ou des signes avant-coureurs

d’un "divorce", pour reprendre les formules retenues par les organisateurs d’un colloque récent sur l’Europe ?5 Pour en juger, il convient de rappeler la vision que l’on se fait de l’Europe à Paris et à Bonn avant de se livrer à des conjectures sur les chances d’une PESC après le sommet d’Amsterdam de juin 1997.

Des conceptions différentes en matière
de sécurité et de défense

Au début des années 1990, dans un contexte marqué par l’unification allemande et l’effondrement de l’ordre bipolaire, des malentendus ont surgi entre la France et l’Allemagne à propos de la construction d’une Europe de la défense. Alors que le gouvernement français envisageait d’inscrire ce projet dans le cadre de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) et mettait l’accent sur l’autonomie de décision des Européens qui feraient l’effort nécessaire pour se doter de capacités militaires propres, les dirigeants de Bonn se souciaient, avant tout, de ménager les susceptibilités américaines, d’éviter la duplication des armements en période de restrictions budgétaires et de préserver le système de l’intégration atlantique qui leur apparaissait comme le meilleur garant de la paix dans l’espace euro-atlantique. Ces différences se sont atténuées après le sommet atlantique de Bruxelles (janvier 1994) puisqu’il est désormais entendu que l’affirmation d’une IESD ne contredit pas la logique de la défense collective dans le cadre de l’alliance et que les défenses européenne et atlantique sont complémentaires.

En outre, la France s’est rapprochée de l’OTAN et, en décembre 1995, elle a pris des mesures en vue de permettre un travail commun plus efficace au niveau des chefs d’état-major et des ministres de la Défense. Toutefois, le gouvernement avait précisé qu’en participant au comité militaire et aux conférences des ministres de la Défense, il n’opérait pas un revirement par rapport aux orientations définies par le général de Gaulle dans les années 1960 et que sa démarche s’inspirait essentiellement du souci de réformer l’alliance atlantique et d’y favoriser l’émergence d’une défense européenne. Le Conseil atlantique de Berlin (juin 1996) semblait avoir fait droit à cette requête, mais c’est en fonction des résultats des négociations sur la rénovation de l’OTAN que la France se prononcerait en définitive sur l’opportunité de participer à part entière à son fonctionnement. Aux yeux du gouvernement, deux conditions devaient être remplies : d’une part, "l’identité européenne de défense devait occuper une place permanente et visible" au sein de l’OTAN ; d’autre part, "des arrangements de commandement devaient être conclus et des capacités opérationnelles identifiées pour permettre à l’UEO de jouer un rôle effectif sur le plan militaire".

Or, il n’est pas évident que les relations transatlantiques évolueront dans un sens favorable à une répartition plus équitable des tâches et des responsabilités entre un pôle européen et un pôle américain. Si des progrès ont été enregistrés en vue de la constitution de groupes de forces interarmées multinationales (GFIM), les problèmes relatifs à la restructuration des commandements de l’OTAN sont loin d’être résolus et la querelle franco-américaine à propos du commandement Sud (AFSOUTH) est révélatrice des divergences qui subsistent à cet égard. En outre, on ne peut faire abstraction des relations spéciales que les États-Unis entretiennent avec certains pays européens, et notamment avec l’Allemagne qui a été promue au rang de partenaire majeur (partnership in leadership) pour la stabilisation de la situation dans les pays d’Europe centrale et orientale. Enfin, en l’absence d’une tradition proprement européenne en matière de politique étrangère, la PESC doit tenir compte des intérêts nationaux et prendre appui sur eux pour fonder sa légitimité6. En tout cas après le semi-échec de la conférence d’Amsterdam, il serait hasardeux de soutenir que l’Union européenne est en passe de devenir un acteur stratégique au sens plein du terme et qu’une identité européenne en matière de défense est sur le point de s’affirmer7.

On conçoit donc que de nombreux esprits expriment des doutes sur les chances d’une IESD. Le général Cot n’a pas mâché ses mots dans le discours d’ouverture du colloque du CID, le 24 juin 1997, et il a notamment déploré que les Européens n’osent pas s’affranchir de la tutelle des États-Unis lorsqu’il s’agit de mener des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix en dehors de la zone couverte par l’OTAN. Un an plus tôt, l’ambassadeur François de Rose avait déjà stigmatisé leur pusillanimité lorsqu’ils avaient refusé de prendre la relève des troupes américaines à la fin du mandat de l’IFOR et avaient ainsi perdu une occasion unique de démontrer la réalité d’une "entité européenne de sécurité et de défense"8. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, avait pris acte de l’inexistence d’une "politique extérieure européenne" lors du sommet informel de Dublin (6 octobre 1996) où les divergences entre les membres de l’UE s’étaient manifestées avec éclat à propos de la participation de l’Europe au processus de paix au Moyen-Orient9. Enfin, la dégradation de la situation en Albanie, au printemps 1997, n’a pas donné lieu à une action commune alors que l’UEO, expression de l’identité européenne de défense, réunissait les conditions nécessaires à une intervention efficace face à une "crise limitée et qui n’était pas inquiétante du point de vue géostratégique"10. Dès lors, il paraît difficile de convaincre les citoyens européens de la volonté des gouvernements de construire une défense européenne, puisque les institutions qui ont vocation à la prendre en charge n’ont pas été activées lorsque l’occasion s’est présentée en Bosnie et en Albanie. Les parlementaires de l’UEO se sont fait les interprètes de ce désenchantement, aussi bien lors du colloque qui s’est tenu à Athènes les 11 et 12 mars 1997 que lors de la session ordinaire de l’Assemblée de l’UEO qui s’est tenue la première semaine de juin au palais d’Iéna, à Paris11.

Ce constat désabusé doit-il entraîner la renonciation à l’idée d’une "Europe puissance" qui prendrait en charge sa défense et se doterait de capacités militaires lui permettant d’intervenir sur des théâtres extérieurs pour participer à la gestion des crises et au maintien ou au rétablissement de la paix ? Certains le pensent en se fondant sur la supériorité écrasante des États-Unis dans le domaine du transport à longue distance, de l’observation spatiale et de la gestion informatisée du champ de bataille (C3I) ; ils considèrent que les Européens ne sont pas enclins à faire l’effort nécessaire pour relever ce défi technologique et se contentent d’une réforme de l’OTAN qui consacrerait leur dépendance par rapport au protecteur d’outre-Atlantique12. D’autres refusent cette démission de l’Europe et spéculent sur les convergences qui sont apparues entre la France et l’Allemagne au sommet de Nuremberg (décembre 1996) pour nourrir l’espoir de voir surgir une approche stratégique commune à l’ensemble des pays membres de l’UE13. Ainsi, Alain Joxe envisage trois lectures possibles du concept commun en matière de sécurité et de défense et n’exclut pas que se "renforcent autour du noyau franco-allemand les moyens d’une autonomie stratégique plus réelle de l’Europe"14. C’est également l’opinion d’un expert allemand, Hans-Georg Ehrart, qui souligne à juste titre les novations du discours franco-allemand par delà les formules convenues qui ne font que reprendre, en les synthétisant, des conceptions bien connues15. En tout cas, ce document a été rendu public à la veille de décisions majeures concernant l’avenir de l’OTAN et de l’Union européenne et il a inspiré les initiatives communes prises par la France et l’Allemagne à la veille du sommet de Dublin de 1996.

Initiatives franco-allemandes en vue
de la révision du traité de Maastricht

Ouverte en mars 1996 à Turin, la Conférence intergouvernementale avait été chargée de procéder aux ajustements institutionnels destinés à faciliter l’élargissement de l’Union européenne et de donner une impulsion aux politiques communes, aussi bien dans le domaine intérieur qu’en politique étrangère. Toutefois, elle s’était heurtée d’emblée à des obstacles de taille et, à l’automne, les négociations n’avaient guère progressé. C’est pour faire sortir le débat de l’impasse que la France et l’Allemagne décidèrent de s’adresser directement au président irlandais du Conseil européen pour lui suggérer des formules susceptibles de faire progresser la construction européenne. Ce fut l’objet d’une lettre commune en date du 9 décembre et, s’agissant de l’approfondissement de la PESC, l’objectif poursuivi était de "convenir d’un concept global" dont les éléments constitutifs devaient "permettre à l’Europe de parler d’une seule voix et d’être écoutée dans le monde"16. Cette démarche attestait le rapprochement intervenu entre la France et l’Allemagne dans ce domaine depuis l’été. Les positions de départ peuvent se résumer de la façon suivante.

Pour l’Allemagne, l’intégration européenne doit déboucher sur une "nouvelle architecture de sécurité" englobant les pays de l’Est, et l’élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) revêt à cet égard une signification majeure. Simultanément, il faut développer une composante européenne de défense par la fusion de l’UEO et de l’UE tout en reconnaissant la primauté de l’OTAN. Enfin, l’élargissement de l’alliance ne doit pas reconstituer les anciens clivages entre l’Est et l’Ouest et une attention particulière doit être prêtée aux intérêts de sécurité légitimes de la Russie17.

On sait que le ministre de la défense, Volker Rühe, s’était prononcé, dès l’automne 1993, en faveur de l’admission à l’OTAN des pays européens qui s’étaient affranchis de la tutelle soviétique. À la même époque, le ministre des affaires étrangères, Klaus Kinkel, ne dissimulait pas ses réserves à l’égard d’une telle démarche et le chancelier Kohl répugnait à s’engager aussi longtemps que les États-Unis restaient dans l’expectative. Après que l’Administration Clinton eut opté pour l’élargissement, les Allemands se firent les avocats ardents de la cause des pays candidats car ils estimaient que leur inclusion dans la communauté euro-atlantique contribuerait au renforcement de la stabilité dans l’Europe médiane et comblerait le "vide de sécurité" laissé par la disparition de l’organisation du Pacte de Varsovie. Toutefois, ils entretenaient également des relations étroites avec la Russie et ne voulaient pas les compromettre par des initiatives que Moscou interprétait comme un geste inamical, sinon comme un défi majeur à sa sécurité. Aussi s’employèrent-ils à favoriser la conclusion d’un accord de partenariat qui permettrait de satisfaire les aspirations des PECO tout en accordant à la Russie la place à laquelle elle pouvait prétendre dans le nouveau système de sécurité européen18.

La politique déclaratoire de la France sur l’Europe19 présentait des analogies avec celle de l’Allemagne mais les accents étaient placés différemment. À Paris, on était d’avis que la rénovation de l’alliance atlantique devait précéder et faciliter son élargissement et s’inscrire dans une perspective plus large où l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) trouverait naturellement sa place. De même, on estimait que les besoins de sécurité des pays de l’Est ne pourraient être satisfaits que dans le cadre d’une "architecture de sécurité dans laquelle chaque ensemble - les États-Unis, l’union européenne et la Russie - se sentent partenaires et non pas adversaires". Quant à l’Europe de la défense, elle ne pouvait progresser que si l’on parvenait à accroître la visibilité politique et la crédibilité militaire de l’UEO, celle-ci ayant vocation à devenir à la fois "l’instrument de l’identité européenne de sécurité et de défense dans une alliance rénovée" et "l’instrument militaire de l’Union européenne"20. Enfin, il fallait s’assigner des objectifs minimaux pour l’échéance de la conférence d’Amsterdam de juin 1997, à savoir le renforcement de la PESC par la nomination d’un haut représentant qui en serait l’incarnation et l’adoption d’une "clause de flexibilité" permettant aux États qui voudraient aller de l’avant de ne pas être bridés par une application stricte de la règle de l’unanimité (système de l’abstention constructive).

Pour le gouvernement français, la perspective était claire et le truchement de l’UEO était nécessaire pour faire de l’Europe une puissance capable de jouer pleinement son rôle dans le nouveau contexte stratégique. Dans cet esprit, il a fait des propositions en vue de développer ses capacités opérationnelles, de resserrer les liens entre l’Union européenne et l’UEO et d’engager une "réflexion sur ce que pourrait être le contenu possible d’une politique de défense européenne commune". À ses yeux, la politique d’armement devrait en faire partie intégrante et l’insertion des missions de Petersberg dans le traité de Maastricht pourrait être le premier pas vers la définition d’une telle politique. Toutefois, comme la sécurité et la défense sont des questions de souveraineté par excellence, elles doivent rester dans le domaine intergouvernemental et c’est au Conseil européen qu’incombera la définition des grandes orientations et des objectifs de la PESC, étant entendu que sa mise en œuvre impliquera l’intégration progressive de l’UEO dans l’UE. On ne se dissimulait pas, à Paris, que le développement de l’identité européenne de sécurité et de défense était une œuvre de longue haleine, mais on affirmait qu’elle représentait la "seule perspective pour l’Europe de disposer des moyens de se faire respecter"21.

On conçoit donc que le souci de faire progresser la construction européenne ait incité les Français et les Allemands à faire la synthèse de leurs vues en matière de sécurité et de défense et à prendre des initiatives pour relancer les négociations de la CIG qui s’étaient enlisées.

Les limites de la coopération franco-allemande et la conférence d’Amsterdam

Le 17 octobre 1996, les ministres des Affaires étrangères de France et d’Allemagne avaient adopté, à Paris, un texte sur la "coopération renforcée" qui tendait à faire prévaloir au sein de l’UE la pratique d’une "Europe à plusieurs vitesses". Le 9 décembre suivant, lors des 68e consultations bilatérales de Nuremberg, le président Jacques Chirac et le chancelier Helmut Kohl adressèrent au Président du Conseil européen une lettre commune22 qui comportait des suggestions sur les principales questions débattues à la CIG. S’agissant de la PESC, l’objectif poursuivi par les deux États était l’élaboration d’un concept global qui devait notamment comprendre les éléments suivants :

 

 

la mise en place d’un centre d’analyse et de planification qui ferait partie du Secrétariat du Conseil et serait basé à Bruxelles. Composé de collaborateurs issus des États-membres, de la Commission, de l’UEO et du Secrétariat du Conseil, il jouerait un rôle central dans la préparation et la mise en œuvre des décisions relatives à la PESC.
l’accroissement de la "capacité d’action de l’Union européenne, notamment dans la perspective du prochain élargissement, par une efficacité plus grande des procédures décisionnelles et par une mise en œuvre plus déterminée de ces décisions". Ainsi, le Conseil définirait les orientations générales et les domaines prioritaires de la PESC et il aurait davantage recours au vote majoritaire s’agissant des dispositions d’application. Dans les cas où l’unanimité est requise, le principe du consensus serait corrigé par celui de l’abstention constructive ;
la désignation d’une personnalité d’envergure qui donnerait un "visage" et une "voix" à la politique étrangère et de sécurité commune. Cette personnalité serait responsable devant le Conseil et assurerait, en étroite coopération avec la présidence et la Commission, la représentation extérieure de l’Union européenne. Toutefois, pour ne pas alourdir les structures existantes, deux possibilités étaient envisagées : soit créer une fonction spécifique, la personnalité l’exerçant devant travailler en étroite coordination avec le Secrétaire général du Conseil, soit confier cette fonction au Secrétaire général lui-même, quitte à désigner un secrétaire-adjoint qui accomplirait les tâches qu’il assumait jusqu’alors ;
la réforme du système de la troïka par l’application d’un schéma reposant sur une étroite coopération entre la présidence, la personnalité chargée de la PESC et le commissaire chargé des relations extérieures. La Commission serait pleinement associée à l’élaboration et à la mise en œuvre de la politique extérieure de l’Union et sa représentation pourrait varier selon "les questions, les besoins du moment et les compétences respectives de chaque institution".
l’insertion progressive de l’UEO dans l’Union européenne et l’acceptation par les États-membres d’un "obligation générale d’action solidaire" ; celle-ci n’irait pas jusqu’à une obligation d’assistance militaire mais s’accompagnerait d’une disposition qui ancrerait les missions de Petersberg de l’UEO dans le traité sur l’Union européenne.

Trois mois plus tard, la démarche de la France et de l’Allemagne était appuyée par quatre autres États - Belgique, Espagne, Italie et Luxembourg – et, le 24 mars 1997, les six adoptaient un projet de protocole qui prévoyait l’intégration progressive (en neuf ans) de l’UEO dans l’UE, le passage d’une étape à l’autre étant décidé par les chefs d’État et de gouvernement. Pendant la première étape, on renforcerait la coordination entre les deux organisations, et le Conseil européen fixerait les grandes lignes de la politique menée par l’UEO ; au cours de la deuxième étape, l’UE deviendrait responsable de la gestion des crises et le centre d’analyse et de planification jouerait à cet égard un rôle majeur ; la troisième étape serait celle du transfert des compétences résiduelles de l’UEO à l’UE dont les membres seraient liés par un pacte d’assistance mutuelle et souscriraient à des obligations analogues à celles de l’article 5 du traité de Bruxelles amendé. Ce protocole fut discuté lors de la réunion de la CIG à Rome (25 mars) mais se heurta à l’opposition résolue du Royaume-Uni et à des réserves très nettes de la part du Danemark et des quatre pays neutres (Irlande, Autriche, Suède et Finlande). En revanche, l’Italie adoptait une position en flèche et prenait fait et cause pour des innovations susceptibles de transformer l’Union européenne en une communauté de sécurité et de défense23.

Les différences d’appréciation au sein de l’Union sur l’opportunité et la configuration d’une défense européenne commune ne laissaient pas bien augurer du résultat des négociations en vue de la révision du traité de Maastricht, d’autant que des tensions se manifestèrent au printemps dans les relations franco-allemandes, non seulement à propos de la réforme des institutions existantes (pouvoirs du Parlement, réduction du nombre des commissaires, pondération des voix au Conseil), mais également sur des questions fondamentales relatives à la sécurité (coopération en matière d’armement, restructuration des commandements de l’OTAN, admission de nouveaux membres). Il n’est donc pas surprenant que les tenants d’une défense européenne aient exprimé leur désappointement en prenant connaissance du document adopté à Amsterdam le 17 juin 1997 et que le semi-échec de la CIG ait été imputé par certains à une "panne" du moteur franco-allemand24.

En effet, les amendements au traité de Maastricht se situent très en deçà des objectifs que les Français et les Allemands avaient esquissés en décembre 1996 en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Certes, le nouvel article J.3 confère au Conseil européen le pouvoir de décider, à la majorité qualifiée, des actions tendant à la mise en œuvre d’une stratégie commune "dans les domaines où les États-membres ont des intérêts communs importants" (Art. J.3.2.). En outre, dans les cas où les décisions sont prises à l’unanimité, un État peut recourir à l’abstention constructive qui lui permet de ne pas prendre part à une action tout en reconnaissant qu’elle engage l’Union et qu’il ne fera rien pour l’entraver (Art. J.13.1). Toutefois, il est précisé que, si des considérations importantes d’ordre national sont invoquées par un État pour s’opposer à l’adoption d’une décision à la majorité qualifiée, le Conseil européen sera saisi et se prononcera à l’unanimité sur la question litigieuse. Au demeurant, le document final d’Amsterdam réaffirme le principe selon lequel toutes les décisions ayant des implications militaires ou ayant trait à la défense échappent à la règle majoritaire (Art. J.13.2).

La France souhaitait voir confier la responsabilité de la PESC à une haute personnalité politique. En définitive, il a été décidé de confier cette tâche au Secrétaire général du Conseil (Art. J.8). En qualité de "haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune", le secrétaire général assiste le président de l’Union dans l’exercice de ses fonctions et peut conduire, à sa demande et au nom du Conseil, un dialogue politique avec des tiers. Dans l’accomplissement de sa mission, il sera assisté d’un centre de planification et d’alerte rapide dont la création fait l’objet d’une déclaration additionnelle à l’Acte final de la conférence.

Enfin, si les missions de Petersberg ont été incluses dans le traité (Art. J.7.2.), la question cruciale des relations entre l’UEO et l’UE est restée en suspens du fait de l’hostilité du Royaume-Uni et de quelques autres pays à l’édification d’une organisation de sécurité autonome de l’Europe. Les six membres fondateurs de l’Union voulaient insérer dans le traité une clause prévoyant l’intégration à terme de l’UEO dans l’Union européenne dont elle deviendrait le "bras armé". Cette requête n’a pas été satisfaite et l’article J.7.1 se borne à faire état d’une possibilité qui ne se concrétisera que si le Conseil européen en décide ainsi à l’unanimité. En revanche, on semble avoir pris conscience de l’importance de la coopération en matière d’armements puisqu’elle est expressément visée comme un élément susceptible d’étayer l’élaboration d’une "politique de défense commune"25.

Les formules de compromis adoptées à Amsterdam ont été interprétées par certains comme l’amorce d’une politique défense européenne alors que la plupart des commentateurs y on vu le signe d’une incapacité des Européens à s’affirmer comme une puissance sur la scène mondiale. Le fait est que la PESC à l’état embryonnaire et que l’insertion de l’UEO dans l’UE est renvoyée aux calendes. Certes, de légères avancées ont été enregistrées : le Conseil a été investi de la mission de définir des stratégies communes, la procédure de décision a été rationalisée et le Secrétaire général, flanqué d’une cellule de planification et d’alerte rapide, a vu son rôle s’accroître. Toutefois, ces aménagements institutionnels ne suffisent pas pour donner consistance à une politique étrangère et de sécurité commune et force est de constater que l’Union européenne demeure un "géant économique et un nain politique"26.

Faut-il en déduire avec Gabriel Robin que la défense européenne n’est qu’un mirage qui se dissipera lorsque la prépondérance des Américains au sein de l’OTAN ne fera plus de doute et que les faux-semblants d’une "européanisation" de l’alliance seront manifestes ?27 Ou bien faut-il s’estimer satisfait du compromis conclu à Amsterdam et considérer qu’en dépit des vicissitudes des relations franco-allemandes, les jeux ne sont pas faits et qu’à terme, un rééquilibrage des relations transatlantiques est possible ?28 La réponse à cette question relève davantage du pari pascalien que d’un exercice de type prospectif fondé sur l’analyse des réalités politico-stratégiques. En l’occurrence, il faut se rendre à l’évidence que la PESC "est en panne" et que la seule structure militaire demeurant en Europe est l’OTAN. Il importe donc que les Européens mènent ensemble une réflexion sur leurs intérêts communs de sécurité et se dotent des moyens appropriés pour les faire valoir, ce qui implique notamment l’adoption de mesures en vue de préserver leurs industries d’armement et la constitution de forces multinationales pour relever les "défis du changement"29.

 

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Notes:

1 Ce texte procède d’une communication présentée lors du colloque sur "L’Europe et sa sécurité à l’horizon 2005" organisé par le Collège interarmées de Défense (CID) à l’École militaire, Paris, 24-25 juin 1997.

2 Telle était la visée du traité de Rome du 25 mars 1957 instituant la communauté économique européenne.

3 Il est significatif que le chancelier Kohl n’ait pas tenu rigueur à François Mitterrand des initiatives qu’il a prises en décembre 1989 pour "freiner" le processus de l’unification allemande (voyages à Kiev et en RDA) et ait mis l’accent sur les convergences franco-allemandes en faveur de la construction de l’Europe dans son livre Ich wollte Deutschlands Einheit paru en 1996.

4 Voir Hans-Peter Schwarz, Die Zentralmacht Europas. Rückkehr Deutschlands auf der Weltbühne, Berlin, Siedler Verlag, 1994.

5 C’est dans ces termes que l’on a posé le problème des relations franco-allemandes lors d’un colloque organisé, le 1er juillet 1997 à Paris, par l’association Europartenaires en collaboration avec la Fondation Friedrich Ebert. Voir le compte rendu de John Vinocur, "France and Germany : recharging the batteries", International Herald Tribune, 3 juillet 1997. Dans son discours de clôture, le ministre délégué aux affaires européennes, Pierre Moscovici, a pris ses distances par rapport à cette approche.

6 Voir le compte rendu du colloque organisé, en avril 1997 à Bonn, par le Deutscher Arbeitskreis Europäische Integration et l’Institut für europäische Politik sur la PESC et les réformes dont elle pourrait faire l’objet : "Schwierige Suche nach einer EU-Aussenpolitik", par le professeur Laurent Goetschel, Neue Zürcher Zeitung (NZZ), 30 avril 1997.

7 Le scepticisme sur l’avenir de la PESC est la tonalité dominante des contributions à un ouvrage collectif publié sous les auspices du Philip Morris Institute for public policy research : Quel futur rôle pour l’UE sur la scène mondiale ?, Bruxelles, septembre 1997. Voir notamment le commentaire de Edward Mortimer, "A Political Dwarf", Financial Times, 8 octobre 1997.

8 Voir son article, "Les balbutiements de l’Europe", Le Figaro, 10 octobre 1996.

9 Voir le commentaire de Thierry de Montbrial, "Israël : la fuite en avant", Le Figaro, 10 octobre 1996.

10 Voir la libre opinion du président de l’Assemblée de l’UEO, Lluis Maria de Puig, "Europe : le fiasco albanais", Le Figaro, 13 mai 1997.

11 Voir notamment les interventions de Jacques Baumel et de Lluis Maria de Puig au colloque d’Athènes (11-12 mars 1997), "Une sécurité élargie : les problèmes de sécurité posés par l’élargissement de l’OTAN et des institutions européennes" (Secrétariat de l’Assemblée de l’UEO, pp. 11-18) et le débat sur le rapport de M. Antretter et Mme Squarcialupi : "Maastricht II - Propositions de l’Assemblée de l’UEO pour la coopération européenne en matière de sécurité et de défense", séance du 4 juin 1997 de la 43e session de l’Assemblée de l’UEO.

12 Au terme d’une analyse solidement argumentée des différentes tentatives d’affirmation de l’identité européenne en matière de sécurité et de défense, Philip H. Gordon parvient à la conclusion que cette entreprise est vouée à l’échec et que l’Union européenne ne sera pas en mesure de relever le défi américain au XXIe siècle. Voir son article : "Europe’s Uncommon Foreign Policy", International Security, hiver 1997-1998, vol. 22, n° 3.

13 Le document définissant le concept commun franco-allemand en matière de sécurité et de défense a été adopté le 9 décembre 1996 et rendu public à Paris le 30 janvier suivant. En dépit des critiques formulées par des représentants de l’opposition lors d’un débat houleux à l’Assemblée nationale, le 29 janvier, ses énoncés s’inscrivent dans la continuité d’une politique à laquelle tous les gouvernements ont apporté leur contribution et qui fait l’objet d’un consensus national depuis l’accession de la gauche au pouvoir en 1981. Le texte est reproduit dans Documents d’actualité internationale, n° 6, 15 mars 1997, La Documentation française.

14 Voir : Alain Joxe, "Noyau dur franco-allemand autonome ou pilier euro-atlantiste ?", Le Monde, 7 février 1997.

15 Voir son article, "Das deutsch-französische Strategiepapier : kalter Aufguss oder grosser Wurf ?", Europäische Sicherheit, n° 4, avril 1997.

16 La lettre commune des présidents français et allemand a été reproduite dans Documents d’actualité internationale, n° 2, 15 janvier 1997.

17 Voir le discours du ministre allemand des Affaires étrangères, Klaus Kinkel, prononcé le 28 août 1996 à Alpbach (Autriche), Bulletin des presse- und Informationsamt der Bundesregierung (ci-après Bulletin), n° 68, 3 septembre 1996.

18 Cette double préoccupation se reflétait dans le discours prononcé par le chancelier Kohl en février 1996 à la réunion de Munich sur "la politique de sécurité" (anciennement Wehrkunde). Voir l’article de Wolfgang Fechner, "Wir wollen Russland im Kreis haben", Europäische Sicherheit, n° 3, mars 1996.

19 Voir les discours du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, et du président de la République, Jacques Chirac, à la réunion des ambassadeurs au palais de l’Élysée, les 28 et 29 août 1996, Documents d’actualité internationale, n° 20, 15 octobre 1996.

20 Voir la réponse du ministre des Affaires étrangères à deux questions écrites de M. Guy Penne en date du 20 février, Journal Officiel, Débats parlementaires (ci-après J.O.), Sénat, 10 avril 1997, p. 1109.

21 J.O., Sénat, 10 avril 1997, p. 1110.

22 Le texte de la lettre commune du Président français et du chancelier allemand au Président du Conseil européen est reproduit dans Documents d’Actualité internationale, n° 2, 15 mars 1997.

23 Voir l’article signé conjointement par les ministres français et italien des Affaires étrangères, Hervé de Charette et Lamberto Dini : "Innover pour progresser", Le Monde, 25 mars 1997.

24 Voir les commentaires parus dans Le Figaro du 19 juin 1997 sous le titre "Paris-Bonn : une redoutable impuissance". De son côté, Daniel Vernet ne dissimule pas les divergences entre Paris et Bonn mais considère qu’il n’y a pas d’alternative à la coopération franco-allemande pour promouvoir l’intégration européenne : "L’Europe et l’inévitable couple Paris-Bonn", Le Monde, 13 juin 1997.

25 Un chercheur de l’Institut d’études de Sécurité de l’UEO, Alessandro Politi, a tenté de faire un bilan provisoire des travaux de la CIG et a souligné la modestie des avancées dans le domaine de la PESC : "Le traité d’Amsterdam, l’UEO et Godot", Le Débat stratégique, n° 33, juillet 1997.

26 Voir le commentaire sur le sommet d’Amsterdam de la Neue Zürcher Zeitung (19 juin 1997), "Dünne Luft auf dem EU-Gipfel".

27 Voir Gabriel Robin, "Le mirage de la défense européenne. Le Figaro, 29 janvier 1997.

28 Le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, et le chancelier Helmut Kohl se sont exprimés dans ce sens après le sommet d’Amsterdam dans la Neue Zürcher Zeitung, 19 juin 1997.

29 Sur ces points, des suggestions stimulantes ont été faites par Paul Ivan de Saint-Germain, directeur du Crest-École polytechnique et de la Fondation pour les études de défense : "Trois chantiers pour la défense", Le Figaro, 15 juillet 1997.

 

 

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