FORTIFICATIONS ET VOIES D’INVASION 

Quelques réflexions à propos des voies naturelles…

Jean-François Pernot

 

De tout temps, il faut absolument prendre en compte le fait fondamental qu’il existe des voies géographiquement naturelles, des points de passages obligés sur la surface de la Terre. Cela concerne principalement des franchissements, lesquels sont dans la plupart des cas incontournables et en particulier physiquement, au deux sens du terme, pour ce qui concerne les indispensables points d’eau. Ces passages sont, de ce fait, ou doivent être en permanence contrôlés par les autorités de défense et de sécurité d’un État.

L’archéologie contemporaine nous en donne un exemple significatif : sur la route côtière entre le Delta du Nil et la Bande de Gaza, il a été retrouvé une place d’armes importante. Ainsi par cette découverte scientifique s’explique, pour Moïse et ses compagnons, le passage obligé par l’intérieur, d’où les 40 ans de l’Exode dans le désert. Cette place forte, base de nombreux chars, contrôlait toute circulation qui empruntait l’axe fondamental qui suivait le bord de mer. La garnison avait comme mission "d’éclairer" la région et non seulement contrôler les alentours directement immédiats. L’option biblique décidée, afin de ne pas "se frotter" au point fort, tait la problématique du contournement qui était considérée à l’époque comme très hasardeuse sinon quasi impossible. Le désert et ses pièges pouvaient être considérés alors comme une défense parfaitement efficace contre les pillards et autres irréguliers, un glacis protecteur bien réel pour les vraies routes commerciales et diplomatiques plus aisées mais alors soumises à contrôle et donc à tribut ! Moïse et son Peuple, animés par leur foi, tentèrent le pari risqué de la voie intérieure difficile et très aléatoire mais sans trop d’opposition de la part de troupes adverses. Les Hébreux restaient confrontés par contre à leurs réelles tensions et faiblesses internes.

Dans toute opération, les problèmes à traiter sont essentiellement trouver, aménager et (r)établir des ponts pour conjurer des coupures. Il en est de même pour assurer les points d’eau indispensables aux hommes et aux bêtes. Mais surtout, ce qu’il convient de souligner avec force à partir du XVIe siècle, ce sont les chemins qu’il convient de contrôler matériellement et techniquement. Il faut connaître au mieux leurs capacités spécifiques, ponctuellement et localement, car il faut maîtriser les résistances des chaussées aux lourds convois. Les canons avec leurs trains d’attelage pèsent bien plus que les éléphants d’Annibal ! L’artillerie est indispensable dans les affrontements nouveaux ; aussi, lorsque les pièces sont embourbées, c’en est fini de la décision ! Pendant de nombreuses années, il fallait considérer le fait qui s’imposait : le déplacement d’un canon impose une chaîne parfois de 24 bœufs par pièce. Seuls les lents bovidés avaient la résistance pour tirer sur une distance significative ces tubes de bronze.

Dès 1679, le rapport défense-transports lourds pour la logistique des composantes de l’artillerie, avec les matériels et les munitions, avait été abordé1 lors de l’analyse d’une carte de 16612, laquelle était accompagnée d’un commentaire de l’itinéraire entre Saverne et Lichtemberg. Ce manuscrit détaillait six chemins possibles avec leurs capacités de transit de points forts à des places fortifiées. Les verrous armés militairement dans cette zone des Vosges étaient entretenus en fonction de ces cheminements possibles. Ainsi s’expliquent Phalsbourg (la ville du Tour de France de deux enfants), La Petite-Pierre, Saverne ou

Bitche. Ce type de document est conservé dans l’article 4 des Archives du Génie (SHAT, Vincennes), lequel regroupe les pièces concernant les frontières de la France3 dans leur réalité linéaire. C’était une nouvelle étape de la cartographie qui naissait avec le règne de Louis XIV et qui dépassait la simple localisation, absolument indispensable, réalisée par les premières cartes officielles levées à la suite des décisions de défense de Sully4. Ainsi, il devenait indispensable de connaître si, après n... pelotons de cavalerie ou x... bataillons d’infanterie avec quelques canons, le passage pouvait être encore utilisé.

Ces réalités topographiques et matérielles restent toujours d’actualité. Citons pour mémoire les conditions, les étapes et les aléas des combats d’Afrique du Nord lors de la Seconde Guerre mondiale, et ceux de la guerre du Golfe. L’eau et la résistance des sols sont des données que l’on ne peut négliger. Une armée moderne impose un certain nombre de contraintes et, nous le savons que trop, sur les terrains du Sud, la sécheresse est tout à fait redoutable non seulement pour les hommes, pour les bêtes mais aussi pour les matériels actuels (surchauffes, rapide usure des filtres de moteurs, poussières diverses, informatique malmenée...).

Le rôle d’une fortification reste donc toujours triple. D’abord, il s’agit de "bloquer" par son potentiel une zone et ainsi trier ou interdire tout passage. La deuxième fonction consiste à "compenser". Les ouvrages d’une place d’armes rétablissent la balance envers des effectifs défaillants protégés ainsi par l’enceinte, en fixant la plus grande partie de la masse de manœuvre de tout assaillant pénétrant le territoire de l’entité étatique. La troisième fonction vise à constituer "une base de départ" soit de la garnison pour une sortie efficace, soit pour équiper une troupe de secours pour une opération plus lointaine. À partir de ces prises en compte, une véritable fortification ne doit jamais être le fort isolé, coupé des habitants du pays, stigmatisé dans "le désert des Tartares" : c’est-à-dire une batterie de canons quasi obsolètes, une garnison "ronronnante" attendant une venue hypothétique de l’envahisseur uniquement par devoir et application de consignes dépassées, voire oubliées...

Il est vital que tout responsable d’une place forte connaisse parfaitement le terrain des alentours. C’est la mission que fixe Antoine de Ville à tout gouverneur de place5. Cet ingénieur toulousain du XVIIe siècle a eu la chance de faire ses premières armes sur les théâtres extérieurs, là où l’on se battait alors que la France était en paix depuis 1598. Il connut donc les Pays-Bas, et plus précisément les Provinces-Unies contre les Espagnols, puis les armées de Venise contre les Turcs et revint ensuite travailler en France au service de Richelieu, au siège de La Rochelle, d’où la publication de son premier ouvrage Les fortifications, et onze ans plus tard celle de son second De la charge du Gouverneur des Places. Il y développe les règles que l’on doit observer afin que tout gouverneur réalise sa mission. Il doit mettre sa place en défense, mais surtout il doit inscrire sa démarche et ses efforts dans un contexte local et général parfaitement maîtrisé tant dans ses dimensions stratégiques que sur le plan tactique matériellement et humainement.

Une place de guerre est semblable à un bâtiment de combat d’une marine qui quitte son port-arsenal pour une croisière avec l’ensemble des munitions et des avitaillements nécessaires. Les modalités terrestres du siège et de la campagne sont quelque peu différentes mais néanmoins du même ordre de réalités et de contraintes, celui d’une démarche d’intelligence et de prévoyance semblable.

Tout point à contrôler ou à maintenir stratégiquement suppose une logistique de la défense et une anticipation réfléchie des attaques possibles avec l’analyse des moyens envisageables concernant les réponses graduées, tant internes compte tenu des possibilités du défenseur qu’externes avec les potentialités de l’attaquant. La préparation d’une place efficace nécessite donc que tout cas de figure soit envisagé ; c’est la possibilité programmée de survie comme acteur stratégique global d’une portion du territoire.

Cette réalité amènera une troisième étape, au moment où, avec Louvois, Vauban et Louis XIV, la France connaîtra une avancée dans les Flandres, par les circuits de ces gestionnaires devenus civils - agents de la souveraineté du royaume sous Richelieu placés dans "l’outil militaire" avant de devenir civils dans les généralités6. Par ces intendants seront alors connues très exactement les potentialités des "pays" du royaume. Ces intendants de "police, justice et finances" devaient à la fois faire rentrer les impôts et taxes en tout genre afin d’équiper les armées tout en développant localement l’économie - dont le modèle officiel reste celui des Pays-Bas - et donc impérativement connaître exactement les lieux où passaient les flux civils principalement économiques, ceci afin d’essayer de percevoir ce que seront les enjeux militaires futurs.

Vont être créées en conséquence des cartes des gués utilisables dans des zones souvent inondées ou inondables, et des cartes des inondations défensives pouvant être réalisées autour de villes sensibles seront établies. Citons comme exemples Calais7 et Verdun8. Cette pratique est l’une des réalités avant les grandes infrastructures du XIXe siècle et le moyen de défense choisi pour certains secteurs de la Ligne Maginot en Lorraine (Sarre et Lauter), car qui dit voies naturelles dit ruptures, et l’on revient de nouveau, dans le cas de l’exemple biblique de la mer Rouge déjà évoqué. Les problèmes des inondations naturelles ou provoquées défensivement, le contrôle des phénomènes naturels, jouent un rôle déterminant sur le passage ou le non-passage sur des axes importants. Du fait des conditions géographiques de l’époque, on ne peut toujours suivre des lignes de crètes et il faut parfois descendre et suivre des fonds de vallées. Aussi les marais, voie de passage inattendue ou fortification naturelle dont il faut jouer, sont-ils laissés à l’appréciation, à l’instinct personnel du chef de guerre. La bataille de Taillebourg en Saintonge, qui mit fin à la première Guerre de Cent Ans, celle des Capétiens sous Saint-Louis, se déroula en 1242 à propos d’un passage dans la vallée inondable de la Charente, lequel permettait en cette zone médiane de la France de contrôler les possessions normando-angevines et les autres fiefs des Plantegenêts face à l’ensemble du domaine royal. Ce n’est pas indifférent si la ville qui sera tristement célèbre tant en 1870 qu’en 1940 – Sedan – était depuis le Moyen Âge un lieu indispensable, incontournable car c’était l’un des seuls ponts permanents en pierre. Pouvait être franchie sous le couvert de cette cité fortifiée une zone de marécages du cours de la Meuse : le passage était ainsi possible de la dépression de la Champagne du Nord au massif de l’Ardenne et réciproquement. Notons tout de suite que le général Gamelin n’avait jamais dû lire, ni entendre mentionner les mémoires ou les atlas sur ces sujets réalisés par les ingénieurs du Génie et conservés au Dépôt des Fortifications. Dans une intervention en 19929, il fut rappelé que, déjà sous Louis XV pour la prise de Maestricht, plus de 40 000 hommes étaient passés par le Massif et qu’il avait ainsi été démontré que l’on pouvait envisager cette traversée, contrairement aux états-majors timorés des années 1930-1940. Il fallait impérativement connaître les bons chemins10 et préparer les itinéraires indispensables.

Il faut souligner ce type de risques sans quoi, si l’on ne veut pas faire une reconnaissance tactique préalable, l’on provoque la catastrophe célèbre de Coutrai où la chevalerie française fonça tête baissée sur l’adversaire, comme elle le fera de nouveau à Crécy puis à Pavie en passant par Azincourt. Il y a en Flandres des canaux de drainage, d’où le carnage de la "Bataille des éperons d’or". Tous nos cavaliers français tombèrent dans le piège de ces ruptures peu visibles et inconnues pour ces hommes du Bassin parisien. Les Flamands n’avaient plus qu’à les "servir" comme du gibier à la petite miséricorde ! Cette province gagnait quelques dizaines d’années d’auto-gouvernement reconnu par les privilèges concédés par la famille de Bourgogne, tout changeant ensuite avec la domination des Habsbourg. Nous passons à la période de la grande mutation de la fin du XVe siècle avec les enjeux italiens qu’il faudrait beaucoup mieux définir comme les enjeux de la naissance des structures étatiques des nations d’Europe face aux nouvelles conditions de l’économie-monde11.

Le problème de l’époque est double. Ce sont d’emblée les questions de commerce international qu’il faut maîtriser et, à partir de 1519, les Français sont confrontés à l’ensemble des branches des Habsbourg depuis Lisbonne jusqu’à Prague. L’essentiel, l’épine dorsale de cet ensemble sous Charles Quint et Philippe II, est la fameuse "route espagnole" qui part de Milan pour rejoindre les Pays-Bas du Nord, c’est-à-dire le contournement par le nord-est du royaume de France homogène ! Cette route fondamentale doit être contrôlée par celle qui se veut être la grande puissance européenne, celle qui pourra alors imposer son point de vue lors des négociations de paix à l’issue des prises de sites et des combats en rase campagne si possible. Une route, lorsqu’elle est capitale, doit être totalement maîtrisée. Ceci explique, au début du règne personnel de Louis XIII, le contrôle et les interventions, peu connus ou peu compris par beaucoup de Français. Ne citons que la bataille du Pas de Suse (liaisons France-Piémont) et l’intervention en Grisons-Valteline, car se jouent là avec la "route espagnole" le passage des troupes régulières et le recrutement des mercenaires suisses pour tenir devant les redoutables Tercios. Au nord de Milan, au sud des Lacs, il existe encore les ruines du fort de Fuentes, lequel commandait efficacement les Lacs et les deux voies internes de ces vallées contrôlées, par moitié, par la France et ses alliés helvétiques, le reste par l’Espagne. Contrôler Coire (Chur) était indispensable. La grande ville catholique, au milieu des cantons protestants, jouait un rôle clé dans les recrutements et constituait ce verrou stratégique sur les liaisons entre Italie-Grisons et Allemagne-Franche-Comté afin d’assurer la continuité et l’intervention en Alsace et aux Pays-Bas. Voie naturelle, bassin de population, l’avoir effectivement en sa main revenait donc à manifester souverainement sa prépondérance.

Ceci nous amène à distinguer la fortification bâtie en matériaux solides et armée de pièces d’artillerie par rapport à celle de campagne, principalement de terre et de bois. En d’autres termes, selon la terminologie militaire, "fortifications permanentes" et "fortification du moment". C’étaient des lignes de campagne construites rapidement à l’aide de gabions de bois tressé, de remblais de terre pour protéger l’infanterie et les quelques pièces légères de campagne12. La mission était donc de tenir, avec ces moyens tactiques. La progression de l’attaquant devait être stoppée dans son élan. Le terme de "retranchement" est également utilisé lorsqu’il s’agit de colmater une brèche dans un dispositif, à commencer dans une courtine ou un bastion "ébréchés" avant l’assaut par l’artillerie de l’assaillant. Ce retranchement intérieur vise à empêcher le passage au travers de l’enceinte vers le centre de la place, donc vers le siège du commandement. Ce vocabulaire en France est devenu la règle depuis le premier grand traité français concernant les places et les sièges : La fortification réduite en Art. Cet ouvrage fut rédigé par Jean Errard de Bar-le-Duc et publié sur la cassette personnelle d’Henri IV en 160013. Jean Errard avait d’abord servi le duc de Lorraine puis les princes de Bouillon à Sedan14, pour enfin se mettre au service d’Henri IV lors du siège d’Amiens, d’où la construction de la citadelle, clé de la frontière sur la Somme. Cette citadelle établie au nord sur la rive droite protège la ville, les passages par ponts solides sur la rivière en empêchant toute reprise de vive force. Errard nous lègue ainsi, puisque la frontière ne montera qu’à partir de 1640 en Artois, le dernier exemple de fortification de transition entre les modèles italo-espagnols du XVIe siècle et ce que les Français vont mettre au point au cours du siècle suivant pour arriver à la synthèse vaubanienne. La France s’est battue sur la Somme depuis la perte des Flandres au XIVe siècle jusqu’à la reprise de Corbie en 1636. Les verrous de la Somme n’auront plus de rôle à partir de cette date jusqu’au mois de juin 1940 !

D’autant qu’avec Vauban, la défense après la Fronde se situe uniquement sur les "avenues" des frontières. La chute, en septembre 1652, de la forteresse interne et personnelle de Montrond, à côté de Saint-Armand, dans les terres condéennes de Berry, sonna définitivement le glas des guerres privées et véritablement féodales, car cette place n’était pas située sur un axe remarquable de circulation, même si depuis la conquête romaine un des axes passait par ce centre de la France. Bourges restera cependant toujours un pivot en France15. Le second exemple significatif sera la citadelle de Mont-Royal sur la Moselle, en avant de Trèves, afin de manifester la présence et l’intérêt de la France pour les trois évêchés électoraux du Saint Empire. Cette place construite en cinq ans dans un méandre à partir de 1687 sera détruite par les français dès le début de la guerre de la Ligne d’Augsbourg : son rôle de pion avancé dans la politique des "réunions" n’était plus utile et elle demeurait "inravitaillable" à près de 100 kilomètres des terres cohérentes du royaume de France, en plein territoire extérieur qui devenait alors zone de manœuvre de l’ennemi.

Nous passons avec le dernier quart du XVIIe siècle à une autre ère. C’en est fini de la politique des "portes" : contrôler et surveiller tant sur la frontière en construction (Strasbourg en est l’exemple par excellence, mais on peut dire de même avec Suse, Piquerol, Saluces, Luxembourg ou Tournai...) que plus en avant en Valteline, ou sur la Moselle voire Menin et ses lignes de campagne construites devant les Flandres françaises.

Le XVIIIe siècle inaugure avec la bataille de Denain la frontière linaire du pré-carré, mais avec une profondeur, ce qui manquera souvent par la suite en 1870 et 1940. Ce que Vauban avait parfaitement compris était l’effet de masse. Toutes les places ne pouvaient être attaquées en même temps. Même si le symbole, la capitale dans ce cas (Lille) est prise, l’ennemi par simple conséquence topographique est ralenti, diminué par les premiers sièges et, de ce fait, vulnérable sur ses lignes arrières et ses flancs. Il suffit alors d’avoir la chance de Denain. Le roi de France est alors remis en selle pour la négociation finale. Comme sur l’échiquier, des pièces peuvent être perdues mais parfois refaites. La bonne utilisation des cases et des pièces restantes peut provoquer, même diminué, échec et mat. Ainsi l’on comprend aussi certains acharnements. Les Cahiers de Montpellier 16 ont publié un colloque d’avril 1994 que le professeur Jean-Charles Jauffret avait organisé sur "Mines et contre-mines". Les deux adversaires, dans un siège décidé comme devant être poussé "jusqu’au bout", s’engagent dans une lutte à mort en cherchant systématiquement à se détruire par un jeu d’escalade. Le sommet de ce type de lutte fut le siège de Turin de 1706, ville-place qui commande tout le Piémont : plus de trois mois durant lesquels les deux adversaires se sont battus en s’inondant, en s’enfumant, en s’entretuant à l’arme blanche, et, pour finir, en se faisant sauter ensemble par contre-feux.

Ainsi est né le mythique Pietro Miccà pour les Piémontais et, comme les Français n’étaient plus commandés par Vauban, La Feuillade leva le siège par manque de persévérance devant l’approche du prince Eugène alors qu’enfin les Français pouvaient déboucher dans la citadelle et faire tomber d’un seul coup - ce qui était le parti pris - le symbole des Savoie et la ville tant convoitée !

À partir de l’artillerie sous coupole, le but est de parvenir à toucher les organes vitaux qui s’entourent et se protègent de béton et d’acier. Là où il fallait encore une vingtaine de pièces à l’air libre avec les forts "à barbette" - modèles-types Séré de Rivières (1874-1880) - et une compagnie de fusilliers, une simple tourelle d’abord fixe (par exemple à Condé sur Aisne), puis pivotante (Villey-le-sec), enfin éclipsable (Uxegney), à tir rapide et précis suffit le plus souvent pour interdire le passage et clouer sur place l’assaut de l’ennemi. Dans les Alpes, une tourelle double de 75 mm de l’ouvrage de Roche-Lacroix accomplit cette mission contre les divisions italiennes en 1940, interdisant tout passage ennemi depuis le Col de Larche. Il n’y eut d’affrontement que dans la zone des avant-postes et, à l’armistice le 25 juin, la ligne Maginot remplit sa mission en Ubaye !

Le drame de l’ouvrage de la Ferté, construit face aux Ardennes dans le cadre de la tête de pont de Montmédy, vient de sa faiblesse structurelle - absence d’artillerie significative - et de sa situation en extrémité ouest de la ligne des ouvrages permanents. Nous ne saurons jamais exactement ce qui s’est passé puisque tout l’équipage est mort et que les services de propagande nazie ont tourné un film avec des modifications afin de démontrer la supériorité des forces de l’Axe17. Le seul point délicat se situait donc au niveau de la jointure entre les cloches de métal et la masse de béton du bloc. Afin d’interdire la passage, outre la puissance de l’artillerie, il fallait que les zones de tir fussent dégagées mais les autorités civiles ont manqué à leur devoir en ne faisant pas couper les arbres qui produisaient les fruits à eau-de-vie ! Depuis le début de l’humanité, le moral des défenseurs est capital et l’équipage de 1940 vivait cette guerre avec réticence, comme tous les Français d’alors. Le dernier point faible tenait dans l’absence de sortie de secours, d’une gaine partant de la galerie de liaison entre les deux blocs et débouchant à l’extérieur, ceci explique la mort de tous par asphyxie.

Ainsi se pose la question capitale : quel est le rôle de résistance d’une citadelle et jusqu’à quelle limite doit-elle résister ? Vauban ne considérait pas qu’une place forte et sa citadelle devaient obligatoirement aller jusqu’à la résistance à outrance même en deux actes de siège. Une place doit servir à fixer un assaillant comme elle doit surveiller une portion de la zone frontière. Pour l’ingénieur, la résistance est proportionnelle à la situation. La place doit permettre à l’armée du roi de se refaire et venir la débloquer. Si la situation devient délicate, selon les ordres reçus de l’autorité supérieure et dans certains cas, il faut le sacrifice final, mais le mieux est d’obtenir les honneurs de la guerre : sortir avec armes et bagages. Ainsi, après avoir bloqué durant 1 à 3 mois l’avancée de l’envahisseur, la troupe qui s’est bien comportée va pouvoir rejoindre le gros des troupes du roi. Cela n’a rien à voir avec le sacrifice inutile de la Ferté (sans sortie de secours) ; les conditions de 1940 n’avaient rien à voir avec l’ordre du jour de la bataille de la Marne. Dans une défense, il doit toujours avoir un lien entre l’interne (la garnison) et l’externe (la marche de manœuvre du roi) face à l’autre tandem, la population civile de la ville (qui a peur pour ses activités économiques) et l’assaillant (qui n’a pas toujours les moyens tactiques, d’autant que ses lignes de ravitaillement sont bloquées). Dans chaque camp, la situation n’est donc ni uniforme ni monolithique. Il y a donc un jeu entre ces différents facteurs. La fortification n’est jamais un but en soi, elle s’intègre à une réalité géographique à maîtriser et selon des décisions plus générales qui la dépassent localement, l’englobant dans des objectifs à moyen et long termes. Néanmoins, si un maillon cède, le commandant doit avoir prévu une ligne de secours, soit en échelonnant en profondeur, soit en concentrant ses moyens suffisants dissuasifs. L’exemple en 1870 de la place de Langres en est l’illustration, lieu commandant le plateau et le passage entre le bassin de la Saône d’un côté et ceux de la Seine et la Marne de l’autre. Cette ville fortifiée, sa citadelle, ses forts détachés et les redoutes de campagne creusées dans les champs du pourtour ont fait réellement peur aux troupes allemandes coalisées. Alors que la garnison n’était composée que de quelques unités de mobiles peu combatifs, l’envahisseur est passé au large. Cela fait partie des pratiques. Ce qui a manqué, vu la médiocre qualité des troupes internes, ce sont les sorties qui auraient dû reconduire l’ennemi à la frontière.

Éléments de conclusion

Claude de Seyssel, dans la 5e partie de la Monarchie de France, insistait sur l’armée navale qui devait "éclairer et garder les avenues maritimes du Royaume"18. Il insistait sur la prise de conscience nécessaire par les décideurs que le rapport définitif se fondait sur les flux et les contrôles des voies de commerce et donc zones sensibles pour les résultats de la paix. Sans ravitaillement et échanges, il n’y a que somnolence puis asphyxie, ce qui est antithétique avec les fonctions d’un État. La défense fixe permanente n’est qu’un élément mais nécessaire dans certains lieux et certains cas. Il n’y a pas de solution toute faite. Il s’agit, pour atteindre un équilibre dans les relations internationales, de ne pas se faire tourner et de conserver toujours sur l’échiquier des pièces qui empêchent le mat…

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 J.-F. Pernot, "Les chevauchées des ingénieurs militaires en France au XVIIe siècle, ou la maturité des voyages d’études politico-administrations", dans La découverte de la France au XVIIe siècle, CMR 17, Marseille/CNRS, 1979, éd. 1980, pp. 331-333.

2 Archives du Génie (Dépôt des Fortifications/SHAT), Art. 4, sect. 1, § 3, carton 1, pièce 2.

3 L’article 8 classe les documents selon chaque Place.

4 Cf. les travaux de David Buisseret sur les ingénieurs d’Henri IV et, pour l’action de Sully, nous renvoyons à Bernard Barbiche et Ségolène Barbiche de Dainville, Sully, Fayard, 1996.

5 Cf. J.-F. Pernot, "La guerre et l’infrastructure de l’État moderne au XVIIe siècle. Antoine de Ville ingénieur du Roi, les jugements d’un praticien au service de la mobilisation totale du Royaume de France", Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1987, n° 3, pp. 404-426.

6 Cf. Anette Smedley-Weil, Les intendants de Louis XIV, Fayard, 1995.

7 Cf. J.-F. Pernot, La découverte de la France au XVIIe siècle, op. cit., pp. 333-336.

8 Cf. J.-F. Pernot, "De l’oppidum à l’enfouissement", Colloque du Mémorial de Verdun, 1995, éd. en 1996, pp. 53-65 ; ainsi que Lionel Frémont, "Sur les innondations", pp. 67-84.

9 J.-F. Pernot, "les enjeux stratégiques", Colloque à propos du rattachement de Sedan à la France : Sedan, de l’Europe des Principautés à l’Europe des Nations, pp. 93-104.

10 J.-F. Pernot, "L’utilisation des cartes et les enjeux stratégiques", RHA, n°1, 1991 (en particulier sur le rôle des guides locaux).

11 Cf. les travaux de F. Braudel.

12 Il faut rappeler que, dans toute batterie établie, des créneaux étaient ainsi créés pour protéger pièces et servants. Il suffit de reprendre toutes les gravures des batailles publiées au XVIe siècle, à commencer par certaines miniatures de sièges du XVe siècle.

13 Cf. le colloque de Verdun 1995, op. cit., pp. 85-92.

14 D’où l’expérience célèbre dans un orillon de bastion sur le recul demi-circulaire interne et le chargement ainsi protégé des canons dont une roue était alors remplacée par un pivot fixe (Cf. le colloque de Sedan de 1992, op. cit., et le catalogue de l’exposition réalisée au château ducal à propos du rattachement de la Principauté à la France).

15 N’oublions pas l’actuelle École du Matériel. Au XIXe siècle, il y eut, la ligne de chemin de fer stratégique vers Paris et le projet de l’établissement d’une rocade protégée de l’Est par l’intérieur du pays pour approvisionner en hommes et en moyens l’Est lorrain et strasbourgeois ! (Colloque de l’Association d’Histoire du Chemin de fer/AHICF au SHAT en 1995).

16 N° 32, II/1995.

17 L’analyse la plus précise a été rédigée par le colonel (h) Pierre Vanderputten, dans De l’oppidum à l’enfouissement, pp. 359-381. Vraisemblablement, c’est parce que la cloche d’observation avait été touchée que le chef d’ouvrage avait fait éclipser la tourelle afin de connaître l’état des abords des blocs au moment où un coup de 88 l’aurait déstabilisée, empêchant sa descente, d’où son état incliné ; ainsi la surpression anti-gaz n’existait plus et les sapeurs allemands purent faire leur œuvre.

18 "De l’importance des territoires externes et du contrôle des voies maritimes pour un État moderne. Analyse de géostratégie proposée par Claude de Syssel", dans L’État moderne et la colonisation, colloque de Reims 1987, La Manufacture, 1988, pp. 477-485.

 

 

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