LA MAITRISE DE L’INFORMATION

 

Loup Francart

 

 

L’univers est un lieu d’échanges. La stabilité n’est qu’un équilibre provisoire créé par ces échanges entre les entités qui le constituent. Elle n’est possible que par la souplesse des entités à utiliser ces échanges. Chaque entité se comporte comme une forme souple qui a la capacité d’absorber des informations, de les cumuler jusqu’au moment où elles atteignent une masse critique. Celle-ci crée alors une transformation dans l’entité et produit un effet sur son environnement. Lieu de permanente transformation, l’univers est constitué de sous-univers, eux-mêmes constitués de sous-sous-univers, etc. Plus on descend dans les sous-univers, plus les échanges d’information et les transformations sont rapides dans le temps. Les périodes de transformation constituent des moments d’échanges accélérés entre les entités jusqu’au retour à une certaine entropie. Il n’y a pas de vie sans communications entre les entités et échanges d’informations que permettent ces communications. Mieux même, une entité n’existe que par les échanges qu’elle a avec son environnement. Sa place dans l’univers est conditionnée par le réseau d’informations qu’elle a tissé, qu’elle tisse et qu’elle projette de tisser pour continuer à exister.

Toute période de crise et de conflit, implique une accélération des communications d’informations. L’art de la guerre a toujours été tributaire de la capacité des armées à communiquer entre elles et avec leur environnement. D’un autre point de vue, on peut même aller jusqu’à dire que la guerre est l’instauration d’un nouveau moyen de communication quand les autres manières de communiquer ne fonctionnent plus. Elle débloque la situation et crée une nouvelle situation qui instaurera un nouveau mode d’échange. Inversement, chercher à empêcher la guerre revient à créer de nouveaux axes de communication qui rétabliront les échanges d’information. C’est en cela que la diplomatie est une fonction privilégiée par l’homme politique et qu’elle prime sur la fonction militaire. Cette dernière n’est qu’un recours ultime qui ne sera utilisé que lorsque toute possibilité de communication aura été épuisée. Faire la guerre rompt l’impasse des échanges existants, les supprime pour en instaurer d’autres. Empêcher la guerre suppose la capacité de restaurer ou de créer des échanges.

Ainsi apparaît l’importance primordiale de la capacité de communiquer et d’échanger des informations. C’est cette capacité qui est au cœur même de la résolution des situations conflictuelles. Elle requiert la maîtrise complète des réseaux de communication, des échanges effectués et des effets de ces échanges sur le contexte conflictuel. La situation conflictuelle peut être considérée comme une perturbation d’un vaste maillage de réseaux dont il faut rétablir la stabilité ou en créer une nouvelle. La maîtrise de l’information au sein de ces réseaux est donc un moyen d’action primordial pour ceux qui sont chargés de ramener la paix soit par la maîtrise de la violence soit par des actions de force.

Les difficultés d’approche de la maîtrise
de l’information

L’information warfare, que l’on traduit en français par la maîtrise de l’information - faute d’un mot spécifique pour le terme très englobant de warfare - constitue un nouveau concept introduit par les armées américaines pour améliorer leur art de la guerre et dont l’inspiration est puisée dans la vision de Alvin et Heidi Toffler sur l’irruption de l’âge de l’information. Concept tellement englobant qu’il concerne en fait tous les aspects de la guerre. En effet, toute information est action potentielle et la maîtrise des informations rejoint la maîtrise des actions. C’est pour cette raison que le concept reste encore difficile à cerner.

Une deuxième difficulté tient au problème de vocabulaire existant dans ce domaine. En effet, les termes communication et information ont des sens très variables. Ils sont souvent employés l’un pour l’autre et ne possèdent pas le même sens au singulier et au pluriel. Les informations n’ont pas la même signification que l’information ; les communications peuvent signifier les moyens de transport ; un communiqué constitue une information dans les informations, mais une communication également, etc. Ces difficultés sémantiques n’appartiennent pas seulement à la langue française, les anglo-saxons connaissent les mêmes. La profusion des informations sur l’information dépasse la capacité de communication du langage actuel.

Une troisième difficulté est liée à l’évolution des moyens disponibles pour communiquer et échanger de l’information ainsi qu’à la superposition des cultures liées à un mode de communication. La distinction des trois temps de l’esprit faite par Pierre Lévy1semble plus pertinente que les trois âges des Toffler2pour rendre compte de la diversité et de la complexité des différents aspects de l’information et de la communication. En effet, il met en évidence le lien existant entre l’organisation sociale, la culture et la connaissance avec les technologies intellectuelles auxquelles celles-ci se rattachent. C’est ainsi qu’il situe "l’analyse des évolutions contemporaines sous l’empire de l’informatique dans la continuité d’une histoire des technologies intellectuelles et des formes culturelles qui leur sont liées3Il distingue le premier temps de l’oralité où l’intelligence est identifiée à la mémoire, où la connaissance est liée aux rites et aux récits, où le temps est perçu comme cyclique et où la culture se transmet par répétition. Le deuxième temps est le temps de l’écrit. L’intelligence est alors assimilée au raisonnement, le savoir devient théorique et est objet d’analyse. Le temps est celui de l’histoire, il est perçu de manière linéaire. La culture est fixée dans l’écrit. Le troisième temps s’ouvre actuellement. C’est le temps de l’informatique. L’intelligence est conçue comme action par anticipation. La connaissance est basée sur la modélisation et la simulation. Le temps est potentiel et la culture collecticielle. Le mode de pensée est à base d’association à la manière de l’hypertexte.

La quatrième difficulté tient à l’approche linéaire généralement utilisée dans les différentes théories de l’information. Basée sur le modèle mécaniste de Shannon4elle intègre dans une vision linéaire la théorie du vecteur (la communication) et la théorie de l’information proprement dite.

Le transfert d’information s’effectue de la source au destinataire entre lesquels il y a une diminution de l’entropie informationnelle. Le transfert d’énergie vectrice s’effectue de l’émetteur au récepteur, entre lesquels il y a une augmentation de l’entropie énergétique. Le codeur inscrit dans le vecteur énergétique les modulations issues de la source, le décodeur les identifie et les transmet au destinataire. Entre l’émetteur et le récepteur, la voie, qui est tout ou partie du conducteur, transporte l’énergie modulée. Le canal est l’ensemble du dispositif situé entre la sortie de la source et l’entrée du destinataire. Le canal peut engendrer des bruits qu’il faudra éliminer. Enfin, la théorie de Shannon a été complétée par l’introduction du feed-back, c’est-à-dire du contrôle des effets des messages transmis par l’émetteur à travers les réponses du récepteur. Le feed-back peut être attaché au canal avec pour objectif la réduction des bruits par amplification du signal, ou au message lui-même.

Cette théorie n’est pas applicable seulement à la transmission de messages, elle s’applique à la communication en générale, qu’il s’agisse du langage, de la lecture, d’échange de signes audiovisuels, etc. Elle a cependant l’inconvénient de ne pas s’intéresser, d’une part, à la signification des messages transmis, donc au langage à la connaissance et au sens et, d’autre part, à leur impact sur l’environnement.

LES POINTS DE VUE DE LA maîtrise
DE L’INFORMATION

Nous n’aborderons pas le panorama des différentes doctrines militaires liées à ce domaine, toutes directement inspirées de la doctrine américaine qui, elle-même, se cherche encore. Il est plus intéressant, pour aboutir à une vision doctrinale propre, de faire l’inventaire des points de vue, c’est-à-dire de cerner ce problème de l’information sous tous les angles possibles, sans cependant entrer dans le détail des domaines eux-mêmes.

Le point de vue conceptuel

L’approche conceptuelle de Martin Libicki (What is information warfare ?, Institute for National Strategic Studies/center for Advanced Concepts and Technology, 1995) prend en compte l’ensemble des niveaux de responsabilité concernés par la guerre de l’information. Sept domaines différents ont été identifiés. Ces domaines peuvent viser des cibles militaires ou civiles, ou éventuellement les deux à la fois.

Le domaine de l’informatique a été particulièrement étudié. Il comprend la guerre des pirates (hackers), qui s’inscrit comme la cible militaire dans la guerre du commandement et des systèmes d’information et qui peut comprendre un aspect offensif et un aspect défensif ; la guerre cybernétique ou cyberwarfare, qui inclut le terrorisme par l’information, les attaques sémantiques sur le sens du contenu des informations, la simulation et le combat virtuel, la guerre de Gibson - du nom d’un auteur de science-fiction -, qui permet de construire des situations virtuelles par argumentation.

 

La guerre psychologique inclut la contre-volonté, les actions psychologiques contre forces, le contre-commandement, la guerre culturelle.

La guerre info-économique comprend, bien sûr, l’intelligence économique, mais aussi le blocus de l’information par le contrôle et l’attaque des réseaux. Elle comprend aussi l’impérialisme informationnel permettant la domination des échanges commerciaux.

La vision de M. Libicki est particulièrement ouverte et exhaustive. Elle est difficilement utilisable telle quelle par les organismes militaires pour une répartition en termes de responsabilités, d’organisations et de moyens.

Le point de vue systémique

Le point de vue présenté est opérationnel, en ce sens qu’il ne prend pas en compte l’ensemble du problème de la maîtrise de l’information au niveau stratégique et en temps de paix. Il a le mérite de montrer l’importance d’une bonne cohérence des systèmes entre eux. C’est, en effet, la synergie des systèmes entre eux qui va créer la maîtrise de l’information. Tout système extrêmement performant faisant partie d’un ensemble moins performant perd la valeur ajoutée qu’il apporte au système général. L’approche systémique met en évidence l’importance de la capacité de reconfiguration des réseaux. C’est cette possibilité permanente qui apportera efficacité et réactivité.

La miniaturisation de l’informatique et les progrès dans le traitement des données permettra et permet déjà la numérisation de la plupart des données brutes recueillies par des types de capteurs très différents : images, sons, ondes diverses. Ces données numérisées favorisent leur exploitation, raccourcissant d’autant les délais d’accès à l’information. Les autres avancées technologiques profitent de ces aspects et permettent ainsi aux systèmes de recherche d’élargir leurs champs d’action : capteurs miniaturisés et télécommandés sur le terrain, observation spatiale. Cette recherche indispensable de l’information ne se limitera plus aux agissements des belligérants, mais à l’ensemble des champs d’investigations sur les théâtres, y compris les données numérisées accessibles sur les réseaux civils comme Internet ou autres Intranet.

 

En ce qui concerne la télématique (la télématique englobe les réseaux et la télédiffusion), si les applications actuelles sont essentiellement liées aux réseaux numériques à intégration de services (RNIS), qui sont des réseaux d’infrastructure, il est certain que d’ici peu ces services se seront multipliés et que leur accès sur des réseaux déployables sera possible. Les applications militaires de la télédiffusion sont multiples et permettront tant de faire remonter des types de données très variables sous forme de fichiers informatiques, d’images, de textes, de cartes géographiques, de sons, que de faire redescendre vers les unités sur le terrain des informations ou des interventions permettant de résoudre des problèmes demandant auparavant la présence de spécialistes (traitement de blessures, diagnostic et réparation de matériels à logiciel prépondérant, etc.). Les réseaux eux-mêmes constitueront un véritable cortex informationnel, configurables automatiquement et disposant de nombreuses valeurs ajoutées (VAN : value added networks) comprenant des possibilités intra-intelligentes (chiffrement, parcours variés de l’information, codification automatique des destinataires), mais aussi extra-intelligentes permettant une interopérabilité instantanée.

L’intelligence des situations sera acquise par les systèmes cognitifs. La fonction de ces systèmes sera de transformer les données en informations utilisables par les différents niveaux de commandement.

Les systèmes heuristiques sont des systèmes de simulation permettant d’anticiper à partir d’une situation donnée les évolutions possibles. Ils se fondent sur la modélisation et une démarche logique à base de règles heuristiques. Dans le domaine opérationnel, seraient ainsi réalisables à échéance assez proche des outils d’appréciation de situation et de simulation de manœuvre permettant d’anticiper les actions à mener, les réactions aux hypothèses d’actions adverses, le passage d’une phase de manœuvre à une autre. Dans le domaine des études sur la génétique des systèmes d’armes et de forces, la simulation permettra d’affiner le besoin, d’élaborer des modèles et de les expérimenter virtuellement dans des situations multiples avant de faire les choix de mise en fabrication ou de réorganisation de forces. En aval de la décision, d’autres systèmes prendraient le relais pour la constitution de forces, la planification et le contrôle de la manœuvre.

Enfin, les possibilités nouvelles de traitement de l’image, du son, ou de tout autre fichier numérisé offrent déjà et offriront de plus en plus des possibilités nouvelles concernant la communication opérationnelle et médiatique. Citons par exemple les études encore théoriques de M. Claude Michel sur l’aide à l’argumentation, l’aide à la détection de la désinformation. Créatrices d’un champ d’action nouveau dans le domaine de la noosphère ou sphère de la connaissance, elles ouvrent la perspective de mettre en œuvre de véritables campagnes d’information en parallèle avec les actions militaires.

Le point de vue décisionnel

Ce point de vue met en évidence l’importance de la décision dans la maîtrise de l’information. Cœur même de la maîtrise, au centre de l’ensemble des domaines concernés, apparaît le processus décisionnel avec l’emploi progressif des outils évoqués ci-dessus.

Le traitement de l’ensemble des données recueillies, renseignements techniques et humains, informations parcellaires de toutes provenances, permet l’information nécessaire à la reconstitution des événements et à l’établissement de la situation. La synthèse des situations successives donne la connaissance de la bataille. Le jugement appliqué à cette connaissance en permet la compréhension, indispensable au passage à l’étape suivante. En effet, il s’agit alors d’anticiper la situation présente, de la projeter dans l’avenir, à partir de la compréhension des actions de l’adversaire et des possibilités offertes. Cette anticipation se faisait jusqu’à présent par la réflexion déductive. Elle pourra prochainement être relayée par les systèmes heuristiques de simulation dont on a parlé plus haut.

 

Notons également que cette démarche, adaptée à l’aspect opérationnel de la décision, est également applicable à la veille stratégique avec une certaine adaptation, ainsi qu’au suivi de crise pour l’aide à la décision d’engagement.

Le point de vue fonctionnel

Le point de vue fonctionnel permet d’aborder le problème de l’organisation des tâches, des responsabilités et des types d’unités chargées de chaque domaine concerné par l’information. Rappelons en effet qu’une fonction opérationnelle représente un ensemble d’activités transverses à l’organisation hiérarchique qui nécessite, à plusieurs niveaux, des prises de décision et une coordination mettant en œuvre une organisation particulière du commandement et des forces du fait des capacités qui leur sont associées. Cet ensemble dispose d’un cycle opérationnel propre organisant son pilotage et sa coordination.

La définition des fonctions opérationnelles étant actuellement en cours, le schéma proposé reste approximatif. Il montre cependant les relations étroites entre les fonctions. Il met en évidence l’importance de la communication opérationnelle, c’est-à-dire de la sous-fonction appartenant à la fonction commandement et traitant de la définition du sens de l’action. Elle permet l’insertion dans l’environnement et son adaptation aux objectifs poursuivis par une capacité d’influence mise en œuvre à la fois par les actions psychologiques et par les actions civilo-militaires.

LE CYCLE DE L’INFOSPHèRE

La vulgarisation par les Toffler du concept d’âge de l’information a eu le grand mérite de faire percevoir le décalage important entre les problèmes posés à la collectivité humaine par l’évolution technique et l’état du débat collectif à ce sujet. Ce décalage tient essentiellement à la nature de la vision politique sur la connaissance qui reste liée à la pensée scriptorielle. La plupart des responsables du monde occidental conservent une vision du monde tridimensionnelle, chronologique et factuelle. La multidimensionnalité, la projection dans l’avenir et la réalité virtuelle restent, pour eux, des mots sans réalité expérimentale. Et pourtant, cette réalité est là, à l’entrée dans le XXIe siècle. Ceux qui la saisiront maîtriseront leur devenir. Les autres le subiront. Les armées, ultime outil de maîtrise de l’avenir d’une société, ne peuvent rester en retrait de cette évolution inéluctable. Elle concerne non seulement les moyens techniques, mais surtout un nouveau mode de pensée, d’appréhension des événements et d’action sur le monde.

L’information est action et donne du sens

L’information est devenue action. Elle l’a d’ailleurs toujours été plus ou moins. Par ses paroles et ses attitudes, l’être humain agit, c’est-à-dire qu’il a un impact sur les autres êtres humains. Mais, contrairement à l’analyse des théoriciens mécanistes de l’information, l’information ne doit pas seulement être utilisée en la resituant dans son contexte. Elle crée le contexte lui-même, le fait évoluer et ne se distingue de l’action en général que parce qu’elle vise plus directement le plan des représentations. Le contexte est la cible même des actes de communication. Ceux-ci le précisent, l’évaluent, le transforment.

Le contexte est, en effet, à l’image de l’univers évoqué en introduction. Il est fait de différents espaces : l’espace aérien, l’espace maritime, l’espace terrestre physique, l’espace structurel (politico-administratif et économique), l’espace électro-magnétique. Chacun de ces espaces s’organise en une multitude de réseaux qui s’interpénètrent entre eux, dans chaque espace et entre les espaces. On a ainsi des réseaux naturels de communication, des réseaux d’infrastructure, des réseaux humains, religieux, ethniques, idéologiques, des réseaux d’approvisionnement de belligérants, des réseaux de vente d’armement, etc. Dans les conflits actuels l’ensemble de ces réseaux doivent être connus, suivis, afin de pouvoir y appliquer un effet militaire si nécessaire. Cet effet peut, certes, être physique, mais il peut aussi, plus subtilement, être psychologique, agissant sur le mental des individus qui l’animent de façon à transformer leur appréciation du contexte et leur décision.

Pour résumer et schématiser, on peut dire que s’informer permet de former la décision. De cette décision découlent, d’une part, des actions visant à conformer le contexte aux objectifs recherchés et, d’autre part, des informations visant à donner du sens à l’action. Action et communication sont deux facettes de mise en œuvre de la décision. L’une vise le champ physique du théâtre d’opérations, l’autre le champ mental. Les deux utilisent l’information, avec maintenant le même support, l’information numérique. Les deux vont transformer le contexte, lui donner du sens, mettre ce sens en situation.

Buts de la maîtrise de l’information

La compréhension du cycle de l’information montre à quel point il entre dans toutes les phases de l’action militaire, mais aussi combien il constitue en lui-même une stratégie ou une manœuvre, selon le niveau auquel on se situe.

Maîtriser l’information, c’est ainsi acquérir une certaine transparence du contexte en identifiant l’ensemble des réseaux dans les différents espaces ; en déduire une connaissance la plus précise possible de la situation ; anticiper les situations à venir, l’évolution du contexte dans ses différents réseaux et espaces ; décider d’une stratégie ou d’une manœuvre grâce aux moyens d’aide à la décision ; conduire les actions dans les champs physiques grâce à l’information numérisée et donner du sens au contexte en utilisant la communication opérationnelle, la communication médiatique, les opérations psychologiques si nécessaire. Toutes ces activités convergent vers le sens recherché, défini par la situation future recherchée, définie au moment de la décision d’engagement de la force.

 

Les niveaux d’application du cycle

Tout ceci conduit à penser le problème globalement. On constate l’étroite interpénétration entre le monde civil et le monde militaire, entre le temps de paix et l’état conflictuel. La maîtrise de l’information est en passe de devenir la condition sine qua non de la maîtrise ininterrompue des situations.

Vivant dans un environnement informationnel permanent, le citoyen s’en sert, le subit et y contribue selon ses activités du moment. Il appartient aux responsables politiques, économiques, culturels, scientifiques, etc. de définir leur stratégie de maîtrise de l’information dans un climat de concurrence de l’information. Le cycle informationnel défini plus haut les guidera dans cette recherche de stratégie informationnelle.

L’usage opérationnel de l’information par les militaires se traduit au niveau stratégique par une véritable guerre de l’information qui conditionne et est au centre des autres aspects de la conduite des conflits : guerre de la maîtrise des espaces, guerre des capacités, guerre pour la décision. C’est elle qui donne le sens, la cohérence et la synergie à l’ensemble des activités. Sur le théâtre d’opérations lui-même - c’est-à-dire au niveau opératif qui, rappelons-le, est le niveau de synthèse des batailles -, il s’agit de mener la bataille de l’information, support, moteur et objectif de l’affrontement des volontés. Enfin, au niveau tactique, le combat de l’information n’est pas négligeable. Toutes les unités sont concernées par le cycle informationnel, soit pour maîtriser leurs propres décisions, soit pour conduire leur action, soit parce qu’elles participent à l’acquisition de l’information pour le niveau supérieur.

LA MAîTRISE OPÉRATIONNELLE DE L’INFORMATION

Acquérir la maîtrise opérationnelle de l’information signifie définir les buts et objectifs, les cibles et les modes d’action à utiliser, dans l’ensemble des domaines concernés, à chaque niveau de responsabilité, selon le type d’engagement et le contexte de cet engagement.

Établir une doctrine de la maîtrise de l’information ne consistera donc pas seulement à définir une typologie des domaines concernés, mais à fournir aux chefs et à leurs états-majors, selon leur niveau d’action, l’éventail des buts et objectifs, des cibles, des modes d’action utilisables pour chaque type d’opération selon son contexte qui est lié au mandat de la force.

Les domaines concernés

Ces domaines dépendent à la fois du cycle de l’information, des fonctions mises en œuvre, des moyens techniques utilisés, des champs d’action utilisés. Leur définition est indispensable pour répartir les responsabilités. Ce sont des domaines de compétence.

On peut distinguer six domaines : celui de la recherche de l’information, indispensable au démarrage du cycle ; celui de la décision, qui se trouve au centre du cycle, l’initialise et en assure la synergie ; ceux des actions dans le champ physique et dans le champ psychologique ; enfin, les domaines de l’informatique et de l’électronique, qui sont le support des autres domaines et en assurent l’exécution.

Au niveau stratégique global et au niveau de la stratégie générale militaire, hors engagement des armées, il s’agira d’assurer la maîtrise des équipements, des réseaux, de leur fonctionnement et de leurs missions (champ physique) et de mettre en place une stratégie d’influence définissant les objectifs à atteindre dans le champ psychologique. Prenons un exemple : quelles politiques voulons-nous avoir vis-à-vis d’Internet ? Jusqu’à présent, les administrations - dont les armées - sont restées très distantes du réseau mondial. Pourtant, les institutions américaines, dont l’administration Clinton, y voient maintenant le moyen de contourner des médias établis et incontrôlables. Il constitue un immense champ d’influence pour faire passer des idées, des opinions et regroupe en réseau des gens qui, sans lui, n’auraient jamais communiqué. Il est également une source d’échange d’informations sans commune mesure avec ce qui existait jusqu’à maintenant. On y trouve toute la doctrine militaire américaine et les réflexions des instituts de stratégie travaillant au profit de la Maison Blanche et du Pentagone.

Au niveau opérationnel, c’est-à-dire dans le cadre d’un engagement des forces, ces domaines se recoupent et se décomposent en sous-domaines d’action nécessitant la mise en œuvre d’une organisation particulière et de spécialistes hautement qualifiés. On peut aussi distinguer trois grands types de sous-domaines : ceux dont la maîtrise permet de gagner la bataille pour l’information, ceux qui assurent la bataille contre l’information des adversaires potentiels ou déclarés et enfin ceux qui permettent de mener la bataille par l’information. toutefois, cette division, aussi séduisante soit-elle du point de vue de l’esprit, ne permet pas de définir des organisations. Ce sont, en effet, souvent les mêmes qui pratiquent deux ou trois de ces types d’action. Le schéma ci-dessus explicite ces domaines et sous-domaines. Il n’est pas forcément exhaustif et doit plutôt être considéré comme un réseau d’action évolutif plutôt que comme un cadre figé et prescriptif. De nouvelles technologies émergent chaque jour, d’anciennes technologies peuvent être employées dans des domaines qui ne les utilisaient pas jusque-là. La maîtrise de l’information est en elle-même la capacité de façonner un réseau d’actions adapté à l’engagement, établissant des liens plus ou moins directs entre les sous-domaines, organisant la cohérence des activités en vue d’atteindre la situation future recherchée.

Le spectre des activités de maîtrise de l’information

La définition des domaines ne saurait suffire à l’élaboration d’une vision des activités à mener pour maîtriser l’information. En fait, la vision globale du problème n’est possible qu’en croisant ensemble les cibles visées par les actions menées, les niveaux de responsabilité auxquels ces actions seront menées, les domaines concernés et, enfin, le cadre opérationnel dans lequel ces actions sont faites.

Les cibles visées seront bien sûr différentes selon que l’on se trouve en état de paix, de crise, d’opération limitée ou de guerre. Dans le premier cas, les actions seront menées vers les acteurs de coopération à une vision stratégique ; elles s’adresseront également à l’environnement économique et des opinions ; enfin, elles permettront de prévoir et d’anticiper les risques et les menaces. Dans le cadre d’un engagement, les actions destinées à assurer la maîtrise de l’information s’effectueront vers les acteurs de résolution du conflit (liaisons, organisation informationnelle, recherche de l’adhésion), vers les opinions publiques et les responsables nationaux, internationaux et sur le théâtre, vers les belligérants et, enfin, vers les adversaires dans le cas d’un engagement en opposition.

De même, les actions d’information sont à différencier selon le niveau de responsabilité et d’action auquel elles se placent. Au niveau stratégique international et national, elles seront orchestrées en liaison étroite avec le politique. Au niveau opératif, les directives reçues du niveau supérieur seront traduites en actions plus concrètes menées dans chaque domaine. Le niveau tactique en constitue le niveau d’exécution comme cela se passe pour les actions de combat.

Enfin, et c’est ici qu’apparaît le principe le plus important, les actions d’information ne peuvent être les mêmes, c’est-à-dire avoir les mêmes buts et objectifs, les mêmes modes d’action, selon le cadre de l’engagement. Il faut distinguer impérativement les actions menées dans le cadre du temps de paix, de la montée en puissance d’une crise, de chaque type d’engagement, c’est-à-dire dans le cas d’assistance où il n’y a pas de risques conflictuels, d’opérations de maintien de la paix, où il n’y a pas de menaces, mais des risques de dérive de la situation, d’opérations de restauration de la paix où il y a menaces, mais pas d’adversaires désignés, d’opérations d’imposition de la paix où le ou les adversaires sont désignés et, enfin, dans le cadre très différent d’une guerre pour la défense des intérêts vitaux.

 

Ce n’est que lorsque ce travail, important et minutieux, aura été effectué que l’on pourra estimer disposer non plus d’un simple concept sur la maîtrise de l’information, mais d’une véritable doctrine. Celle-ci permettra de définir les organisations adéquates, les équipements nécessaires, la répartition des responsabilités, la préparation des états-majors et unités à ce type d’actions, les procédures et les protocoles d’interopérabilité dans tous les domaines de l’information.

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La maîtrise de l’information représente un concept très complexe, mais qu’on ne peut plus esquiver sous peine de devenir, dans les opérations internationales, les exécutants de nations leaders dans ce domaine, ou, dans un engagement bilatéral ou national, le jouet d’organisations maîtrisant ce type d’activités. Elle est devenue indispensable en raison des équipements utilisés, de la mondialisation de l’information numérique, de l’influence des médias établis et des réseaux d’influence informels créés sur Internet. Elle est un atout nouveau, une aide à la mise en œuvre d’une stratégie indirecte comme d’une stratégie directe. Elle donne du sens à l’action et la complète. Elle est action elle-même parce qu’elle façonne le contexte en vue d’atteindre la situation future recherchée politiquement.

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Notes:

1 Pierre Lévy, Les technologies de l’intelligence (L’avenir de la pensée à l’ère de l’informatique), Paris, La Découverte, 1990.

2 Alvin et Heidi Toffler, Guerre et contre-guerre, Paris, Fayard, 1994.

3 Pierre Lévy, op. cit., p. 86.

4 "A Mathematical theory of Communication", Bell System Technical Journal, vol. 27, juillet-octobre 1948 et "Communication in the presence of noise", Proceedings of the Institute of Radio Engineering, vol. 37, n° 10, 1949.

 

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