L’IDEOLOGIE DE L’OFFENSIVE DANS LE PLAN SCHLIEFFEN

 

 

Thomas Lindemann

 

Il peut paraître surprenant de donner à un plan militaire comme celui de Schlieffen une inspiration idéologique. Quelques remarques préliminaires s’imposent donc en vue de justifier le bien-fondé de notre approche. Depuis la fin des années soixante-dix, plusieurs études portant sur la "culture stratégique" ou des "conceptions faussées"1 ont sérieusement ébranlé le paradigme de l’école réaliste. Pour celui-ci, les stratégies militaires sont principalement une fonction des facteurs structurels - l’environnement international ; les ressources militaro-techniques, économiques, démographiques ; la position géographique. Le calcul rationnel de ces données d’après la probabilité et la somme des coûts et des bénéfices - par exemple maximisation de la puissance ou simple "autoconservation" - explique dans cette perspective les choix stratégiques2

En revanche, pour les auteurs culturalistes, les États et leurs décideurs ne sont ni des "boîtes noires", ni des acteurs interchangeables dans leur quête du choix optimal. Leurs préférences stratégiques seraient enracinées dans leur histoire et influencées par leurs particularités culturelles, philosophiques, politiques ou des facteurs cognitifs qui n’ont pas de valeur universelle3Aussi la puissance militaire des États ne dépend-elle pas seulement de leurs multiples ressources mais est soumise à des variations culturelles. Un État tiraillé entre des minorités nationales peut dépenser moins de ressources pour sa défense qu’un État homogène. Des telles frictions culturelles sont même susceptibles d’affecter l’efficacité opérationnelle d’une armée comme celle de l’Irak pendant la guerre du Golfe4La conscription est également souvent fonction des cultures et des sub-cultures nationales. En France, elle est traditionnellement l’apanage de la gauche républicaine tandis qu’elle est suspecte aux "gauches" américaine et anglaise, grandies dans des sociétés plus individualistes (l’Habeas Corpus Act dès 1679), civiles et décentralisées5Selon les cultures militaires, des plans militaires offensifs sont tantôt combinés avec une armée exclusivement professionnelle, tantôt avec des conscrits. Le haut commandement français avant 1914 négligea ainsi les indices d’une intention allemande d’attaquer à travers la Belgique sur la rive gauche de la Meuse. Il lui était impossible de concevoir l’utilisation offensive de conscrits peu expérimentés et il conclut que l’Allemagne ne disposerait pas de forces suffisantes6Sans vouloir discuter le concept bien ambitieux de "culture stratégique"7nous nous contenterons d’insister sur l’existence des visions du monde qui se présentent comme une "paire de lentilles à travers lesquelles les informations relatives à l’environnement physique et social sont perçues8et sélectionnées par les décideurs militaires.

Aussi y a-t-il de nombreuses raisons de supposer que les décideurs politiques et militaires déterminent leur choix, non seulement en fonction des données techniques et matérielles, mais aussi en fonction des "systèmes de valeurs" qui sélectionnent ces données et leur confèrent un sens. Notre interrogation sur le plan Schlieffen s’inscrit dans cette perspective et contribuera peut-être à inciter à d’autres études de cas qui pourront enrichir quelque peu le débat métaphysique, c’est-à-dire sans véritable base empirique9entre les tenants de l’école du choix rationnel et ceux qui défendent l’importance des "fausses perceptions" ("misperceptions").

Reste cependant le problème de savoir comment définir le rapport de causalité entre un plan stratégique tel que celui de Schlieffen, incontestablement basé sur des considérations purement militaires, et une culture ou une vision du monde. L’orientation globale (par exemple la stratégie de l’anéantissement ou d’usure, des opérations militaires défensives ou offensives) d’un tel plan peut être influencée par des considérations idéologiques. En outre, une culture ou une vision du monde est susceptible d’exclure des alternatives stratégiques non conformes à cette vision mais peut-être techniquement plus fiables et réalisables. A.I. Johnston définit la "culture stratégique" comme l’ensemble "d’un système de symboles sur le rôle et l’efficacité de la force militaire dans les relations inter-étatiques 10Ces suppositions culturelles et non pas conjoncturelles sur l’environnement stratégique, sont selon, lui les suivantes :

1. le rôle de la guerre dans les relations humaines (est-elle inévitable ou est-ce une aberration ?) ;

2. la nature de l’adversaire et la menace qu’il pose (somme nulle ou somme variable) ;

3. l’efficacité de l’utilisation de la force pour résoudre les conflits et éliminer la menace11

Un responsable militaire croyant la guerre inévitable, l’adversaire immuablement hostile et convaincu de l’efficacité de la force aura ainsi tendance à vouloir éliminer à tout prix les forces adverses. Il optera de même très vraisemblablement en faveur d’un plan militaire offensif, c’est-à-dire un plan prévoyant une attaque de grande envergure dans la profondeur du territoire ennemi et se fondant généralement sur une mobilisation rapide des forces militaires, voire sur une frappe préemptive12La croyance tenace dans l’efficacité de la force, si caractéristique dans l’histoire russe, pourrait en outre expliquer pourquoi de nombreux généraux russes considèrent, malgré l’expérience négative de l’Afghanistan, la répression militaire comme le meilleur moyen de pacifier la Tchétchénie.

Nos hypothèses sur le plan Schlieffen

Notre hypothèse principale est que les décideurs militaires de 1914 - et avant tout Moltke le Jeune - s’accrochaient unilatéralement au plan Schlieffen malgré leurs grandes inquiétudes sur ses chances de succès, car celui-ci, par son axiome d’une offensive rapide et décisive, correspondait le mieux à leur vision darwinienne du monde. En revanche des options défensives furent en raison de cette grille de perception, rapidement écartées. Si les militaires allemands n’ont pas opté pour le plan de Moltke l’Ancien (chef d’état-major de 1861 à 1889) des années quatre-vingts, qui préconisa, une offensive limitée à l’Est et une défensive à l’Ouest, c’est donc, selon notre hypothèse, essentiellement pour des raisons idéologiques et non pas militaro-techniques.

Tout d’abord, nous montrerons comment le plan Schlieffen, s’inspirant du "culte de l’offensive", contribua au déclenchement de la Première guerre mondiale en encourageant une frappe préemptive13La marge de manœuvre diplomatique en fut gravement affectée et rendit la maîtrise de la crise de juillet 1914 pratiquement impossible lorsqu’elle entra dans sa phase critique.

Ensuite, nous tenterons de démontrer que le plan de Moltke l’Ancien fut avant tout rejeté parce qu’une défensive reconnaissant le statu quo était incompatible :

1. avec la conception darwinienne de la guerre comme un moyen de sélection et la nécessité d’être fort, d’éliminer l’adversaire afin de pouvoir survivre dans "l’évolution mondiale" (Weltentwicklung) ;

2. avec les représentations nationalistes d’une mission civilisatrice du peuple allemand et la supposition d’une hostilité farouche et congénitale de l’adversaire. Nous étudierons également les incertitudes de Moltke sur le bien-fondé du plan Schlieffen, qui nous indiquent ses préférences idéologiques et non pas techniques pour celui-ci.

Le plan Schlieffen et le déclenchement de la guerre

Les détails du plan Schlieffen et ses modifications dans l’ère de Moltke le Jeune (chef d’état-major de 1906 à 1914) ont été traités d’une manière approfondie14et nous nous contenterons d’évoquer quelques-unes de ses idées fondamentales. Depuis l’alliance franco-russe (1892/1894), l’Allemagne devait sérieusement envisager de combattre sur deux fronts dans un conflit européen. Une répartition inégale de ses troupes, avec une plus grande force de frappe sur un des théâtres de la guerre au cours d’une phase initiale, devait permettre à l’Allemagne de compenser son infériorité numérique face au bloc franco-russe. Après l’écrasement de la France dans un "Blitzkrieg" de 4 à 6 semaines, Schlieffen projetait de regrouper ensuite les forces sur le front oriental15

À partir de 1897, Schlieffen trouve la solution "miracle" pour contourner l’obstacle des positions fortifiées françaises16par une manœuvre de débordement à travers le Luxembourg et la Belgique. Celle-ci lui sembla offrir suffisamment d’espace, de routes et de voies ferrées pour attaquer l’aile gauche et l’arrière de l’ennemi. Dans sa version de 1905, le plan Schlieffen17prévoyait, en outre, la violation de la neutralité hollandaise18Une aile droite très forte (6/7) serait déployée au nord de Metz, à la frontière occidentale, tandis que l’aile gauche en Alsace-Lorraine serait laissée délibérément faible (1/7) afin d’attirer éventuellement les Français dans un piège entre Metz et les Vosges19

L’imposante aile droite devait, selon le plan, contourner le déploiement des Français à leur frontière orientale en marchant sur la Somme inférieure (Abbeville, Amiens), la Seine inférieure et en s’emparant de Paris. La phase décisive pour l’anéantissement de l’adversaire devait se produire près de Troyes, où les troupes françaises seraient refoulées contre leurs propres fortifications et la frontière suisse. 5 à 6 semaines, ou plus précisément 39 jours, étaient prévus pour la réalisation de cette gigantesque opération qui déboucherait sur une victoire décisive.

La logique du plan - en écartant ici l’insuffisance des forces allemandes en vue de sa réalisation20- semblait irréfutable, mais seulement à une condition : l’exclusion des options défensives et l’attachement aveugle au dogme de la bataille décisive. Dans la représentation stratégique de Schlieffen les succès militaires tenaient ainsi absolument aux attaques incessantes en dépit de la possibilité d’une grande effusion de sang et de pertes humaines considérables. Son modèle fut la stratégie d’Hannibal dans la bataille de Cannes en 216 av. J.-C. : l’attaque des flancs et des arrières lui apparaissait comme un précepte éternellement et universellement valable21Aux yeux de Schlieffen, seule une victoire totale, programmée à l’avance et réalisée d’une manière automatique, était susceptible de garantir la sécurité de l’Allemagne.

Le plan Schlieffen comme catalyseur d’une guerre préemptive et préventive

On sait que le plan Schlieffen, et notamment sa version modifiée par Moltke le Jeune et le colonel Erich Ludendorff, basé sur une occupation rapide de Liège, fut une des causes majeures de la guerre22La renonciation de Moltke le Jeune à se frayer un passage à travers les Pays-Bas réduisait encore l’espace de déploiement des troupes allemandes, si crucial pour le succès de leur manœuvre de débordement. Il était donc essentiel de s’emparer de la forteresse de Liège qui couvrait des routes vitales par une attaque-surprise avant que l’adversaire pût faire sauter les tunnels et les ponts sur la Meuse23Sans le plan Schlieffen, les militaires auraient pu mobiliser leurs armées sans violation territoriale pendant huit à dix jours ce qui aurait permis la poursuite des négociations diplomatiques24Ainsi, la mobilisation générale russe du 30 juillet 1914 et les préparations militaires d’autres pays européens n’étaient donc pas nécessairement des actes de guerre mais pouvaient être conçus comme un moyen de pression politique25

En Allemagne, la logique du plan Schlieffen devait conduire à percevoir la mobilisation comme le commencement de la guerre. L’attaque contre la Belgique, comme toutes les stratégies "préemptives", imposait une extrême rapidité, une frappe en premier étant nécessaire pour rendre l’adversaire inoffensif avant que celui-ci ne soit en mesure de se protéger efficacement26Les dirigeants russes et surtout le tsar auraient peut-être hésité à déclencher le mécanisme de mobilisation le 29 juillet s’ils avaient compris la logique de guerre qui en résultait dans la perception allemande. Leur mobilisation partielle ne présenta aucun avantage militaire puisque les troupes autrichiennes engagées contre la Serbie pouvaient difficilement être transférées en Galicie pour faire face à une attaque russe27Du point de vue militaire, il était donc avantageux pour la Russie de retenir sa mobilisation partielle jusqu’à ce que l’Autriche se fût engagée sur le front serbe.

Les généraux russes, comme tous les militaires européens convaincus des vertus de l’offensive, craignaient cependant d’être dépassés par des préparatifs secrets de l’Allemagne28Deux jours de retard ou d’avance sur la mobilisation de l’adversaire apparaissaient comme décisifs29Une telle croyance reflète, comme le remarque Stephen Van Evera, l’axiome que l’offensive est forte et la défensive faible30Cette logique devait créer de fortes incitations à mobiliser ou à frapper en premier31

Lorsque le chancelier Bethmann Hollweg se prononça, le 29 juillet 1914, sous la menace de l’intervention anglaise aux côtés de l’Entente et dans le contexte de l’aggravation de la crise32en faveur de la proposition diplomatique "Halt in Belgrade", sa marge de manœuvre était déjà sensiblement réduite par les contraintes du plan Schlieffen car le plan prévoyait au deuxième jour de la mobilisation une marche à travers le Luxembourg et la Belgique. La rapidité des actions militaires était une nécessité et devait provoquer la mise en branle d’un mécanisme irréversible, inexorable qu’aucune diplomatie ne pouvait plus arrêter33Bethmann Hollweg et son secrétaire d’État, le ministre des affaires étrangères, G.v. Jagow, connaissaient le plan Schlieffen mais des détails tels que la conquête de Liège leur échappèrent probablement34L’empereur Guillaume II, qui avait l’habitude de s’entourer presque exclusivement de militaires, était plus familier du credo que la mobilisation signifierait la guerre, sans en comprendre peut-être la vraie portée - surtout l’implication politique des détails techniques. Le 30 juillet, il considère dans cette logique la poursuite des médiations diplomatiques comme inutiles car le tsar mobiliserait "derrière son dos"35

Moltke, revenu de sa cure balnéaire le 28 juillet à Berlin, et le ministre de la guerre, le général von Falkenhayn, s’opposèrent de plus en plus farouchement à la médiation du chancelier qui risquait, à leurs yeux, de compromettre la réalisation du plan Schlieffen. Ils parvinrent à lui imposer leur point de vue le 30 juillet, à la suite de nouvelles informations concernant des préparatifs militaires russes et belges ; ces dernières furent particulièrement dans l’optique d’une frappe préemptive. Falkenhayn se prononça dès le 29 juillet en faveur d’un "Kriegsgefahrenzustand" (imminence de danger de guerre) mais le chancelier résistait encore en se fondant sur des considérations d’ordre interne et en escomptant la neutralité anglaise. Le lendemain, 30 juillet, Moltke durcit également son attitude et prit l’initiative en sabotant les efforts diplomatiques du chancelier pour faire accepter par les Autrichiens la proposition "Halt in Belgrade".

Les services de renseignements allemands avaient obtenu, entre-temps, des indices sur l’imminence d’une mobilisation générale russe et des préparatifs belges. Moltke en fut fortement impressionné36Dans un entretien avec l’attaché militaire de l’Autriche, Bienerth, le 30 juillet vers 14 heures, Moltke demanda à l’Autriche de mobiliser immédiatement contre la Russie pour éviter que celle-ci n’augmente son avance. La situation deviendrait de plus en plus intenable pour les puissances centrales37Moltke allait jusqu’à conseiller à l’Autriche le refus de toutes les propositions anglaises visant à maintenir la paix : donc également la renonciation à la prise en gage de Belgrade38Le chef d’état-major autrichien, Conrad von Hoetzendorff, s’exclama à propos de cette confusion de la politique allemande : "Qui gouverne vraiment à Berlin, Bethmann ou Moltke ?39

Le soir du même jour, Moltke devint aussi plus explicite face au chancelier. Ce dernier était sur le point d’envoyer un dernier télégramme de rappel à Vienne en se fondant sur la promesse d’Edward Grey que l’Angleterre s’engagerait à Pétersbourg et à Paris en faveur de l’Allemagne si la politique berlinoise réussissait à obtenir de l’Autriche l’acceptation d’un compromis raisonnable40Mais Moltke parvint à empêcher l’expédition du télégramme. Il obtint même la promesse du chancelier de déclarer au plus tard le lendemain (31 juillet) à midi le "Kriegsgefahrenzustand". Le chancelier s’inclina donc en dépit de sa stratégie tendant à mettre la Russie dans son tort afin de s’assurer le soutien des sociaux-démocrates et la neutralité anglaise. Celle-ci deviendrait illusoire à la suite de la violation de la neutralité belge et la logique militaire l’emporta définitivement sur les considérations politiques41

Les agissements de Moltke dans la dernière phase de la crise de juillet se nourrissaient donc largement de sa crainte que l’attaque surprise de Liège fût compromise à mesure que les préparatifs belges se mettaient en place42Bref, le plan Schlieffen aurait échoué si les Belges avaient eu le temps de préparer la défense de Liège. Luigi Albertini pense même que, si Bethmann avait résisté à Moltke et menacé les Autrichiens le 31 juillet de ne pas reconnaître le "casus foederis" dans le cas d’un rejet de la proposition germano-anglaise de "Halt in Belgrade", la paix mondiale aurait pu être sauvée43

Le plan Schlieffen contribua encore d’une autre manière au déclenchement de la guerre car il incita à une confrontation armée avant que la Russie fût en mesure de rendre sa mobilisation plus rapide et son attaque en Prusse orientale plus efficace. Le renforcement de la Russie après sa défaite contre le Japon en 1905, l’année de la version décisive du plan Schlieffen, était de plus en plus préoccupant aux yeux des militaires allemands. La première guerre balkanique de 1912/13 leur semblait annoncer une montée en force irrésistible de la Russie - aux yeux de Moltke ces modifications du rapport des forces en Europe rendaient hautement probable une guerre continentale dans les "deux à trois ans"44Lors du fameux Conseil de guerre du 8 décembre 1912, Moltke était déjà disposé à se lancer dans une guerre continentale : "le plus tôt sera le mieux45L’augmentation des effectifs russes et l’amélioration de son réseau ferroviaire qui devait être accompli en 1916-1917 donnaient une impulsion supplémentaire à ses desseins belliqueux et affectaient également les décideurs politiques. La conviction s’empara des milieux dirigeants allemands qu’une fois achevées les voies ferroviaires en 1917, l’Allemagne perdrait une guerre continentale46Or, en 1914, la situation était encore jugée relativement favorable. En conséquence il s’agissait de ne pas reculer devant le risque d’une guerre, la "grande liquidation47

Moltke consulta les dirigeants politiques de l’Empire à plusieurs reprises, en insistant sur ce que les stratèges contemporains nomment "window of vulnerability" ("fenêtre de vulnérabilité") qui s’ouvrirait en 1917, tandis qu’en 1914 l’Allemagne avait encore la possibilité de gagner une guerre continentale. De telles considérations ont vraisemblablement inspiré aussi la politique de "brinkmanship" (I. Geiss) des dirigeants allemands lors de la crise de juillet. Très révélateur est à cet égard un entretien de mai 1914 au ministère des affaires étrangères, entre Moltke et le secrétaire d’État Gottlieb de Jagow. Moltke y exprime ses inquiétudes sur l’avenir : la Russie aurait fini en 2 ou 3 ans son programme d’armement et la supériorité des ennemis serait alors si grande qu’on ne saurait plus comment y faire face48Selon Moltke, il n’y avait pas d’autre alternative que le déclenchement d’une guerre préventive. Il pressa Jagow "d’adapter notre politique à l’éclatement d’une guerre dans un avenir proche49

Même si Jagow ne s’aligna pas complètement sur les vues de Moltke, il en tira la conviction que l’Allemagne devait s’engager dans une politique plus "affirmative". La finalité principale ne fut plus d’éviter une guerre mais d’améliorer au prix d’un haut risque de guerre la situation internationale de l’Empire : "J’ai espéré en juillet 14 qu’une guerre générale pourrait être évitée. Mais je ne peux pas nier que... Moltke m’a inspiré quelque confiance dans une issue favorable au cas où cela ne serait pas possible50

Le dilemme de sécurité auquel les militaires se crurent confrontés en 1914 résulta en grande partie du plan Schlieffen et de son dogme, aussi répandu dans d’autres pays européens, de "l’offensive à outrance51Un plan alternatif, renonçant à dégarnir le front oriental et se contentant d’une approche plus prudente à l’Ouest, aurait permis d’attendre plus sereinement le renforcement du dispositif russe en 1917. Van Evera remarque à ce propos que, dans un monde dominé par la défensive, les "fenêtres de vulnérabilité" sont considérablement réduites puisque la supériorité numérique de l’adversaire est censée être en partie compensée par la supériorité de la défensive. En revanche, le "culte de l’offensive" qui hantait les sphères dirigeantes européennes en 1914, s’inscrit dans la logique d’une guerre préventive puisque, dans sa représentation stratégique, les "fenêtres de vulnérabilité et d’opportunité" s’agrandissent considérablement52

L’état-major se raccrocha pourtant aveuglement au plan Schlieffen comme à une recette miracle et exclua a priori toute alternative stratégique en renonçant définitivement, en 1913, au plan d’un grand déploiement à l’Est ("Grossen-Ostaufmarschplan") inspiré de Moltke l’Ancien53La suppression de ce plan alternatif, essentiellement défensif, indique que l’état-major allemand songeait à provoquer, au plus tard en 1915, une guerre européenne puisqu’il s’était convaincu que le temps travaillerait au-delà de cette date contre le seul plan d’opération existant, celui de Schlieffen54La fixation de Moltke sur le plan Schlieffen se révèle aussi dans sa réaction le 1er août 1914, lorsque Guillaume II lui suggéra de mobiliser à l’Est contre la Russie et non pas contre la France. L’empereur se fondait sur une dépêche erronée de l’ambassadeur Lichnowsky à Londres selon laquelle l’Angleterre garantirait la neutralité française si l’Allemagne s’abstenait d’ouvrir les hostilités sur sa frontière occidentale55Moltke répondit que cela était impossible car le déploiement d’une armée d’un million d’hommes ne s’improviserait pas : "J’étais comme brisé et je versais des larmes de désespoir56

La question qui se pose est de savoir pourquoi Moltke rejeta si violemment une alternative au plan Schlieffen, alors que celui-ci était largement responsable de l’escalade incontrôlée du conflit. On mettra l’accent sur la vision du monde de Moltke qui l’empêchait de concevoir des alternatives stratégiques à l’anéantissement de l’adversaire.

Les a priori "idéologiques" du plan Schlieffen

Le darwinisme "völkisch" de Moltke

Selon le premier indicateur de la culture stratégique proposé par A.I. Johnston, la guerre est une aberration inévitable), on observe d’abord que Moltke perçoit la guerre comme une loi naturelle dans l’évolution mondiale. Chaque guerre est pour lui, à la manière du darwinisme social, un accoucheur d’un stade supérieur de cette évolution en éliminant les peuples vieux et en permettant au peuple le plus jeune et le plus vigoureux d’assumer le "leadership". La guerre est donc le seul moyen efficace, voire "naturel" pour résoudre les conflits :

Cette guerre... constitue une partie inéluctable de l’évolution mondiale. Dans leur évolution, les peuples sont soumis aux mêmes lois que les individus. Si cette évolution qu’on qualifie habituellement d’histoire mondiale n’existait pas... la théorie de l’évolution, reconnue valable pour les êtres vivants de la terre, ne s’appliquerait pas à l’être vivant le plus développé à savoir l’homme dans son rassemblement en tant que peuple 57

 

Dans la perspective darwinienne de Moltke, la guerre en 1914 est un conflit qui ne tranchera pas seulement temporairement le rapport des forces internationales mais le déterminera durablement en éliminant les peuples faibles :

Qui ne devait pas ressentir que cette guerre signifie l’un des grands tournants dans l’histoire mondiale ? Son résultat sera décisif pour plusieurs siècles et déterminera la direction de l’évolution et de la culture humaines 58

 

Les affinités de cette vision du monde avec le plan Schlieffen saute aux yeux car seule une bataille décisive comme l’écrasement planifié de la France, censée avoir "dépassé le sommet de son développement59peut conduire à l’élimination des peuples faibles et influer sur l’évolution de l’histoire mondiale. Si la guerre est perçue comme un moyen de sélection, le statu quo et des plans défensifs n’ont plus aucun sens car ils seraient contraires à la dynamique impitoyable du "monde darwinien" où n’existe que le choix entre grandir ou dépérir. Si la guerre est en outre jugée inévitable, la prime revient à l’offensive, car il est alors logique de la déclencher d’une manière "préventive" au moment le plus favorable et seul un plan militaire "offensif" peut servir ce but. La vision d’une dynamique infinie des peuples "ascendants" et "descendants" qui rendrait des équilibres impossibles et les guerres "nécessaires" était d’ailleurs une croyance largement répandue chez les généraux allemands60La guerre fut, dans l’optique darwinienne, littéralement au-delà du bien et du mal : seuls les peuples faibles seraient pacifiques tandis que les peuples jeunes devaient être forts61et se comporter en tant tels, c’est-à-dire attaquer. En revanche, des plans militaires défensifs devaient, sous cet angle, être considérés comme un signe de décadence et de faiblesse.

En tant que nationaliste allemand lisant attentivement la littérature "völkisch", de Houston Stewart Chamberlain à Paul de Lagarde, Moltke se dit convaincu que ce serait désormais le tour des Allemands de prendre la direction "spirituelle" de l’humanité :

L’Allemagne doit accomplir sa mission culturelle. L’accomplissement de telles missions ne s’effectue pas sans frictions car il y a toujours des oppositions à surmonter : elles ne peuvent s’épanouir que par la guerre 62

 

En revanche les autres puissances européennes sont soit trop "décadentes", soit trop peu "idéalistes" pour devenir la puissance dominante :

Les peuples latins ont déjà dépassé le stade suprême de leur développement... Les peuples slaves, la Russie plus particulièrement, appartiennent à une civilisation trop en retard pour assumer la direction de la race humaine. Sous leur règle de fer, l’Europe serait ramenée au stade de la barbarie morale. L’Angleterre se préoccupe uniquement de gains matériels. L’Allemagne représente l’unique possibilité pour le développement spirituel de l’homme 63

 

On peut se demander si cette représentation nationaliste de la prétendue "décadence française" n’a pas troublé le jugement stratégique de Moltke en l’encourageant à miser, comme Schlieffen, unilatéralement sur une victoire rapide et décisive à l’Ouest. La grande majorité des militaires allemands souscrivaient sans doute au jugement du général Falkenhayn en 1912, à savoir que l’Allemagne sera à long terme toujours supérieure à la France64De même, on peut penser, comme J. Snyder, que la perception de la guerre en tant que nécessairement bénéfique pour le développement culturel est susceptible de donner un préjugé favorable au plan Schlieffen, puisque seulement une victoire rapide, décisive peut éviter des coûts majeurs et maximiser les bénéfices65

Ces remarques de Moltke ne sont pas des considérations a posteriori mais s’accordent à ses propos d’avant 1914. Dans un mémorandum de 1911, il exhorte Bethmann Hollweg à se préparer à la guerre prochaine qui serait un "jugement dernier" ("Jüngstes Gericht") où se déciderait l’existence de l’Allemagne66Moltke, mélangeant curieusement le darwinisme social et les thèmes religieux, espérait qu’un futur Armageddon européen, où la vigueur de la culture germanique serait définitivement testée, conduirait à l’avènement d’un "Empire millénaire" ("Tausendjähriges Reich") imprégné d’une nouvelle spiritualité. Cependant, cette révélation miraculeuse serait précédée par de nombreuses épreuves sanglantes, donc des guerres. En 1905, il écrit à sa femme :

L’ère spirituelle dont tu espères l’avènement ne se réalisera pas, je le crois, de sitôt. Avant cet événement, je crains que l’humanité ne doive encore traverser une longue période d’épreuves sanglantes et de détressse. Nous ne verrons probablement plus le commencement de l’Empire millénaire que l’humanité attend si ardemment depuis l’époque de Jésus 67

 

Il n’hésita pas non plus à exposer ses vues philosophiques aux autorités politiques et militaires. Insistant sur les dangers de la situation internationale créée à la suite des guerres balkaniques, il demande en 1913 au chef d’état-major autrichien, Conrad von Hötzendorff, de s’armer pour la poursuite de l’évolution mondiale en rendant les peuples germaniques plus sensibles à cette nécessité68Ces visions "chiliastiques" colorées de darwinisme social s’accordaient parfaitement aux prémisses du plan Schlieffen qui promettait d’emporter des victoires décisives, c’est-à-dire "éliminatoires".

Le refoulement des peuples "vieux" n’était pour Moltke qu’une question de force et non pas de droit : il découlait de la nature des choses. Cet axiome prétendument scientifique atténua même son nationalisme. Sur la décadence italienne il porte en 1905 le jugement suivant :

Il est assez attristant que ce peuple qui domina jadis le monde soit tombé si bas mais c’est dans le cours des choses. Ils sont probablement sur la pente descendante et nous les Germains sommes sans doute plus jeunes. Mais nous suivrons vraisemblablement la même voie pour faire finalement place aux peuples plus jeunes. À cet égard les peuples sont pareils aux individus 69

 

Moltke considère que les puissances de l’Entente sont immuablement hostiles à l’Allemagne : l’écrasement de l’ennemi, et non pas un modus vivendi ou des compromis politiques, était sous cet angle un impératif de la sécurité. Il affirme à plusieurs reprises l’inévitabilité d’une confrontation armée entre le germanisme et le slavisme dont l’antagonisme est considéré comme congénital70La politique du chancelier lui semble "molle" et pas assez attentive aux dangers de la situation internationale. Le discours du chancelier relatif au renforcement de l’armée au Reichstag en avril 1912 ne lui inspire que des mots acerbes :

Ici toujours l’eau de rose : personne ne penserait à une guerre, l’Allemagne et les autres puissances seraient pacifiques mais on ne pourrait pas savoir ce qui peut un jour arriver et pour cette raison on devrait renforcer l’armée. On pourrait éclater de rire si cela n’était pas si désespérant ! Le projet de loi sera apparemment malgré tout accepté sans problèmes. Le peuple a un sentiment plus sain de la situation mondiale que ses dirigeants 71

 

Le postulat de l’hostilité des autres puissances devait encourager une guerre préventive et indirectement un plan militaire offensif tel que le plan Schlieffen. Si l’adversaire est jugé extrêmement hostile, seule une victoire décisive, donc l’anéantissement complet des forces adverses, est susceptible de mettre un terme à la guerre en brisant définitivement sa volonté de résistance. Schlieffen exclut également, dans Kriege der Gegenwart ("Les guerres de l’époque contemporaine"), une guerre limitée et des solutions ou négociations politiques car l’Entente est implacable. La distinction entre des options défensives et offensives n’existe pas dans son esprit, car l’expansion et l’anéantissement de l’adversaire sont nécessaires à la sécurité72

Il est incontestable qu’une idéologie qui attribue à la guerre un rôle pour la sélection du peuple le plus apte, la croit inévitable, bienfaisante et naturelle afin de résoudre les conflits et qui, de surcroît, suppose l’adversaire irréductiblement hostile, exclut un plan militaire défensif qui ne vise qu’au maintien du statu quo. Mais un système de valeurs axé sur l’offensive a-t-il été le seul élément qui explique le rejet des options défensives ou bien Moltke a-t-il également eu des raisons stratégiquement valables pour justifier un tel refus ?

Le rejet idéologique de la défensive

Moltke l’Ancien (chef de l’état-major de 1861 à 1889) abandonna, après les expériences de la guerre franco-allemande de 1870-1871, le concept du "Blitzkrieg" et de la "victoire décisive" :

L’Allemagne ne doit pas espérer se libérer de l’un de ses adversaires par une offensive rapide et heureuse pour se dresser ensuite contre l’autre. Nous venons justement de voir combien il est difficile de mettre un terme à la lutte victorieuse contre la France 73

 

L’augmentation de la puissance de feu, le caractère "national" des guerres modernes - la mobilisation de toutes les ressources d’une nation - rendaient à ses yeux l’anéantissement des forces adverses dans une guerre de courte durée fortement improbable. Dans un discours devant le Reichstag en 1890, il prophétise qu’une future guerre européenne pourrait devenir une guerre de sept, voire de trente, ans74

Malgré sa prédilection pour des victoires décisives par l’attaque des flancs et ses conceptions darwiniennes de la guerre, Moltke l’Ancien se livrait à une analyse réaliste. Il conçut donc, dans les années 80, un plan qui préconisait une offensive limitée à l’Est (ligne de défense sur la Vistule) et une défensive à l’Ouest en profitant des places fortes en Alsace-Lorraine, dans les Vosges, et l’étendue très limitée de la frontière franco-allemande75Une offensive à la frontière orientale sur un front de 750 km dans les plaines de la Pologne et de la Galice lui paraissait plus prometteuse. Il ne se faisait aucune illusion sur les chances de succès d’une attaque décisive contre la Russie et n’avait pas l’intention de pénétrer dans ses profondeurs. Son objectif était une victoire limitée autour de Varsovie afin de raccourcir la frontière convexe et difficilement défendable avec la Russie. À l’ouest, il espérait attirer les forces françaises hors de leurs forteresses à proximité du réseau ferroviaire de la Sarre. Les forces allemandes de l’Est pourraient alors être rapidement déplacées à l’ouest.

L’expérience de la première guerre mondiale en 1915 confirme la viabilité du plan de Moltke l’Ancien. Sur la frontière occidentale, les forces allemandes se défendaient avec succès contre les forces alliées bien que la ligne de défense y fût deux fois plus longue qu’elle aurait été si la neutralité belge avait été préservée. Deux corps d’armées et huit divisions allemands supplémentaires transférés du front occidental permirent de refouler les troupes russes, en été 1915, de la Lituanie, de Pologne et de Galicie76Seuls quelques membres de l’état-major, comme Herrmann von Staabs, le chef de la section ferroviaire de l’état-major, ou le général Sigismund von Schlichting reconnurent les avantages de ce plan fondé sur les considérations suivantes :

1. les fortifications et l’étendue limitée de la frontière occidentale ;

2. la diminution des forces adverses : une défense à l’ouest aurait vraisemblablement exclu du conflit les forces belges et anglaises ;

3. le renforcement moral des troupes et des dirigeants autrichiens ;

4. l’accès aux matières premières de l’Europe orientale77

Un mémorandum de Moltke le Jeune de 1913 : Verhalten Deutschlands in einem Dreibundkrieg ("Le comportement de l’Allemagne dans une guerre des triples alliances"), justifie l’abandon du plan de Moltke l’Ancien de la manière suivante :

Le fort développement du réseau ferroviaire russe conduisait à une accélération du déploiement russe. Celui-ci est largement transféré vers l’Est sur la ligne Kovno - Grodno-Bialystok - Brest Litovsk. Une offensive germano-autrichienne vers la Pologne est ainsi devenue inopérante. Une attaque allemande contre le nouvel espace du déploiement russe aurait aujourd’hui à surmonter des positions fortifiées dans les marécages autour de la Narev et du Niémen qui sont difficiles à traverser... Même une percée sur la Narev ne nous serait pas très profitable car les Russes pourraient alors se retirer vers leur vaste hinterland. Cette campagne russe se prolongerait de toute manière éternellement 78

 

On peut se demander si Moltke a sérieusement analysé la possibilité d’une offensive limitée à l’Est. La ligne de front sur la frontière orientale en automne 1915 dépassait de loin l’objectif de Moltke l’Ancien. Il semble que ses arguments techniques soient plutôt des rationalisations a posteriori. Cette hypothèse s’impose lorsqu’il remarque que même si une offensive à l’Est réussissait, ce ne serait pas une victoire décisive. En janvier 1915, il s’oppose de la même façon à la stratégie d’usure de son successeur, le général von Falkenhayn en exhortant le chancelier à forcer désormais une décision à l’Est79Le dogme de la "bataille décisive" et non pas l’impossibilité technique d’une défense semble donc être la motivation essentielle du "jeune" Moltke pour rejeter le plan de son oncle :

Nous avons aussi examiné à plusieurs reprises la question de savoir si nous ferions mieux de mener une guerre défensive. La réponse fut toujours négative car cela aurait exclu la possibilité de pousser le plus rapidement possible la guerre en territoire ennemi 80

 

Sa fixation sur une décision rapide se confirme dans ses propos à Conrad von Hoetzendorff en 1911 :

Notre effort primordial doit être d’atteindre une décision rapide. Cela n’est guère possible contre la Russie. La défense contre la France absorberait tant de forces que les forces disponibles en vue d’une offensive contre la Russie ne suffiraient pas à forcer une décision. Le vaste espace de manœuvre et le terrain défavorable gaspilleraient trop de temps 81

 

Le souci de Moltke qu’une répartition égale des forces allemandes entre les deux fronts pourrait conduire à une défaite à l’ouest ne semble pas non plus pertinent. Au tournant du siècle, l’état-major allemand mit en scène plusieurs jeux de guerre ("Kriegsspiele") basés sur une défensive à l’ouest. La conclusion "embarrassante" était que la France aurait des difficultés énormes pour percer même une ligne de défense très modeste. Dans des "Kriegsspiele" postérieurs, des forces belges et hollandaises étaient arbitrairement ajoutées aux forces alliées et celles des Allemands diminuées82Bref, ce n’étaient pas les faits qui contredisaient une défense à l’ouest mais la conception de la bataille décisive.

Moltke tient un langage expressément idéologique lorsqu’il s’étonne de l’attitude attentiste de Kouropatkine lors de la guerre russo-japonaise en Mandchourie (1905) : "Kouropatkine reste toujours immobile face aux Japonais. Cette manière insensée de mener la guerre ne s’était pas vue depuis longtemps"83Snyder remarque que ces propos traduisent "un préjugé contre une stratégie défensive qui ne peut pas pleinement être expliqué en termes rationnels84Malgré l’échec de la Marne et la puissance des feux, Moltke reste encore, en 1915, attaché à sa croyance désespérée, mais tenace, en une bataille "décisive" préconisée bientôt à l’Est :

Il est évident que le rétablissement de nos possibilités d’opérations à l’Ouest n’est possible que par le décrochement de l’ennemi et la concentration de nos troupes en arrière. On n’est pas parvenu jusqu’ici à prendre cette mesure qui chercherait une décision sur le champ de bataille dégagé contre l’ennemi qui doit nous suivre absolument 85

 

L’aversion de Moltke envers une défense statique et une guerre d’usure ne résulte certainement pas seulement de sa conception philosophique et politique mais aussi de sa "socialisation" dans les doctrines stratégiques prévalentes de Schlieffen et de l’état-major86

Le chancelier Bethmann Hollweg semble avoir approuvé le plan Schlieffen en partie pour des raisons idéologiques et pas seulement pour des raisons internes : une défensive et une partie remise seraient incompatibles avec une lutte pour l’existence :

Je pense que le maintien par les militaires du plan Schlieffen est juste : une offensive à l’Est et une défensive à l’ouest aurait signifié l’aveu que nous attendions dans la meilleure des hypothèses une partie remise. Aucun peuple ne pouvait être entraîné ainsi dans une lutte pour son existence 87

 

Le chancelier ne pensait-il pas à l’impossibilité de rallier l’opinion publique à de négociations pour la paix sur la base du statu quo une fois que des offensives dans les territoires ennemis eurent éveillé "la faim d’annexions" ? En outre, pouvait-on supposer des effets négatifs sur le moral de la population allemande si l’Allemagne faisait figure d’agressé et non pas d’agresseur en se défendant sur son territoire ? Seule la perspective d’une lutte pour l’existence pouvait le conduire à viser à l’élimination des ennemis et à exclure une partie remise.

Le rejet d’un plan défensif n’est-il pas pour autant rationnel dans la mesure où une guerre prolongée aurait risqué d’être défavorable aux puissances centrales en raison de leur vulnérabilité économique ? Panajotis Kondylis affirme que la stratégie d’anéantissement aurait été fondée sur une analyse réaliste du rapport des forces et non pas sur une "obstination doctrinaire88Ce jugement est hautement contestable puisque l’intervention anglaise était loin d’être acquise sans la violation de la neutralité belge89L’alliance franco-russe à elle seule n’aurait guère pu l’emporter contre les puissances centrales. Même la supériorité industrielle et technologique de la triple Entente par rapport à l’Allemagne et à l’Autriche n’était pas écrasante et il est douteux que les Alliés eussent pu l’emporter sans l’aide américaine90

Pas plus convaincant est l’argument du comte Schlieffen, selon lequel la supériorité numérique du bloc franco-russe aurait été à la longue fatale à l’empire allemand91Les fortifications de la frontière occidentale compensaient cette infériorité ainsi que l’existence de lignes internes de communication efficaces : l’Allemagne pouvait renforcer ses fronts selon les besoins tandis que la France et la Russie étaient séparées l’une de l’autre et avaient du mal à coordonner leur stratégie92Plus plausible est peut-être l’objection de Schlieffen qu’une guerre de longue durée serait contraire à la complexité des économies nationales. Celles-ci s’épuiseraient rapidement et les puissances, menacées par des menées révolutionnaires, seraient ainsi contraintes de demander une paix sur la base "statu quo ante bellum93Il ne faut cependant pas surestimer le "social-conservatisme" de Schlieffen puisque la première version de son plan date de 1897, donc d’une époque relativement peu troublée94Le rejet de la défensive par Moltke le Jeune ne reposait pas davantage sur de telles considérations.

Il reste l’argument que la défensive était incompatible avec des buts expansifs et donc rationnels si les sphères dirigeantes allemandes visaient à l’établissement d’une hégémonie allemande en Europe95Or les militaires allemands ne parvinrent pas à distinguer les options défensives des options offensives. En d’autres termes, même s’ils s’étaient contentés de ne chercher que la sécurité de l’Allemagne, ils auraient vraisemblablement opté en faveur du plan Schlieffen car, dans la version "völkisch-darwinienne", l’anéantissement - l’élimination - de l’ennemi implacable était le seul moyen d’y parvenir.

Les doutes de Moltke sur le succès du plan Schlieffen

Contrairement aux affirmations des adeptes de Schlieffen, le plan de leur "maître" n’était nullement une recette miracle. Son échec ne peut être attribué uniquement à l’affaiblissement de l’aile droite ni à l’irrésolution de Moltke le Jeune96Schlieffen comme Moltke étaient bien conscients des risques énormes de ce plan mais s’obstinèrent à le maintenir97L’alternative ne pouvait être qu’une conception défensive et celle-ci leur était pour des raisons idéologiques insupportable.

Le premier problème du plan était d’ordre politique. La violation de la neutralité belge provoqua l’intervention anglaise et des forces belges dans le conflit. Moltke n’était lui-même pas très assuré sur ce point : lorsque le secrétaire d’État Jagow attira, en 1913, son attention sur ce danger, il devint même "très pensif98Moltke refoula ses craintes en espérant que la Belgique et peut-être même l’Angleterre céderaient sans combat une fois reconnue la détermination allemande99Cette illusion du "bandwagoning" selon lequel les États faibles s’inclinent devant le plus fort au lieu de lui résister convient aussi bien à la vision darwinienne de la politique internationale qu’à l’axiome de l’armement naval de l’amiral Tirpitz : l’Angleterre se montrerait complaisante une fois qu’elle aurait reconnu l’impossibilité de nuire à la flotte allemande100

Un deuxième problème était la question logistique. Le ravitaillement en corps de réserves, munitions et subsistances de l’aile droite était d’autant plus crucial qu’elle s’affaiblirait au fur et à mesure de sa progression en territoire ennemi. L’étroitesse de l’espace entre Bruxelles et Namur ainsi que la possibilité d’une destruction des tunnels, des ponts et des voies ferrées en Belgique constituaient de grandes incertitudes. Moltke admet qu’une telle destruction serait facile et avoue le "caractère hardi" du coup de main sur Liège101Même en écartant ces risques, on pouvait difficilement ignorer que les troupes françaises possédaient avec leur réseau ferroviaire axé sur Paris une plus grande facilité de déplacement sur le théâtre de la guerre - un avantage qui devait devenir crucial dans la bataille de la Marne.

Une troisième prémisse du succès du plan Schlieffen tenait à la "complaisance française". Un regroupement rapide des forces françaises vers l’aile gauche aurait pu annuler prématurément la manœuvre enveloppante de l’aile droite allemande. Schlieffen s’inquiétait à l’idée que les "Français" pourraient atteindre la ligne Bruxelles - Namur avant les Allemands ou même parvenir jusqu’à Anvers et menacer ainsi les forces allemandes qui seraient débordées à leur tour102Ces craintes furent vaines car, conformément au plan XVII et à la doctrine de "l’offensive à l’outrance" visant à effacer "la légende de l’Allemand militairement supérieur au Français103les troupes françaises s’acharnèrent dans des offensives coûteuses en Lorraine et dans les Ardennes. Enfermé dans le dogme de l’impossibilité d’utiliser des réserves en premier ligne, l’état-major français n’accorda que très tardivement foi aux avertissements du commandant de la Ve armée, le général de Lanrezac, qui indiqua assez tôt l’ampleur du mouvement d’enveloppement des Allemands104Les premières réactions françaises à l’attaque allemande correspondaient ainsi à un "best case scénario".

La plus grande faiblesse du plan était l’insuffisance numérique des forces allemandes. Le plan Schlieffen devait mettre en jeu des forces qui n’existaient pas : 40 corps devaient attaquer la France alors qu’en réalité seulement 34 étaient disponibles en 1905105Au demeurant, Schlieffen doute visiblement du succès de son plan car il emploie souvent des locutions comme "si", "peut-être", "pourvu que106Même en 1914, il manquait toujours à l’Allemagne entre cinq et huit corps d’armée alors que la Russie s’était considérablement renforcée depuis sa déroute dans la guerre contre le Japon107Ce déficit devait se répercuter sur la capacité de l’aile droite d’encercler la place forte de Paris en passant à l’ouest de l’Oise, puis à l’ouest, au sud-ouest et au sud de Paris afin d’empêcher le repli des troupes françaises. Schlieffen demandait six corps supplémentaires à cet effet car il constatait : "nous sommes trop faibles108

Certes l’échec du plan Schlieffen à la bataille de la Marne tient aussi aux divagations du général von Kluck lançant ses corps d’armée à la poursuite de l’armée de Lanrezac, ce qui était contraire aux instructions de Moltke le Jeune109

Cependant, même sans la bévue de von Kluck, il est douteux que les forces allemandes aient été en nombre suffisant pour s’emparer de Paris. Non seulement les transports stratégiques en direction de Paris rendaient l’entreprise difficile mais également les possibilités de défense sur l’Aisne, l’Oise, la Seine et la Marne et sur la ligne fortifiée Verdun-La Fère-Paris110L’aile gauche des Alliés - 35 divisions - dépassait d’ailleurs dans la bataille de la Marne très largement l’aile droite allemande - 20,5 divisions. Même l’affaiblissement de l’aile gauche allemande au sud de Metz, autrement dangereux, en faveur de l’aile droite n’aurait probablement pas changé grand chose111

Moltke n’était pas non plus très assuré sur les chances de finir la guerre à la manière d’un Blitzkrieg en 6 semaines, sinon on comprendrait mal sa renonciation à marcher à travers le territoire hollandais en voulant assurer à l’Allemagne une "trachée-artère112Dans la même optique se situe son écrit au ministre de la guerre de 1912 selon lequel les munitions n’étaient assurées que jusqu’au 40e jour de la mobilisation, ce qui était insuffisant pour une longue campagne113Moltke semble même souscrire aux jugements de son oncle lorsqu’il écrit, en 1905 : "Ce sera une guerre des peuples qui ne peut pas se conclure par une seule bataille décisive114Ces jugements lucides sont cependant toujours annulés par une croyance presque religieuse dans les vertus de l’offensive. Pendant la bataille de la Marne, il s’exclame : "Aujourd’hui tombera une grande décision... Si je devais aujourd’hui sacrifier ma vie afin de forcer la victoire, je le ferais avec une joie infinie..." 115

Ni Schlieffen ni Moltke ne manquèrent de clairvoyance116- du moins par intermittence - et ils étaient conscients des nombreux inconvénients du plan qu’ils avaient élaboré. Moltke s’y accrocha sans être convaincu de son efficacité. Comme l’alternative défensive ne convenait pas à sa vision "völkisch-darwinienne", il refoulait vraisemblablement ses doutes. Il nous semble qu’un Moltke purement technique n’aurait pas retenu le plan Schlieffen mais le Moltke idéologique ne pouvait pas faire autrement.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Jack L. Snyder, The Soviet Strategic Culture, Santa Monica, 1977 ; Ken Booth, Strategy and Ethnocentrism, Londres, 1979 ; Jack L. Snyder, The Ideology of the Offensive, New York, 1984 ; Alastair Iain Johnston, Thinking about Strategic Culture", International Security, vol. 19, printemps 1995 (résume la littérature existante sur ce sujet).

2 Un "classique" dans la théorie de jeux qui reflète ce point de vue est T. Schelling, Stratégie du conflit, Paris, 1980.

3 Alastair I. Johnston, art. cit., p. 4.

4 Stephen Peter Rosen, "Military Effectiveness", International Security, printemps 1995, vol. 19, p. 31.

5 Elisabeth Kier, "Culture and Military Doctrine", International Security, printemps 1995, vol. 19, pp. 65-93.

6 Ibid.

7 A.I. Johnston, art. cit.

8 Ole Holsti, The Belief System and National Images", Journal of Conflict Resolution, tome 6, n° 3, 1962, p. 245.

9 Dans le livre de Schelling, nous ne trouvons quasiment aucun exemple de la réalité historique qui illustre ces modèles.

10 A.I. Johnston, art. cit., p. 46.

11 Ibid., p. 46.

12 Ibid., p. 47.

13 Jean Klein, qui publiera prochainement, en collaboration avec Thierry de Montbrial, un dictionnaire de stratégie, m’a donné de nombreuses indications en cette matière.

14 L’ouvrage de référence reste encore : Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan. Kritik eines Mythos, Munich, 1956. Voir aussi Stig Förster, Der doppelte Militarismus, Wiesbaden, 1985, et "Der deutsche Generalstab und die Illusion des kurzen Krieges. Metakritik eines Mythos", MGM 54, 1995, pp. 61-95. Ce dernier auteur est professeur à l’Université de Berne et travaille actuellement sur les plans de guerre avant 1914. Il pense que les militaires allemands étaient parfaitement conscients que le plan Schlieffen ne pouvait pas marcher. Il reste à voir si S. Förster réussira à faire accepter cette thèse qui nous semble très intéressante mais un peu trop "logique", car il faut parfois admettre que les décideurs politiques et militaires sont eux-mêmes tourmentés par leurs incertitudes.

15 Son calcul se fondait essentiellement sur la lenteur de la mobilisation russe en raison de carences de son réseau ferroviaire et des distances immenses à parcourir.

16 Schlieffen élabora en 1894 le premier plan d’offensive contre la France, qui s’appuyait encore presque entièrement sur une attaque frontale depuis la Lorrraine.

17 Gerhard Ritter, Schlieffenplan, pp. 47-71.

18 Ibid., pp. 58-sq.

19 Schlieffen ne prenait pas sérieusement cette possibilité en considération. Dans ce cas, les forces allemandes ne devaient pas marcher en direction de Lille mais tourner brusquement à gauche afin d’anéantir les forces françaises en Lorraine dans une bataille d’encerlement (Ritter, Schlieffenplan, pp. 54-57).

20 Voir infra. Tous les corps de réserves étaient employés en première ligne.

21 Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan, pp. 49-sq.

22 Ibid., pp. 42, 58, 78, 82, 188.

23 Ibid., p. 180.

24 Corelli Barnett, Le sort des armes, Paris, 1964, p. 25.

25 Luigi Albertini, The Origins of the War of 1914, 3 vol., Westport, Conn., 1980, vol. 2, p. 581.

26 A. Beaufre, Introduction à la stratégie, Paris, 1985, chap. III.

27 L.C.F. Turner, Origins of the First World War, New York, 1970, pp. 72-sq.

28 Luigi Albertini, The Origins of the War of 1914, vol. 2., p. 566.

29 Stephen van Evera, "The cult of the offensive", pp. 74-sq.

30 Ibid.

31 Ibid.

32 C’était le deuxième jour de la guerre serbo-autrichienne et le premier de mobilisation partielle russe.

33 Corelli Barret, op. cit., p. 25.

34 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, Munich, 1973, vol. II, notes 328 et 386.

35 I. Geiss, Julikrise und Kriegsausbruch, Bonn, 1976, vol. II, p. 294.

36 U. Trumperer, "War Premediated ?", Central European History 9, mars 1976, p. 77.

37 Schmitt, Coming of the war, New York/Londres, 1970, vol. 2, p. 196.

38 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, 316-sq ; I. Geiss, German Foreign Policy, p. 149 et Berghahn, Germany and the Approach of War, p. 203.

39 I. Geiss, op. cit., n° 858.

40 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, p. 332.

41 I. Geiss, op. cit., pp. 535 et 611 ; Ibid., n° 1053, Grey à Bertie, 1er août 1914, p. 599, n° 1058, Grey à Goschen, 1er août 1914, p. 603.

42 Gerhard Ritter, Staatskunst..., vol. II, p. 332.

43 Luigi Albertini, The Origins of the War, vol. 3, p. 31.

44 Moltke à Heeringen, le 2 décembre 1912, cité par Gerhard Ritter, Staatskunst..., vol. II, p. 278.

45 John C.G. Röhl, "Admiral von Müller and the Approach of War, 1911-1914", The Historical Journal, 12, 1969, pp. 669-sq.

46 I. Hull, The Entourage of Kaiser Wilhelm II, New York, 1982, p. 255.

47 Général von Plessen, cité par Isabell von Hull, op. cit., p. 261.

48 PA-Bonn (archive à l’Auswärtiges Amt), NL Jagow (papiers privés), vol. 8, pp. 69-sq. (Gespräch mit Moltke im Frühjahr 1914).

49 Ibid.

50 Ibid.

51 L’expression est française et fut le credo de l’élan offensif contre l’Alsace et les Ardennes du plan XVII qui rejeta l’alternative défensive plus réaliste du général Michel.

52 Van Evera, op. cit., p. 84.

53 A. Gasser, "Deutschlands Entschluss zum Präventivkrieg 1913-1914", Preussischer Militärgeist und Kriegsentfesselung 1914, Basel, 1985, pp. 3-sq.

54 Ibid., p. 7.

55 I. Geiss, n° 983, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, p. 544 ; n° 996, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, p. 554 ; n° 1003, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, pp. 564-sq.

56 Helmuth von Moltke, "Betrachtungen und Erinnerungen", novembre 1914, dans Thomas Meyer (ed.), H. von Moltke 1848-1916, Basel, 1993, pp. 398-400.

57 Ibid., p. 394.

58 Ibid., p. 360.

59 Helmuth v. Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, pp. 394-sq.

60 Gotthart Breit, Das Staats und Gesellschaftsbild deutscher Generale beider Weltkriege im Spiegel ihrer Memoiren, Boppard/ M., 1973, pp. 43-sq.

61 H. von Moltke, Dokumente..., p. 229 (6 mars 1904).

62 H. von Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, p. 394.

63 Cité par Corelli Barnett, op. cit., p. 44.

64 Cité par H. Afflerbach, "Die militärische Planung des Deutschen Reiches", dans W. Michalka (ed.), Der Erste Weltkrieg, Munich, 1994, pp. 282-sq.

65 Snyder, The Ideology of Offensive, p. 122.

66 Gerhard Granier, "Deutsche Rüstungspolitik vor dem Ersten Weltkriege", Militärgeschichtliche Mitteilungen, 1985-2, p. 126.

67 Moltke à sa femme (20 mai 1905).

68 Conrad von Hoetzendorff, Aus meiner Dienstzeit 1906-18, vol. III, pp. 144-sq.

69 Moltke à sa femme (7 février 1905).

70 C. von Hoetzendorff, op. cit., vol. III, p. 144 (Moltke à Conrad, février 1913).

71 Moltke à sa femme (24 avril 1912), Dokumente, p. 284.

72 J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, p. 121.

73 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. 2, p. 244.

74 H. von Moltke, "Reichstagsrede du 14 mai 1890", dans Max Herbst (ed), Leben und Werk in Selbstzeugnissen, Briefe, Schriften, Reden, Brême, pp. 421-sq.

75 Ibid., p. 245.

76 N. Stone, Eastern Front 1914-1917, Londres, 1975, p. 265.

77 J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, pp. 117-sq. Ritter, Schlieffenplan, p. 51.

78 Cité par Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, pp. 268-sq.

79 Moltke-Bethmann, 8 janvier 1915, dans H. von Moltke, Dokumente..., op. cit., p. 326.

80 H. von Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, p. 397.

81 Cité par J. L. Snyder, The Ideology of Offensive, pp. 148-sq.

82 Ibid.

83 H. von Moltke à sa femme (25 janvier 1905), dans Dokumente zu seinem Leben, p. 239.

84 Ibid., p. 141.

85 H. von Moltke à Bethmann Hollweg, 8 janvier 1915, dans Dokumente..., pp. 325-sq.

86 J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, p. 148.

87 PA-Bonn, NL Jagow, Bd. 7 (8), B. H. à Jagow, 15-19 août.

88 P. Kondylis, Theorie des Krieges, Stuttgart, 1988, p. 121.

89 P. Kennedy, The Rise of the Anglo-German Antagonism. 1860-1914, Londres-Boston, 1980, pp. 458-sq.

90 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, 1991, p. 330.

91 Ritter, Der Schlieffenplan, op. cit., p. 37.

92 P. Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, p. 299.

93 "Der Krieg in der Gegenwart", dans G. v. Schlieffen, Gesammelte Schriften, Berlin, 1913, tome 1, 1905.

94 J.L. Snyder, op. cit..

95 C’est l’argument de L.L. Farrar Jr., The Short War Illusion, Santa Barbara/Oxford, 1973.

96 W. Groener, Das Testament des Grafen Schlieffen, Berlin, 1930 (3e éd.) ; W. Foerster, Aus der Gedankenwerkstatt des deutschen Generalstabes, Berlin, 1931. Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan, refute ce point de vue.

97 Voir notamment l’article stimulant de Stig Förster, "Der deutsche Generalstab und die Illusion des kurzen Krieges", cité.

98 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, pp. 271 et 355.

99 B. E. Schmitt, The Coming of the War, New York 1930, vol. II, p. 390.

100 Tirpitz, Der Aufbau der deutschen Weltmacht, Berlin, 1924, p. 4.

101 Lutz Graf Schwerin von Krosigk, Es geschah in Deutschland, Tübingen-Stuttgart, 1951, p. 59.

102 Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan, pp. 57-sq.

103 Raymond Recouly, Joffre, Paris, 1931, pp. 77-sq.

104 Ibid., p. 90.

105 Imanuel Geiss, Der lange Weg in die Katastrophe, Munich, 1991, p. 245.

106 Ritter, Der Schlieffenplan, pp. 146-155.

107 J.L. Snyder, The Ideology..., p. 112.

108 Ritter, Der Schlieffenplan, pp. 61-sq.

109 Voir à ce propos Charles de Gaulle, La discorde chez l’ennemi, Paris, 1924.

110 Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan, p. 61.

111 J.L. Snyder, Ideology..., p. 112.

112 Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, p. 180.

113 Cité par Stig Förster, "Der deutsche Generalstab und die Illusion des kurzen Krieges. Metakritik eines Mythos", Militärgeschichtliche Mitteilungen 54, 1995, p. 86.

114 H. von Moltke, Dokumente..., (à sa femme 29 janvier 1905), pp. 242-sq.

115 Ibid., p. 314 (7 septembre 1914).

116 Stig Förster, Der deutsche Generalstab.

 

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