STRATÉGIE D’INTERDICTION DE CONFLIT

Charles Swett

L’histoire des événements qui conduisent les États-Unis à intervenir militairement outre-mer reflète en général une répugnance à entrer en action avant que ne s’épuisent les options les plus souhaitables. Cet article explore les raisons pour lesquelles il est habituellement préférable d’agir tôt, les obstacles à ce type de choix et propose une stratégie de résolution de conflits en amont et à moindre coût par rapport à l’usage de forces conventionnelles. Deux exemples d’innovations militaires propres à faciliter cette stratégie seront décrits.

Effet de levier

Tout conflit naît de quelque chose. Ce peut être la rareté des ressources, une ambition territoriale, une calamité naturelle, une animosité ou une intolérance éthnique, raciale ou religieuse, une communication médiocre, un désaccord politique ou idéologique, des haines anciennes soudainement ravivées d’on ne sait où. Un conflit peut "mijoter" durant des décennies et exploser d’un coup, il peut aussi monter en puissance en quelques mois, ou encore dériver soudainement d’un simple accident. À chaque instant de son évolution, il peut emprunter une variété de directions. Certaines conduisent à l’escalade, à une montée en puissance dans des spirales ascendantes d’hostilités physiques, d’autres mènent à la conciliation, à la stabilisation et à une relative tranquillité. Un faible changement d’orientation dès les premières phases de l’évolution d’un conflit peut entraîner de grandes différences au niveau de son issue.

Une légère inflexion en début de processus peut conduire, dans le long terme, à la paix ou à la guerre. Cela peut se traduire par un simple changement dans l’attitude d’un dirigeant, ce qui est bien loin d’un bouleversement majeur ! Par un effet de levier, nous pouvons maintenir la stabilité et la sécurité dans une région en conflit. Si nous entrons en action suffisamment tôt et que nous exerçons une pression assez loin du point d’appui, un modeste effort entraîne un bénéfice disproportionné par rapport à l’énergie investie. C’est ce que nous entendons par effet de levier. En négligeant d’agir tôt et en laissant le champ libre à l’escalade, l’obtention d’un même effet requiert l’application d’une force beaucoup plus grande pour un résultat similaire. À mesure que le temps passe, les fenêtres d’opportunité pour influer sur le cours des choses se ferment et les occasions se perdent. Pour finir, seul le recours à la force militaire demeure disponible, soit l’option la plus coûteuse et la plus susceptible d’entraîner d’importantes pertes humaines.

Selon l’US Defense Strategy, "des investissements plutôt faibles effectués au bon moment produisent des effets bénéfiques disproportionnés, qui minimisent une réponse nord-américaine plus coûteuse ensuite". Ainsi, l’absence d’intervention durant l’escalade d’un conflit nous entraîne souvent vers des solutions militaires alors que les États-Unis y répugnent. La diplomatie, au besoin renforcée par des pressions économiques, est le moyen le plus judicieux pour résoudre les conflits.

Pour moult raisons, l’effet de levier est supérieur lorsque nous l’appliquons de manière précoce dans un conflit. Lorsque les tensions sont faibles, les médiateurs disposent de plus grandes facilités d’accès pour promouvoir des solutions pacifiques, profitent du fait que les communications et les institutions communes aux belligérants demeurent opérationnelles. Quand les parties prenantes se sont déjà enracinées dans leur opposition et ont consolidé leurs défenses, il est plus difficile, non seulement pour les belligérants mais aussi pour des tiers, de se frayer un chemin au travers de positions rigides. Durant les phases préliminaires d’une escalade, les protagonistes peuvent se révéler politiquement et militairement moins intransigeants, et cela crée plus de marge pour des arrangements. Émotionnellement, les responsables craignent moins pour leur statut et de perdre la face en faisant machine arrière, et de manière concomitante, l’éventail des solutions sauvant les apparences est plus large. Lors du prélude d’un conflit, les parties extérieures sont moins enclines à se ranger d’un côté ou de l’autre, le nombre d’acteurs dont les orientations doivent être changées est restreint et la progression vers la guerre moins intense. Les passions sont moins enflammées et les affronts ou les victimes réclamant vengeance, moins nombreux. La violence génère une spirale ascendante de "victimisation" et de vengeance qu’il est difficile d’arrêter une fois enclenchée. La première éruption d’hostilité physique est le pas le plus décisif dans l’escalade. Une fois franchi, ce seuil change de manière significative la dynamique des interactions entre les parties.

Par malheur, l’histoire démontre que les hommes politiques ne tendent pas à agir quand l’action peut être la plus efficace. À mesure que le temps passe, le paradoxe veut que la puissance de l’effet de levier décline alors que le conflit empire et les pressions politiques incitant à l’action augmentent pour que les décideurs s’engagent dans des mesures concrètes. "Les motivations internationales pour agir sont les plus faibles quand les alternatives sont les plus nombreuses, et les motivations pour agir sont les plus fortes quand les alternatives sont les plus faibles1

Pourquoi agissons-nous si tard ?

De nombreuses raisons expliquent que les États-Unis n’interviennent qu’en dernier ressort dans l’escalade des conflits. L’une d’elle est la traditionnelle répugnance américaine à interférer dans les affaires des autres. Les Américains aiment s’occuper de leurs propres affaires et souhaitent que les autres fassent de même avec les leurs. Lorsque des disputes de famille éclatent, nous nous excusons poliment et partons en projetant de revenir quand les tensions se seront apaisées. Sur le plan politique, l’option de "ne rien faire" est toujours envisagée et représente souvent l’attitude adoptée par défaut. La raison en est qu’en général, un conflit local ne nous paraît pas menacer de manière significative nos propres intérêts. Seuls les individus perspicaces, capables de se projeter plusieurs étapes à l’avance, entrevoient comment un conflit embryonnaire croît en portée et en intensité jusqu’au point où nos intérêts sont menacés. Mais, à ce moment là, plusieurs des options initiales pour agir nous sont alors interdites.

Parmi la myriade de conflits en œuvre de par le monde, seuls quelques-uns paraissent suffisamment importants pour mériter l’attention des responsables politiques de la Maison Blanche, du département d’État et du département de la Défense. Étant donné que les plus hauts échelons de l’appareil national de sécurité ne peuvent suivre qu’un nombre limité d’affaires, le seuil de prise en compte est nécessairement plutôt élevé. Ces hauts responsables politiques peuvent ne rien savoir sur la plupart des conflits. Quand ils en prennent conscience, ils espèrent toujours que les hostilités s’amélioreront d’elles-mêmes sans intervention de leur part. En fait, nombre de ces problèmes s’améliorent effectivement ou se maintiennent indéfiniment à faible niveau. Indépendamment de sa dimension, il est tout à fait possible qu’une intervention empire les choses et il existe toujours un risque que cela tourne mal. Les actions conduites pour améliorer la situation peuvent tout aussi bien l’embraser, et bien souvent nous ignorons lequel des scénarios est le plus probable. Ainsi, les décideurs politiques peuvent seulement proposer leur aide et observer ce qui se passe.

Une autre raison pour laquelle nous agissons si tardivement est l’ambiguïté des analyses et du renseignement (intelligence). Les spécialistes américains les plus compétents en matière de conflits sont souvent très incertains sur leur devenir. Même avec un renseignement excellent, il est absolument impossible de savoir à coup sûr. Quand il est disponible, il demeure incomplet, pas à jour, d’une exactitude discutable et l’évaluation en est rendue plus difficile. La diversité des opinions dans la commu-nauté du renseignement sur quelque question que ce soit complique d’autant les choses. Qui plus est, et de manière compréhensible, les dispositifs d’alerte des services de renseignement se révèlent peu enclins à sonner l’alarme. Échaudés par de fâcheux précédents, ces systèmes d’alerte sont conditionnés pour amortir et nuancer les données jusqu’à ce qu’une information fiable et d’une clarté suffisante puisse justifier l’avertissement. Même dans ces conditions, les décideurs qui avaient réagi en fonction d’alertes antérieures qui s’étaient révélées fausses tendent à tempérer leurs propres réactions.

L’absence de soutien politique pour des interventions diplomatique, économique ou militaire explique aussi notre répugnance à entrer tôt en action. Bien que les États-Unis soient capables d’engager une action militaire unilatérale, nous préférons largement le consensus politique entre les nations concernées, et cela d’autant plus qu’un déploiement à grande échelle est envisagé. De tels consensus sont habituellement difficiles à obtenir. Ils requièrent une grande habileté diplomatique, ce qui peut prendre beaucoup de temps à mettre en œuvre. Par ailleurs, le consensus politique à l’intérieur même des États-Unis est un but aussi désirable qu’insaisissable.

Une autre raison tient à ce que, du fait de leur nature et de leurs caractéristiques hautement destructrices, les moyens militaires disponibles ne sont pas adaptés à l’action précoce. La majeure partie de ces moyens fut développée pour des buts de guerre et non pour les besoins subtils et délicats d’une intervention précoce. Bien que la présence d’un porte-avions et de son groupe de bataille impressionne certainement des acteurs locaux par sa puissance, tout emploi effectif de ses systèmes d’armes, voire une simple bombe lâchée par voie aérienne, est hautement destructeur. Un tel acte signifie une avancée importante dans l’escalade et on ne peut y recourir qu’en cas de situation grave. Le déploiement de forces terrestres suppose des frais considérables, une intense planification et représente un mode d’action brutal. Les forces spéciales opérationnelles sont d’ordinaire employées pour des activités de "combats en temps de paix" avec quelque succès, mais l’éventail des situations où leur contribution est efficace est limité. Si les objectifs sont appropriés et que le renseignement correspondant est disponible, elles peuvent être engagées de manière moins visible et à moindre coût que les forces conventionnelles, mais leur emploi entraîne de grands risques pour ceux qui les mettent en œuvre.

Pour faciliter des interventions précoces, le département de la Défense peut fournir à la Maison Blanche de nouveaux instruments militaires politiques plus en accord avec ce genre d’objectif. Idéalement, de tels instruments pourraient accroître notre capacité à agir sur des échelles proportionnées à notre niveau d’intérêt dans chaque situation. Cela impliquerait des coûts et des risques plus faibles pour les Américains engagés. Deux exemples sont décrits ci-après : les campagnes d’information et les campagnes de contre-mobilisation. Ces concepts ont été développés dans le cadre du projet de Révolution dans les Affaires Militaires (RMA) à l’Office of the Secretariat of Defense avec l’appui du Quadrienal Defense Review. Un très grand nombre de variations dans les scénarios d’escalade est envisageable tout en incluant des "phases de prévention" de nature et de durée différentes. Une campagne d’information peut être engagée à tout moment d’un conflit, virtuellement depuis ses prémisses jusqu’à sa conclusion, alors qu’une contre-mobilisation est applicable relativement tard durant la phase de prévention.

Campagne d’information

À la base de tout conflit, il y a des acteurs poussés à l’action par des opinions et des émotions dans des luttes meurtrières avec ceux qu’ils ressentent comme leurs ennemis. En conséquence, le moyen le plus efficace de neutraliser le conflit avant qu’il ne s’engage est de se plonger à l’intérieur de l’esprit des acteurs impliqués pour changer leur façon de voir les choses. Bien qu’il existe plusieurs moyens pour influer sur les opinions - le marchandage, la pression politique ou économique, la coercition¼ -, ces outils s’avèrent souvent inefficaces. De plus, ils entraînent des coûts qui rendent les hommes politiques peu à même de les utiliser assez tôt afin qu’ils produisent les résultats escomptés. De meilleurs moyens de persuasion sont nécessaires.

Les campagnes d’information représentent l’un de ces moyens. Des faits et des arguments favorables à nos objectifs sont diffusés vers les auditoires concernés au moyen d’affiches, de tracts, d’émissions de radio et d’autres médias traditionnels. De telles campagnes remportent un certain succès, mais elles pourraient être considérablement renforcées par l’usage innovant de médias supplémentaires en y incorporant des stratégies et des tactiques d’origine non militaire.

Le courrier électronique à travers Internet et le fac-similé se sont largement diffusés à travers le monde. Même dans des régions sous-développées, la plupart des élites dirigeantes et des groupes d’influence comme les hommes d’affaires prennent plaisir à la pratique de ces médias. L’identité, l’adresse électronique et le numéro de fax de ces personnes clefs - autant au niveau gouvernemental que non gouvernemental - de n’importe quel pays sont facilement accessibles à partir de bases de données commerciales. C’est ainsi que les campagnes d’information des États-Unis et de leurs alliés peuvent obtenir une plus grande efficacité et plus de précision dans leur ciblage2Ces médias sont interactifs et les publics-cibles peuvent répondre immédiatement aux émetteurs par le même canal. Fondée sur une rétroaction en temps réel avec les cibles, notre stratégie peut être adaptée au cours de cette dynamique. Un autre avantage consiste en ce qu’ils peuvent fonctionner à distance. Il n’est pas nécessaire de déployer une unité militaire sur le théâtre même pour les mettre en œuvre, il peut être plus commode de le faire à partir du quartier général sur le sol même des États-Unis, comme à Fort Bragg.

L’impact de ces médias augmenterait plus encore s’ils étaient employés de manière intégrée et simultanée avec des médias traditionnels sur zone comme des affiches, des tracts, des haut-parleurs publics, des émissions de radio et de télévision. Les auditoires seraient simultanément bombardés par un même message donné par des voies différentes. Des recherches en "communication persuasive" ont démontré que l’impact d’un message s’accroît lorsqu’il est renforcé par des messages similaires délivrés par d’autres modes de communication3Ce phénomène psychologique se nomme "supplémentation". Comme un spécialiste l’affirme, "la livraison multicanaux de la "vérité" est le SIOP 4de l’âge de l’information" 5Ces résultats peuvent être utilisés efficacement pour composer le contenu de nos campagnes.

Des douzaines d’expériences ont montré que des étudiants classés de manière aléatoire comme "plus intelligents" agissent de manière plus intelligente ; des individus sains d’esprit identifiés comme "fous" sont traités comme s’ils étaient fous et peuvent commencer à agir dans ce sens ; et des femmes étiquetées comme "belles" croient qu’elles sont belles... des prévisions (créent) la réalité.

 

... (Nous) avons réalisé une expérience de laboratoire qui démontre qu’une belle femme - uniquement parce qu’elle était belle - peut avoir un impact supérieur sur l’opinion d’un auditoire sur un sujet sans rapport avec sa beauté et, de plus, que son impact était plus important quand elle affichait clairement son désir d’influence sur l’auditoire. Les gens agissent comme s’ils s’efforçaient de satisfaire quelqu’un qu’ils trouvent séduisant, même s’ils ne connaissent rien de cette personne 6

Il est probablement plus aisé d’introduire une croyance nouvelle que d’en modifier une autre bien ancrée. Les mass-médias sont susceptibles d’engendrer des attitudes neuves sur des questions particulières, il est beaucoup moins évident qu’ils puissent changer efficacement des attitudes profondément établies.

Des orateurs au débit accéléré ou modérément rapide sont perçus comme plus intelligents, plus assurés et plus efficaces que leurs homologues au débit plus lent 7

Bien que certains de ces principes puissent apparaître comme de bon sens, cela ne signifie pas qu’ils soient effectivement parties prenantes du contenu de nos plans de campagnes d’information. Ce type de pratique nous permettrait d’obtenir beaucoup plus de nos connaissances en psychologie et renforcerait l’effet de persuasion de nos messages.

L’autre domaine non militaire mais approprié est celui de la publicité commerciale. Durant des décennies, l’industrie publicitaire a mis en œuvre une vaste panoplie de techniques pour que leurs cibles accomplissent des actes qui ne s’inscrivent pas forcément dans leur intérêt. Il n’y a aucune raison pour que le gouvernement des États-Unis ne profite pas de ces techniques. Nous pourrions ouvertement acheter de l’espace commercial dans des médias coopératifs, alimenter les régions-cibles, et présenter des infomerciaux 8distrayants ou des programmes qui véhiculeraient de manière persuasive nos messages. Des campagnes de saturation ciblées sur les meneurs d’opinion, les élites et/ou les masses de la population d’une région choisie inverseraient la tendance en réduisant les tensions, l’animosité entre les parties, l’attractivité d’options militaires agressives et rendraient inutile une intervention armée des États-Unis. Notre puissance économique et celle de nos alliés pourraient se traduire par des campagnes d’information décisives qui submergeraient les efforts des parties hostiles aux moyens économiquement inférieurs, plutôt que de manifester cette puissance en terme de supériorité militaire.

Des parties en conflit semblent avoir déjà intégré ce moyen pour encourager l’agression.

Il n’est pas vrai que les Serbes et les Croates cohabitaient dans une haine permanente sous Tito et n’attendaient que le moment où il pourraient commencer à s’entre-tuer. La haine a besoin d’être créée artificiellement et l’instrument-clef fut la télévision. Avant d’avoir la guerre ouverte, nous avons eu la guerre par la télévision 9

 

En 1994, la plus importante station : la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (Rwanda), contrôlée ensuite par les extrémistes hutus, commença par diffuser des messages de haine à l’encontre des membres de la tribu rivale, les Tutsis, ainsi que des Hutus modérés. La station diffusa même des listes d’ennemis à abattre. Elle exhortait ses auditeurs : "Prenez vos lances, matraques, pistolets, épées, pierres, n’importe quoi, aiguisez-les et écrabouillez ces cafards ennemis". Le résultat fut l’un des pires bains de sang dans lequel plus de 500 000 Tutsis désarmés et Hutus modérés furent massacrés 10

Dans de tels cas, la conduite d’une campagne d’information nord-américaine à travers les médias ad hoc pourrait neutraliser de destructeurs messages de haine et d’intolérance. Comme un expert dans la recherche en communication persuasive le remarque,

Les campagnes ont plus de chances de succès quand il existe peu de voix alternatives de contre-communication mettant en doute l’impulsion générée 11

 

Nous pouvons produire de la contre-communication pour affaiblir l’impact de campagnes haineuses conduites par des forces hostiles.

Les planificateurs gouvernementaux des campagnes d’information devraient étudier résolument les méthodes publicitaires et les intégrer dans leur travail, voire engager des entreprises de publicité pour concevoir et conduire outre-mer des campagnes à notre profit. Cette approche qui a si bien fonctionné pour le recrutement militaire devrait être employée dans les affaires de politique étrangère pour aider à prévenir les conflits.

Faire un usage plus agressif des campagnes d’information est compatible avec la stratégie de sécurité nationale et de défense qui consiste à "façonner l’environnement international". C’est en fait la meilleure manière de le faire. Cela présente plusieurs avantages de taille. Il ne s’agit pas de pratiques aussi brutales que le déploiement de forces militaires conventionnelles, leurs seuils d’usage plus bas en rend l’emploi plus aisé pour des hommes politiques que l’expédition de troupes. De plus, elles peuvent être utilisées dans des situations que nous souhaitons modifier sans qu’elles ne justifient l’emploi de la force militaire. Dans la mesure où des intérêts américains seraient en jeu, une intense campagne d’information saturerait de nos messages la région considérée sans intervention militaire. Le coût financier serait bien inférieur. Si des hommes politiques s’y emploient sans succès, rien n’empêche l’usage ultérieur de troupes. Bien qu’il soit toujours préférable d’obtenir un consensus politique international en cas d’interventions dans les conflits, cela n’est pas aussi essentiel dans le cas d’une campagne d’information comme dans celui d’un déploiement militaire. Elles peuvent être menées unilatéralement avec une plus grande latitude politique.

Contre-mobilisation

Dans de nombreux cas d’escalade, les forces militaires relevant des parties en conflit sont initialement en état de faible mobilisation : en cantonnement, dans leurs casernes ou ports d’attache, où elles mènent des activités classiques du temps de paix comme l’entraînement. Elles ne sont positionnées ni en offensive ni en défensive. Alors que le conflit s’accroît, il existe un moment où des fractions ou l’ensemble de ces forces se retrouvent mobilisé, en vue d’un affrontement réel ou potentiel avec leurs adversaires.

Des moyens non mortels de prévention, de retardement ou de neutralisation de mobilisation des forces militaires conféreraient aux États-Unis un levier important tôt dans le conflit. Idéalement, cette capacité permettraient aux forces nord-américaines, hors champ de tir et au moyen d’un contrôle à distance, d’interdire aux parties prenantes leurs menées offensives, tout en laissant leurs défenses intactes (dans la limite d’une différenciation possible). Cela favoriserait un sentiment de sécurité dans l’agression tout en prévenant toute action offensive militaire de se concrétiser.

Selon les recherches en RMA, la mise en œuvre d’une force de quelques douzaines de planeurs UAVS, chacun de la taille d’une mini-camionnette et apte à transporter à la fois des systèmes de reconnaissance et des cargaisons d’armes offensives non mortelles, est envisageable. Ces "stations de batailles" pourraient être lancées à partir de plates-formes terrestres ou navales proches mais en dehors des abords immédiats de la région concernée, et seraient pilotées à distance. Elles progresseraient vers les moyens militaires des belligérants, les identifieraient et les localiseraient, puis emploieraient les armements non mortels appropriés pour contrer la mobilisation ou l’usage d’armes offensives12

L’usage d’armements non mortels minimiserait ou éliminerait les pertes humaines et les dommages physique collatéraux lors des frappes, et contrecarrerait la poursuite de l’escalade des tensions. Cela faciliterait grandement l’acceptation politique, à la fois de la part des responsables nord-américains et des autres parties concernées. Ce type d’opération n’empêcherait pas totalement les forces de se mobiliser, mais il les gênerait suffisamment pour fournir un délai supplémentaire à la diplomatie et à la médiation pour obtenir des résultats. Ce concept est un exemple de dissuasion par négation qui rend physiquement incapable un agresseur d’atteindre ses objectifs militaires du fait de la privation de ses moyens. Cela serait certainement plus humain et plus efficace qu’une dissuasion par la menace de châtiment. Ces deux exemples, non destinés à être prescriptifs, mettent en évidence un mode de penser qui aiderait à rendre politiquement plus acceptables des moyens militaires appropriés à une stratégie d’interdiction de conflit.

Pratique de l’interdiction du conflit

Il n’est pas suggéré que les États-Unis s’impliquent dans tous les conflits du globe. Toute intervention devrait, bien entendu, être entreprise seulement à l’issue de délibérations et d’analyses attentives avec le choix de s’engager avec prudence et de manière judicieuse comme nous nous efforçons de le faire aujourd’hui. En étant prêts à intervenir dès les prémisses de menaces à long terme pour la sécurité de leurs intérêts dans des conflits émergents, les États-Unis réaliseraient un bien meilleur travail en anticipant sur leurs conséquences. L’emploi d’une stratégie d’interdiction de conflit signifie une disposition à agir plus tôt que nous le ferions autrement et de maintenir qualitativement un éventail de systèmes de vigilance et d’alerte sur ce qui se passe outre-mer. En fournissant aux décideurs politiques de nouveaux outils militaires innovants, politiquement plus acceptables, pour une action précoce que ceux qui sont actuellement disponibles, nous pouvons leur donner plus de marge et leur conférer une plus grande latitude pour faire en sorte que des conflits n’entrent pas dans une escalade de violence et de bain de sang. Correctement conduite, l’interdiction du conflit peut réduire les coûts humains, financiers, matériels et politiques et assurer nos objectifs de sécurité internationale.

 

Traduit de l’anglais par Pierre-Marie Fayard

 

 

 

 

 

 

 

 

________

Notes:

1 Michaël E. Brown, "The International Dimension of Internet Conflict", dans Study on International Security, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1996.

2 Christopher M. Center, "Precision Guided Propaganda : Exploiting the U.S. Information Advantage in Peacetime", Strategic Review, printemps 1997.

3 Richard M. Perloff, The Dynamics of Persuasion, Cleveland State University, 1993.

4 Plan d’opérations unique intégré, qui détermine les frappes nucléaires.

5 Robert Steele, "Virtual Intelligence : Conflict Avoidance and Resolution Through Information Peacekeeping" (article non daté).

6 Anthony Pratkanis et Elliot Aronson, Age of propaganda : The Everyday Use and Abuse of Persuasion, Santa Cruz, University of California, New York, W.H. Freeman, 1991.

7 Richard M. Perloff, The Dynamics of Persuasion.

8 NdT : "Infomercials", néologisme américain formé par l’association d’information et de commercial.

9 Washington Post, 5 septembre 1993. Cité dans Chuck de Caro, Softwar.

10 Jim Mann, "U.N. Hate-Radio Jamming, Would Send Wrong Signal", Los Angeles Times (édition de Washington), 3 décembre 1997.

11 R.M. Perloff, The Dynamics of Persuasion.

12 NdT : suit un descriptif technique succinct d’armement non mortel (non létal).

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin