L’INTERNET : ÉVALUATION STRATÉGIQUE

 

Charles Swett

 

 

Écrit en 1995, ce document est révélateur de l’intérêt stratégique d’Internet. Son auteur, Charles Swett, dirige l’Office of the Assistant Secretary of Defense for Low Intensity Conflict, dépendant du Pentagone. Une présentation d’Internet précède une analyse de son impact sur la politique intérieure américaine. Puis sont recensés les premiers effets politiques du réseau à l’échelle internationale : coup d’état en Russie, Zapatistes au Mexique. Enfin une évaluation des potentiels d’internet conclut le texte de Charles Swett. Si certains aspects du document ont mal vieilli (démocratie électronique, BBS) d’autres sont toujours d’actualité: activistes, piratages. Charles Swett pose les bases d’une guerre de l’information adaptée à Internet. Le texte a été légèrement abrégé.

Emmanuel Chanial

 

Internet est un énorme réseau planétaire d’ordinateurs. Souvent qualifié de "réseau des réseaux", il intègre des milliers de réseaux d’ordinateurs dissemblables à l’échelle du monde entier par l’utilisation de standards techniques qui permettent à tous les types de systèmes d’interargir. Les individus connectés à Internet grâce à leur ordinateur de bureau peuvent accomplir les fonctions suivantes (eu égard à la sophistication de l’"hôte" auquel ils sont connectés pour leur service) :

 

 

échanger du courrier électronique, ou e-mail, avec un autre utilisateur où qu’il soit ;

 

 

participer en mode autonome, c’est-à-dire non pas en direct, à des débats par e-mail avec des groupes étendus de personnes intéressées par des sujets particuliers, par le biais de "listes de courrier" et de "groupes d’information".

 

 

participer en ligne, autrement dit en direct, à des débats avec un grand nombre de personnes grâce à la fonction "discussion relayées par Internet" ;

 

 

se connecter sur des sites éloignés d’ordinateurs dans le monde entier grâce à la fonction Telnet ;

 

 

transférer des fichiers provenant de sites et d’utilisateurs éloignés et envoyer des fichiers à des sites et des utilisateurs éloignés grâce à la fonction FTP, ou protocole de transfert de fichier. Les fichiers peuvent être du texte, des graphiques, du son ou de la vidéo ;

 

 

lire des documents complexes grâce à l’hypertexte (en cliquant sur une phrase surlignée de l’écran, l’utilisateur se retrouve dans un autre domaine ; par exemple, cliquer sur le mot anthropologie crée un nouvel écran ou menu consacré à ce sujet), qui permet une structuration hiérarchique et non pas linéaire des documents. Les éléments d’un document simple en hypertexte peuvent être des fichiers multiples localisés dans des ordinateurs hôtes n’importe où sur le réseau mondial ; un protocole standard va chercher l’élément désiré dans son emplacement d’origine et le présente d’une manière transparente à l’utilisateur qui ignore les processus sous-jacents ;

 

 

lire des documents multimédias, qui résident sur des sites du World Wide Web et consistent en des textes, des graphiques, du son et de la vidéo, grâce à un programme front end intelligent comme Mosaic.

Il n’existe pas d’autorité centrale qui gère Internet. La participation repose sur une base volontaire et coopérative, et la présence sur le réseau nécessite seulement que des normes techniques soient respectées. La société Internet de Fairfax en (Virginie) joue un rôle intégrateur et fixe les normes techniques. Le financement des liaisons de communication est assuré en partie par les gouvernements (par exemple, la US National Science Foundation a financé la colonne vertébrale nationale à grande vitesse) et en partie par des institutions non-gouvernementales comme des universités et des grandes sociétés.

Bien qu’il soit difficile d’obtenir des estimations précises, on pense qu’approximativement vingt millions de personnes dans le monde disposent d’un accès à Internet. Des projections donnent une approximation de cent millions de personnes ayant accès à Internet d’ici l’an 2000. Les facteurs suivants alimentent cette augmentation massive :

 

 

la convivialité : les progrès de la technologie, le remplacement des commandes d’un système d’exploitation ésotérique compréhensible uniquement par des experts en informatique par des interfaces conviviales, à icônes, et à "pointer et cliquer", ont permis à des personnes sans formation technique de devenir des utilisateurs très compétents ;

 

 

un accès universel : la prolifération des fournisseurs d’accès à l’Internet commercial offre des connexions à partir de pratiquement tout endroit grâce aux lignes téléphoniques ;

 

 

des coûts moindres : des réductions substantielles du coût d’accès l’ont rendu abordable à une grande partie de la population ;

 

 

des bénéfices accrus : de grandes augmentations du volume d’information disponible sur Internet ; c’est utile ou divertissant ;

 

 

la commodité : la possibilité pour toute personne d’échanger facilement et à peu de frais avec une autre personne un courrier électronique 

 

 

l’efficacité-coût : l’utilisation d’Internet permet de réaliser des améliorations à faibles coûts dans des opérations commerciales ;

 

 

la dynamique : la taille du public croît avec l’étendue du réseau, ce qui attire des fournisseurs d’information supplémentaires, et des entreprises en quête de marchés, et engendre un effet de spirale ;

 

 

le prestige : l’encouragement de l’administration Clinton ;

 

 

la fascination.

Systèmes de tableau d’affichage
(Bulletin Board Systems)

Un système de tableau d’affichage (BBS) est un PC qui exécute un logiciel sophistiqué mais bon-marché, et auquel les personnes peuvent se connecter avec leurs propres ordinateurs grâce à une ligne téléphonique. Généralement disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un BBS permet à ceux qui appellent de lire, de répondre à, et de créer du courrier électronique, de lire des fichiers de texte (bulletins) et d’échanger d’autres sortes de fichiers comme des programmes informatiques et des graphiques. Pratiquement tout le monde, y compris des élèves de lycée, peut installer et faire fonctionner un BBS. Des réseaux internationaux de courrier électronique reliant les BBS du monde entier se sont développés, à travers lesquels les demandeurs locaux peuvent échanger des messages avec d’autres personnes aux intérêts similaires autour du globe. Il existe approximativement 50 000 BBS aux États-Unis, et leur nombre croît rapidement.

Un BBS a généralement un thème spécifique, tel que la radio amateur, la pêche, la religion ou les jeux informatiques. De nombreux BBS ont des thèmes politiques. Dans la région de Washington, il y a un BBS qui fonctionne pour la NRA (National Rifle Association) en délivrant des informations opposées au contrôle des armes ; un BBS pour la "droite chrétienne" ; un BBS émettant des critiques conservatrices visant les prétendus partis pris libéraux dans les médias (AIM Net, pour l’exactitude des médias) ; un BBS soutenant les droits des homosexuels et les droits des femmes ; et d’autres¼ Tout le monde peut écrire un manifeste ou autre chose à caractère politique, le mettre en ligne grâce à un BBS et le rendre accessible à un large public. Les BBS se connectent lentement à Internet. Cette tendance est lente parce que beaucoup de BBS sont utilisés par des individus comme loisir, à leurs frais, et le coût de la connection d’un BBS à Internet demeure relativement élevé. Cependant, même les BBS indépendants disposent d’un grand nombre des mêmes fonctions qu’Internet, et leur rôle politique peut être similaire.

Tendances actuelles

Une tendance importante est l’augmentation de la proportion des professionnels ayant des adresses personnelles de courrier électronique sur Internet. De plus en plus, les cartes de visite ne comportent plus seulement les numéros de téléphone et de fax, mais aussi les adresses Internet. Cette tendance est si forte que beaucoup de professionnels supposent que leurs partenaires ont une adresse Internet à laquelle ils peuvent leur envoyer un courrier électronique. Plutôt que de considérer l’adresse Internet comme un luxe, ne pas en avoir commence à être perçu comme un handicap comparable à la non possession d’un fax. Des individus et des organisations sans accès à Internet risquent progressivement d’être laissées à l’écart de discussions importantes et de processus prenant place sur Internet.

L’utilisation interne du courrier électronique au sein des organisations, par la mise en contact direct de tout le personnel quel que soit le rang dans l’organisation, a eu tendance à niveler la pyramide, autrement dit à changer l’organisation fonctionnelle qui passe, dans une certaine mesure, du hiérarchique à l’horizontal. Des constats ont été rapportés de cette évolution jusque dans les structures militaires.

Des millions d’experts dans des domaines variés, allant de la médecine à la plomberie, dirigent le commerce par Internet et s’en servent pour se détendre et échanger des informations, rendant disponible une vaste mine de connaissances spécialisées. Selon l’expérience de l’auteur, beaucoup de ces connaissances sont disponibles à la demande.

En ligne, des bases de données commerciales contenant toute forme d’information imaginable sont maintenant accessibles via Internet, dans la plupart des cas contre paiement. L’information de source ouverte provient essentiellement de ces bases de données. Des catalogues de bibliothèques publiques, parmi lesquels celui de la Bibliothèque du Congrès (Washington) sont disponibles gratuitement sur Internet.

De plus en plus, des auteurs d’articles de magazines et de journaux incluent leurs adresses Internet dans leurs en-têtes, permettant à leurs lecteurs de les contacter directement pour leur faire part de leurs réactions et demander plus d’informations.

Le gouvernement fédéral, ceux des États et les administrations locales sont en train de s’établir sur Internet. Des douzaines d’agences fédérales délivrent des informations publiques. Ces agences sont toutes accessibles au moyen d’un service établi en Virginie, nommé Fedlink. Fedlink agit comme une porte par laquelle le public peut atteindre le système de chaque agence. Le Bureau du secrétaire-adjoint à la Défense, chargé des affaires publiques vient juste de se doter d’un service du World Wide Web qui contient des publications d’informations actuelles ou historiques, des résumés quotidiens, des consultations de presse, des transcriptions, et des contrats. Dans ce service, l’information passe d’une manière unilatérale, du département de la Défense aux demandeurs. Il n’a pas été prévu d’accepter les réactions de la part de ceux qui appellent. Le département de la Défense C3I est en train de construire son propre serveur sur le World Wide Web, un ordinateur d’Internet qui délivre publiquement sur le réseau des informations sous forme de graphiques. Ce serveur fournira l’information institutionnelle du Département et une version en ligne de Early Bird.

Les gouvernements locaux créent de plus en plus de réseaux gratuits, les Freenets, qui sont des services d’information ouverts au public. Ces services délivrent des documents et l’actualité de l’administration locale, et constituent un véhicule des débats concernant les problèmes locaux entre ceux qui appellent.

Les usagers d’Internet intéressés par des sujets particuliers participent à des conférences consacrées à ces sujets. Il existe actuellement sous diverses formes près de 10 000 conférences disponibles sur Internet. Des conférences concernent pratiquement tous les sujets. Dans ces conférences, il est possible de trouver une compétence, une expérience, une information et des sources de conseils uniques, introuvables ailleurs, en toute commodité et pour un coût modeste. Parmi les types les plus actifs de conférences se trouvent ceux consacrés aux événements actuels et au débat politique. À tout moment, il y a un volume énorme de discussions à propos de l’actualité du jour. Les opinions couvrent l’ensemble de l’échiquier politique de l’extrême gauche à l’extrême droite, et proviennent de plusieurs pays. À chaque fois qu’un événement d’importance se produit, comme une élection nationale ou un conflit majeur, et même une catastrophe naturelle, il y a presque comme un "grondement assourdissant" sur Internet. Les participants à ces conférences internationales d’interventions comptent des journalistes, des professeurs, des analystes politiques et des politiciens.

Les conférences d’Internet sont un véhicule unique de la communication entre personnes à grande échelle :

Usenet (un des systèmes de conférences d’Internet) est un endroit de conversation et de publication semblable à un gigantesque café doté de milliers de salles ; c’est aussi une version digitale planétaire du Speaker’s Corner de Hyde Park à Londres, une recueil de lettres inédites, un marché aux puces flottant, un gigantesque éditeur à compte d’auteur, et une coalition faite de groupes d’intérêts spécifiques dans le monde. C’est un véhicule de masse parce que chaque élément d’information peut potentiellement toucher des millions de gens dans le monde entier 1

 

Nombre de problèmes évoqués dans ces conférences ont pour cible les opérations militaires en cours dans lesquelles le Département de la Défense est impliqué. Souvent, des expositions erronées des faits, ou des positions maladroites des États-Unis, ou de grossières distorsions sont faites, ce qui n’est pas surprenant. l’étendue du public amplifie leur effet sur l’opinion publique.

Globalement, les Américains sont de loin les plus grands utilisateurs d’Internet, et la proportion de foyers américains équipés de PC et de modems croît rapidement. L’utilisation d’Internet en Europe est moins répandue mais connaît une progression rapide. Dans le monde sous-développé, particulièrement dans certains des pays où de futurs conflits ont de grandes chances de se produire, peu de personnes en dehors des officiels du gouvernement, des commerciaux, des éducateurs et de quelques professionnels ont accès à Internet. Cependant, tous les pays d’Amérique du Sud et à peu près les deux tiers des pays africains ont au moins une possibilité relative de connexion à Internet. Il existe un projet international dont l’objectif est de répandre Internet dans le monde sous-développé, mais les progrès risquent d’être lents2

La menace de pirates et de virus informatiques est toujours présente. La sécurité d’Internet est un des plus gros centres d’intérêt des organisations qui l’utilisent, particulièrement du département de la Défense. L’intrusion malveillante dans les ordinateurs du gouvernement pourrait sérieusement perturber diverses opérations si des contre-mesures ne sont pas prises. La stratégie dite des firewalls (murs de feu) a été développée, dans laquelle un second ordinateur, un firewall, est placé entre l’ordinateur de l’organisation et les lignes de communication d’Internet, afin d’aider à contrôler l’accès et de prévenir les intrusions. On a récemment découvert que même une architecture composée d’un triple firewall avait été forcée par des pirates.

En ce qui concerne les virus, il s’agit d’une sorte de spirale de la course aux armements, dans laquelle les créateurs de logiciels anti-virus perfectionnent leurs logiciels afin de se protéger contre un type de virus nouvellement découvert, et les créateurs de virus répondent par la création d’un nouveau virus qui pourra contourner cette nouvelle protection, et ainsi de suite.

Internet et la politique intérieure des États-Unis

L’administration Clinton a adopté Internet comme un moyen de communication politique directe avec l’électorat. Grâce à l’adresse électronique du Président (president@whitehouse. Gov), n’importe quel abonné à Internet peut envoyer un message au secrétariat personnel du Président. Quelque 5 000 courriers électroniques parviennent à la Maison Blanche chaque semaine. Des internes lisent chaque message, les classent par problème et par opinion exprimée, et envoie une réponse standardisée :

Pour le personnel techno-littéraire de la Maison Blanche... Internet n’est pas seulement un moyen de recevoir du courrier. Il apparaît comme un forum pour la conduite des affaires politiques du pays. Tandis que la grande majorité du public a sa dose d’information politique à la télévision et dans les journaux, les citoyens du Net sont branchés directement sur leur gouvernement. Sur une base quotidienne, les abonnés de America Online, de Compuserve et de Prodigy, aussi bien que les hôtes d’Internet, peuvent charger et lire un tas de nouveaux documents touchant la politique, de discours, et de transcriptions de discussions publiés par des douzaines de départements et d’agences de l’administration Clinton. Par le passé, seuls les reporters et les membres de groupes de pression voyaient ces documents... Le personnel de la Maison Blanche tend à voir en Internet un contre-feu des incontrôlables médias de Washington. Et ils croient que le public est solidaire, qu’il y a autant de ressentiment à l’égard des médias qu’à l’égard du gouvernement... En s’assurant une présence croissante sur le Net, l’administration Clinton se livre à un effort acharné pour contourner les médias. Naturellement, la presse de la ville n’apprécie pas l’idée d’abandonner son rôle de filtre à travers lequel le public voit son gouvernement 3

 

En fait, la Maison Blanche utilise le contenu de tout le courrier électronique :

Le courrier électronique est entièrement stocké avec soin dans un réseau informatique de la Maison Blanche où les membres du personnel peuvent chercher par mots-clés tels que "services de soins", "criminalité", "golfe persique", etc. Cela leur permet d’établir instantanément quels sont les problèmes principaux dans l’esprit du public.

 

Ils voient dans l’interaction avec le public via Internet une force positive :

Jonathan "Jock" Gill, un ancien manager de la compagnie de développement Lotus qui travaille maintenant dans le bureau des Affaires médiatiques, veut utiliser la technologie pour contrebalancer le cynisme aux États-Unis. Il est persuadé que le Net peut considérablement étendre l’espace des idées dans lequel le discours public a lieu. Plutôt que de regarder quelques têtes parlantes à la télévision, les citoyens peuvent s’asseoir devant leur ordinateur et engager des discussions avec les uns et les autres et avec des fonctionnaires du gouvernement... le but de Gill est de " donner à tous ceux du gouvernement un nom, un visage, et un point de contact". La raison pour laquelle le public semble déconnecté du gouvernement ces dernières années, dit-il, est que celui-ci s’est placé hors d’atteinte du citoyen ordinaire 4

 

Cette interaction directe à deux voies entre le sommet du gouvernement fédéral et les citoyens de base est très significative. Le contournement de la représentation du Congrès, des sondeurs et des médias tend à contrebalancer les distorsions ou le filtrage que ces entités pouvaient avoir introduits. C’est probablement la première fois que ce phénomène se présente sur une échelle appréciable dans l’histoire d’un pays. S’il continue à se développer dans le long terme, il pourrait transformer fondamentalement le processus politique. Cependant, il se peut que les futures administrations ne mettent pas autant l’accent sur ce mécanisme.

Il n’y a pas seulement le public américain qui utilise Internet pour communiquer avec la Maison Blanche. Le 4 février 1994, le Premier ministre suédois Carl Bildt, premier chef de gouvernement à le faire, a envoyé un message par courrier électronique au président Clinton :

Cher Bill : outre le fait de tester la communication sur le système mondial d’Internet, je veux vous féliciter pour votre décision de mettre un terme à l’embargo commercial contre le Viêt-nam. Je projette d’aller au Viêt-nam en avril et je profiterai certainement de cette occasion pour aborder la question des soldats portés disparus... la Suède est comme vous le savez un des pays leaders dans le monde dans le domaine des télécommunications, et il est approprié que nous soyons parmi les premiers à utiliser Internet pour les contacts politiques et les communications autour du globe. Vôtre, Carl 5

 

Le Speaker de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, a installé un programme destiné à créer des versions électroniques de toute proposition de loi disponibles sur Internet. Cela permettra à l’électorat qui a accès à Internet de les évaluer directement, et d’apporter des contributions bien informées à ses représentants au Congrès. Cela placera également ceux sans accès dans une position politique relativement plus faible, parce qu’ils ne seront généralement pas capables de connaître les détails ou d’en vérifier eux-mêmes la signification.

Le thème d’Internet comme une menace pour les médias établis est un lieu commun de la littérature récente.

La tendance importante, d’après le message communiqué par Michael Newman sur WELL (un service d’information en ligne), est que la technologie encourage la distribution de base de l’information au détriment de celle qui serait l’apanage de gigantesques institutions la distribuant en fonction de leur ordre du jour. Le modèle : le "nombreux vers de nombreux" est en train de dépasser l’actuel du "peu vers de nombreux" (Newman) est juste. Pendant des générations, les grands journaux ont joué le rôle de gardes-barrières de l’information, décidant celles qui, parmi les millions de nouvelles franchiraient le seuil. Armés d’une technologie relativement bon marché, des millions d’Américains découvrent actuellement qu’ils n’ont plus besoin de gardes-barrières (¼ ) ceux qui nous disaient quelle information était importante et ce que nous devions en penser. Pour des journalistes, une telle interaction implique de renoncer au contrôle et de partager le pouvoir, choses auxquelles ils ne sont pas habitués. Bien que des reporters individuels s’échinent à avoir des nouvelles de leurs lecteurs et téléspectateurs et à leur répondre, le journalisme n’est pas convivial. Sa structure institutionnelle est hostile aux gens qui veulent communiquer avec ses praticiens ou discuter son contenu. Les reporters répondent rarement directement aux abonnés et aux électeurs de la façon dont ils attendent que des politiciens le fassent. Nombre d’organisations médiatiques croient qu’elles connaissent mieux que leurs électeurs ce qui est bon et adéquat pour eux 6

 

L’importance des médias d’aujourd’hui devrait grandement diminuer lors des décennies à venir. Les médias passifs seront remplacés par un nouveau type de multimédia interactif, caractérisé par des débouchés médiatiques hautement spécialisés souvent décrit comme des "agents d’information" 7

Plusieurs journaux et magazines sont réticents à se mettre en ligne. D’autres, qui croient devoir se mettre en ligne pour préserver leur pertinence, découvrent qu’ils sont sujets pour la première fois de leur histoire à une forte et sérieuse critique :

Dans une conférence sur Compuserve, AOL (America on line), ou Well, les journalistes sont constamment mis au défi par des non-journalistes. Les gens demandent - et on leur dit - comment les décisions d’édition ont été prises ; ils demandent pourquoi des sujets ont été laissés de côté, soulignent des erreurs, sont en désaccord avec les conclusions... L’effort en ligne du magazine Time est intensément interactif, il a généré plus de deux millions de visites en ligne dans ses huit premiers mois¼ Le plus important est que les utilisateurs sentent que Time, pourtant loin d’être un bastion du journalisme populaire, est en train de changer, en devenant moins distant et plus en contact. Il s’avère que communiquer avec les lecteurs, comme se piquer avec une aiguille, est angoissant, mais ça ne fait pas si mal que ça 8

 

Un autre concept populaire est celui de démocratie électronique, par laquelle les citoyens américains peuvent devenir des participants plus influents dans les décisions de leurs gouvernement en faisant connaître leurs vues via Internet :

La démocratie électronique est inspirée de deux aversions qui se chevauchent, celle à l’égard des bureaucrates et celle qui vise les politiciens, et de deux idées visant à rendre ces derniers plus plaisants. La première évoque un monde dans lequel le fonctionnaire grincheux derrière son guichet est remplacé par un écran facile à suivre qui rend disponible toute l’information du gouvernement en appuyant sur un bouton. La seconde idée vise à rendre les hommes politiques aussi responsables et accessibles à leurs électeurs que l’était Périclès dans la petite démocratie athénienne 9

 

"La promesse est que le citoyen moyen fournisse plus de participation et ait un impact plus grand sur les décisions du gouvernement. À travers... le courrier électronique et les tableaux d’affichage, et les mécanismes de retour instantané, les fonctionnaires du gouvernement peuvent connaître plus clairement ce que les électeurs veulent... la connaissance immédiate des actions des preneurs de décisions avec la possibilité d’un retour instantané d’électeurs mécontents nécessiterait un surcroît de courage pour nombre de nos hommes politiques avant que les décisions difficiles fussent prises 10

Quelques partisans de la démocratie électronique imaginent des élections et des référendums en ligne :

De façon évidente, la nouvelle technologie facilite de nouvelles formes de vote et donc de participation directe. Par exemple, plutôt que de se rendre physiquement aux urnes, les gens pourraient voter de chez eux. Grâce à un vote plus pratique et moins onéreux, on pourrait attendre des gens qu’ils votent plus fréquemment et sur plus de problèmes. Des référendums et des élections à scrutins pourraient se multiplier 11

 

D’autres observateurs sont plus sceptiques :

Nous aurons des problèmes si les hommes politiques ne peuvent résister au mouvement qui vise à laisser les gens voter électroniquement sur des problèmes individuels. À moins que les Américains puissent obtenir beaucoup plus de temps libre, ils n’y arrivent déjà pas. C’est pourquoi nous élisons des hommes politiques, pour s’occuper de nos affaires. Si nous n’aimons pas la façon dont ils font leur travail, nous les mettons à la porte. Je suis sceptique à l’égard des gens qui pensent que le pays pourrait être mené comme Internet. Voter pour la création d’un nouveau groupe de presse n’est pas exactement la même chose que voter sur la peine de mort ou les lois sur l’avortement. Les effets sont un peu plus permanents 12

 

D’autres encore craignent les possibilités de types de contrôle du processus politique à la "Big Brother" :

Les décideurs amélioreront de plus en plus leur manipulation des perceptions de leurs actions. Les bases de données d’information sur les électeurs peuvent être utilisées pour cibler l’information et manipuler les opinions 13

 

Comment savons nous que notre vote par ordinateur est secret ? Peut-être est-il stocké sur un disque à côté de notre nom... Un gouvernement ou un pirate informatique civil pourraient truquer une élection pour de l’argent, des motifs politiques, ou pour rire 14

Internet qui est un merveilleux réseau latéral peut aussi être utilisé comme une sorte de cage invisible mais incontournable. L’idée de chefs politiques malveillants aux commandes d’Internet éveille une peur d’attaques plus directes des libertés 15

Internet a déjà joué un rôle important dans plusieurs élections locales. Dans ces élections, les candidats ont été contraints de se mettre en ligne et mis sous le projecteur de questions déterminées des votants. Dans un autre épisode, beaucoup activistes politiques ont découvert l’utilité d’Internet pour communiquer de l’information et pour l’organisation de leurs activités. Par exemple,

LatinoNet, un groupe à but non lucratif installé à San Fransisco, a créé un service sur America Online afin d’aider les organisations latinos à coopérer et à faire pression sur les officiels du gouvernement. Le service ouvert, qui s’appelle LatinoNet, a été loué par le président de la Federal Communications Commission. Après LatinoNet, nous verrons peut-être apparaître d’autres réseaux pour des membres de groupes de pression ethniques, comme Serbo-CroatNet, SlovakNet ou BelarusNet16

 

Un militant a publié des conseils pour les activistes politiques, sous la forme de dix règles, résumées ci-dessous :

1) Décidez quels problèmes méritent votre temps ; 2) Ne supposez pas automatiquement que vous devez travailler à l’intérieur d’un groupe traditionnel ; 3) Soyez réaliste quant à la possibilité de bénéfices ;4) Sachez comment aller efficacement en reconnaissance sur Internet, et où poster vos propres messages ; 5) Ne soyez pas importun ou ennuyeux ; 6) Écrivez pour le média ;7) Dites la vérité ; 8) Retournez en votre faveur les envois insultants, enflammés ; 9) Donnez aux gens un moyen de s’engager dans l’action ; 10) N’oubliez pas de communiquer avec les médias et les responsables politiques 17

 

La possibilité, via Internet d’atteindre efficacement un grand nombre d’individus qui sont des acteurs politiques en puissance alimente la force des groupes d’intérêts et des commissions d’action politique. Cela rend Internet est pour cette raison très attrayant pour les activistes qui privilégient une approche populiste par opposition à une approche républicaine qui fait valoir l’élection de représentants et l’influence de leur positions.

Les exemples d’activisme politique en ligne abondent :

Même avant que la discussion sur les armes de la NRA-ILA (un système de tableau d’affichage dirigé par le National Rifle Association’s Institute for Legislative Action) soit arrivée en ligne, l’importance d’une communication rapide a été illustrée en septembre dernier, quand la nouvelle que le Handgun Control, Inc. avait programmé des conférences de presse sur le thème "Sauvez la proposition de loi Brady" se répandit partout aux États-Unis sur des tableaux d’affichage informatiques favorables au droit (de porter des armes). Les militants en faveur du Deuxième Amendement ont travaillé avec ferveur tout le week-end pour mobiliser nos forces. Ville après ville, quand les conférences de presse ont commencé, les forces anti-armes se sont trouvées submergées par les citoyens pro-armes qui avaient décidé d’assister à l’événement public. Dans une ville, le sénateur de l’État qui s’était porté volontaire pour accueillir la conférence de presse pro-Brady a observé la grande foule de citoyens pro-armes et a déclaré qu’il pensait que la proposition Brady ne ferait aucun bien 18

 

Un autre exemple quelque peu alarmant est le message déposé sur Internet le 16 décembre 1994, appelant à protester à l’échelle nationale contre le "contrat avec l’Amérique" du Parti républicain. Le message accuse le "contrat avec l’Amérique" d’être en réalité une guerre des classes, une guerre des races, une guerre des sexes, et une guerre des générations, et invite les destinataires à "se mobiliser par des milliers de manifestations dans les communautés locales à travers le pays (¼ ), remplir les prisons en s’engageant dans des actes de désobéissance civile" et dans d’autres actions perturbatrices.

Divers groupes marginaux commencent à exploiter Internet. Parmi eux :

l’Alliance nationale, une organisation pour la suprémacie blanche qui a fait circuler une lettre sur Internet le mois dernier exhortant les gens à s’opposer aux mères célibataires qui bénéficient de l’aide sociale, aux homosexuels, aux juifs, aux étrangers illégaux et aux "parasites minoritaires".
la Résistance au programme homosexuel, " consacrée à la lutte contre les déviances sexuelles ", affirme aux usagers qu’ils peuvent contribuer au combat anti-homosexuel en distribuant largement nos fichiers à travers le cyber-espace ".
le Corps de milice du Michigan, un groupe privé qui s’entraîne à combattre ce qu’il considère comme une prise de pouvoir inévitable des forces armées fédérales.
l’Association nationale pour la réforme des lois sur la marijuana.
La terre d’abord, un groupe vaguement affilié d’extrémistes environnementaux.
les Personnes pour le traitement éthique des animaux, qui prépare une incursion en ligne pour promouvoir son approche militante des droits des animaux 19

Selon le Wall street Journal,

Des groupes marginaux viennent progressivement en ligne, rassemblant des convertis et cherchant à être validés sur Internet. Les liens très étendus et les communications à bas prix du réseau sont une aubaine pour les groupes de seconde zone qui ne peuvent pas se permettre d’utiliser le courrier direct pour raconter leurs boniments... Plus un groupe est exclu du courant dominant, plus il y a de chances qu’il aille en ligne... Le centre Simon Wiesenthal, qui surveille les groupes de haine... [en] a pisté quelque 250... aux États-Unis et affirme que 50 ou plus communiquent en ligne. D’autres experts estiment que ce nombre est considérablement plus élevé.

 

D’autres types de groupes d’intérêts sont venus en ligne. Des groupes développant des théories de la conspiration échangent du courrier électronique pour expliquer leurs théories sur les conspirations ourdies par le gouvernement des États-Unis en général et le département de la Défense en particulier. Un groupe bien mieux organisé, le Réseau Mutuel des OVNI (en anglais MUFON), a son propre réseau informatique avec une entrée sur Internet. La majorité du trafic sur ce réseau fait référence aux opérations militaires américaines dont le groupe croit qu’elles sont en relation avec des enquêtes et des couvertures d’incidents liés aux OVNI, et d’autres messages contiennent des détails sur les efforts du MUFON pour surveiller les installations du département de la Défense et obtenir des informations classifiées sur les OVNI qui existeraient, d’après eux, sous des formes classifiées.

Le rôle relativement plus avancé que joue Internet dans la politique intérieure des États-Unis donne un aperçu de ce qui pourrait se produire dans les autres pays. Cependant, leurs systèmes politiques différents peuvent changer la nature précise du rôle joué par Internet aux États-Unis, mais son effet d’entraînement sera vraisemblablement universel.

Internet et l’activisme politique international

De nombreux commentateurs et militants pensent qu’Internet jouera de manière croissante un rôle de catalyseur dans les affaires étrangères :

Nous entrons dans une ère dans laquelle les décisions politiques dans de nombreux domaines vont devenir supranationales. Et nous n’allons plus être capables de faire appel à la doctrine archaïque de la souveraineté de l’État pour entraver certains impératifs... Je pense qu’Internet, qui est un grand système qui relie toutes les technologies et services de l’information dans le monde entier, est le théâtre probable - un théâtre formidable et global, dans lequel de nombreux changements peuvent devenir réalité et de nouvelles idées peuvent être échangées... Dès à présent, je suis intéressé par l’utilisation d’Internet, et par la technique de pétition électronique, afin de renforcer les Nations unies... Je suis également intéressé par le développement d’une Cour internationale, non pas comme celle qui existe déjà, mais une Cour internationale de l’opinion publique à laquelle les gens pourraient recourir. Vous pourriez faire un sondage électronique partout dans le cyber-espace et utiliseriez ce média pour monter une opinion, puis vous publieriez et propageriez les résultats afin qu’ils puissent se retrouver dans les autres médias du monde et soient reconnus comme représentatifs d’une partie importante de l’opinion publique mondiale. En outre, je crois qu’avec Internet, nous pourrions construire une sorte de système d’alarme politique. Auparavant quand nous étions en pleine guerre froide, nous avions un système d’alarme, avec des détecteurs et des moniteurs d’un bout à l’autre du Canada, nous avertissant de l’approche des missiles venant d’Union soviétique.

 

Avec Internet, nous pourrions installer des stations d’alerte autour du monde, afin qu’avant qu’une situation ne se développe, comme celle au Rwanda, nous sachions qu’il se trame quelque chose, qu’une tribu menace d’en exterminer une autre 20

Le développement des technologies des communications a considérablement transformé la capacité de la société civile mondiale à bâtir des coalitions et des réseaux. Par le passé, les groupes de transactions dans les communications se formaient entre États-nations, empires coloniaux, économies et alliances régionales - par exemple, l’Europe médiévale, le monde arabe, la Chine et le Japon, les royaumes d’Afrique occidentale, les économies esclavagistes et sucrières de la Caraïbe. Aujourd’hui des forces nouvelles et aussi puissantes ont émergé sur la scène internationale - le mouvement de protection de la forêt tropicale, le mouvement des droits de l’homme, la campagne contre le commerce des armes, des agences de presses alternatives, des réseaux planétaires d’ordinateurs 21

Internet a joué un rôle de plus en plus important dans la politique internationale. Un des effets les plus significatifs de l’utilisation d’Internet à l’étranger a été de contourner les contrôles de l’information imposés par les régimes autoritaires à leurs citoyens :

Indéniablement le cyber-espace a un grand potentiel subversif. Internet donne aux individus un pouvoir de publication jusqu’ici insoupçonné. Vous pouvez écrire un livre ou un manifeste, et le distribuer, librement, à des centaines et des centaines de personnes dans le monde. En théorie, toute censure et tout contrôle nationaux deviennent obsolètes, pourvu qu’il existe une ligne téléphonique 22

 

C’est plus qu’un simple potentiel. En Asie, par exemple, selon le Wall Street Journal,

Internet donne aux Asiatiques une dose enivrante de liberté d’expression, fournissant un conduit pour tout, depuis les photos osées jusqu’au débat politique le plus chaud. Dans une région où le contrôle de la presse et les autres limitations à la liberté d’expression sont courantes, le réseau mondial de réseaux d’ordinateurs est devenu une tribune permettant aux Asiatiques de critiquer leurs gouvernements... Un élève ingénieur en Thaïlande... dit qu’Internet est le seul moyen jusqu’ici d’échapper au contrôle du gouvernement... Et cet accès est apparemment disponible à un public toujours plus large... le nombre d’ordinateurs connectés à Internet en Asie a augmenté de 62 % entre janvier et juillet 1994, contre 38 % aux États-Unis... l’Asie a maintenant plus de 110 000 ordinateurs connectés sur Internet 23

 

Et ailleurs :

Par exemple, les étudiants chinois de la place Tienanmen et les démocrates russes durant le coup d’État de Moscou ont utilisé des réseaux d’ordinateurs pour communiquer avec des âmes sœurs dans le monde entier. Les autocrates russes et chinois savaient comment censurer la radio, la télévision et les médias imprimés ; cependant, ils ne pouvaient pas fermer les réseaux d’ordinateurs 24

 

aussi les opposants ont-ils des raisons supplémentaires pour se connecter : le courrier électronique est un média plus sûr que le téléphone ou le fax dans leur pays.

Internet est le plus gros défi posé à la censure et le pire cauchemar du tyran... À l’insu de leurs gouvernants, des Chinois, des Irakiens, des Iraniens, entre autres, communiquent librement avec les gens du monde entier 25

 

on comprend donc que les pays autoritaires hésitent avant de permettre à leur population l’accès à cette technologie. Les autorités vietnamiennes, par exemple, en discutent au plus haut niveau26

Par ailleurs, Internet a joué un rôle important dans les conflits récents. Par exemple :

Pendant le siège de Sarajevo, sa population, déchirée par la guerre, était prisonnière dans ses propres maisons. Les gens risquaient leur vies simplement pour acheter de la nourriture ou trouver du fuel pour chauffer leur appartements. Ils étaient également isolés : les appels téléphoniques ne passaient pas ; les lettres n’étaient pas distribuées. Mais quelques chanceux ont trouvé une autre façon d’envoyer des messages à leurs familles et amis. Avec un ordinateur et une simple ligne téléphonique, plus de 150 personnes ont pu envoyer du courrier électronique hors de Sarajevo pendant trois mois 27

 

Durant le coup d’État à Moscou, l’information envoyée sur Internet a été utilisée par La Voix de l’Amérique et CNN et (indirectement) par d’autres radios et journaux occidentaux 28

Lors du bombardement de l’Irak, des centaines d’utilisateurs du monde entier se sont rassemblées sur un canal unique pour lire les rapports du Moyen-Orient envoyés par des utilisateurs connectés29

Une des utilisations très significatives d’Internet est faite par des groupes internationaux de protestation et des activistes politiques :

Au moment des événements de la place Tiananmen, les étudiants faisaient sortir des nouvelles, collectaient des fonds par Internet et lisaient avidement les groupes d’information, des choses qu’ils ne pouvaient obtenir des reporters 30

 

Des groupes d’opposants à des régimes allant de l’Uruguay aux Philippines se branchent sur leurs ordinateurs et organisent la résistance politique. Des syndicats et des institutions charitables des pays industrialisés sont enclins à donner un équipement informatique aux groupes du tiers monde. Si un groupe indigent réussit à persuader une organisation mieux nantie de lui faire don d’un modem pour se connecter sur le téléphone et peut obtenir une ligne téléphonique fiable (c’est souvent le plus difficile), il peut établir un contact avec des millions de personnes dans le monde grâce aux réseaux internationaux d’ordinateurs. Ce qui peut rendre nerveux un gouvernement. Des régimes africains voient d’un mauvais œil que quelques syndicats puissent utiliser une technologie plus avancée qu’eux-mêmes. En Inde, un modem ne peut pas être connecté à une ligne téléphonique sans permission officielle 31

En Europe, un fichier d’adresses d’Internet (conférence basée sur le courrier électronique) appelée "Counterev-L" est un exemple de ce phénomène :

Cette liste est placée sous l’égide de l’Alliance monarchiste, affiliée à l’Alliance pour la maintenance de la France en Europe, et veut promouvoir la cause de la monarchie traditionnelle et de la contre-révolution. Elle a pour principes un gouvernement fondé sur la loi naturelle, la décentralisation, la subsidiarité, une économie fondée sur les principes d’une justice distributive, et la défense des valeurs occidentales traditionnelles"32

 

En Europe, l’utilisation de boîtes aux lettres électroniques (c’est-à-dire des BBS) par des groupes néo-nazis en Allemagne en est un autre exemple :

Outre les événements dans lesquels les néo-nazis sont physiquement présents, le courrier électronique est utilisé comme moyen de communication par l’extrême droite. Les néo-nazis se servent de liaisons électroniques pour mettre à jour les développements des activités de la scène d’extrême droite. Les boîtes aux lettres sont utilisées pour transmettre de la propagande, informer les sympathisants des lieux de rassemblements et de fêtes, et faire la recension de livres et d’articles consacrés à la politique néo-nazie et à des thèmes tels que l’immigration... Des officiels allemands ont cité les abus potentiels de ce réseau électronique de haine raciale. Des messages codés pourraient être transmis pour encourager ou coordonner une activité violente illégale. Le vice-président du Bureau pour la protection de la constitution du Land de Bavière a dit que le planning des opérations extrémistes pourrait être réduit à une période qui rendrait notre intervention impossible (avant l’attaque) 33

 

L’utilisation de réseaux d’ordinateurs par un groupe mexicain clandestin est encore un autre exemple :

Le sous-commandant Marcos de l’Armée de Libération Nationale Zapatiste (EZLN) au Mexique utilise un ordinateur portable pour donner ses ordres aux autres unités de l’EZLN via un modem, et garder le contact avec les médias étrangers afin de maintenir auprès d’eux une image internationale de propagande favorable. De plus en plus, l’accès d’un groupe de trafiquants de drogue ou d’insurgés et l’utilisation de la technologie des médias électroniques en vue de l’exploitation de l’autoroute de l’information appuiera leurs réseaux de soutien et renforcera leur commandement et leur contrôle 34

 

(Marcos transporte son portable) dans un sac à dos qu’il branchait sur l’allume cigare d’un vieux camion qu’il avait l’habitude d’utiliser lorsqu’il voyageait entre les lointains bastions zapatistes de La Garrucha et de Guadalupe Tepeyac... Les communiqués de Marcos continuent de circuler librement dans le cyber-espace, atteignant généralement des lecteurs de pays aussi distants que l’Italie, l’Allemagne, et la Russie plus rapidement qu’ils ne peuvent être publiés par la plupart des journaux mexicains... Si Marcos était équipé d’un modem téléphonique et d’un téléphone cellulaire, il lui serait possible de se brancher sur Internet même sur la route 35

En Amérique latine, Internet a été utilisé par les gouvernements nationaux comme outil d’habileté étatique :

Lors d’une confrontation sur la frontière équatorienne, l’Équateur et le Pérou se sont mutuellement lancés des missiles verbaux via le World Wide Web 36

 

Les groupes politiques internationaux les plus grands et les plus actifs qui utilisent Internet s’avèrent être l’Institut des communications mondiales de San Francisco (IGC) et l’Association pour les communications progressives (APC). À ce titre, un examen de l’IGC montre l’ampleur de l’information ayant rapport au département de la Défense disponible sur Internet. Selon un fichier textuel placé sur le site Internet d’IGC accessible au public,

L’IGC fournit des outils de mise en réseaux des ordinateurs pour la communication internationale et l’échange d’information. il est le membre américain de l’Association pour les communications progressives (APC), une coalition de réseaux d’ordinateurs fournissant des services à plus de 25 000 activistes et organisations dans plus de 130 pays. Les réseaux IGC, -PeaceNet, EcoNet, ConflictNet et LabourNet -, associés aux réseaux de APC, constituent le seul système de communications informatiques dans le monde exclusivement consacré à la préservation de l’environnement, à la paix et aux droits de l’homme. Les nouvelles technologies aident ces communautés mondiales à coopérer d’une manière plus effective et plus efficace... Envoyer des messages personnels à plus de 18 000 utilisateurs internationaux et en recevoir autant pour une solution pacifique, environnementale, des conflits sur nos réseaux affiliés ou à des millions d’usagers sur presque tout autre réseau virtuel... Des conférences privées peuvent être organisées pour faciliter la prise de décisions du groupe interne, les processus de partage des tâches, ou les communications sensibles... APC est le réseau d’ordinateurs mondial le plus extensif... consacré spécifiquement à servir les ONG et des citoyens qui militent pour le changement social.

 

Bien qu’IGC/APC soit une organisation clairement de gauche, il est difficile d’estimer la nature et l’étendue des vraies activités de ses membres dans le monde réel, sans joindre vraiment IGC ni lire son trafic de messages. Quelques unes de ses conférences, cependant, traitent de sujets comme les boycotts à mettre en œuvre vis-à-vis d’entreprises ou de produits, la suprématie blanche et l’oppression nationale, la lutte contre les armes nucléaires et la violence en général, les activités anarchistes ou marxistes, etc.

Il y a également des "sources alternatives d’informations" qui émergent à l’étranger et qui peuvent jouer un rôle significatif même si elles sont de parti pris en comblant les lacunes des informations diffusées par les médias du courant dominant. Le groupe le plus étendu de réseaux alternatifs d’information semble être l’IGC.

Quelques prévisions

Les prévisions suivantes concernent les cinq à vingt prochaines années.

Des nouveaux partis politiques opérant sur Internet vont émerger. La convergence à travers Internet d’un grand nombre de personnes de même sensibilité politique va éventuellement entraîner le développement de blocs politiques, ou de partis, dont l’unique moyen d’interaction se trouvera sur Internet. Des conventions virtuelles se tiendront sur Internet, dans lesquelles les programmes des partis feront l’objet d’un accord, et où les candidats aux mandats seront choisis par vote. Ces militants seront alors confrontés au monde "physique" en briguant un mandat électif, représentant une circonscription électronique. Des partis politiques virtuels ad hoc pourront ne pas être institutionnalisés pour de longues périodes ; ils pourront être tournés vers des problèmes spécifiques, et ils pourront donc être dissous une fois que ces problèmes seront résolus d’une manière qui leur paraîtra satisfaisante. Ils ne reconnaîtront pas non plus de frontières politiques ou géographiques. Les partis électroniques transcenderont les limites locales, des États et même du pays. L’adhésion à ces partis et l’activisme en leur nom se feront à une échelle mondiale. Ils feront progressivement sentir leur présence dans les affaires politiques des nations et dans les affaires internationales. La prolifération de ces partis rendra la scène politique beaucoup plus complexe, et de multiples guerres politiques se dérouleront simultanément dans le cyber-espace. En raison de la transmission quasi instantanée des nouvelles à leurs membres et le développement très rapide des réponses par courrier électronique, ces partis seront à même de réagir presque immédiatement aux développements qui concernent leurs pôles d’intérêts. Cette vitesse de réaction leur octroiera un degré d’influence disproportionné par rapport au nombre de leurs membres effectifs.

Bien qu’il soit par nature impossible de faire respecter la discipline de parti dans ces organisations semi-formelles et aux contours flous, une dynamique politique considérable sera créée quand un grand nombre de membres soutiendront des positions particulières. Des coalitions sur un problème unique entre différents partis aux intérêts communs accroîtront leur force. Le financement aussi sera problématique puisque les membres pourraient rechigner à verser des fonds à un trésorier virtuel pour un parti qui pourrait disparaître sans crier gare. Cependant, ces partis auront des besoins financiers modestes en comparaison avec ceux des partis politiques conventionnels, étant donné que la plupart de leurs opérations se passeront sur Internet. Les seuls coûts significatifs seront occasionnés par les activités des chefs de partis quand ils se connecteront au monde réel du Congrès et de la Maison Blanche. Le lobbying, la publicité, les campagnes d’adhésion, les sondages et la plupart des autres activités partisanes auront lieu presque exclusivement sur Internet à un coût financier presque négligeable.

Les groupes politiques dont les opérations sont coordonnées par Internet verront ces opérations plus facilement fragilisées par les faux messages des groupes opposés. Cela encouragera la prolifération de messages cryptés. Cependant, ces groupes seront confrontés au dilemme suivant : s’ils cryptent leurs messages, ils ne pourront pas avoir accès à un public plus large, auquel ils espèrent arracher solidarité et soutien.

Le monopole des médias traditionnels s’érodera. Les rédacteurs, les présentateurs de télévision et les journaux ne détermineront plus seuls ce que le grand public apprend et pense des événements du moment. Des bulletins d’informations brutes provenant d’agences et de sources d’information alternatives, locaux, nationaux et internationaux, ainsi que d’observateurs individuels non-affiliés qui agissent seuls sur la scène des événements, seront accessibles pour tous les utilisateurs d’Internet. Le filtrage et l’orientation des nouvelles qui sont actuellement effectués par les médias traditionnels seront, dans une certaine mesure, remplacés par la consommation directe par le grand public d’informations non-analysées, diminuant l’influence dont jouissent aujourd’hui ces médias. Un public de plus en plus sceptique sera capable de comparer des bulletins d’informations brutes avec les nouvelles prédigérées, incomplètes, hors-contextes et parfois biaisées proposées par la télévision et les journaux. Quelques-uns des médias essaieront de réaffirmer leur rôles traditionnels sur Internet, et ils échoueront, parce qu’ils n’auront pas d’avantage sur leur public. Une autre conséquence est que le consommateur moyen de nouvelles sur Internet aura une connaissance beaucoup plus étendue des événements courants qu’aujourd’hui, et sera beaucoup plus susceptible de se faire une opinion sur les situations à l’étranger.

Cela ne veut pas dire que les médias traditionnels perdront leur public et deviendront inutiles. Ils continueront à jouer un rôle majeur dans le courant de l’information nationale. Cependant, ils perdront un terrain considérable au profit de sources alternatives et d’interprétations alternatives circulant sur Internet.

Les membres du Congrès et les fonctionnaires des agences fédérales devront inexorablement se mettre sur Internet. Lorsque des membres du Congrès, qui n’auront pas habituellement de présence sur Internet, réaliseront que d’autres membres (qui peuvent être des concurrents ou des ennemis politiques) ont vraiment une présence sur Internet, ils voudront en faire autant. Particulièrement quand ils comprendront qu’ils ont été attaqués lors de débats politiques électroniques et qu’il n’y a personne dans le cyber-espace pour les défendre, ou pire, qu’on ne parle pas du tout d’eux, il ne pourront pas éviter de le rejoindre. Ne pas se placer sur Internet sera de plus en plus considéré comme une faiblesse stratégique et un retard par rapport à son temps. Le même phénomène affectera les fonctionnaires de l’exécutif du gouvernement fédéral. Des demandes croissantes d’une responsabilité publique les attirera aussi sur Internet, en dehors du simple postage de nouvelles et d’autre documentation en ligne. Les membres du Congrès et les hauts fonctionnaires fédéraux auront besoin d’un personnel simplement pour contrôler et répondre au trafic.

Le courrier électronique axé sur l’écrit sera remplacé par des messages audiovisuels. Avec la réduction de la taille et du coût des caméras vidéo de haute qualité et les améliorations de la technologie de compression des données vidéo, tous les PC seront équipés de petites caméras vidéo, comme chaque ordinateur a aujourd’hui une souris. En même temps, la capacité des liaisons de communication entre les PC et Internet s’étendra considérablement, les paires de fils téléphoniques étant remplacées par des câbles en fibre optique. Ces deux tendances permettront aux utilisateurs d’Internet de composer des messages où on les verra parler sur des images vidéo en couleur et en mouvement réel comprimé. Quand un utilisateur voudra envoyer un message, il préparera d’abord un script puis dira le texte pour la caméra en le lisant sur l’écran de son ordinateur comme sur un téléprompteur. Le fichier de données qui en résultera sera alors chargé sur Internet et repassé par tous les destinataire, utilisant un logiciel de lecture vidéo standard dont tous les ordinateurs seront équipés. Quelques utilisateurs préféreront l’anonymat d’un courrier électronique axé sur l’écrit, beaucoup mais éprouveront l’envie irrésistible que le monde voie à quoi ils ressemblent et entende le son de leur voix. La conjugaison d’une dimension visuelle et acoustique aux communications par ordinateur enrichira considérablement le contenu des messages, puisque l’expression du visage, le ton de la voix, le langage du corps, la race, la nationalité, le sexe et l’âge véhiculent des informations qui sont perdues quand seul le texte est utilisé. Même aujourd’hui, un type de langage des signes s’est développé dans le courrier électronique qui essaie de compenser cela. Par exemple, l’icône ;-) vue en inclinant la tête à gauche ressemble à un visage qui cligne de l’œil et sourit ; le symbole <g> est utilisé pour suggérer le "sourire", un ajout bon enfant qui signifie que le message se veut amical et sonore, même s’il est critique ou sarcastique. Quand cette iconographie sera remplacée par une vidéo couleur en mouvement réel, l’impact émotionnel et l’intensité du débat politique sur Internet seront considérablement amplifiés.

Les groupes aux orientations politiques prendront conscience du potentiel de la vidéo sur Internet en matière de propagande ; ils produiront et diffuseront des clips vidéo en faveur de leur point de vue. Les utilisateurs d’Internet disposeront d’une grande variété de publicité politique sous la forme de fichiers vidéo. Des groupes opposés s’engageront dans des guerres de propagande qui se mèneront entièrement sur Internet.

Internet servira d’outil d’une grande efficacité étatique aux gouvernements nationaux. L’utilisation de la section Word Wide Web d’Internet par les gouvernements péruvien et équatorien est hautement significative. Ces pays, peu réputés pour leur avance technologique, ont été les premiers à amener officiellement la diplomatie internationale dans le monde en ligne. Bien que beaucoup de gouvernements aient actuellement une présence officielle sur Internet, ils ne fournissent que des déclarations concernant des affaires publiques du type de celles que donnent les ambassades, comme des informations sur les populations, la culture, leurs industries, et les affaires. À l’avenir, comme davantage de gouvernements reconnaîtront la valeur stratégique de ce nouveau média pour véhiculer leur message, ils l’utiliseront comme un outil supplémentaire du processus politique. C’est-à-dire, le type actuel d’information placé sur Internet par les organisations officielles gouvernementales sera complété par un matériel politique qui fournira un argumentaire favorable à leurs positions respectives sur les problèmes importants. Quand un pays impliqué dans une querelle avec d’autres commence à utiliser Internet de la sorte et que les autres en prennent conscience, un effet catalytique se produit, et tous les pays impliqués entrent dans un débat électronique, d’une manière officielle.

Internet jouera un rôle de plus en plus significatif dans un conflit international. Les discussions politiques en ligne entre les citoyens et les dirigeants nationaux, des représentants des partis politiques électroniques et des groupes d’intérêts, des corps mondiaux tels que les Nations unies, des entreprises commerciales, et des activistes politiques, seront stimulées par Internet. L’information en temps réel sur des conflits par des observateurs de terrain et des sources d’information alternatives sera dévorée par le public mondial et aura un impact immédiat et tangible sur le cours des événements. Les séquences vidéo montrant des opérations militaires seront captées par des caméras numériques manuelles bon marché sur les lieux mêmes, transformées sans être éditées en banques de données, puis envoyées dans un courant d’information planétaire, touchant des millions de personnes en quelques minutes. L’opinion publique et les appels à l’action (ou à mettre fin à des actions) pourront être formés avant même que les dirigeants nationaux aient une chance de développer leurs positions ou de réagir aux développements. Ces facteurs alourdiront considérablement le fardeau des commandements militaires, dont les actions seront soumises à une surveillance sans précédent.

Évaluation

Rôles politiques

Alors qu’Internet est déjà grandement utilisé sur les plans intérieur et international, on assistera vraisemblablement dans les années à venir à une croissance significative de l’échelle et de la sophistication d’une telle utilisation. En raison des différences de densité d’utilisation d’Internet entre les différentes régions du monde, l’impact d’Internet pour influencer directement l’opinion publique a de fortes chances d’être bien plus profond aux États-Unis que dans d’autres parties du monde développé comme l’Europe, sans parler du tiers monde. Les militants politiques opérant dans les pays moins développés amèneront probablement Internet avec eux sous la forme d’ordinateurs portables pouvant accéder à Internet par une quelconque ligne téléphonique. L’information amenée dans ces pays grâce à un petit nombre de points d’accès à Internet peut être répandue localement au moyen de méthodes plus traditionnelles comme l’imprimerie, la radiodiffusion, le bouche à oreille. Les activistes pourront également utiliser Internet pour diffuser l’information au reste du monde et aider à coordonner leurs activités.

Internet est sans conteste une menace significative à long terme pour les régimes autoritaires, menace qu’ils seront incapables de contrer efficacement. Des nouvelles du monde extérieur introduites par Internet dans les pays soumis à de tels régimes s’opposeront aux versions déformées fournies par ces gouvernements, érodant leur crédibilité et favorisant les troubles. Le contact "personnel" entre les personnes vivant sous de tels gouvernements et celles vivant dans le monde libre, via le courrier électronique, aidera aussi de part et d’autre à parvenir à une compréhension plus précise et minera les contrôles autoritaires. L’information sur les violations des droits de l’homme et d’autres formes d’oppression passera d’une manière croissante dans le monde extérieur par Internet, aidant à mobiliser les forces politiques extérieures en faveur des opprimés.

Des analystes pensent que les concepts de "souveraineté nationale" et d’"État-nation" deviennent moins pertinents en raison des liens économiques, politiques, culturels de plus en plus étroits qui traversent les frontières nationales. Dans la mesure où cela vrai, Internet jouera un rôle important, puisque c’est un média qui développera de plus en plus ce type de liens.

Renseignement

Internet est une source potentiellement lucrative de renseignements utiles au département de la Défense. Ces renseignements peuvent comprendre :

 

 

des rapports sur des événements actuels ;

 

 

des évaluations analytiques par des observateurs politiquement astucieux sur ces événements dont beaucoup font preuve d’une réelle perspicacité ;

 

 

des informations relatives aux plans et aux opérations des groupes politiquement actifs.

La thèse de John Anderson selon laquelle Internet peut être utilisé comme une sirène d’alarme face à des menaces imminentes sur la sécurité a beaucoup de mérite. Les flux de messages sur Internet concernant des situations en cours tendent à précéder les informations et le renseignement, dans la mesure où les individus à l’origine de ce trafic ne sont pas contraints par les limitations de ressources auxquelles les organisations recherchant l’information et le renseignement sont assujetties. Ces organisations doivent établir une hiérarchie dans leurs efforts, en ciblant les sujets les plus importants du moment. À l’étranger, les observateurs individuels qui ont accès à Internet peuvent écrire sur tout ce qui les intéresse. Il est probable que le contrôle de routine des messages en provenance d’autres pays pourrait aider à se munir d’une alarme stratégique face aux menaces qui se préparent pour la sécurité et qui concerneraient les États-Unis.

En même temps, il faut noter que la majorité des messages sur Internet n’est que du bavardage futile sans aucune valeur de renseignement, une véritable "Tour de Babel". Le contrôle de ce trafic nécessiterait l’aide de filtres automatiques qui ne laisseraient passer en vue d’une analyse humaine que les messages qui satisferaient à certains critères de pertinence. Il est également important de noter qu’il faudrait considérer comme suspecte une bonne partie de l’information sur Internet :

L’information et la désinformation à propos des événements qui surviennent sont vraiment brutes sur le Net. C’est le problème. On ne sait que penser de chaque information, comment mesurer sa crédibilité... Mais on ne sait pas non plus mesurer véritablement la crédibilité des informations de la nuit dans le journal du matin 37

 

Ainsi, de nouveaux moyens d’évaluation de l’information reçue de cette manière seraient nécessaires. En retour, les bulletins d’information sur Internet pourraient être utilisés comme un signal pour collecter plus sûrement le renseignement américain, en éveillant notre attention sur les facteurs potentiellement importants et en nous permettant d’orienter et de cibler notre collecte avec plus de précision.

En plus d’être utilisé comme signal d’alarme sur des conflits en train de se développer ou sur l’apparition de nouvelles tendances mondiales ou de profonds changements, Internet peut être utilisé à l’extrémité opposée du spectre : pour obtenir une information pointue sur des centres d’intérêt spécifiques. Des réseaux de sources humaines ayant accès à Internet pourraient être développés dans des domaines touchant la sécurité des États-Unis, et ces sources pourraient être orientées vers la recherche des informations spécifiques requises. Bien construit et correctement exploité, un tel système pourrait être beaucoup plus réactif et efficace que les processus de collecte et de vérification des renseignements actuels, qui sont complexes et peu maniables. Nous pourrions même envisager de cultiver cette capacité d’accomplir une reconnaissance stratégique "par modem". Cette approche ne pourrait jamais remplacer les systèmes ou les services officiels de collecte de renseignements du département de la Défense, mais pourrait être un accessoire utile.

Internet peut aussi servir à des fins de contre-espionnage. Par exemple, un message envoyé récemment à un groupe de discussion d’Internet pour militants de gauche reprenait à leur intention un article d’Associated Press à propos d’un exercice imminent de formation au commandement des opérations spéciales de l’armée américaine, dirigé à l’hôtel (vide) Saint-Moritz à Miami Beach.

S’il devenait largement connu que le département de la Défense contrôle le trafic d’internet à des fins de renseignement et de contre-espionnage, des individus ayant des programmes personnels ou ayant des objectifs politiques à l’esprit, ou qui aiment faire des farces, feraient délibérément entrer des messages faux ou trompeurs. Notre fonction d’analyse aurait besoin d’en tenir compte.

Soutien à l’élaboration de la politique

Au-delà du renseignement, les idées et les analyses d’observateurs étrangers sérieux, tels que des éducateurs, d’anciens hommes politiques, des journalistes locaux et des fonctionnaires d’autres gouvernements, pourraient être très utiles à l’élaboration de la politique américaine. Les discussions par courrier électronique sur des conséquences probables des diverses approches politiques des problèmes de sécurité pourraient aider à améliorer la qualité de l’élaboration de la politique américaine. Une "puissance intellectuelle" énorme existe sur Internet : exploitée et canalisée à des fins productives, elle pourrait enrichir utilement les atouts politiques et informationnels du département de la Défense. Chaque utilisation de cette sorte, bien sûr, devrait être protégée par des mesures de sécurité appropriées.

Programmes de soutien aux affaires civiles

Internet a une valeur notable pour aider la communauté des affaires civiles à établir des contacts plus étroits et des relations de travail avec des organisations non-gouvernementales. Dans le but de minorer le rôle du gouvernement américain dans les programmes civils et d’accroître le rôle des organisations non-militaires, Internet peut être utilisé pour accélérer et renforcer les activités entre toutes les parties concernées. Un projet a été lancé pour identifier les bases d’informations publiques en ligne accessibles à travers Internet qui contiennent des données utiles aux programmes civils. On a trouvé un volume substantiel d’informations pertinentes.

Utilisations offensives

De même que les États-Unis pourraient être vulnérables à la désinformation par courrier électronique, des groupes politiquement actifs utilisant Internet pourraient être vulnérables aux messages trompeurs introduits par des personnes ou des groupes qui leur sont hostiles. Des groupes d’extrême droite et d’autres d’extrême gauche s’observent réciproquement, et il est probable que des "taupes" se glisseront sur les réseaux de l’autre camp dans le but de perturber ses opérations. Ce qui tendra à affaiblir la protection offerte par les messages codés ou cryptés.

De plus en plus, des fonctionnaires des gouvernements nationaux, des officiers étrangers, des hommes et femmes d’affaires, et les journalistes, accèdent à Internet et créent des adresses individuelles de courrier électronique. Il y a même un service commercial qui offrira bientôt l’accès à une banque de données en ligne contenant les noms, les titres organisationnels, les numéros de téléphone et de fax, et les adresses de courrier électronique sur Internet de pratiquement tous les fonctionnaires gouvernementaux de tous les pays du monde. Avec ces informations, il sera possible d’utiliser Internet comme un média supplémentaire pour les campagnes d’actions psychologiques. Le point de vue américain sur des problèmes et des événements véhiculé par courrier électronique pourrait efficacement et rapidement être disséminé vers un très large public.

Les États-Unis pourraient être capables d’utiliser offensivement Internet pour aider à atteindre des objectifs militaires non-conventionnels. L’information pourrait être transmise sur Internet à des groupes de sympathisants agissant dans des zones intéressant les États-Unis, qui leur permettraient de mener des opérations par eux-mêmes sans que ayons à envoyer nos forces spéciales. De telles entreprises comporteraient leurs propres risques, mais elles auraient l’avantage de réduire les risques physiques pour le personnel de nos forces spéciales, et de limiter l’implication politique directe des États-Unis puisque ces actions seraient exécutées par des groupes indigènes.

Rôles durant un conflit

Même si la présence réelle d’Internet sur le lieu d’un conflit est très limitée, le large accès à Internet aux États-Unis et dans d’autres parties du monde développé fournira un média par lequel un débat et un activisme politiques relatifs à ce conflit peuvent avoir lieu. Ainsi, Internet peut indirectement jouer un rôle important dans la façon dont le monde gère un conflit sans avoir de présence physique importante dans ce conflit.

Internet peut jouer un rôle positif important lors des crises et conflits internationaux. Dans les conditions chaotiques habituelles à de telles situations, les chaînes normales d’information privées et publiques sont souvent peu fiables ou indisponibles, et Internet pourrait être un des rares moyens de communication présents. Quelques-unes de ses utilisations pourraient être de :

 

 

permettre aux informations de sortir de la région et de parvenir au gouvernement américain ;

 

 

obtenir pour la région des informations en provenance des États-Unis et d’autres nations ;

 

 

entretenir un soutien politique et même opérationnel en faveur du camp américain et contre une opposition à l’autre camp.

Afin d’utiliser Internet de façon plus efficacement productive en vue de tels objectifs, il faudrait que le département de la Défense le considère directement et explicitement comme un atout intégral, plutôt que comme un élément incontrôlable de l’environnement dont le rôle est déterminé par un événement fortuit ou comme une pensée après coup. S’il est vu comme une ressource et s’il est systématiquement intégré à notre planification et à nos opérations, Internet peut apporter d’importantes contributions à la gestion des conflits et assurer le succès de la politique étrangère américaine.

 

Traduit de l’anglais par Jean-François Fournier

 

Notes:

1 Howard Rheingold, Les communautés virtuelles, Addison Wesley.

2 Howard Fineman, "The Brave New World of Cybertribes", Newsweek, 27 février 1995, pp. 30-33

3 Evan I. Schwartz, "Power to the People", Wired Magazine, décembre 1994, pp. 88-92.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 John Katz, "The Times Enters the Nineties ; Doesn’t Like It Much", New York Times, 27 juin-4 juillet 1994, pp. 26-29.

7 James H. Snider, "Democracy On-Line", The Futurist, septembre-octobre 1994, pp. 15-19.

8 John Katz, art. cit.

9 "The PEN is Mighty", The Economist, 1er février 1992, p. 96.

10 Richard J. Varn, "Jeffersonian Boom or Teraflop?", Spectrum, printemps 1993, pp. 21-25.

11 James H. Snider, art. cit.

12 The Internet Unleashed, SAMS Publishing, 1994.

13 Richard J. Varn, art. cit.

14 Andre Bacard, "Electronic Democracy : Can We Retake Our Government ?", The Humanist, juillet-août 1993, pp. 42-43 "Russia On-Line", article de source inconnue, trouvé sur une base de donnée.

15 Howard Rheingold, op. cit.

16 "Lobbying Via Computer", Washington Technology, 8 décembre 1994, p. 3 ; LatinoNet, non attribué, "The War Of The Webs", Washington Technology, 23 février 1995, p. 3.

17 Internet Unleashed.

18 Dave Kopel, "Defend Your Rights", American Hunter, s.d., pp. 14-70.

19 Jared Sandberg, "Fringe Groups Can Say Almost Anything And Not Worry About Getting Punched", The Wall Street Journal, 8 décembre 1994, pp. B1-B4.

20 John Anderson, ex-candidat à la présidence des États-Unis. Cité dans Marion Long, "We Are The World", Net Guide, décembre 1994, pp. 55-66.

21 Howard Rheingold, op. cit.

22 Jolyon Jenkins, "Cyberthreat", New Statesman & Society, 7 mai 1993, pp. 29-30.

23 Jared Sandberg, op. cit.

24 Andre Bacard, op. cit.

25 "Bulletin Boards : News From Cyberspace", Rolling Stone, 15 avril 1993, pp. 35-77.

26 Marion Long, op. cit.

27 Ibid.

28 voir notamment Howard Rheingold, op. cit.

29 Internet Unleashed.

30 Kevin Cooke et Dan Lehrer, "The Whole World Is Talking", The Nation, 12 juillet 1993, pp. 60-64.

31 Mike Holdemess, "Power to the People-by Modem", The Independent, repris dans World Press Review, février 1993, p. 44.

32 Christina Maxwell et Czeslaw Jan Grycz, The New Riders Official Internet Yellow Pages, Indianapolis, Ind., New Riders Publishing, 1994.

33 US Army Intelligence, "Computer Links Strength in German Neo-Nazis", 15 décembre 1994.

34 US Army Intelligence, "Technical Applications For Insurgents", 3 août 1994.

35 Tod Robberson, "Mexican Rebels Using A High-Tech Weapon ; Internet Helps Rally Support", The Washington Post, 20 février 1995.

36 Washington technology.

37 Howard Rheingold, op. cit.

 

 

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