RETOUR A L’ASIE

EDITORIAL

 

 

Les Français ont trop souvent tendance à restreindre leur vision de l’Asie à deux régions : le Moyen-Orient, que l’on n’appelle plus le Levant, et l’Extrême-Orient. Ils négligent, sinon oublient, les régions médianes : le sous-continent indien, que l’on appelle désormais Asie du Sud, et l’Asie centrale, ce "milieu des empires", sorti de l’ombre à la faveur de la désintégration de l’Union soviétique. Les travaux d’Olivier Roy ont permis à beaucoup de la découvrir. Elle devient aujourd’hui, sur le modèle de l’Europe médiane popularisée par les géographes d’hérodote et par Michel Foucher, l’Asie médiane, dont Patrick Dombrowski propose ici un survol d’ensemble.

On sait les efforts des États-Unis pour réduire leur dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient. On a ainsi assisté, depuis deux ans, à un véritable emballement pour le pétrole du Caucase et de l’Asie centrale, supposé receler des réserves fabuleuses appelées à concurrencer celles du Moyen-Orient dès les premières décennies du prochain siècle. Le pétrole, étudié ici par Annie Jafalian pour le Caucase et Darius Tavassoli pour l’Asie centrale, est devenu une composante essentielle de la politique et de la stratégie des puissances locales, mais aussi extérieures, et en premier lieu des États-Unis. Il contribue à la consolidation des indépendances des nouveaux États issus de la décomposition de l’Union soviétique, mais également à l’entretien des rivalités entre ces mêmes États et de l’ingérence de la Russie qui n’accepte pas la perte de son ancienne hégémonie et qui entend maintenir une influence et même une présence directe. Les questions qui se posent sont multiples : la Russie a-t-elle encore les moyens d’une telle politique ? Les États-Unis peuvent-ils poursuivre leur double endiguement de l’Irak et de l’Iran qui les conduit parfois à favoriser des entreprises chimériques, comme le projet de la compagnie Unocal d’un oléoduc à travers l’Afghanistan ? Les États concernés seront-ils capables de surmonter leurs problèmes internes et de constituer des appareils étatiques efficaces ?

La politique américaine constitue naturellement la première interrogation, en raison de son poids écrasant. Alexandre del Valle, qui a publié récemment un livre très remarqué et très discuté, prolonge ici son analyse sur l’islamisme fils naturel de la politique américaine, qui aurait sciemment travaillé depuis des décennies à bloquer l’émergence de régimes laïcs et modernistes. La thèse est intelligemment présentée, avec des arguments souvent d’un poids réel, mais il est permis de se demander si elle n’est pas trop systématique. Les États-Unis ont tout de même soutenu, pendant très longtemps, le régime du Shah d’Iran. Avant de promouvoir un double endiguement de l’Irak de Saddam Hussein et de l’Iran de Khomeiny, leur politique au Moyen-Orient a longtemps été celle des "deux piliers" - Arabie saoudite et Iran - de la sécurité régionale. Par ailleurs, on pourrait citer un certain nombre de plaidoyers mais aussi d’initiatives officielles en direction des régimes laïcs depuis l’Égypte de Nasser - la Grande-Bretagne et la France en ont fait l’expérience à Suez en 1956. Le régime Baas d’Irak n’a pas toujours été pestiféré. La chute du Shah et les mécompte de l’Irangate résultent davantage d’erreurs sur l’appréciation de la situation

réelle au Proche-Orient que d’une vue machiavélienne à long terme.

Bernadette d’Armaillé continue son enquête sur la politique internationale de l’eau. On sait que cela sera, de plus en plus, l’un des facteurs critiques dans les relations entre Israéliens et Arabes, avec la raréfaction croissante des ressources.

Olivier Guillard étudie l’impact politique des essais nucléaires indiens et pakistanais. La politique américaine de non-prolifération a subi un revers très dur dont elle aura du mal à effacer les effets. L’émotion provoquée par ces essais prouve, en tout cas, que le discours, complaisamment colporté sur le déclin relatif des armes nucléaires est quelque peu surfait. Il y a là un enseignement à méditer, particulièrement dans le cas français.

Philippe Hayez profite de l’ouverture progressive des archives pour évoquer la guérilla anti-chinoise au Tibet et l’aide qu’elle a reçue de la part des États-Unis jusqu’à l’ouverture en direction de Pékin décidée par le président Nixon. Les opérations spéciales qui ont alors été menées ne manquaient pas d’ampleur. Il n’y a aucune raison de croire qu’il pourrait en aller différemment aujourd’hui et que ce genre d’opérations a disparu.

Laurent Amelot s’intéresse à la politique chinoise à l’égard de la Birmanie, pays dont on parle parfois à propos des droits de l’homme, mais dont on néglige quelque peu la dimension stratégique. Son étude montre que la politique neutraliste de Rangoon appartient au passé et que l’influence chinoise est devenue prépondérante. C’est un facteur supplémentaire de complication dans les relations sino-indiennes qui n’en avaient nul besoin.

Enfin, Chen Shihmin prolonge une précédente étude sur la conception chinoise de la dissuasion nucléaire. On croyait trop vite que les doctrines chinoises étaient restées rustiques et se contentaient de copier les modèles occidentaux. Son étude, fondée sur les sources chinoises directes, montre qu’un tel jugement est simplificateur et que l’élite chinoise a intégré la nouvelle arme dans sa culture stratégique au lieu de se borner à copier l’extérieur.

D’un bout à l’autre du continent asiatique, les foyers de conflits ou au moins d’interrogations ne manquent pas. La crise économique ne constitue que le volet le plus spectaculaire d’une maturation qui peut déboucher demain sur des crises politiques majeures.

Hervé Coutau-Bégarie

 

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