L’INDE ET LA PENSEE STRATEGIQUE 1

Jean Alphonse BERNARD

 

 

 

Voilà un livre éminemment rafraîchissant, au moins pour celui qui a l’agréable tâche d’en rendre compte. Rarement on a lu, sous une plume indienne, un exposé aussi libre et aussi clair des questions dont traite Jaswant Singh : histoire diplomatique et militaire, forces armées, doctrine nucléaire et budgets militaires de l’Inde depuis qu’elle est indépendante. Questions qui sont généralement traitées dans un langage codé, dont il faut examiner les nuances au microscope pour en saisir la nouveauté, s’il y a lieu. Ici la démarche est franche et délibérée car c’est celle d’un homme d’action et d’un homme politique responsable, qui avait beaucoup réfléchi aux problèmes de son pays avant d’en être chargé, puisqu’il est aujourd’hui ministre des Affaires étrangères2. En rendre compte exactement est donc, pour qui s’intéresse à la politique de l’Inde, une tâche aussi stimulante qu’elle est nécessaire.

            Si l’auteur aborde de nombreuses et vastes questions, ce n’est pas pour étaler son savoir, mais pour répondre à une seule question qu’il pose d’emblée : y a-t-il une culture stratégique en Inde, et plus précisément, dans l’élite dirigeante de ce pays depuis qu’il est indépendant ? Pour y répondre, l’auteur examine successivement les thèses des pères fondateurs, Gandhi et Nehru, les conflits et interventions armées auxquels l’Inde a été partie, les forces armées et les moyens budgétaires dont elle a disposé, en revenant chaque fois à la question première : quelle était l’évaluation des forces en présence, quel objectif s’est-on assigné, quels moyens a-t-on employés, selon quelle stratégie ?

            Dans cet examen, qui l’amène à balayer large, on peut distin­guer deux parties qui forment en quelque sorte deux ouvrages distincts : la première et la plus longue (les 200 premières pages) porte sur l’histoire politique, diplomatique et militaire des cinquante dernières années. Dans les 100 dernières, l’auteur procède à un confrontation précise et chiffrée des forces armées et des moyens budgétaires qui leur sont consacrés. Alors que la première partie se présente comme un travail d’historien, la seconde pourrait être le rapport d’un parlementaire spécialisé dans les questions de défense et soucieux de donner au pouvoir un avis sérieusement motivé. Différentes par leur méthode et l’approche, les deux parties concourrent néanmoins au but que l’auteur s’est assigné : servir les intérêts vitaux de son pays.

            Après un rapide survol de l’histoire indienne, l’auteur pose une première évidence : il n’y a pas d’unité politique en Inde avant les Britanniques (pp. 18-19). Mais les attributs de la souveraineté et de l’unité qu’a laissés le Raj, pour précieux qu’ils aient été, n’étaient pas à la disposition des Indiens mais à celle de Whitehall, au bénéfice de l’Empire dans son ensemble. Le départ des Anglais, une affaire bien menée ? Certainement pas, nous dit Jaswant Singh, mais un “processus bâclé, [...] un acte d’insensibilité et d’arbitraire administratif presque incroyable” (p.21).

            Qu’en est-il de Nehru et de son héritage ? Sans aigreur, mais sans complaisance, il estime qu’il a échoué dans trois domaines : l ’économie, la gestion de l’État et la conduite des affaires extérieures (p. 22). Sa critique s’appuie sur le témoignage de deux hommes qui ont travaillé avec Nehru, deux hauts fonctionnaires formés à l’ancienne école, B.K. Nehru et Jagat S. Mehta. Or si l’un et l’autre ont eu pour Nehru respect et affection, il n’ont pas noté de manquer sa tendance à l’auto-satisfaction, son tempérament irritable et changeant, un idéa­lisme propre à entraîner des illusions que la pratique des affaires n’a jamais dissipées. Et comme Jaswant Singh juge Nehru sur sa politique au Cachemire et sa conduite vis-à-vis de la Chine, il ne peut qu’être sévère. Si Nehru a eu d’incontestables mérites en politique intérieure, et parfois de brillantes intuitions en politique étrangère, il n’avait pas les qualités de patience et de méthode qui font le stratège. Surtout, il était peu sensible à la nécessité où se trouve le décideur, s’il veut pouvoir élaborer, le moment venu, la stratégie adéquate, de disposer de l’appareil institutionnel capable d’analyser les données, de présenter les options et, la décision prise, d’en contrôler l’exécution. À ce jour, l’Inde, nous dit Jaswant Singh, n’a pas encore réussi à se doter d’une telle institution, sans laquelle un État ne peut espérer maîtriser les événements à son profit. Pourtant le Raj possédait et l’institution et la capacité de s’en servir. C’est par l’examen des affaires que Jaswant Singh en fait la démonstration.

            La puissance impériale avait un concept de la défense de l’Inde qui s’étendait à tout l’Océan indien, de Suez à Singapour (p.110), contrairement à la notion plus étroite qu’en ont les dirigeants actuels. Dans un article qu’il a récemment donné à Foreign Affairs (septembre-octobre 1998), Jaswant Singh pense que l’Inde doit renouer avec le concept océanique de sécurité, ce qui l’amènerait à porter une grande attention aux pays du Golfe, origine du pétrole qu’elle consomme et des revenus de nombreux émigrants.

            Si l’Inde actuelle - ou les politiciens qui la dirigent - ont oublié Aden et la côte des pirates, il est stupéfiant, nous dit-il, qu’elle ait oublié l’Asie centrale, ce réservoir de menaces. Il est naturellement conduit à condamner sans ménagement la politique indienne vis-à-vis de l’Afghanistan, notamment à partir de 1980. “Mal conçue, mal exécutée et incapable de voir dans l’Afghanistan autre chose qu’un contrepoids au Pakistan” (p. 111), la myopie de cette politique a entraîné dans le sous-continent “un déluge d’armes légères, l’expansion de la drogue” et l’intervention au Cachemire d’Afghans fanatiques (p. 150). Avons-nous le droit d’interpréter en clair la pensée de Jaswant Singh qui sur ce point est retenue, nous semble-t-il, par un souci de prudence ? Nous pensons qu’en acceptant le fait accompli soviétique en Afghanistan et en renforçant les liens militaires avec Moscou, Madame Gandhi a commis la pire faute de son second règne3. Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement BJP en sait beaucoup plus que nous sur ce qui s’est exactement passé entre le 26 avril 1979 et le 14 janvier 1980 entre Delhi, Islamabad, Kaboul et Moscou mais c’est bien ce qui l’empêche de tout dire.

            Le lecteur trouvera beaucoup à apprendre et parfois à discuter dans les deux chapitres que l’auteur a consacrés à l’analyse des copérations militaires dans lesquelles l’Inde a été engagée depuis 1947 (chapitre 2 et 3). Nous ne retiendrons que les épisodes les plus récents. S’agissant du Panjab, relevons une indication qui a dû échapper à la sagacité de l’auteur. Il écrit que “in Punjab the insurgency boiled over in 1983 just as Assam was being restored to relative normalcy” (p. 196). Or, s’il est vrai qu’au début 1983, la pression n’a cessé de monter au Panjab, on ne peut dire que la situation se normalisait en Assam. C’est en effet parce que Mme Gandhi a maintenu contre vents et marées la tenue d’élections en Assam, du 14 au 20 février, que l’Assam s’est embrasé et qu’ont eu lieu d’épouvantables massacres d’innocents par des tribus déchaînées. De sorte que le pouvoir central s’est trouvé pris entre deux révoltes, l’une au nord-ouest, l’autre au nord-est, dans lesquelles il n’a pas hésité à dénoncer la main de l’étranger !

            Mais que 1983 ait été une année néfaste aux entreprises de l’Inde, c’est Jaswant Singh qui nous en apporte une preuve de plus (peut-être y a-t-il plus qu’une coïncidence dans la chronologie ?) car c’est de cette année que date, nous dit-il p. 196, l’intérêt porté par Mme Gandhi à la cause tamoule au Sri Lanka. C’est la même cause qui fit son fils engager une force expéditionnaire importante - au moins 70 000 combattants - dans une entreprise qui est un monument d’ambiguïté stratégique (pp. 204-210). L’auteur n’a pas de peine à dénoncer l’absence d’objectif clairement défini et l’échec qui en fut la conséquence. Il souligne au passage l’incapacité des services de renseignement indiens (RAW), qu’il a notée en 1965 et qu’on a constatée à plusieurs reprises sur le théâtre du Cachemire.

            Dans la seconde partie de l’ouvrage, Jaswant Singh se livre à un examen approfondi des relations entre dépenses militaires et structure des forces. Ce faisant, il ne s’arrête qu’un instant sur le faux problème qu’est, pour lui, le dilemme classique : dépenses militaires contre dépenses de développement (pp. 214-215). S’il n’y a pas eu dilemme, c’est que les premières ont toujours été sacrifiées aux secondes, du moins en Inde. Il fait à ce propos une remarque pertinente : tout en Inde va selon le précédent et conformément à une routine bureaucratique immuable. L’impécuniosité des forces armées, loin de pousser à la recherche de solutions originales qui pourraient conduire à des économies de capital, les enferme au contraire dans un système rigide d’allocation qui privilégie en fait les systèmes d’arme à haute intensité de capital (p.215). Mais comme l’enveloppe budgétaire est trop étroite, on rogne sur les dépenses d’entretien et de préparation au combat. On aboutit ainsi à une machine de guerre relativement lourde mais “courte sur pattes” et incapable d’alimenter un conflit de longue durée.

            Il constate aussi une disparité croissante entre la programmation financière et la planification des forces qui conduit à une érosion en matière de sécurité (p. 229). Cette érosion est d’autant plus sensible que la sophistication des matériels augmente. Or les trois armées éprouvent évidemment un désir toujours plus vif d’acquérir les équipements les plus sophistiqués. Suit une analyse précise de cette disparité, pour chacune des trois armées et pour les principaux systèmes d’armes. Au passage, Jaswant Singh nous livre d’intéressants détails sur la disponibilité au combat des armées. S’agissant de la marine, elle est d’environ un tiers inférieur à la norme - sans nous dire comment la norme est évaluée. Les navires font en moyenne 7 jours de mer par mois soit 84 jours par an contre une norme de 210 jours. Le dilemme est donc de réduire le nombre d’unités ou de réduire les jours de mer. On constate une baisse des deux termes par absence de choix. Il en va de même pour l’aviation qui accuse un déficit d’opérations d’environ 10 milliards de roupies soit environ le quart de la norme souhaitable, dans une structure de force inchangée.

            L’armée de terre a connu une mutation rapide, due à un chef d’état-major innovateur et persuasif, le général Sundarji, dans la seconde moitié des années 1980. La motorisation et le blindage ont profondément modifié le profil de l’armée, qui compte désormais 3 divisions blindées et 9 brigades blindées autonomes face au Pakistan. Sans que l’auteur se prononce formellement, il semble bien qu’il estime le coût de cette force très supérieure à la menace et craint qu’elle n’entraîne une disproportion de plus en plus marquée au profit des forces terrestres et au détriment de la mer où il voit la frontière la plus vulnérable. Il y a donc sur ce point changement dans les ratios d’allocation budgétaire au lieu de la rigidité bureaucratique qu’il déplore en général.

            C’est ici que le responsable politique se fait le plus pressant : les budgets militaires et même les lois-programmes sont établis sans considération de la stratégie générale et celle-ci est formulée - pour autant qu’elle le soit - sans considération suffisante des menaces, effectives ou prévisibles. Que faire ? Pour Jaswant Singh, et pour beaucoup d’Indiens, la réponse est un National Security Council sur le modèle des États-Unis et, sans doute aussi (mais il n’en fait pas mention), d’un état-major intégré des armées (p. 271-274). Or l’adoption d’un tel conseil se heurte, en régime parlementaire, à de sérieuses objections. Adopter en conséquence un régime présidentiel, Jaswant Singh ne va pas jusque là. Mais certains, on le sait, y pensent.

            Du nucléaire, l’auteur n’a pas encore traité. Il lui réserve un long essai placé en “post-script”. La thèse de Jaswant Singh, qui est évidemment celle du gouvernement indien, est qu’à partir du moment où le TNP était renégocié et étendu à une durée indéfinie, sans qu’il y ait un effort concomitant de désarmement de la part des Cinq, la possession par ceux-ci des armes nucléaires se trouvait légitimée. De ce fait, la discrimination entre les Cinq et les autres devenait intolérable. La fin de la Guerre froide et la disparition de l’Union soviétique, alliée de l’Inde, cependant que l’aide de la Chine au Pakistan, notamment sur le plan nucléaire, se poursuivait, constituaient autant de facteurs tendant à affaiblir la situation de l’Inde. Dans ces conditions, il était urgent pour l’Inde de lever l’option prise trente ans auparavant et de prendre place parmi les Grands, qui sont nucléaires. Ce que Jaswant Singh ne dit pas mais qui est un postulat implicite, sans doute déterminant pour un patriote intransigeant comme lui, c’est que l’Inde aspire au statut de Grande Puissance et qu’elle estime que seule l’arme nucléaire lui assure d’y parvenir.

*
*     *

            D’autres experts, notamment K. Subramanyam, le spécia­liste bien connu des questions de défense, avaient abouti à la même conclusion que Jaswant Singh. Bien peu, à notre connais­sance, ont su construire un plaidoyer aussi convaincant que le sien, parce qu’il part d’une analyse sans complaisance des faiblesses du pouvoir exercé par l’exécutif dans ses incarnations successives : principalement dynastiques ou du moins congres­sistes. Nous irions jusqu’à dire de Jaswant Singh qu’en sa personne, c’est le kshatriya et le rajput, proche au demeurant des valeurs occidentales, qui s’exprime - alors qu’on a surtout entendu dans le passé le langage des brahmanes d’obédience nehruvienne. Puisse M. Jaswant Singh garder toujours l’indé­pendance d’esprit et la liberté de langage qui ont caractérisé sa pensée et son action jusqu’à ce jour !

 

________

Notes:

 

       Defending India, Jaswant Singh, Delhi, Macmillan India, 1999, 338 p.

       Le livre était sous presse lorsque le gouvernement BJP a été porté au pouvoir, à la suite des élections de mars 1998. M. Jaswant Singh est minis­tre des Affaires étrangères depuis novembre 1998. Defending India a été publié au début de 1999.

       Cf. notre De l’empire des Indes à la république indienne, pp. 310-318.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin