L’ART ET LA SCIENCE MILITAIRES DANS L’ÉGYPTE ANCIENNE

par Pierre-Marie Chevereau

 

Le mythe de la guerre est étranger à la civilisation de l’Égypte : la littérature ne présente pas de fresques épiques, les personnages légendaires de son histoire ne sont pas des héros guerriers mais des sages ou des bâtisseurs.

En revanche, tous les pharaons se sont fait représenter frappant de leur massue ou de leur épée courbe une grappe de captifs empoignés par les cheveux, ou lançant leur char de com­bat dans la mêlée. Et ce peuple de paysans pacifiques - attachés à leurs champs fertilisés par le Nil au point de ne s’imaginer dans l’au-delà que tenant le mancheron de leur araire - a été amené, pendant trente siècles, à servir, loin du sol natal, dans une armée groupant parfois plusieurs milliers d’hommes pour protéger les frontières ou le plus souvent pour les “élargir”, selon la terminologie des inscriptions royales.

Si les scènes de bataille prennent une telle importance sur les murs des palais et des temples, il faut en rechercher l’expli­cation dans la conception même de la personnalité et du pouvoir de Pharaon. Vivant Horus sur terre, sa nature divine fait de lui le responsable de “Maât”. Ce terme - dont l’idéogramme figure une déesse assise à la coiffure ornée d’une plume d’autruche - traduit la conception égyptienne de la vérité, de la justice, mais plus encore celle de l’équilibre établi par le démiurge créateur dans le monde qu’il a tiré d’un chaos sans cesse renaissant. Maât représente l’interaction des forces qui contrôlent l’ordre de l’univers, qu’il s’agisse de la gravitation des astres, de la succession des saisons ou, plus simplement, des rapports entre les peuples, les classes sociales, les particuliers.

Pharaon a ainsi reçu de Rê la mission, non seulement d’assurer la pérennité de Maât dans Kemet, la “Terre noire” qu’arrose le Nil, mais encore de veiller au maintien de l’ordre universel par-delà les frontières du royaume et de “régir tout ce que le soleil entoure, tous les pays, toutes les contrées dont il a connaissance, dont il peut se saisir sur le champ en victoire et puissance1.

Toute la politique de l’Égypte découle de cette mission divine confiée au pharaon d’étendre son hégémonie aux pays voisins et aux limites du monde connu. Les campagnes militaires entre­prises dans les pays limitrophes ne sont que les manifestations du droit du souverain à assurer l’ordre sur des territoires qui, par la volonté du dieu, relèvent de son pouvoir.

Puisque l’existence de l’Égypte est consubstantielle à celle de Pharaon, c’est à la personne de ce dernier seulement, en raison de sa nature divine, que revient le droit et, en conséquence, le mérite de l’expansion du pays au-delà des frontières.

C’est lui qui, par sa décision, sa bravoure, ses faits d’armes, assure la victoire sur le “vil Nubien” ou le “tombé Asiatique”, l’armée ne servant - si l’on en croit les textes et l’iconographie de la plupart des campagnes - que de toile de fond aux prouesses du souverain.

C’est dire qu’il est malaisé à l’égyptologue et à l’historien de découvrir, sous les dithyrambes consacrés au pharaon triom­phant, le déroulement réel d’une campagne, les forces en présence, les dispositions prises, la manœuvre, l’affrontement et les résultats. Parfois même, il y a ambiguïté sur la contrée où se déroule l’action ou sur la portée, voire la réalité, de l’expédition : certains pharaons n’ont pas hésité à copier les textes de leurs prédécesseurs, reprenant à leur compte exactement les mêmes chiffres de prisonniers, à plusieurs siècles de distance, citant parfois des ethnies disparues entre-temps. À Karnak, par exemple, Ramsès III a trouvé de bonne guerre de s’approprier des reliefs de campagnes de Ramsès II.

L’avant-scène étant systématiquement réservée au roi, les témoignages des chefs militaires ou hauts fonctionnaires permet­tant de corroborer le texte stéréotypé officiel ne peuvent apparaî­tre que dans des monuments privés : ils sont malheureusement très rares.

Avant d’aborder l’examen des campagnes susceptibles de donner un aperçu sur l’art de la guerre dans l’Égypte ancienne, il convient de présenter l’armée pharaonique dans sa conception et son évolution au cours des siècles.

Les souverains des époques préthinite et thinite ont laissé sur des palettes quelques témoignages de leurs activités guer­rières, mais c’est à l’Ancien Empire (2780-2280) qu’apparut une organisation militaire structurée, aux ordres de “généraux”, comprenant un noyau de forces permanentes - corps d’élite de recrues, corps d’auxiliaires nubiens ou libyens - et des contin­gents provenant des milices urbaines ou levés dans les campa­gnes, avec leurs chefs locaux, pour participer à une expédition commerciale ou à une razzia dans les contrées voisines. L’effectif était adapté aux besoins mais pouvait atteindre, dans certains cas, plusieurs milliers. Des navires étaient réquisitionnés pour le transport des troupes, par le fleuve ou par mer, jusqu’au théâtre d’opérations. Des garnisons tenaient les forteresses aux fron­tières du sud et du nord, pendant que des commandos lançaient des raids d’exploration ou d’intimidation au-delà.

L’armement comprenait massues, haches, coutelas, lances, flèches utilisant des lames ou pointes en silex, remplacé peu à peu par le cuivre ; un grand bouclier de cuir au sommet arrondi protégeait le guerrier.

Pendant la Première Période Intermédiaire (2280-2050), les féodaux semi-indépendants se constituent des armées à base de recrues locales avec, souvent, le renfort d’auxiliaires étrangers.

Les premiers pharaons du Moyen Empire (2050-1778), qui ne disposent, en dehors de leur garde, que de faibles effectifs, font appel aux troupes de leurs vassaux pour lancer une expé­dition en Asie ou dans le Koush. Avec le temps, la réorganisation de l’armée se développe. Les scribes des recrues incorporent un conscrit pour cent habitants, les milices deviennent des “régiments urbains”, constitués de “compagnies” de 100 hommes, l’encadrement se diversifie, le recrutement d’auxiliaires s’étend à d’autres ethnies, les forteresses du Nil et des frontières sont plus nombreuses et plus importantes. Le bronze remplace progres­sivement le silex et le cuivre dans la fabrication des armes.

Après la décadence du pouvoir à la Deuxième Période Intermédiaire et l’éclipse due à l’invasion des Hyksos, l’armée égyptienne du Nouvel Empire (1543-1105) prend un nouvel essor avec l’apparition du char de guerre, hérité en fait des envahis­seurs. Entraîné par deux chevaux, il est monté par un conduc­teur et un combattant armé d’un arc et de javelots. Cette composante, dorénavant essentielle, des forces armées introduit dans la manœuvre le facteur rapidité et conduit, à terme, à l’apparition de “divisions”, grandes unités tactiques interarmes et autonomes. L’armée de Ramsès II en compte quatre, patron­nées par les dieux Amon, Rê, Ptah et Seth. Fortes de 5 000 à 6 000 hommes, elles comprennent des “régiments” de plusieurs “compagnies” de 200 à 250 fantassins, articulées en 4 ou 5 “pelotons”, un corps de charrerie de 2 ou 3 “escadrons” de 50 équipages, des “services” : transport par chars à bœufs ou ânes, intendance assurée par des scribes militaires, groupe sanitaire. La professionnalisation s’accentue et, parmi les soldats de métier - dotés dorénavant de tenures - figurent des ex-prisonniers de guerre (Libyens, Touhars, Shardanes) incorporés dans l’armée en conservant leur identité ethnique et leur armement particulier.

L’armée de la Troisième Période Intermédiaire (XXIe à XXIVe dynasties -1105-730) comprend, aux côtés de contingents étrangers permanents, des formations de recrues mobilisées, pour une durée limitée, dans l’infanterie (Calasiries) ou la char­rerie (Hermotybies). Des unités de cavalerie montée apparaissent pour la première fois dans les troupes royales, pendant que se développent des milices sous l’égide des féodaux. Les rivalités entre le sud, le nord et les gubernorats des chefs libyens égyptianisés affaiblissent les forces armées qui ne peuvent résister, en 730, à la supériorité militaire du Koush.

Psammétique Ier (664-610), tout en conservant la conscrip­tion des recrues, fait appel aux mercenaires pour reconstituer le potentiel militaire de l’Égypte. Ses successeurs poursuivront la même politique et les forces armées des dernières dynasties indigènes comprendront des Grecs et des Cariens armés de lances et d’épées, des Rhodiens et des Libyens maniant la fronde, des Sémites montés et des archers nubiens. Apriès, en 569, alignait 30 000 mercenaires.

Après l’intermède perse, les Lagides réorganisèrent l’armée sur le modèle macédonien en incluant dans leurs effectifs des contingents égyptiens, tout d’abord dans le cadre d’unités légères d’appoint, puis constitués en phalanges classiques. L’armée égyptienne disparut en tant que telle avec la conquête romaine.

La plupart des actions militaires menées sous les souverains de l’époque thinite et du début de l’Ancien Empire se limitèrent, vraisemblablement, à la protection des expéditions minières dans le désert, à des raids contre les Bédouins trop entreprenants ou à des opérations de commando contre les populations voisines pour prévenir toute intrusion ou effectuer des razzias procurant butin et captifs. Cette politique d’intervention à courte portée en bordure des frontières, tant au sud qu’au nord du pays, fut poursuivie jusqu’au Nouvel Empire, et au-delà, parallèlement aux grandes campagnes mettant en œuvre toute la puissance militaire de l’Égypte.

Quelques documents font apparaître qu’à l’aube de l’histoire, certains raids ne se sont pas limités aux confins du pays. Le roi Djer (3095-3040) pénétra en Nubie jusqu’à la IIe cataracte. Un de ses successeurs, Den (3030-2985), a “frappé les Asiatiques” dans le sud de la Palestine. De telles actions ne peuvent être entre­prises qu’avec une force armée aguerrie, dont les chefs appli­quent les composantes élémentaires de l’art de la guerre que sont la mobilité, la sûreté, la recherche de la surprise et l’adaptation des moyens à l’objectif.

Durant l’Ancien Empire - IVe à VIe dynasties - des opérations à longue portée, mettant en œuvre des effectifs importants, sont régulièrement montées. Ainsi, les Annales du règne de Snéfrou (2670-2620), sur la Pierre de Palerme, mentionnent :

Raser le pays des Nubiens. Amener prisonniers 7 000, bétail grand et petit 200 000. Bâtir la forteresse de Haute et Basse Égypte “Les domaines de Snéfrou”…

Ramener du pays des Libyens prisonniers 1 100, bétail grand et petit 13 100. Aller raser la place forte de Ida…

À la fin de la Ve dynastie, une expédition de 20 000 hommes est envoyée raser le Ouaouat (Basse-Nubie), une autre ramène captifs 17 000 Nubiens.

Sous Pépi II (2245-2180), le général et chef des auxiliaires nubiens, Pépi-Nakht, a inscrit sur un rocher de Tomas en Nubie :

La Majesté de mon maître m’envoya raser les pays de Ouaouat et d’Irtjet. Je fis ce qui est agréable à mon maître : je massacrai en effet beaucoup de fils de princes et d’éminents chefs militaires. Je ramenai de là à la Résidence un très grand nombre de captifs, alors que j’étais à la tête de nombreux, forts et valeureux guerriers.

Certains raids ont un caractère moins dévastateur et ont pour objectif de reconnaître de nouvelles voies d’accès aux riches­ses minières ou d’entretenir chez les voisins, par une démons­tration de force, une crainte salutaire de la puissance de Pharaon. Ces opérations se déroulent parfois sans engagement de combat. “Ma troupe est revenue en paix, sans subir de pertes” lit-on sur plusieurs inscriptions rupestres. Elles obéissent toutefois au principe de la sûreté. Ainsi Herkhouf, gouverneur d’Éléphantine sous Pépi II, pour éviter un affrontement non souhaité avec les frontaliers nubiens sur leurs gardes, adopte les itinéraires détournés de la dépression des oasis pour atteindre au sud son objectif, Tombos, au bord du fleuve.

Il apparaît qu’un des buts principaux des opérations menées sous l’Ancien Empire est la capture de prisonniers, tant pour grossir les rangs des troupes auxiliaires des forces armées, que pour disposer d’une main-d’œuvre servile à bon compte pour les domaines du roi et des temples, les tâches domestiques des particuliers et, bien sûr, les grands travaux. Le manque de main-d’œuvre a affecté l’Égypte tout au long de son histoire et la récupération de travailleurs par des expéditions militaires a été une des constantes de la stratégie économique des pharaons d’une dynastie à l’autre.

La seule campagne de l’Ancien Empire dont le déroulement soit connu est celle dirigée par Ouni sous Pépi Ier (2295-2250). Après que cinq raids eurent été menés sans résultat probant contre les incursions des Bédouins “Âamou, qui-habitent-sur-le-sable”, sur les confins du Delta, décision fut prise de monter une opération en force. Ouni - qui n’était pas un général mais un haut fonctionnaire, bon organisateur - prépara lui-même les plans d’une campagne décisive. Il réunit une armée de plusieurs milliers de combattants provenant de Haute et Basse-Égypte, de Nubie, de Libye et des places fortes. Il réalisa avec cette force une manœuvre tactique combinant un débarquement maritime sur les arrières de l’ennemi, en position dans les hauteurs du sud de la Palestine, avec une action frontale d’éléments ayant progressé par la voie terrestre du Sinaï :

Je fis route par mer sur des navires de transport avec ces troupes et j’abordai en arrière de la cime des montagnes qui sont au nord du pays de “ceux-qui-habitent-sur-le-sable”, tandis que la moitié de cette armée restait sur la route terrestre. Je revins (en Égypte) après les avoir encerclés de telle sorte que tout rebelle parmi eux soit abattu2

L’affaiblissement du pouvoir royal durant la Première Période Intermédiaire entraîna la perte de l’hégémonie égyp­tienne dans le Koush. Les souverains de la XIe dynastie en entreprirent la reconquête, en recherchant moins une colonisation de ces territoires qu’une reprise de l’influence économique et, en particulier, la possibilité d’accès aux ressources minières et aux produits du grand Sud. La XIIe dynastie poursuivit avec succès cette politique et Sésostris Ier installa, en 1901, sa frontière sud à la IIe cataracte.

Ces opérations en Nubie, ainsi que celles menées pour reprendre pied en Syro-Palestine, se limitèrent, semble-t-il, à une progression sur un axe - cours du Nil, route côtière ou vallées de la “voie royale” en Asie - dont le déroulement ne nous est connu que par les noms des contrées traversées, des villes conquises et des ethnies des captifs récupérés. La remontée du Nil par la flotte s’accompagnait nécessairement de la mise en œuvre d’un dispositif de sûreté sur les rives et d’une protection éloignée sur les pistes du désert ; de même, en Asie, l’occupation des points hauts était indispensable pour la couverture de l’armée en marche. Mais les textes sont muets sur ces dispositions ainsi que sur les manœuvres montées pour réduire les résistances ou faire tomber les citadelles.

Si Sésostris III (1837-1818) ne s’étend pas sur la façon dont il a conduit les opérations de son règne, du moins a-t-il cru bon de les justifier sur la stèle-frontière d’Uronarti, en prétendant n’intervenir qu’en réponse aux attaques dont l’Égypte est l’objet :

(il est) sans aménité pour l’adversaire qui l’attaque, attaquant quand il est attaqué et silencieux quand on est silencieux. Car rester silencieux après avoir été attaqué, c’est enhardir le cœur de l’adversaire. C’est être brave que d’être agressif, mais c’est être lâche que de reculer. Un lâche est quelqu’un qui se laisse chasser de sa frontière 3.

C’est pour répondre à sa mission de responsable de l’ordre Maât qu’il “élargit les frontières de l’Égypte”, bénéficiant, pour ce faire, de pouvoirs surnaturels qu’énumère un hymne à sa gloire :

(il est celui) qui abat les pays étrangers par la vertu de sa cou­ronne,… qui soumet les pays étrangers d’un geste de la main, qui tue les Iountyou sans un coup de canne, tire la flèche sans tendre la corde… 4

La profession de foi de non-agressivité de Sésostris III a trouvé son application dans une politique de défense statique sur les frontières, au moyen d’un système de fortifications efficace. Depuis les premières dynasties, des forteresses avaient été construites sur les voies de pénétration en Égypte comme sur le Nil, artère stratégique du pays. Amenemhat Ier et ses succes­seurs avaient réalisé en bordure du Delta un ensemble défensif, “le Mur du Prince” et, au sud, sept places fortes s’échelonnant entre Éléphantine et Buhen. Sésostris III en édifia sept nouvelles dans la zone des rapides jusqu’à Semna et réalisa, à Ouadi Halfa, un puissant ensemble en losange comportant un bastion avancé, une forteresse sur chaque rive et une troisième sur une île, les unes et les autres se couvrant à portée de flèches et interdisant toute navigation sur le fleuve.

Après son apogée sous Sésostris III, le système défensif du Nil et des frontières connut, au cours des siècles, des périodes de déclin, mais la plupart des pharaons s’attachèrent à remettre en état et à rendre plus efficaces les ouvrages de leurs prédéces­seurs, tout en créant de nouveaux points forts adaptés aux situations nouvelles résultant de la politique extérieure. Ainsi, sous les Thoutmosides, la chaîne des forteresses du Haut-Nil s’étendit au-delà de la IIIe cataracte et, en Syro-Palestine, des places fortes nouvelles abritèrent les garnisons de souveraineté et les services des administrateurs égyptiens.

À la XIXe dynastie, les ouvrages de Silé et de Pi-Ramsès protègent les bases logistiques des opérations en Asie, les “Chemins d’Horus” et la ligne fortifiée de Marsa-Matrouh cou­vrent à l’est et à l’ouest les rivages du Delta. Ramsès III fait de Medinet Habou une citadelle pour parer aux incursions des tribus du désert occidental.

À la Basse Époque, la menace libyenne entraîne le renfor­cement des défenses de l’artère vitale du Nil (forteresses de Teutjoy, Hardaï, Hermopolis, Pi-Sekhem-kheperré). Le complexe d’ouvrages réalisé par Nectanébo II à Péluse fait échec, en 351, à une première tentative d’invasion d’Artarxerxès III.

Une telle stratégie de la défense axée sur la fortification a non seulement permis à l’Égypte de conserver pendant des siècles l’intégrité de ses frontières, mais elle a été un gage de la liberté d’action nécessaire à sa politique d’expansion territoriale et économique.

Cette expansion de l’hégémonie égyptienne atteint son sommet au Nouvel Empire, époque où les souverains, à de rares exceptions près, ont à cœur de porter leurs frontières au-delà des limites atteintes par leurs prédécesseurs. C’est aussi l’époque où apparaissent, dans les stèles officielles ou les biographies funéraires de particuliers, des indications permettant de discer­ner l’application des principes essentiels de la tactique dans les campagnes militaires.

Ainsi, l’approche en sûreté de Kamosé (1545-1539) descen­dant le Nil pour attaquer le souverain Hyksos Apophis :

… ma vaillante armée étant devant moi comme l’éclat d’une flamme : des groupes de Medjaiou (auxiliaires nubiens) installés sur nos gaillards d’avant pour repérer les Asiatiques et détruire leurs positions 5.

Un autre aperçu du dispositif adopté pour la progression en garde de l’armée est décrit sur une stèle de Konosso, lorsque Thoutmosis IV, en l’an 8 de son règne (1380),

se mit en route pour écraser ceux qui l’avaient attaqué en Nubie, vaillant dans son vaisseau d’or… La charrerie en ordre de bataille l’escortait, son armée était avec lui : les fantassins d’élite de part et d’autre (du fleuve) et les unités de recrues se tenant à ses côtés ; sur le vaisseau sa garde avait été embarquée.

La même couverture de sûreté est réalisée par Merenptah (1213-1204) pour se porter à la rencontre des Libyens :

… l’élite des archers fut rassemblée, la charrerie fut disposée sur chaque flanc, ses éclaireurs étaient actifs 6.

Derrière ce dispositif de sûreté viennent l’avant-garde et l’entourage royal, puis le gros des troupes qui progresse en colonnes ; les reliefs ramessides montrent des formations en marche par rangs de dix pouvant, par simple conversion, se présenter en lignes pour engager le combat ; les chariots portant les armes de réserve, le matériel de camp et les bagages précèdent l’arrière-garde.

Le recueil de renseignements pendant l’approche est essen­tiel pour la conception de la manœuvre et les éléments d’avant-garde s’efforcent de capturer des agents ou éclaireurs ennemis. La bastonnade sert à délier les langues mais entre également en jeu la technique de l’interrogatoire : les questions posées aux Hittites faits prisonniers devant Kadesh par les reconnais­sances de Ramsès II, montrent la volonté d’obtenir des rensei­gnements précis : quels pays sont entrés dans la coalition hittite ? - quelle est la composition de l’armée en infanterie, en charrerie ? - quelles sont les armes ? - quels sont les effectifs ? - quelles positions exactes les troupes occupent-elles ?

Parfois, les intentions de l’ennemi sont connues par une voie plus directe. Les éclaireurs de Kamosé eurent la bonne fortune de capturer un agent d’Apophis porteur d’un message pour son allié, le souverain du Koush, lui demandant d’attaquer les arrières des forces égyptiennes. Le pharaon, en position sur le fleuve vers Cynopolis, envoya aussitôt un fort détachement s’emparer de l’oasis de Bahariah pour déjouer toute tentative des Nubiens de le déborder par l’ouest.

Bien plus tard, à la fin de la campagne de l’an 7 (1419) en Syrie, Aménophis II mit la main, lui aussi, sur un messager du prince de Naharina “portant à son cou un document scellé à la glaise”, tendant à susciter une nouvelle dissidence dans les territoires occupés par l’Égypte.

On peut suivre le processus du montage d’une opération d’envergure dans le récit de la première campagne en Asie de Thoutmosis III, entreprise, l’an 22 de son règne (1457), pour réprimer une rébellion fomentée par le prince de Kadesh, et qui fut marquée par l’attaque de la place forte de Megiddo. Les Annales gravées sur les parois du temple d’Amon à Karnak et une stèle du Gebel Barkal reproduisent le déroulement des actions, telles que les a notées “par écrit, comme elles ont eu lieu” le chef des scribes de l’armée Tjanouni, attaché à l’état-major royal.

L’armée, rassemblée à la base de Silé à l’est du Delta, atteint en dix jours Gaza (200 km), puis parvient le 16 du premier mois de l’été à Yehem, au pied du Mont Carmel, où elle stationne le temps que soient envoyées les reconnaissances et achevés les préparatifs. C’est là que se déroule le conseil réunissant les généraux et hauts fonctionnaires qui forment la suite royale, conseil destiné essentiellement à faire valoir l’esprit de décision et la combativité du souverain, tranchant avec les hésitations et la prudence timorée de son état-major. Thoutmosis expose à son auditoire la situation de l’ennemi, telle que l’a établie son “service de renseignement” :

Ce vil “tombé” de Kadesh, il est venu et est entré dans Megiddo : il y est actuellement. Il a rassemblé autour de lui les chefs des pays qui étaient (jusqu’alors) fidèles à l’Égypte avec… leurs chevaux, leurs soldats… (soit) 330 chefs réunis, chacun à la tête de ses troupes… Il a dit : Je vais combattre Sa Majesté (Thoutmosis III) ici même, à Megiddo…

Les informateurs ont ajouté qu’il y a des ennemis dans la plaine d’Esdrelon et que leur nombre s’accroît sans cesse.

À la lumière de ces renseignements, la manœuvre d’appro­che est arrêtée. Trois routes donnent accès à Megiddo : celles du nord et du sud plus longues, mais carrossables, débouchent largement au-delà du site de la place forte, celle du centre, dite d’Aruna, est encaissée et étroite au point que deux chevaux ne peuvent passer de front. Les généraux préconisent les deux premiers itinéraires qui permettront le déploiement facile de l’armée face aux positions adverses et font ressortir les risques d’embuscades sur la piste du centre. Thoutmosis balaie leurs arguments et choisit de s’engager à la tête de l’armée sur l’axe d’Aruna. Cette décision, il la prend, dit-il, pour ne pas laisser croire aux ennemis qu’il redoute un guet-apens de leur part. En fait, on peut penser que le pharaon a voulu se porter sur Megiddo le plus rapidement possible pour bénéficier de l’effet de surprise, prendre de court les coalisés avant le rassemblement de leurs forces et les priver de l’initiative des opérations. L’état-major ne peut qu’acquiescer :

Vois, nous sommes à la suite de Ta Majesté ; en tout lieu où va Ta Majesté, le serviteur sera derrière son maître !

Le dispositif d’approche est alors planifié :

Chaque homme fut instruit de son ordre de marche… Cheval après cheval et Sa Majesté à la tête de son armée…

Le 19e jour de la campagne, l’armée s’engage sur la piste d’Aruna et le roi, avec son avant-garde, parvient sans incident au débouché en fin d’après-midi. Il prend alors conscience du dispositif réel de l’adversaire (figure 1).

Leur aile sud se trouve du côté de Taanach, leur aile nord vers l’angle de… (lacune).

 

Figure 1

Découvrant que les coalisés “se tiennent prêts à combattre”, le pharaon modifie alors son plan. Il attend l’arrivée du gros et de l’arrière-garde. L’armée installe son camp en face des positions ennemies, au débouché de la piste d’Aruna.

L’obscurité est mise à profit pour les ultimes préparatifs et, au jour, le déploiement est réalisé : “l’aile sud de l’armée est contre la montagne au sud du (ruisseau) Kina”, barrant la route de Taanach, “l’aile nord au nord-ouest de Megiddo” surveille la plaine d’Esdralon. Le centre est en mesure de se ruer sur la place forte, en bousculant le centre adverse, dans un assaut frontal, charrerie contre charrerie.

Alors Sa Majesté prit le commandement à la tête de ses troupes et quand ils (les Hittites) virent Sa Majesté prenant le commandement, ils s’enfuirent, tête baissée, vers Megiddo, avec des visages terrorisés. Ils abandon­nèrent leurs chevaux et leurs chars d’or et d’argent…

On est tenté de penser que le Joinville de Thoutmosis III, en attribuant à la seule vue de l’uraeus de Pharaon la débandade des Hittites, se comporte en courtisan, oublie son rôle de chroniqueur et passe sous silence les engagements dont il a été le témoin. Pourtant, la suite immédiate de son récit décrit des scènes prises sur le vif qui excluent la possibilité d’un combat :

On les (les fuyards) tire en les hissant par leurs vête­ments dans cette ville, car les habitants avaient fermé cette cité sur eux, mais ils avaient fait descendre des vêtements pour les hisser à l’intérieur de la ville.

Il n’y a donc pas eu de bataille de Megiddo et, qui plus est, la poursuite des fuyards n’a pas été entreprise. Le scribe le déplore :

Si seulement les troupes de Sa Majesté ne s’étaient pas laissées aller à piller les biens des ennemis ! Elles auraient pris Megiddo à ce moment.

L’indiscipline des unités égyptiennes, qui désertent les rangs pour se livrer à la récupération des armes, des chars et des matériels abandonnés et au pillage du camp des Asiatiques, fit que l’opération tourna court et qu’il fallut un siège de six mois pour que Megiddo fût prise.

Faute de pouvoir tirer des Annales de Thoutmosis III les enseignements tactiques d’une bataille menée à son terme, du moins est-il possible d’en connaître les préliminaires - approche et mise en place, recueil et exploitation du renseignement, recherche de la surprise, dispositif d’attaque - tels que les conce­vait l’art de la guerre à la XVIIIe dynastie.

Sur les expéditions suivantes de Thoutmosis III, les textes ne mentionnent guère que les butins qu’elles ont rapportés. La huitième campagne (an 33) est cependant mieux connue. Le roi étend ses conquêtes asiatiques au-delà de l’Euphrate, au prix d’un exploit logistique sans précédent : l’acheminement jusqu’au grand fleuve de “nombreuses” embarcations de franchissement construites à Byblos, au moyen de chars à bœufs, sur plus de 300 kilomètres de parcours difficile. Le récit autobiographique du vétéran Amenemheb nous apprend, de plus, que le pharaon, déjà parvenu à Katna, aux environs de Homs, dut sauvegarder sa liberté d’action en dépêchant un détachement dans le sud de la Palestine où venait d’éclater une rébellion qui menaçait ses arrières. Mission accomplie, le groupement temporaire rejoignit le gros des forces qui s’apprêtait à traverser l’Euphrate.

Deux siècles plus tard, on retrouve le même principe de l’économie des forces mis en œuvre par Séthi Ier (1290-1279). Après avoir maté une rébellion des Bédouins Shasou à l’est du Delta et avoir atteint la région de Megiddo, il fut informé que le prince de Hamath en Samarie battait le rappel de coalisés contre l’Égypte et, avec son allié, le prince de Pehel, s’était emparé de Beth-Shan et assiégeait Rehob, deux villes demeurées dans l’obé­dience du souverain. Afin de prévenir le regroupement des coa­lisés, Séthi lança trois attaques simultanées (figure 2). Il envoya la division de Rê libérer Beth-Shan, pendant que la division d’Amon enlevait Hamath, coupant ainsi le prince rebelle de sa base ; la division de Seth fut dirigée sur Yénoam pour s’opposer à toute fuite vers le nord et interdire l’arrivée de renforts. Les trois manœuvres furent menées en une journée et connurent un plein succès.

Près d’un millénaire après la campagne d’Ouni au sud de la Palestine, une manœuvre en tenaille analogue fut exécutée par Ramsès II, face à un mouvement de rébellion dans la région de Moab (figure 3).

 

 

Figure 2

 

Figure 3

 

En l’an 7 du règne - deux années après la bataille de Kadesh sur laquelle nous allons revenir -, l’armée égyptienne quitte Pi-Ramsès. À hauteur d’El-Arish, une division aux ordres du géné­ralissime, prince Imenherkhepershef, fils aîné du roi, est dépê­chée à travers le Néguev, au sud de la mer Morte, pour s’emparer de la place de Rabah-Batora. Dans le même temps, le pharaon, avec le gros des forces, soumet Canaan, évite Jérusalem, se rabat vers l’est et enlève Dibon. Il fait ensuite sa jonction avec Imenherkhepershef. La région étant pacifiée et les chefs rebelles éliminés ou soumis, l’armée remonte vers le nord par la “route du roi” et enlève Kumidi, libérant la province d’Oupi.

La bataille de Kadesh (1274) est connue de tout le grand public, surtout depuis la parution récente d’ouvrages d’histoire romancée. Elle est certes le combat antique dont la description et les représentations sont les plus détaillées, mais, par malheur, elle est, pour l’histoire militaire égyptienne, l’illustration d’erreurs tactiques à ne pas commettre. Faute d’avoir contrôlé la véracité des déclarations des agents à la solde de Muwattali, Ramsès croit les Hittites encore dans la région d’Alep, engage sans sûreté ses unités sur un itinéraire difficile et fait défiler ses divisions à la vue de Kadesh, sans couverture appropriée. Prise en flagrant délit de manœuvre, la division de Rê est anéantie par la charrerie hittite qui s’en prend ensuite à la division d’Amon et au camp égyptien (figure 4). D’une part, le service de renseigne­ment s’est montré particulièrement inefficace, d’autre part, les règles essentielles de sûreté en déplacement dans un territoire non contrôlé ont été oubliées.

Quelques éléments positifs du point de vue tactique peuvent néanmoins être dégagés des réactions égyptiennes. En premier lieu, la capture de deux éclaireurs hittites qui, bien interrogés, dévoilent le dispositif ennemi derrière Kadesh. Le pharaon prend aussitôt les mesures qui s’imposent : il informe son conseil de la situation, il dépêche son vizir auprès de la division de Ptah pour qu’elle force l’allure et vienne à la rescousse et, surtout, il lance une contre-attaque immédiate (figure 5), regroupant les chars de sa garde et ceux récupérés de la division d’Amon. Il en prend la tête, par six fois mène la charge et brise l’élan des Hittites qui abordent le camp royal. L’arrivée providentielle des unités de Néarins, charrerie et infanterie venant du pays d’Amourrou, renverse la situation en faveur de Ramsès. Cette troupe d’élite - des auxiliaires cananéens aux ordres d’officiers égyptiens -, qui constituait une flanc-garde ouest pendant la progression, a dû vraisemblablement être appelée à l’aide en même temps que la division de Ptah, bien que les textes ne l’indiquent pas.

 

               Figure 4                                                     Figure 5

 

Le récit de la bataille de Kadesh manifeste le rôle préémi­nent joué par la charrerie, tant du côté hittite qu’égyptien, dans la tactique de combat au milieu du deuxième millénaire. La décision a failli être emportée par les chars de Muwattali, sans que l’infanterie intervienne, et c’est la contre-attaque de chars lancée par Ramsès II qui a stoppé l’intrusion ennemie et a permis la reprise en main de la situation.

Si Ramsès II s’est laissé surprendre en cours de progression devant Kadesh, un siècle plus tard (1179) Ramsès III inversa les rôles en tendant une embuscade à la caravane des “Peuples de la mer”, au sud de la Palestine. Les reliefs de Medinet Habou montrent le roi entraînant ses troupes à l’assaut d’une colonne de charrerie et d’infanterie qui assure la protection d’un convoi de chariots à bœufs, transportant familles et bagages. L’effet de surprise a manifestement joué si l’on en juge par le désarroi et les gestes de soumission des guerriers survivant au premier choc.

Avant de se porter à la rencontre des éléments progressant par voie de terre, Ramsès III avait pris des dispositions pour défendre les rivages du Delta contre l’attaque de la flotte des envahisseurs :

Je fis organiser l’embouchure du fleuve comme une solide muraille avec des bateaux de guerre, des navires marchands et des barges, tous équipés de la proue à la poupe de vaillants guerriers dotés de leur armement, des fantassins choisis parmi l’élite de l’Égypte, semblables à des lions rugissant au sommet des montagnes. La charrerie était composée de coureurs, de “tjatékénou” (?), de combattants portés, tous expérimentés ; les chevaux frémissaient de chaque membre, prêts à piétiner les (soldats des) pays étrangers sous leurs sabots…

Effectivement la tentative de débarquement de la flotte des Peuples de la mer se heurte au système défensif mis en place :

Le filet était préparé pour eux afin de les capturer et ils y tombèrent quand ils pénétrèrent dans l’embouchure…

L’action conjointe des navires de guerre égyptiens et des troupes déployées sur le rivage donna à Ramsès III une victoire totale. Il s’agit sans doute de la première opération combinée terre-mer dont ait été conservée la représentation.

C’est à partir des textes bibliques (2R. 14 - 1Ch. 12) et des listes topographiques de Karnak que K.A. Kitchen a pu reconstituer la manœuvre de Sheshonq Ier en Palestine, lors de sa campagne de 925. Prenant prétexte d’un accrochage avec une tribu sémite à la frontière du Delta, le pharaon se porta sur Gaza avec une armée de 1 200 chars, 6 000 cavaliers et d’“innom­brables” fantassins, en partie libyens et nubiens. Avant de poursuivre sa progression vers le nord avec le gros des forces, il détacha sur son flanc droit un groupement temporaire important, qui éclata en colonnes autonomes ayant pour objectifs les cités fortifiées de Sharuhen, Ramat Matred, Ezem, Arad dans le Néguev et Ashna, Beth-Anat dans la région d’Hébron (figure 6). Après avoir pris d’assaut les citadelles de Judah et dépouillé Jérusalem de ses richesses, Sheshonq emprunta la vallée de Jezréel, lança un groupement vers Penuel et Mahanaim, à la poursuite du roi d’Israël, Jéroboam, qui avait fui à son approche au-delà du Jourdain ; il atteignit enfin Megiddo d’où fut envoyé un détachement, afin de réaliser la liaison avec le groupement est. Les unités ayant opéré dans le sud furent récupérées au passage sur le chemin du retour vers Raphia.

En optant pour une répartition des moyens adaptée à la dispersion des objectifs, Sheshonq a mené une campagne rapide sur toute l’étendue de la Palestine, qui fut placée à nouveau sous l’hégémonie de l’Égypte.

 

Figure 6

La dernière bataille de l’armée égyptienne dont le dérou­lement nous soit parvenu est celle qui opposa, en 217 à Raphia, les forces de Ptolémée IV – 70 000 fantassins, 5 000 cavaliers, 73 éléphants - à celles du Séleucide Antiochos, d’effectifs équiva­lents (figure 7).

 

Figure 7

Polybe (Histoires V, 79-86) décrit l’approche, les reconnais­sances, les raids précédant la journée décisive. L’engagement débuta par le choc frontal des éléphants et une action de débor­dement de la cavalerie séleucide qui amena la gauche égyptienne à lâcher pied. La situation fut rétablie par une contre-attaque de l’aile droite de Ptolémée qui bouscula les unités composites de l’aile gauche adverse et exécuta à son tour un débordement sur les arrières. Combinée avec cette menace, une charge frontale des phalanges entraîna la décision : l’armée séleucide se replia sur Raphia.

La manœuvre de débordement par les ailes est une tactique héritée d’Alexandre et les généraux de Ptolémée sont des condot­tieri de race hellénique, mais la bataille de Raphia fait partie du patrimoine militaire de l’Égypte, comme celles de Megiddo et Kadesh, en dépit de la mise en œuvre de méthodes de combat et d’armements nouveaux.

Les textes et représentations des campagnes militaires évo­quent fréquemment l’enlèvement de places fortes. La poliorcé­tique joue en effet un rôle de premier plan dans l’art de la guerre à toutes les époques.

L’ouverture de brèches dans les murailles de briques crues a pu être une technique pratiquée à l’Ancien Empire. Des scènes de tombes montrent en effet des sapeurs égyptiens attaquant l’enceinte d’une place forte à la pioche ou à l’aide de longs pics. Certains détails ont pu donner à penser qu’un genre de bélier aurait été mis en œuvre à l’occasion, mais cette interprétation a été controversée.

Le franchissement des murailles était la méthode la plus courante pour venir à bout d’une forteresse. Pour ce faire, les soldats égyptiens utilisaient des échelles de grande taille, dont certaines étaient munies de roues à la base pour faciliter leur mise en place. Les assaillants, avec leur bouclier fixé sur le dos, y grimpaient sous la protection des rafales de flèches des archers ou des projectiles des frondeurs groupés au pied du rempart. Parfois, aux époques tardives, ces éléments d’appui étaient juchés sur des tours ou plates-formes permettant des tirs plongeants. L’emploi de catapultes est évoqué lors des sièges entrepris par les troupes de Peyé7 dans la vallée du Nil.

Dans le même temps qu’était menée l’escalade des murailles, des combattants attaquaient les portes de la cité avec leur hache d’armes, en s’abritant sous leur bouclier et en profitant de la couverture des archers.

Un exemple intéressant de l’adaptation de la poliorcétique à une situation particulière est celui fourni par Peyé arrivant devant Memphis en 728, après s’être emparé des forteresses de la vallée du Nil. La ville ceinte d’une muraille élevée était protégée de plus à l’est par le fleuve dont, à l’époque, les eaux étaient hautes au point que les navires avaient dû être amarrés aux maisons bordant le rempart. Refusant les avis de ses généraux qui préconisaient un siège avec rampes et tours classiques, Peyé s’empara des embarcations memphites, y ajouta ses propres vaisseaux afin de réaliser une plate-forme qui servit de tremplin pour l’escalade directe des murs. La manœuvre surprit les défenseurs, la ville fut prise et mise à sac.

Quand l’armée ne pouvait enlever la place dans la foulée, force était d’entreprendre des travaux de siège. Ce fut le cas pour Ahmosis dans sa lutte contre les Hyksos : il dut assiéger Sharuhen pendant trois ans avant d’avoir les mains libres en Palestine du sud. Thoutmosis III, privé par la ruée au pillage de ses troupes d’une victoire rapide à Megiddo, se résolut à en faire le siège :

Ils mesurèrent cette cité, l’entourant d’un fossé étayé de pieux verts provenant de l’abattage de tous leurs arbres fruitiers… Il n’était pas permis qu’un seul (assiégé) puisse sortir à l’extérieur derrière ce mur, si ce n’est pour frapper à la porte de la fortification (pour se rendre).

L’abattage des arbres aux alentours des forteresses assiégées n’était pas seulement motivé par l’établissement de palissades dans les travaux de terrassements. Les textes montrent qu’il s’agissait là d’une tactique de destruction systématique des ressources du pays, quand l’installation de garnisons d’occupa­tion n’était pas envisagée. Au même titre que les armes, les objets de valeur et le bétail, les céréales récupérées sur place faisaient partie du butin – Thoutmosis III fit même moissonner les champs de Megiddo avant de prendre la route du retour - mais ce qui ne pouvait être ramené en Égypte était détruit, arbres et vignes coupés, grain livré au feu.

À cette tactique de la terre brûlée s’ajoute parfois une politique d’intimidation par la terreur : Aménophis II fait pendre sept princes asiatiques capturés, Merenptah se flatte d’avoir empalé des Libyens prisonniers, d’avoir coupé mains et oreilles à des Nubiens. Le massacre peut revêtir l’allure d’un génocide :

Alors cette armée de Sa Majesté (Thoutmosis III) abattit ces barbares (Nubiens). Ils ne laissèrent en vie aucun de leurs mâles selon les ordres de Sa Majesté” 8.

Le plus souvent toutefois, la capture de prisonniers apparaît comme une solution plus rentable que l’extermination. Au Nouvel Empire, cette politique prit la forme de véritables dépla­cements de populations : Thoutmosis déporte 7 300 Asiatiques ; sous son fils Aménophis II, ce sont 89 000 captifs, dont plus de 300 chefs, qui prirent le chemin de l’exil. Ces transferts offraient le double avantage de compromettre le relèvement du pays vaincu et de satisfaire le besoin de main-d’œuvre de l’Égypte. Ces personnes déplacées - comme les prisonniers de guerre non admis dans les rangs de l’armée égyptienne -, devenues esclaves des grands domaines, étaient souvent regroupées en îlots de peuple­ment qui s’intégraient avec le temps à la vie locale.

Les fils des roitelets vaincus étaient parfois ramenés en Égypte pour y recevoir une éducation les rendant aptes à devenir, par la suite, de dociles vassaux, soumis à la stratégie hégémonique du pouvoir pharaonique.

L’endoctrinement des héritiers des états satellites de l’empire relève de la propagande et de l’action psychologique, dont plusieurs exemples apparaissent dans la conduite de la guerre.

Quand Kamosé intercepte le messager envoyé par Apophis à son allié koushite et qu’il prend les dispositions pour écarter une menace sur ses arrières, plutôt que d’enchaîner - ou d’exécuter - cet agent, il le renvoie à son maître afin que celui-ci sache que ses plans sont déjoués et que son moral en soit affecté.

L’action psychologique est mise en œuvre par Peyé quand il aborde les places fortes du Nil alliées de Tefnakht. Devant Pi-Sekhemkheperré, il fait proclamer :

Ô morts vivants, morts vivants, infortunés déshérités, morts vivants. Si une heure passe sans qu’on m’ouvre, considérez-vous du nombre des abattus et cela répugne au roi. Ne fermez pas les portes de votre vie pour être conduits au billot en ce jour ! Ne choisissez pas la mort par haine de la vie.

La ville se rend sans combat. Plus loin, devant Meidoum, l’appel est renouvelé :

Voyez, deux chemins s’ouvrent devant vous, choisissez celui que vous préférez. Ouvrez et vous vivrez. Fermez et vous mourrez. Car Ma Majesté ne passera pas devant une ville fermée 9.

Et les portes sont ouvertes par les habitants.

Quand il s’agit de détruire les ennemis de l’Égypte, le pharaon, divin guerrier comme Montou, est considéré, on l’a vu, comme doué d’un pouvoir surnaturel. Il n’est donc pas étonnant que des formules et pratiques magiques aient été employées dans le cadre de l’action psychologique pour contrecarrer les menées des adversaires du roi. Des statuettes d’envoûtement - figurines d’hommes agenouillés les bras liés derrière le dos, portant un texte d’exécration - sont établies au nom des princes ou des peuples susceptibles de nuire à l’Égypte. En les brisant, on vise à paralyser leur action néfaste.

La scène maintes fois répétée de Pharaon assommant les prisonniers asiatiques ou nubiens joue un rôle prophylactique pour conjurer les attaques extérieures ou favoriser le succès des campagnes de conquêtes. Les bas-reliefs montrant des rangées de captifs - portant parfois le cartouche d’une forteresse ennemie - et les “Neuf Arcs”, figuration des pays étrangers, gravés sous les sandales du roi, ont la même vertu magique pour assurer le succès des armes du responsable de l’ordre universel.

Un dernier aspect de l’art de la guerre dans l’Égypte pharaonique a été l’objet de discussions. La question est de savoir si l’engagement de la bataille faisait l’objet d’un accord préalable avec l’ennemi sur l’heure et le lieu de la rencontre. Cette pratique chevaleresque, dont on connaît des exemples dans la Rome antique comme au Moyen Âge - et dont Montaigne (Essais I, V, 9) fait l’éloge -, aurait été en usage en Égypte si l’on se réfère à un passage de la stèle triomphale de Peyé, relatant sa campagne dans la vallée du Nil. Alors que les troupes de la coalition de Tefnakht sont en cours de regroupement, le souverain koushite mande à ses commandants :

S’il (Tefnakht) dit “Attendez l’infanterie et la charrerie d’une autre cité”, alors attendez que vienne son armée et combattez quand il le dira. Si en outre ses alliés sont dans une autre cité, faites qu’on les attende, ses comtes qu’il a peut-être amenés comme alliés, (ses) gardes du corps libyens…10

Un tel ordre est en contradiction avec la doctrine de l’action du fort au faible, mise en œuvre quand l’opportunité s’en présente. Il a, en conséquence, été considéré comme la preuve de l’application des règles de la guerre courtoise. Aucun autre exemple probant de cette pratique n’apparaît toutefois dans l’histoire militaire égyptienne. Si cette pratique du combat “à la loyale” avait été coutumière, trace en serait trouvée dans le récit de l’une ou l’autre des grandes batailles des Thoutmosides ou des Ramessides. L’attaque surprise de Muwattali à Kadesh contre les divisions de Ramsès II montre en tout cas qu’un accord préalable au combat n’était pas à attendre du principal adversaire de l’Égypte. Il paraît plus rationnel d’interpréter les directives adressées aux généraux comme l’expression de la volonté de Peyé de laisser les coalisés s’éloigner de leurs bases du nord et se regrouper en Moyenne Égypte pour que puisse être engagée une bataille que le roi veut décisive. En fait, celle-ci n’aura pas lieu et l’armée du Koush devra se battre le long de la vallée jusqu’à Memphis.

Aussi y a-t-il lieu, semble-t-il, de renoncer à l’image sédui­sante du chef de guerre égyptien respectueux des lois d’une éthique chevaleresque. Comme a pu le montrer ce survol de trois millénaires d’histoire, les pharaons ont pratiqué l’art de la guerre avec une agressivité qui ne pouvait souffrir d’accommodements, étant mandatés pour assurer l’ordre Maât parmi des populations qu’ils jugeaient barbares et pour lesquelles ils n’éprouvaient que du mépris.

En un temps où une seule bataille décidait souvent du sort de la guerre, bien des campagnes se sont sans doute limitées à des actions brutales où la puissance de choc primait les finesses de la tactique, en particulier quand il s’agissait d’élargir les frontières dans des territoires dont les troupes n’avaient pas une capacité de résistance justifiant une manœuvre élaborée. Quant aux conflits majeurs dans lesquels l’armée égyptienne fut opposée à des adversaires à sa taille, rares sont ceux, on l’a vu, où l’on peut découvrir, sous la phraséologie à la gloire du pharaon, l’application des grands principes tactiques que défini­ront, beaucoup plus tard, des Guibert, Clausewitz ou Liddell Hart.

Faute de pouvoir reconstituer le schéma de déroulement de la plupart des batailles, du moins est-il possible d’en mesurer les résultats et de reconnaître l’efficacité de la stratégie d’hégémonie universelle qui a permis aux pharaons d’établir pendant plusieurs siècles leurs frontières

du sud, jusqu’au bout de la terre, jusqu’aux confins méridionaux de ce pays (Nubie) et du nord, jusqu’aux lisières septentrionales de l’Asie, jusqu’aux piliers du ciel 11.

Bibliographie

La bibliographie a été limitée aux ouvrages d’histoire - dans lesquels pourront être trouvées des références aux textes - et à quelques études générales traitant des relations politiques et des conflits dans l’Orient ancien.

A. Bouché-Leclerc, Histoire des Lagides, 1903-1907.

J.H. Breasted, Ancient Records of Egypt , 1906-1907.

S. Curto, Lexicon der Ägyptologie III “Krieg”, pp. 756-sq.

E. Drioton et J. Vandier, L’Égypte des origines à la conquête d’Alexandre, 1975.

N. Grimal, Histoire de l’Égypte ancienne, 1988.

K.A. Kitchen, The Third Intermediate Period, 1986.

D.B. Redford , Egypt , Canaan and Israel in Ancient Times, 1992.

T. Säve-Söderberg, Ägypten und Nubien, 1941.

A.R. Schulman, Military Rank, Title and Organization in the Egyptian New Kingdom , 1964.

D. Valbelle, Les Neuf Arcs, 1990.

Cl. Vandersleyen, L’Égypte et la Vallée du Nil II, 1995.

J. Vercoutter, L’Égypte et la Vallée du Nil I, 1992.

Y. Yadin, The Art of Warfare in Biblical Lands, 1963.

J. Yoyotte, Histoire universelle I, La Pléiade, 1965.

 

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Notes:

 

       Stèle d’Amada d’Aménophis II.

       Tombe d’Ouni à Abydos.

       Traduction de G. Posener.

       Traduction de M. Lichteim.

       Tablette Carnavon.

       Karnak.

       Piankhy.

       Stèle de Tombos.

       Traduction de N. Grimal.

10       traduction de N. Grimal.

11       Stèle du Gebel Barkal.

 

 

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