LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE (1876-1895) DE GUSTAVE-LÉON NIOX

 

Philippe Boulanger

 

 

La géographie militaire en France demeure une discipline méconnue de la géographie. Peu d’études se sont encore consacrées à la spécificité de cette démarche qui, pourtant, fait preuve d’une réelle originalité et a marqué la formation des élites militaires. Cette discipline aurait été inventée par Théophile Lavallée, professeur de statistique à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr de 1832 à 1869. Auteur de plusieurs ouvrages, il a contribué à influencer la formation de plusieurs générations d’officiers et à orienter l’enseignement militaire vers une géographie pratique des questions militaires. Il faut attendre pourtant le lendemain de la défaite française de 1870-1871 pour voir se développer ce courant de pensée. Les réflexions sur la défense du territoire national abondent en plusieurs domaines et la géographie participe directement à ce mouvement. Parmi les nombreux initiateurs de la géographie militaire de la deuxième moitié du xixe siècle, l’un d’entre eux se distingue particulièrement, tant par l’originalité de sa démarche intellectuelle que par la quantité d’ouvrages publiés. Léon-Gustave Niox apparaît comme l’une des références dans cette discipline.

Sa vie demeure encore peu connue. Né au milieu du siècle, il fait carrière dans le métier des armes et se spécialise d’abord en histoire militaire. En 1876, il devient professeur de géographie militaire à l’École supérieure de guerre à Paris. Ses cours sont appréciés et font l’objet rapidement de publications. Celles-ci sont constamment rééditées jusqu’à son départ de la chaire de professeur en 1895. Passé dans la réserve après 1910, il se consacre de nouveau à quelques études historiques, assez secondaires, jusqu’à sa disparition au début des années 1920. Sa carrière militaire reste marquée par la réalisation d’une œuvre encyclopédique et magistrale. Les sept volumes de la Géographie militaire, constamment remaniés, forment une œuvre inégalée en la matière, souvent citée par ses contemporains militaires.

Quelle est la spécificité de cette discipline dans l’œuvre de Gustave-Léon Niox ? Ce concept qu’il ne laisse de valoriser et de promouvoir de 1876 à 1895 fait d’abord apparaître une conception encyclopédique de la géographie, largement influencée par le déterminisme ambiant jusqu’à sa brutale remise en cause dans les années 1880. Les questions militaires n’occupent alors qu’une partie de l’analyse d’un espace. Elles sont exposées généralement en dernière partie du développement et s’ouvrent à une réflexion sur les questions stratégiques et politiques. Sa pensée appelle donc à une conception étendue de la géographie militaire qui lui a assuré un succès réel auprès d’un public de plus en plus large. Elle a marqué véritablement son époque. Pourtant, pendant plus d’un siècle, son œuvre a été oubliée, puis ignorée, au même titre que cette nouvelle branche de la géographie, pour des raisons qui dépendent autant de l’absence de travaux de recherches dans ce domaine que de sa situation marginale au sein de la géographie universitaire.

UNE CONCEPTION ENCYCLOPÉDIQUE ET DÉTERMINISTE DE LA GÉOGRAPHIE

Une œuvre encyclopédique

L’œuvre de Gustave-Léon Niox se distingue par la diversité des écrits composés entre le milieu des années 1870 et le début des années 1920. Elle le place parmi les auteurs militaires qui ont multiplié les publications, non seulement pour imposer une pensée fondée sur l’analyse spatiale des questions militaires, mais pour aussi donner au plus grand nombre une culture militaire au sein de la nation.

Sa première publication constitue d’abord une étude historique engagée. Avant d’occuper la chaire de géographie militaire à l’École supérieure de guerre, Niox se distingue par une volumineuse (770 pages) et rigoureuse analyse de l’expédition française au Mexique de 1861 à 18671. Alors capitaine d’état-major en 1874, il manifeste des qualités d’historien en étudiant les aspects politiques et militaires de cette expédition. Il tend à faire comprendre les causes, l’enchaînement et les conséquences des opérations militaires de la guerre sans dissimuler un parti-pris en faveur des intérêts de la France.

À partir de 1876, le commandant Niox s’investit entièrement dans une discipline en plein essor. Après la défaite de 1870-1871, de nouvelles réflexions sur les questions militaires tendent à répondre aux causes de l’effondrement de la France et à approfondir la connaissance des grandes puissances mondiales. Le développement de la géographie militaire se situe dans ce contexte de renouvellement de la formation des élites militaires. Niox s’investit de fait dans cette voie qu’il considère comme fondamentale pour l’instruction des cadres de l’armée. L’importance de son œuvre en géographie militaire constitue une encyclopédie à part entière souvent recommandée par ses confrères professeurs de géographie et d’histoire militaires.

La pensée géographique de Niox s’est imposée dans les milieux militaires par la somme des connaissances rassemblées et la spécificité de sa démarche. Elle s’exprime d’abord sur les bancs de l’École militaire à Paris alors qu’il enseigne cette discipline aux officiers entrés à l’École supérieure de guerre. La publication de ses cours ne tarde pas. Dès 1876, le premier volume de la Géographie militaire paraît à la Librairie militaire Dumaine et porte sur les notions fondamentales de géologie, de climatologie et d’ethnographie. Il s’inspire étroitement de l’introduction de son cours de première année, abondamment illustré de croquis et de tableaux. Six autres volumes sont édités jusqu’en 1888, dont le tableau ci-dessous présente les grandes aires étudiées dans chaque volume. La diffusion de sa pensée lui assure une certaine renommée qui lui permet d’accéder rapidement au grade de colonel et, fait plus rare, d’être réédité dans les années 1880. Mais, à partir de 1882, les sept tomes de la géographie militaire connaissent plusieurs modifications. La pensée de l’auteur évolue, comme celle de l’École française de géographie à la fin du siècle. Des mises à jour apparaissent indispensables en fonction des mutations intérieures et extérieures des États étudiés. En outre, l’approche spatiale des questions militaires s’inspire de nouvelles réflexions, voire d’autres modèles, qui justifient une recomposition de cette œuvre magistrale.

Tableau 1 : Les sept volumes de la Géographie militaire de 1876 à 1895

 

Éditions de 1876 à 1887

Modifications apportées aux nouvelles éditions de 1882 à 1895

Tome 1

Notions de géologie, de climatologie et d’ethnographie, Dumaine, 1876, 1878, 1880, 191 p.

La France, Baudoin et Delagrave, 1882 à 1893, 4e édition, 440 p.

Tome 2

Grandes Alpes, Suisse, Italie, Baudoin, 1880, 290 p.

Grandes Alpes, Suisse, Italie, 1885, 1891 (3e édition), 290 p.

Tome 3

Europe centrale, Allemagne, Hollande, Danemark, Baudoin, 1881, 1885, 320 p.

Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Russie occidentale, 1891 (3e édition), 324 p.

Tome 4

Europe centrale, Autriche-Hongrie, Baudoin, 1881, 1887, 382 p.

Autriche-Hongrie, Péninsule des Balkans, Baudoin, 1893 (3e édition), 375 p.

Tome 5

Europe orientale et bassin de la Méditerranée, Péninsule des Balkans, Baudoin, 1882, 1883, 226 p.

Le Levant et le Bassin de la Méditerranée, Baudoin, 1887 (1ère édition), 239 p.

Tome 6

Algérie et Tunisie, Baudoin, 1884, 423 p.

Algérie et Tunisie, 1890 (2e édition), 437 p.

Tome 7

L’expansion européenne, Baudoin, 1888, 299 p.

L’expansion européenne, Delagrave, 1893, 1895 (3e édition), 299 p. et 466 p.

La troisième édition des tomes deux à six est effectuée en 1893 et marque ainsi leur dernière remise à jour. Seul le tome 1, portant désormais sur la France, est réédité une quatrième fois en 1893 tandis que le tome sept bénéficie d’une dernière édition en 1895. Une refonte intégrale de cette œuvre est d’ailleurs annoncée en 18932. Pour des raisons inconnues, elle ne sera jamais réalisée. La publication d’un appendice au tome sept constitue le dernier ajout apportant des sources d’informations récentes. Il résume les progrès de l’expansion européenne depuis 1894 jusqu’en 1897. D’ailleurs, ce dernier ouvrage de 59 pages n’est pas l’œuvre de Niox, mais du capitaine Malleterre3. Depuis 1895, la Géographie militaire ne constitue plus le centre d’intérêt de son auteur qui semble avoir abandonné un temps toutes recherches érudites sur la connaissance de la Terre et celles des questions militaires.

L’œuvre de Gustave-Léon Niox ne se limite pas à la Géographie militaire, même s’il faut considérer ces publications comme l’essentiel de son travail. Elle s’ouvre à un public plus large, destinée surtout aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants des universités. Préparé pour son fils et les élèves des écoles militaires (Saint-Cyr, Saint-Maixent, Saumur et Versailles), un résumé de géographie paraît en 1893, véritable synthèse des sept volumes de la Géographie militaire dans laquelle les aspects stratégiques sont relégués au second plan au profit de la géologie et de la géographie régionale4. Après ce premier condensé, une autre version est achevée en 1895. Constituée de trois volumes, elle se veut plus approfondie que la précédente tout en restant réservée à un public scolaire5. Deux atlas viennent également asseoir sa vocation de géographe durant cette période et répondent à sa conception de la géographie, laquelle place la carte au centre de la compréhension d’une démarche géographique6. Devenu colonel, sa renommée s’est étendue et sa participation au côté de professeurs civils devient plus courante. Il réalise ainsi en 1910, en collaboration avec Fallex, professeur au Lycée Louis le Grand, un Atlas classique qui ne fait nullement référence à une quelconque dimension militaire sinon au travers d’un texte, accompagnant les cartes, rappelant les grandes campagnes de Napoléon en Europe7. Parallèlement à ces travaux, Niox conçoit des ouvrages destinés aussi à un plus large public. En 1884, il réalise un ouvrage de synthèse sur la géographie physique de l’Algérie8. Quelques années plus tard, il fait publier une étude historique sur la guerre de 1870 dans laquelle il tire les leçons militaires de la défaite9.

Au terme d’une longue carrière militaire, Niox, devenu général, abandonne toute nouvelle étude en géographie militaire et revient à la discipline historique qui constituait le champ de réflexion de sa première publication. Les publications ne cessent de se succéder. En 1906, dans La guerre russo-japonaise, il analyse en historien militaire le déroulement de ce conflit et en tire les expériences pour l’avenir10. En 1910, il publie un catalogue, plus proche de l’inventaire que d’une analyse approfondie, sur les drapeaux et trophées entretenus au musée de l’armée, de la Révolution française aux guerres coloniales11. Au cours de la guerre 1914-1918, il réalise une étude sur les pays balkaniques12. Au lendemain de la Grande Guerre, il témoigne de sa propre expérience de combattant dans une œuvre autobiographique préfacée par Maurice Barrès13. Peu de temps après, une nouvelle étude est effectuée et publiée à partir des archives de l’armée. Le sujet traduit un autre état d’esprit, éloigné des souvenirs de la guerre. Il se consacre aux fastes militaires depuis le xive siècle en France14. Cette œuvre d’historien militaire est rapidement suivie par un hommage aux "poilus" tombés aux champs de bataille dans un ouvrage au titre significatif La Grande Guerre, 1914-1918. Simple récit15. Cette histoire des grandes batailles et des fronts constitue sa dernière publication, fort éloignée de la discipline géographique par laquelle il s’était distingué, et rapidement oubliée des historiens de l’Entre-deux-guerres. Au centre de cette diversité des publications et de cette curiosité pour l’histoire, il n’en demeure pas moins que la géographie militaire constitue la seule grande œuvre de l’auteur.

Son approche de la géographie présente une démarche spécifique avant d’être finalement largement inspirée par une conception conservatrice datant du xviiie siècle. Outre le souci du détail et la rigueur des sources qui l’amènent à réaliser une œuvre encyclopédique, elle met en avant une discipline encore méconnue. La géographie se doit d’être étudiée et diffusée, en particulier par les officiers français dont les lacunes avaient été vivement dénoncées après la défaite de 1871 face à des officiers allemands mieux formés. "La géographie n’est pas un but, écrit-il, c’est un moyen. La géographie est dans un tout. Tout est dans la géographie. C’est la science mère, indispensable, sans laquelle toutes les autres, histoire, art militaire, littérature, philosophie même, manquent de base et ne peuvent acquérir leur entier développement"16. Toute la pensée géographique de l’auteur est commandée par cette nécessité de mieux connaître les mutations du monde. C’est pourquoi, avant d’être militaire, sa conception reste ouverte à un champ de réflexion large, abordant tant la diversité du relief que les ressources d’un espace.

L’influence déterministe des "livres-soldats"

Jusqu’à la fin des années 1880, la conception de la géographie de Niox est influencée par la géographie déterministe qui domine alors depuis le xviiie siècle. Toute étude d’un État, toute réflexion d’ordre stratégique ou tactique s’appuient nécessairement sur l’analyse préalable et approfondie de la géologie, c’est-à-dire de la nature des roches qui prédisposent aux formes du relief. Dans la première édition de l’introduction de la Géographie militaire (tome 1) en 1876, il considère que la géologie doit être la "base de la connaissance du terrain", précédant l’étude topographique et géographique. Dans la deuxième édition datant de 1878, il y ajoute les notions de climatologie et d’ethnographie, considérées comme "le complément utile de l’étude du milieu". Ses sources de réflexion reflètent l’influence déterministe de cette conception de la géographie. Elie de Beaumont, Dufrénoy, Beudant, d’Houzeau et Burat sont tous des géographes du siècle précédent qui déterminent l’occupation humaine d’un espace en fonction de la géologie. "Les conditions dans lesquelles la vie animale et la vie végétale se sont développées à la surface de la Terre sont conséquences de la structure du sol et de la nature diverse des matériaux qui le constituent" écrit-il dans la dernière édition du tome 1 (1880). Elles ont, selon lui, déterminé au même degré la géographie politique et "ont influé d’une manière prépondérante sur le développement des sociétés humaines et sur le progrès de la civilisation dans diverses contrées de la terre".

Les réflexions d’ordre militaire s’inscrivent comme la conséquence de ce raisonnement. La géologie détermine non seulement les conditions de développement d’une civilisation, mais aussi sa force militaire et sa capacité de s’imposer comme une grande puissance. Niox ne pense pas à l’existence d’une corrélation entre la stratégie et la géologie, mais il admet que les opérations stratégiques sont commandées par les formes du relief, qui dépendent à leur tour de la composition géologique. Ainsi, deux conditions principales fixeraient les hommes à s’établir dans une région et participeraient au développement d’un potentiel militaire. D’abord les richesses minéralogiques influencent "la manière d’être, de vivre, de travailler". La "vitalité d’un pays, dont le développement est si intimement lié à sa prospérité agricole ou commerciale, dépend aussi en grande partie de la nature du sol"17. Niox en déduit que la géologie intéresse la marche des armées ; sa connaissance doit être utile pour la direction des opérations stratégiques. Sur un sol granitique, l’engagement des troupes reste possible par tout type de temps, contrairement au sol argileux qui se détrempe sous la pluie, rendant les routes impraticables, ou provoque une poussière pénétrante sous la sécheresse. La seconde condition s’explique par la fertilité des terroirs qui assure un potentiel de développement d’une société et dépend de la constitution géologique des terrains. Les "détails minéralogiques" constituent donc, selon lui, le premier critère d’analyse des nations. "La géologie vient en aide à l’histoire, permet des inductions utiles au militaire comme à l’homme politique et à l’administration"18. Pour justifier cette théorie, Niox fait référence à la monarchie austro-hongroise divisée en deux grands États, différents par leurs mœurs, leur culture, leurs origines ethniques. Une ligne de démarcation s’appuyant sur des critères géologiques les sépare. Ainsi, en Hongrie, se situent les terrains composés de dépôts alluvionnaires occupés par les héritiers des invasions magyares venant de l’Orient, de l’autre des terrains de soulèvement habités par des peuples de race allemande poussés par les invasions vers les contrées alpines considérées comme des refuges défensifs favorables. Ainsi, à l’origine de la géographie militaire, se découvre inévitablement le déterminisme de la géologie. "L’étude de la géologie d’un pays sera une initiative indispensable pour quiconque se propose d’en connaître les conditions morales, économiques, stratégiques".

L’apport de la géologie à la géographie militaire doit constituer une base de réflexion scientifique. En 1878, il reconnaît que les méthodes empiriques employées en géographie doivent être remplacées par une "méthode scientifique sérieuse", c’est-à-dire par l’étude des roches car "l’ossature du sol, ses muscles, ses nerfs, sa vie pour ainsi dire, ses transformations qu’il faut comprendre et expliquer, et tout dans la nature ayant pour raison d’être une cause antérieure, c’est cette cause antérieure qu’il faut sans cesse remonter"19. Malgré cette conviction, Niox s’écarte du déterminisme dès la fin des années 1880. À une période où se forme l’École française de géographie, qui s’appuie sur le possibilisme défendu par Vidal de la Blache, il met en cause son approche de la géographie et n’hésite pas à mentionner les dérives d’une telle pensée. Dans la deuxième édition du tome deux (1885), il considère que l’application absolue de la théorie des soulèvements de montagnes d’Elie de Beaumont est cause d’erreurs20. La géographie d’un État ne dépend plus uniquement de la géologie qui n’explique pas la modification des frontières, les variations de situation économique ou la capacité d’une nation de coloniser des terres. Elle doit s’intéresser aux mutations générales sans s’attacher spécifiquement à des critères géologiques même si ces derniers font partie de toute étude d’un espace. Une césure apparaît donc entre géologie et géographie, sans pourtant dénigrer la logique de ces deux approches. Elle doit permettre de mieux comprendre les transformations internes aux États. Il admet que les sociétés humaines peuvent à leur tour transformer les conditions naturelles du milieu et, en filigrane, la possibilité de transformation (le possibilisme) des conditions géologiques à des fins diverses par les hommes. "Tout se tient en géographie : le sol, les mers, les rivières et les montagnes, le climat et les peuples ; mais, s’il est naturel de décrire les pays avant de parler des habitants, on ne peut cependant abstraire les uns des autres, ni passer sous silence les modifications que l’industrie humaine a fait subir aux conditions du terrain"21. Niox prend conscience du retard de sa conception de la géographie par rapport aux géographes universitaires. Dans la quatrième édition du tome 1 sur la France (1893), il modifie le titre de son ouvrage pour affirmer ce changement d’orientation. Le qualificatif de "militaire" disparaît du titre général. Désormais, son œuvre s’intitule Géographie, comme pour effacer une conception déterministe dénigrée par le milieu universitaire. Cette nouvelle version, écrit-il, "est débarrassée de beaucoup de poids inutile". Le titre de Géographie militaire "avait pu écarter un certain nombre de lecteurs. Nos livres n’en restent pas moins des " livres-soldats ", mais qui prétendent être bien reçus partout et convenir à tout le monde". En conséquence, la conception de la géographie dans les œuvres de Niox connaît un changement radical, passant du déterminisme au possibilisme à partir de la fin des années 1880. Il est une autre influence qui, au contraire, demeure intangible dans l’ensemble de ses publications et compose le deuxième élément fondamental de la conception de la géographie militaire de Niox. Le recours à la géographie historique permet de faciliter l’approche stratégique d’un espace en rappelant les opérations des précédentes campagnes militaires.

La place prépondérante de la géographie historique

La place de la géographie historique dans la Géographie militaire apparaît prépondérante. Niox fait ainsi référence à l’histoire d’un territoire ou à la valeur historique d’un espace dans sa dimension stratégique. Cette approche de la géographie s’inscrit dans un double cadre dont la finalité est d’appuyer la démonstration.

Dans l’analyse d’un État, Niox fait souvent référence à l’histoire du territoire politique, parallèlement à celle des institutions, pour comprendre la situation du temps présent. Dans sa présentation de la Serbie, l’auteur définit d’abord les limites du territoire et les enjeux géopolitiques du traité de Berlin de 1878, créant une position instable pour l’équilibre politique de la région22. Cette première partie tend à décrire la situation présente en insistant sur les évènements les plus récents. La suivante s’inspire directement d’un raisonnement en géographie historique et permet d’expliquer la complexité politique et culturelle du pays. L’appartenance de ce territoire à différentes entités politiques depuis l’époque de la Mésie romaine, la succession de différentes cultures dressent le cadre général d’un État qui ne connaît pas de stabilité face aux Turcs, depuis la paix d’Andrinople de 1829 instaurant l’indépendance. Une troisième partie aborde la description géographique proprement dite. Les formes du relief, les cours d’eau, les villes, les ensembles régionaux, la place de l’Église orthodoxe, les voies de communication, enfin les forces militaires sont ensuite étudiés dans leurs caractères principaux. Cette structure ternaire est caractéristique de l’analyse géographique des États que Niox place au rang de pays sous influence. Elle situe la géographie historique au centre du raisonnement, facilitant ainsi la compréhension des phénomènes inscrits sur la longue durée.

L’autre intérêt de la géographie historique tend à appuyer une démonstration stratégique. En soulignant l’existence de batailles antérieures, Niox accentue son attention sur un type d’espace. Lorsqu’il traite la défense des régions françaises dans les années 1890, les références à différentes guerres passées sont nombreuses. En ce qui concerne la Lorraine, il présente d’abord les caractères du système défensif avant d’aborder les hypothèses stratégiques. La référence aux batailles de 1870 s’inscrit dans un troisième temps, mettant en valeur les positions naturelles stratégiques dont la connaissance pourrait s’avérer utile dans une guerre future. Lorsqu’il aborde également la géographie de l’Allemagne du Sud, il met en exergue les campagnes de la Révolution et de l’Empire de 1796, 1800 et 1805 pour étudier l’intérêt stratégique de la région. Le recours à la géographie historique apparaît systématique dans l’analyse des grandes puissances européennes comme l’Empire allemand, l’Italie, la France ou l’Autriche-Hongrie.

Cette approche lui permet, en définitive, de faciliter la compréhension des grandes mutations mondiales, en particulier des puissances européennes. Elle favorise la délimitation d’ensembles régionaux plus vastes, qu’il aborde dans un ordre défini par la position de la France. Dans le Résumé de géographie (1893), Niox place en première partie la France qu’il divise en dix "régions naturelles", dans le courant d’influence de la géographie du xviiie siècle, selon des critères rendus communs par la géographie historique. Dans une deuxième partie, est abordée l’Europe dont l’ordre des thèmes est en rapport avec la proximité du territoire français. Niox distingue sept ensembles dont la division est attestée par la géographie historique : les mers de l’Europe, l’Europe centrale (Suisse, Empire allemand, Belgique qui présentent des frontières limitrophes avec la France, Pays-Bas, Danemark, Autriche-Hongrie), l’Europe occidentale (Empire britannique), l’Europe septentrionale (Suède et Norvège), l’Europe orientale (Empire russe), l’Europe sud-occidentale (péninsule ibérique, Espagne, Portugal, Italie), l’Europe Sud-orientale (péninsule des Balkans, Empire ottoman, Roumanie, Serbie, Monténégro, Grèce).

En somme, la géographie historique sert la vision de la géographie militaire de Niox qui reste limitée à la sphère des puissances européennes avec des prolongements de leur rayonnement dans le monde. Elle justifie un raisonnement d’ordre général et une pensée militaire qui s’ouvre aux questions stratégiques et politiques.

UNE PENSÉE GÉOGRAPHIQUE OUVERTE AUX QUESTIONS STRATÉGIQUES ET POLITIQUES

Une géographie à l’usage des militaires

L’œuvre de Niox, consacrée essentiellement à la géographie militaire, résulte de cours professés à l’École supérieure de guerre. À partir de 1876 et jusqu’en 1895, cet officier partage l’enseignement de la géographie avec d’autres professeurs militaires. Titeux et Perrier de 1877 à 1890, Michel de 1890 à 1892, Leblond de 1892 à 1895 sont ses principaux collaborateurs. Mais nul plus que lui, de 1878 à 1914, ne s’est autant distingué par l’originalité de sa démarche, et les publications de ses cours régulièrement réédités jusqu’en 1895. Il semble d’ailleurs qu’après avoir quitté cette responsabilité, Niox ne se soit plus intéressé à un quelconque travail dans cette discipline. Son projet de refonte des sept volumes de la Géographie militaire ne sera jamais réalisé en raison, probablement, d’autres responsabilités qui auraient totalement absorbé le temps nécessaire pour son exécution.

Ses cours de géographie militaire sont réservés à un public exclusivement composé d’officiers français ayant été reçus au difficile concours de l’École supérieure de guerre, dont la vocation est de perfectionner la formation de l’élite des cadres de l’armée. Ce sont donc ses officiers-élèves qui constituent son premier auditoire réparti en deux années (1ère division et 2e division). Ils contribuent sans doute à améliorer sa conception de la géographie militaire comme à approfondir la somme des connaissances encyclopédiques déjà rassemblées au cours des sept années d’enseignement.

La finalité de ses cours, comme il la présente lui-même le jour de chaque rentrée en première année, est de "mettre en lumière l’importance relative de chacune des pièces des échiquiers stratégiques de l’Europe"23. Niox tend à apprécier les "conditions de force ou de faiblesse qui sont pour chaque État la conséquence de sa situation géographique". Il considère également qu’il faut définir les "tendances politiques qui résultent de la diversité des races", les "alliances naturelles", "la communauté des intérêts" qui cimentent les peuples. Enfin, il aspire à observer quelle forme prend l’expansion coloniale des puissances européennes en Extrême-Orient, en Afrique, comme le développement des nouveaux États en Amérique du Nord et en Amérique du Sud.

Ce sont ces objectifs ambitieux que le commandant Niox se fixe en débutant chaque nouvelle année d’enseignement. En 1877-1878, le programme des cours de première année porte sur l’étude de la France et de ses colonies dans le monde, en insistant surtout sur les territoires d’Afrique du Nord. En seconde année, le programme se veut plus général et englobe des aires vastes. Chacune des vingt séances aborde un État ou une région qui fait l’objet d’enjeux politiques entre grandes puissances. La première leçon traite de l’Empire russe, la deuxième de l’Asie centrale, la troisième de l’Empire ottoman. Il attire l’attention de ses élèves d’abord sur les régions du monde considérées comme les plus instables, donc les plus préoccupantes pour le maintien de la paix entre grandes puissances. Les leçons suivantes s’attachent aux États limitrophes de la France : les Grandes Alpes, l’Italie, l’Allemagne. Niox approfondit en particulier l’étude des régions germaniques auxquelles il consacre quatre leçons, pour des raisons liées au contexte politique difficile entre la France et l’Allemagne. Le choix des sept dernières leçons apparaît plus disparate : l’Autriche-Hongrie et la monarchie austro-hongroise (deux séances), l’Algérie et le Sahara (mise à jour des dernières conquêtes présentées en deux séances), l’Asie orientale, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. Le travail de Niox se veut à la fois complet et rigoureux. Les mises à jour de ses cours sont régulières et réunies dans un carnet de notes supplémentaires, dans l’attente d’une nouvelle rédaction. En revanche, les reproductions de cartes illustrant ses démonstrations sont quasi-inexistantes, aucun schéma de synthèse n’est réalisé. Les Atlas publiés parallèlement à ses cours peuvent venir illustrer son discours, mais les cartes effectuées restent "neutres", effaçant toute référence militaire et se contentant de reproduire les formes du relief de la France comme de l’Europe.

Il n’en demeure pas moins que son travail connaît une certaine réputation, comme en témoignent la durée de son enseignement et la publication de ses cours. Sa notoriété sort rapidement de l’enceinte de l’École militaire puisque ses nouveaux ouvrages édités chez Delagrave, une maison d’édition créée en 1865 qui s’intéresse beaucoup à la géographie, sont destinés à un public plus jeune et plus nombreux. Ce succès démontre à son tour l’intérêt croissant, dans les années 1880, d’une partie de la société pour la géographie militaire. Celle-ci s’impose, certes, à un public averti, et présente une pensée spécifique que Niox utilise sous le nom de "considérations et discussions" militaires.

Les "considérations et discussions" militaires

Les "considérations et discussions" militaires constituent un axe fondamental de la démarche de Niox. Elles apparaissent généralement à la fin d’un développement sur la géologie et la géographie de l’espace étudié. Mais cette présentation varie en fonction de la situation politique de tel État ou de l’importance de la réflexion propre de l’auteur. Dans le cas de la France, une première partie aborde une "introduction géologique", une deuxième concerne la description géographique divisée en dix régions. Dans l’analyse de chacune de ces régions, une description physique et humaine consacre un premier développement suivi de "considérations militaires". Dans cette dernière sous-partie, la pensée proprement militaire de Niox se dégage. Elle tend à englober un ensemble d’éléments d’ordre stratégique et tactique, laissant parfois libre cours à des hypothèses approfondies sur les éventuelles offensives ennemies comme sur les moyens de défense à réaliser pour compléter un dispositif déjà existant.

Sa pensée militaire traduit également bel et bien un ordre du monde établi par quelques grandes puissances susceptibles de menacer les intérêts de la France ou, au contraire, d’en devenir des alliées. Toute la réflexion géographique militaire est fondée sur une logique d’alliances entre États. Les questions militaires traitées ne viennent qu’en conséquence de cette conception politique. Parmi ces grandes puissances, se situent la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie et l’Autriche-Hongrie. Tous les autres États sont considérés comme des satellites des grandes puissances et sont présentés comme de probables théâtres d’opérations militaires dont les enjeux, en cas de guerre, sont définis avec précision. Cependant, Niox s’intéresse essentiellement au continent européen selon le modèle classique de l’étude des relations internationales de l’époque. Il néglige les puissances montantes, comme les États-Unis, le Japon ou la Chine, dont l’analyse est peu développée. Il ne fait jamais allusion véritablement à l’ensemble de l’Asie, sinon pour traiter de la rivalité anglo-russe en Afghanistan, des possessions coloniales françaises en Extrême-Orient ou des comptoirs commerciaux européens dans l’Ouest de l’Océan Pacifique. Pour Niox, le champ spatial de la géographie militaire se concentre sur le cadre européen qui, il faut le reconnaître, constitue l’aire où se sont déroulées toutes les dernières guerres modernes.

Les aspects inhérents à la géographie militaire représentent une approche descriptive avant tout. Au premier abord, cette description apparaît sous la forme d’un guide énumérant les éléments des lignes de défense dans un espace donné. C’est donc en stratège que Niox pense l’espace, en recherchant les lignes de forces et de faiblesses du système défensif.

En filigrane, sa pensée géographique suit une structure approfondie qui se rencontre dans la plupart des États analysés. Comme le présente le tableau ci-dessous, la logique d’étude d’un espace militaire est établie en termes de système défensif et se construit en trois parties. La première représente la démarche analytique, composée de l’examen successif des conditions naturelles, mises en valeur comme atouts ou comme faiblesses du système défensif, le système défensif proprement dit, puis les derniers aménagements militaires susceptibles de modifier les données des plans théoriques de défense. Dans chacune de ces parties sont décrits les composants qui organisent l’espace militaire à des échelles différentes. Dans la première, les conditions naturelles sont abordées le plus souvent à l’échelle nationale, parfois à l’échelle régionale, en tenant compte successivement des grandes formes du relief, des climats, des voies de communication naturelles, des fleuves et des cours d’eau, des littoraux. Dans la deuxième, les composants organisant l’espace militaire tiennent compte à la fois des lignes de défense successives, des forts, des villes-garnisons, des types d’armement (artillerie moderne). Ces données apparaissent étudiées avec précision à l’échelle de la région. Enfin, les derniers aménagements militaires, observés à l’échelle nationale, informent sur les plans théoriques défensifs, les travaux de fortifications et les nouvelles voies de communication en rapport avec les possibles mouvements de troupes.

Tableau 2 :
Les composants militaires de l’étude d’un espace

La démarche analytique employée par Niox

Les composants organisant l’espace militaire

L’échelle spatiale

Conditions naturelles comme atouts ou faiblesses de la défense

Les grandes formes de relief

Les climats

Les voies de communication naturelles (cols, plaines, etc.)

Les fleuves et les cours d’eau

Les côtes

Les conditions naturelles sont généralement étudiées à l’échelle de l’État. Elles sont analysées dans les deux premières parties (géologie et description générale de l’organisation spatiale de l’État)

Le système défensif d’un espace

Les lignes de défense successives

Les forts

Les villes-garnisons

Les types d’armement

Le système défensif d’un espace se localise à l’échelle régionale, c’est-à-dire dans un espace caractérisé par des données naturelles communes (la région naturelle)

Les derniers aménagements

Les plans défensifs théoriques

Les travaux de fortifications

Les nouvelles voies de communication et leur utilité sur un plan stratégique

L’approche spatiale des derniers aménagements militaires se situe soit à l’échelle nationale (les nouvelles voies nationales de chemin de fer par exemple), soit à l’échelle régionale (les derniers équipements d’artillerie de défense d’un port de guerre par exemple)

Sans entrer dans des analyses exhaustives, plusieurs exemples peuvent illustrer cette structure de la pensée de Niox. La région comprise entre le Rhin et la frontière occidentale de l’Empire allemand vers 1893 suit cette logique24. Après avoir décrit les composantes naturelles régionales, en particulier le Rhin, les Vosges et les ressources naturelles, Niox approfondit la réflexion stratégique. Il considère ainsi que le Rhin représente la véritable frontière militaire de l’Allemagne, c’est-à-dire la ligne de défense la plus sérieuse. L’Allemagne dispose en outre d’un espace étendu situé entre les lignes de crêtes des Vosges et le Rhin qui lui assure à la fois une protection supplémentaire et la maîtrise des routes par lesquelles les troupes peuvent accéder au territoire français. À cela, s’ajoute le perfectionnement permanent du réseau de chemin de fer organisé, selon Niox, aussi bien à des fins défensives qu’offensives. L’amélioration des places fortes du Rhin (Neuf-Brisach, Strasbourg, Germersheim, etc.) le renforcement du dispositif militaire outre-Rhin, la diversité des voies de communication, la richesse du potentiel économique assurent à l’armée allemande des facilités défensives importantes que l’auteur énumère avec précision.

Lorsque Niox évoque le système défensif de l’Empire austro-hongrois en Galicie face à la Russie, il suit la même structure. L’auteur considère la frontière austro-russe comme le point sensible et faible du dispositif de défense autrichien, notamment en raison de l’absence de places-fortes. Pourtant, cette région est couverte, en partie, par la Vistule, puis, à l’Est de ce fleuve, par des marécages constituant un véritable obstacle naturel. C’est en Galicie que se situe la véritable zone de concentration des armées austro-hongroises tant sur le plan défensif qu’offensif, en particulier dans le triangle compris entre la Vistule et le San, qui offre des conditions avantageuses, Cracovie à l’Ouest, Przemysl et Jaroslav à l’Est formant les points d’appui des ailes de l’armée. Cette ligne de défense présente en outre de bonnes voies de communication avec l’intérieur de la Hongrie, la Bohême et l’Autriche (plusieurs lignes de chemins de fer et routes). Si cette première ligne de défense devait céder devant une offensive russe, Niox envisage les chaînes des Carpates, plus au Sud, comme une deuxième ligne possible malgré les difficultés dues à sa situation d’enclavement et au faible réseau de communication convergeant vers la seule ville de Miskolcz.

Les "considérations stratégiques" conduisent enfin à une réflexion que l’auteur aime appeler "discussions militaires". Les descriptions des systèmes de défense achevées, Niox étend sa réflexion à de possibles affrontements entre armées, imaginant de vastes mouvements de troupes au travers des lignes de défense. Sur ce point, sa pensée s’ouvre à toutes les éventualités possibles et apparaît particulièrement riche d’enseignement. Par exemple, elle conçoit différents plans d’offensives de la péninsule italienne divisée en trois régions. L’Italie supérieure apparaît être "la clef de la maîtrise du pays" qui, si elle était conquise, permettrait de mettre fin à une guerre contre cet État. L’Italie centrale constitue un objectif secondaire car Rome est une capitale qui ne s’est pas finalement imposée depuis l’unité italienne. Si, d’ailleurs, le siège de Rome devait se produire, les troupes italiennes seraient trop épuisées pour maintenir un véritable effort malgré les récents travaux de fortifications effectués, dont la finalité serait "de la mettre à l’abri d’un coup de main et opposer un dernier obstacle à un ennemi vainqueur"25. Quant à l’Italie méridionale, seul un débarquement permettrait de la maîtriser, avec Naples pour objectif principal. Il pourrait avoir lieu sur les côtes soit de la mer Ionienne soit de la mer Adriatique.

Lorsqu’il aborde les hypothèses d’offensive allemande dans la région du Nord-Est de la France, Niox envisage également plusieurs scenarios. Il ne faudrait pas craindre un mouvement de troupes en territoires suisse et belge, car il estime que la violation de leur neutralité apporterait plus de contraintes que d’avantages. Il conçoit, en revanche, une attaque par le Luxembourg, dépourvu de moyens de défense. La ligne de contact au début d’une guerre éventuelle entre la France et l’Allemagne se situerait entre Longwy et Bâle. Les axes de mouvement d’attaque des deux armées pourraient ensuite se concentrer sur les routes de Metz à Nancy, de Château-Salins à Lunéville et de Sarrebourg à Charmes. Il recommande, en outre, de porter attention à la région Nancy-Lunéville, à la défense des Vosges et du "triangle montagneux" et forestier de Saint-Dié/Épinal/ Belfort. Pour contrer une avance de l’armée allemande ayant franchi les Vosges, "il serait nécessaire soit d’avoir des forces très nombreuses, soit d’agir avec des troupes de partisans très mobiles, soit de surveiller les débouchés des routes sur la Meurthe", faisant de Baccarat, Raon, Saint-Dié, Anould des centres de résistance indispensables26. Les "discussions" stratégiques envisagent ainsi toutes sortes d’hypothèses en cas de guerre pour l’ensemble des positions frontalières des États étudiés. Elles viennent apporter un raisonnement à un ensemble descriptif étoffé de détails susceptibles d’intéresser la préparation de plans de défense ou d’offensive. À côté de cette spécificité de la géographie militaire, une autre particularité se dégage nettement dont l’intérêt est étroitement associé aux questions militaires. La géographie politique s’affirme tout au long de ses ouvrages et tend à expliquer, le plus souvent, les raisons probables du déclenchement d’une guerre.

Une réflexion influencée par la géographie politique

La pensée de Niox dépasse le cadre de la géographie militaire. Elle s’ouvre à une réflexion sur la géographie politique, en plein développement en France au sein du milieu universitaire et s’articule autour de trois axes.

La première consiste à présenter les grandes rivalités entre États européens. La place de chaque puissance évolue d’ailleurs selon les éditions. Jusqu’au début des années 1890, Niox considère que la seule force expansionniste, constituant une menace pour la paix, est l’Angleterre. Puissance commerciale, coloniale, militaire, maritime, cet État se montre le rival principal de la France comme de toutes les nations européennes. Sa force militaire, aidée d’un Empire de 200 millions de personnes et de 60 000 soldats, suscite une crainte que l’auteur justifie par une politique de conquêtes territoriales permanente et un esprit expansionniste présomptueux. "Les Anglais, par tradition ou plutôt par éducation acquise, se considèrent partout chez eux ; on les trouve peu soucieux des milieux dans lesquels les transplantent leurs intérêts ou simplement leur fantaisie ; il leur suffit d’y trouver un confortable style de vie et de climat. Sans se préoccuper d’adopter les coutumes étrangères, ils conservent les leurs, les imposent souvent aux autres et, conscients de leur supériorité personnelle, comme de la suprématie de leur race, ils vivent en clans fermés, dans un isolement dédaigneux. Leur patrie, c’est le monde entier"27. Cet avis évolue cependant au début des années 1890. Ce n’est plus l’Angleterre, devenue un probable allié en temps de guerre, mais l’Allemagne dont il faut désormais se méfier. Ce changement de vision caractérise la pensée de Niox qui s’adapte constamment aux mutations des relations internationales et reconnaît, avec modestie, ses probables erreurs de conception. En effet, dans l’introduction du tome portant sur l’Allemagne (1881), il préconisait un rapprochement salutaire entre l’Allemagne et la France. "Des peuples européens, qui vident leurs différents par les armes, ne doivent plus aujourd’hui se ruer les uns sur les autres comme des hordes brutales, la plus nombreuse ou la plus rusée écrasant la plus faible ou la plus confiante"28. Dans la dernière édition de 1891, cet élan optimiste disparaît. De longs développements sont mis à jour et évoquent la dimension nouvelle de la frontière militaire entre les deux pays "en vue de nouvelles luttes". Outre l’étude des relations de la France avec ses voisins directs, Niox s’attache aussi à définir les épineux problèmes de frontières et d’entente entre d’autres puissances, telle la rivalité qui oppose la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman dans les Balkans, telle encore l’entente entre Anglais et Russes au sujet de l’Afghanistan, qu’il considère fragile et peu fiable. Il accorde une large place à l’étude de l’expansion coloniale contemporaine qui place, une fois de plus, l’Angleterre en situation avantageuse. Cette poussée coloniale résulterait de la situation géopolitique nouvelle de l’Europe. Les États européens, malgré des politiques d’armement constantes, répugneraient à déclencher la guerre en Europe. Ils exporteraient "l’exubérance de force et d’activité qui est en eux" dans le monde entier, surtout en Afrique. "Une nouvelle grande poussée fut donnée aux entreprises coloniales ; l’Allemagne est entrée en scène, conduite par M. de Bismarck. Une partie de l’excès de l’activité guerrière qui tourmente les vieux peuples de l’Europe se déverse aujourd’hui vers l’Afrique"29. Le continent africain devient le nouvel enjeu des tensions entre puissances coloniales au moment où s’achève la dernière édition du tome sept. Il serait "attaqué de toutes parts, par l’effort combiné des missionnaires religieux, des savants et des explorateurs, des soldats et des spéculateurs". En somme, la géographie militaire s’attache aussi à définir la situation coloniale qu’il conçoit comme un palliatif provisoire au déclenchement d’une guerre en Europe. Outre les rivalités entre États européens, l’analyse s’étend aussi aux différents problèmes internes à chaque État.

La géographie politique se rencontre à un autre niveau dans l’étude des difficultés de cohésion au sein de certains États. Lorsqu’il évoque la diversité ethnique qui compose la population de l’Autriche-Hongrie, ce n’est pas sans rappeler les problèmes de cohabitation et de gestion de ce vaste territoire. La Transylvanie, par exemple, constitue un problème tacite au sein de l’Empire. Rattachée politiquement à la Hongrie mais peuplée d’une majorité de Roumains dont le poids démographique augmente, de minorités allemande et hongroise, cette région pourrait devenir l’enjeu d’un conflit avec la Roumanie sinon d’une poussée nationaliste en faveur d’un rattachement avec la Roumanie. Un regard critique se pose également sur l’étude des possessions ottomanes en Europe (l’Albanie, l’Épire, la majeure partie de l’ancienne Thrace et la Macédoine, la Crête et les îles de la mer Égée). Mal exploités et mis en valeur, ces territoires pourraient se soulever contre l’autorité turque. Leurs populations, converties à l’Islam et asservies au fil des siècles, n’apparaissent pas non plus assimilées par la culture ottomane et sont confortées par les Turcs dans un retard de développement économique et social. "Le jour est venu, semble-t-il, où leurs anciennes conquêtes doivent leur échapper. Les vaincus d’il y a quatre siècles redressent leur tête jusqu’ici pliée sous le joug"30. Tout en soulignant la force d’inertie de la Turquie, il dénonce l’impéritie du système administratif, de la civilisation ottomane, rassemblant des "nations encore barbares", son impuissance devant la civilisation occidentale. Mettant en cause les bases négatives du fonctionnement de tout l’Empire, et en particulier de ses territoires balkaniques, il prévoit la fin de cette entité instable et en retrait de l’ère du progrès industriel ; "il n’en reste pas moins un inconnu considérable, quant à l’époque de ce cataclysme prévu et quant aux circonstances qui pourront le précipiter".

Enfin, le dernier volet de l’approche de la géographie politique de Niox porte sur sa conception des frontières. Celle-ci est exposée dans la première édition du tome deux, portant sur les Grandes Alpes, Suisse et Italie. Selon lui, il est difficile de comprendre les moyens de défense des États sans étudier préalablement la frontière politique. La notion de frontière lui apparaît complexe car elle revêt quatre formes distinctes dont deux s’inspirent de conceptions déjà anciennes. La première est la frontière naturelle, c’est-à-dire un "accident géographique" (mer, fleuve, montagne), qui constituerait un obstacle suffisant pour que les souverains l’aient utilisée comme limite politique de leur territoire depuis les origines de la civilisation occidentale. La deuxième est la frontière dite des "nationalités" qui s’appuie sur des critères culturels, comme la langue, et plus globalement d’ordre ethnique, que Niox considère comme "dangereuse" puisque "le plus fort est toujours tenté d’abuser vis-à-vis du plus faible". En témoigne l’exemple de l’Alsace pour caractériser la fragilité de cette théorie qu’il conçoit comme imprécise. "L’Alsace, si française de cœur, se rattache, par l’origine de ses populations, au groupe germain ; c’est ce qui avait fait espérer aux conquérants de 1871 une prompte assimilation, aujourd’hui démontrée irréalisable"31. Niox refuse de considérer le tracé d’une frontière à partir de ces critères qui exigent une érudition approfondie et qui viennent compliquer des débats diplomatiques. La troisième est la frontière scientifique qui est déterminée à partir d’un obstacle commode et fixé par l’un des États à la suite de circonstances favorables pour celui-ci. Cette conception de la limite est, elle aussi, inacceptable pour Niox puisqu’elle défavorise l’autre partie qui "aura la pensée de la modifier de gré ou de force, dès qu’elle le pourra". Aussi, donne-t-il l’exemple de la limite fixée sur la crête des Vosges entre la France et l’Allemagne depuis 1871. Il la considère comme inadmissible, puisqu’elle est imposée par la force au mépris du droit, et provisoire dans l’attente de nouvelles circonstances. La dernière et quatrième conception lui apparaît plus précise. La frontière militaire, composée d’obstacles artificiels, permet un tracé plus exact. Elle se confond, en outre, plus rarement avec la frontière politique. Cette conception est proche de l’ancienne théorie de la marche militaire, autrement dit d’un espace relativement vague situé entre deux entités territoriales et politiques. Par exemple, la frontière militaire de la France de l’Est depuis 1871 se situe sur la ligne Mézières-Belfort. Celle de l’Allemagne s’appuie sur le Rhin. Entre ces deux lignes de défense, "le terrain est à disputer".

Ces quatre notions de frontières conduisent Niox à une réflexion sur l’équilibre de la paix en Europe. L’adoption d’un seul type de frontière parmi les quatre pour instaurer un équilibre entre les États lui apparaît difficile ; c’est d’ailleurs pourquoi lui-même ne se prononce pas explicitement en faveur de l’une d’entre elles. En revanche, ce sujet l’amène à poser la question de la pérennité de l’entente entre les grandes puissances, qu’il souhaiterait profitable et infaillible. En partant des luttes rivales des principautés depuis le Moyen-Age, il analyse l’émergence des États-nations européens, dont la France, l’Allemagne et l’Italie, pour aboutir à une conclusion originale sur la notion de paix. Celle-ci s’appuierait inévitablement sur l’abolition de la notion de frontières, responsables des conflits pluriséculaires. Il en appelle à la construction d’une Europe unie dont l’idée serait déjà éclose au sein de plusieurs associations nationales. "Une guerre européenne sera, dans l’avenir, une guerre civile. Les frontières n’auront plus la valeur que nous lui attribuons aujourd’hui ; les frontières militaires seront supprimées ; les douanes même disparaîtront aussi, comme ont jadis disparu les douanes intérieures dans chaque pays. C’est vers l’Asie et vers l’Afrique que se tourneront les efforts armés de l’Europe"32. Cette idée d’une Europe unie devait apparaître utopique pour son époque dans les milieux où la préparation d’une guerre future (avec l’Allemagne) passait par des considérations plus immédiates. D’une pensée qui, finalement, s’étend bien au-delà de la géographie militaire, le général Niox s’affiche comme un visionnaire. Est-ce la raison pour laquelle son œuvre, qui a contribué à diffuser au plus grand nombre un courant original de pensée, est demeurée complètement oubliée par les historiens de la géographie jusqu’à sa récente redécouverte par Hervé Coutau-Bégarie ?

UNE œuvre MÉCONNUE

Les approches plurielles de la géographie militaire

En réalité, si l’œuvre de Niox ne connaît un certain succès qu’à la fin du xixe siècle, il faut en trouver la cause dans la définition même de la géographie militaire. Cette discipline n’est pas nouvelle mais rencontre un véritable développement dans les milieux avertis. Toujours est-il que sa définition pose un problème car aucun des auteurs spécialisés, le plus souvent des officiers supérieurs ou généraux, ne conçoit la géographie militaire de manière identique. Comme il a été dit précédemment, sa conception de la géographie militaire se veut large par son approche de l’espace. La géologie, qui constitue d’abord le fondement de toute étude spatiale jusqu’aux années 1890, la géographie physique, la géographie humaine (démographie, économie), la géographie politique (institutions, frontières, vie politique, relations internationales) précèdent la géographie militaire proprement dite (description des systèmes de défense, hypothèses stratégiques). Ses "livres-soldats", comme il aime à l’écrire, pourraient être finalement des synthèses de géographie générale accompagnées d’un développement sur les questions militaires dans l’espace. Ils rendent difficiles la spécificité de ce que l’on appelle par ailleurs la géographie militaire. L’auteur, lui-même, reconnaît que "la géographie militaire n’existe pas, à vrai dire, comme une branche particulière de la géographie ; en effet, les militaires, qui, plus que personne, ont besoin de s’intéresser aux questions géographiques, doivent les étudier au point de vue statistique, historique, économique, ethnologique, etc. autant qu’au point de vue militaire"33. Cette définition, relativement vague puisqu’elle se veut toute la géographie, vient déconcerter toute tentative de réflexion sur la spécificité même de la géographie militaire. Est-ce finalement une des causes qui expliquerait que cette discipline ne se soit pas imposée dans l’enseignement universitaire comme dans la recherche en géographie ? Toujours est-il que Niox ne s’est pas orienté vers d’autres réflexions. Le Nouveau dictionnaire militaire (1892), par exemple, donne une définition dont le sens se rapproche de la pensée de Niox, à la différence que la méthode d’analyse y est clairement exposée et les composants de la géographie militaire nettement distingués34. Selon ses auteurs, elle est "l’ensemble de la géographie étudiée au point de vue militaire, et qui doit comprendre les divisions suivantes" :

1) Géographie mathématique : elle est "indispensable aux officiers pour dresser les cartes topographiques nécessaires pour les opérations militaires ou les établissements des travaux de défense,

2) Géographie physique : elle "donne la clef des échiquiers stratégiques des diverses régions de la terre, et fait connaître leurs propriétés offensives ou défensives",

3) Géographie politique : elle permet de "connaître l’organisation sous tous les rapports avec lesquels on peut être en guerre, et d’étudier les campagnes des grands capitaines, étude qui est à la base de toute éducation militaire",

4) Géographie économique : elle permet de "se rendre compte des ressources que l’on peut trouver dans chaque pays, pour la nourriture, l’habillement, l’approvisionnement des troupes" ;

5) "Statistique : elle permet d’"apprécier d’une manière complète la force d’un État, laquelle résulte de son commerce, de son industrie, de ses productions, de son organisation, etc."

6) Géologie : elle est "l’étude de la terre à ses différents âges (...). Cette étude peut être utile au général, à l’officier d’État-major et au topographe, parce qu’elle peut servir de base à des opérations de guerre, à des combinaisons stratégiques, à des plans de bataille, etc.".

D’autres auteurs présentent une pensée beaucoup plus spécifique car ils s’attachent à l’analyse des données uniquement militaires. L’ancien professeur adjoint de géographie à l’École supérieure militaire Molard, dans Puissance militaire des États de l’Europe (1893), considère que la géographie militaire doit permettre la connaissance des armées ennemies par l’analyse des moyens militaires, du système défensif, des fortifications (pivots d’opérations, centres de ravitaillement pour les armées)35. Il n’envisage pas, en revanche, l’étude préalable de la géologie ou de la géographie politique. Carl Didelot, dans La défense des côtes d’Europe (1894), ne s’attarde pas non plus dans de longues analyses géologiques ou économiques des littoraux36. Tout juste décrit-il les grandes lignes de reliefs dans une perspective uniquement militaire. Outre ces généralités sur les côtes, sa conception de la géographie militaire se limite à l’étude des frontières et des systèmes de défense maritimes. Cette approche se distingue aussi dans Aperçu de la géographie militaire de l’Europe (moins la France) de Hue, publié en 188037. Selon l’auteur, "la géographie militaire est la description de la surface terrestre considérée comme le théâtre obligé de toutes les opérations de la guerre. C’est donc uniquement dans les rapports qu’elle a avec la science de la guerre que nous nous proposons d’envisager la géographie". L’étude du milieu, qu’il nomme "connaissances générales" dont "l’application est universelle", n’est abordée que dans son rapport avec les faits militaires ("connaissances spéciales"). Il n’existe donc pas de développement distinct des aspects physiques et des aspects militaires comme l’effectue Niox. Son étude tend à mettre en exergue les types d’armée, les moyens de communication intellectuelle et matérielle, d’échanges et de transmission "en usage dans la contrée où l’on fait campagne". À cela, s’ajoute une classification des puissances en Europe qui n’apparaît pas dans l’œuvre de Niox. Celle-ci s’ordonne en six grandes puissances, trois puissances secondaires, quatre puissances de troisième ordre et six petites puissances. Une fois de plus, l’approche de la géographie militaire se veut différente. Il n’existe pas véritablement de méthode universelle, ni de cohésion dans une définition rigoureuse tant sont nombreuses les conceptions de cette discipline dont seulement quelques unes sont ici exposées. La Géographie militaire de Niox se situe dans cette branche spéciale de la géographie sans créer véritablement une école de pensée précise avec ses méthodes et ses démarches d’analyse. C’est pourquoi elle se situe en marge de la géographie universitaire et n’assure pas, à défaut d’un enseignement plus large aux futures élites et de la préparation de travaux de recherches, la pérennité d’un courant de pensée.

Une œuvre en marge de la géographie universitaire

L’œuvre de Niox connaît sans conteste un certain succès dans les milieux militaires. Ses ouvrages, comme il l’a été déjà souligné, sont réédités au moins trois fois, jusqu’à quatre fois pour le tome un sur la France ; ce qui n’est pas le cas des autres auteurs dont les ouvrages ne connaissent généralement qu’une édition.

Pourtant, ce succès éditorial est de courte durée. La pensée de Niox ne semble pas avoir pénétré suffisamment l’enseignement supérieur, ni inspiré des travaux de recherches universitaires. Elle apparaît, somme toute, à l’écart du développement de la géographie française. La nouvelle orientation de ses ouvrages, peut-être trop tardive, à partir du début des années 1890, en témoigne. Sa conception de l’espace, et de l’espace militaire, se montre trop influencée par la géologie, trop engagée encore dans un courant de pensée passéiste. Dès les années 1880, son œuvre se situe en marge de la géographie universitaire.

À la fin du xixe siècle, se forme l’École française de géographie avec, à sa tête, le géographe Vidal de la Blache. Celui-ci, comme ses disciples, ne semblent pas avoir suivi la pensée des géographes militaires, ni y avoir fait référence dans les développements détaillés des régions naturelles françaises. La géographie universitaire, si elle a pu inspirer les géographes militaires, s’est donc écartée de cette discipline qui commence tout juste à se développer. Elle ne lui a pas assuré matière à s’imposer, à devenir une discipline d’enseignement auprès d’un auditoire plus large composé d’étudiants civils. La géographie militaire, dont Niox apparaît un temps le représentant à l’École supérieure de guerre, demeure donc réservée à un public spécifique, celui des élèves des écoles militaires et des officiers en cours de perfectionnement.

N’ayant pu s’établir durablement, la pensée militaire en géographie n’a pas eu vocation à perdurer. Elle a formé plusieurs générations de militaires sans atteindre le rang de discipline académique. Les sept volumes de la Géographie militaire en suivent donc le sort. Ils n’ont eu qu’une influence très limitée sur la géographie française, car justement trop en marge de l’évolution de la pensée géographique.

Une œuvre oubliée au xxe siècle

L’œuvre de Niox apparaît complètement oubliée au xxe siècle jusqu’aux années 1990. Dans l’enseignement militaire comme dans les nouvelles publications, la démarche même de cet auteur n’est pas suivie. Elle est devenue à la fois trop encyclopédique et, paradoxalement, trop insuffisante devant les progrès de la recherche universitaire et de la conception même de la géographie. Dès l’entre-deux-guerres, la géographie militaire s’essouffle, les publications tarissent. Les cours de géographie militaire présentent toutes autres formes d’analyses, renouvelant le genre. Ceux donnés par Villate à l’École spéciale militaire en 1937 et 1938 insistent, par exemple, sur la notion de paysage, sur la géographie urbaine et celle des transports, n’accordant qu’un faible développement à la géologie38. Les ouvrages de géographie militaire de la fin du siècle précédent ne sont pas réédités, laissant dans l’oubli des sommes de travail effectuées dans la perspective d’une autre guerre. Après 1918, la modernisation des armements, les mutations rapides des grandes puissances, l’évolution des sociétés facilitent encore cette tendance. Plus que jamais, la géographie militaire devient un mouvement du passé, une discipline en cours d’extinction, manquant probablement à la fois d’un public civil et d’enseignants-chercheurs prêts à s’investir dans la rédaction de nouvelles études.

L’œuvre et la pensée de Niox des années 1880-1890 sont alors entrées dans une phase d’effacement et d’oubli profond au point que l’épistémologie de la géographie, discipline encore récente, ne lui accorde aucune place. Entre autres exemples, Paul Scheibling, dans Qu’est-ce que la Géographie ?, étudie avec rigueur le développement de la géographie française depuis les années 187039. Il n’évoque aucunement les ouvrages de Niox, comme ceux des autres géographes militaires qui sont pourtant pléthores à cette période de la fin du xixe siècle. Jean-Pierre Bailly, dans Les concepts de la géographie, aborde à son tour les différentes phases de formation de la géographie française40. Il ne fait non plus aucune référence à la géographie militaire. L’ouvrage magistral et récent de Paul Claval, intitulé Histoire de la géographie de 1870 à nos jours, dont la démarche est similaire aux précédentes études, mais la réflexion plus exhaustive, ne mentionne pas non plus cette discipline de la géographie41. Seule l’étude de Berthoulay, portant sur La formation de l’école française de géographie, fait allusion à Niox, non pas pour son œuvre, ni pour évoquer le développement de la géographie militaire, mais pour souligner le dynamisme de la maison d’édition Delagrave auprès de quelques géographes42.

Il faut attendre presqu’un siècle pour redécouvrir la pensée originale de Niox, comme le courant de pensée spécifique de la géographie militaire. Hervé Coutau-Bégarie, dans le Traité de stratégie, analyse les origines, le développement de la géographie militaire en Europe comme les prémices de la géostratégie43. Dans cette démarche, il relève un grand nombre d’auteurs et d’ouvrages et place l’œuvre de Niox comme fondamentale dans ce courant de pensée. Son œuvre est "une sorte de Guide Michelin militaire : chaque région fait l’objet d’une présentation strictement géologique, suivie de quelques "considérations stratégiques", dans lesquelles sont indiquées les routes d’invasion et les obstacles qu’on peut opposer à celles-ci (...)"44.

Oubliée tout au long du xxe siècle, la Géographie militaire de Niox commence aujourd’hui à susciter un nouvel intérêt et de nouveaux travaux de recherche. Elle constitue bel et bien une œuvre magistrale qui peut être considérée comme essentielle dans l’évolution d’une pensée géographique militaire spécifique.

La pensée géographique et militaire de Gustave-Léon Niox s’est imposée de son temps comme une référence obligée de la discipline. Les sept volumes de la Géographie militaire ont constitué une œuvre encyclopédique remarquée qui lui ont assuré un succès réel auprès d’un public composé d’officiers et de civils avertis. Sa pensée a contribué également à former plusieurs générations de jeunes officiers à une époque où les conquêtes coloniales et la géographie coloniale commencent à se développer. Ses "considérations stratégiques" et ses "discussions militaires" ont œuvré, à leur manière, au redressement militaire de la France en proposant une démarche intellectuelle adaptée au besoin d’une époque. Elles ont participé à asseoir une discipline qui s’est installée profondément dans l’enseignement militaire jusqu’à l’Entre-deux-guerres. Malgré tout, tant en raison des progrès de la géographie universitaire, de la spécificité de la pensée géographique militaire que de l’absence de travaux de recherches dans cette discipline, l’œuvre de Niox n’a rencontré qu’un succès éphémère. Son influence est rapidement dépassée dans un monde en constante mutation et par de nouvelles réflexions en matière militaire. Sa pensée constitue, en cela, une étape concise mais importante de l’histoire de la géographie militaire. Elle représente sans nul doute un des fondements de la nouvelle géographie stratégique d’aujourd’hui.

 

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Notes:

1 Gustave Niox, L’Expédition du Mexique 1861-1867, récit politique et militaire, Paris, Dumaine, 1874, 770 p.

2 Dans l’édition du tome un de 1893 sur la France, Niox envisage une refonte complète de son œuvre. Le tome 1 sur la France devait composer le début de cette réédition. Le tome 2 aborderait les États d’Europe centrale (Grandes Alpes, Suisse, Empire allemand, etc.) ; le tome 3 l’Europe orientale et méridionale (Autriche-Hongrie, la péninsule des Balkans, les péninsules italienne et ibérique, la Méditerranée) ; le tome 4 l’Europe septentrionale (pays scandinaves, Empire russe, etc.) ; le tome 5 l’Empire britannique et l’expansion européenne (Asie, Afrique, Océanie) ; le tome 6 l’Algérie et la Tunisie, le tome 7 l’Amérique.

3 Colonel Niox et capitaine Malleterre, Appendice à l’expansion européenne, 1897, Delagrave, 59 p.

4 G.-L. Niox, Résumé de géographie physique et historique, Paris, Delagrave, 1893, 578 p.

5 G.-L. Niox, Résumé de géographie, La France (tome 1), L’Europe, (tome 2), L’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’océanie (tome 3), 1895, Delagrave.

6 G.-L. Niox, Atlas de géographie générale, 35 cartes ; Atlas physique et politique, 56 cartes accompagnées d’un livret de notices, publications antérieures à 1897.

7 G.-L. Niox et M. Fallex, Atlas classique, Paris, Delagrave, 88 feuilles, 1910.

8 Commandant Niox, Algérie, géographie physique, Paris, Baudoin, 1884, 423 p.

9 Colonel Niox, La guerre de 1870, simple récit, Paris, Delagrave, 1897.

10 Général Niox, La guerre russo-japonaise, Paris, Delagrave, 1906, 171 p.

11 Général Niox, Drapeaux et trophées, résumé de l’histoire militaire contemporaine de la France, Paris, Delagrave, catalogue des trophées du musée de l’armée, 1910, 192 p.

12 Général Niox, Les pays balkaniques, Paris, Delagrave, 1915, 189 p.

13 Général Niox, Mes six évasions, préface de Maurice Barrès, Paris, Hachette, 1919, 248 p.

14 Général Niox, Résumé des fastes militaires de la France du xive au XXe siècles, guide d’une visite à la section historique du Musée de l’armée, Paris, imp. Piequoin, 1920, 248 p.

15 Général Niox, La Grande Guerre, 1914-1918, simple récit, Paris, J. De Gigord, 1921, 190 p.

16 Colonel Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Delagrave, 1893, p. VII.

17 Commandant Niox, Géographie militaire, Introduction, Paris, Dumaine, 1878, p. 4.

18 Op. cit., p. 5.

19 Op. cit., pp. XI-XII.

20 Lieutenant-colonel Niox, Géographie militaire, Grandes Alpes, Suisse, Baudoin, 1885, 193 p., cité p. VII.

21 G.-L. Niox, Résumé de géographie physique et historique, Paris, Delagrave, 1893, 578 p., cité p. VII.

22 G.-L. Niox, Géographie militaire, Autriche-Hongrie, Péninsule des Balkans, tome 4, Baudoin, 382 p., p. 231-244.

23 G.-L. Niox, Géographie, introduction, cours manuscrit sténographié, École supérieure de guerre, 1883-1884, 250 p.

24 Commandant Niox, Géographie militaire, Europe centrale, Allemagne, Hollande, Danemark, tome 3, Paris, Dumaine, 1881, 320 p.

25 Lieutenant-colonel Niox, Géographie militaire, Grandes Alpes, Suisse, tome 2, Paris, Dumaine, 1885, 293 p.

26 Colonel Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Delagrave, 1893, p. 105.

27 Lieutenant-colonel Niox, Géographie militaire, l’expansion européenne, empire britannique et Asie, tome 7, Paris, Baudoin, 1888, 299 p.

28 Commandant Niox, Géographie militaire, Europe centrale, Allemagne, Hollande, Danemark, tome 3, Paris, Dumaine, 1881, 320 p., p. 2.

29 Général Niox, Géographie militaire, l’expansion européenne, empire britannique et Asie, tome 8, Paris, Delagrave, 1895, 466 p., p. 443

30 Lieutenant-colonel Niox, Géographie militaire, Autriche-Hongrie, Péninsule des Balkans, tome 4, 1887, Baudoin, 382 p., p. 323-324.

31 Lieutenant-colonel Niox, Géographie militaire, Grandes Alpes, Suisse, tome 2, Paris, Dumaine, 1891, 293 p., p. 5-6.

32 Op. cit., p. 10.

33 Colonel Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, 1893, op. cit.

34 Sous la dir. d’un officier supérieur, Nouveau dictionnaire militaire par un comité d’officiers de toutes armes, Paris, lib. militaire de L. Baudoin, 1982, 854 p.

35 J. Molard, Puissance militaire des États de l’Europe, considérations militaires, organisations défensives, chemin de fer, armées et marines, Paris, lib. Pilon, 1893, 485 p.

36 Lieutenant de vaisseau Carl Didelot, La défense des côtes d’Europe, Étude descriptive au double point de vue militaire et maritime, Paris, Berger-Levrault, 1894, 535 p.

37 Hue, Aperçu de la géographie militaire de l’Europe (moins la France), Paris, Furne, Jouvet, 1880, 295 p.

38 Villate, Cours de géographie (dactylographié), partie 2, les frontières françaises du Nord et de l’Est, les colonies françaises, 1937-1938, Saint-Cyr, imprimerie de l’école militaire, 283 p.

39 Jacques Scheibling, Qu’est-ce que la Géographie ?, Paris, Hachette Supérieur, 1994, 199 p.

40 Antoine Bailly et al., Les concepts de la géographie humaine, Paris, Armand Colin, 1998, 333 p.

41 Paul Claval, Histoire de la géographie française de 1870 à nos jours, Paris, Nathan université, 1998, 543 p.

42 Vincent Berdoulay, La formation de l’école française de géographie, Paris, CTHS, 1995, 243 p., voir p. 90.

43 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Économica, ISC, 1999 (2e édition), 1005 p.

44 Op. cit., p. 668.

 

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