LA STRATÉGIE AMÉRICAINE DE SÉCURITÉ ET LA CRITIQUE DE CLAUSEWITZ

 

Bruno Colson

 

 

Les Américains distinguent une National Security Strategy, définie par la Maison Blanche, une Defense Strategy orchestrée par le secrétaire à la Défense et une Military Strategy développée par le président des chefs d’état-major interarmées. La stratégie étant par définition à l’interface du politique et du militaire, les recoupements sont évidemment nombreux entre ces trois niveaux, qui font chacun l’objet d’un texte largement diffusé1. La stratégie nationale de sécurité possède nécessairement un caractère dominant et englobant et elle évoque les grands axes des deux autres stratégies. C’est pour mettre en œuvre les lignes d’action déterminées par la Maison Blanche que la stratégie de défense et la stratégie militaire sont élaborées. La stratégie nationale de sécurité sera abordée ici dans les dernières formulations de l’administration Clinton et dans un dialogue critique avec Clausewitz. Après avoir connu une vogue assez remarquable au sein des forces armées américaines des lendemains de la guerre du Viêt-nam à celle du Golfe, celui-ci a subi certaines attaques, tout en continuant à avoir ses défenseurs. D’un autre côté, les concepts clausewitziens devraient permettre de mieux mesurer certaines évolutions doctrinales au sein des forces armées des États-Unis ainsi que l’originalité de la stratégie nationale de sécurité. La "critique de Clausewitz" doit donc être entendue comme exprimant un génitif à la fois objectif et subjectif.

La national security strategy est également appelée grand strategy. Le Department of Defense Dictionary of Military Terms la définit comme "l’art et la science de développer, de mettre en œuvre et de coordonner les instruments de la puissance nationale (diplomatiques, économiques, militaires et informationnels) pour atteindre des objectifs qui contribuent à la sécurité nationale"2. La "stratégie nationale de sécurité" représente les objectifs généraux et la "poussée" (thrust) des États-Unis, plutôt qu'une liste exhaustive de leurs politiques et de leurs intérêts3.

Le dernier exposé de la stratégie nationale de sécurité par l’administration Clinton a été donné en décembre 1999. Les versions précédentes avaient été données par Bill Clinton en octobre 1998, en mai 1997 et en février 1995, par George Bush en août 1991 et par Ronald Reagan en janvier 1988. On constate donc une accélération du rythme d’élaboration de ce document, comme si notre époque nécessitait un réajustement constant des grands objectifs des États-Unis. Depuis que Bill Clinton est arrivé à la Maison Blanche cependant, la stratégie américaine de sécurité se fixe toujours les trois mêmes objectifs : renforcer la sécurité des États-Unis grâce à une diplomatie efficace et à des forces militaires prêtes à combattre et à gagner, promouvoir la prospérité intérieure et encourager la démocratie dans le monde.

NÉCESSITé DU LEADERSHIP ET NOUVELLES MENACES

Pour la Maison Blanche, les États-Unis peuvent et doivent utiliser leur leadership pour "promouvoir les forces globales d’intégration, remodeler la sécurité existante, les structures économiques et politiques et en construire de nouvelles qui aident à créer les conditions nécessaires pour la bonne marche des valeurs et des intérêts américains"4. Le besoin d’un leadership américain est considéré comme plus nécessaire que jamais à l’extérieur. Cette nécessité du leadership est plus accentuée dans les trois dernières versions de National Security Strategy (NSS) que dans les précédentes.

Dans les versions de décembre 1999 et d’octobre 1998 perce une certaine inquiétude face à la mondialisation. De plus en plus, dit ce texte, "nous sommes affectés en tant que nation par des événements en dehors de nos frontières. [ …] D’autres problèmes qui paraissaient plutôt distants autrefois – comme l’épuisement des ressources ; la croissance rapide de la population, la dégradation de l’environnement, les nouvelles maladies infectieuses et les migrations incontrôlées de réfugiés – ont des implications importantes pour la sécurité des Etats-Unis"5. Ceux-ci doivent par conséquent exercer plus que jamais leur leadership à l’extérieur pour être en sécurité chez eux. Ils doivent être prêts à utiliser tous les instruments de leur puissance pour influencer les actions des autres États et des acteurs non étatiques. La complexité du monde d’aujourd’hui nécessite une intégration effective de tous les instruments de la puissance nationale. L’Amérique doit afficher sa volonté et ses capacités d’exercer ce leadership global et "rester le partenaire de sécurité privilégié pour la communauté des États qui partagent ses intérêts". L’extension de la démocratie et des marchés libres à travers le monde promeut les intérêts américains. Un des premiers moyens pour mettre en œuvre cette stratégie est de renforcer et d’adapter les relations de sécurité que les États-Unis ont tissées avec les nations-clés autour du monde et de créer de nouvelles structures là où c’est nécessaire. L’élargissement de l’OTAN et le Partenariat pour la Paix sont donnés en exemple.

Fidèle à ce que Max Weber appelait "l’éthique de conviction", l’Amérique déclare qu’elle ne permettra pas à une puissance hostile de dominer une région du monde qui serait d’une importance cruciale pour ses intérêts6. Dans l’évaluation de leurs besoins de sécurité, les États-Unis parlent en termes de menaces et envisagent une "approche intégrée" pour leur faire face. Ils tiennent à préserver une vaste gamme "d’instruments de politique étrangère". Ceux-ci doivent être capables de "façonner l’environnement de sécurité", en y faisant concourir plusieurs agences fédérales, dont certaines n’étaient pas considérées jusqu’ici comme ayant une rôle international. A la diplomatie, l’assistance internationale, la régulation des armements, aux initiatives de non prolifération, aux activités militaires, s’ajoutent désormais la coopération en matière d’imposition du droit international (enforcement) et les initiatives en matière d’environnement.

La liste des menaces s’est considérablement précisée dans les deux dernières versions de NSS. La Maison Blanche identifie des menaces transnationales (terrorisme, crime international, trafic de drogue) mais aussi, ce qui est nouveau, des menaces at home, où des terroristes pourraient recourir à des armes de destruction massive et s’attaquer à des infrastructures importantes. Puis viennent les opérations militaires à petite échelle (smaller-scale contingencies), comme l’assistance humanitaire, le maintien de la paix, la mise en œuvre des embargos, l’évacuation de citoyens américains ou les frappes ou interventions limitées. Les forces armées doivent enfin se préparer à leur test ultime, c’est-à-dire "être capables, de préférence de concert avec les alliés, de dissuader et de défaire une agression transfrontalière de grande envergure sur deux théâtres séparés en des périodes qui se recouvrent" (in overlapping time frames)7.

Pour le secrétaire à la Défense William S. Cohen, si les États-Unis n’étaient capables que d’affronter une seule guerre majeure de théâtre à la fois, les alliés y verraient le signal que l’Amérique ne pourrait pas les défendre en cas d’engagement ailleurs. Une capacité de mener la guerre sur un seul théâtre minerait l’effet de dissuasion et la crédibilité des engagements de sécurité américains dans des régions clés du monde. En conséquence de quoi les alliés et les amis pourraient adopter des politiques et des postures de défense divergentes, qui affaibliraient le réseau d’alliances et de coalitions tissé par les États-Unis pour défendre leurs intérêts à l’extérieur8.

Le déploiement outre-mer, la coopération en matière de défense, l’assistance de sécurité, l’entraînement et les exercices avec les alliés et les amis contribuent, sur une base quotidienne, à promouvoir la "stabilité régionale"9. Dans l’après-guerre froide, la coopération militaire est conçue comme une stratégie de prévention. "Avec des pays qui ne sont ni de francs alliés ni des ennemis déclarés, la coopération militaire sert souvent de moyen positif d’engagement, construisant aujourd’hui des relations de sécurité pour empêcher que demain certains de ces pays ne deviennent des adversaires"10. Les multiples accords conclus ces dernières années par les États-Unis en matière de défense et de sécurité montrent en quoi consiste ce "façonnement de l’environnement mondial" : l’élargissement de l’OTAN, le Partenariat pour la Paix, l’acte fondateur OTAN-Russie, la charte OTAN-Ukraine, la révision des Guidelines for Defense Cooperation avec le Japon, le dialogue de sécurité trilatéral avec le Japon et la Corée du sud, l’établissement de Defense Consultative Talks avec la Chine, etc.

CLAUSEWITZ ET LE NOUVEAU VISAGE DES CONFLITS

D’après le professeur Mark T. Clark, de la California State University, l’administration Clinton a développé une grande stratégie qui ignore Clausewitz, dans la mesure où celui-ci est identifié au rôle central de l’État dans les relations internationales11. Lorsque l’avenir de la sécurité est lié à une perspective supranationale, Mark Clark y voit une "critique de gauche" de Clausewitz : le système des États est vu comme la principale cause des guerres, les solutions résident dans les institutions multilatérales et la "première ligne de défense" repose sur les normes, les régimes et les traités internationaux12. La nécessité de plus en plus affirmée du leadership américain dans NSS contredit cependant cette thèse. Peut-être faudrait-il ajouter que les premiers idéaux multilatéralistes de l’administration Clinton se sont quelque peu modifiés ou bien que, malgré l’affirmation verbale du leadership, celui-ci n’a pas toujours caractérisé l’action du Président13.

Les "centristes" américains, eux, estimeraient Clausewitz toujours pertinent. Non seulement leur vision des relations internationales est davantagée "stato-centrée", mais leur conception de la stratégie et de la guerre accepterait le schéma clausewitzien de l’"étonnante trinité où l’on retrouve d’abord la violence originelle de son élément, la haine et l’animosité, qu’il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d’elle une libre activité de l’âme, et sa nature subordonnée d’instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l’entendement pur"14. Certains centristes cependant feraient particulièrement confiance à la technologie pour surmonter ou au moins atténuer fortement la "friction" et le "brouillard" de la guerre. Mark Clark range l’ancien secrétaire à la Défense William Perry dans cette catégorie.

Le défi le plus marqué à Clausewitz viendrait de la droite américaine. Celle-ci accepte l’inévitabilité de la guerre mais voit essentiellement les menaces chez des acteurs non étatiques. Nous avons vu que cette vision était également entrée dans les conceptions de l’administration Clinton exprimées dans la version 98 de NSS. Selon Mark Clark, cette conception en appellerait à une modification radicale de la vision occidentale de la guerre. La trinité clausewitzienne serait anachronique face aux nouvelles menaces.

Les principaux arguments en ce sens ont été donnés par un Israélien et un Britannique très lus aux États-Unis : Martin Van Creveld et John Keegan15. Ce dernier considère que la trinité clausewitzienne ne s’applique plus lorsqu’un acteur non étatique est partie dans un conflit. Elle ne s’appliquerait pas davantage dans des conflits entre États aux conceptions culturelles différentes. Ainsi dans la guerre du Golfe, le refus de Saddam Hussein de s’avouer vaincu, en fonction d’une rhétorique islamique distinguant le matériel du spirituel, aurait ravi à la coalition occidentale une bonne part du contenu politique de sa "victoire clausewitzienne"16. Le désordre des nouvelles formes de conflit pousse Keegan à réfuter la validité de la "formule" selon laquelle "la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens". Si c’était vrai, la machine du monde serait plus facile à comprendre. Pour Keegan, la guerre est antérieure à l’État, à la diplomatie et à la stratégie17. C’est un phénomène culturel plutôt que politique. Sur le temps long de l’histoire humaine, "l’art de la guerre" (warfare) a été davantage une question de symbolique rituelle – sans objectif politique - , où s’exprimaient les valeurs propres aux différentes cultures. C’est Clausewitz qui aurait informé les Européens – les Européens seulement – que la guerre devait être une continuation de la politique.

Christopher Bassford a sévèrement critiqué les arguments de Keegan. Auteur d’une thèse sur Clausewitz et enseignant au U.S. Marine Corps Command and Staff College, il est bien placé pour rappeler que les relations entre autorités civiles et militaires aux États-Unis se basent sur la formule clausewitzienne. Elle n’est pas une simple prescription mais exprime un dualisme : l’instrument militaire doit être subordonné à la direction politique et celle-ci doit comprendre la nature et les limites de celui-là18. Bassford est également bien placé pour voir ce que les idées de Keegan peuvent apporter de pernicieux aux États-Unis. Non seulement la compréhension de Clausewitz y est récente mais la fragmentation culturelle ne fait que s’y aggraver, la "culture des armes" y est fortement implantée et l’État fédéral est contesté par des milices privées qui peuvent s’armer et s’entraîner en toute impunité19.

Dans The Transformation of War, Martin Van Creveld a développé des idées similaires à celles de Keegan. Se battre serait comme boire et manger : ce n’est pas un moyen mais une fin en soi. L’ouvrage a rencontré un grand succès auprès des militaires américains et des responsables du Pentagone, comme s’il annonçait le type de guerre auquel il fallait dorénavant se préparer. Il est un fait que l’État moderne souverain, tel qu’il s’est imposé depuis le xvie siècle, avait le monopole de la violence à l’intérieur de ses frontières et dans sa capacité de faire la guerre à l’extérieur, et que ce double monopole est aujourd’hui fortement érodé. Il l’est aussi bien dans la "zone de paix démocratique" que forment les nations occidentales que dans la "zone de troubles" où la guerre est encore possible. Dans la première, qu’il ne faut pas limiter à l’Europe et à l’Amérique du nord mais dont celles-ci constituent le noyau, les États ont incontestablement abandonné plusieurs prérogatives traditionnelles, dont celle de décider seul de faire la guerre, au profit d’un certain nombre de "régimes" ou de formes de "gouvernance" commune. Même les États-Unis cherchent des alliés chaque fois qu’ils ont à mener une opération militaire d’envergure. Dans le reste du monde, de nombreux États s’effondrent. Kalevi Holsti a avancé que pour comprendre la guerre aujourd’hui, il fallait moins étudier la structure du système international que la structure intérieure des États20. Ce qui provoque la guerre, c’est avant tout la faiblesse des États, c’est-à-dire leur manque d’unité et de légitimité. Aussi Holsti plaide-t-il pour des États forts comme boucliers à la guerre, forts non de leurs moyens militaires ou techniques mais de leur efficacité et de leur légitimité auprès de ceux qu’ils sont censés gouverner. L’alternative, c’est la fragmentation en féodalités, un gouvernement de gangs, des massacres communautaires et le nettoyage ethnique.

Faut-il alors rejeter Clausewitz, comme le suggère Van Creveld ? Robert Kaplan a réagi en tant qu’Américain en pointant "l’anarchie qui vient". D’après lui, les États-Unis ont atteint leur apogée comme État-nation classique durant les années 1940 et 1950. Depuis la décennie suivante, ils sont entrés dans un processus lent mais inexorable de transformation, dont les symptômes ont pour nom : polarité raciale, dysfonctionnements éducatifs, fragmentation sociale21. La pertinence de Clausewitz a été défendue par Mark Clark. Il a notamment attiré l’attention sur la versatilité de Martin Van Creveld, qui avait auparavant attribué à Clausewitz une "valeur éternelle", et a souligné les hypothèses implicites qui sous-tendent son histoire des transformations de la guerre ainsi que celle de Keegan22. Clark considère que la trinité clausewitzienne est toujours utile pour comprendre les conflits du xxie siècle. Les acteurs non étatiques cherchent le plupart du temps à se voir reconnaître la qualité d’État. Dans les institutions multilatérales, c’est l’action des États les plus puissants qui est déterminante. Il pourrait être très utile d’appliquer le schéma trinitaire à toutes les "entités" en guerre pour faire la part des choses. A tout le moins, conclut-il, Clausewitz offre toujours le meilleur modèle qui puisse analyser la guerre, toute guerre : il est peut-être dépassable mais n’est pas encore dépassé23.

CLAUSEWITZ ET LA "RÉVOLUTION
DANS LES AFFAIRES MILITAIRES"

Clausewitz a été également "mis sous pression" dans les années 1990 aux États-Unis avec l’émergence du concept de Revolution in Military Affairs (RMA). La NSS a souligné que la "préparation à un futur incertain" incluait l’effort de modernisation et le développement de nouveaux concepts opérationnels, destinés à tirer un profit maximum des nouvelles technologies. Sans cela, dit la version 98, "notre aptitude à exercer un leadership global et à créer des conditions internationales favorisant la réalisation de nos objectifs nationaux serait mise en question"24. Les nouvelles technologies doivent permettre aux États-Unis de continuer à exercer leur puissance nationale partout dans le monde. D’après la NSS, la RMA doit s’accompagner d’une revolution in business affairs, c’est-à-dire des privatisations, une réforme du système d’acquisition et l’élimination d’infrastructures excédentaires par la reconversion ou la suppression de bases militaires. Une des grandes motivations est de pouvoir faire face à l’émergence d’une éventuelle "grande puissance régionale avant 2015"25. Jusqu’aux alentours de 2015, le Pentagone ne voit pas apparaître de "compétiteur global de même niveau" (global peer competitor). Mais après 2015 la Russie et la Chine pourraient s’affirmer. La seconde est vue comme ayant plus de chances que la première.

Pour le professeur Steven Metz, de l'US Army War College, Clausewitz ne doit plus être le saint patron des stratèges américains, en ce sens que la stratégie opérationnelle classique et toute la culture qu'elle induit doivent céder la première place à une autre approche, basée sur la prévention-dissuasion (deterrence) du conflit sans qu'il y ait guerre. Les forces armées américaines devraient devenir plus sophistiquées, surtout en matière de psychologie culturelle. Le renseignement est l'élément vital qui permettra de prévenir un conflit. Il faudra connaître et comprendre la psychologie d'une énorme quantité de terroristes et d'opposants potentiels. Sun Zi sera à cet égard plus utile que Clausewitz. C'est lui qui doit devenir la première référence des stratèges américains26.

Williamson Murray, professeur émérite d’histoire à l’Ohio State University puis professeur de théorie militaire à l’université du corps des Marines, s’en est pris à cet engouement excessif pour les "solutions-miracles" de la RMA et a replacé le problème dans l’évolution générale de la pensée stratégique américaine au xxe siècle27. Les grands chefs de la Seconde Guerre mondiale, Marshall, Spruance, Nimitz, Eisenhower, avaient une solide culture historique. Au milieu des années soixante, écrit Murray, la culture militaire américaine fut "fondamentalement corrompue par la personnalité dominante de Robert Strange McNamara et son approche de la politique de sécurité nationale comme secrétaire à la Défense"28. Toute la profession militaire américaine s’est "clonée" sur McNamara. Vint l’expérience du Viêt-nam. La plupart des officiers qui survécurent à deux ou trois séjours dans le Sud-Est asiatique revinrent avec de sérieux doutes à propos de l’univers prédictif que le secrétaire à la Défense et son équipe avaient imposé à la conduite de la guerre. Il en résulta une intense fermentation intellectuelle qui coïncida avec une nouvelle traduction anglaise de Clausewitz par Michael Howard et Peter Paret en 1976 aux Presses universitaires de Princeton29. Une des principales analyses critiques du conflit viêt-namien, celle du colonel Harry Summers, se basait sur une lecture de Clausewitz30. On War devint une lecture obligatoire au Naval War College en 1976, à l’Air War College en 1978 et à l’Army War College en 198131. La "doctrine Weinberger" (1984-1986) relative à l’utilisation judicieuse des forces armées et la "doctrine Powell" (1990) d’engagement décisif une fois décidé le recours à la force, reflétèrent, selon Williamson Murray, une foi clausewitzienne dans la primauté de la politique en matière de conduite de la guerre32. Il n’y avait dans ces doctrines aucun rejet de la technologie, de l’informatique ou de la "science", bien au contraire. Mais ces facteurs étaient explicitement subordonnés à une reconnaissance de la primauté du facteur humain à la guerre. L’édition de 1986 du manuel doctrinal de l’armée relatif aux opérations, le FM 100-5, rompait avec les approches mécanistes et prédictives des versions des années 1970. Clausewitz y était cité, aux côtés d’autres penseurs classiques. Pour Williamson Murray, la guerre du Golfe marqua l’apogée de cette "ère clausewitzienne".

Depuis lors, estime-t-il, elle a subi les attaques d’une nouvelle génération qui n’a pas connu le Viêt-nam. L’amiral William Owens, qui a été le vice-président des chefs d’état-major interarmées au début de la première administration Clinton, a pris la tête de ce mouvement qui prétend, grâce aux nouvelles technologies, "faire lever le brouillard de la guerre" et réaliser une parfaite "dominance du champ de bataille"33. Il s’agirait là d’un retour à l’approche McNamara, à sa confiance que la supériorité technologique américaine permettra d’obtenir des victoires rapides et faciles avec peu de pertes. L’US Air Force, on s’en doute, s’est lancée à fond dans le nouveau credo technologique34. Un général de l’armée annonçait pour sa part en 1995 à un groupe d’officiers des Marines que "la digitalisation du champ de bataille signifiait la fin de Clausewitz". En 1996, le chef d’état-major de l’armée déclarait que si les technologies de l’information avaient été disponibles à l’époque, les États-Unis auraient gagné la guerre du Viêt-nam35. Chez ceux qui le rejettent et ceux qui le défendent, Clausewitz est ainsi assimilé aux éléments conceptuels, doctrinaux, intellectuels et humains de la stratégie par opposition aux composantes technologiques.

L’"ère clausewitzienne" n’aurait-elle donc été qu’une parenthèse dans l’histoire de la pensée stratégique américaine ? La solide analyse de Christophe Wasinski incline à répondre par l’affirmative36. Lorsque le discours stratégique américain s’est emparé des concepts clausewitziens, il a tenté de les "figer", de leur donner un aspect prescriptif rappelant la méthode de Jomini. En dehors de la "formule", le concept clausewitzien le plus répandu est celui de "centre de gravité". Il se retrouve au sein des manuels de toutes les armes et apparaît dans le texte qui promeut la doctrine interarmées, Joint Vision 201037. Mais ce concept est souvent mal compris et confondu avec le "point décisif" de Jomini38. Christophe Wasinski estime que les facteurs moraux sont habituellement traités de manière mécaniste, voire tayloriste39. Le discours stratégique américain procède par ce qu’il appelle une "jominisation" de Clausewitz. L’édifice doctrinal du corps des Marines constitue peut-être une exception : il a particulièrement pris en compte les théories de la non-linéarité et Christopher Bassford, auteur de Clausewitz in English, a contribué à l’élaboration des derniers manuels doctrinaux des "nuques de cuir".

En tant que premier représentant d’une conception réputée "classique" de la stratégie, Clausewitz peut donc servir de repère pour mieux saisir ce que les Américains qualifient de "stratégie nationale de sécurité". Pour l’auteur de Vom Kriege, le concept de stratégie était nécessairement inclus dans celui de guerre. Même si l’on admet, à la suite de Lucien Poirier, que cette relation s’est inversée depuis l’apparition du feu nucléaire, force est de constater que la national security strategy étend encore davantage le domaine de la stratégie puisqu’elle inclut une importante dimension économique et même une volonté d’exporter la démocratie et de faire respecter les droits de l’homme. Pourquoi les Américains utilisent-ils autant le mot stratégie ? En 1968, Stanley Hoffmann attribuait déjà cette "réduction de la politique étrangère à la stratégie" à une approche managériale et technique typiquement américaine qu'il appelait skill thinking. L'utilisation du concept de stratégie donnerait l'illusion de l’objectivité et de la rationalité dans une société fascinée par la technique et peu encline à la réflexion philosophique40. Le concept de stratégie évoquerait aussi pour les Américains une vision à long terme, un cadre d'analyse permettant de guider la politique, celle-ci impliquant, lorsqu'elle est traduite par policy, une gestion au jour le jour en réaction aux événements41.

Un ancien ministre chilien, Jorge Tapia-Valdes, a avancé une explication un peu plus audacieuse. Il a postulé l’existence de ce qu’il appelle – improprement d’ailleurs - un "paradigme néo-clausewitzien" au sein du monde politique américain42. Le paradigme est marqué par la non-différenciation entre guerre et politique, renforcée par une crainte obsessionnelle de la subversion et de menaces de plus en plus diffuses. Il en découlerait une intrusion de concepts militaires dans la gestion politique. L’utilisation de la stratégie pour désigner au fond une politique assurerait la sécurité par une "idéologie" techniciste mais faussement neutre. Cette idéologie se rencontre également dans le domaine économique. Sous le couvert de la "bonne décision", aucune approbation populaire ni critique morale ne serait plus nécessaire. Jorge Tapia-Valdes parle de "stratégocratie". Peut-être y a-t-il là une piste intéressante. On ne peut cependant attribuer cette dérive, si dérive il y a, à ce pauvre Clausewitz qui n’en finit décidément pas d’être mal compris.

 

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Notes:

1 The White House, A National Security Strategy for a New Century, Washington, D.C., Government Printing Office (GPO), décembre 1999 et octobre 1998 ; William S. Cohen, Annual Report to the President and the Congress, Washington, D.C., GPO, 1998 ; U.S. Joint Chiefs of Staff, National Military Strategy of the United States of America. A Strategy of Flexible and Selective Engagement, Washington, D.C., GPO, 1995. Tous ces textes sont disponibles sur le site http ://www.defenselink.mil/pubs.

2 Également disponible sur http ://www.defenselink.mil/pubs.

3 The White House, A National Security Strategy of Engagement and Enlargement, Washington, D.C., Government Printing Office (GPO), 1995, p. 25.

4 The White House, A National Security Strategy for a New Century, Washington, D.C., GPO, mai 1997 = http ://www.whitehouse.gov/WH/EOP/ NSC/Strategy, p. 2.

5 The White House, A National Security Strategy …, octobre 1998, p. 1.

6 Ibid., p. 5.

7 Ibid., p. 22.

8 W. S. Cohen, Annual Report …, II, p. 10.

9 The White House, A National Security Strategy…, mai 1997, p. 11.

10 Ibid., p. 12.

11 Il faut peut-être voir là une influence du célèbre ouvrage de Peter Paret, Clausewitz and the State, Oxford, Oxford University Press, 1976. On se souviendra que Raymond Aron avait trouvé ce titre surprenant. Le livre constitue une véritable biographie de Clausewitz et "les idées de Clausewitz sur l’État, heureusement d’ailleurs, ne tiennent qu’une place modeste dans ce livre d’histoire à la fois intellectuelle et sociale". A la différence de Peter Paret, Aron se demandait si Clausewitz avait rien écrit ou pensé sur l’État qui présentât une particulière originalité (Raymond Aron, "Clausewitz et l’État", Annales (Économies. Sociétés. Civilisations), novembre-décembre 1977, pp. 1255-1267).

12 Mark T. Clark, "The Continuing Relevance of Clausewitz", Strategic Review, hiver 1998, p. 55.

13 Bruno Colson, "Les concepts de l’administration Clinton en politique étrangère", La Revue politique (Bruxelles), mars-avril 1993, pp. 7-15.

14 Carl von Clausewitz, De la guerre, I, I, 28, traduit de l’allemand par Denise Naville, Paris, Editions de Minuit, "Arguments", 1955, p. 69.

15 Martin Van Creveld, The Transformation of War, New York, The Free Press, 1991, p. IX ; John Keegan, A History of Warfare, Londres, Hutchinson, 1993, chapitre I.

16 Ibid., p. XI.

17 Ibid., p. 3.

18 Christopher Bassford, "John Keegan and the Grand Tradition of Trashing Clausewitz (A Polemic)", War in History, vol. 1, 1994-3, pp. 319-336 (repris sur le site consacré à Clausewitz par Ch. Bassford : http ://www. clausewitz.com/CWZHOME/Keegan/KEEGWHO1.htm).

19 Bassford a bien souligné aussi que Keegan faisait montre, à l’instar d’une abondante propagande anglo-saxonne remontant à 1914, d’une animosité exagérée à l’égard de tout ce qui est "teuton". Keegan va jusqu’à s’efforcer de lier Clausewitz à Marx, espérant sans doute que l’éclipse du second entraînera celle du premier.

20 Kalevi Holsti, The State, War, and the State of War, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.

21 Robert D. Kaplan, "The Coming Anarchy", The Atlantic Monthly, vol. 273, 1994-2, pp. 44-76 (http ://www.theatlantic.com/politics/foreign/anarcf. htm).

22 Martin Van Creveld, "The Eternal Clausewitz", The Journal of Strategic Studies, vol. 9, 1986-2/3 (n° spécial sur Clausewitz and Modern Strategy, sous la dir. de Michael I. Handel), pp. 35-50 ; M. T. Clark, art.cit., pp. 57-58.

23 Ibid., p. 60.

24 The White House, A National Security Strategy…, octobre 1998, p. 24. Pour une appréciation supplémentaire des retombées bénéfiques pour les États-Unis de la RMA, voir l’article du directeur du National Security Research Institute à la RAND Corporation, David Gompert, "National Security in the Information Age", Naval War College Review, automne 1998, pp. 22-41.

25 W. S. Cohen, op. cit., I, p. 1.

26 Steven Metz, "Deterring Conflict Short of War", Strategic Review, automne 1994, pp. 44-51.

27 Williamson Murray, "Clausewitz Out, Computer In. Military Culture and Technological Hubris", The National Interest, été 1997, pp. 57-64.

28 Ibid., p. 59.

29 Carl von Clausewitz, On War, traduit de l’allemand par Michael Howard et Peter Paret, Princeton, Princeton University Press, 1976.

30 Harry G. Summers, On Strategy : A Critical Analysis of the Viêt-nam War, Novato, Cal., Presidio Press, 1982.

31 Ch. Bassford, art. cit., p. 2 (version électronique).

32 W. Murray, art. cit., p. 61.

33 Joseph S. Nye, Jr., et William A. Owens, "America’s Information Edge", Foreign Affairs, vol. 75, 1996-2 , pp. 20-36.

34 Voir notamment US Air Force, New World Vistas : Air and Space Power for the 21st Century, Washington, D.C., GPO, 1995.

35 W. Murray, art. cit., p. 62.

36 Christophe Wasinski, Carl von Clausewitz et le discours stratégique américain de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, mémoire de licence en sciences politiques, Université libre de Bruxelles, 1999.

37 US Joint Chiefs of Staff, Joint Vision 2010, Washington, GPO, s.d., p. 20 (disponible à partir de http ://www.defenselink.mil/pubs). Ce document fonde par ailleurs de grands espoirs sur les nouvelles technologies "pour réduire la friction de la guerre et appliquer un contrôle central précis où et quand ce sera approprié" (p. 15).

38 Bruno Colson, La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, FEDN-Economica "Bibliothèque stratégique", 1993, p. 278. Le document Joint Vision 2010 utilise des concepts plutôt jominiens que clausewitziens (cf pp. 18 et 20 notamment).

39 Ch. Wasinski, op. cit., p. 179.

40 Stanley Hoffmann, Gulliver's Troubles, or the Setting of American Foreign Policy, New York, McGraw-Hill, 1968, pp. 148-161.

41 Zalmay Khalilzad, "U.S. Grand Strategies : Implications for the United States and the World", Strategic Appraisal 1996, sous la dir. de Z. Khalilzad, Santa Monica, RAND Corporation, 1996, p. 15.

42 Jorge Tapia-Valdes, La stratégocratie : un modèle néo-clausewitzien de militarisme, Université libre de Bruxelles, Cahiers du CERIS, tome 2, n°1", janvier 1991, 47 p.

 

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