JOHN FREDERICK CHARLES “BONEY” FULLER : LE PLUS GRAND PENSEUR MILITAIRE DU XXe SIÈCLE ?1

 

Jean-Jacques Langendorf

 

 

Dans The 100 Most Influential Military Leaders. A Ranking of the 100 Greatest Leaders. Past and Present2, le lieutenant-colonel américain Michael Lee Lanning n’a pas craint de se livrer à un exercice périlleux en établissant le classement, à la manière d’un palmarès sportif, des cent chefs de guerre les plus prestigieux de l’histoire universelle. C’est ainsi qu’on trouve Napoléon à la deuxième place, Alexandre à la troisième, Gengis Khan à la quatrième, Hitler à la quatorzième, Jomini (le seul Suisse à y figurer) à la vingt-sixième, Jeanne d’Arc à la quarante-troisième, Allenby arrivant bon dernier alors que l’heureux vainqueur - ne nous en étonnons point ! - est Washington, Lanning relevant que si Napoléon, Alexandre ou Gengis Khan furent plus brillants sur le champ de bataille, Washington en revanche a fondé un pays "qui est aujourd’hui la plus ancienne démocratie [sic] du monde et qui est en même temps la nation la plus influente et la plus puissante de la planète"3.

Le personnage qui nous intéresse ici occupe, avec sa trente-sixième position4, entre Nelson et Turenne, une place qu’un professeur de lycée qualifierait d’"honorable". La faiblesse du procédé de Lanning - pour ne pas dire son infantilisme - qui ne tient pas compte des circonstances ou du contexte historique dans lesquelles ces militaires ont agi, saute aux yeux. Établir un barème unique pour des gens radicalement différents, mêler théoriciens et praticiens (qu’y a-t-il de commun entre Clausewitz et Nelson ?) relève du pur arbitraire. Nous sommes ainsi amenés à nous demander si J.F.C. Fuller, notre trente-sixième de classe, ne serait pas jugé, à l’aune d’autres critères, occupant la première place dans la classe des penseurs militaires du xxe siècle5.

Le caractère particulier de Fuller, ses visions révolutionnaires en ce qui concerne le rôle du char et la mécanisation des armées, ses réflexions tactiques et stratégiques, l’immensité et le brillant de son œuvre rendent une telle question légitime.

Né le 1er septembre 1878 dans une petite ville de l’Angleterre méridionale, il avait pour père un clergyman et pour mère une Française - Selma Marie Philippine de la Chevallerie - qui, aussi bizarre que cela puisse paraître, avait reçu une éducation allemande. "Par mon père je descends des puritains et par ma mère des huguenots, des gens têtus et cruels. C’est ainsi qu’à cinq ans déjà j’étais un hérétique", note-t-il dans ses Memoirs of an Unconventional Soldier6. Et un hérétique à la puissante intelligence, comme le démontre la "révélation" que le bambin eut un soir dans son lit. On lui avait affirmé que pour les damnés le feu de l’enfer était éternel. Mais même s’il dure des millions et des millions d’années, raisonne-t-il, il ne peut être éternel car seul Dieu est éternel. "Mais, feu éternel ou pas, j’étais un enfant qui aimait la vérité avec une force inhabituelle"7. De plus, il possédait une forte volonté. Ses études seront cahotiques, entrecoupées par un séjour de trois ans à Lausanne où il apprendra le français. Il est aisé d’imaginer comment cet "hérétique volontariste" assoiffé de vérité se comporta face à l’armée, son grand-père ayant décidé qu’il y ferait carrière. Après avoir servi en Afrique du Sud contre les Boers, puis aux Indes, il regagna l’Angleterre où il devint aide de camp dans un bataillon d’infanterie territoriale puis officier de mitrailleuses dans une brigade d’infanterie. Dès 1913, alors capitaine, il se mit à publier dans la Army Review des articles hautement techniques. Toutefois l’un d’entre eux, d’un caractère plus général, qu’il rédigea en avril 1914, et qui paraîtra en novembre - La tactique de la rupture - présentait un certain nombre de thèses hautement hérétiques : la tactique ne doit pas être basée sur les expériences fournies par l’histoire militaire mais bien sur la puissance des armes dont on dispose. Or actuellement ces armes sont la mitrailleuse et le canon à tir rapide. La concentration intensive de leur feu sur un point donné du front ennemi doit permettre de réaliser la rupture, et rend l’enveloppement inutile. Le seul problème, désormais, est de disposer de suffisamment de munitions. Or l’utilisation des transports motorisés permet leur acheminement massif. Fuller concluait ainsi : 1) les armes correctement utilisées entraînent presque toujours la victoire ; 2) les armées sont plus souvent détruites par les dogmes, érigés à partir de succès passés, que par la capacité de leur adversaire. Un peu plus tard, après avoir assisté à des manœuvres d’artillerie, Fuller publiait un nouvel article dans lequel il expliquait que le fusil était désormais "une arme de second rang" et que, par conséquent, ce n’était plus l’artillerie qui devait soutenir l’infanterie, mais bien le contraire. Le feu du canon, dirigé par l’observation aérienne, ouvrira une brèche dans le dispositif ennemi. S’il n’est plus question d’enveloppement, mais bien de rupture, c’est parce que le barbelé et les fortifications de campagne rendent la manœuvre de plus en plus malaisée8. "Les dieux accueillirent ces réflexions avec des froncements de sourcils. On me dit assez rudement que je m’étais donné beaucoup de peine mais que j’aurais mieux employé mon temps en lisant avec plus de clairvoyance le règlement de campagne ce qui m’aurait permis de constater que c’était l’enveloppement et non la rupture qui constituait la doctrine officielle. Et qu’en outre l’infanterie, et non l’artillerie, était l’arme déterminante"9.

Si l’on y regarde de près, et si l’on tient compte du contexte, on relève aussitôt le caractère révolutionnaire des thèses de ce capitaine de 35 ans. Non seulement il reléguait l’infanterie au second plan, proclamant le primat de la mitrailleuse et de l’artillerie, mais encore il affirmait que dans les conditions nouvelles du combat créées par ces armes, le sacro-saint enveloppement avait perdu tout sens. Enfin, il entrevoyait clairement le rôle que pourraient jouer la mécanisation et l’aviation. Quant à la thèse, elle aussi hérétique, qui affirmait que la tactique est la servante de l’armement, et non le contraire, elle deviendra un des thèmes centraux de la pensée de Fuller qui lui consacrera un ouvrage entier, L’influence de l’armement sur l’histoire. Depuis le début des guerres médiques jusqu’à la Seconde Guerre mondiale10, dans lequel il expose sa "triple loi" : 1) il y a toujours eu interaction entre guerre et civilisation, cette dernière imprimant sa forme à la guerre. Toutefois avec le temps, il semble bien que ce soit la guerre qui commande toujours plus fortement à la civilisation ; 2) le meilleur armement entre à 99 % dans l’obtention de la victoire ; 3) l’apparition d’une arme nouvelle a toujours été suivie d’un contre-perfectionnement qui prive cette dernière de sa supériorité exorbitante ("Loi du Facteur Tactique Constant").

Le livre était achevé lorsqu’explosa la première bombe atomique. "La question se posait donc de savoir si je devais reprendre complètement certaines parties de l’ouvrage ou simplement lui ajouter un huitième chapitre ? Après avoir relu le manuscrit, je me décidai pour la deuxième solution car [...] l’apparition de la bombe atomique ne semblait pas de nature à modifier mon argumentation"11. Autrement dit le Facteur Tactique Constant continuait de jouer, même face à l’arme nucléaire. En effet, de nouveaux systèmes électroniques détecteront les engins nucléaires et dévieront leur trajectoire alors qu’une "parade offensive", sous forme, par exemple, d’avions-fusées transportant hommes et matériel permettront d’occuper le plus vite possible le territoire ennemi et de prévenir ainsi le chaos nucléaire. Rien de plus caractéristique pour la pensée de Fuller que cette confiance illimitée dans les possibilités de la technique appliquées à la tactique ; il faut reconnaître que, dans la plupart des cas, l’avenir lui a donné raison.

Fuller ne put cacher son étonnement en prenant connaissance du Règlement de Campagne de l’armée britannique dans son édition de 1909. Son préambule affirmait en effet que si les principes fondamentaux de la guerre sont peu nombreux, leur application, en revanche, est malaisée et ne peut être soumise à aucune règle. Pour les appliquer dans des circonstances données il faut se doter d’un solide savoir militaire, que l’on acquiert par l’étude et la pratique et qui se transforme en véritable instinct. "Il y avait donc là, relève Fuller, quelque chose qui méritait d’être connu, et la clé de cette importante connaissance résidait dans les principes eux-mêmes. Mais aucun d’entre eux n’était mentionné. Quels pouvaient bien être ces principes ?"12 Pour trouver la réponse à cette question, qui le préoccupa durant toute l’année 1912, il se tourna vers les écrits de Napoléon et parvint à la conclusion suivante : "Le principe du but opérationnel : le but opérationnel à proprement parler étant le point ou l’adversaire sera battu de la manière la plus décisive. En règle générale, on trouve ce point sur la ligne de moindre résistance. Le principe de la concentration, c’est-à-dire concentration des forces et effort sur le point décisif. Le principe de l’offensive, les principes de la sûreté, de la surprise et du mouvement (c’est-à-dire de la rapidité)"13. Plus tard Fuller affinera et radicalisera la formule : "Si le but de la gravitation est de ramener la pierre (lancée en l’air) vers le centre de la terre, où toute activité cesse, à la guerre le but de la volonté du commandant est d’immobiliser son ennemi, de le priver de toute possibilité de mouvement"14. Ces principes, il les exposa dans son Instruction des soldats pour la guerre qui fut publiée en novembre 1914. Inutile de dire que la présentation de telles idées, et surtout sa volonté de corriger les manuels utilisés au Staff College, où il avait fini par être admis en 1913, lui attirèrent l’animosité de ses professeurs.

Au début de la guerre, il fut envoyé à Southampton pour y organiser des transports puis fut nommé troisième officier d’état-major de la iie armée, stationnée à Tunbridge Wells. "L’armée se composait de deux divisions territoriales. Il n’y avait pas de fusils, pas de canons, pas de mitrailleuses et pour ainsi dire pas de moyens de transports. Mais pire encore, il n’y avait pas de plan, pas de méthode, pas de système, pas d’objectif et pas d’idées"15. Enfin en juillet 1915, il rejoignit le viiie Corps de la troisième armée britannique en France, où il assuma les fonctions de troisième officier d’état-major. Comme il disposait de passablement de loisirs, il observa, s’informa et réfléchit beaucoup. Il critiqua la défensive frileuse dans laquelle se cantonnaient ses compatriotes qui semblaient avoir abandonné toutes intentions offensives. Mais même dans ce système défensif, c’était l’anarchie - une anarchie coûteuse - qui régnait. Le front n’était par organisé et n’était que le résultat des hasards des combats. Les tranchées constituaient un labyrinthe qui engloutissait hommes et matériel, véritables "caravansérails tactiques". Nulle part on ne discernait un système organisationnel, une idée directrice. La bataille de la Somme confirma définitivement notre sceptique dans l’idée que lorsque l’état-major se décide pour l’offensive, il la prépare et la conduit mal, ce qui aboutit à des hécatombes. En août 1916, un ami de Fuller, Townshend, capitaine d’état-major, lui remit un petit manuscrit et lui demanda de le lire. Il l’avait intitulé le manuscrit à l’encre rouge car celui-ci avait été rédigé avec une encre de cette couleur. "L’idée qu’il développait dans ce texte était la suivante : 80 % des troupes allemandes sur le front occidental tenaient un territoire de 750 kilomètres de long sur une profondeur de seulement 8 kilomètres. Sur une carte à petite échelle on pouvait marquer ce territoire avec le trait d’un crayon émoussé. Stratégiquement et tactiquement cette répartition des troupes était ridicule car, pour gagner la guerre, il suffisait d’avancer de 8 kilomètres sur un front de 150 kilomètres. Si la chose pouvait s’exécuter en quelques heures, rien ne nous empêchait de gagner la guerre. Townshend n’avait pas pris la peine d’expliquer comment nous devions procéder afin d’y arriver. Mais ce qu’il voulait démontrer c’est que le point de départ vers la victoire résidait dans la manière de considérer le problème dans l’abstrait. Dès qu’on l’aurait clairement discerné, on découvrirait tôt ou tard le moyen de gagner la guerre. Cette logique était sans faille"16. Mais si Townshend avait posé le problème, s’il s’était préoccupé du comment, en montrant que la guerre pouvait être gagnée en douze heures, il ne s’était en revanche pas soucié du avec quel moyen. Or c’est précisément à ce moment là que Fuller entendit parler pour la première fois de ce moyen, moyen qui allait constituer l’élément central de son destin et immortaliser son nom. "Vers le milieu du mois d’août [1916] des rumeurs curieuses circulèrent dans notre petit mess à propos d’un nouvel engin de guerre, dont une douzaine environ se trouvait à St. Pol. Un officier du génie [...] me raconta qu’il s’agissait d’une voiture blindée avec des chenilles, et qu’un certain nombre d’entre elles étaient arrivées à Yvrench, un village à l’est de la forêt de Crécy. C’était une base de départ favorable pour ces voitures qui étaient en réalité... des tanks"17. Le 20 août, Fuller allait les voir pour la première fois puis, peu après, il prit connaissance des instructions, rudimentaires, édictées par le grand état-major, pour leur emploi tactique. On ne peut parler d’une illumination. Fuller prit simplement note de l’existence de ces véhicules puis retourna à ce qui constituait alors sa principale préoccupation : l’amélioration de la tactique de l’infanterie. En décembre 1916, il fut nommé second officier d’état-major dans la "section lourde" du corps des mitrailleurs, c’est-à-dire du corps qui possédait des chars. Tout était à faire : inculquer la discipline à la troupe, lui apprendre à se servir des tanks, former les officiers, enfin organiser le corps lui-même et élaborer des instructions tactiques tout en luttant sans cesse - et c’était peut-être là le plus dur - contre l’immobilisme et la sclérose du grand état-major dont le Tankcorps dépendait directement. Si les premiers engagements des blindés se soldèrent par un échec, c’est parce qu’ils furent mal utilisés, sur un terrain défavorable et en nombre insuffisant. Mais ainsi l’avait voulu le grand état-major qui, pour Fuller, avait définitivement perdu tout contact avec la réalité et qui, à propos du commandant en chef Haig, écrivait : "Je crois aussi qu’il était un homme qui possédait si peu d’imagination qu’il ne vit jamais la guerre dans sa réalité, c’est-à-dire comment elle se déroulait effectivement. À sa place, il voyait les fantômes des guerres de jadis et les guerres mythologiques, qui lui apparaissaient aussi réelles et par conséquent aussi nécessaires que le produit de ces ombres de revenants"18. On peut affirmer la même chose des gens qui constituaient son état-major : "La critique que je peux formuler n’est pas dirigée contre ses membres en tant que personnes privées mais uniquement contre des spécialistes, bien que je doive reconnaître que sous les ordres d’un homme comme Haig même un état-major d’archanges n’aurait pas obtenu grand’chose". Et de citer un exemple : "Le général Kiggell [bras droit de Haig] était un soldat hautement cultivé mais un théoricien invétéré. Il possédait des connaissances, mais peu d’imagination et à l’Académie militaire, il m’avait paru être un dyspeptique, sombre et mélancolique. Je ne peux concevoir que l’influence qu’il exerçait sur son chef pouvait être utile ou décisive d’une manière quelconque. Tous deux étaient esclaves des doctrines et de l’histoire, or la guerre n’était pas de l’histoire mais de l’histoire en devenir"19. On ne voyait que fort rarement tous ces membres du Grand État-Major à proximité du front. "Non pas qu’ils aient eu peur, ce qui aurait été absurde, mais parce que le système ne le leur permettait pas. Il n’y avait que peu ou pas de contacts avec la réalité, avec les conditions qui entouraient la lame de l’armée. Par conséquent cette lame était de plus en plus émoussée et ébréchée, se cassant même"20. Cette manière de conduire la guerre constituait pour Fuller le "lamaïsme" car le Grand État-Major, coupé du monde, ressemblait à un couvent tibétain. Le conflit achevé, il reviendra sur ce fléau dans un petit ouvrage, Generalship, véritable gifle administrée au commandement en chef21. Le livre s’ouvrait par une préface brutale qui montrait bien dans quelle direction Fuller entendait conduire son attaque : "Durant l’été de 1921 je déjeunai au Restaurant la Rue avec le chef d’état-major adjoint de l’état-major français qui me conta l’histoire suivante :

À la bataille de Waterloo le colonel Clément, de l’infanterie, combattit avec la plus manifeste bravoure mais malheureusement une balle lui traversa la tête. Napoléon, informé de son courage et de son infortune, donna l’ordre de le transporter dans une ferme où opérait Larrey, le chirurgien en chef.

Au premier coup d’œil Larrey, constatant que le cas était désespéré, prit une scie, éloigna la calotte crânienne et plaça la cervelle sur la table.

À peine avait-il terminé qu’un aide de camp fit irruption en criant : ’Le général Clément est-il ici ?’

En l’entendant Clément se redressa, s’exclamant : Non, mais le colonel Clément s’y trouve !

Oh, mon général, cria l’aide de camp en l’embrassant, l’empereur a été subjugué lorsqu’on lui a parlé de votre courage et vous a fait général sur le champ de bataille.’

Clément se frotta les yeux, gagna la table, remit la calotte sur son crâne. Il allait quitter la ferme lorsque Larrey se précipita derrière lui : "Mon général, votre cervelle !" Tout en pressant le pas, le courageux Français répondit : "Maintenant que je suis général, je n’en ai plus besoin !"

Cette modeste étude se propose de démontrer que, même si Clément était dans l’erreur en ce qui concernait sa cervelle, il ne peut y avoir de véritable commandement sans un courage semblable au sien"22. Plus les techniques de guerre se modernisent et se mécanisent, et moins la troupe voit, ou même connaît, ses chefs. À Paschendaele, par exemple, "une des batailles la plus dépourvue d’âme jamais livrées dans les annales de l’armée britannique"23, les différents états-majors ne songèrent qu’à la retraite, la couverture n’étant assurée que par des officiers subalternes ou des simples soldats. Aucun officier n’avait jugé bon de se porter en arrière pour évaluer la situation et galvaniser le moral de la troupe, alors qu’en définitive tout dépendait d’elle. "Qu’aurait dit l’ombre du maréchal Ney en voyant tout celà ?"24 Turcs et Allemands agirent inversement, et donc correctement, lors par exemple du débarquement des Dardanelles, Mustapha Kemal se mettant à la tête de ses troupes pour rejeter les Australiens prenant pied sur la plage, le général Kannengiesser, bien que grièvement blessé par une balle de mitrailleuse, ne se faisant évacuer qu’après avoir assigné leur position à ses troupes ou Liman von Sanders, le commandant en chef, occupant et défendant en personne, avec de faibles effectifs, la crête d’Anafarta. Un bon général doit posséder trois qualités essentielles : le courage, l’intelligence créative, la forme physique, ce qui implique qu’il devra être plutôt jeune que d’âge moyen. Durant tout le xixe siècle, les commandants se sont toujours trouvés au milieu de leurs troupes, les enflammant dans l’assaut, les réconfortant dans la retraite. Mais, avec l’industrialisation, "l’armée de masse paralysa le commandement, non pas tant parce qu’elle changeait de tactique mais parce qu’elle empêchait le changement de tactique, l’unique idée étant non pas d’augmenter la qualité du combat mais d’augmenter la quantité des combattants. Tous les ans de nouvelles armes étaient introduites mais pour l’essentiel l’ancienne tactique demeurait la même, le nombre étant considéré comme le facteur essentiel, si bien que lors de la déclaration d’une guerre la tactique s’effondrait et le commandement s’avérait impuissant"25. De plus, l’importance toujours accrue des services de l’arrière empêchait le général de s’en dépêtrer, le transformant en simple quartier-maître général, le télégraphe ou le téléphone lui conférant toutefois l’illusion d’être en contact avec ses troupes et de contrôler la situation. "Il n’y avait rien de plus effrayant durant la Première Guerre mondiale que d’observer comment une chaîne d’hommes commençant avec un commandant de bataillon et s’achevant avec un commandant d’armée installés dans des postes téléphoniques improvisés ou permanents parlaient, parlaient, parlaient au lieu de commander, commander, commander". En définitive, le général ne "reniflait" plus l’atmosphère du champ de bataille, mais uniquement celle de l’arrière. "Un homme qui ne peut penser clairement et agir rationnellement dans la zone de feu est plus apte pour le monastère que pour le champ de bataille"26.

Pour réformer une telle situation, il convient de tenir compte de trois facteurs, le général, son état-major et l’armée, en d’autres termes, le cerveau, le système nerveux et les muscles de l’organisation militaire. Afin de garantir son agilité intellectuelle, le général doit être jeune, l’âge idéal se situant entre 35 et 45 ans, comme d’ailleurs l’histoire le démontre amplement et Fuller n’est pas avare de statistiques. Quant à sa place, elle est au milieu de ses troupes. Sa formation devra être axée non pas tant sur le "quoi penser ?" que sur le "comment penser ?" Inlassablement, il devra rechercher la vérité en lui-même, en toute indépendance, et il devra avoir le courage de la dire aux autres. "Pourquoi nous, soldats, sommes nous pareillement idiots sous ce rapport ? Pourquoi avons-nous une telle horreur de la vérité, des faits, du présent, des possibilités, des probabilités et même des certitudes éclatantes ? La réponse est : parce que notre système de discipline mentale est imbécile. Lorsque nous étudions la vie des grands capitaines, et pas seulement leurs victoires ou défaites, que découvrons-nous ? Que le ressort en eux était l’originalité s’exprimant à l’extérieur dans des actions inattendues. C’est dans le passé mental que la plupart des batailles sont perdues, et perdues selon des recettes conventionnelles, et notre système nous enseigne comment les perdre, car dans nos classes on ne parvient pas à dépasser le conventionnel. Le soldat qui réfléchit à l’avenir est considéré, pour le dire brutalement, comme un sacré emmerdeur"27. Et ce soldat là sera aussi celui qui aura pour devise "audace" car "sécurité d’abord peut donner une bonne sage-femme, mais elle ne fera jamais un bon général"28.

Il n’est pas étonnant qu’avec de telles conceptions Fuller se soit intéressé, dans le cadre d’une étude sur la tactique de l’infanterie légère, au Suisse Michel Bouquet29 (originaire du Pays de Vaud) au service de la Grande-Bretagne au xviiie siècle, qui s’illustra dans la lutte contre les Indiens de l’Ohio et remporta en 1760 la bataille de Bushy Run, pour devenir ensuite gouverneur général de la Floride. Fuller commence par relever que Bouquet, bien qu’ayant servi en Europe sous le prince d’Orange, "n’est pourtant en rien corrompu par le formalisme tactique de son époque"30. Devant affronter les Indiens, il commence par étudier leur manière de guerroyer afin d’établir un système capable de les vaincre. Puis il entreprend d’instruire intelligemment ses hommes, qui doivent devenir bon coureurs, tireurs et nageurs et qui doivent apprendre à connaître la forêt (et à utiliser ses ressources), étant également des maçons, charpentiers, tailleurs, cordonniers ou bouchers, "alors que dans une compagnie anglaise de notre époque il serait difficile de trouver cinq hommes capables de cuire une patate ou de laver proprement un mouchoir, sans même parler de construire une maison ou de labourer un champ"31. Les troupes, vêtues, armées et équipées légèrement, pratiqueront des évolutions extrêmement rapides et souples ayant pour but l’enveloppement de l’ennemi, à partir d’une formation en rectangle regroupant des troupes régulières, des chasseurs, de la cavalerie légère et des éclaireurs, qui se déploient d’une manière particulière. "Premièrement [Bouquet], grâce à ses postes avancés, tient l’ennemi à distance ; deuxièmement, il rassemble ses forces ; troisièmement, grâce à quatre charges simultanées, couvertes par le feu, il divise le cercle [des Indiens] en quatre segments, les contraignant à offrir huit flancs à son attaque ; quatrièmement, il les démoralise par son feu et, cinquièmement, il les poursuit et les extermine à l’aide de ses troupes légères, infanterie ou cavalerie. Cette formation contre un ennemi sauvage est probablement la plus ingénieuse et la plus efficace que l’on trouve dans les annales de la guerre irrégulière"32. Ce qui a fasciné Fuller chez Bouquet, c’est la manière d’approcher sans préjugé un problème, de le "penser par soi-même" et de forger l’instrument qui apportera la solution. En ce qui concerne les chars, le Britannique allait procéder exactement de la même manière.

Effectivement, l’arme blindée, qui venait tout juste de naître et où tout devait être fait, apparut à Fuller comme un élément idéal qui allait enfin, hors du cadre sclérosé de l’armée où il avait connu tant de déceptions et où il s’était fait détester, lui permettre de mettre en œuvre imagination, audace, initiative et courage en se tournant résolument vers l’avenir, bref de penser hors des sentiers battus et des schémas d’école. Stefan Foot, dans son ouvrage Three Lives, a évoqué son rôle ainsi :

Il convient de créditer au général Swinton et à M. W. Churchill le fait que la nouvelle arme, le char, a fait son apparition ; on doit au général Elles, avec son talent pour choisir des hommes, l’inspiration qui a fait du corps blindé une splendide unité combattante ; et on doit reconnaître au colonel Uzielli une grande adresse organisationnelle qui permit au Corps blindé de fonctionner effectivement ; mais le cerveau là-derrière était Fuller. Un éclair d’inspiration, combiné avec la foi a permis d’introduire cette invention, des mains habiles l’ont transformée en une arme, des hommes au cœur courageux se sont montrés prêts à l’utiliser, des dispositions précises ont amené l’homme et l’arme sur la scène de l’action, mais tout cela est inutile sans les cerveaux qui dirigent l’utilisation de l’arme et ce fut là la contribution de Fuller.

Pour réussir, les tanks ont autant besoin de tactique que de pétrole ; Fuller l’invente. Avant de déclencher une attaque, il faut un plan ; Fuller le dresse. Après l’attaque, il faut tirer les leçons aussi bien du succès que de l’échec ; Fuller s’en charge. Et, malheureusement, dans le cas des chars une guerre permanente a dû être menée contre l’apathie, l’incrédulité, la myopie du Grand Quartier-Général ; Fuller livre cette guerre et la gagne33.

En juillet 1917, le capitaine (et député) Evan Charteris fut envoyé en France au Q.G. du Tanks Corps pour, entre autres, y œuvrer comme historien inofficiel de l’arme. Dans une brochure confidentielle, il nous a laissé un portrait caractéristique de Fuller :

Un petit homme au crâne chauve, un visage éveillé avec un nez de forme napoléonienne, son apparence générale, sa stature lui ayant valu le surnom de "Boney"34. Il apparaissait comme un soldat totalement non-conformiste, à la pensée féconde, à la rhétorique intarissable, guerroyant contre les idées reçues, les autorités et la tradition. Au mess, ses attaques contre la hiérarchie bureaucratisée évoquaient une véritable chasse au rat, attestant d’un esprit extrêmement vif et de beaucoup d’humour. Mais il pouvait être aussi amusant et paradoxal sur n’importe quel autre sujet. Ses spécialités étaient les religions orientales, sur lesquelles il se montrait étonnant, le spiritualisme, l’occultisme, l’histoire militaire et la théorie de la guerre35. Ses connaissances en littérature étaient assez vastes pour lui permettre de condamner la plupart de ce qui était bon dans ce domaine ; d’autre part il était un grand lecteur de Shakespeare, qu’il admirait et comprenait à partir d’un angle particulier. Il s’occupait en amateur de philosophie, ce qui lui donnait l’occasion d’émettre des affirmations qui précipitaient le mess dans la confusion et le désarroi les plus complets. Il était un écrivain intarissable, des rames et des rames de papier relatives à l’entraînement, à l’organisation, des plans d’opération et des organigrammes pour l’utilisation des chars provenant de son bureau. Il constituait un élément inestimable, tant du point de vue militaire que social, mais son esprit aurait été mieux employé au G.Q.G afin d’y galvaniser le centre conservateur avec des idées avancées36.

Il va sans dire qu’un tel comportement intellectuel présentait, surtout pour l’intéressé, de graves inconvénients :

Fuller [...], intellectuel militaire sceptique, brillant analyste, pourchassait impitoyablement tout ce qu’il croyait dépassé, sans tenir compte des personnalités ou de la hiérarchie. Les moins doués intellectuellement qui occupaient de hautes positions étaient l’objet de son mépris. Il fut le premier génie à être enrôlé dans les tanks, mais en défendant leur cause avec une brutalité irréductible il se fit de nombreux ennemis37.

Lorsque Fuller apprit qu’une grande bataille de chars allait être livrée - celle de Cambrai, entre le 20 novembre et le 4 décembre 1917 - il s’empressa de rédiger un petit traité tactique intitulé Opérations de chars et de tanks sans préparation d’artillerie planifiée. Pour l’essentiel, une zone particulière était assignée à chaque échelon de chars. Les tanks avancés devaient faire taire le feu ennemi, tandis que les tanks suivants, derrière lequel venait l’infanterie, ouvraient un chemin à travers les barbelés et les tranchées. Chars et infanterie progresseront le plus rapidement possible, cette dernière devant s’imprégner de l’idée que sa sécurité dépend de sa puissance de feu et qu’elle ne doit pas simplement suivre les chars mais étroitement combattre avec eux. L’attaque doit être précédée d’une brève, et très violente, préparation d’artillerie.

C’est à l’attaque de Cambrai le 20 novembre 1917 que les chars furent utilisés correctement. Dans cette bataille on renonça au bombardement d’artillerie préliminaire. Au lieu de celà, les chars, groupés par trois, opérèrent comme une chaîne de batteries blindées mobiles, précédant l’infanterie. Avec certaines modifications, cette tactique fut maintenue jusqu’à la fin de la guerre et elle réduisit considérablement les pertes par rapport au terrain gagné38.

Et un historien de la guerre des blindés d’ajouter :

Il y a bien des années, l’ancien général Fuller fit la constatation suivante : entre juillet et novembre 1916, les pertes britanniques se montèrent à 5 300 hommes par mile carré du champ de bataille, durant les mêmes mois de 1917, lors de la troisième bataille d’Ypres, elles atteignirent 8 200 et pendant la même période de 1918, elles descendirent à 83. C’est précisément durant cette troisième période que les chars furent utilisés en grande quantité et efficacement39.

Pour bien juger du succès d’une opération, rien de mieux que d’écouter la voix de celui contre laquelle elle était dirigée : l’ennemi. Le général W.K. Nehring, qui fut avec Guderian un des organisateurs de l’arme blindée allemande, relève que

la bataille [de Cambrai] fut un formidable succès pour la troupe ; elle constitue la mise en œuvre de groupements blindés opératifs. Pour l’Entente, sa valeur particulière ne réside pas dans la victoire locale, mais dans le fait que l’on accorde désormais sa confiance à un moyen de combat dont on avait douté jusqu’alors et qu’on soutenait désormais de toutes ses forces.

L’attaque de Cambrai constitua pour les troupes allemandes une surprise complète. Pour la première fois, le commandement britannique avait pris le risque de renoncer à l’habituelle et longue préparation d’artillerie. Les chars prirent leurs positions d’attaque durant la nuit, sans être entendus ni vus. C’était le préambule idéal et brillant à une offensive surprise de grand style. 378 chars de combat, formés en trois bataillons dans trois brigades, enfoncèrent sur un large front la position des troupes allemandes qui ne se doutaient de rien, ouvrirent des chemins à travers les barbelés et détruisirent les nids de mitrailleuses, l’infanterie britannique suivant aussitôt. La cavalerie essaya de pénétrer dans cette brèche, mais fut arrêtée par le feu de quelques mitrailleuses disposées en profondeur. Malgré cela l’attaque progressa en douze heures sur une largeur de treize kilomètres et une profondeur de neuf kilomètres.

Ce fut là un résultat amer pour les Allemands40.

Et Fuller a raison d’écrire que cette aube du 20 novembre 1917, "marqua la naissance d’une nouvelle époque dans l’histoire de la guerre"41.

Mais en dépit de ce succès, Fuller - qui sur le papier organisa une armée de 12 000 chars qui devait asséner le coup de grâce aux Allemands - continua à se heurter à l’incompréhension et à la mauvaise volonté du Grand État-Major. Il n’en affina pas moins les procédés tactiques, faisant intervenir le brouillard artificiel et l’avion d’observation ou d’appui. La bataille d’Amiens, engagée le 8 août 1918, dans laquelle 462 chars de combat intervinrent, appuyés par l’aviation, allait cette fois définitivement couronner le tank comme "roi du champ de bataille".

Sans le char d’assaut, il n’y aurait pas eu de surprise comparable à celle qui eut lieu et ce fut la soudaineté de l’assaut qui provoqua la panique. Ajoutez à cela le sentiment d’extrême impuissance du fantassin, ayant à affronter un adversaire que les balles de fusil ou de mitrailleuse ne pouvaient arrêter, qui le conduisit instinctivement à exagérer le danger pour atténuer l’ignominie d’une reddition ou d’une fuite immédiate : le char était une arme psychologique plus que matérielle42.

Rappelé en Angleterre, Fuller fut chargé d’établir un corps blindé de l’état-major dans le cadre du ministère de la guerre et de développer un "Plan 1919", car personne n’imaginait encore que l’Allemagne s’effondrerait en novembre 1918. Fuller partit de l’idée suivante : on peut éliminer une armée de deux manières, a) en la dispersant et b) en la mettant hors de combat.

On peut comparer la première méthode à une succession de blessures légères, qui finissent par saigner l’adversaire ; la seconde est semblable à une balle qui traverse le cerveau. Le cerveau d’une armée est son état-major, avec les quartiers généraux des armées, des corps et des divisions. Si nous parvenons à les neutraliser soudainement sur un grand secteur du front allemand, l’effondrement des troupes qu’ils commandent ne serait plus qu’une question d’heures43.

Pour parvenir à cette fin, l’armée britannique doit se doter d’un char moyen se déplaçant à 32 km/h, avec un rayon d’action de 300 kilomètres, pouvant utiliser toutes les routes ou ponts et capable de franchir des fossés de 4 m de large. Non seulement ces plans ne se réaliseront pas dans l’immédiat, mais encore l’Armistice menacera l’existence du "Tank Corps". Toutefois l’idée de la "balle dans la tête", de la paralysie des centres nerveux de l’adversaire, n’allait plus quitter Fuller, qui la développera en 1925 dans un nouvel ouvrage dans lequel il assignait un rôle essentiel à l’aviation "chargée de détruire les communications et les bases de l’adversaire, paralysant ainsi l’action ennemie"44.

Le jour de l’armistice, un officier de l’ancienne école déclara à Fuller : "Dieu merci, nous pouvons maintenant retourner à notre vrai métier de soldats"45. Autrement dit pour lui, et pour beaucoup d’autres, la guerre de la "boue et du sang" n’avait été qu’un avatar - les chars aussi par conséquent - et il convenait de revenir le plus vite possible aux préceptes tactiques d’avant 1914 où, en ce qui concerne la rapidité, la cavalerie jouait le rôle essentiel. Ces gens, relève, Fuller "auraient préféré perdre la guerre que de voir les chars remplacer la cavalerie"46. Lorsque par exemple le major-général L. Jackson donna en novembre 1919 une conférence à la Royal United Services Institution, il ne consacra que quelques phrases aux chars : "En soi le tank était un monstre, déclara-t-il. Les circonstances qui l’ont fait naître étaient exceptionnelles et ne se reproduiront probablement pas. Et si c’était le cas, on pourra faire face avec d’autres moyens"47. Dans un flot d’écrits, dans des cours et des conférences, Fuller tenta de remonter le courant. En 1919, il gagna la médaille d’or de la Royal United Services Institution dans le premier concours d’essai militaire de l’après-guerre, le sujet imposé étant The application of recent developments in mechanics and other scientific knowledge to preparation and training for future war on land. Une armée, y affirmait-il, qui néglige les sciences est condamnée à mourir. La guerre est une affaire d’engins et c’est presque toujours l’armée possédant l’arme la plus mécanisée qui remporte la victoire. L’apparition de véhicules à moteur sur le champ de bataille a ouvert une nouvelle ère dans l’histoire de la guerre. Désormais, le mot d’ordre qui doit présider à la réforme de l’armée ne doit plus être "nombre", mais "mobilité", aussi bien dans l’offensive que dans la défensive. Le tank est capable de se substituer à l’infanterie, à la cavalerie et à l’artillerie et, pour les transports, le tracteur remplacera le cheval. Un peu plus tard dans une conférence à la R.U.S.I., - The development of sea warfare on land and its influence on future naval operations - il mit en parallèle la tactique navale avec celle des chars et termina sur une vision annonciatrice des grandes opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale, les barges de débarquement crachant sur les plages leurs contingents de blindés qui couvrent l’infanterie. Ailleurs, il prôna la pratique de la guérilla aérienne - des appareils civils exécutant des raids de terreur - ou plaida pour l’usage massif de gaz toxiques48. Dans les Lectures on Field Service Regulation ; Vol. III, Machine Warfare, ouvrage de 1932 qui, traduit en espagnol, en tchèque, en russe, étudié de près par les Allemands et les Soviétiques, allait conférer à Fuller une renommée internationale, il établit d’une manière définitive sa "Théorie de la guerre mécanique", dressant un tableau impressionnant de la bataille du (proche) futur avec ses chars de reconnaissance, ses chars lourds, ses chars poseurs de mines, son artillerie blindée, son aviation, ses téléphones, ses mines et ses gaz49.

Ces thèses, entre autres diffusées par le R.U.S.I. Journal suscitèrent un beau tollé, Fuller se faisant traiter dans le même organe de "soldat égaré", le général Weier, qui évoquait l’exemple de la Palestine, affirmant qu’"il convient de s’appuyer sur l’homme et le cheval pour obtenir des résultats vraiment décisifs"50. Cette animosité revêtit parfois des aspects grotesques, comme le relate Liddell Hart51 qui reçut un jour une lettre du général Archibald Montgomery (Massingberd) dans laquelle ce dernier s’exprimait injurieusement sur le dernier livre de Fuller. "Comme il s’agissait des Fondements de la science de la guerre, d’un contenu et d’un style essentiellement philosophiques, je m’étonnai de cette violente attaque et lui demandai s’il l’avait lu. Il me répondit : ’Non, je n’ai pas lu ce livre ! Et je ne crois pas que je le lirai jamais, il m’ennuierait !’ L’argument fondamental de ses diatribes contre Fuller était que ses écrits montraient un manque de ’loyauté’ et que c’était une ’qualité bien plus importante chez un soldat’ que l’’intelligence’"52.

Il ne peut être question de relater ici toutes les avanies subies par "Boney" Fuller jusqu’à sa retraite, prise en 1933. On lui attribua des commandements, en Angleterre ou en Allemagne, qui ne lui convenaient pas ou ne correspondaient pas à ses compétences, et l’"establishment" militaire refusa non seulement d’accepter ses idées mais même de les discuter. Les choses iront si loin qu’en 1927, il présentera sa démission qu’il retirera toutefois, cédant à différentes pressions. Lorsqu’on lui offrit, fin 1931, le commandement d’un district militaire de seconde zone aux Indes, il refusa, ce qui aura pour effet de hâter son éviction de l’armée.

Au moment où ses Mémoires parurent en 1936, il avait déjà publié 25 ouvrages, et à sa mort en 1966 son œuvre en comprenait une bonne quarantaine. On a donc pu dire de lui qu’"il a été l’écrivain militaire le plus prolifique de la langue anglaise"53. Revenu à la vie civile, ses écrits prirent une orientation nouvelle. Le "prophète des chars" s’intéressa de plus en plus aux guerres du passé, y compris celles de l’Antiquité ainsi qu’aux événements belliqueux - ou politiques - qui se déroulaient sous ses yeux. Lui, qui ne cachait pas ses sympathies pour le fascisme italien - qu’il revit et corrigea d’ailleurs selon ses propres vues - et qui fut même candidat fasciste au parlement britannique, accompagna pendant plusieurs mois, en tant que journaliste du Daily Mail, les armées italiennes en Abyssinie (et celles de Franco en Espagne), publiant à son retour The First of the League Wars. A Study of the Abyssinian War, its Lessons and Omens54 Il s’agissait certes d’une analyse des opérations, et Fuller se montrait fort critique à l’égard des procédés tactiques italiens, mais surtout d’une attaque en règle contre la Société des Nations. "L’objectif final [de cette dernière] est en théorie un univers soviétique dans lequel chaque nation confie la solution d’un différend qui pourrait surgir entre elle et une autre nation à la Société des Nations. Dans la pratique cette solution dépend toutefois exclusivement des intérêts du groupe de membres qui tiennent entre leurs mains les rênes de la Société. Il en résulte que la Société des Nations est à la fois un Procuste et un Protée, disposant d’un lit à la fois rigide ou élastique dans lequel les nations peuvent être comprimées ou se coucher confortablement"55. Indépendamment du fait que "cet agréable breuvage de fraternité universelle" donnait la nausée à Fuller, son opposition radicale s’expliquait par la nature même du "Diktat" de Versailles dont il discernait, avec une rare lucidité, la perversité :

Lorsque la dernière guerre fut sur le point de toucher à sa fin, mon sentiment fut qu’en réalité elle ne faisait que commencer, parce que dans les circonstances d’une paix dictée, l’armistice du 11 novembre 1918 était effectivement hybride. La paix était une trêve et rien de plus. À mon avis, ceci encore était inévitable, parce que je ne voyais pas comment la paix pouvait être établie par d’autres moyens que ceux de la négociation. Toutes les paix précédentes avaient été négociées, cependant celle de Versailles fut signée avec des pistolets braqués. Ce n’était donc pas la paix, mais un pacifique entérinement, un faux classement, le déploiement d’une nullité politique56.

Mais ce qui devait suivre s’avéra pire encore :

Enfin, après bien des disputes, non pas avec l’adversaire, mais entre elles, les puissances alliées, qui avaient proclamé en fanfaronnant que la guerre avait été faite pour asseoir la démocratie dans le monde, contraignirent l’Allemagne et ses anciens alliés à accepter les traités de paix d’une manière tellement autocratique qu’elle rendit la démocratie impossible dans ces pays. Cela, comme l’occupation de la Ruhr en 1923 - une violation abominable du traité de Versailles - aboutit à l’anéantissement total de l’idée de liberté individuelle. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant en Allemagne n’était libre, excepté de mourir de faim. En conséquence de quoi une banqueroute morale, parallèlement à la banqueroute financière, se développa avec pour résultat que la totalité du pouvoir passa aux mains de l’État, c’est à dire à la bureaucratie, qui ne sut l’utiliser, préparant ainsi le chemin d’Hitler57.

Fuller ne se montra pas plus tendre avec les Américains qu’il ne l’avait été avec ses compatriotes.

La guerre déclarée le 6 avril 1917 différa complètement de toutes les précédentes. Elle ne fut pas livrée pour des raisons d’auto-défense comme l’avaient été les guerres contre les Français et les Indiens ; elle ne fut pas livrée pour la liberté, comme le fut la guerre d’Indépendance ; elle ne fut pas livrée pour l’unité, comme le fut la guerre civile et elle ne fut pas livrée pour la conquête, comme le furent les guerres contre les Hispano-Américains. Alors pourquoi le fut-elle ?58

C’est le président Wilson lui-même qui fournit la réponse : "Pour rendre le monde sûr et démocratique". Lincoln avait proclamé que la démocratie était "le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple" mais une telle forme de gouvernement "n’existe que dans l’imagination pédagogique du visionnaire de Princeton [Wilson]"59. Aucune nation européenne, monarchiste ou républicaine, ne fut jamais gouvernée de cette manière là. En réalité, la société industrielle a été conquise par la finance, l’économie internationale devenant déterminante. "Je m’aventure à suggérer que c’est ce pouvoir semi- occulte qui, plus par automatisme que par calcul, a poussé la masse des Américains dans le chaudron de la guerre. Autrement dit, dans une ère économico-financière, les États-Unis ont durant deux années et demi récolté et engrangé une moisson dorée et ils ne pouvaient risquer une défaite des Alliés car ces derniers étaient devenus leurs plus importants débiteurs"60. Mais comment le gouvernement américain, avec des intérêts exclusivement économiques, allait-il parvenir à mobiliser la population ? Tout simplement

grâce à la crédulité infinie des masses, grâce à leurs espérances infinies, grâce à leur attirance infinie pour le merveilleux, le bien et le meilleur.

L’idée de sauver la civilisation s’empara de l’imagination des hommes comme jadis le désir de reconquérir le Saint Sépulcre. Pour les Américains, cette guerre revêtit l’aspect d’une croisade et le mysticisme, élément fondamental de la nature humaine, fut attisé et enflammé par la propagande qui est l’art d’illuminer les masses et de leur faire voir des choses qui n’existent pas61.

Alors que Britanniques et Français s’endormaient sur un mol oreiller, bercés par la certitude de leur supériorité militaire, Fuller ne cessait de jouer les Cassandre. À ses yeux l’arme blindée anglaise était dérisoire, quant à la Ligne Maginot il la considérait comme "un monument de défaite". En 1937, il rédigea une étude intitulée La pierre tombale de la France dans laquelle il montrait que, "tandis que Hitler, pour accroître la mobilité de ses troupes, utilisait le béton à construire des routes, les Français construisaient des fortifications permanentes en béton, qui, en ces temps où l’aviation est maîtresse, étaient absolument impuissantes à empêcher les projectiles de passer. Ils ne s’armaient pas effectivement d’acier, mais de crainte"62. Le proche avenir allait lui donner cruellement raison.

L’ensemble de l’œuvre de Fuller, avec ses analyses tactiques, stratégiques, politiques, géopolitiques et historiques forme un ensemble impressionnant, dont on trouverait difficilement l’équivalent chez un autre penseur militaire du xxe siècle. Quant à l’influence - dont on recueille encore aujourd’hui les fruits - qu’il a exercée sur la réflexion militaire moderne, elle est incalculable. De plus, ce qui n’a été le cas ni pour un Clausewitz, ni pour un Jomini, ni pour tant d’autres penseurs plus récents, il a eu le bonheur de voir se réaliser, et de mettre en pratique, ses propres théories63.

L’armée britannique, écrit Liddell Hart, a produit nombre d’hommes remarquables, riches en idées mais aucun d’entre eux ne fut aussi fécond que Fuller, ou ne donna aussi généreusement des fruits. Grâce à lui, pour la première fois les chefs des armées continentales se tournèrent vers l’Angleterre pour en recevoir des leçons professionnelles. Si l’on étendait notre investigation à l’ensemble du monde militaire, un examen critique des soldats ayant influencé les événements n’en montrerait aucun ayant possédé une telle puissance imaginative et une telle dimension intellectuelle, si l’on juge d’après les pensées qu’ils ont laissées. Il y avait des failles dans sa logique et des lacunes dans sa vision, mais c’était également le cas chez Clausewitz, ou chez Napoléon, car aucun de ces deux sommets militaires, en ce qui concerne la pensée et son application, ne pouvaient l’égaler pour le sens du progrès et la largeur prospective des vues.

Le fait que ses possibilités d’exécution furent trop brèves et trop limitées dans leurs objectifs constitua une perte pour l’armée et pour l’Angleterre bien qu’il en ait fait un usage impressionnant. Mais son pouvoir de conception était illimité et il s’avéra infiniment plus porteur d’avenir que l’action de n’importe quel autre soldat moderne64.

Fuller, le plus grand penseur militaire du xxe siècle ? Certainement !

 

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Notes:

1 Une première version de cet article a paru dans Guerres et paix, Mélanges offerts à Jean-Claude Favez, Genève, Georg, 2000.

2 Londres, 1997.

3 Ibid., p. 7.

4 Ibid., pp. 139-142.

5 Sur Fuller cf. M. Carver, article "Fuller", The Dictionary of National Biography. 1961-1970, Oxford, 1981, pp. 405-408 ; A.J. Trythall, "Boney" Fuller : The Intellectual General, Londres, 1977 ; B.H. Reid, J.F.C. Fuller : Military Thinker, Londres, 1987.

6 Londres, 1936. Nous citons d’après l’édition allemande, Erinnerungen eines freimütigen Soldaten, Stuttgart-Berlin, 1937, p. 9.

7 Ibid., p. 10.

8 Fuller nous donne une analyse détaillée de ces différents textes in Erinnerungen, op. cit., pp. 26-31.

9 Ibid., pp. 29-30.

10 Éditions anglaise, Londres, 1946 ; française, Paris, 1948.

11 L’influence…, op. cit., pp. 15-16.

12 Erinnerungen..., op. cit., p. 31.

13 Ibid.

14 The Foundations of the Science of War, Londres, 1925, p. 96.

15 Erinnerungen..., op. cit., p. 44.

16 Ibid., p. 74.

17 Ibid., p. 73.

18 Ibid., p. 124.

19 Ibid., p. 127.

20 Ibid., p. 128.

21 Generalship. Its Diseases and their Cure. A Study of the Personal Factor in Command, Londres, s.d. [1933].

22 Ibid., pp. 7-8.

23 Ibid., p. 17.

24 Ibid., p. 19.

25 Ibid., pp. 54-55.

26 Ibid., p. 57.

27 Ibid., p. 72.

28 Ibid., p. 77.

29 J.F.C. Fuller, British Light Infantry in the Eighteenth Century (An Introduction to "Sir John Moore’s System of Training"), Londres, 1925. Sur Bouquet, pp. 97-110.

30 Ibid., p. 102.

31 Ibid., pp. 105-106.

32 Ibid., p. 110.

33 Cité in B.H. Liddell Hart, The Tanks. The History of the Royal Tank Regiment and its predecessors, Heavy Branch Machine-Gun Corps, Tank Corps and Royal Tank Corps [...], Vol. 1, 1914-1939, New York, 1959, p. 91.

34 Sobriquet donné à Napoléon par les Britanniques.

35 Fuller subit également l’influence de Spencer et de Carlyle. Quant à ses vues politiques sur la guerre elles étaient, de son propre aveu, celles de Napoléon et de Clausewitz.

36 E. Charteris, H.Q. Tanks, 1917-1918, cité par B.H. Liddell Hart, op. cit., p. 120. Il existe une ressemblance intellectuelle frappante entre Fuller et le général d’infanterie prussien Ernst von Pfuel (1779-1866) : même esprit critique et non-conformiste, même goût du sarcasme, même savoir universel, même fascination pour la guerre extrêmement mobile, pour les solutions tactiques originales et pour les développements de la technique. À Vienne, en 1810, Pfuel travailla par exemple avec le Suisse J. Degen à la construction de la machine volante, "plus lourde que l’air", de ce dernier. Comme le relève un de ses confidents, il pouvait disserter avec la plus haute compétence et d’une traite sur le système fiscal prussien, la condition des artisans en Chine, la conscription universelle dans un système démocratique, l’organisation militaire des peuples des steppes, les campagnes de Gengis Khan, la logistique d’une armée de cavaliers, le rôle du chemin de fer sur la conduite des opérations, la question sociale, etc. Cf. W. Loewe, "Erinnerungen an den General von Pfuel", Deutsche Rundschau, vol. 54, janvier-mars 1888, p. 203.

37 K. Macksey, Tank Warfare. A History of Tanks in Battle, Londres, 1971, p. 44.

38 J.F.C. Fuller, The Decisive Battles of the Western World and their Influence upon History. Ed. par J. Terraine. Vol. II : 1792-1944, Aylesbury, 1972, p. 368.

39 R.J. Icks, Famous Tank Battles. From World War I to Vietnam. Windsor, 1972, pp. 339-340.

40 General Nehring, Die Geschichte der deutschen Panzerwaffe, 1916 bis 1945, Berlin, 1969, pp. 20-21. Ces lignes, écrites sur le tard, dans les années soixante, sont évidemment influencées par le rôle joué par les chars durant la Deuxième Guerre mondiale. Mais immédiatement après la Première beaucoup de tacticiens allemands émirent une appréciation différente. Dans son traité classique Entwickelung der Taktik im Weltkriege (Berlin, 1922) le général W. Balck écrit : "On ne peut nier que les chars, d’abord très sous-estimés, s’avérèrent être un moyen d’attaque très efficace. Toutefois le succès ne doit pas être attribué à la nouvelle tactique en soi mais seulement à la modification du procédé d’attaque, donc à la surprise. Mais si le défenseur est préparé à ce changement dans la tactique, s’il dispose de moyens défensifs en nombre suffisant, les chances de succès de l’attaquant diminuent". (pp. 138-139). Pour Balck, les véritables vainqueurs ont été les Allemands car ils sont parvenus, sans chars, à surprendre complètement l’ennemi dans leur contre-attaque du 30 novembre 1917. "Ainsi, après une longue période, on avait réussi une brillante attaque, un heureux présage pour l’avenir ! La surprise et l’utilisation rapide d’une situation favorable constituent les conditions les plus importantes du succès dans la guerre de position". (p. 140)

41 Erinnerungen..., op. cit., p. 181.

42 J.F.C. Fuller, La conduite de la guerre (1789-1961). Étude des répercussions de la révolution française, de la révolution industrielle et de la révolution russe sur la guerre et la conduite de la guerre, Paris, 1963. p. 163.

43 Erinnerungen..., op. cit., p. 285.

44 J.C. F. Fuller, The Foundations, op. cit. p. 181.

45 B.H. Liddell Hart, The Tanks., op. cit., pp. 199-200.

46 Erinnerungen, op. cit., p. 318.

47 The Tanks, op. cit., p. 201.

48 Entre autres dans The Reformation of War de 1923. Dans ces pages, on discerne nettement l’influence exercée par Douhet et Mitchell sur la pensée de Fuller.

49 La plus grande partie des Lectures de Fuller se trouvent en français dans la partie II de La guerre mécanique et ses applications (Machine Warfare), Paris, 1948.

50 Sur ces polémiques cf. Liddell Hart, The Tanks, op. cit., pp. 222-225.

51 Fuller fut toujours un mentor bienveillant pour Liddell Hart, excepté durant une courte brouille due à des divergences politiques. Les idées des deux hommes sur la guerre mécanisée concordaient. Ils se séparaient toutefois sur l’évaluation de la pensée militaire allemande, celle de Clausewitz entre autres à laquelle Liddell Hart était hostile. Cf. B.H. Liddell Hart, Histoire mondiale de la stratégie, Paris, 1962, p. 243.

52 B.H. Liddell Hart, Mémoires, Paris, 1970, p. 87.

53 Comme le relève J. Terraine, l’éditeur de The Decisive Battles of the Western World, op. cit., p. 11.

54 Londres, 1936. Nous citons d’après l’édition allemande, Der erste der Völkerbundskriege. Seine Zeichen und Lehren für Kommende, Berlin, 1937.

55 Ibid., p. 267.

56 La guerre mécanique, op. cit., p XIII.

57 Völkerbundskriege, op. cit., pp. 168-169.

58 J.F.C. Fuller, Decisive Battles of the U.S.A, New York, 1993, pp. 395-396 (1ère éd. 1942)

59 Ibid., p. 396.

60 Ibid., p. 396.

61 Ibid., pp. 396-397.

62 La guerre mécanique, op. cit., pp. 55-56.

63 "Le général Fuller aura eu le remarquable privilège d’être un des rares penseurs militaires qui ait eu l’occasion de mettre lui-même ses théories en action sur le champ de bataille", relève le général Chassin dans sa préface à L’influence de l’armement, op. cit., p. 5.

64 B.H. Liddell Hart, The Tanks, op. cit., p. 221.

 

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