GÉOSTRATÉGIE

LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE DE 1898 : UNE HYPOTHÈSE DE GÉOSTRATÉGIE COMPARÉE

 

 

Ioannis Loucas

 

Il est des événements historiques qui, presque dès leur accomplissement, sont déjà oubliés par ceux qui transcrivent de leur propre main les faits humains dans le Livre de l’Histoire. C’est le cas de la guerre hispano-américaine de 1898, qui fut même considérée comme une "parodie de guerre", et ce malgré l’intérêt historique - militaire, diplomatique, politique, géopolitique - qu’elle présente et les questions qu’elle a soulevées et auxquelles la recherche scientifique n’a pas encore pu répondre de façon satisfaisante. C’est une de ces questions que j’ai l’intention de poser à la base d’une réflexion qui nous conduira à un examen, peut-être plus original qu’il n’en a été fait jusqu’ici, des facteurs stratégique et géopolitique de cette guerre : pourquoi le président américain William McKinley a-t-il finalement décidé l’annexion de tout l’archipel des Philippines ?

On a depuis longtemps avancé qu’au moment de l’ouverture des négociations de paix à Paris en septembre 1898, McKinley n’avait pas encore décidé si les États-Unis annexeraient : 1) une ou plusieurs bases de ravitaillement dans l’archipel des Philippines, ou 2) la ville et la baie de Manille, ou 3) l’île entière de Luzon, ou bien encore 4) l’archipel entier1. De même, on a depuis longtemps avancé que les États-Unis n’avaient pas arrêté non plus le sort des régions de l’archipel qu’ils décideraient de ne pas annexer2. Il est caractéristique que, lorsque le général Francis V. Greene, qui avait joué un rôle prépondérant dans les opérations militaires, a proposé à McKinley, vers la fin septembre début octobre, de garder pour les États-Unis l’archipel entier (avec l’argument que s’ils le restituaient à l’Espagne, une guerre civile éclaterait, s’ils rendaient l’indépendance aux Philippins la région tomberait dans l’anarchie et, finalement, s’ils le cédaient à l’Allemagne ou au Japon l’on parlerait de lâcheté américaine), le Président lui répondit ceci : "I Have instructed the Commissioners to take the City and Bay of Manila and such additional portions of the island of Luzon as they think necessary for naval purposes, and to return the rest of the islands to Spain"3. Mais, en décembre 1898, lors de la conclusion du traité de paix hispano-américain, les États-Unis annexeront l’archipel entier et McKinley déclarera officiellement à la délégation de la toute-puissante "Methodist Church" qui lui rendra visite à la Maison Blanche que sa décision avait pour but "to educate the Philippinos, and uplift and civilize and Christianize them, and by God’s grace do the very best we could by them, as our fellow-men for whom Christ also died"4.

Cette déclaration de McKinley a conduit bon nombre d’historiens à considérer le président américain comme un représentant éclairé de la vision impérialiste qui a tenté avec succès de sortir son pays de l’isolement auquel l’avait condamné depuis 1823 la doctrine Monroe qui s’appuyait sur l’opinion publique américaine anticolonialiste et libérale5. Cependant, d’autres historiens, plus sceptiques, se demandent encore si, en réalité, la décision concernant l’annexion des Philippines n’a pas été prise au dernier instant, peut-être même sous l’influence exercée sur le Président par certaines personnalités américaines dont le rôle dans cette affaire reste peu connu voire totalement inconnu6. Un réexamen relativement récent de la question entrepris par le savant américain Ephraim K. Smith, fondé sur des sources tant connues que nouvelles et mené avec une rigueur exemplaire, a abouti au résultat que "the pattern of the evidence, old and new, suggests that the burden of proof rests with those who have portrayed McKinley as a clever or confident imperialist"7. Cependant, j’ai le sentiment que, sans que cette leçon soit nécessairement contestée, la recherche historique n’a pas encore suffisamment étudié le "canal" qui, d’un point de vue méthodologique, rattache l’acte du président américain à l’environnement international de l’époque, lequel est aussi la source même de la stratégie américaine de 1898 : il s’agit à l’évidence de la pensée du grand "navaliste" Alfred T. Mahan, que je me propose d’examiner en relation avec le cadre géopolitique dans lequel s’inscrit l’annexion des Philippines par les États-Unis.

Comme on le sait, les conditions stratégiques préalables de l’attaque américaine contre l’Espagne en 1898 ont été posées par l’amiral et héros de la guerre de Sécession Mahan, invité en 1886 par son collègue Stephen Luce à assurer l’enseignement de la stratégie navale au Naval War College, récemment fondé à Newport (Rhode Island)8. En 1890, Mahan publia son livre, devenu un classique, The Influence of Sea Power Upon History, dans lequel il démontra, avec des arguments historiques incontestables, que la maîtrise des mers est la condition sine qua non de la maîtrise du monde. La même année, Mahan publia une autre étude, plus courte, intitulée "The United States Looking Outward", qui expliquait clairement son point de vue sur la menace qu’allait constituer pour son pays le creusement du canal de Panama : "Military speaking, and having reference to European complications only, the piercing of the Isthmus is nothing but a disaster to the United States, in the present state of her military and naval preparation9. Selon Mahan (qui croyait, comme le faisait Thucydide à l’égard des Athéniens de l’époque classique10, que les Américains sont une "nation de marins" et qu’ils doivent avoir conscience de cette réalité11), le canal de Panama était un ouvrage qui devait absolument être réalisé pour des raisons tant géostratégiques que géo-économiques, mais à la condition préalable que les États-Unis construisent une flotte de combat puissante afin qu’ils puissent exercer leur maîtrise sur le canal unissant les deux océans et affronter avec succès la tentative éventuelle de toute grande puissance européenne (ou autre) d’acquérir des bases navales de part et d’autre de Panama12. La même année, le Congrès américain décida la construction des premiers bâtiments de ligne, de la "classe Indiana" (Indiana, Oregon, Massachusetts), et les désigna sous le nom de "coastline battleships" pour indiquer clairement que, fidèle à la doctrine Monroe, il ne les considérait pas comme des instruments d’une politique impérialiste13. Cependant, sous l’influence de la pensée mahanienne soutenue par les industriels américains, le Congrès décida, en 1892, d’approuver la construction de bâtiments de la "classe Iowa" avec une autonomie d’action et une capacité de vitesse accrues, qu’il désigna sous l’appellation "seagoing coastline battleships", dotant ainsi le pays d’une flotte "rationnelle" au service d’objectifs pacifiques même dans des régions lointaines, dans le contexte d’une stratégie clairement offensive14. La doctrine Monroe ayant été ainsi abandonnée, Mahan déclara avec satisfaction cette même année à ses élèves du Naval War College : "All the world knows, gentlemen, that we are building a new navy. (...) Well, when we get our navy, what are we going to do with it ?"15. Une première réponse à cette question sera donnée en 1898, lorsque la marine américaine affrontera la flotte espagnole, appelée à agir ainsi par le peuple américain lui-même, sensibilisé par la presse du pays sur la question de la révolution cubaine qui se poursuivait contre l’Espagne depuis 189516.

Ceux qui se sont familiarisés avec l’œuvre et la pensée de Mahan savent très bien que son édifice stratégique repose sur l’Histoire, qu’il croyait plus utile que le développement de la technologie : par exemple, il étaya son idée de la suprématie potentielle des États-Unis dans la région des Caraïbes non sur la construction d’une flotte de guerre plus puissante que celle de l’Espagne mais sur "l’exemple historique" de la flotte romaine qui, quoique non supérieure à celle de Carthage, parvint à anéantir la force carthaginoise en Méditerranée occidentale17. Combinant les leçons de l’histoire, même la plus récente, avec les exigences de la stratégie navale, Mahan suivait de près tout changement historique de son époque et essayait d’en tirer des leçons utiles aussi en tactique : ainsi, peu avant la guerre hispano-américaine, le navaliste Mahan conforta son idée, d’origine nelsonienne, que le combat de près offrait plus de chances de succès (parce que, entre autres, il faisait s’activer chez les combattants "l’élément moral") par l’exemple de la bataille navale du Yalou où, en 1894, la flotte japonaise avait vaincu la flotte chinoise grâce à ses canons de 6 et de 8 pouces dont les Japonais s’étaient servis pour "battre" et non pour "percer" les forces ennemies18. Il est significatif que cette même tactique sera adoptée par la flotte américaine en 1898, dans la bataille navale de Santiago à Cuba, l’emportant sur la flotte espagnole grâce aux canons de 8 pouces de l’Oregon (dont les tirs ont eu un taux de réussite de l’ordre de 4 %) et non grâce à ses canons de 13 pouces (dont aucun tir n’a pu atteindre la cible)19.

Ceux qui connaissent la pensée de Mahan conviendront de ce qu’elle répond à une approche géo-historique des choses, approche dans laquelle l’élément stratégique est le résultat de l’interaction de l’élément économique avec l’élément politique et de leur corrélation avec l’élément militaire. Et, lorsque Mahan écrivait en 1890 dans son ouvrage classique The Influence of Sea Power que "the enemy must be kept not only out of our ports, but far away from our coasts"20 (soulevant pour les historiens américains, même aujourd’hui, la question "But how far away ?"21), c’est comme s’il invoquait, pour y répondre, la carte géopolitique elle-même, c’est-à-dire l’intervention humaine sur la morphologie naturelle de la planète. C’est à ce moment de notre réflexion que je me pose moi aussi une question : comment Mahan lirait-il la carte mondiale au lendemain de la conclusion du traité de paix hispano-américaine de Paris ? Et je soumettrai à l’appréciation du lecteur une réponse qui aidera peut-être à l’investigation du motif de l’annexion des Philippines par le président américain - mais tout en ayant auparavant rappelé que, selon le bon connaisseur de la pensée mahanienne Donald Schurman, pour Mahan l’Histoire "was a military exercise that yielded some scholarly insights ; not a scholarly search that yielded some military results"22.

Avec le traité de Paris, les États-Unis ont unifié stratégiquement leur territoire national grâce, à l’ouest, à leur maîtrise sur Cuba et Puerto Rico qui permettent le contrôle de la mer des Caraïbes et du canal de Panama dont la construction n’allait pas tarder ; et ils prolongent leur maîtrise via Guam et l’archipel des Philippines (ainsi que via les îles de Hawaii qui seront annexées aussi en 1898) vers l’océan Pacifique : de ce côté-là, les États-Unis, d’une part, ont assuré leur frontière orientale et, d’autre part, notamment grâce aux Philippines, ils se trouvent placés pratiquement ante portas de la Chine, région pour laquelle les milieux économiques américains désirent la politique de la "porte ouverte".

Examinons de plus près l’environnement régional de l’espace chinois. La Chine est un empire en décadence qui présente un intérêt géopolitique tout particulier, d’un point de vue tant géo-économique que géostratégique. Trois catégories de puissances sont envieuses de son territoire. Tout d’abord, la puissance eurasiatique traditionnelle, la Russie, qui essaie, entre autres, d’annexer Port Arthur afin d’avoir un accès direct aux "mers chaudes". De même, la puissance navale régionale, le Japon, qui entre d’une façon dynamique dans l’Histoire avec la guerre de 1894-1895 contre la Chine et qui réussit à occuper les îles Pescadores et Taiwan qui lui permettront désormais d’exercer un contrôle presque absolu sur la mer et sur la côte chinoise du nord (traité de Shimonoseki, 17 avril 1895). Enfin, les puissances européennes comme la France, l’Allemagne et l’Angleterre, lesquelles, malgré les protestations des Américains qui préfèrent une politique de "porte ouverte" (et malgré aussi l’attitude circonspecte de l’Angleterre), se sont partagé (avec la Russie) le territoire chinois23. Avec le traité de Paris, les États-Unis acquièrent une puissante tête de pont, c’est-à-dire les Philippines, pour exercer leur propre géopolitique d’une façon beaucoup plus efficace que ne leur aurait permis l’occupation de certaines bases dans la région. Et si la question était posée à Mahan, ou à quelqu’un des disciples de sa théorie : pourquoi l’archipel entier était-il préférable à une ou plusieurs bases ?, la réponse serait appuyée non sur une énumération de données techniques mais sur l’Histoire, laquelle enseigne qu’en annexant les Philippines, les États-Unis intervenaient sur la carte géopolitique de 1898 exactement de la même façon que leur "sœur libérale", de l’autre côté de l’Atlantique, l’Angleterre, était intervenue sur la carte géopolitique en 1878 lorsque, avec le traité de Berlin, elle annexa l’île de Chypre !

Appliquant au sujet en question les mêmes principes méthodologiques de stratégie que Mahan avait appliqués pour étayer la stratégie américaine dans la mer Caraïbe sur la stratégie romaine en Méditerranée occidentale24, nous constatons qu’en effet, l’espace de la Méditerranée orientale de 1878 présentait les mêmes caractéristiques géopolitiques que celles de la mer de Chine en 1898. À l’empire décadent de la Chine correspond l’empire ottoman décadent appelé par la force des choses à affronter, lui aussi, trois types de puissances. D’abord, la Russie eurasiatique qui, si elle est tournée géopolitiquement vers l’Extrême-Orient en 1898, regardait durant les années 1870 vers l’espace ottoman et, via sa politique panslaviste, tentait une fois encore de réaliser son rêve traditionnel de libre accès aux mers chaudes du Sud en provoquant la crise de la Question d’Orient de 1875 et en créant une Grande Bulgarie slave dont la frontière méridionale était la côte septentrionale de la mer Égée (traité de San Stefano, signé le 3 mars 1878 et annulé par le traité de Berlin)25. Ensuite, il y avait une puissance navale locale, la Grèce, laquelle (quoique incontestablement inférieure à la force de son parallèle japonais de la mer de Chine, qui réussira à s’emparer de Taiwan) manifestait un dynamisme géopolitique tel qu’elle se permettait d’appliquer sa vision nationale de la "Grande Idée" à des tentatives successives qui, depuis 1866, visaient à l’union de l’île de Crète avec la Grèce métropolitaine26. Enfin, il y avait en Méditerranée orientale les grandes puissances anglaise, française et allemande qui, grâce aux "capitulations" concédées par les sultans, amenuisaient de jour en jour le peu de force qui restait encore à l’empire ottoman27.

La similitude géopolitique entre l’espace de la mer de Chine en 1898 et celui de la Méditerranée orientale en 1878 peut aussi s’observer au plan des raisons stratégiques qui conduiront les États-Unis à annexer les Philippines et son pendant naval de l’autre côté de l’Atlantique, l’Angleterre, à annexer Chypre : la guerre hispano-américaine puise sa source dans la problématique élaborée par les Américains au sujet de la sécurité de leur pays une fois le canal de Panama percé, de la même façon que la grande crise de la Question d’Orient de 1875-1876, suite à laquelle l’Angleterre annexa Chypre, est survenue comme le résultat du creusement du canal de Suez (1869). Ouvrage auquel l’Angleterre s’était fermement opposée (comme d’ailleurs elle s’opposa aussi au percement de Panama) parce qu’elle savait très bien qu’il comportait de grands risques de changement radical du statu quo mondial. Mais aussi œuvre qui, une fois achevée, fut considérée par Londres comme la "cible géopolitique" numéro un, puisque du contrôle de Suez dépendraient désormais non seulement les communications maritimes mondiales mais aussi la sécurité même de l’empire britannique28.

Regardant les cartes géopolitiques créées après le traité de Berlin et après le traité de Paris, un disciple de la pensée de Mahan observerait l’existence d’un lien historique unissant les deux réalités géopolitiques distantes dans le temps par un élément "conjectural" et par un élément "diachronique".

L’élément "conjectural" est que la crise de la Question d’Orient de même que la guerre hispano-américaine se sont produites à un moment de tension entre les deux puissances navales européennes, l’Angleterre et la France. Dans le premier cas, le gouvernement de Palmerston avait opposé une ferme résistance au dessein français de percement de Suez et, une fois l’ouvrage accompli, le gouvernement de Disraeli avait ramené l’antagonisme anglo-français dans les milieux bancaires et boursiers, dans le but d’acquérir les 170 000 actions de la Compagnie de Suez que détenait le Khadive d’Égypte (1875)29. Entre-temps, l’empereur français Napoléon III avait tenté de changer le statu quo en Méditerranée orientale en apportant son soutien à la "Grande Idée" des patriotes grecs qui se trouvaient derrière les révolutions des Crétois contre le Sultan ottoman (à partir de 1866)30 puis, à partir de 1870, l’ambassadeur de la Russie à Constantinople Nikalaus Pavlotivitch Ignatief posa les jalons de la grande crise de 1875-187631. De même, en 1898, les relations anglo-françaises connaissaient à nouveau une période de grande tension en raison de l’envoi par Paris d’un corps militaire dans la région du Haut Nil (1894), acte considéré par Londres comme le prélude d’une guerre franco-anglaise pour le contrôle de la côte sud-ouest de la mer Rouge. Ce n’est que 48 heures avant que commencent à Paris les négociations hispano-américaines, le 27 septembre 1898, qu’à Fachoda dans le Haut Nil, le chef du corps français, le commandant Jean-Baptiste Marchand, rencontra les postes de garde anglais, et la guerre fut évitée in extremis grâce au réalisme du ministre des Affaires étrangères français Théophile Delcassé, tandis que le traité anglo-français définissant les limites des zones d’influence des deux pays en Afrique ne sera signé qu’en mars de l’année suivante32.

En ce qui concerne l’élément "diachronique" commun aux deux cas, c’est celui qu’on désigne dans le jargon de la géopolitique comme le "facteur allemand". La procédure qui a conduit à la crise en Méditerranée orientale commença en même temps que la guerre prusso-française qui a abouti à l’union des pays allemands et à la création d’un nouveau Reich, le deuxième, par le "Chancelier de fer" Otto von Bismarck (1870-1871). La guerre hispano-américaine se déclencha presque au moment où le iie Reich manifestait ouvertement sa décision d’affronter avec force les puissances navales de l’époque dans leur propre espace, c’est-à-dire sur mer : le 6 décembre 1897, le chef d’état-major allemand, l’amiral Alfred von Tirpitz, influencé par l’œuvre de Mahan33, annonçait au Reichstag le contenu de sa première loi navale qui imposait la construction immédiate d’une flotte de guerre puissante capable d’enlever aux puissances navales traditionnelles et "démocratiques" leurs colonies d’outre-mer ; et, le 10 avril 1898, avec 212 votes pour, 139 contre et 46 abstentions, cette loi entrait en vigueur34. De ce point de vue, il n’est pas impossible que, dans la décision finale de McKinley sur l’annexion des Philippines, dès le début un rôle prépondérant ait été tenu par l’incident qui faillit provoquer un affrontement entre les forces navales du commodore américain George Dewey et celles du vice-amiral allemand Otto von Diederich dans la baie de Manille, en juin 189835. Dans le même sens, peut-être n’est-il pas dû au hasard que la révolte cubaine contre le royaume d’Espagne, qui conduisit à la guerre hispano-américaine à travers la presse américaine, éclata quelques mois après que von Tirpitz eut obligé le chef de la marine impériale, l’amiral von der Goltz, à signer la célèbre "Directive n° 9" ("Dienstschrift IX", juin 1894), dont le deuxième chapitre portait le titre éloquent : "La raison naturelle de l’existence d’une flotte de guerre est l’attaque stratégique"36.

La recherche scientifique devrait donc s’occuper, d’une façon beaucoup plus systématique qu’elle ne l’a fait, de la relation de McKinley avec Mahan lui-même ainsi qu’avec les mahaniens de l’époque qui occupaient les hauts postes de l’administration américaine et étaient désireux de transformer la marine de leur pays en une force offensive, de créer une flotte toute-puissante même en période de paix et d’élever les États-Unis au rang d’une puissance navale au prestige mondial37. Parmi ces mahaniens figuraient des politiciens influents comme le secrétaire à la Marine Benjamin Tracy et Hilary Herbert ainsi que Theodore Roosevelt, le président américain qui saura tirer le maximum de profit de la nouvelle flotte de son pays au début du xxe siècle et qui, lors de la guerre hispano-américaine, était secrétaire adjoint à la Marine38. La mise en relation de Roosevelt - qui, de surcroît, était un grand connaisseur des affaires de l’Orient39 - avec le traité de Paris a déjà été entreprise par certains historiens américains40, mais l’étude menée jusqu’à aujourd’hui ne s’étend pas au domaine de la réflexion géopolitique. Un éventuel réexamen de la question pourrait peut-être élucider certaines des autres questions que soulève la guerre hispano-américaine, comme celle-ci : pourquoi les officiers de la Marine américaine qui encadraient le service de renseignement des Philippines ont-ils commis "l’erreur" de ne pas informer les autorités compétentes de leur pays que la volonté de liberté du chef du mouvement populaire philippin Aguinaldo ainsi que ses forces militaires étaient tels qu’en cas d’annexion de l’archipel, les États-Unis seraient inévitablement obligés de se comporter vis-à-vis des indigènes de la même façon que l’avaient fait les Espagnols à Cuba en 1895-1898, provoquant ainsi l’intervention de l’Amérique "libérale"41 ?

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Notes:

1 E.K. Smith, "William McKinley’s Enduring Legacy : The Historiographical Debate on the Taking of the Philippine Islands", dans J.C. Bradford, Crucible of Empire. The Spanish-American War and its Aftermath, Annapolis (Maryland), Naval Institute Press, 1993, pp. 204-249, plus spécialement p. 207.

2 Ibid., pp. 233-235.

3 Ibid., pp. 234-235.

4 J.F. Rusling, "Interview with President McKinley", Christian Advocate (New York), 78, 22 janvier 1903, pp. 137-138.

5 Sur le sujet, cf. entre autres R. Hofstadter, "Cuba, the Philippines and Manifest Destiny", dans The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, New York, 1965, pp. 145-186 ; Th. McCormick, "Insular Imperialism and the Open Door : The China Market and the Spanish American War", Pacific Historical Review, 32, mai 1963, p. 155 ; R.E. Welch Jr, Response to Imperialism : The United States and the Philippine-American War. 1899-1902, Chapel Hill, N.C., 1979, p. 10.

6 Cf. à titre indicatif R. Ferrell, American Diplomacy History, New York, 1975, pp. 367-369.

7 E.K. Smith, "William McKinley’s Enduring Legacy…", op. cit.

8 G.W. Baer, One Hundred Years of Sea Power. The US Navy, 1890-1990, Standford, Standford University Press, 1993, p. 15.

9 A.T. Mahan, "The United States Looking Outward", 1890, repris dans The Interest of America in Sea Power. Present and Future, Boston, Little Brown, 1898, p. 13.

10 Thucydide, I, pp. 141-144.

11 G.W. Baer, op. cit., p. 12.

12 A.T. Mahan, "The Isthmus and Sea Power", 1893, repris dans The Interest of America in Sea Power, op. cit. Cf. aussi entre autres G.W. Baer, op. cit., pp. 11-12.

13 G.W. Baer, op. cit., pp. 21-22.

14 N. Friedman, US Battleships : An Illustrated Design History, Annapolis, Naval Institute Press, 1985, p. 25 ; J.D. Reilly Jr et R.L. Scheina, American Battleships. 1886-1923 : Predreadnought Design and Construction, Annapolis, Naval Institute Press, 1980, pp. 11-12, 52-53 et 71-74.

15 A.T. Mahan, Naval Administration and Warfare, Boston, Little Brown, 1908, p. 229, cité par G.W. Baer, op. cit., p. 22, et Ph.A. Crowl, "Alfred Thayer Mahan : The Naval Historian", dans P. Paret (ed.), Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, Princeton, Princeton University Press, 1986, p. 477.

16 Sur le dynamisme de la presse en tant que reflet de l’opinion publique et du psychisme américain lors de la guerre hispano-américaine, cf. entre autres R. Dallek, The American Style of Foreign Policy : Cultural Politics and Foreign Affairs, New York, 1983, notamment pp. X-XX et 1-31.

17 Rappelons ici que Mahan avait été élu président de l’American Historical Association ; G.W. Baer, op. cit., p. 13. Sur le sujet, cf. l’ouvrage collectif J.B. Hattendorf (ed.), The Influence of History on Mahan, Newport, Naval War College Press, 1991 (et notamment l’étude de W.P. Hughes Jr, "Mahan, Tactics and Principles").

18 G.W. Baer, op. cit., p. 23.

19 N. Friedman, op. cit., p. 41.

20 A.T. Mahan, The Influence of Sea Power upon History, Boston, Little Brown, 1890, p. 87.

21 G.W. Baer, op. cit., p. 21.

22 D. Schurman, "Mahan Revised", dans J.B. Hattendorf et R.S. Jordan (ed.), Maritime Strategy and the Balance of Power : Britain and America in the Twentieth Century, New York, St Martin’s, 1988, p. 106.

23 L’Angleterre participa à ce partage à partir du moment où elle comprit qu’elle ne pourrait pas empêcher la présence de la France et de l’Allemagne dans l’espace chinois.

24 G.W. Baer, op. cit., p. 13.

25 Cf. d’une façon générale G. Castellan, Histoire des Balkans, xive-xxe siècle, Paris, Fayard, 1991, pp. 317-323.

26 Th. Christodoulidis, Histoire diplomatique, Athènes, Papazissis, vol. II, pp. 213-218.

27 B. Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres, Oxford University Press, 1961.

28 J. Charles-Roux, L’Isthme et le canal de Suez, Paris, Hachette, 1901.

29 Outre l’étude de J. Charles-Roux, op. cit., cf. aussi Th. Christodoulidis, op. cit., pp. 304-307.

30 T. Vournas, Histoire de la Grèce moderne (en grec), Athènes, Tolidis, vol. I, p. 438.

31 M.S. Anderson, The Eastern Question. 1774-1923, Londres, McMillan, 1966, pp. 178-219 ; Th. Christodoulidis, op. cit., pp. 278-290.

32 L. James, The Rise and Fall of the British Empire, New York, St Martin’s Griffin, 1997, pp. 284-285.

33 Th. Christodoulidis, op. cit., p. 387. Pour la formation de la pensée navale de von Tirpitz, cf. l’étude de F.E. Brézet, "La pensée navale allemande des origines à 1914", dans H. Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale, Paris, CFHM/FEDN, dossier 41, 1990, pp. 119-133.

34 L. Sondhaus, Preparing for Weltpolitik. German Sea-Power before the Tirpitz Era, Annapolis, Naval Institute Press, 1997, p. 224 ; G.E. Weir, Building the Kaiser’s Navy. The Imperial Naval Office and German Industry in the von Tirpitz Era, 1890-1919, Annapolis, Naval Institute Press, 1992, p. 22.

35 E.K. Smith, op. cit., p. 210 ; G.E. Weir, op. cit., pp. 36-37. Sur la place que von Diederich occupait dans la stratégie navale offensive de l’Allemagne de von Tirpitz, cf. L. Sondhaus, op. cit., pp. 142, 196 et 216.

36 F.E. Brézet, op. cit., p. 126 ; G.E. Weir, op. cit., pp. 21-22.

37 G.W. Baer, op. cit., pp. 11-12 ; W.R. Herrick Jr, The American Naval Revolution, Bâton Rouge, Louisiana State University Press, 1966.

38 G.W. Baer, op. cit., p. 11.

39 E.K. Smith, op. cit., p. 214.

40 Cf. l’état de la question par E.K. Smith, op. cit., pp. 213-215.

41 D.F. Trask, "American Intelligence During the Spanish-American War", dans J.C. Bradford, op. cit., pp. 23-46, plus spécialement pp. 41-42 : "The issue before the president was wether to annex all, part, or none of the Philippine Islands. Advice from most of his military and naval councelors supported retention of the entire archipelago, although some, like Dewey, were circumspect. McKinley eventually decided to take all the islands, doing so without either sufficient intelligence about Aguinaldo’s political intentions or his military capabilities. The intelligence error that occured during the summer of 1898 continued into the period of peacemaking. Spain was forced to cede the Philippines".

 

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