LECTURE

DES BLINDÉS ET DE LEUR EMPLOI RETOUR SUR LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

 

André Martel

La parution du tome II de l’étude consacrée par le colonel Gérard Saint-Martin à L’arme blindée française invite à considérer l’ouvrage dans sa globalité, de sa conception à sa réalisation1. L’entreprise, en effet, va bien au-delà de ce qu’annoncent les titres, focalisant l’attention sur l’engagement des chars de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, "dans la tourmente" puis "dans le fracas des batailles".

À l’origine, et l’auteur s’en explique, le projet s’inscrit dans une recherche proposée au Centre d’histoire militaire de Montpellier par la Direction de la problématique à long terme de la DGA2, il y a une quinzaine d’années. Le thème en était "le combat en mode dégradé". En d’autres termes, comment et pourquoi une doctrine militaire, au niveau de l’engagement des forces armées ou de l’emploi des armes, perd-elle de sa pertinence et/ou de sa cohérence avant même d’être soumise à l’épreuve de vérité : le combat ? Un sujet neuf, invitant à la réflexion sur l’élaboration, l’adoption, l’enseignement d’une doctrine aussi bien qu’à ses exigences en matière de conception, de financement et de production des systèmes d’armement correspondant. Un double cheminement, idéalement parallèle, obligeant à corréler trois interrogations : l’une sur l’écoulement du temps et l’attrition endogène qui en résulte ; une autre sur l’impact de facteurs extérieurs (le progrès scientifique et l’innovation technique, l’intensification de la menace, le jeu des alliances) ; une troisième enfin sur la disponibilité intellectuelle des responsables politiques et militaires au changement.

Plaçant sous cet éclairage la thèse qu’il désirait consacrer à son arme d’élection, la cavalerie blindée, le colonel Saint-Martin prolongea la chaîne de questionnement par une notion complémentaire : "le redressement"3. Le redressement effectué non seulement après les enseignements d’un échec ou d’une défaite, mais aussi avant par déduction et raisonnement. Car deux doctrines peuvent se chevaucher ; une proposition novatrice remettant alors en cause une pratique consacrée par l’usage. En somme, Gérard Saint-Martin renversait l’approche, au profit du concept nouveau qu’il introduisait. On conviendra d’autant plus volontiers de l’importance de son apport conceptuel et méthodologique qu’en praticien de l’arme blindée cavalerie (ABC), il soumettait son hypothèse de travail à l’épreuve des faits : les combats. De cette thèse a été tiré le tome I, qui couvre l’entre-deux-guerres avant d’analyser les combats de 1939-1940. Le tome II avance le contre-point : la maturation et les engagements victorieux durant les années 1940-1945.

On ne saurait ici dégager que les temps forts de l’analyse et non résumer l’ouvrage, au risque de simplifier abusivement et de sacrifier les combats qui en constituent la matière principale. La Première Guerre mondiale met en relief la prépondérance du feu : "l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe". Mais celle-ci marche derrière les chars contraints de ce fait à progresser à son rythme. Le général Estienne, en véritable visionnaire, propose vainement de coupler une aviation de bombardement et une artillerie d’assaut, associant des chars lourds à une artillerie tractée. L’infanterie suivrait mais à la vitesse des chars, elle devrait être donc mécanisée. Tout est dit ! Pourquoi l’a-t-on ignoré ? L’autosatisfaction des vainqueurs de 1918, se prévalant de méthodes éprouvées, ne suffit pas à expliciter un tel refus. La France saignée à blanc, ruinée et dévastée, veut croire à la paix, repousse tout ce qui évoque provocation ou agression, choisit la défense statique de son territoire. À quoi s’ajoute la crainte de ne pouvoir répondre aux besoins en pétrole d’une armée à moteur. Les stratèges toutefois savent bien que pour vaincre, il faudra contre-attaquer, mais seulement après avoir brisé l’offensive adverse par le feu, mis la nation sur pied de guerre industrielle, affamé l’ennemi par le blocus naval franco-britannique, regroupé des alliés. Depuis 1917, la France vit à l’heure américaine.

D’autres penseurs, plus jeunes, estiment que le feu roulant du char, non plus statique mais dynamique, rend son rôle à la manœuvre, à la surprise, à la percée et à l’exploitation, sous réserve d’un emploi en masse et non plus en bataillons mis à la disposition de l’infanterie. Les cavaliers les premiers, dans la logique de l’emploi de leur arme, adoptent ce point de vue que matérialisent les divisions légères mécaniques (DLM), au demeurant dotées du meilleur char de combat de 1939-1940, le Somua. À cette doctrine militaire de l’emploi des chars, de Gaulle ajoute une dimension politique : les divisions cuirassées doivent permettre d’intervenir rapidement pour désamorcer une crise internationale ou une tentative d’intimidation adverse. En 1936, lors de la réoccupation de la Rhénanie par la Wehrmacht, elles n’existent pas.

Reste, et c’est l’essentiel pour mesure la dégradation, la distorsion entre les engagements pris et l’armée voulue. Les politiques prétendent défendre les petites nations d’Europe centrale et orientale contre une agression allemande mais ne veulent pas s’en donner les moyens sous forme d’une armée dotée d’un esprit et d’une capacité offensifs. Quand au commandement, il établit ses plans de guerre en fonction d’une contre-offensive à terme mais ne s’en donne pas davantage les moyens. Les divisions cuirassées de réserve (DCR), instrument par définition de toute contre-attaque tactique ou stratégique, n’existent en 1939 que sur le papier et viennent à peine d’être créées lors de l’offensive allemande de mai 1940. La sanction est connue. Pourtant le redressement est en cours : les DLM se battent bien et les DCR vont au feu. Trop tard et trop peu ! L’ennemi a fait plus vite et mieux : les stuka (sturzkampfsbomber) doublent la puissance de choc des panzerdivisionsen. L’emploi couplé de l’aviation d’assaut et des divisions cuirassées lui assure la victoire. Les Alliés sauront en tirer les leçons.

Trois années de "répit" permettent l’émergence du concept blindé chez les Français libres comme dans l’armée de l’armistice. Les enseignements méthodiquement tirés de la campagne de 40, la mise à l’épreuve dans les combats fratricides de Syrie, l’emploi victorieux de forces mécanisées au Fezzan, à Bir Hakeim, en Tunisie (la force L de Leclerc et la 1re brigade blindée de Touzet du Vigier), les difficultés de la campagne d’Italie conduisent à des conclusions convergentes. La division blindée (DB), conjuguant souplesse, vitesse et puissance, est bien la pièce maîtresse du combat au sol. Mais à la condition de bénéficier d’un soutien aérien et d’opérer en étroite liaison avec les autres armes (artillerie, infanterie, génie, transmissions…) dotées de moyens comparables de progression. Au principe de liaison interarmées s’ajoute donc celui de la coopération interarmes qui, l’un et l’autre, appellent des esprits neufs. Ce qui ne veut pas dire des chefs improvisés. Les commandants de trois DB de 1944-1945, Touzet du Vigier, Vernejoul, Leclerc de Hauteclocque (leur élève) avaient accompli leur mutation intellectuelle dans les années 30 et fait leurs preuves en 1940. reste néanmoins que, sans le soutien matériel et logistique américain, et le modèle imposé des DB articulées en combat commands ou groupements blindés, ce redressement n’aurait été que théorique : c’est un des apports principaux du colonel Saint-Martin.

Et tandis que, pendant presque trois décennies, les divisions blindées françaises (celles des autres nations aussi) allaient approfondir les leçons de la dernière campagne dans un contexte de guerre froide, l’atome et la subversion devaient appeler de nouvelles réponses. Bientôt périmées, elle aussi (encore que la guerre du Golfe…), tout comme les matériels conçus pour un autre type d’affrontement. Qu’un nouveau redressement conceptuel soit en cours est plus que probable. Mais à quoi servirait-il, si les moyens n’étaient plus à la mesure d’une pensée juste ?

 

Notes:

1 Gérard Saint-Martin, L’arme blindée française, tome I, mai-juin 1940 ! Les blindés français dans la tourmente, Économica, 1998 ; tome 2, 1940-1945 ! Dans le fracas des batailles, Économica, 2000. les deux tomes sont préfacés par Pierre Messmer, de l’Académie française.

2 La DPLT de la DGA était alors dirigée par l’ingénieur général de l’armement J. Frayssac.

3 Thèse de doctorat d’histoire de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, Le concept blindé français des années 30, de la doctrine à l’emploi, soutenue le 30 juin 1994 devant un jury composé du général Jean Delmas, directeur de recherche habilité, et des professeurs Georges Devallet, Jean-Charles Jauffret, André Kaspi, André Martel. Mention Très Bien avec félicitations du jury. Le prix "Louis Bossut" de l’inspection de l’Arme blindée cavalerie et de l’Union nationale de l’Arme blindée cavalerie-chars et le prix de "l’Épaulette" ont récompensé ce travail.

 

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