LA RÉCEPTION DE VÉGÈCE AU XVIIIe SIÈCLE : TURPIN DE CRISSÉ

 

Philippe Richardot

 

 

Végèce, Publius Flavius Renatus Vegetius, auteur latin d’un De Re Militari à la fin du ive siècle, fut l’oracle militaire de l’Occident pendant près d’un millénaire1. Compilé, abrégé, commenté, traduit au Moyen Âge, il cesse d’être pratiquement l’unique source d’art militaire au xve siècle quand l’arme à feu modifie la guerre et quand, suite aux progrès de l’humanisme, on redécouvre Frontin et même un auteur grec comme Élien2. Toutefois, Végèce continue d’être lu et d’avoir une influence sur la pensée militaire de différents auteurs comme Machiavel, Cornazzano ou Raymond de Fourquevaux3. Cette continuité ne doit pas masquer un déclin relatif mais certain ; au xvie siècle, Végèce intéresse de plus en plus les philologues et les historiens4. Le déclin se mesure au xviie siècle à la chute du nombre d’éditions : cinq contre trente-deux au siècle précédent. Suivant cette tendance, Végèce aurait dû sombrer dans l’oubli au xviiie siècle, mais c’est le contraire qui se produit. La controverse de la colonne et de la ligne qui oppose les tacticiens français est certainement à l’origine du regain pour Végèce et d’autres tacticiens. Le Chevalier de Folard, auteur d’un Traité de la colonne, a ouvert la voie à l’étude du De Re Militari avec ses six volumes de commentaires sur Polybe parus entre 1727 et 1730, précédés en 1724 de Nouvelles découvertes sur la guerre dans une dissertation sur Polybe5. Très connue pour tous ceux qui ont étudié Végèce est la phrase du Maréchal Prince Charles-Joseph de Ligne : "Un Dieu, dit Végèce, inspira la Légion, et moi je trouve qu’un Dieu inspira Végèce"6. Le Siècle des Lumières a été le dernier à étudier l’enseignement militaire de Végèce. Par la suite, Végèce a été livré dans l’obscurité aux historiens et exégètes de toutes sortes.

Lancelot Turpin de Crissé7, commentateur militaire de Végèce

La tradition végétienne des Lumières est marquée par un homme aux multiples talents, très révélateur de son époque, le Comte Lancelot Turpin de Crissé (1716-1795). En 1779, il estime avoir alors 46 ans de service et participé à 17 campagnes8. Il devient mousquetaire en 1732 puis cornette en 1734 au Régiment d’Anjou et capitaine en 1735 au Royal-Pologne cavalerie. Sa carrière est désormais marquée par la cavalerie, en particulier les Hussards, dont il devient Mestre de Camp du Régiment de Bercheny en 1744. Après s’être illustré à la bataille de Raucoux, il a droit à un régiment de Hussards de son nom le 7 juin 1747. Le 10 mai 1748, il est nommé Brigadier de cavalerie après s’être illustré à Laufeld et au siège de Maastricht. Il participe aux campagnes d’Allemagne entre 1757 et 1762. Il devient Inspecteur Général de la cavalerie et des Dragons (1759), puis Maréchal de Camp (1761) et Lieutenant Général (1780). Son cursus honorum s’achève par la grand-croix de Saint-Louis en 1787. La Révolution le fait émigrer en Allemagne assez tardivement, en 1792, où il meurt deux ans plus tard.

Sa vie littéraire, également bien fournie, lui a valu d’être admis aux Académies de Berlin, de Nancy et de Marseille. Il a écrit avec Castillon les Amusements philosophiques et littéraires des deux amis publiés à Paris en 1754 et 1756, ouvrage où prose et poésie sont mêlées. On lui attribue des Lettres sur l’éducation parues anonymement9. Son épouse, fille du Maréchal de Lowendahl, est l’un des quatre auteurs de La Journée de l’amour ou Heures de Cythère, paru en 1776. Elle a publié en 1781 les Œuvres complètes en cinq volumes de son protégé Voisenon. Turpin de Crissé est avant tout un militaire. Il est Brigadier (Général) des Armées du Roi et Mestre de Camp (Colonel) d’un Régiment d’Hussards, quand en 1759 il publie son Essai sur l’Art de la guerre10. Dans sa dédicace au roi, avec les compliments d’usage, il précise que "cet ouvrage est le fruit des réflexions que j’ai faites sur mon métier", dans le but de "contribuer au succès des armes de Votre Majesté". L’Essai est un manuel pratique où chaque grande question de la guerre terrestre est analysée dans un livre. Officier de cavalerie, il omet la guerre de siège pour évoquer la "petite guerre"11. Bien accueilli à l’étranger avec des traductions allemandes en 1757-1757 puis 1785, russe en 1758-1759 et anglaise en 1761, l’Essai l’est moins en France12. Dès cet ouvrage de 1759, Turpin de Crissé utilise ponctuellement Végèce pour lui donner une actualité sinon une pérennité d’enseignement. La référence au De Re Militari l’emporte largement sur les différents auteurs antiques ou modernes13. Fait caractéristique de la culture des Lumières, près de la moitié des références sont classiques. L’auteur moderne qui a le plus les faveurs de Turpin de Crissé est le généralissime autrichien Montecuculi (1609-1680)14.

L’intérêt d’un homme de l’art confère à Végèce une valeur d’autant plus grande. La réputation value au Chevalier Jean-Charles de Folard par ses études sur Polybe a certainement frappé Turpin de Crissé. Dix ans après son Essai sur l’Art de la Guerre, il donne ses Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi en deux tomes15. En 1769, monté en grade, il est désormais Maréchal des Camps et Armées du Roi, Inspecteur Général de la cavalerie et des Dragons. C’est en 1779, que Turpin de Crissé publie en trois tomes les Commentaires sur les Institutions militaires de Végèce16. Les Commentaires présentent sur trois volumes la traduction des livres I-III de Végèce (par le Chevalier de Bongars17), à raison d’un volume par livre. La traduction est suivie, chapitre après chapitre, de réflexions politiques, économiques, morales, philosophiques et militaires de Turpin de Crissé. Chaque tome présente une Table des matières à la fin qui est en fait un index. Il se termine par une liste d’Errata. Le tout atteint 627 pages. Le dernier volume est suivi de 20 planches dépliables, d’histoire et de théorie militaire contemporaine. L’ouvrage a été réédité en deux volumes en 178318. Le livre I traite du recrutement et de l’entraînement ; le second de tactique d’infanterie et le troisième des opérations. Turpin de Crissé ne traite pas le quatrième livre du De Re Militari de Végèce sur la poliorcétique, car il précise avoir étudié en détail le sujet dans ses Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi19. Quant aux derniers chapitres sur la guerre navale, Turpin de Crissé les met de côté car il n’est pas un marin et Végèce s’avère complètement dépassé. Les Commentaires sur Végèce sont une analyse fine et pertinente de la société militaire de son temps et même de la société tout court. Turpin de Crissé livre le point de vue d’un noble libéral, réformiste et oligarchique, très marqué par les idées en vogue alors. Dans sa dédicace au Roi, il prétend étudier "la partie morale d’une Science la plus compliquée". Ce qualificatif inattendu masque la richesse mal contrôlée d’un commentaire tous azimuts. En 1824, Carrion-Nisas, dans son Essai sur l’histoire générale de l’art militaire, a un jugement sévère :

Il parle de tout, à propos de tout, sans vues, sans plan, sans système qui coordonne les parties. Ce qu’il dit à propos de Végèce, il le disait également à propos de César ou de Montecuculli : les transpositions seraient sans inconvéniens, on ne les devinerait pas20.

Bien souvent, Végèce disparaît derrière Turpin de Crissé. Sur Végèce lui-même, il est très scrupuleux dans le détail tactique, dur parfois. Son commentaire est fourni, savant, pas toujours utile à celui qui étudie les problèmes de la guerre au Bas-Empire, mais donne un bon éclairage sur les sources de l’auteur. Ce n’est donc pas un travail d’historien. Turpin de Crissé est de lecture agréable. Il récidive en 1785 avec ses Commentaires de César, d’après la traduction de N.-F. de Wailly, réédité en 178721.

Pourquoi lire, traduire et commenter Végèce ?

Il est légitime de se poser la question pour une époque où le feu avait pratiquement remplacé le fer dans les combats. L’entraînement mécanique au chargement du fusil, raillé par Voltaire dans Candide, tenait lieu de savoir-faire principal du fantassin. Plus besoin d’escrimeur expert ; d’ailleurs, l’épée disparaissait de l’équipement du fantassin pour ne revenir qu’à la fin du siècle sous la forme du sabre briquet. En ordre de bataille, les antagonistes se déployaient sur de longues lignes minces sur trois rangs, avançaient à pas lent et déclenchaient, par salves, un tir fourni et imprécis. On se refusait au choc, et même la cavalerie combattait par salves de pistolets, quitte à souffrir contre un adversaire qui préférait le sabre. Au xviie siècle encore, l’usage de la pique dans l’infanterie pouvait rappeler l’Antiquité des phalanges macédoniennes. Au xviiie siècle, la pique avait disparu ; les officiers n’avaient que des Espontons, demi-piques qui illustrent leur grade et servent à ranger les hommes, ou à les maintenir dans le rang en les poussant dans le dos au combat. À ce titre le Maréchal de Saxe (1696-1750) remarquait : "nous nous sommes déja plus éloigné de la Méthode de Gustave Adolphe, qu’il ne l’étoit de celle des Romains"22.

L’enseignement militaire de l’Antiquité pourrait dans ce contexte paraître dépassé. Néanmoins il ne l’est pas. Cela s’explique par la culture de l’Occident des Lumières, très marqué par l’enseignement des humanités : latin, histoire et mythologie gréco-romaine. L’architecture, la peinture et la sculpture du temps illustrent assez bien cette imprégnation. L’Antiquité fournissait un corps d’exemples historiques moralisés et digérés pendant près d’un millénaire, tandis que l’historiographie n’avait pas encore assimilé le Moyen Âge. Les chartistes avaient fait d’immenses efforts au xviie siècle, les ordonnances royales du Moyen Âge avaient été éditées dans les années 1720, mais ce qui était gothique ne faisait pas recette alors. Tout au plus connaissait-on la liste des rois de France, et leurs races, les croisades, la chevalerie et savait-on que la noblesse descendait des Francs… L’absence d’une littérature militaire propre avant le xve siècle poussait encore à regarder vers l’Antiquité, époque idéalisée. D’autre part, même si la poudre tonnait sur tous les champs de bataille d’Europe, la machine n’avait pas envahi l’intégralité du domaine militaire comme au xxe siècle. Les armées se déplaçaient à pied ou à cheval. On maniait des hommes et non des hordes mécaniques ou robotiques. La guerre se décidait sur terre, sans pour autant nier le rôle de la marine. Le général en chef pouvait et devait avoir une connaissance globale de l’art de la guerre, plus qu’aujourd’hui où il n’est qu’un décideur conseillé par des techniciens hyper-spécialisés. Il y avait donc le temps pour l’érudition, ce que n’a plus un militaire technicien. Dans son Essai sur l’Art de la Guerre, Turpin de Crissé pouvait écrire :

Santa Cruz, dans ses Réflexions militaires, exhorte beaucoup à la lecture ; il se sert de l’exemple d’Alexandre, qui portoit toujours avec lui les Oeuvres d’Homère, qu’il appeloit le Recueil de toute la Discipline Militaire et des actions de valeur. Charles XII guidé par le même principe, portoit toujours un Quinte Curce sur lui23.

Cette argumentation était semblable à celle des clercs médiévaux qui voulaient promouvoir Végèce. La différence avec Turpin de Crissé réside dans le fait que c’est un officier général d’une armée moderne qui assure cette promotion. Bien que membre des académies royales des Sciences et Belles Lettres de Berlin et de Nancy, Turpin de Crissé voulait faire autre chose qu’œuvre d’érudition. Dans un ouvrage posthume (et largement apocryphe), Esprit des Loix de la Tactique, le Maréchal de Saxe écrivait :

Un homme qui a du discernement, n’imite pas les faits des Anciens qu’autant que les circonstances lui semblent être ce qu’elles lui paroissent avoir été dans ces tems (sic) reculés24.

Turpin de Crissé pensait faire œuvre utile en commentant Végèce comme il l’avait fait avec Montecuccoli, apporter ce "discernement" évoqué par Maurice de Saxe. Ainsi, il rejette "les Chapitres du livre troisième, qui traitent des Chameaux et de la Cavalerie armée de toutes pièces, des chariots armés de faulx et des Eléphans, parce qu’on ne s(’en) sert plus dans nos armées"25.

Dans la dédicace au Roi, il rappelle ses œuvres précédentes, le bon accueil fait par Louis XV à son Essai, exhorte "les Militaires qui aspirent aux premiers grades, à acquérir sans cesse des connoissances nouvelles". Il déplore l’immodestie de ces militaires qui leur fait négliger l’étude : "préjugé funeste, auquel la France doit la perte de plusieurs batailles qu’elle auroit dû gagner". Le mot "Science" revient plusieurs fois dans le Discours préliminaire ; le progrès technique l’a rendue plus complexe encore : "La Science de la Guerre, au point où elle est parvenue depuis l’invention de la poudre et des armes à feu, embrasse toutes les Sciences"26. Les Commentaires obéissent selon leur auteur à "une volonté bien déterminée de se perfectionner dans la Science de la Guerre"27. Comme le Maréchal de Saxe, il est conscient du décalage historique entre lui et Végèce :

Végèce n’a qu’une discipline impraticable dans nos mœurs, que des principes qu’on ne peut qu’adapter aux armes et à la méthode des Romains ; mais l’homme de génie y reconnoît cette constitution admirable qui rendit les Romains maîtres de l’univers28.

Si la guerre est le prétexte aux Commentaires, leur portée est souvent plus large. Toutefois, Turpin de Crissé prétend vérifier par son expérience et par celle d’autrui "la théorie de Végèce"29.

Le Maréchal-Prince de Ligne donne un avis intégral et synthétique du De Re Militari de Végèce dans son Catalogue raisonné ; il utilise une édition de 1743 imprimée à Paris en deux volumes intitulés Institutions militaires de Végèce :

Devroient être dans la poche de tous les Généraux. C’est un livre d’or. Il est bien singulier qu’on ne sache pas bien absolument qui est ce Végèce, dans quel temps il vivoit. Ses Épîtres à Théodose et à Valentinien font naître différentes dissertations à ce sujet-là. Je ne sais pas pourquoi on n’aime pas son Latin ; je l’aime beaucoup moi, car je l’entends. Le Livre 3e est le meilleur, et le Chap. 4 est supérieur à tout ce qu’on peut dire. Le Liv. 4 des Fortifications ne peut pas servir davantage que le Liv. 5 de la Marine. Je n’aime pas le Liv. 2 mais beaucoup le Chap. 3 du liv. Ier… c’est lui qui par les sept ordres de bataille nous a fait entendre la Guerre des Anciens, et a appris aux plus grands Généraux de nos jours à les imiter30.

La pertinence de ce jugement saute aux yeux : critique d’une historiographie qui n’a pas su correctement dater le De Re Militari, incompréhension du latin tardif pour les thuriféraires du latin classique, inutilité de l’enseignement de Végèce là où l’artillerie à poudre est devenue prédominante (sur mer et dans les sièges). L’avis favorable du Prince de Ligne contraste avec la sévérité du plus prolixe commentateur de Végèce.

Un jugement sévère sur Végèce

Turpin de Crissé remarque que Végèce "n’écrivit point pour la postérité. Son principal objet fut le rétablissement de la discipline, dans un tems et pour des troupes qui n’en connoissèrent aucune"31. De là l’obscurité du De Re Militari de Végèce pour tous ceux qui depuis le xvie siècle essayèrent d’en établir l’historicité. Végèce, qui écrit à la fin de l’Empire romain, mêle les grandes époques de gloire pour parvenir à une théorie propre. C’est une exégèse délicate à faire qui peut céder à la colère : Végèce mélange tout, on ne peut rien en tirer ! D’autre part, Turpin de Crissé pouvait se prévaloir d’une longue carrière, contrairement à l’auteur romain :

Végèce n’étoit point Militaire, il lui manquoit donc la théorie, la pratique et l’expérience absolument nécessaires pour entreprendre un pareil Ouvrage que celui qu’il dédie à l’Empereur Valentinien [en fait Théodose Ier] ; aussi est-il d’une séceresse qui répugne au lecteur32.

Turpin de Crissé fait une comparaison avec César défavorable à Végèce :

Aussi quelle différence immense entre l’Ouvrage de Végèce et les Commentaires de César. L’un, en donnant un Traité sur la tactique, a fait l’histoire des progrès de la Science Militaire ; l’autre, en traçant l’histoire de ses campagnes et de ses victoires, a fait le plus beau Traité sur cette science33.

Il ajoute plus loin : "L’étude des préceptes surcharge la mémoire et fatigue l’esprit, la lecture des grands exemples élève l’âme"34. Il continue sur ce ton en remarquant que la réduction de la guerre en préceptes a augmenté le nombre de "Savans et de Raisonneurs" et diminué le nombre de "vrais militaires"35. Cette charge contre Végèce fait demander pourquoi Turpin de Crissé n’a consacré son talent à César que dans ses Commentaires de 1785. Il aurait préféré étudier Polybe, mais le Chevalier de Folard l’avait déjà fait36.

Turpin de Crissé réfute certaines idées de Végèce, en particulier celle, tirée d’Aristote ou de Vitruve, que le climat influe sur le caractère guerrier des peuples37. Dès 1769, il réfute cette idée dans ses Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi :

…comme si le climat influoit sur le plus ou le moins de courage d’une Nation. La constitution du gouvernement en pourroit être une cause plus réelle ; mais c’est dans les vertus ou dans la corruption des mœurs qu’il faut en chercher la véritable. Athènes et Sparte n’ont point changé de climat : le Tibre sous Clément XIII baigne les mêmes bords qu’il arroisoit du tems des Scipions et des Césars38.

Il continue dans ses Commentaires sur Végèce et note l’influence de l’Histoire et de la volonté des hommes dans leur destin : "Les pays qui furent les plus fertiles en Héros, sont précisément ceux qui, aujourd’hui, en produisent le moins"39. Il remarque plus loin, qu’en Amérique certaines tribus d’Indiens sont guerrières et d’autres lâches. S’il se méfie du déterminisme géographique et historique, Turpin de Crissé ne commet pas l’erreur actuelle de nier pour des motifs idéologiques le "génie des Nations". La valeur militaire de certaines provinces françaises pourrait passer pour héréditaire si elle n’était pas culturelle : "Cette différence ne peut venir que des mœurs"40. Dans la même veine, il nie l’influence du sang sur la valeur militaire que Végèce et les Anciens supposaient. À savoir que les Nordiques ont beaucoup de sang, et sont braves et que les Méridionaux en ont peu, et sont donc rusés. Il note au contraire que les Italiens sont plus impétueux que les Allemands. "Les raisons que donne Végèce, que les Nations voisines du Soleil doivent manquer de hardiesse et de fermeté, sont plus ingénieuses que conformes à l’anatomie et à la saine physique"41. Turpin de Crissé croit que le volume de sang d’un Russe ou d’un Africain reste le même proportionné à la stature de l’homme. En cela il reflète l’universalisme du xviiie siècle qui ne nie pas les différences, mais voit des proportions, des volumes comparables. L’humanité est une. Turpin de Crissé ne pouvait penser qu’une goutte de sang ou l’ADN puissent identifier un individu, son groupe d’origine et ses antécédents comme la science de la deuxième moitié du xxe siècle l’a appris.

Un noble libéral ou un noble réactionnaire ?

Comme tous les nobles libéraux du xviiie siècle, Turpin de Crissé est attaché à la réforme et… aux privilèges de la noblesse. Le rôle militaire de la noblesse est une évidence :

Les souverains sont d’autant plus intéressés à connoître leur Noblesse, que dans tous les tems elle a été l’honneur et le soutien de leur couronne, et qu’elle a répandu jusqu’à la dernière goute de son sang pour leur prouver sa fidélité et son amour42.

On retrouve dans ce propos la lutte entre le roi et les parlements aristocratiques au xviiie siècle. La mort de Louis XIV a entraîné une funeste réaction aristocratique contre l’exclusivité de la monarchie absolue et ses tendances méritocratiques. Sous le Roi Soleil, un noble récent comme Catinat pouvait devenir Maréchal de France. Il faudra attendre l’Empire pour qu’une telle chose se reproduise.

On retrouve les mots, de "vertu", "liberté", "citoyens", "Nation", "Patrie" qui semblent jurer avec l’Ancien Régime et annoncer la Révolution française. Les Commentaires de Turpin de Crissé montrent combien les idées des Lumières, dix ans avant 1789, avaient pénétré les esprits. Certaines phrases auraient pu être celles d’un Danton : "L’amour de la patrie et de la liberté, voilà les véritables sources de la valeur"43. Plus loin il est écrit que "dans une République l’intérêt est commun, parce que tout citoyen a les mêmes droits et peut parvenir aux charges et aux honneurs"44. Il s’agit en fait d’une exaltation des valeurs de l’Antiquité gréco-romaine classique, donc républicaine. Certains propos de Turpin de Crissé peuvent passer pour authentiquement républicains :

Les hommes de courage sont plus rares sous le gouvernement despotique que sous le monarchique ; sous le monarchique que sous le républicain. Dans le premier, le courage est anéanti par la crainte ; dans le second, il est soutenu par l’honneur ; et dans le troisième, il est animé par un intérêt plus réel45.

Les guerres de la Révolution allaient donner raison au comte Turpin de Crissé. Par contre, le fanatisme des nazis et des communistes dans les guerres du xxe siècle a démenti ses préventions sur le courage militaire des États "despotiques". Turpin de Crissé met en garde monarchies et républiques des "tyrans subalternes" qui "suffisent pour éteindre le courage de toute une Province"46.

La naissance n’est pas tout. L’instruction compte même si l’état militaire est "de droit dévolu à la noblesse"47. Turpin de Crissé fait une remarque, forte pour son temps et dans l’esprit de Figaro de Beaumarchais :

Il semble que plus les pères et mères sont élevés en dignités, ou par les emplois qu’ils occupent, ou par leur naissance, et moins ils se donnent de soins pour l’éducation de leurs enfans48.

Il déplore qu’on mette les enfants entre les mains des femmes de service, des Collèges et de Gouverneurs mal choisis ou humiliés. Il accuse de négligence les parents "sans cesse imaginant de nouveaux plaisirs, spectacles, bals, petits soupers, intrigues secrètes". Ainsi, les futurs officiers n’ont pas les mérites de leur charge :

Sortis du Collège, ils les mettent à l’académie ; et au bout d’un an, ils leur obtiennent un emploi dans quelque Régiment, sans qu’ils ayent la moindre teinture des obligations s’engagent à remplir, et sans qu’ils sachent même s’ils auront les qualités nécessaires pour ne pas se déshonorer dans leur nouvel état49.

Autre charge contre l’Ancien Régime, celle contre la vénalité des offices :

Il faut espérer qu’il viendra un tems où l’on reconnoîtra l’abus de la vénalité, qu’elle sera abolie, et que la Noblesse pauvre, mais respectable par son ancienneté, rentrera dans ses droits50.

Ce dernier propos peut classer Turpin de Crissé comme un aristocrate réactionnaire. Néanmoins, le personnage est plus complexe, catalysant les grands mouvements d’idée du xviiie siècle français. À une noblesse sans conscience de ses devoirs et à la vénalité des charges, Turpin de Crissé oppose l’élection du mérite des officiers généraux, à la manière de la république romaine51. Il n’hésite pas à écrire que l’imitation des Romains dans l’ordre des promotions est intransposable car c’est "la naissance, la protection et les richesses" qui font les Colonels52. Constat ou critique cachée ?

Toutefois, ce républicanisme, bien dans l’esprit du xviiie siècle, ne doit ni surprendre ni méprendre : pour les aristocrates des Lumières, la République ne pouvait être qu’oligarchique et sénatoriale sur le modèle romain. Les événements de 1789 les dépasseront.

Turpin de Crissé, réformateur de son temps

Dans un commentaire, le texte n’est qu’un prétexte. C’est le cas avec le De Re Militari qui permet à Végèce de faire état de ses théories en matière sociale. Turpin de Crissé n’a pas "la prétention de changer les Français en Romains", mais note que "le Français, trop amateur de nouveauté, trop inconstant, est trop prompt à adopter les usages des autres Nations"53. Cet avis sur la légèreté des Français rappelle celui du Cardinal de Richelieu dans son Testament Politique.

Ainsi, il est hostile au recrutement des laboureurs pour ne pas plonger le pays dans la disette54. Il contredit l’enseignement de Végèce qui préfère les recrues paysannes pour leurs qualités physiques et morales ; ce que Turpin de Crissé d’ailleurs ne contredit pas. Au contraire, il prétend "purger les villes d’une foule d’habitans inutiles, qui rongent l'État sans aucun acte qui lui soit réversible"55. Il parle des valets, exempts du tirage de la Milice, héritière de l’arrière-ban féodal et préfiguration du Service Militaire. Il évoque comment le fils d’un marchand de draps de sa connaissance, en avril 1743, est venu tirer au sort à l’Hôtel de Ville de Paris pour la Milice alors que son laquais qui le suit et lui ouvre la porte de son fiacre en est exempt et se gausse de son maître. Turpin de Crissé déclare en véritable Caton le Censeur : "Ce n’est que le luxe, et non la nécessité, qui a introduit cette quantité prodigieuse de valets". Il continue en considérant la perte pour l’économie et la démographie que cause cette abondance de valets56. Comme Paris est exemptée de la charge de la Milice, sauf en cas d’urgence, il s’ensuit, deux à trois mois avant le tirage au sort des recrues, un exode de garçons "fripons et voleurs" vers la capitale57. Il n’est pas d’accord avec l’âge de 16 ans, à partir duquel on tire pour entrer dans la Milice qu’il trouve "trop tendre" et entraîne des mariages précoces pour fuir le service. Selon lui "ces enfans sans forces, non encore formés, qui épousent des filles, aussi enfans qu’eux, ne peuvent faire que des enfans foibles"58. Il attribue la basse taille des Français à la précocité des mariages qui devraient être interdits jusqu’à 24-25 ans pour les garçons, 19-20 ans pour les filles. Constatant que les hommes jeunes, trop faibles emplissent les hôpitaux, il préfère des recrues âgées de 18 ans et plus, contrairement à Végèce qui préférait l’âge de la puberté59.

Turpin de Crissé raille Frédéric-Guillaume II de Prusse qui "avoit la fureur des hommes de la plus haute taille"60. Il estime qu’au-delà de cinq pieds huit pouces, l’on est un homme mal proportionné. Il veut des fantassins de 5 pieds 3-6 pouces et des cavaliers de 5 pieds 4-5 pouces. Il juge que les Romains avaient des cavaliers de 6 pieds (1,74 mètre) pour monter à cheval faute d’étriers61. Turpin de Crissé part en croisade contre la mode de la haute taille venue de Prusse en France "depuis quatorze à quinze ans nous sommes tombés en démence". Pour satisfaire les yeux, les Grenadiers, jusqu’à la guerre de Sept Ans (1756-1763), sont soit choisis par cooptation, soit désignés par les colonels parmi les hommes de 5 pieds 7-8 pouces "et sans barbe ; mais lestes et de belle figure". Selon lui "dans plusieurs Corps, on choisit aussi les Officiers à la taille"62. Il regrette qu’à la paix de 1762 on ait congédié les vétérans de petite taille pour engager de nouvelles recrues plus grandes mais inexpérimentées63. Or la haute taille ne préjuge pas de la valeur : "Si cela étoit, les troupes de Frédéric-Guillaume II, Roi de Prusse, auroient fait la conquête de l’Europe"64.

De même que Végèce notait les difficultés de recrutement chez "la fleur de la jeunesse"65, Turpin de Crissé remarque :

Le Tiers-état qui a quelque bien, ne s’enrôle plus ; et on ne trouve que des misérables, des libertins, des gens sans aveu, et des vagabonds pour completter (sic) les Corps ; encore est-ce souvent dans le vin, quelquefois par surprise ou par force66.

Le système de la presse, typique de l’Ancien Régime, n’est pas ici raillé par un philosophe, mais par un Inspecteur Général de Cavalerie. Turpin de Crissé va même plus loin dans la critique, avec une liberté de parole que n’ont plus aujourd’hui les officiers généraux :

Personne d’ignore que les Officiers et Bas Officiers, chargés par leurs Corps de faire des recrues, vont dans les Prisons, et y engagent beaucoup de gens détenus67.

C’est une erreur qui déjà avait frappé les Anciens que de ne pas vérifier la qualité morale et sociale des recrues. Turpin de Crissé estime que Marius, en faisant "entrer dans les légions les derniers du peuple et les plus misérables… se les attacha ; mais il avilit la profession des armes"68. Soucieux de l’état matériel du soldat, il suggère des mesures sociales pour les vétérans après leur congé : retraite, fourniture d’un habit tous les trois ou cinq ans, banc réservé à l'Église69. Il désire que les casernes soient dressées sur des lieux élevés à cause du bon air, faire baigner les soldats l’été tous les 15 jours, bien les vêtir et les chauffer l’hiver70. Il déplore l’habit étriqué qui s’est imposé depuis 15 à 16 ans pour épargner du drap : "l’habillement actuel de l’Infanterie est gênant, très mal-sain" et envoie "plus de Soldats à l’Hôpital que le fer et le feu de l’ennemi"71.

Turpin de Crissé note une décadence de l’esprit militaire de la noblesse française :

Ce ne sont pas les ouvrages qui manquent, ce sont les lecteurs qui sont devenus rares… Ces ouvrages utiles restent couverts de poussière dans la boutique du libraire, tandis que les cabinets de la plupart de nos jeunes Militaires sont changés en boudoirs et ne sont ornés que de porcelaines, de bronzes et de magots de la Chine. S’ils ont quelques livres, ce sont des romans, des feuilles périodiques, de jolies pièces ornées de gravures72.

La "plaisir de vivre" d’avant 1789 vanté plus tard par Talleyrand est épinglé par Turpin de Crissé. Les militaires (et les magistrats) sont accusés d’apprendre leur métier "à la toilette des jolies femmes, aux spectacles et dans les petits soupers"73. Il note toutefois que les officiers, s’ils sont sans expérience, sont plus instruits que ceux des guerres de 1733, 1741 et 175774.

Le réformateur constate que la jeunesse ne s’adonne plus assez à l’équitation dans les Académies, car devenue "plus paresseuse, elle est plus efféminée qu’elle n’étoit il y a trente-cinq à quarante ans". Il ajoute que du temps où il était Capitaine de Cavalerie, il était hors de question de se rendre à son régiment en chaise ou en cabriolet comme c’est le cas en 177975. Exaltant la jeunesse romaine s’entraînant sur le Champ de Mars, Turpin de Crissé déplore que la jeunesse prenne moins au sérieux les exercices du corps contrairement à la jeunesse d’il y a une quarantaine d’années76. Il propose de faire du sport le dimanche : jouer à la balle, "aux barres" (quilles) sauter, courir avec interdiction de parier77. Très souvent, il évoque les "travaux continuels" des Romains. S’il remarque un déclin physique de la jeunesse par rapport à son temps, il convient que nos ancêtres étaient plus forts et portaient l’armure de pied en cap. Il attribue ce fait aux exercices commencés plus jeunes, comme le port d’une armure proportionné à l’âge dès 12 ans, puis 15 ans. S’il estime que l’armure est devenue inutile, il réitère l’utilité des exercices78.

Après avoir souhaité dans le tome premier de ses Commentaires la suppression des charges vénales, Turpin de Crissé propose naturellement la fin des grades honorifiques, des grades d'état-major et des brevets de Colonel qui s’achètent79. En nouveau Caton le Censeur, il propose des lois somptuaires sur la table, les équipages des officiers généraux et supérieurs80. Selon lui, la réforme des hôpitaux militaires est "un gouffre" car les entrepreneurs rétribués par le roi y commettent toutes les "friponneries"81. Aux malversations que Turpin de Crissé évoque longuement, il ajoute l’inefficacité criminelle de la médecine militaire : en 1741, sur 200 000 hommes engagés en Bavière et en Bohême, le quart était rentré en France ; pendant l’hiver 1743, les fièvres, les maladies et le manque d’hygiène ont causé 50 % de pertes sur 70 000 hommes82. Même critique détaillée du service des subsistances, où règnent la pléthore, la malversation, le pourrissement des vivres : un "vice capital"83. À cette époque où le système de santé et le train étaient "privatisés", le progrès semblait de faire dépendre de l'État ces services. Aujourd’hui, le débat est inverse, l’on veut "externaliser" les services de l'État pour réaliser d’hypothétiques économies, sans étudier les conséquences à long terme d’un tel système condamné par l’Histoire.

Afin "d’offrir à la Noblesse pauvre une ressource", Turpin de Crissé propose à la place des Ingénieurs Géographies et des Aides de Camp de créer un corps des Ingénieurs des Camps et Armées du Roi. Il détaille le programme des écoles, les traitements, l’organisation…84

On peut trouver d’étranges idées chez Turpin de Crissé. Hostile au tatouage des soldats préconisé par Végèce (marquage en fait)85, assimilé aux "Sauvages" d’Amérique et de "Taïti", il préfère les désigner par des boucles d’oreilles ; d’argent pour la troupe, d’or pour les officiers86.

Pour finir, le réformateur s’avoue hostile aux réformes, du moins il distingue réforme véritable de ce qu’on appellerait aujourd’hui "réformette" :

Chaque siècle, chaque règne, chaque Ministre, a vu changer la forme, la constitution, la manutention de notre état militaire87.

Ces propos pourraient très bien s’appliquer de nos jours à d’autres ministères que celui de la Défense, et révèlent un mal politique des sociétés modernes.

Turpin de Crissé, historien moraliste…

On trouve chez Turpin de Crissé deux attitudes : celle du moraliste prompt à endosser les préjugés de son temps ou celle de l’analyste lucide.

Végèce, comme ses imitateurs au cours des siècles, part d’un constat décadentiel pour imposer ses vues. Mais, comme ses successeurs, il est souvent obligé de modérer ce constat pour ne pas s’aliéner le prince à qui il dédie son œuvre. Ainsi il écrit :

Nous sommes très-éloignés, dira-t-on, de ressembler aux Romains dans leur décadence ; cela est vrai, je ne prétends faire aucun parallèle entre eux et nous88.

Turpin de Crissé a sa propre analyse de la chute de l’Empire romain, qui pour être un raccourci, n’est pas sans vérité. Il fait commencer la décadence au règne de Tibère où "l’avarice des centurions" introduit la vénalité chez les soldats qui s’exemptent de services en payant des pots-de-vin :

Ce qui fut une des principales causes de l’entier dépérissement de la discipline ; et comme le Militaire ne dégénère et ne se corrompt jamais chez un peuple ; sans que les Trônes en soient ébranlés, des Usurpateurs se disputèrent l’Empire, les troupes se mirent à l’enchère, et les Barbares le renversèrent89.

Des considérations historiques à la va-vite émaillent ces propos moralistes. Ainsi, il juge qu’après Jules César les Romains, avides de richesses, "étoient absolument déchus de ces mœurs austères, guerrières et patriotiques qui avoient tant illustré leurs ayeux"90. Machiavel lui aussi, trait de la culture classique moderne, faisait partir la décadence romaine de Jules César, soit la fin de la République et le début du principat ou Empire. Toutefois, a contrario avec cette opinion, l’historiographie contemporaine considère les ier-iie siècle de notre ère comme l’apogée de Rome. L’opinion tient souvent lieu de jugement et Turpin de Crissé n’est pas exempt des préjugés de son temps ; il en est un reflet criant. L’idée, héritée de l’Antiquité, et que l’on trouve chez Végèce, que la richesse amollit la vertu guerrière est un poncif. L’Histoire apprend au contraire que les sociétés les plus prospères ont les meilleures armes : la commerçante Athènes a surpassé Sparte la martiale et la mercantile Carthage a failli supplanté une Rome qui n’était plus aussi rurale qu’on ne le croit. Néanmoins, Turpin de Crissé adopte les préjugés antiques comme celui qui veut tirer de la campagne les meilleurs soldats91. Il évoque également "l’amour de la Patrie, que tout Citoyen Romain suçait avec le lait"92.

On peut trouver, pour la première fois chez un commentateur de Végèce, un discours pacifiste, bien dans l’esprit des Lumières :

C’est en vain que la philosophie, depuis quelques années, s’efforce de prouver aux Rois et aux Peuples, que la guerre est un outrage fait à la nature, le plus atroce et le plus absurde en même tems93.

Ce propos pacifiste est nuancé par la suite avec l’affirmation de la valeur dissuasive d’une armée puissante et par une exhortation patriotique dans des termes proches de Végèce94 :

La valeur n’a point dégénéré chez les Français ; et la terre qui a produit les Duguesclin, les Bayard, les Turenne, les Condé, les Luxembourg, les Catinat, est toujours la même, elle ne s’est point épuisée en les mettant à jour ; mais dans la sécurité d’une longue paix, une partie de la Nation s’est livrée à des plaisirs tranquilles, et l’autre à des fonctions entièrement étrangères à la guerre95.

On note toutefois qu’il se contredit avec d’autres propos où il remarque l’affaiblissement des vertus militaires chez la jeunesse… Évidemment, comme chez Végèce96, les commentateurs médiévaux et chez Machiavel, la longue paix et le goût de l’argent ont une part de responsabilité dans la décadence romaine97. Néanmoins, après cette concession à l’esprit philosophe du temps, Turpin de Crissé ose écrire plus loin que la guerre est "un art sublime, un art profond, et non un métier"98.

… et historien militaire

À côté de l’historien moraliste, l’on trouve l’analyste lucide de l’Histoire. Il est même en avance sur l’étude de l’armée romaine. Contrairement à Végèce qui fixe à 6 000 hommes les effectifs de l’ancienne légion dans un passé non précisé99, Turpin de Crissé déclare que "les Romains n’ont jamais fixé leurs légions au nombre de 6 000 hommes"100. Il joint à cette déclaration une étude des sources qui montre que sous la République les effectifs légionnaires varient entre 3 000 et 6 000 hommes, chiffre qu’il date avec raison du règne d'Auguste. Il remarque l’erreur historique prêtée à Végèce de confondre les époques : "On ne peut pas compter sur l’exactitude de Végèce, qui souvent donne les usages qui existoient de son tems, comme s’ils avoient toujours eu lieu depuis les commencemens de la République"101. Il relève à plusieurs endroits les erreurs et contradictions de Végèce102. Mais il reconnaît la difficulté de son travail :

Il fut obligé d’avoir recours à un très-petit nombre d’anciens Auteurs, peut-être aussi obscurs qu’il l’est lui-même dans plusieurs parties de ses institutions : il n’est donc pas surpprenant qu’il se soit mépris, et qu’il ait donné pour certain ce qu’il n’a fait que conjecturer103.

N’ayant que superficiellement fait l’analyse des sources de Végèce, il en trouve une qui est apparue à la fin du xve siècle : Modeste ou Modestus. Il constate que le De Re Militari II, 15-17 recopie "mot à mot" le livre de Modestus qui aurait vécu à la fin du iiie siècle sous le règne de l’obscur empereur Tacite104. C’est une erreur, car Modestus n’a jamais existé : c’est le nom donné à un extrait de Végèce105.

Il pressent que certains des effectifs ou des ordres de bataille annoncés par Végèce ne relèvent pas de l’Histoire mais de la proposition tactique. Idée que beaucoup d’historiens, y compris du xxe siècle, n’ont pas eue. Ainsi, pour les 726 cavaliers que Végèce attribue à sa légion idéale, il y voit "une idée creuse, ou un conseil qu’il donne à l’empereur"106. Ce chiffre est généralement admis sans discussion par beaucoup d’historiens contemporains107. Il comprend que les ordres de bataille donnés par Végèce sont une "disposition qui n’a jamais eu lieu que dans l’imagination de Végèce, et qui ne peut partir que de la tête d’un homme qui n’a aucune théorie ni aucun principe de la guerre"108. Cela dit, Turpin de Crissé commet une erreur de lecture en voulant concilier deux passages de Végèce qui évoquent l’un : l’ordre binaire de deux lignes de cinq cohortes, l’autre : l’ordre ternaire (vélites), princes, hastaires, triaires109. Turpin de Crissé en arrive à un échiquier de huit lignes !

Cohortes n°

I

II

III

IV

V

Première ligne

 

v

v

v

v

vélites

 
 

p

p

p

p

princes

 
 

h

h

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h

hastaires

 
 

t

t

t

t

triaires

 

Cohortes n°

X

IX

VIII

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Deuxième ligne

 

v

v

v

v

vélites

 
 

p

p

p

p

princes

 
 

h

h

h

h

hastaires

 
 

t

t

t

t

triaires

 

Végèce n’écrit rien de tel. Il confond deux époques et deux styles tactiques : la triplex acies républicaine (avec hastaires, princes et triaires) et la duplex acies impériale (deux lignes de cinq cohortes plus un rideau mobile de troupes légères). Végèce n’emploie pas le terme de velites et met étymologiquement les principes ("premiers") en première ligne alors que Polybe et Tite-Live les placent en deuxième. Il est incapable de dire de quelles cohortes il tire la troisième ligne de triaires…110.

Turpin de Crissé, délaissant le détail, accède aux visions plus larges de la grande Histoire. En quelques lignes denses, il entrevoit le mal de l’armée de métier romaine, en proie à la déromanisation et à la guerre civile :

Auguste… institua, par les conseils de Mécène, une Milice permanente ; il établit vingt-cinq Légions perpétuelles, et les fixa dans les Provinces frontières. Il en résulta que ces Légions, ne se recrutant plus que dans les pays où elles étoient fixées, les levées ne se faisant plus dans Rome, l’esprit militaire se perdit entièrement dans ses citoyens ; et les commandans de ces Légions, éloignés du centre de l’Empire, s’arrogèrent une autorité fort au dessus de celle de leurs prédécesseurs, et presque indépendante de celle de l’Empereur. Ces Soldats, toujours armés, eurent du mépris pour les citoyens qui restoient paisiblement dans Rome, ils étendirent même ce mépris jusqu’à l’Empereur, qui ne faisoit plus la guerre que par ses lieutenans ; et ces légions formées en grande partie d’étrangers, se regardèrent comme un corps absolument séparé du peuple romain111.

Turpin de Crissé estime que l’édit de Caracalla en 212, accordant la citoyenneté à tous les sujets libres de l’Empire, a tué la différence entre légions et auxiliaires112. Végèce se méfiait des armes auxiliaires et mercenaires113. Il signale aussi la perte du sens ami/ennemi, une des causes fondamentales de la disparition de l’Empire : "si l’on domptoit les Goths, les Hérules, les Scythes ; c’étoient pour les incorporer dans les légions"114. Cette pratique atténue le sens de la menace car l’ennemie n’est plus un ennemi mais un partenaire virtuel115. Toutefois, par souci courtisan, Turpin de Crissé prend garde de ne pas critiquer l’usage contemporain d’entretenir des régiments étrangers (Suisses, Allemands, Écossais, Irlandais…) :

Si la France a des Régimens étrangers à sa solde, c’est moins par l’impuissance de défendre ses États avec ses propres sujets que pour soulager ces mêmes sujets, et en ôter aux Puissances voisines116.

Il reprend en cela les considérations de Louis XIV qui prétendait qu’un mercenaire était un sujet épargné et un soldat pris à l’ennemi. Les faits lui donnent raison. Maurice de Saxe, commandant en chef les troupes françaises sous Louis XV, était un Allemand, demi-frère du roi de Saxe. Le général von Luckner, de l’ex-armée royale, reste en service après la Révolution ; il est guillotiné en 1793 pour avoir demandé sa solde à la Convention. Sa fidélité est exemplaire comparée à un Pichegru ou à un Moreau. Même fidélité au roi dans les troupes étrangères : le Royal Allemand charge la foule parisienne le 13 juillet 1789 et les Suisses résistent le 10 août 1792 alors que les Gardes Françaises ont pris la cause de la Révolution. Pour ne pas contredire son raisonnement sur les causes de la décadence militaire et politique romaine, Turpin de Crissé distingue les régiments étrangers des armes nationales et auxiliaires117. Et pour renforcer son propos, il explique d’après M. de Beausobre, dans son Tableau Militaire des Grecs, "qu’il faut établir une proportion entre la quantité des troupes à entretenir, et celle des Citoyens qu’on a"118. Il conclut que les Carthaginois, puis les Romains, ont péri faute d’avoir négligé cet équilibre et reposé sur des armes mercenaires. Cette idée de proportion, chère aux Anciens, est rappelée par Végèce119.

Les clercs médiévaux avaient retenu l’importance du serment militaire120. Turpin de Crissé rappelle, d’après Polybe et Tacite, Tite-Live et Denys d’Harlicarnasse, l’usage de celui-ci. Longtemps négligé, une ordonnance du 1er février 1763 le rétablit dans l’armée française. Il était prononcé sous les drapeaux à la tête du régiment rangé en bataille. Son texte a été modifié en 1768 et en 1778, mais relève d’une influence de Végèce121.

Un enseignement tactique

La tactique au xviiie siècle, soumise à l’esprit du temps, devient de plus en plus géométrique. Les manuels avec des planches compliquées fleurissent alors. Turpin de Crissé qualifie ces théories de "frivolement abstraites", cause d’"incertitude" et d’un "découragement général" dans le monde militaire :

Ces projets imposans dans la spéculation, des manœuvres impraticables sur le terrain, et toutes ces nouveautés éphémères qu’adopte avec avidité la légèreté Française, mais dont l’exécution fait bientôt sentir le ridicule122.

La mode militaire a toujours existé, aujourd’hui comme hier. Depuis le Moyen Âge, le monde occidental a toujours enfanté des armées aux uniformes, armes, tactiques, hiérarchies très comparables. Le xviiie siècle est peut-être le sommet de l’uniformisation de l’aspect du soldat : tricorne, redingote, gilet, culotte, guêtres, fusil, cartouchière suspendue à un baudrier, baïonnette, souliers à boucles. Au siècle des Lumières, en Europe domine la mode militaire prussienne : entraînement mécanique au chargement du fusil, marche au pas. Probablement lecteur du Candide (1759) de Voltaire, Turpin de Crissé invite à ne pas traiter le soldat comme "une espèce d’automate, qui ne sent rien et n’est sensible à rien"123. Se méfiant de la mode, Turpin de Crissé engage le Ministre à faire tester par les régiments les nouveaux usages de discipline militaire pendant une période de six mois124. Dans ce contexte, Turpin de Crissé est hostile au drill à la prussienne qui se généralise :

La sévérité d’une discipline mal entendue n’est pas ce qui peut fixer l’attachement du Soldat Français pour son état, pour ses devoirs. La crainte inspire le dégoût, elle engourdit les facultés de l’âme, rend l’homme lâche, perfide et barbare125.

Humaniste, ce propos manque du recul historique donné par les guerres de la Révolution, où la Terreur a stimulé les engagements et l’ardeur au combat… et parfois aussi la trahison de certains généraux.

Turpin de Crissé s’est intéressé à l’armement. Il affirme qu’il est nécessaire de rendre au soldat l’épée que l’on a maintenue seulement pour les Grenadiers et les Bas-Officiers des Compagnies factionnaires. Il recommande des "petits sabres courbes" pour combattre et ouvrir les haies126. Cette proposition semble à l’origine du sabre briquet, introduit à la fin du règne de Louis XVI et en vigueur jusque dans les années 1820. Dans le domaine de l’escrime, alors que les commentateurs du Moyen Âge avaient donné raison à Végèce en privilégiant l’estoc sur la taille, Turpin de Crissé affiche une belle indifférence :

Que le coup de pointe cause une blessure mortelle, et que le coup de taille ne fasse que blesser, peu importe, si l’ennemi est mis hors de combat127.

Turpin de Crissé reflète en partie la pensée tactique de son temps où le feu l’emporte sur le fer. Il constate que c’est avant tout une mode militaire :

Ce n’est pas à l’invention de la poudre que nous devons l’abandon absolu des armes défensives dans l’infanterie et dans la cavalerie. La poudre a été inventé en 1330, sous le règne de Philippe de Valois, et elles n’ont été abandonnées qu’en 1667 sous le règne de Louis XIV128.

Il reconnaît qu’avant l’invention des armes à feu "les armes longues étoient reconnues pour les meilleures"129. Il est hostile à la frappe d’estoc pour la cavalerie, alors que, dans les manuels des années 1820, elle est reconnue comme la plus efficace. La lance, l’escrime, la cuirasse reviendront en force lors des guerres du Ier Empire. Néanmoins, Turpin de Crissé a une vision qui n’est pas résolument contre le fer. Il veut augmenter la longueur des baïonnettes à 18-20 pouces alors qu’elles sont de 13130. Il souhaite réintroduire la hache d’armes à la place des deux pistolets d’arçon pour la cavalerie ; la hache remplacerait l’épée en cas de destruction de celle-ci, et son côté marteau pourrait enfoncer les piquets de tente131. C’est une imitation des Hussards autrichiens dotés de la "balta"(hache avec pointe) ou de la "sakagne" (marteau avec une pointe). Après avoir prouvé, tableau à l’appui, le coût d’achat et de réparation des chapeaux de feutre, Turpin de Crissé se fait l’apôtre d’un retour du casque dans l’infanterie132. Il estime qu’après deux à trois bivouacs le chapeau est déformé et ne protège ni de la pluie, ni du soleil133. En cela il rejoint Végèce qui déplorait l’abandon du casque et de la cuirasse par l’infanterie dans les années 380134. Mais surtout, il est novateur : à l’exception des casques à chenille qui équipent certains régiments à la fin du règne de Louis XVI jusqu’aux guerres de la Révolution, il faudra attendre 1916 pour concrétiser ce vœu !

Paradoxalement, avec son indifférence pour l’escrime, il reproche au peuple français, par la "manie de l’imitation", d’avoir perdu sa supériorité tactique qui résidait dans l’impétuosité en ne combattant plus que par le feu, comme les autres armées. Trois conséquences néfastes en résultent : "La valeur lui devient inutile", "il ne fait plus la guerre qu’à coups de canons et à coups de fusils", l’entraînement basé sur le fusil rend le soldat moins résistant135. Il critique les progrès de l’artillerie qui déshumanise la guerre :

On voudroit nous persuader que, sans artillerie, il est impossible de gagner une bataille ; mais ces panégyristes d’une artillerie très nombreuse ne voient pas qu’en lui donnant la prépondérance, ils rendent, pour ainsi dire, nulle la valeur du Soldat, l’intelligence des Officiers, et qu’ils ne les admettent que comme spectateurs des effets de l’artillerie136.

Turpin de Crissé relève depuis 35-40 ans l’augmentation de l’artillerie :

vers 1740, 50 pièces, pour 50 000 hommes, soit 1/1 000, 1779, 200-250 pièces, pour 50 000 hommes, soit 4-5/1 000137.

Au demeurant, il juge le feu de mousquetterie et d’artillerie plus "effrayant que meurtrier"138. Plus loin, Turpin de Crissé étaye ses dires par l’explication et la statistique. Seul le premier tir voit la cible, après c’est le "hazard". Il déplore qu’à Fontenoy (1745) le Marquis d’Anteroches, par une courtoisie mal placée, ait permis aux Gardes Anglaises de tirer les premiers, bénéficiant d’un tir plus précis et se trouvant derrière un écran de fumée par la suite139.

La fumée qu’occasionnent les décharges réitérées de l’artillerie et de la mousquetterie… est l’inconvénient le plus nuisible au succès des batailles140.

Citant Folard et le Maréchal de Saxe, il estime les pertes à 1 homme par 200 ou 280 coups de fusils141.

Au plan tactique, Turpin de Crissé réfute l’ordre de bataille sur trois lignes, propre aux temps républicains, que Végèce veut réactiver142. Il rétrécirait le front de l’armée et donc la puissance de feu ; d’autre part, il exposerait par sa profondeur à un tir d’artillerie plus meurtrier143. Il se fait tacticien contemporain quand il discute de l’ordre de bataille chez Végèce. Il propose un "ordre allongé" sur deux rangs au lieu des trois en usage de son temps. Ceci afin d’avoir un tir mieux dirigé et de limiter les pertes dans la formation144. Les faits lui donneront raison, car les Britanniques adopteront la ligne sur deux rangs avec efficacité contre les Français lors de la guerre d’Espagne (1808-1814). Toutefois, pour contacter l’ennemi à la baïonnette, il suggère 12 rangs de profondeur145. Voici comment l’on passe de l’un à l’autre dans sa théorie :

À quatre-vingts ou cent pas, le feu doit cesser, l’ordre allongé doit être subitement changé en ordre profond ; et c’est le moment de la bayonnette surtout pour la Nation Française146.

Turpin de Crissé se réfère au Maréchal de Puységur et au Chevalier de Folard147 quand il étudie les sept ordres de bataille de Végèce148. L’encyclopédie de Diderot en donne une planche explicite dans la rubrique sur "l’Art militaire des Romains"149. Le Maréchal Prince de Ligne voyait dans les sept ordres de bataille l’origine de la science des batailles de son temps. Toutefois, il a l’humour d’en proposer un huitième dans ses Fantaisies militaires, "qui est de n’en pas avoir"150. Turpin de Crissé condamne avec Végèce le carré long, phalange en fait ; ordre de bataille simpliste qui est le plus usité à la fin de l’Empire et… au xviiie siècle "par la raison du feu dont toutes les Puissances font le plus grand cas"151. Turpin de Crissé croit à l’ordre oblique délivré par échelons refusés distants de 50 pas : ce qu’il appelle le "marteau"152 :

Ennemi

== Espace de

== == 50 pas

== ==

Puységur, repris par Turpin de Crissé, conseillait avec Végèce de déborder les ailes adverses et de refuser son plan : soit l’ordre oblique. L’enveloppement est assuré par de la cavalerie avec un corps d’infanterie assurant la jointure avec le centre du corps de bataille153. Turpin de Crissé concède à Végèce154 la nécessité de laisser une porte de sortie au vaincu pour lui ôter l’énergie du désespoir et accélérer sa déroute155.

Officier de Hussards, il ne croit pas toutes les nations propres à la tactique ce genre d’arme : le harcèlement par vagues d’assaut. Les Hongrois, créateurs de cette arme, les Tartares et les Allemands, avec de l’entraînement, peuvent faire de bons Hussards. Par contre, les Français et les Italiens n’ont "pas assez de solidité et de patience", l’Espagnol est "trop grave, et n’a pas assez d’activité", l’Anglais est "trop fougueux, et n’estime pas assez son ennemi"156. On peut s’étonner de voir l’intrépidité condamnée pour la cavalerie légère, alors qu’elle semble au premier abord la qualité principale de cette arme. Néanmoins, le harcèlement n’est pas le corps à corps que des peuples trop braves recherchent inconsidérément157.

Le camp fortifié d’étape n’est plus aussi utile au xviiie siècle qu’il ne l’était du temps des Romains. Il risque de laisser l’armée se faire encercler et affamer. Des patrouilles peuvent servir de sonnettes et alerter des troupes plus vite sur le pied de guerre que sous l’Antiquité158. Pour Turpin de Crissé, et contrairement à Végèce159, le camp romain n’avait pas un caractère tactique mais disciplinaire :

C’étoit moins la crainte de l’ennemi, que pour entretenir leurs soldats dans l’habitude du travail, que les Romains avoient pris l’usage de retrancher leurs camps160.

Alors qu’au xvie siècle, au début du xviie siècle, ou même le Maréchal de Saxe dans ses Rêveries militaires, beaucoup voulaient recréer ou imiter la légion romaine161, Turpin de Crissé y est d’abord indifférent. Indifférent au nom, mais aussi à la forme : "Peu importe les noms pourvu que la composition de chaque corps soit relative au genre de service qui lui est propre, et à l’utilité dont il doit être"162. C’est une sagesse tactique élémentaire souvent oubliée alors que l’institution militaire hésite entre la nécessité et le conservatisme. Au deuxième tome de ses Commentaires, Turpin de Crissé oublie cette sagesse et propose ce qu’il appelle "une légion relative à nos armes", disposée en huit cohortes de deux manipules de deux centuries ; les centuries elles-mêmes divisées en deux demi-centuries composées de six décuries ou "chambrée". Le tout atteignant 3072 hommes163. En fait, Turpin de Crissé cède à l’esprit de son temps, épris d’abstractions géométriques et mathématiques. De cet esprit sont nées les 20 planches qui clôturent les Commentaires qui relatent des batailles du xviiie siècle ou le "marteau" pour asséner l’ordre oblique.

Les pressentiments visionnaires
de Turpin de Crissé

Turpin de Crissé peut apparaître étonnement moderne, en particulier dans son Discours préliminaire. C’est le premier auteur à avoir énoncé la théorie de la dissuasion comme conséquence du progrès technique :

Puisse cette Science dangereuse parvenir à un tel degré de perfection, que toutes les Nations également instruites dans l’art de se détruire et dans celui de se défendre, se craignant mutuellement, se respectant et n’osant plus rien attenter les unes contre les autres, renoncent à terminer leurs querelles par des combats inutiles, qui, toujours balancés par une égalité de succès et de pertes, ne produiroient dans aucun parti ni victoire ni défaite164.

Il faudra attendre l’avènement du nucléaire après 1945 et la guerre froide pour voir se concrétiser cette théorie qui contient en germe certaines illusions pacifistes de la seconde moitié du xxe siècle. Il déplore que la Science fasse disparaître "les faits éclatants" et fasse "abandonner la pratique et l’expérience pour la théorie et les systèmes"165. Par ce constat sur son siècle, il s’avère toujours visionnaire sur la mécanisation croissante de la guerre et sur l’"esprit de système" des sociétés modernes.

Turpin de Crissé imagine une fiction politique où s’installerait le règne de l’argent. Outre la mort de la noblesse qu’il pressent, il note que le règne de l’argent aurait des effets néfastes pour l’armée et même pour la qualité des industries :

On épargnera sur les recrues, les remontes, les armes, l’habillement. Les arts et métiers ne seront plus excités ni protégés : tous les sujets de l'État, depuis le premier jusqu’au dernier, courront à l’argent166.

Avec deux cents ans de recul, les années 1990, celles de la mondialisation, semblent valider ces vues pessimistes. Dépenses militaires en déclin, difficultés de recrutement, primat du financier sur l’industrie et l’agriculture. Turpin de Crissé écrit à une époque où la petite noblesse, issue des armes et de la terre, ne tient plus la course à l’argent. La richesse, de terrienne, devient financière et mercantile. Le personnage du "Traitant", de "l’homme d’affaires" dirait-on aujourd’hui, occupe une place grandissante et s'immisce dans la noblesse. Le futur utilisé par le commentateur de Végèce est un faible artifice qui contient une crainte réelle. Ce réflexe d’autodéfense de la noblesse va contraindre Louis XVI à lui réserver les postes d’officiers en 1786. Cette mesure conservatoire se retourneront contre leur auteur ; fermer la carrière des armes à la petite et moyenne bourgeoisie, travailleuse, capable, allait susciter un vif mécontentement.

En Conclusion

Il faut avouer qu’on n’apprend pas grand chose sur Végèce en lisant Turpin de Crissé. Le plus souvent, il cache Végèce pour livrer sa propre pensée, très marquée par l’esprit de son temps dans le ton et le contenu. Contrairement à l’usage médiéval, ou à celui de la Renaissance, il se montre très sévère contre lui, tant pour son information historique, qu’il juge confuse, que pour ses ordonnances tactiques. Les Commentaires de Turpin de Crissé valent plus pour eux-mêmes que pour l’étude de Végèce, en dépit de quelques analyses justes. Ils dépeignent la société militaire d’Ancien Régime à travers la critique sincère, et parfois féroce, d’un officier général. L’auteur est animé d’un véritable goût pour la réforme. Les idées de Turpin de Crissé marquent un goût pour le détail, mais embrassent finalement l’ensemble du système militaire. Au plan tactique, il préfère la simplicité de l’assaut impétueux à la baïonnette et croit en la furia francese dont parlait Machiavel. Quelques idées visionnaires émaillent ce long Commentaire où l’histoire romaine et Végèce sont traités de manière répétitive. Ainsi, la période républicaine est associée au patriotisme, à l’austérité des mœurs ; tandis que la décadence impériale provient d’une longue paix, de l’amour des richesses et de la barbarisation de l’armée.

Quelle fut l’influence de l’ouvrage sur la pensée militaire du temps ? Si dans les années 1780 le général suisse Warnery fait des commentaires sur Turpin de Crissé, c’est plutôt sur son Essai ou son Montecucculli167. Une réédition de ce volumineux ouvrage en 1783 plaide pour un certain succès. Il y avait une forte tradition des bibliothèques régimentaires au xviiie siècle. La position de Turpin de Crissé a certainement forcé l’achat ; à noter toutefois que l’exemplaire détenu à la Bibliothèque de l'École Militaire au Champ de Mars, porte le tampon "École Royale d’État-Major" mais date de la Restauration168. L’ouvrage est néanmoins rarement cité dans la littérature militaire de l’époque.

Annexe I :
Les sources de l’Essai sur l’art de la guerre
de Turpin de Crissé

Nombre de citations

Anciens

Modernes

Végèce

20

Montecuculi

11

Tite Live

10

Marquis de Feuquières
+ (Notice de Vigenère sur)

9
2

Onosandre

5

Santa Cruz

8

Léon le Tacticien

5

Folard (trad. de Joly de Maizeroy avec Traité des Machines des Anciens)

8

Homère
(Iliade)

4

Puységur

10

César

3

Montesquieu (Esprit des Loix)

3

Polybe

3

Histoire du Prince Eugène

3

Horace
(Art poétique)

2

Duc de Rohan

2

Justin

2

M. de la Valière (Pratique et maximes de la guerre)

2

Quinte Curce

2

Comte d’Artois (Histoire de Malthe)

1

Salluste
(Guerre de Jugurtha)

2

Bentivoglio (Histoire des Flandres)

1

Xénophon (Cyropédie)

2

Guichardin

1

Denys d’Halicarnasse

1

Saint Rémy (Mémoire d’Artillerie)

1

Diodore de Sicile

1

Maréchal de Coigny (Mémoire manuscrit)

1

Hérodote

1

Nordberg (Histoire de Charles XII)

1

Plutarque (Fabius)

1

M. de Quinci

1

Tacite (Annales)

1

Relation de la Journée de Nimègue
(Mercure Galant 1702)

1

Valère Maxime

1

S. Real (Traité de la Valeur)

1

   

Toublet (Essai de Morale et de Littérature)

1

   

Varillas (Histoire des Français)

1

   

Vauban (Traité sur l’attaque et la défense des places)

1

   

Maréchal de Villars

1

Total

66

Total

71

 

Notes:

1 Ph. Richardot, Végèce et la culture militaire au Moyen Âge ve-xve siècles), Paris, Économica-ISC, 1998.

2 Ph. Richardot, "Les éditions d’auteurs militaires antiques aux xve-xvie siècles", Stratégique, 68, 1998, pp. 75-101.

3 Ph. Richardot, "L’influence de Végèce sur la pensée militaire du xvie siècle", Stratégique, 60, 1996, pp. 7-28.

4 Ph. Richardot, "La réception de Végèce dans l’Italie de la Renaissance : entre humanisme et culture technique", Studi Umanistici Piceni, XV, 1995, pp. 195-214.

5 J. Chagniot, Le Chevalier de Folard, la stratégie de l’incertitude, Paris-Monaco, Éditions du Rocher, 1997.

6 Ch.-J. de Ligne, Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, à mon refuge sur le Leopoldberg près de Vienne et se vend à Dresde chez les Frères Walther, 1795-1811, t. 28, Catalogue raisonné des livres militaires de la bibliothèque de S.A. le Prince de Ligne, 1805, p. 179. Référence communiquée par M. B. Colson.

7 Article Turpin de Crissé, Nouvelle Biographie Générale, Paris, Firmin-Didot, 1866, t. 45, col. 743-744.

8 L. Turpin de Crissé, Commentaires sur les Institutions militaires de Végèce. Par le Comte Turpin de Crissé. Membre des Académies Royales des Sciences et Belles Lettres de Berlin et de Nancy, Montargis, Impr. par Cl. Lequatre, 1779, t. 1, p. 177.

9 L. Turpin de Crissé, Lettres sur l’éducation, Paris, 1762.

10 L. Turpin de Crissé, Essai sur l’Art de la guerre. Par M. le Comte Turpin de Crissé, Brigadier des Armées du Roi, et Mestre de Camp d’un Régiment d’Hussards, Paris, Impr. Chez Prault, Fils l’aîné, Quai de Conti à la Charité, Paris, Chez Jombert, Imprimeur-Libraire du Roi, rue Dauphine, à l’Image Notre Dame, 1754, 2 vol.

11 Livre Premier, "Les opérations d’une Campagne depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites, à l’exception des sièges". Livre II, "Des précautions qu’il faut prendre pour attaquer l’Ennemi dans toutes ces mêmes opérations". Livre III, "Des cantonnements, des Quartiers et des Manœuvres". Livre IV, "De l’attaque des Quartiers ou Cantonnemens des Ennemis" ; Livre V, "De la petite Guerre, de la nécessité des Troupes légères et de l’usage qu’on doit en faire".

12 H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, Paris, Économica-ISC, 1999, p. 172, 175.

13 Voir Annexe I.

14 J.-M. Thiriet, "La redécouverte d’un homme de guerre et de Lettres : Montecuccoli", Stratégique, 60, 1995, pp. 29-38.

15 L. Turpin de Crissé, Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi, généralissime des Armées et Grand-Maître de l’Artillerie de l’Empereur ; en 2 t. Par M. le Cte Turpin de Crissé, Maréchal des Camps et Armées du Roi, Inspecteur de cavalerie et de Dragons, des Académies Royales de Sciences et Belles Lettres de Berlin et de Nancy, Paris, Impr. par Cl. Ant. Jombert, fils aîné, 1769, 3 vol ; Amsterdam, 3 vol.

16 L. Turpin de Crissé, Commentaires sur les Institutions militaires de Végèce. Par le Comte Turpin de Crissé. Membre des Académies Royales des Sciences et Belles Lettres de Berlin et de Nancy, Montargis, Impr. par Cl. Lequatre, 3 t., 20 planches, 1779.

17 Traduction de Végèce, avec des réflexions militaires par le Chevalier de Bongars, Paris, Impr. par C.A. Jombert père, 1772.

18 Id., … seconde édition revue, corrigée et augmentée. Chez Nyon l’aîné, 2 t., 20 planches, Paris, 1783.

19 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XXIX.

20 Carrion-Nisas, Essai sur l’histoire générale de l’art militaire, Paris, Letrouvé, 1824, t. 2, p. 255. D’après H. Coutau-Bégarie, op. cit., p. 172, note 111.

21 L. Turpin de Crissé, Commentaires de César, avec des notes historiques, critiques et militaires, Montargis, 1785, 3 vol.

22 M. de Saxe (Maréchal), Les Rêveries ou Mémoires sur l’Art de la guerre de Maurice Comte de Saxe, Duc de Courlande et de Semigalle, Maréchal-Général des Armées de SMTC etc., dédiés à Messieurs les Officiers Généraux. Par M. de Bonneville Capitaine Ingénieur de Campagne de sa Majesté le Roi de Prusse, Mannheim, Impr. par Jean Drieux, 1757, p. V.

23 L. Turpin de Crissé, Essai…, 1759, I, 14, p. 220.

24 M. de Saxe (Maréchal), Esprit des Loix de la Tactique et de différentes institutions militaires ou notes de Mr. le Maréchal de Saxe : contenant plusieurs nouveaux Systêmes sur l’Art de la guerre, commentée par M. de Bonneville. Avec un Mémoire Militaire sur les Tartares et les Chinois, où l’on trouve une comparaison des Opérations Militaires de ces deux Nations avec ce que les Historiens et commentateurs Européens ont écrit d’instructif pour les Gens de guerre, Impr. par Pierre Gosse Junior, Librairie de SAS le Prince Stathouder des Provinces Unies, 2 t., 1762, t. 1, p. 5.

25 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XXIX.

26 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. V-XXX.

27 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XIV.

28 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XIX.

29 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XIV.

30 Ch.-J. de Ligne, Catalogue raisonné…, 1805, pp. 178-179.

31 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 3.

32 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 123.

33 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. IX.

34 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. X.

35 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XI.

36 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 418.

37 De Re Militari, I, 2.

38 L. Turpin de Crissé, Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi, 1769, t. 1, p. 56.

39 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 26.

40 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 27.

41 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 31.

42 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 17.

43 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 56.

44 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 10.

45 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 28.

46 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 29.

47 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 96.

48 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 97.

49 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 99.

50 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 101.

51 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 176.

52 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 321.

53 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XI.

54 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 42.

55 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 43.

56 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 44-45.

57 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 46.

58 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 52.

59 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 55.

60 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 73.

61 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 74.

62 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 76-77.

63 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 106.

64 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 79.

65 DRM, I, 5.

66 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 102.

67 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 10, note a.

68 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 120.

69 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 35.

70 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 52-53.

71 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 54.

72 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 127.

73 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 418-419.

74 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 423.

75 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 221.

76 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 159-160.

77 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 162.

78 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 36.

79 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 113, note a.

80 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 42.

81 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 68-72.

82 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 75-76.

83 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 119-127.

84 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 333-347.

85 DRM, I, 8.

86 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 115-117.

87 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 399.

88 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 245.

89 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. XXIV-XXV.

90 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 40.

91 DRM, I, 3.

92 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 46.

93 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XXV.

94 DRM, I, 28 : L'ardeur belliqueuse n’a pas dégénéré chez les hommes, et les terres qui ont produit les Spartiates, les Athéniens, les Samnites… et les Romains eux-mêmes ne sont pas épuisées… Mais dans la sécurité d’une longue paix, une partie des hommes s’est tournée vers les plaisirs, et l’autre vers les métiers civils.

95 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XXVII.

96 DRM, I, 28.

97 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 285-289, 242-243, t. 2, pp. 28-30.

98 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 576.

99 DRM, II, 2.

100 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, pp. 17-18.

101 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 96.

102 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, pp. 124, 126, 179, 387.

103 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 125.

104 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 397.

105 Ph. Richardot, "Les éditions d’auteurs militaires antiques…", 1998, pp. 89-90.

106 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 179.

107 Ph. Richardot, "Hiérarchie militaire et organisation légionnaire chez Végèce", in Y. Le Bohec (dir.) La Hiérarchie (Rangordnung) de l’Armée romaine sous le Haut Empire, Paris, de Boccard, 1995, p. 414.

108 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 196.

109 DRM, II, 6 et 15-17.

110 Ph. Richardot, "Hiérarchie…", 1995, pp. 408-409.

111 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 120.

112 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 121.

113 DRM, II, 2-3.

114 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 148.

115 Ph. Richardot, La fin de l’Armée romaine (284-476), Paris, Économica-ISC, 1998, p. 270, 295.

116 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 246.

117 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 20.

118 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 23 ; d’après M. de Beausobre, Tableau Militaire des Grecs, Article XVI.

119 DRM, III, 1.

120 DRM, II, 5.

121 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, pp. 63-66.

122 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. XI.

123 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 105.

124 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. XII-XIII.

125 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 7.

126 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 177.

127 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 186.

128 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 259.

129 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 186-189.

130 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 189.

131 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 192.

132 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 262-265.

133 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 62.

134 DRM, I, 20.

135 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 189.

136 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 385.

137 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 399.

138 Ibid.

139 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 387.

140 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 380-381.

141 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 383.

142 DRM, II, 14-16.

143 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 270.

144 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 203-204.

145 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 205.

146 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 206.

147 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 495. Puységur, I, 14 et Folard tomes III et IV.

148 DRM, III, 20.

149 D. Diderot, Encyclopédie,… ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres. Mis en ordre et publié par M. Diderot, et quant à la partie mathématique par M. D’Alembert, Paris, 1751-1780.

150 Ch.-J. de Ligne, Fantaisies militaires, Paris, Champion, 1914, p. 25.

151 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 498.

152 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 499.

153 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, pp. 500-501 ; Puységur, Tome I, 15, Art. 8

154 De Re Militari, III, 21.

155 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 3, p. 542.

156 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 205.

157 L. Turpin de Crissé, "Éloge des hussards hongrois en France. Un manuscrit inédit du comte Lancelot Turpin de Crissé", Enquêtes et Documents, 25, 1998. D’après H. Coutau-Bégarie, op. cit., p. 264, note 76.

158 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 285-289.

159 DRM, I, 21.

160 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. 324.

161 M. de Saxe (Maréchal), 1757, p. 23-sq.

162 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, p. 6.

163 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, pp. 89-90.

164 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. VI.

165 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 1, p. VII.

166 L. Turpin de Crissé, Commentaires…, 1779, t. 2, pp. 30-31.

167 H. Coutau-Bégarie, op. cit., pp. 180-181.

168 Il est vrai qu’il faut tenir compte des pertes et des vols, très fréquents à toutes les époques…

 

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