DE SCHARNHORST À SCHLIEFFEN GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA PENSÉE MILITAIRE ALLEMANDE

 

 

Herbert Rosinski

- I -

Au moment même où, en France, Jomini rassemblait les divers fragments de l’École française dans son interprétation des séries sans précédent de succès écrasants de Napoléon, apparut en Prusse, sous la direction et la conduite de Scharnhorst, une nouvelle école de pensée militaire comprenant, outre lui-même et Clausewitz, deux autres penseurs militaires, bien connus et hautement estimés à leur époque, mais longtemps maintenus dans un oubli total dont ils ne sont sortis qu’au cours des dernières années : F. K. von Lossow et Rühle von Lilienstern1.

La caractéristique de l’école allemande était sa combinaison d’une vaste expérience pratique avec un esprit philosophique fortement prononcé, reflétant la double influence de la révolution napoléonienne de la stratégie et des tendances spéculatives de la pensée allemande classique. Avec Scharnhorst l’aspect pratique prédomina ; sa large connaissance de la littérature contemporaine (à peine philosophique) servit seulement de stimulus général et de levain. Chez Lossow et Rühle une connaissance superficielle de la philosophie conduisit tantôt à un scepticisme excessif, tantôt à des aberrations spéculatives, sans valeur théorique ou pratique. Il n’y a que chez Clausewitz, à la fois soldat passionné, consumant toute sa vie dans la vaine quête d’une sphère d’activité à la mesure de ses dons et de ses hautes aspirations, et théoricien né, qu’on trouve une compréhension profonde tant de la substance empirique que des implications philosophiques, qui se rencontrèrent dans un équilibre parfait pour produire la seule théorie de la guerre vraiment complète, dans laquelle les aspirations conscientes et inconscientes de son école trouvèrent leur accomplissement classique...

La grande inspiration et le thème de Scharnhorst et de son cercle furent la révolution dans l’art de la guerre apportée par Napoléon. Le surprenant exploit de Scharnhorst fut de saisir ce phénomène unique dans l’histoire de la guerre dans ses traits distinctifs à son tout début, dans les premières années de la guerre des Flandres, et, de plus, tout de suite d’une manière incomparablement plus radicale et par conséquent plus libre et moins dogmatique que Jomini. Le développement de ses vues en une analyse détaillée fut le travail patient de sa vie, inachevé à sa mort. Elles furent la base de sa propre activité, de grande envergure et capitale, et la source d’inspiration de son école.

Pourtant, cette tentative de percer le secret de la nouvelle forme de guerre et de le réduire à une théorie clairement raisonnée ne constituait qu’un aspect du travail de Scharnhorst et de ses disciples. Leur opposition prononcée à toutes les théories précédentes, que Lossow écarta comme "rien d’autre que de la folie pure", que Rühle considérera comme "complètement inadéquates et valant à peine d’être notées", ne fut pas moins importante. Clausewitz déployait toute son éloquence contre leur sophismes et leurs futilités. Cet antagonisme ne se limita pas à la dénonciation d’écrivains de la fin du xviiie siècle tels que Lloyd, Dumas et Venturini, reflétant par leurs "systèmes" partiaux la réduction ad absurdum de la vieille forme de guerre juste avant la transformation ; ni à celle de spéculateurs fantasques tels que Bülow ; elle s’étendit même à un interprète de la nouvelle guerre aussi marquant que Jomini, contre le dogmatisme duquel non seulement Clausewitz mais aussi Rühle se sentirent obligés d’élever leur plume au nom de l’héritage commun de leur maître.

Ainsi leur opposition aux anciennes théories ne se dirigea t’elle pas seulement contre leur substance - la vieille conception de la guerre du xviiie siècle - mais par dessus tout contre leur forme théorique, que Jomini, quoique représentant de la nouvelle conduite de la guerre, partageait avec ses prédécesseurs. C’est-à-dire qu’ils s’opposaient à la tendance fondamentale de voir la tâche de la théorie militaire comme l’établissement, à travers l’isolation et l’abstraction, d’un nombre d’éléments ou de formes de base que l’on prétendait absolument valables pour toutes les situations, sphères ou époques. Contre cette procédure jusqu’ici incontestée, Scharnhorst et son école élevèrent cette série d’objections :

Toutes ces tentatives de théorisation ne peuvent être considérées comme des avancées dans la sphère de la vérité que dans leurs aspects analytiques ; dans leur aspect synthétique, c’est-à-dire dans la prescription des règles qui en découlent, elles sont complètement inutiles. Elles reposent sur des facteurs variables.

Elle concentrent toute leur attention sur des facteurs matériels, alors que tout acte de guerre est imprégné de force et d’effets spirituels.

Elles considèrent l’activité dans la guerre comme unilatérale, alors que la guerre est une somme continue et réciproque d’activités opposées2.

Ce à quoi il aurait pu ajouter une quatrième objection : elles tendent à négliger et à oublier les différences entre les différentes étapes de l’évolution de la conduite de la guerre.

Contre les "formules rigides", telles que la préférence de Jomini pour l’avance sur des lignes intérieures, l’insistance partiale de Bülow sur la sécurité de la base ou la non moins partiale prédilection de Lloyd pour les points clés, Scharnhorst et son cercle s’appliquèrent à revenir à la "nouvelle rationalité" ("innere Gesetzlichkeit") des divers éléments. Profondément imprégnés de l’idée, si caractéristique de la pensée allemande à cette époque, du monde comme un cosmos pénétré de forces spirituelles, ils croyaient qu’en retournant des manifestations fortuites et illusoires des éléments militaires vers ce qui pourrait être déduit "de leur nature" ("aus der Natur der Sache"), en contrôlant et en modifiant leur résultats chaque fois que nécessaire au vu des enseignements de l’expérience pratique, il serait possible d’atteindre cette "nouvelle rationalité" ou "essence" et ainsi d’accéder à une pénétration directe et active, permettant de traiter les situations concrètes toujours changeantes de la guerre, en accord avec leur "esprit", et non par l’application mécanique et stéréotypée de formules et de préceptes immuables, rigides et préconçus ; pour "agir en accord avec la nature même des circonstances" ("den Umständen gemäss handeln"), selon l’injonction fameuse de Scharnhorst.

Dans cette opposition à toutes les règles et concepts "rigides", Scharnhorst et ses partisans se trouvèrent confortés par les impressions frappantes et tangibles qu’ils avaient eux-même ressenties de l’influence profonde et souvent suprême des "forces spirituelles" : du côté français, l’élément écrasant de la montée du nationalisme de la révolution, le génie militaire de Napoléon, l’"esprit de corps"3 de son armée ; de leur côté, trop souvent l’inverse ; l’élément de surprise, la tromperie et plus généralement la préparation psychologique dans la stratégie de Napoléon, que Jomini avait si largement négligée dans sa restriction spectaculaire aux "formes externes", mais qui touchèrent la corde sensible chez Scharnhorst4 ; enfin, le jeu imprédictible du hasard et des frictions, menaçant à tout moment de transformer la guerre en un jeu de hasard, ce que les anciens théoriciens s’étaient efforcés d’éliminer autant que possible, mais que Rühle et Clausewitz saluèrent, au contraire, comme la véritable "atmosphère" de la guerre, une sphère de liberté dans laquelle l’esprit fort, s’élevant au dessus de ces vicissitudes, peut trouver l’occasion de l’emporter sur son adversaire moins "souverain".

Ainsi, sous l’impact double et écrasant de la Guerre Nouvelle née du génie de Napoléon et de l’atmosphère "idéaliste" de l’époque, avec sa conception du monde comme un réseau de forces gigantesques dépassant l’individu (les esprits ou les idées d’État, de Religion, de Loi, aussi bien que les individualités historiques collectives des diverses nations, époques et civilisations), la guerre devint, pour Scharnhorst et ses amis, la vision d’une gigantesque force démoniaque, d’une énorme entité spirituelle, surchargée d’énergie brutale ; et la révolution que Napoléon y avait introduite - le changement de détails techniques, ou, pour Jomini, l’application énergique de certaines formes particulièrement efficaces - fut considérée essentiellement comme une transformation radicale de la conception fondamentale, une façon complètement nouvelle de faire la guerre, en la transformant dans les moindres détails.

En déplaçant ainsi le centre de leur théorie de l’étude de la conduite de la guerre vers la compréhension préliminaire de "la guerre dans son ensemble"5 comme condition indispensable pour une direction intelligente et efficace, Scharnhorst et son école se heurtèrent cependant à un nouveau problème. Car, alors qu’ils s’efforçaient de passer des éléments individuels à la "guerre comme un tout", il semblait que ce tout ne pourrait être englobé dans aucune théorie valide ; que chaque guerre représente un cas unique ; que les circonstances particulières qui la conditionnent ne peuvent être subsumées dans aucune théorie générale ; que l’immense rôle joué par les impondérables éléments spirituels - les qualités subjectives des commandements et l’équilibre des forces et des effets moraux - aussi bien que le jeu imprévisible de l’incertitude et du hasard (Rühle, Clausewitz) rend l’ensemble totalement incalculable ; que les quelques généralités qui pourraient être déduites ne vaudraient guère plus que de simples platitudes (Lossow, Clausewitz). La théorie, d’après Lossow, devrait déterminer les étapes individuelles à la guerre, mais ces conclusions ne sont valables que dans leurs champs particuliers. Un examen exhaustif était impossible. "L’idée de la guerre (Der Begriff vom Kriege), immensément variée et capable d’innombrables applications différentes, est la base de toute la pensée militaire. Au-delà, aucune ingéniosité humaine n’est capable d’ériger une structure complète. Cette seule idée doit être claire, distincte et complète : ceci est mon opinion"6. Il continua : "Seul l’esprit ne change pas à la guerre. Mais tenter de le saisir dans une théorie systématique est impossible. Il n’y aura par conséquent aucun livre pour la guerre et il sera impossible, malgré l’ingéniosité humaine, de l’étudier dans les livres"7.

Ainsi, il semblait que la pensée militaire, incapable d’avancer au-delà de l’élucidation de l’idée ou du concept abstraits de la guerre vers sa théorie exhaustive et systématique, devrait pour toujours se trouver limitée à mettre l’accent sur le besoin de concentrer toutes les forces sur un grand objectif, poursuivi sans considération du détail, qui formait le noyau des enseignements de Scharnhorst, ou être limitée à l’inspiration personnelle et complètement intransmissible du grand commandant, le "Feldherr", comme Lossow et Clausewitz étaient enclins à le croire.

Il est impossible de dire si Scharnhorst lui-même aurait réussi à s’élever au-dessus de ces limitations et à pénétrer, par-delà la collecte et la consolidation de ses enseignements fragmentaires et largement dispersés, vers un examen nouveau et systématique de l’ensemble, si on lui avait permis de terminer l’étude de "La guerre et sa conduite" qu’il avait prévue en 1811. À la lumière de ce que nous savons de l’orientation éminemment concrète de son esprit et ce qui nous est resté de ses écrits et de ses cours, cela ne semble pas probable.

Lossow et Rühle, de leur côté, sous l’influence de leur entourage aussi bien que leurs propres inclinations philosophiques, tendirent à dévier vers des discussions spéculatives qui, tout en produisant ici et là une idée neuve et frappante, se terminaient bien souvent en dissertations et distinctions vides et stériles, rendant leurs travaux difficiles à lire. Cela explique pourquoi, avec autant de laïus à leur crédit, ils furent si totalement éclipsés par l’effort incomparablement plus profond de leur grand collègue.

- II -

Clausewitz seul réussit à transformer la vision, imposante mais fragmentaire et "aphoristique", de Scharnhorst et les aspirations diffuses de Lossow et Rühle en une étude pleinement mûre et équilibrée, exhaustive et minutieusement articulée de la "globalité de la guerre". Ce qu’il nous laissa dans son grand traité fut le résultat de son appréciation unique des problèmes théoriques en cause, et, par dessus tout, de sa prise de conscience de la nécessité vitale de déterminer exactement le point de vue à partir duquel les choses doivent être envisagées et jugées, et de la nécessité de ne pas en changer ; car d’un seul point, comme il le souligna, on doit saisir la masse des phénomènes dans leur propre unicité et "seule l’unicité de notre point de vue peut nous préserver de la contradiction".

À l’origine, comme nous l’avons vu plus haut, il ne le cédait à personne en véhémence dans son insistance sur l’impossibilité ou, pire, sur le caractère banal de toute théorie systématique de la stratégie. Encore en 1812, lorsqu’il cristallisa le travail de cette première période dans ses Principes de la guerre, il en consacra la majeure partie à des considérations tactiques, restreignant ses observations sur la stratégie à quelques admonitions (dans la ligne de Scharnhorst) sur la nécessité de la concentration des efforts et affirmant : "si nous savons comment combattre et comment gagner, il en faut un peu plus. Car il est facile de combiner des résultats favorables"8.

À côté, cependant, de telles dénégations sur la possibilité et la valeur d’une théorie "systématique" de la guerre et de la stratégie, nous trouvons déjà dans ses premiers écrits des observations qui le montrent tâtonner vers une approche plus globale.

Cependant, aussi longtemps qu’à l’instar de Lossow et Rühle, il essaya d’asseoir ses réflexions sur une philosophie existante, sur un terrain étranger, comme dans ses premiers efforts pour modeler son cadre conceptuel sur la théorie contemporaine de l’esthétique, il ne rencontra que des succès épars, il garda même certaines des idées ainsi développées jusqu’au bout. Mais il ne trouva un sol ferme que lorsqu’il se détourna finalement de toutes ces aspirations "externes" pour chercher son fondement dans la "logique interne" de son sujet lui-même.

Lossow avait affirmé que la force brutale de la stratégie de Napoléon, renversant les "règles de commodité" calculables de la guerre du xviiie siècle, n’avait laissé d’autre guide que la perception intuitive de l’"esprit" de la guerre par le génie militaire. Clausewitz, au contraire, trouva précisément dans cette énergie brutale la base sur laquelle il fonda sa théorie systématique de la guerre.

Pendant les guerres du xviiie siècle, rien n’était déterminé sans équivoque par nécessité propre, les commandants des deux côtés tendaient à agir selon les règles conventionnelles plutôt que selon la stricte logique militaire de leur situation. L’attaque, abandonnant la stricte nécessité logique de son avance vers son but, préférait se balader au cours d’une campagne presque comme un tire-au-flanc, cherchant à droite et à gauche la chance de glaner à pas cher les fruits d’une bonne occasion. Les batailles, que l’on ne recherchait pas comme le point culminant décisif de la destruction de la puissance de résistance de l’ennemi, étaient acceptées pour des raisons inconséquentes, telles qu’un cadeau d’anniversaire pour un souverain, pour justifier l’honneur des armes, ou par simple satisfaction de la vanité du commandant, d’autres fois elles étaient conduites comme un "émétique", un dernier d’effort désespéré pour sortir d’une situation par ailleurs sans espoir. Les forteresses, plutôt que de remplir leur rôle naturel de soulager les armées d’une partie de la pression ennemie, servaient au contraire d’entraves à leur mouvement. Dans ce type de guerre, la théorie ne trouva aucune fondation sur laquelle reposer, et ne fit guère plus que de se référer à ces règles conventionnelles, avec la prudence générale de ne pas s’y laisser enfermer ou de les accepter comme des vérités absolues.

En contraste, la nouvelle stratégie inaugurée par Napoléon, par sa direction de tout l’effort dès le début vers le but du plus rapide et complet renversement de la puissance de résistance de l’ennemi, dota l’"acte de guerre" d’un but sans ambiguïté, d’une cohérence et d’une consistance, d’une "logique interne" qui donna à la théorie la base solide qui lui faisait défaut. Parce que dans cette forme de stratégie, l’"acte de guerre considérée comme un tout" était dirigé selon son contexte "naturel" ou "logique" et non selon quelque objectif arbitraire ou pusillanime, comme c’était si fréquemment le cas au xviiie siècle, aucune dérive ou indécision n’était possible. La logique militaire inhérente à sa situation prescrivit clairement chaque étape vers cet objectif à un commandant. Ce but agit comme un puissant aimant attirant l’"acte de guerre considérée comme un tout" en ligne droite et chacun de ses éléments à sa juste place. La "nécessité interne" communiquée par ce but "logique" n’unifia pas seulement l’"acte de guerre" en un ensemble cohérent dans lequel tout était fait pour d’irrésistibles raisons, tout était en interaction rapide, aucun intervalle pour ainsi dire neutre ou indifférent n’apparaissant ; dans lequel il n’y avait qu’un seul succès, à savoir le dernier. La guerre devint un ensemble indivisible, dont les liens individuels n’avaient de valeur et de signification qu’en relation avec cet ensemble. Il détermina également la fonction logique de chaque élément individuel : les forteresses, les batailles, les positions sur les flancs, l’attaque, la défense, l’espace, le temps, et caetera. À partir de cette détermination (c’est-à-dire de la direction de l’acte de guerre vers son objectif ultime, le résultat final, qui est l’anéantissement de la puissance de résistance de l’ennemi), on peut voir comment toutes les pistes qui concourent à la conduite de la guerre prise globalement prennent leur orientation, comment toutes les actions individuelles reçoivent leur détermination et leur direction et c’est le sens du Nouveau Point de Vue de la Théorie.

- III -

Clausewitz était un phénomène rare, un théoricien né. Entre ses mains, tout ce qu’il touchait révélait ses secrets. Dans ses touts premiers écrits, il démolit L’esprit de la guerre moderne9 de von Bülow avec une critique incisive ; il introduisit cette délimitation fondamentale entre la stratégie et la tactique qui devait former la base de tout son travail subséquent et par là conditionner décisivement la pensée militaire allemande ou autre jusqu’à aujourd’hui. L’intensité avec laquelle il se consacra à son sujet et s’imprégna de ses exigences et de ses implications étaient si vives qu’il ressentit toute maladresse à ce sujet presque comme une insulte personnelle. Durant tout son travail, il ne se contenta jamais d’exposer ce qu’il aurait considéré comme la bonne solution mais, encore et encore, déchargea son indignation sur la manière dont les aspects et les nécessités les plus évidentes lui semblaient négligées ou maltraitées. Cela lui valut une réputation d’arrogance hautaine, que seul ses amis intimes savaient combien peu il la méritait.

Car Clausewitz n’était certes pas un égotiste pédant, égocentrique, enveloppé de ses raisonnements abstraits et académiques. Il était d’abord un soldat au sens pratique qui avait expérimenté la réalité de la guerre bien avant de s’asseoir pour y réfléchir, et cet aspect pratique prévalut manifestement, au moins dans son évaluation consciente. Nous le trouvons toute sa vie se battant pour un champ d’activité à la hauteur de ses dons et considérant son travail théorique comme un bouche-trou et un expédient pour la compétence qu’on lui dénia constamment. Ce fut pourtant l’équilibre entre ces deux aspects également bien développés de sa nature qui lui donnèrent sa stature et sa position unique dans le développement de la pensée militaire. Si sa vision perspicace de la nature et des exigences de son sujet et sa connaissance approfondie de la pensée contemporaine dans tous ses aspects élevèrent son approche bien au-dessus de tous les empiristes naïfs, tels que Jomini, aussi bien que des théoricien spéculatifs, tels que Bülow, son bon sens pratique lui servit, d’un autre côté, à garder ses idées les pieds sur terre, et à confronter continuellement ses déductions sur la "nature de la guerre" avec la richesse de l’expérience pratique qu’il avait accumulée au cours de ses propres campagnes, de plusieurs années de relations intimes avec des soldats de tout premier plan, et une vie d’étude de l’histoire militaire. Par dessus tout, cela lui donna une compréhension unique de la signification pratique de la théorie militaire, de ses possibilités et, tout autant, de ses limitations. La manière remarquable dont nous le trouvons appliquant continuellement les concepts généraux développés dans ses analyses théoriques pour résoudre les problèmes concrets, dont il traite simultanément dans ses notes, est l’un des aspects de son travail qui n’a jusqu’à présent pas reçu l’attention qu’il mérite.

C’était cet équilibre fondamental dans son attitude qui, par dessus tout, permit à Clausewitz, seul au sein de l’école allemande, d’appliquer efficacement les tendances philosophiques de son époque à son sujet. Berenhorst, Lossow et Rühle étaient tous des hommes bien versés dans les idées contemporaines et qui avaient essayé de les utiliser dans leurs propres investigations. Mais, comme ils avaient essayé de les appliquer toutes faites à leur sujet, le résultat en avait été, soit de les conforter dans leurs scepticisme quant à la possibilité d’une théorie générale, soit de les égarer vers des spéculations vides et ampoulées sans valeur théorique ni pratique. Seul Clausewitz réalisa, après ses erreurs initiales, que l’application correcte des méthodes philosophiques à l’étude de la guerre ne devait pas imposer des idées d’origine extérieure, mais développer par une procédure véritablement philosophique sa propre théorie spécifique à partir de sa nature particulière.

Ce qu’il apprit de la philosophie fut par dessus tout la nécessité d’établir soigneusement notre point de départ fondamental. Jusqu’alors, les théoriciens militaires avaient pris l’habitude de collecter arbitrairement, à partir de la multitude déconcertante des phénomènes militaires, un ou plusieurs aspects qui pouvaient attirer leur attention, naïvement convaincus que ce qui leur apparaissait suprême devait nécessairement se révéler au centre du problème. Clausewitz réalisa qu’avec un phénomène aussi complexe que la guerre, seule un choix soigneux et systématique de la ligne d’approche pouvait identifier les fibres et les problèmes décisifs. Clausewitz souligna, dans son grand traité, que rien en fait n’est aussi important que la vie, pour déterminer exactement le point de vue à partir duquel on doit envisager et juger les choses, et ensuite s’y maintenir résolument ; car à partir d’un seul point on doit pouvoir saisir la masse des phénomènes dans leur unité interne, et seule l’unité de notre point de vue peut nous préserver des contradictions.

Par dessus tout, cependant, cela lui donna une perception unique de "la guerre comme un tout", du fait qu’au delà de tous les aspects et éléments individuels de sa conduite, la guerre constituait un processus avec ses problèmes spécifiques : un processus dans lequel les actions des deux côtés interfèrent, comme la fibre et la trame, pour former quelque chose qui transcende leurs deux efforts individuels ; se concentrant désormais en crise aiguë, dans laquelle chaque action suppose un sens grandement accru et où les décisions vitales tombent d’une façon ou d’une autre ; puis, à cause de l’ignorance d’un côté et de la timidité de l’autre, ou simplement après épuisement commun des deux, retombant dans une de ces périodes prolongées de suspension et souvent d’inactivité presque complète en si profonde contradiction avec la véhémence fondamentale de sa nature. Un processus dans lequel, des deux côtés, la situation politique dont il est issu et la volonté qui en résulte influencent et même interférent constamment dans sa conduite ; dans lequel les buts positifs ou négatifs de chaque côté, les avantages et les faiblesses de l’attaque et de la défense et par-dessus tout la question vitale de savoir quel côté a "le temps en sa faveur" se combinent dans une mécanique complexe, poussant ou arrêtant, tantôt l’un, tantôt l’autre, ou bien les deux simultanément.

C’est cette sphère de "la guerre comme un tout", abordée, mais pas fondamentalement explorée, par des hommes tels que Guibert, Jomini, Scharnhorst et Rühle, qui forme la découverte spéciale et le domaine particulier de Clausewitz. C’est le cœur de sa réussite, la partie la plus caractéristique aussi bien que la plus originale de son grand traité, celui par lequel il peut nous apporter le plus aujourd’hui, surtout parce que l’on n’a jamais traité ces problèmes avec une exhaustivité et une compréhension telles que la sienne, même après qu’il eut ouvert la voie, partiellement à cause de leur importance capitale.

Cette sphère particulière de "la guerre comme un tout" ne se révéla cependant pas d’un coup à Clausewitz. Son exploration et sa découverte furent plutôt un processus prolongé qui commença avec ses premiers efforts conscients et qui commençait juste à toucher au but quand il dut prendre congé de ses papiers. Son premier pas fut déjà franchi avec la constitution de la stratégie en une sphère indépendante et cohérente de "la plus haute conduite de la guerre", au dessus de toutes les actions tactiques isolées ; mais ce ne fut que lorsqu’il retourna à ses études à la fin des guerres napoléoniennes que son attention sembla s’être imprégnée de cet aspect avec une force toujours croissante. D’abord il fut frappé par la curieuse anomalie de ces sortes d’arrêt simultané des deux côtés, à la guerre, et dont l’explication continuera à le préoccuper jusqu’au tout dernier instant ; il trouva alors, avec le concept de Guerre absolue, la cohérence interne de l’acte de guerre, le cadre global de sa théorie. Mais ce cadre, à son tour, s’avéra trop étroit et trop rigide, et comme son travail progressait, de nouveaux aspects apparurent : l’influence variée du "facteur temps", le problème de la "guerre limitée", et enfin, surtout, la découverte que la guerre n’est "rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens".

Ce processus d’élaboration graduelle de la structure complexe de la guerre comme un tout n’est, cependant, qu’un seul côté du travail de Clausewitz. L’autre, si intimement lié qu’il en est difficile à séparer, est l’intégration continue dans ce cadre du paquet d’idées avec lesquelles il avait commencé et que nous retrouvons dans ses Principes de 1812. Il formula ainsi sa plus célèbre affirmation, que la défense constitue la forme la plus forte de la guerre, comme une simple exposition du fait en 1811, puis bien plus tard, pour expliquer ces curieuses périodes d’arrêts mutuels ; il la mit ensuite en corrélation avec son contraire, l’attaque, pour expliquer le phénomène particulier de "point culminant" de l’attaque, dont Clausewitz avait été témoin lors de l’exemple si frappant de la campagne de Russie en 1812. Finalement cela devait jouer un rôle décisif dans la détermination des formes variées que devrait considérer la planification et la conduite de la guerre dans sa globalité10. Ce concept était si étroitement lié avec ses autres aspects que le général von Caemmerer affirma, de façon parfaitement exacte, que l’on pourrait tout aussi bien essayer de l’extraire du corps de son travail que d’extraire le cœur d’un organisme vivant en espérant qu’il survive.

Ce qui est vrai pour sa fameuse thèse sur la défensive est vrai pour tous les éléments majeurs de la théorie de Clausewitz. Ils sont si étroitement imbriqués, ils se "modifient" et se "contrôlent" si étroitement, qu’ils forment un ensemble dans lequel aucun point ne peut être changé sans affecter immédiatement tout le reste.

- IV -

Mais ce changement de base de la théorie, des éléments vers l’ensemble, tout en lui permettant d’arriver à une vision globale et en même temps à une appréciation bien plus fine et plus flexible des parties, l’impliqua dans un problème particulier dont ses prédécesseurs ne savaient rien (précisément à cause de leur approche et de leurs buts moins ambitieux). Aussi longtemps que l’on considérait que "l’essence de la guerre" résidait dans ses éléments individuels, leur validité et leur applicabilité universelles ne posaient pas de problème. Le plan de Bourcet avec des "objectifs alternatifs", les formes stratégiques de Jomini, l’esprit du commandant et la concentration de l’effort de Scharnhorst pouvaient se retrouver dans chaque sujet général, quelle que soit la nature de sa "structure interne". Mais, lorsque l’essence de la guerre se trouva résider non dans l’un de ces éléments "permanents", mais précisément dans la structure interne de l’ensemble et pas n’importe quelle "structure interne", mais seulement une forme particulièrement intense - cette concentration déterminée de l’ensemble en une action cohérente, dirigée vers l’écrasement le plus rapide et le plus complet de la résistance de l’ennemi, qui avait caractérisé les campagnes de Napoléon - cette forme particulière de l’ensemble se trouva être non seulement fugitive mais aussi peu fréquente. Sans la confirmation pratique qu’elle avait reçue des mains de Napoléon, on aurait même pu douter de sa réalité. Sous Napoléon, la guerre approcha, en effet, une concentration de moyens, une énergie et une véhémence "absolue" si radicalement qu’une réconciliation apparut hors de question. En 1817, Clausewitz sembla réaliser l’importance de ce problème. Des campagnes où le déroulement des événements était rapide et irrésistible, où la mécanique des opérations se déroulait aussi rapidement que les frictions naturelles le permettaient (par exemple 1706, 1751, presque toutes les campagnes de Bonaparte), sont si rares et accompagnées de circonstances si particulières que nous ne savons pas si nous devons les ériger en règle ou les considérer, au contraire, comme des exceptions, contraires à la règle. Ce fut pour Clausewitz une alternative vraiment affolante à la théorie. Pourtant, jusqu’à son époque, personne ne s’était posé la question, sans parler de l’avoir examinée et d’y avoir répondu. Pour lui, cela prouva que ce que ses théories avançaient jusque-là était valable.

Dans la théorie de la Guerre totale, Clausewitz avait essayé de couper ce nœud en faisant du type consistant de guerre sa norme, mais il n’avait pas résolu le problème. Alors qu’il progressait dans l’élaboration de sa théorie conformément à la ligne d’action du modèle "total" - passant de la stratégie dans son ensemble (livre III) à ses facteurs stratégiques et tactiques fondamentaux, la bataille (livre IV), l’organisation des forces (livre V), les deux principales formes de stratégie, la défensive (livre VI) et l’offensive (livre VII), il rassembla finalement tous ses éléments et aspects individuels, jusqu’alors considérés pour eux-mêmes, dans le livre VIII, "Le Plan de Guerre". Ce problème ne cessa de le talonner, lui revenant sans cesse à l’esprit. Au début, il essaya de le balayer en notant que dans les guerres de la Révolution et en particulier dans les campagnes de Bonaparte, la conduite de la guerre atteignit le degré absolu d’énergie qu’il considérait comme sa loi naturelle. Ce degré étant dès lors possible, il devint aussi nécessaire.

Mais cela ne supprima pas facilement le problème. S’il avait été apaisé un moment, il réapparut bientôt. Car quelle garantie y avait-il, en dépit du nouveau modèle établi par Empereur, que des guerres incohérentes ne resurgissent, et où en serait alors une théorie qui s’était concentrée exclusivement sur le type napoléonien ? Et, quoique convaincu que la porte ouverte par la Révolution et Napoléon ne pourrait jamais plus être refermée comme elle l’était avant que la guerre acquière une pleine conscience de ses possibilités, Clausewitz était tout aussi persuadé qu’un tel modèle ne pourrait être maintenu indéfiniment et que des guerres moins consistantes réapparaîtraient.

Dans le but d’apprécier la pleine signification de ce dilemme, on doit comprendre exactement où résidait la difficulté pour Clausewitz. Ce n’était pas - comme Hans Delbrück s’y trompa plus tard - dans le fait qu’il y avait là deux types de guerre empiriques parallèles, différant l’un de l’autre par certains aspects matériels (leurs moyens et leurs objectifs), mais par ailleurs égaux et, pour ainsi dire, sur le même plan. Si ce n’était que cela, Clausewitz n’aurait eu aucune difficulté insurmontable à les combiner dans une même doctrine. Mais, même sur le plan empirique, qui fut le seul considéré par Hans Delbrück et tous les commentateurs ultérieurs, Clausewitz vit une différence non relative, mais absolue. En regard de l’aspect qu’il considérait prédominant, c’est-à-dire la cohérence interne et la consistance de l’ensemble, il y avait non des parallèles mais des points diamétralement opposés, s’excluant mutuellement, comme nous pouvons le voir clairement11. Et, ce qui était encore plus important, cette différence de structure empirique les rendit radicalement inégaux, pour Clausewitz, devant la théorie. Inégaux, comme nous avons essayé de l’expliquer, pas seulement dans le sens qu’un type se conformait à la logique essentielle de la guerre comme acte de violence (comme dans les campagnes de Napoléon) et pas l’autre, mais inégaux aussi dans leur consistance interne. Car le type napoléonien était non seulement plus exact pour la vraie nature de la guerre, mais aussi, en conséquence, déterminé par une nécessité interne qui rendit possible sa réduction à la théorie simple de Guerre absolue. Le type non napoléonien, au contraire, était non seulement très éloigné de la vraie nature de la guerre, mais aussi, parce qu’il manquait pour cette raison de consistance interne, à la merci des facteurs personnels et des contingences les plus imprévisibles, à un point tel qu’il n’était pas possible de classer toutes les formes différentes que cela impliquait dans la moindre échelle d’excellence objective et donc pas possible de réduire cette forme non napoléonienne à un modèle unique.

Ces différences profondes que Clausewitz trouva entre la forme napoléonienne et les autres formes stratégiques, à la fois sur le plan empirique et même sur le plan théorique, permettent de comprendre pourquoi il ne les mettait pas sur le même plan et pourquoi il trouva si extraordinairement difficile de définir une base commune qui permettrait de les inclure dans une unique théorie. Malheureusement, il n’est pas possible ici de démontrer en détail comment la nécessité de s’occuper de ce problème toujours plus pressant devint la force motrice derrière le développement de sa théorie finale, ni de suivre pas à pas ses tentatives successives pour atteindre une solution satisfaisante. Cela reviendrait à écrire un commentaire couvrant les plus importantes sections de De la Guerre. Il doit être suffisant de se restreindre au résultat final de ce processus ; le fait que l’impossibilité de résoudre le problème à l’intérieur du cadre rigide de son concept original de Guerre absolue conduisit Clausewitz, dans l’ultime étape de son travail, à sortir complètement de la théorie purement militaire de la guerre et à réunir ses résultats dans l’incomparablement plus vaste théorie politique de la guerre que nous trouvons esquissée dans les dernières sections de son grand traité, De la Guerre, notamment dans le livre VIII. Là, sa théorie ne se limite plus à un seul type de guerre, la napoléonienne, ni même ne la définit comme une référence, mais approche tous les types et formes de guerre, qu’elles soient plus cohérentes ou plus dispersées, qu’elles soient déterminées par la rationalité strictement militaire ou par des considérations et nécessités politiques, avec le même esprit ouvert. Elle n’est radicale que par un aspect : son refus de définir toute considération comme une référence rigide et absolue.

Avant que Clausewitz ne pût refondre son travail à la lumière de ce concept plus large, il fut forcé de l’abandonner, finalement, pour toujours. Dans la "Note" qu’il écrivit, apparemment au moment de sceller ses papiers, il insiste sur cet état globalement insatisfaisant de la majeure partie de son manuscrit :

Le manuscrit sur la conduite de la Grande Guerre, qui sera trouvé après ma mort, ne peut, dans l’état dans lequel il est, être considéré que comme une collection de données d’où une théorie de la Grande Guerre aurait pu être élaborée. La majeure partie ne me satisfait pas encore et le livre six (De la Défense) doit être considéré comme une simple tentative ; je l’aurais complètement repris et cherché une solution différente...

Le premier chapitre du premier livre est le seul que je considère achevé ; il rendra au moins service à l’ensemble en indiquant la ligne que j’ai essayé de mener à bonne fin partout12.

Malheureusement, cette injonction d’étudier son travail avec la discrimination qui convient fut complètement ignorée, ou bien ne fut pas prise en compte aussi sérieusement que lui-même l’avait souhaité. Clausewitz lui-même en était responsable. Pour les meilleures raisons, il avait gardé son travail entièrement pour lui-même, fermement résolu, comme sa femme nous en informe dans l’introduction dont elle accompagna la publication, de ne pas le publier de son vivant. Complètement dévoué à son sujet, il tomba dans la tendance fréquente, en Allemagne, d’écrire son livre comme il sentait que le sujet l’exigeait, et non comme son public prospectif serait le mieux à même de le saisir. Il oublia que ce qui était parfaitement clair pour lui ne l’était pas nécessairement pour des lecteurs n’ayant pas sa compréhension unique des complications et des implications les plus profondes dans son domaine. N’exposant jamais ses idées à la discussion publique, il manqua du choc bénéfique de la moindre critique et, par conséquent, ne réalisa jamais que ce qu’il disait dépassait son lectorat ni où ses théories nécessitaient des éclaircissements pour rendre leur signification claire. Le résultat fut que son travail imposa à ces lecteurs des efforts intenses non seulement où cela était inévitable, mais très fréquemment aussi où cela n’était aucunement nécessaire. Si cela est vrai même de plusieurs de ses analyses de problèmes concrets, cela l’est doublement avec ses trop rares tentatives de donner à ses lecteurs une vision de la perspective générale de ses recherches. Intelligibles seulement lorsque systématiquement assemblés et complétés par une analyse détaillée des implications méthodologiques sous-jacentes, ces détails éparpillés ici et là dans ses discussions ont manqué d’attirer la moindre attention ou ont été brusquement mis de côté comme des spéculations philosophiques dépassées et inutiles. Le résultat en a été que les aspects les plus profonds de son travail - ses problèmes et postulats qui l’ont si profondément préoccupé ; l’évolution de ses idées fondamentales, dont nous avons essayé de donner un aperçu ; par dessus tout, le reflet de cette évolution dans les différentes parties de son grand traité - ont été complètement ignorés pendant plus d’un siècle. En conséquence, l’appréciation de son travail a été réduite à une simple fraction de ce qu’il avait atteint et devait offrir.

Il est peut-être inévitable que cette appréciation soit la plus grande précisément en regard de ces aspects dans lesquels Clausewitz était le moins original, le plus représentatif des tendances communes de l’école de Scharnhorst, tels que son insistance sur les prétendus "facteurs moraux ou psychologiques" ; sa discussion du "génie militaire", de l’"atmosphère" de la guerre avec sa "friction" particulière, la valeur de la "surprise", de l’"esprit de corps"13 d’une armée, les instincts martiaux d’une nation ; par dessus tout, l’accent sur la poursuite énergique de la guerre, sa direction tendue vers la décision tactique suprême, la bataille, qui gagnera d’abord l’applaudissement enthousiaste de ses adhérents et qui continue à ce jour de dominer son appréciation. Bien moins inconditionnelle et bien moins fructueuse fut la réception accordée au second aspect de ses enseignements, ce groupe d’analyses extensives des éléments basiques de la guerre - l’attaque, la défense, l’influence de la politique - dans lesquels il s’avéra définitivement supérieur, non seulement à son école, mais aussi à toutes les théories précédentes. L’énergie systématique avec laquelle il avait entrepris leur éclaircissement radical, l’opiniâtreté avec laquelle il l’a poursuivi, jusque dans leurs plus extrêmes implications, ne reçurent pas l’attention qu’elles méritaient. Le résultat est qu’à ce jour personne ne s’est jamais senti forcé d’y appliquer la même minutie exhaustive que Clausewitz. Le jugement sur ces éléments, comme cela est particulièrement évident dans la longue discussion sur la défense, fut basé sur des assertions isolées prises hors contexte et sujettes aux interprétations les plus absurdes et manifestement erronées, avec le résultat que ces questions, qui auraient été facilement éclaircies en quelques heures, ont dans certains cas embarrassé la pensée militaire pendant plus d’un siècle, sans aboutir à une clarification finale universellement acceptée.

C’est sur ce troisième aspect de son œuvre, celui que nous avons essayé d’exposer précédemment comme le plus original et le plus pertinent - dans l’analyse de l’"ensemble de la guerre" -, que l’héritage de Clausewitz a le plus profondément souffert.

On fut si absorbé par les thèmes individuels que l’on perçut à peine la globalité derrière eux, et l’on réalisa bien moins sa signification dominante. Même des hommes tels que le général von Caemmerer, tout en insistant sur l’unité essentielle de son travail, n’en continuèrent pas moins à traiter les éléments individuels de sa théorie comme autant de facteurs isolés et indépendants, même lorsque leur contenu, comme dans le "Caractère dual de la Guerre", se référait à l’"ensemble de la guerre". Ce n’est que depuis l’inauguration d’une étude érudite et systématique de Clausewitz dans les années récentes, commencée avec les efforts précurseurs de Hans Rothfels14, que des plus aspects larges de la théorie de Clausewitz ont commencé à recevoir quelque reconnaissance, tardive et en aucune façon à la hauteur de ce qu’ils méritent.

Pourtant ce serait une erreur des plus graves que de supposer que ces éléments de la théorie de Clausewitz demeurés sans reconnaissance explicite sont restés sans conséquences sur le développement subséquent de la pensée militaire allemande. Clausewitz est si profondément et absolument allemand dans tous ses aspects : dans son passé, son apparence, ses méthodes, son style, qu’il exerça un attrait subconscient presque irrésistible, même lorsque ses propos furent critiqués et rejetés. Comme l’a exprimé Max Jähns, pendant plusieurs années bibliothécaire de l’Académie Militaire et l’un des pionniers de l’histoire de la pensée militaire, il y avait dans son influence quelque chose de réellement miraculeux, presque mystique. Peu en réalité l’avaient lu ; moins nombreux certainement que ceux qui lui rendirent un hommage extraordinaire après 1870. Et pourtant, d’une façon mystérieuse, ses idées s’étaient étendues à travers toute l’armée et y exerçaient une influence considérable. C’était comme si le vent avait éparpillé les petites semences de ses idées et si elles étaient tombées sur un sol où elles avaient pris racine et prospéré.

À travers ce processus d’infiltration presque intraçable qui porta le reflet de ses idées jusque dans le moindre règlement, la direction clausewitzienne de la pensée militaire sur l’"ensemble de la guerre" modela profondément l’attitude militaire allemande dans son entier, même quand elle ne fut pas reconnue ou exactement appréciée. L’envergure et la disposition de son grand traité, centré presque exclusivement sur la plus haute conduite de la guerre, eurent un effet considérable, orientant la pensée militaire allemande vers une "approche large" de la conduite de la guerre et, en particulier, cette préoccupation de la stratégie, tournant à certains moments presque à l’obsession, qui l’a caractérisée depuis. Même le fameux "Strategie-Streit" entre Hans Delbrück et l’état-major général - commencé en 1878 et inachevé au début de la deuxième guerre mondiale - avec toute la confusion qu’il révéla des deux côtés, fut un témoignage de son succès à concentrer la discussion sur les questions fondamentales de la stratégie ; contribuant à son tour, par son issue très indécise, à maintenir l’intérêt pour ces sujets vivant et actif.

- V -

La tendance sous-jacente vers une appréciation de la guerre dans ses aspects les plus larges, qui débuta avec Clausewitz, fut d’autant plus importante au vu de la réduction très prononcée que ses enseignements subirent dans les mains de ses deux principaux successeurs : Moltke et Schieffen.

Une étude psychologique de Moltke montrerait qu’il était avant tout un hommes d’action. Même lorsque ses idées prenaient une forme didactique, elles reposaient toujours sur l’action, pas sur la théorie en tant que telle. Il était toujours plus attentif à l’évolution qu’au présent (statique). Par conséquent, il fut en toutes choses bien moins un enseignant qu’un exemple vivant.

Une telle appréciation, inspirée par un regard profond de son attitude fondamentale, illustre à la fois la différence radicale d’approche entre Clausewitz et Moltke et le sens dans lequel le travail du premier fut poursuivi par le second, au moins d’une façon limitée.

Moltke fut, en effet, encore profondément enraciné dans ce grand mouvement de la pensée allemande du tournant du xixe siècle dont Scharnhorst et Clausewitz et tout leur cercle avaient tiré leur inspiration. Mais, né dans la génération suivante, grandissant à un moment où ce mouvement était déjà bien au delà de son apogée, son attitude fut nécessairement différente, plus celle d’en tirer parti que d’y participer activement.

Dans le même sens, il se contenta d’adopter et d’utiliser les larges fondations établies par Clausewitz sans ressentir l’urgence de les poursuivre où il les avait laissées. Chaque ligne de son travail reflète cette influence, mais ses références y sont éparses et toujours limitées à des sujets spécifiques : les idées de Clausewitz sur les positions de flanc, ses discussions sur le "caractère dual de la guerre", les problèmes stratégiques d’un conflit austro-russe, son plan de campagne contre la France d’août 1830. Sur un point important, le point qui touche le cœur des enseignements de Clausewitz plus qu’aucun autre, la question de l’intervention de la politique dans la conduite des opérations, non seulement il agit directement contre toutes les injonctions les plus solennelles de Clausewitz dans son fameux conflit avec Bismarck devant Paris, mais il entreprit même de justifier son attitude dans le petit essai "De la Stratégie" écrit sous le coup encore vivace de ce conflit.

En général, cependant, le développement par Moltke de la pensée militaire allemande se fit, comme Seekt l’a très justement montré, plus par l’exemple de ses campagnes et son entraînement pratique de l’état-major général que par ses cours15. Dans ses écrits, il montra une préférence prononcée pour les analyses du passé les plus concrètes et vivantes et, par dessus tout, pour les campagnes contemporaines, par opposition avec les théories générales dans lesquels Scharnhorst et son cercle avait excellé. Ses rares propos de caractère plus général, pour autant qu’ils n’étaient pas simplement éparpillés dans quelque de ses grandes études historiques, étaient invariablement ad hoc, tels que ses papiers sur la Puissance de Feu, sur les Positions de Flanc, les "instructions pour les commandant supérieurs" de 1869 résumant les leçons de 1866, ou l’essai sur "la stratégie" qui cristallisa les expériences de 1870/71.

Le changement dans l’approche et le traitement ne fut pas moins marqué que cette réduction du vaste édifice de Clausewitz, embrassant la guerre dans tous ses aspects et dans tous les types et formes variés, jusqu’aux domaines comparativement restreints de la technique de la stratégie opérationnelle inaugurée par Napoléon et modifiée par l’avènement des armées de masse et des moyens pour leur direction - chemins de fer, routes modernes, télégraphes -. Contrairement à la superbe confiance en lui de Napoléon, l’attitude globale de Moltke fut profondément influencée et colorée par une réticence marquée, presque un manque d’assurance, le résultat tant de sa modestie naturelle que de ses douloureuses expériences de jeunesse à l’école danoise des cadets de Copenhague.

Sur le terrain, ceci le conduisit à une aversion parfois excessive à trop interférer avec le cours des événements et avec les actions de ses grands subordonnés ; une tendance à démêler les enchevêtrements confus et à les réarranger patiemment selon quelque nouveau concept qui avait commencé à évoluer ; une stratégie reposant moins sur l’imposition de sa volonté à l’adversaire que sur l’attente des ouvertures offertes par les mouvements de celui-ci pour les tourner contre lui pour sa propre déconfiture. Ainsi les deux principales campagnes de Moltke, celle de 1866 et celle de 1870, furent toutes deux conduites par lui selon des lignes différant largement des objectifs initialement convoités.

Cette approche prudente, presque hésitante, de la stratégie, ce respect profond pour ces variables incalculables et imprédictibles, cette répugnance à intervenir dans son cours au delà de la nécessité absolue, se reflètent clairement dans ses discussions théoriques. Partout, nous trouvons Moltke se limitant au plan le plus simple, définissant les considérations essentielles avec clarté et fermeté, mais extrêmement attentif à ne pas exclure la moindre possibilité et à laisser l’issue aussi ouverte que possible pour la décision, selon l’inspiration de la situation concrète imprévisible ; avançant son opinion avec une modération étudiée, presque excessif dans ses réserves et la restriction de ses buts et objectifs à la moyenne raisonnablement prévisible. Typiquement, il écrit :

Néanmoins, la conduite de la guerre n’est pas désespérément subordonnée à la chance aveugle. Un calcul de probabilités tendrait à démontrer que toutes ces interférences du hasard ont, dans le long terme, résulté en autant de dommages, ou d’avantages, d’une part et de l’autre. Ainsi le commandant qui, en chaque circonstance, ne fait pas le mieux mais quelque chose de raisonnable, a encore de bonnes chances d’atteindre son but.

Encore, des "Prescriptions pour les Commandants Supérieurs" :

Dans l’action militaire, ce que l’on fait est fréquemment moins important que comment on le fait. Une décision ferme et la poursuite opiniâtre d’une idée simple amèneront au mieux au but" ;

et encore,

Les enseignements de la stratégie ne dépassent guère les considérations les plus élémentaires du bon sens commun ; il est à peine possible d’y voir une science. Leur valeur réside presque complètement dans leur application concrète. Il est nécessaire d’envisager la situation, en changeant son attitude à chaque instant selon la juste appréciation intuitive et donc d’adopter la voie la plus naturelle et la plus simple avec fermeté et circonspection.

Aucun calcul de temps et d’espace n’assure le succès, là où la chance, l’erreur et la tromperie forment une part des facteurs. L’insécurité et le danger de l’échec accompagnent chaque pas vers ce but, et il ne sera possible de l’atteindre qu’en vertu d’une inclémence du sort incomplète ; mais dans la guerre rien n’est sûr, sans danger et on ne peut atteindre de grand résultat par aucune autre voie16.

Avec toutes les similarités fondamentales de conception générale et de flexibilité du comportement, il est difficile de concevoir un contraste plus grand que celui entre ces excès elliptiques, dégageant avec quelques formules les accents en indiquant à peine le terrain - si similaire au propre trait de stylo de Moltke, avec lequel, où qu’il allât, il essayait de découvrir le secret du paysage - et la fondation massive, l’approche large, l’envergure majestueuse, et les délimitations précises et détaillées de Clausewitz.

Dans cette réduction à un peu plus que la volonté de traiter chaque situation concrète avec une parfaite ouverture d’esprit, la stratégie de Moltke représente la compression concevable la plus poussée de l’école allemande. Pourtant, même dans cette réduction extrême, ses plus profondes aspirations à la cohérence et à la flexibilité sont préservées. Car son fameux dicton de "la stratégie comme un système d’expédients" ne signifie pas, comme cela a fréquemment été mal interprété, le renoncement à tout plan ou but, un désordre d’expédient en expédient. Il veut plutôt souligner que, dans une sphère de la guerre si imprédictible, il est impossible d’atteindre son but par une ligne droite établie d’avance, mais seulement par un système d’expédients perpétuels, trouvés sous l’impulsion du moment, pour traiter les innombrables difficultés et obstacles s’élevant tantôt d’un côté et tantôt de l’autre.

- VI -

Originaire de la même atmosphère et de la même tradition que Moltke, comparable à lui par tant d’aspects, Schlieffen est sur les points les plus profonds son parfait contraire. Au sommet de sa génération, il demeure un personnage silencieux, étrange, intentionnellement solitaire, non seulement à son époque mais dans toute l’école allemande de stratégie.

La force et l’inspiration qui soutinrent Schlieffen dans sa solitude ne dérivèrent pas, comme pour tous ses prédécesseurs de Scharnhorst à Moltke, de la grande tradition classique de la pensée allemande, alors presque à son plus bas niveau, mais d’une source plus profonde, incomparablement plus puissante : l’intensité presque féroce de son expérience religieuse acquise dans l’atmosphère évangélique de sa maison parentale, renforcée dans les années qu’il passa de 1842 à 1847 avec les frères moraves dans leur école de Niesky en Silésie, et achevée par l’influence de sa cousine Anna, et sa perte tragique après quelques courtes années de bonheur conjugal.

De ce sentiment intensément religieux qui forma le cœur de son existence, évoluant involontairement en langage biblique dans les moments suprêmes de sa vie - comme dans cette scène mémorable où à l’âge de 73 ans, forcé contre sa volonté de quitter son poste, il prit congé de l’état-major général devant l’Empereur et tous ses dignitaires avec la référence sarcastique au servant fatigué et inutile dont on retire le fardeau - il n’eut pas seulement une croyance indestructible en sa vocation, le dotant, une fois ses doutes initiaux surmontés, d’une assurance de somnambule, une supériorité interne souveraine qui le laissa complètement indifférent à l’opinion des autres et à la faveur de ses supérieurs ; mais aussi un dévouement à son travail, si total, si absorbant, si écrasant qu’aux rares occasions où cela apparut à travers la façade qui le cachait normalement, il en fut littéralement choqué.

Cette passion, que seuls ses intimes connaissaient, derrière le voile de calme sarcastique qui trompait et repoussait la multitude, le plaça à l’écart de ses prédécesseurs. Comme lui, ils s’étaient tous battus et assez souvent épuisés, mais ils avaient tous réussi à atteindre une sorte d’équilibre ; Scharnhorst dans une résignation triste, Moltke dans une nature sereine. Même Clausewitz, qui avec tous ses conflits n’y arriva jamais, le réalisa au moins dans son travail. Non seulement Schlieffen n’y arriva pas, mais il n’essaya même pas.

Possédé par son travail, il était dévoré par la soif de la vérité, de cette ultime réalité, si intensément que tout le reste n’eut plus d’importance.

Là où Clausewitz s’efforça de rendre justice à toutes les possibilités concevables, là où Moltke inclina humblement sa tête devant l’imprédictabilité ultime de tous les efforts humains, Schlieffen concentra l’ensemble de ses énergies spirituelles en un effort surhumain de frapper au cœur même "celui qui compte", le "secret de la victoire". Avec une intensité telle qu’il est pénible de le suivre, il s’ouvrit son chemin à travers toutes les apparences confuses à la surface, à travers tous les pièges externes "impalpables" de la guerre, jusqu’aux faits minces mais réconfortants de son cœur, qui disent "comment tout est arrivé, devait arriver, et arriverait à nouveau".

Cette soif dévorante pour le "secret de la victoire" fut intensifiée par la nette détérioration de la position extérieure de l’Allemagne sous les successeurs de Bismarck. Où Moltke, profitant dans la presque totalité de ses campagnes d’une supériorité numérique marquée, pouvait lâcher les rênes, sûr qu’à un revers momentané il serait remédié dans le long terme, Schlieffen devait partir du fait qu’avec des efforts exceptionnels il pourrait à peine atteindre l’égalité, mais que normalement il aurait à gérer un conflit contre des forces très supérieures. Dans une telle situation, Schlieffen pensait que le plus faible ne peut pas laisser l’initiative à son adversaire, soit en s’y résignant délibérément pour exploiter les avantages de la défense, comme Clausewitz l’avait indiqué, soit en adaptant ses propres actions à celles de son adversaire, attendant ses erreurs pour en profiter comme Moltke l’avait fait. Au contraire, le plus faible doit attaquer et garder l’initiative plus que jamais. Il ne peut pas chercher à retourner son infériorité numérique par la retraite, tentant d’attirer l’ennemi dans un piège qu’il sentira probablement à temps ; ni occuper une position défensive dans l’espoir de contre-attaquer dès son apparition ; ni par une position de flanc, comme Clausewitz et Moltke l’avaient tous deux suggéré pour certaines situations ; ni en se reposant sur la force défensive de forteresses, auxquelles il ne concédait de valeur que comme des bases pour la contre-offensive. Il doit se fier exclusivement à une mobilité et une activité redoublées et, avant tout, à son appréciation supérieure de la situation et de la direction "décisive" de ses coups. Partant de là, Schlieffen en vint à sa dénonciation sarcastique de toutes les attaques frontales-"victoires ordinaires" et même des poursuites, dans lesquelles Clausewitz, suivant l’exemple de Napoléon, avait vu le principal instrument de destruction de l’adversaire, et à son plaidoyer vibrant pour l’attaque sur les flancs et les derrières, vue comme le "contenu entier de l’histoire militaire".

Schlieffen ignorait, non seulement l’approche philosophique profonde de Scharnhorst et de son école, mais également les variétés de types et de formes de guerre qui fondaient la stratégie de Moltke (comme dans son plan de guerre avec un objectif limité de 1859). Il comprima l’entrejeu délicat et subtil de l’attaque et de la défense, l’initiative et l’"occasion", la grandeur et la sûreté du succès, contenus dans sa "stratégie d’expédients", dans l’unique concept de la "quête sans relâche de l’anéantissement de l’adversaire".

Sous l’impulsion de cet implacable désir d’anéantissement de l’adversaire, oubliant complètement toute pensée visant à ne pas être détruit par lui, l’acte entier de guerre fut dépouillé de tous les équilibres, contrôles et contre-poids ; la stratégie d’expédients de Moltke fut changée en son contraire. Plutôt que de chercher à profiter des ouvertures offertes par les erreurs de l’ennemi, on ne permit plus à ce dernier de développer la moindre volonté ; il devait être acculé d’entrée dans une position de dépendance où on ne lui accorderait pas le moindre moment de répit jusqu’à son achèvement. Même les actions imprévisibles des éléments irrationnels devaient être saisies et tournées contre lui. "Le hasard, aussi considérable que soit le rôle qu’il joue à la guerre, doit être saisi et utilisé". Même l’espace devait être utilisé contre lui.

Ainsi, avec Schlieffen, l’idée de l’attaque "décisive" sur les flancs et les derrières aboutit à la vision grandiose de son plan de 1905, qui devait incorporer tout le théâtre occidental, jusqu’à la côte de la Manche, et dans lequel l’ennemi se voyait dénié toute riposte par la force écrasante du bataillon carré17 sur l’aile droite. Il culmina finalement dans ses dernières études (1902-1912) dans l’idée du total encerclement avec une force inférieure, le surclassement de la supériorité numérique par l’action concentrique de tous les côtés, dont il trouva le premier et classique exemple dans la victoire totale d’Hannibal à Cannes.

Ainsi, dans les mains de Schlieffen, l’héritage global de l’école allemande de stratégie se contracta dans l’idée centrale de coordination de tout l’acte de guerre, sa direction vers l’écrasement de la puissance de résistance de l’ennemi, sa concentration sur ce point au mépris total des problèmes secondaires ; développée en une Stratégie de l’Absolu, envisageant dès le début de faire face à des rapports de force supérieurs ; résolue, néanmoins, à imposer sa volonté par une appréciation aiguë de la situation aussi bien que par l’exploitation des avantages des formes stratégiques de l’attaque sur les flancs et les derrières et de l’encerclement total ; déterminé à éliminer non seulement toutes les influences irrationnelles mais aussi la volonté indépendante de l’adversaire ; ne cherchant plus, comme Moltke, ce qui est raisonnablement envisageable, mais, par principe, ce qui est à peine concevable et, dans ce but, imposant à la résolution et à l’audace du commandant une contrainte quasi surhumaine.

Pour Schlieffen lui-même, la concentration ultime de l’objectif ne signifiait aucunement une diminution de la liberté d’action du commandant et de son éventail d’actions, mais, au contraire, son plus haut développement : la nécessité de dégager son esprit de toutes les nuageuses idées préconçues, d’aller droit au cœur de chaque problème, de chercher son ultime exploitation, sans se conformer à une méthode stéréotypée, mais en s’accordant à chaque circonstance particulière. Dans ce sens, il pouvait, sans contradiction, se sentir encore le conservateur de l’essence de l’héritage de Moltke, en dépit de la concentration extrêmement orientée qu’elle subit entre ses mains. Ce qu’il oubliait était que la liberté souveraine et l’élasticité du comportement qu’il demandait n’étaient possibles qu’à quelqu’un doté de ses talents exceptionnels de caractère, d’intelligence, et de volonté ; mais que, sur des esprits plus faibles, cela devait imposer une contrainte qui, à la longue, ne pouvait aboutir qu’à leur détérioration dans une application mécanique de ses enseignements, gelés dans un nouveau système.

Ainsi, contre les intentions de Schlieffen, l’école allemande de stratégie, qui avait commencé avec Scharnhorst, était arrivée à un point culminant limité, une impasse à partir de laquelle aucune avance ultérieure n’était possible et dans laquelle la croyance de la capacité de l’esprit à s’élever au dessus de toutes les contraintes et frictions externes avait été surestimée à un tel degré qu’elle ne pourrait mener dans le long terme qu’à un effondrement. Il ne se soucia guère que la majorité des plus anciens généraux, élevés, comme lui, dans les méthodes incomparablement plus prudentes et moins brutales de Moltke (Schlichting, Haeseler, Bernhardi, en particulier) ne firent aucun secret de leurs critiques et de leur appréhension. Mais leurs critiques ne servirent qu’à révéler le gouffre profond qui séparait même le meilleur d’entre eux du génie solitaire de Schieffen, et le degré auquel la vie intellectuelle de l’armée allemande, évoluant par tant de canaux indépendants à l’époque de Scharnhorst et de la Réforme, s’était asséchée jusqu’à ce qu’elles soient concentrées en une seule personnalité dominante. Schlieffen lui-même était douloureusement conscient de ce problème. Non seulement Moltke, rappela-t’il a son confident Freytag-Loringhoven, mais tous les généraux qui s’étaient distingués en 1866 et 1870-71, avaient été des penseurs indépendants, profondément imprégnés des enseignements de Clausewitz. La nouvelle génération, à l’inverse, ne s’efforçait plus de le lire, malgré le fait que cela était beaucoup plus facile.

Revenant sur l’appauvrissement intellectuel général de la pensée militaire allemande à cette époque, un des plus ardents écrivains militaires modernes allemands, F.K. von Örtzen, arriva à une mise en accusation presque déchirante dans sa globalité et sa sévérité.

C’est un fait curieux, écrit-t’il dans un article publié à titre posthume au début de 1934, qu’au moment même où Clausewitz recevait la couronne de l’immortalité pour la grande part dans les victoires du vieil Empereur qui lui fut attribuée, il commença à être négligé. L’entraînement théorique (à l’Académie de Guerre) fut remplacé par la soi-disante méthode d’application. Depuis les cinquante dernières années nous n’avons vu aucune avancée dans la théorie de la guerre. La lutte pour les problèmes théoriques n’occupe plus guère les esprits. La stratégie est un système d’expédients. Personne ne va nier la vérité de cette affirmation de Moltke. Mais elle fut généralisée, superficiellement interprétée, et elle a causé une destruction terrible dans le jardin de la théorie militaire.

Naturellement, en Allemagne nous n’avons pas cessé d’enseigner et d’apprendre les affaires militaires durant les cinquante dernières années. Ce que nous devions dire aux cadets fut compilé dans les règlements ; on composa des manuels pour les écoles militaires. Mais on ne considéra plus nécessaire de formuler la théorie au plus haut niveau. Et pourtant Clausewitz avait enseigné que "la conception correcte est toujours une condition indispensable au succès même si sa part de mérite dans les accomplissements extraordinaires est toujours la moindre".

Il est certainement impossible de contourner le fait que ce problème ne fut même pas posé, que personne ne sentit le désir, comme Clausewitz, de s’attaquer aux plus profonds problèmes de notre sujet : les aspects spirituels, intellectuels, et politiques. Et si quelqu’un en sentit le désir, personne ne le formula.

En effet, nous nous sommes fondés sur la philosophie de la guerre de Clausewitz, mais nous avons omis de la développer. Nous ne voulions pas de théorie, seulement de la pratique, et nous avons complètement négligé que l’homme pratique suit aussi une théorie, même quand il n’est lui-même pas conscient du fait, seulement il suit sa théorie sans réfléchir, sans réellement comprendre, schématiquement. Vom Kriege lui-même avait cessé d’exercer la moindre influence directe avant la Guerre mondiale ; même si, comme Schlieffen l’écrit dans sa préface, "nos règlements en étaient largement imprégnés"18.

Le concept de Schlieffen d’élasticité de l’action dans la concentration de l’effort est peut-être l’aspect de la pensée militaire allemande le plus difficile à expliquer et à se réapproprier ; pourtant ce n’est pas seulement la clé de ses idées, mais aussi celle des méthodes stratégiques allemandes dans la Deuxième Guerre mondiale.

Durant la Première Guerre mondiale, l’application des idées de Schlieffen fut encore fragmentaire et fréquemment moins mécanique qu’élastique.

En matière de tactique, comme on le sait, un élément disparut visiblement : cette tendance à des enveloppements à grande échelle qui, sous l’influence du "Concept de Cannes", s’était développé en un "schéma" dans tous les jeux de guerre, etc. Ce contre quoi Schlieffen s’était continuellement battu arriva précisément - le "rassemblement des forces", "l’orientation parallèle à la ligne de front de l’ennemi". Il est certain que ce fut souvent une erreur. Par exemple, le 22 août 1914, le xvie Corps d’Armée eut réellement l’occasion d’envelopper l’aile sud de la 3e Armée Française, mais au lieu de cela il fut dirigé pour garder le contact avec son voisin de droite, le Ve Corps de Réserve19.

Depuis 1919, cependant, l’analyse la plus poussée des idées de Schlieffen tend, sous l’influence de Seeckt, à l’interpréter "selon Moltke", comme le continuateur de ses idées, ce qui a conduit à mettre l’accent sur le caractère élastique de ses enseignements et délaisser ou à réfuter discrètement ses tendances les plus extrêmes et les plus déséquilibrées20.

Le résultat fut de faire de Schlieffen, bien plus qu’en 1914, le réel inspirateur de la stratégie allemande de la Deuxième Guerre mondiale, et cette "élasticité érigée en système" son principe de base21, dissimulant derrière cette apparent équilibre la partialité fondamentale et les contraintes excessives si dramatiquement révélées en Russie.

 

Traduit de l’anglais par Lionel Fischer22

________

Notes:

1 F. K. von Lossow (1767-1848), qui termine sa carrière en 1833 comme lieutenant-général et gouverneur de Dantzig, semble être venu à la théorie sous l’influence de Scharnhorst au moment où ils se rencontrèrent à la Société militaire à Berlin, devant laquelle il faisait des communications.

2 Vom Kriege livre II, chap. 2, sec. 12.

3 En français dans le texte, NdT.

4 Cet élément de perspicacité et une certaine adresse bienveillante, que Clausewitz trouva si caractéristique de son professeur (voir Rothfels, Clausewitz. Politische Schriften [sic. Politik und Krieg] (Berlin, Dümmlers Verlagsbuchhandlung, 1920), p. 132) apparaissent non seulement dans la plupart des papiers et des cours de Scharnhorst, mais de façon très marquée dans sa proposition de frapper les Français dans leurs camps dispersés devant Iéna (1806), et surtout au cours de la fameuse marche durant laquelle, en tant que Chef d’État-Major du Corps de l’Estocq, il l’envoya face à une force trois fois supérieure sur le champ de bataille d’Eylau et, au dernier moment, priva Napoléon d’une victoire qui, sans son intervention, semblait déjà certaine ; la seule action décisive sur le terrain qui lui soit octroyée.

5 Cet accent sur la Guerre elle-même, la Guerre comme un Tout, et pas seulement sa conduite, est clairement reflété dans les titres de leurs travaux : la dernière étude, non publiée, de Scharnhorst devait s’intituler La Guerre et sa Conduite ; Lossow publia en 1815 La Guerre (Der Krieg) ; Rühle, 1814, De la Guerre (Vom Kriege) ; Clausewitz 1832, De la Guerre (Vom Kriege).

6 Lossow, Der Krieg, p. 154.

7 Cf. Clausewitz, "Des Principes abstraits de la Stratégie," n° 29, 1808, à la p. 71. Strategies aus dem Jahr 1804, mit Zusätzen von 1808 und 1809, E. Kessel, ed. (Hamburg, 1937) :

8 "Les principes essentiels de la conduite de la guerre, pour compléter mes leçons à Son Altesse royale, le Prince Héritier". En Allemand, le titre est "Die Wichtigsten Grundsätze des Krieg Fürens zur Ergänzung meines Unterrichts für den Königlichen Hochheit dem Kronprinzen".

9 Dietrich, Freiherr von Bülow (1757-1807), The Spirit of the Modern System of War. By a Prussian General Officer. Avec un commentaire de C. Malorti de Martemont (London, 1806).

10 De la Guerre, livre VIII.

11 De la Guerre, livre VIII, chap. 2 et 3A.

12 De la Guerre.

13 En français dans le texte, NdT.

14 Hans Rothfels, "Clausewitz", in Edward Mead Earle, Makers of Modern Strategy, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1944, pp. 93-112.

15 General Hans von Seeckt, Moltke, ein Vorbild, Berlin, Verlag fûr Kultur, 1931, pp. 146-154.

16 Helmuth von Moltke, Prescriptions pour les commandants supérieurs.

17 En français dans le texte, souligné par l’auteur, NdT.

18 Cette dénonciation véhémente par von Örtzen de la "stérilité" totale de la théorie militaire allemande dans la période allant de 1880 à 1930. ("Der Feldherr in Freiheit and Bindung", Wissen und Wehr, 9, 1934, pp. 564-584 ; cit. p. 579) est d’autant plus remarquable au vu du grand essor que les écrits militaires prirent en Allemagne sous l’influence des victoires de Moltke et de l’influence qu’il exerça dans le monde. Mais, malgré les volumineux traités qui encombrent encore les étagères de nos bibliothèques, les Verdy du Vernois, Blume, Schlichting, Scherff, Bronsart von Schellendorff, Meckel, Bernhardi (Père et Fils), von der Goltz, Boguslawski, Falkenhausen furent en réalité des compilateurs et des commentateurs de second rang, incroyablement pompeux et ennuyeux, presque totalement dénués de la moindre inspiration originale et largement occupés à couper des cheveux en quatre dans des controverses sur les subtilités de la stratégie de Moltke et ses différences, ou non, avec celle de Napoléon.

19 General Frederich H. Marx, "Ce qui disparaît en temps de guerre", Militär Wochenblatt, 13, 1939, p. 775.

20 Parmi les affirmations significatives dans ce sens, voir Muller-Löbnitz, "Graf Schlieffen und der Geist deutsche Feldherrnturms", Wissen und Wehr, 11, 1938, p. 806 ; Dr. Kurt Hesse dans sa discussion de Hindenburg-Ludendorff dans Förster, Heerführer der Weltkrieges, Berlin, E.S. Mittler & Sohn, 1939, p. 280 ; General Wetzell dans son compte rendu de l’étude du général Zöllner, "Schlieffens Vermachtnis" mettant l’accent sur sa claire élaboration de la "flexibilité", Militär Wochenblatt, 1939 ; General Ludwig, "Franzosisches Feldherrntum", Militär Wochenblatt, 13, 1940, p. 612 ; Lieutenant Obermayer, "Gedanken zur soldatischen Tradition : Friedrich der Grosse-Moltke-Schlieffen-Seeckt", Militär Wochenblatt, 1942, p. 64.

21 Article significatif du General der Infanterie Z. B. Crnft. Rablich à propos de "Systemlose Strategie", Militär Wochenblatt, 26, 1940, pp. 1234-36.

22 Ce texte, dont l’original figure dans les papiers Rosinski conservés au Naval War College de Newport, a été publié dans la Naval War College Review en 1976.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin