LA FINALITÉ STRATEGIQUE CHEZ CLAUSEWITZ

Lucia Dora Frost

 

lausewitz encore !… Avec l’inévitable Sun Zi, il est la référence canonique des stratégistes et sa vogue est moins suspecte que celle de son illustre devancier chinois pour lequel on peut invoquer l’antiquité, l’exotisme et surtout la brièveté : point n’est besoin de faire un effort considérable pour lire les treize articles de L’art de la guerre et pour puiser dans ses formules elliptiques de quoi illustrer n’importe quelle thèse. Clausewitz n’a aucun de ces avantages : il est un pur produit de l’idéalisme allemand du xixe siècle, il s’est compromis avec le militarisme prussien et il a laissé un énorme traité de plusieurs centaines de pages, inachevé, et de lecture pour le moins ardue. Tous ces points négatifs ne l’ont point empêché de connaître depuis une trentaine d’années une fortune éclatante, surclassant celle de son rival Jomini, y compris sur la terre d’élection de celui-ci, les États-Unis. La traduction de Peter Paret et Michael Howard, en 1976, a donné le coup d’envoi d’un engouement sans précédent dont témoigne l’étude de Christophe Wasinski : On War s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, il est une lecture obligatoire dans tous les établis­sements d’enseignement militaire supérieur et on l’invoque à tout propos, et parfois hors de propos, pour justifier n’importe quelle thèse sur la nouvelle stratégie spatiale, la guerre révolu­tionnaire ou la culture stratégique. Le reste du monde a suivi : on recense au moins une vingtaine de traductions depuis le début des années 70, en suédois, en danois, en indonésien, en arabe, en hébreu…1 et le mouvement ne semble pas devoir s’arrêter. Le passé douteux du doctrinaire prussien a été oublié, “blanchi” par des commentateurs majeurs, au premier rang desquels Raymond Aron, avec son maître-livre Penser la guerre, et par un biographe scrupuleux, Peter Paret. Un commentateur audacieux nous présente même un Clausewitz proche de la modernité, parce qu’il associe sa femme à son travail ! Ainsi dédouané de sa compromis­sion avec les errements du doctrinarisme allemand, Clausewitz est désormais le modèle du théoricien qui peut être sollicité en toutes occasions.

À vrai dire, cette vogue clausewitzienne n’est pas dénuée d’ambiguïtés tant historiques que théoriques. L’absolution de Clausewitz n’a été rendue possible que par ce qu’un critique d’Aron a pu appeler, non sans excès, mais tout de même avec quelques raisons, “l’émasculation de Clausewitz”. Car, tout de même, c’est bien le même Clausewitz qui a écrit en 1812 une confession dans laquelle il se livre à une apologie sans réserve de la guerre et se proclame militariste prussien. Soupçonné de collusion avec les libéraux par le clan conservateur de la Cour royale, il est, en réalité, farouchement opposé à l’octroi d’une constitution. Les travaux récents passent un peu rapidement sur cet aspect intéressant de sa personnalité.

Sur un plan théorique, les ambiguïtés ne sont pas moins grandes : comme tous les auteurs ayant acquis un statut canoni­que, on le cite constamment, cela ne signifie pas pour autant qu’on l’ait vraiment lu en profondeur. Bruno Colson remarque avec finesse que la vogue de Clausewitz aux États-Unis s’est accompagnée d’une rigidification de ses concepts2. En quelque sorte, il a été “jominisé” comme le note Christophe Wasinski. La gloire de l’auteur n’en souffre pas, bien au contraire, mais la valeur réelle de son enseignement s’en trouve quelque peu amoindrie.

Au reste, cela a-t-il une réelle importance ? Est-il possible de retrouver le vrai Clausewitz ? Raymond Aron s’y est essayé, avec un talent et une érudition incomparables, il n’est sûr qu’il y ait réussi et lui-même en avait bien conscience. C’est d’ailleurs à cela que l’on décèle un vrai classique : l’œuvre est trop riche pour se laisser réduire à une lecture unique. Le lecteur, à travers une longue fréquentation, découvre toujours de nouveaux aspects, de nouvelles voies à explorer. Personne ne peut prétendre avoir épuisé Clausewitz. C’est ce qui en fait tout son intérêt.

Sur les raisons de ce succès, tout a été dit ou à peu près. Le génie lui a permis d’exprimer avec beaucoup plus de puissance que ses contemporains des idées qui étaient largement dans l’air du temps. La disparition de Werner Halhweg, le grand maître des études clausewitziennes auquel Jean-Jacques Langendorff rend ici hommage, l’a empêché de livrer l’opus magnum qui aurait révélé quantité d’aspects nouveaux, et notamment la dette de Clausewitz à l’égard de l’un de ses prédécesseurs tombé dans un oubli à peu près complet, en dehors d’un cénacle très étroit de spécialistes : le général von Lossau. Clausewitz a pu profiter de conditions exceptionnelles, même s’il ne les ressentait pas comme telles, puisque sa longue disgrâce l’a cantonné dans une sinécure administrative dans laquelle il ne pouvait rien faire d’autre qu’écrire, ou plutôt dicter, puisqu’une bonne partie de ses œuvres sont de la main de sa femme (ce qui a permis aux inévitables mauvais esprits de laisser entendre que c’était aussi elle qui pensait, pure calomnie mais qui a eu quelques adeptes).

Cette longue maturation lui a permis de faire évoluer ses idées jusqu’à leur point d’aboutissement avec la reconnaissance des deux formes de guerre et la définition de la guerre comme moyen, instrument ou continuation de la politique. Sa formu­lation n’est d’ailleurs pas très claire à ce sujet, comme le montre ici Günther Maschke. S’il n’avait pas été emporté par le choléra à l’âge de 51 ans, ses idées auraient continué à évoluer, tant la tâche dans laquelle il s’était engagé était colossale. L’œuvre y aurait certainement gagné en cohérence, sans pour autant que toutes les obscurités disparaissent. Herbert Rosinski a noté un détail rarement souligné : Clausewitz travaillait dans l’isolement de son cabinet, il était son seul lecteur3. L’absence de toute con­frontation avec un lectorat l’a conduit à conserver des formula­tions qui resteront définitivement ambiguës ou obscures, alors qu’il aurait pu clarifier sans trop d’efforts la plupart d’entre elles. Les commentateurs le regretteront, en sachant tout de même qu’ils puisent dans cet état du texte l’un des plus grands stimulants de la réflexion. Au reste, comme si cela ne suffisait pas, quantité de textes nouveaux ne cessent de resurgir, Werner Halhweg en a publié un nombre impressionnant et l’on continue à en exhumer, compliquant encore un peu plus une exégèse qui n’en avait nul besoin.

Des œuvres complètes seraient bien nécessaires. L’Allema­gne les a tentées, une fois, mais sous une mauvaise étoile, sous le iiie Reich, et le projet n’a pas abouti, condamné par la conjonc­ture historique. Dans les années 70, les États-Unis ont pris le relais sous de meilleurs auspices, avec le patronage des plus grands universitaires et les moyens d’une très puissante fonda­tion. Là encore, le sort a été contraire et au lieu des six grands volumes envisagés, il n’est sorti de cet effort qu’un recueil de textes, certes intéressant, mais très maigre par rapport au projet initial. C’est maintenant au tour de la France de tenter l’expé­rience, avec des moyens beaucoup plus faibles4. L’avenir se chargera de dire ce qui en sortira.

Cela en vaut-il la peine ? Oui, certainement. Notre époque a connu des transformations d’une ampleur et d’une rapidité sans précédents dans l’histoire de l’humanité. La stratégie n’y a pas échappé. Elle se déploie dorénavant sur une palette beaucoup plus étendue qu’autrefois, avec des spécialités qui tendent de plus en plus à s’éloigner les unes des autres : on parle de stratégie nucléaire, de stratégie conventionnelle, de stratégie révolutionnaire, de stratégie de crise… chacune avec des modes d’action, des vocabulaires, différents. Cette fragmentation est inévitable, du fait de la complexité extrême du système interna­tional contemporain, mais elle s’opère au détriment de la réflexion globale sur la stratégie. Le résultat est une indiscutable perte de sens, avec la prolifération de stratégies d’entreprise ou criminelle qui n’ont plus grand chose à voir avec le concept original de stratégie. La dialectique conflictuelle, qui est au cœur de la stratégie, qui est même à sa naissance puisque c’est l’inventeur du mot Joly de Maizeroy qui en a parlé le premier, en vient à être niée au profit d’une simple démarche rationnelle, volontaire et difficile face à des obstacles. Le retour aux classi­ques est nécessaire pour prévenir une telle perte de sens.

Parmi eux, Clausewitz est, sans aucun doute, le plus riche et le plus profond. Certes, les arguments énoncés par François Géré en faveur de la double mort de Clausewitz ne manquent pas de portée : le monde stratégique contemporain a peu de choses à voir avec celui qu’a connu Clausewitz. Mais, c’était déjà le cas il y a une trentaine d’années, avant le déclenchement de la grande vogue clausewitzienne des années 70. Au-delà de la partie périssable de l’œuvre, demeure ce questionnement fondamental sur la nature de la guerre et les moyens de sa conduite. Comme Saint-Thomas d’aquin en théologie, Clausewitz reste un monument que l’on peut toujours consulter avec profit. Il n’est pas obligatoire d’adhérer à toutes les propositions du maître prussien pour puiser dans son œuvre les linéaments d’une réflexion stratégique adaptée à notre époque.

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Notes:

 

       État de la diffusion de Vom Kriege, dans Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Économica, 3e éd., 2002.

       Bruno Colson, “La stratégie américaine de sécurité et la critique de Clausewitz”, Stratégique, 76, 1999-4, p. 163.

       Herbert Rosinski, “De Scharnhorst à Schlieffen : grandeur et décadence de la pensée militaire allemande”, Stratégique, 76, 4-1999, p. 70.

       Présentation de ce projet infra, p. 183.

 

 

 

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