LA GUERRE, INSTRUMENT OU EXPRESSION DE LA POLITIQUE. REMARQUES A PROPOS DE CLAUSEWITZ

Günter Maschke

 

1)         Antoine-Henri Jomini qualifia une fois, avec un indénia­ble soupir de résignation, l’œuvre principale de Clausewitz De la Guerre de “savant labyrinthe1 Le Vaudois n’était ainsi pas très éloigné de l’appréciation que le général prussien portait sur lui-même, lorsqu’il se voyait comme une “réverbération de contra­dictions apparentes”. Une réponse n’a jamais été fournie à la question de savoir en quoi consistent ces contradictions, réelles ou apparentes. Tout lecteur attentif de l’œuvre complète, aussi vaste que compliquée2, et de l’immense littérature qui s’est accumulée depuis près de 170 ans, se ralliera à cette conclusion, même si elle heurte sa vanité intellectuelle. Certes, il appartient aux classiques d’être équivoques et inépuisables. Toutefois lors­qu’il s’agit d’une chose aussi sérieuse que la guerre, l’intéressé se montre exigeant en ce qui concerne la certitude et la précision qui font défaut à l’objet étudié qui est, comme on sait, un caméléon3. Mais cette certitude et cette précision ne manquent-elles pas aussi à l’œuvre de Clausewitz ? Plus on se plonge dans les textes mêmes et plus l’ambiguïté, comme le côté inépuisable de l’œuvre, grandissent à nos yeux. Et plus on demande conseil, avec ténacité, à la littérature secondaire, et plus son caractère redondant et répétitif nous apparaît. Ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent et nous n’en mentionnerons que quelques-unes : guerre absolue et réelle ; principe d’anéantisse­ment ou primat de la politique qui modère la violence ; double nature de la guerre ; conception de la guerre existentielle ou instrumentale ; guerre défensive comme forme la plus forte de la guerre4, toutes ces questions étant posées en fonction de la mode ou de l’esprit du temps. Au mieux, elles sont parées de quelques modestes enrichissements en ce qui concerne le contenu : aquelle que ora es, antes ha sido. Dans l’introduction de son livre sur Clausewitz un observateur aussi intelligent que Raymond Aron nous donne des raisons d’espérer : “L’intention de Clausewitz, elle, se livre d’elle-même à quiconque consent à le lire attentive­ment5. Pourtant dans la préface, certainement rédigée après avoir achevé la rédaction de son imposante monographie, Aron nous explique, avec un sage haussement d’épaule : “Qu’on le veuille ou non, l’enseignement de Clausewitz reste et restera toujours ambigu6.

2)         Même si le confiant “plus on réfléchira sur les détails, plus on sentira la certitude des principes” de Montesquieu (L’esprit des lois, Préface) appliqué à Clausewitz peut nous dis­créditer, il n’est toutefois pas inutile de considérer les détails. La phrase si souvent citée, qui affirme que la guerre est un instru­ment de la politique, mérite tout particulièrement de rete­nir notre attention. Le titre du chapitre 6B du huitième livre consa­cré au “Plan de guerre” s’intitule “la guerre est un instrument de la politique”7. Cette affirmation est en étroite relation avec la formule encore plus célèbre qui affirme que la guerre “n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens”. Si nous nous penchons d’abord sur cette thèse, devenue prover­biale, reprise sans cesse sur seulement neuf pages imprimées, les formulations offrant dans leur contenu, un dense noyau commun, s’appuyant et se complétant alternativement. Que le lecteur nous pardonne d’avoir recours à un ensemble un peu foisonnant de citations : la guerre “n’est qu’une partie de la relation politique... par conséquent absolument rien d’autonome” ; elle “n’est suscitée que par la relation politique des gouvernements et des peuples” ; elle ne peut “jamais être dissociée de la relation politique” ; elle ne peut “suivre ses propres lois... elle doit au contraire être consi­dérée comme la partie d’un autre tout..., et ce tout est la politique ; les lignes générales de la guerre ont toujours été déterminées par les cabinets... c’est-à-dire, pour parler techniquement, par une autorité politique et non militaire8 ; aucun des projets princi­paux nécessaires à une guerre ne peut être établi sans un examen des conditions politiques”, etc.

Il est quatre fois question d’instrument dans le passage suivant : Parce que “la politique échappe à toutes les strictes conséquences qui émanent de sa nature [celle de la guerre], elle transforme en un simple instrument l’élément de la guerre qui domine tout, elle transforme le terrible glaive de la bataille..., en une épée légère et maniable qui, à l’occasion, se transforme même en fleuret9. Il en résulte que parce que “la politique... a engendré la guerre”, elle est “l’intelligence” dont “la guerre par conséquent n’est plus que l’instrument, et non l’inverse. L’effet formidable de la Révolution française” (et de Napoléon) a, il est vrai, bouleversé de fond en comble toutes les données : “C’est seulement si la politique s’avérait capable d’évaluer correctement les énergies libé­rées en France et les nouvelles données apparues dans la politique de l’Europe qu’elle pouvait prévoir les grandes lignes de force que la guerre engendrerait. Mais comme elle n’y est pas parvenue durant une longue période, on doit considérer les vingt ans de victoire de la Révolution... essentiellement [comme] la conséquence de la mauvaise politique des gouvernements qui s’opposaient à elle. L’art de la guerre pratiqué jusqu’alors, “instrument bien connu” des politiciens des puissances anti-révolutionnaires, était devenu inutilisable et “naturellement prisonnier de l’erreur de la politique”. Et pour finir Clausewitz souligne à nouveau que “... la guerre est un instrument de la politique, elle doit nécessairement revêtir son caractère, elle doit mesurer avec son aune”.

3)         Le lecteur avancé de Clausewitz sait que le huitième livre, et par conséquent son chapitre 6 B, n’est pas définitif dans sa formulation, l’auteur expliquant même, dans son “Avis” du 10 juillet 1827 qu’on “ne peut même pas le considérer comme un produit fini, mais simplement comme un simple dégrossissage dans la masse, afin de parvenir ensuite par le travail à compren­dre de quoi il s’agit10. Celui qui doute du bien-fondé logique et de la cohérence du passage précité se reportera au premier chapitre (“Qu’est ce que la guerre ?”) du premier livre Sur la nature de la guerre, formant l’unique section de son livre que Clausewitz considérait comme achevée (c’est-à-dire environ 4 % de l’ensem­ble du texte) et qui devait déterminer l’orientation à donner à l’œuvre qui devait être encore remaniée.

Mais, au fond, l’optique de Clausewitz ne se modifie pas. Il souligne une fois encore “que la guerre n’est pas seulement un acte politique, mais un authentique instrument politique, une continuation de la relation politique, la continuation de celle-ci avec d’autres moyens” et “que la guerre ne doit en aucun cas être considérée comme une chose autonome [souligné par Clause­witz], mais que nous devons la penser en tant qu’instrument politique11.

Il y a donc un recoupement entre les affirmations provisoires du chapitre 6B du huitième livre et les affirmations définitives du chapitre 1 du premier livre. Des lecteurs particulièrement attentifs relèveront que, dans le dernier texte mentionné, la guerre en tant qu’“instrument” et la “continuation de la relation politique” n’entretiennent pas seulement une étroite relation, mais sont devenus une seule et même chose, se fondant l’un dans l’autre. C’est le même esprit qui inspire les deux passages qui peuvent être lus comme un seul texte.

4)        Relevons encore quelque chose, d’une manière inévitable­ment superficielle, à propos de la politique. Au premier coup d’œil, et même au second, les affirmations de Clausewitz appa­raissent comme tellement apodictiques que de nombreux inter­prètes reprennent ad nauseam ce que lui-même avait infa­tigablement répété, n’éclairant ainsi qu’en apparence le problè­me. Des vues qui n’épuisent pas leur potentiel analytique abou­tissent à des slogans, qui donnent l’illusion d’être des évidences généralement acceptées. Nous nous limiterons à quelques points.

Pour commencer guerre et politique sont mentionnés d’un trait, alors qu’elles semblent constituer une dualité, des gran­deurs qui s’opposent, la guerre étant issue de la politique, mais lui étant diamétralement opposée. D’innombrables politi­ciens et journalistes invoquent, lorsqu’ils nous mettent en garde contre les menaces réelles d’une guerre, la nécessité d’une “solution politique”. Ils veulent simplement dire par là que l’on doit trou­ver une solution pacifique, excluant la violence, obtenue après une négociation diplomatique (qui bien entendu peut être assor­tie de menaces de sanctions). Dans ce cas la notion de politique se recoupe avec celle de paix ou de moyens pacifiques et se soustrait ainsi à notre vue. Les nombreux représentants d’une telle façon de considérer les choses prétendent que le déclenche­ment d’une guerre consacre l’échec de la “politique”. Or précisé­ment, Clausewitz aurait toujours mis en garde devant de telles situations, mais comme il a été constamment mal compris, dans une perspective militariste, voire belliciste, il devrait être enfin appréhendé “de la bonne manière12, surtout par rapport aux moyens d’anéantissement de masse. Parfois, Clausewitz est même considéré comme l’ancêtre d’une recherche de la paix dogmatico-pacifiste, qui considère les guerres en général comme “ataviques” ou “superflues”. Dans l’œuvre immense du Prussien, on peut trouver en abondance des phrases qui semblent conforter un tel point de vue. De cette manière, sans qu’on ait l’air d’y toucher, “guerre” et “politique” sont dissociées l’une de l’autre.

Un tel point de vue peut être aisément réfuté, bien qu’il soit renforcé par l’utilisation souvent négligente des termes par Clausewitz, lorsqu’il fait figurer simplement face à face “guerre” et “politique”. Il n’existe pas seulement une vulgarisation milita­riste de Clausewitz, mais aussi une pacifiste, qui est encore plus fausse que la première, mais qui de nos jours convient à ce que Clausewitz nomme les “amis militaires des enfants13.

Au lieu d’admettre une dualité guerre/politique, il est plus concluant d’admettre, si l’on tient compte de la place qu’occupe la politique étrangère chez Clausewitz, que la politique dispose de deux méthodes : la diplomatie d’une part, la guerre de l’autre. “Les relations politiques de différents peuples et gouvernements cessent-elles avec les notes diplomatiques ? La guerre n’est elle pas simplement un autre genre d’écriture et de langue permettant d’exprimer leur pensée ? Elle possède, il est vrai, sa propre gram­maire mais non sa propre logique14. Pour rendre la chose plus claire, Clausewitz aurait dû ajouter que la relation diplomatique, elle aussi, possède sa propre grammaire et que la logique qu’elle possède en commun avec la guerre appartient à la politique. Si l’on admet que “politique” est le concept général de “diplomatie” et de “guerre”, on ne peut plus dire que le recours à la guerre signifie l’échec de la diplomatie. Au contraire, on a recours à la guerre parce que la diplomatie n’apparaît plus comme un moyen, ou un instrument, convenable et c’est là tout autre chose. Certains trouveront que la volonté de faire la guerre, l’animus belligerandi, n’y trouve pas son compte : n’existait-il pas, ou n’existe-t-il pas une solution pacifique, et comme on dit à tort, “politique” ? N’a-t-on pas trop tôt, avec trop d’empressement, recouru à la guerre ? Or, justement, on peut répondre à cette question en se référant à Clausewitz. L’“unité” du point de vue est atteinte ici, si l’on considère de cette manière la politique comme le tout, si l’on se souvient que le chèque diplomatique doit toujours être couvert militairement. Or c’est précisément sur ce point que l’unité de la diplomatie et de la guerre apparaissent comme des éléments du tout, de la politique. Mais le problème réside dans le fait que la pensée de Clausewitz semble s’appuyer sur un concept de guerre clairement dessiné : inter pacem et bellum nihil medium. Pourtant l’homme de guerre qui se soumet­tait au droit des gens classique, sans toutefois se faire trop d’illu­sions sur son efficacité15, était suffisamment politologue pour nous rappeler inlassablement l’existence du status mixtus, qui n’est ni guerre, ni paix, mais “intermediacy between Peace and War16. Si nous ne trouvons pas expressément ce point dans son œuvre, nous pouvons toutefois facilement l’extraire de ses écrits, surtout lorsque nous examinons les innombrables descrip­tions de cas historiques concrets (et pas seulement dans De la guerre). L’unité, le tout de la politique, n’est pas ici la somme des parties nettement délimitables “Diplomatie” et “Guerre”, mais elle résulte d’un glissement, d’un échelonnement, qui finit par effacer la frontière entre la guerre et la paix, auparavant si nettement établie.

On peut naturellement utiliser comme concept général et point de départ la notion de “combat”, qui se recoupera alors avec la “politique” : le combat permanent entre les corps politiques a recours alternativement à des moyens pacifiques ou guerriers. L’alternance dans les méthodes s’explique par le fait que l’être humain ne peut renoncer ni à la violence, ni au meurtre, mais qu’il ne peut pas non plus vivre en permanence dans cette situa­tion17. Toutefois cette anthropologie réaliste (pessimiste dirait l’esprit du temps) n’explique pas les différences historiques con­crètes des différentes paix et guerre, même si l’on doit toujours en tenir compte à l’arrière-plan.

5)         La troisième, et la plus grave irritation, se manifeste lorsque Clausewitz parle de “politique”, sans expliquer s’il s’agit de politique subjective (policy) ou de politique objective (politics), ou bien s’il entend leur compénétration. Étant donné que la politique est l’unité, ou le tout, sa manière de s’exprimer souvent peu claire entraîne des conséquences involontaires.

Dans cette perspective un examen minutieux de tous ses écrits conduirait certainement à des découvertes, mais c’est un travail qui reste à faire. La confusion apparaît également dans les deux chapitres que nous avons mentionnés qui, composés après de nombreuses études particulières et ardues, prétendent être un bilan définitif.

Un passage cité brièvement plus haut affirme que la politi­que “transforme l’élément de la guerre, qui domine tout, en un simple instrument. Elle transforme le terrible glaive de la batail­le, qui doit être manié des deux mains et avec toute la force physique, pour ne porter qu’un grand coup, en une épée légère et maniable, qui par moments, devient fleuret, faisant succéder les bottes, les feintes et les parades”. Nous avons là aussi bien la représentation idéalisée de la guerre de cabinet que son type idéal, perçu par Clausewitz dans son conditionnement historique, mais qu’il avait tendance à mépriser comme étant une forme de guerre dégénérée et affaiblie.

Si cette manière de combattre précautionneuse, impliquant une organisation idoine des armées, puisait sa justification objective dans les conditions socio-économiques et étatiques de l’Absolutisme, l’influence des individus agissants, donc du chef de l’État (qui pouvait être identique au général en chef), sur le plan de guerre et sur les buts politiques n’en était pas moins nette. La marge de manœuvre de la politique subjective qui disposait d’un instrument de précision - la machinerie de l’armée permanente - si coûteux et si fragile contraignait fréquemment la perspicacité stratégique à ne l’utiliser qu’avec la plus grande parcimonie et en limitant les risques au maximum18.

Lorsqu’on parle d’“instrument”, on songe à l’artisanat et à l’art - bien que Clausewitz ait soutenu que “la guerre [n’appar­tient pas] au domaine des arts et des sciences, mais au domaine de la vie sociale19. Le grand critique du méthodisme stérile des guerres de cabinet, qui ne se lassait jamais de souligner la signi­fication des forces morales, savait “que la guerre n’est pas une activité de la volonté appliquée à une matière inerte comme dans les arts mécaniques [et l’artisanat, G.M], ni à un objet vivant, mais passif et soumis, tels que l’esprit humain ou la sensibilité humaine dans les beaux-arts, mais à un objet vivant, qui réagit. Il est frappant de voir combien les schémas idéologiques des arts et des sciences sont peu faits et l’on comprend du même coup comment la recherche et le désir constants de lois analogues à celles que l’on peut tirer n’ont pu manquer d’engendrer des erreurs incessantes20. La guerre est pour Clausewitz incertitude, fric­tion, hasard mais surtout : un agir dans des conditions difficiles, cette action produisant une contre-action21. Si Clausewitz parle toutefois d’“instrument”, dont il souligne sans cesse la fragilité, c’est seulement parce que, si l’on dispose de connaissances et de forces suffisantes, du coup d’œil et de la force de décision, on peut se livrer à un calcul avec des grandeurs incertaines, c’est-à-dire qu’on peut passer au stade de la guerre. Pourtant, plus la guerre est énergique, plus elle est l’affaire des peuples, plus la technologie de l’armement est complexe et plus les effets qu’elle provoque ou qu’elle cause s’avèrent imprévisibles et plus il est difficile de tracer une limite entre le combattant et le non combattant, plus les intérêts des États sont complexes et plus il est malaisé d’établir le plan de guerre et plus les chances dimi­nuent de pouvoir conduire la guerre comme on l’entend. Mais, comme pour Clausewitz “politique”, dans ce cas, signifie indubita­blement diriger, ou la capacité de diriger, c’est-à-dire de prati­quer une politique subjective, elle peut à un moment quelconque se dissoudre en tant que telle : il semble alors que la guerre consomme la politique. Et c’est précisément là dessus que l’actuelle interprétation de Clausewitz, qui domine de nos jours, s’appuie : parce que la politique subjective (et ceux qui la font) s’avère incapable de comprendre l’intelligence de l’État person­nifié et la nature de la guerre (sur la base desquels la politique objective se manifeste), elle décrète que la guerre est la fin de la politique et n’hésite pas à s’appuyer sur le général prussien pour ce faire. Jusqu’à une certaine époque la guerre était la continuation de la politique, aujourd’hui elle constitue­rait, du moins si l’on utilise un certain type d’armes, sa fin et Clausewitz nous aurait constamment mis en garde contre cela. Et ces mêmes auteurs n’hésitent pas, face à tous ceux qui doutent, à proclamer précisément l’actualité de Clausewitz à l’âge nucléaire.

Mais la politique arrive-t-elle effectivement à son terme si la guerre atteint à une telle intensité qu’elle en devient “absolue”, qu’elle ne se manifeste plus qu’à travers les “seules notions de violence et d’anihilation ?22 Ce n’est pas un des moindres mérites de Clausewitz que d’avoir repoussé fermement une telle interpré­tation : “Une telle guerre semble être totalement apolitique... toutefois le principe politique, dans ce cas, est tout aussi présent que dans les autres guerres, mais comme il s’identifie au concept de violence et d’annihilation, nous ne le discernons plus23.

Ce que nous ne discernons plus toutefois, c’est la politique subjective, la capacité de diriger et d’orienter par conséquent l’usage de la violence. Nous nous trouvons pour ainsi dire face à une autonomisation extrême de la politique objective (qu’on nous pardonne cette terminologie provisoire) : politique = hostilité, mais désormais sans disposer des moyens nécessaires pour doser la violence. La politique subjective, qui chez Clausewitz est subordonnée à l’objective, puisque cette dernière définit les condi­tions dans lesquelles la première doit se mouvoir, s’achève préci­sément là. La guerre absolue, modèle idéal et concept limite en même temps, qui fonde le point de vue unitaire de l’œuvre, n’est toutefois pas en contradiction avec l’autre notion, dont notre auteur dit à plusieurs reprises qu’elle fonde cette unité : celle de la politique. Au contraire, Clausewitz fait débuter la citation que nous venons de mentionner de la manière suivante : “Plus la politique s’inspire d’intérêts grandioses, qui englobent l’ensemble et son existence, plus la question touche à l’être ou au non être et plus la politique et l’hostilité se recoupent, celle-ci s’intégrant dans celle-là...24 C’est précisément au moment où la politique semble disparaître qu’elle atteint (en tant que politique objective, sans intervention du subjectif) son intensité maximale. Mais, parce que Clausewitz, lorsqu’il parle de guerre absolue, pense à la guerre pure, sans frictions et sans contrôle politique, il ne s’exprime tout au plus qu’en passant sur la politique. Parce que chez lui le problème de la politique subjective, subordonné dans cette affaire, joue en réalité un rôle prépondérant - que l’on songe à la fréquence de ses mentions - le passage de la lettre que nous avons cité plus haut n’est que rarement perçu comme un authen­tique texte-clé.

Avant de poursuivre, retenons que Clausewitz, ici aussi, introduit ses réflexions en affirmant que la guerre n’est pas seulement un “acte politique” mais aussi “un véritable instrument politique”, et nous y reviendrons.

6)         Le fait que la guerre soit aussi bien déterminée que modelée par la politique (objective), que celle-ci constitue “le giron dans laquelle la guerre se développe25, précède par consé­quent la question de savoir si les guerres sont contrôlables. Plus la guerre se rapproche de “sa forme absolue”, et plus le danger augmente de la voir perdre son caractère d’“instrument”. Sur la base de nombreux exemples, prouvant que c’était bien le cas, Clausewitz présentait la guerre comme un “instrument” de la politique26. Toutefois, nous rencontrons de nombreux passages qui parlent d’“instrument”, bien que, quelques lignes plus haut ou plus bas, le sujet soit la guerre dans sa forme absolue, ou sa proximité avec celle-ci. Lorsque Clausewitz parle de la nouvelle politique de la Révolution française, qui a engendré de nouveaux moyens et libéré de nouvelles forces, il en déduit précisément que ce processus démontre que la guerre est un “instrument”. Et il raisonne de la même manière dans la lettre au commandant von Roeder, citée plus haut. Après avoir décrit une situation dans laquelle le caractère instrumental de la guerre n’apparaissait guère, il achevait sa réflexion en affirmant que cette situation démontrait précisément que la guerre est un “instrument” de la politique.

Certes, là aussi, la politique était prioritaire, modelant la guerre et étant effective jusque dans ses sphères les plus élevées, jusque dans les opérations les plus importantes. Toutefois, elle était largement incapable de la contrôler. Ou mieux encore : la politique objective avait atteint une sphère sur laquelle la subjective n’avait plus de prise et devait abdiquer. Ce n’est pas le fait que la guerre soit un instrument de la politique, comme le voudraient des historiens militaires à la fibre philanthropique, qui constitue la thèse principale de Clausewitz, laquelle ne se recoupe absolument pas avec la thèse précédente, mais bien que la guerre - instrument ou non - est “la continuation de la relation politique avec l’intervention d’autres moyens”.

Toutefois, Clausewitz a encore trouvé une meilleure formula­tion, dont la différence avec celle qui précède ne semble pas lui être apparue. Il écrit que les guerres ne sont rien d’autre que “l’expression de la politique” et, ailleurs, que la guerre “n’est rien d’autre qu’une expression de la politique avec d’autres moyens”. Juste avant que les guerres ne deviennent “par pure hostilité des luttes à la vie et à la mort” (une possibilité que Clausewitz rejette en général, mais qu’il considère comme plausible à l’occasion) parler de guerre comme “instrument” est dépourvu de sens.

Dans tous les cas, dans le plus extrême comme dans le plus anodin, la guerre est l’expression, ou la manifestation, de la politique27. Il est possible que la guerre perde son caractère d’instrument, ou ne l’obtienne pas. Il est toutefois impossible qu’elle ne soit pas l’expression, ou la manifestation, de la politique. La guerre, fréquemment, n’est pas un instrument, elle est en revanche toujours une “continuation”, mais le terme “continuation” renvoie avec trop de force à la relation paix-politique et renforce la supposition fort répandue et considérée comme allant de soi que la guerre, en définitive, n’est qu’une interruption de l’état de paix. En revanche, la guerre est toujours une “expression” ou une “manifestation”, qui va de l’observation armée à la guerre nucléaire spasmodique à la Herman Kahn. “Expression” implique en plus un équilibre entre “guerre” et “paix” et permet de poser la question du genre de paix dont il s’agit : il n’existe pas seulement d’innombrables formes de guerres, mais également d’innombrables formes de paix et ces dernières sont aussi l’“expression”, ou la “manifestation”, d’un genre donné de politique, et c’est là un aspect que beaucoup d’observateurs avisés ne prennent pas en compte. La guerre est l’expression, ou la manifestation de la politique. Peut-être qu’à partir de cette formule nous pourrons résoudre les contradictions de l’œuvre de Clausewitz et définir son unité.

PS :  Souvenons-nous, honoré lecteur, de la phrase qui affir­me que les esquisses sont plus stimulantes que le tableau achevé, même s’il ne s’agit ici que d’une esquisse préalable.

 

Notes:

 

       Jomini, Précis de l’Art de la guerre, I, Paris, Tanera, 1855, p. 21 (d’abord 1838).

       Il n’existe pas d’édition complète et les écrits non imprimés sont encore très nombreux. Par ailleurs le niveau éditorial des textes imprimés est extrêmement variable.

       Clausewitz, Vom Kriege (d’abord 1832-34), 19e éd., Bonn, Dümmler, p. 212 : “La guerre ... est un véritable caméléon, car dans chaque cas concret elle change de nature...” ; cf. Raymond Aron, “La guerre est un camélón”, Contrepoint, 15, 1974, pp. 9-30.

       N’importe quel connaisseur passable de l’œuvre pourrait y ajouter une bonne douzaine de notions, ou de paires de notions, tout en étant conscient que non seulement le contenu de ces notions est discutable, mais également l’interprétation de chacune d’entre elles. Le “flottement de la théorie” (com­me dit le spécialiste de Clausewitz Karl Linnebach) constitue véritablement un casse-tête. Werner Hahlweg, l’éditeur de l’édition susmentionnée de De la guerre écrit à ce propos : “Rarement [Clausewitz] exprime sa véritable opinion en une seule phrase. Au contraire chaque phrase trouve sa contre-phrase, qu’il ne s’agit pas seulement de chercher, mais qu’on doit également trouver pour prendre connaissance de l’opinion véritable et bien établie de l’auteur sur un problème. Celui par conséquent qui veut étudier avec profit l’œuvre de Clausewitz doit être capable de détecter les phrases et contre-phrases qui correspondent lesquelles, bien entendu, ne se trouvent pas toujours dans le même passage, mais se trouvent en partie ailleurs et dans un autre contexte. Dans les questions revêtant une importance centrale et fondamentale, il s’agit de tout un système d’énoncés et de contre-énoncés. “Ils agissent comme des poids et des contre-poids, dont le jeu et le contre-jeu équi­librent en quelque sorte la balance de la vérité” (K. Linnebach). Halhlweg dans l’édition citée supra, p. 1361.

       R. Aron, Penser la guerre, Clausewitz, I, Paris, Gallimard, 1976, p. 23.

       Ibid., p. 12.

       Clausewitz, Vom Kriege, pp. 990-998.

       Ce qui ne signifie nullement, comme le pensent aujourd’hui tant de commentateurs, que Clausewitz veut à tout prix subordonner les généraux aux politiciens civils. Ce qui est décisif, c’est le primat du point de vue politique sur le militaire. Dense sur ce point : Panajotis Kondylis, Theorie des Krieges, Clausewitz-Marx-Engels-Lenin, Stuttgart, Klette-Cotta, 1988, pp. 103-105 : Clausewitz vivait à une époque où le prince ou un souverain comme Napoléon (que Kondylis définit d’une manière irritante comme un dictateur) était en même temps à la tête des domaines civil et militaire et où la séparation des ressorts, survenue plus tard à l’époque du libéralisme, aurait été incompréhensible.

       Wilhelm von Scherff, l’éditeur du Vom Kriege, Berlin, Schneider, 1880 (Militärische Klassiker des In-und Auslandes) remarque à propos de ce passage : “De nos jours on peut retourner la comparaison effectuée plus haut et affirmer que l’instrument militaire (l’armée reposant sur le service mili­taire obligatoire) est devenu trop pesant pour que la politique puisse l’utiliser en se jouant comme fleuret”. p. 567.

10       Vom Kriege, p. 180.

11       Ibid., pp. 210, 212.

12       C’est là la tendance d’interprètes connus, cf. par exemple Wilhelm von Schramm, Clausewitz. Leben und Werk, Esslingen am Neckar, Bechtle 1976, (également dans de nombreux articles) ou Ulrich Marwedel, Carl von Clausewitz. persönlichkeit und Wirkungsgeschichte seines Werkes bis 1918, Boppard am Rhein, Harald Bolt, 1978. Pour la critique de ces tendances : Robert Hepp, “Der harmlose Clausewitz”, Zeitschrift für Politik 1978, pp. 303-318 et 390-429. Michael Hereth franchit un pas supplémentaire, “La politique qui se prolonge dans la guerre ?”, in : Clausewitz-Kolloquium. Theorie des Krieges als Sozialwissenschaft, éd. par Gerhard Vowinckel, Berlin, 1993, pp. 137-153. Selon lui “les données concrètes de l’existence [de Clausewitz], ses expériences dans la Prusse déchue, son enthousiasme pour Machiavel mais surtout le fait qu’il interroge la politique à partir de la guerre... l’empêchent de comprendre le fait politique qui exclurait la violence pour la politique. C’est ainsi qu’il ne parvient pas à discerner que la guerre - qui fait certes partie des affaires humaines et qui par exemple est parfois inévitable pour un défenseur - ne continue pas la politique mais fixe ses limites. La guerre menace la politique déjà lorsqu’elle menace d’éclater. La guerre caractérise l’échec et souvent la fin de la politique à cause des autres moyens”. (p. 153), Difficile est satiram non scrivere. Ce qui précède illustre au mieux la platitude et le bric-à-brac humanitariste de nombreux politolo­gues allemands actuels.

13       Il s’agit là d’une allusion à la critique de Bülow par Clausewitz, celui-ci reprochant à certains auteurs militaires de simplifier à un point tel les processus complexe de la guerre, que même un enfant pouvait avoir le sentiment d’être capable de diriger une armée. N.d.T.

14       Vom Kriege, p. 991.

15       Des limitations imperceptibles, qu’il ne vaut presque pas la peine de mentionner qu’elle [la violence] s’impose elle-même sous le nom de règles du droit des gens, l’accompagnent sans véritablement affaiblir sa forceVom Kriege, p. 192. Il faut toutefois constater que les conceptions de Clausewitz concernant la politique et la guerre et la collaboration et les conflits entre les États ne peuvent être comprises sans cet arrière-fond que constituent les conceptions du droit des gens d’Emeric de Vattel (1714-1767) et de Johann Jacob Moser (1701-1775). Cf. Heinrich Rogge, “Clausewitz und das Völker­recht”, Wissen und Wehr, 1-2/1944, pp. 1-20 ; John E. Tashjean, “The Clausewitzian Definition : From Just War to the Duel of States”, Cahiers Vilfredo Pareto, 47, 1979, pp. 79-83 ; du même : “Pious Arms : Clausewitz and the Right of War”, Military Affairs, avril 1980, pp. 82-83.

16       Cf. les réflexions du spécialiste américain du droit des gens Philip Jessup (1897-1986), “Should International Law recognize an intermediate Status between Peace and War ?”, The American Journal of International Law, 1954, pp. 98-ss.

17       Cf. Kondylis, op. cit., particulièrement pp. 11-28.

18       Valable en tant que présentation d’ensemble : Siegfried Fiedler, Kriegs­wesen und Kriegführung im Zeitalter der Kabinettekriege, Koblenz, Bernard & Graefe, 1986. L’étude classique du passage des guerres de cabinet aux guerres napoléoniennes demeure toujours celle de Reihard Höhn, Revolution-Heer-Kriegsbild, Darmsstadt, Wittich, 1944.

19       Vom Kriege, p. 303.

20       Ibid.

21       Sur ce point Ernst Vollrath, “‘Neue Wege der Klugheit’. Zum methodis­chen Prinzip der Theorie des Handelns bei Clausewitz”, Zeitschrift für Politik, 1/1984, pp. 53-76. Du même, “Carl von Clausewitz. Eine mit dem Handeln befreundete Theorie”, in : Clausewitz-Kolloquim, pp. 63-68 qui, à côté de réflexions et de développements perspicaces déclare que la “guerre d’extermination” est “quelque chose de totalement non politique” (p. 69), devenant ainsi la victime d’une approche de la politique dans le style d’Hannah Arendt.

22       Clausewitz, “Gedanken zur Abwehr” (1827), Militärwissenschaftliche Rundschau, Sonderheft, mars 1937, p. 8. On trouve également ces deux lettres au commandant von Roeder in : Clausewitz, Versteute kleine Schriften, éd. Hahlweg, Osnabrück, Biblio, 1979, pp. 439-530.

23       Ibid.

24       Ibid.

25       Vom Kriege, p. 303.

26       Vom Kriege, p. 993 ; aussitôt après il est à nouveau question d’“instru­ment”. La deuxième citation provient de l’étude, toujours inédite, “Deutsche Streitkräfte”, cf. Hahlweg in Vom Kriege, p. 1235.

27       Le sous-titre de l’œuvre de John Frederick Charles Fuller, War and Western Civilisation 1832-1932, publiée d’abord en 1932, réimpression New York, Libraries Press, est : A Study of War as a Political Instrument and the Expression of Mass Democracy. Mais Fuller ne dit pour ainsi dire rien à propos de cette dichotomie, même si on la perçoit bien en raison des maté­riaux qu’il nous livre. Le processus de la réétatisation restaurative en Europe rendit possible les guerres de Moltke, qui étaient encore des “instru­ments”. Mais au même moment se déroulait la guerre civile américaine (précisément guerre civile) et là la guerre n’était presque exclusivement qu’expression de la politique.

 

 

 

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