L’INTERPRETATION SCHMITTIENNE DE CLAUSEWITZ

David Cumin

 

hez Carl Schmitt1, la référence implicite ou explicite à Carl von Clausewitz se retrouve tout au long des écrits qu’il consacre à l’armée, au politique et à la guerre, de 1916 à 1971. Mais ce n’est qu’en 1967 qu’il publie un article spécifique sur l’auteur du Vom Kriege : “Clausewitz als politischer Denker” (“Clausewitz, penseur politique”)2. C’est ce texte réédité en 1980 qu’on présentera.

Dans cet article, Carl Schmitt interprète Clausewitz dans son contexte historique. Cette interprétation le conduit à associer le théoricien de la guerre nationale - l’officier Clausewitz- au théoricien du nationalisme - le philosophe Fichte. Les guerres napoléoniennes, la réforme militaire prussienne, la formation du nationalisme allemand : autant de thèmes liés à travers lesquels Schmitt confirme son attrait pour la “politologie de l’exception”. La façon dont il les traite confirme également son militantisme. Loin d’être purement historique, ce voyage aux sources du nationalisme outre-Rhin permet au Kronjurist de la konservative Revolution3 de participer indirectement au débat - lancinant depuis 1945 - sur l’identité allemande dans la République de Bonn. “L’Allemagne est Hamlet”, disait-il4 à Julien Freund. Devant “l’indécision” d’une nation divisée, aliénée et culpabilisée5, l’auteur du Begriff des Politischen - réédité en 1963 avec la Theorie des Partisanen6 - et du Clausewitz als politischer Denker en appelle à une prise de conscience politique. Qu’auraient dû faire les Allemands contre Napoléon ? Qui était l’ennemi réel de la Prusse ? La France ou la Russie ? Voilà les questions qui traversent l’article de 1967. En les posant, il n’est guère pensable que le contempteur du système “Weimar-Genève-Versailles”7 puis, par analogie, du système “Bonn-Nuremberg-Potsdam” n’ait pas songé à d’autres questions, similaires mais contemporaines : que doivent faire les Allemands dans la situation qui est la leur ? L’hostis est-il à l’Ouest ou à l’Est ? Comme 150 ans plus tôt, la solution ne peut être que la résistance nationale : dans une situation d’impuissance politique, au moins la résistance intellectuelle. Du Nomos de la Terre8 à la Théorie du partisan, tel est le message implicite. Le théoricien de la relation ami-ennemi fut un représentant du nationalisme allemand - “nationalisme de conquête”9 ou “de libération”10, selon la conjoncture. Mais ce n’est qu’en 1967 qu’il procède à la généalogie de ce nationalisme : Clausewitz et Fichte en sont, dit-il, les deux figures inaugurales. Alors que la Prusse a été rayée de la carte et que le nationalisme a été banni de la RFA, notre juriste parle de la “gloire de la Prusse”, qu’il associe à la “protestation allemande”. Mais son argumentation - où résonnent les maîtres mots de la konservative Revolution, résistance et protestation- ne s’en tient pas à l’éloge des vertus conservatrices, nationales ou martiales attachées à l’ancien État militaire prussien. Dans la décennie 1960, le juriste contre-révolutionnaire va sur le terrain de la révolution, qui lui est familier depuis la décennie 192011. D’après lui, c’est en effet dans le Berlin des années 1808 à 1813 - capitale du Reich devenue l’épicentre de la guerre froide - qu’a été pensé le Partisan.

L’article de 1967 comprend six parties : la publication de l’œuvre de Clausewitz par W. Hahlweg ; la position de Clause­witz dans le “conflit des légitimités” entre 1807 et 1812 ; la prati­que espagnole et la théorie prussienne de la guerre populaire ; l’hostilité prussienne envers Napoléon ; Fichte, philosophe de l’hostilité à Napoléon ; Clausewitz, penseur politique.

1)                Carl Schmitt part de la publication de nouveaux écrits clausewitziens, notamment les conférences de 1810-12 sur la “guerre de partisans”, ainsi que de la correspondance avec Scharnhorst et Gneisenau. Il souligne que l’officier prussien est devenu le théoricien de la guerre et, pour tout dire, un nom mythique de l’histoire militaire mondiale. W. Hahlweg livre donc au public un document d’exceptionnelle valeur.

2)                Dans la deuxième partie, Carl Schmitt revient sur la problématique qu’il avait étudiée en 1963 : la désignation de l’ennemi réel, la légitimité politique et la situation de “prince-esclave” de Frédéric-Guillaume. Ce dernier a dû signer un traité d’alliance avec Napoléon. Clausewitz et les réformateurs prussiens voulaient au contraire inciter le roi indécis à entrer en guerre contre l’Empereur des Français. La désignation de l’hostis est la décision politique par excellence. Qui a ce pouvoir ? Quand l’autorité légale n’est pas libre ou se trompe, ne serait-il pas légitime de lui désobéir ? Comment désigner alors l’ennemi sans déclencher la guerre civile ? La problématique de l’identification de l’hostis recoupe celle de “l’imbroglio des légitimités”. Classiquement, la légitimité signifie le droit de commander ; chez Schmitt, elle signifie le droit de désigner l’ennemi, puisque le politique schmittien renvoie au conflit plutôt qu’au pouvoir. L’auteur de Legalität und Legitimität12 est un familier de la réflexion sur la légitimité et le choc des légitimités, qui se produit tout particulièrement aux époques révolutionnaires. En 1789, deux légitimités se dressaient : monarchique et démocratique. Elles trouvèrent un compromis en 1791 dans la monarchie constitutionnelle, juxtaposant deux représentants de la nation : le roi et l’Assemblée, deux titulaires du pouvoir constituant : le roi et le peuple. En 1793, la légitimité des Jacobins l’emporta sur la légitimité des Bourbons, avec l’exécution de Louis XVI. Dix ans plus tard, de crises en crises et de conquêtes en conquêtes, Napoléon Bonaparte devint “Empereur des Français”, cumulant plusieurs légitimités contradictoires : charismatique, plébisci­taire, dynastique. Selon la tradition, “légitimité” signifiait “légiti­mité monarchique”. L’État prussien était une monarchie légitime, comme les autres États européens d’Ancien Régime. Or, “démocratiser la guerre” risquait de saper l’État monarchique. Les réformateurs prussiens envisageaient de combiner les deux légitimités : la légitimité dynastique et la légitimité nationale, afin de concilier la continuité de l’État et la puissance militaire. Comment lutter contre une armée de masse animée par une idéologie nationale-révolutionnaire, sinon par une autre armée de masse animée par une autre idéologie nationale-révolution­naire ? Mais “armer le peuple” impliquait de “démocratiser l’État”. En gros, le service militaire appelait le suffrage universel. Machiavel le disait déjà : la réforme militaire exigeait la réforme constitutionnelle. Pour faire face à la révolution tout en maintenant la structure de l’État, les réformateurs prussiens, comme leur nom l’indique, choisirent la réforme, c’est-à-dire “le changement dans l’ordre”. La France fut le pays de la Révolution, la Prusse fut le pays de la réforme : elle tenta de concilier la légitimité nationale et la légitimité dynastique. Telle fut la Sonderweg allemande. L’Allemagne ne connut pas de révolution bourgeoise, elle accomplit une “modernisation conservatrice” : une réforme militaire, politique et sociale impulsée et contrôlée par la haute administration. La Prusse, la plus faible des grandes puissances, entourée d’adversaires, donc toujours sur le pied de guerre, resta un État militaire : pas un État belliqueux, mais un État dominé par un corps d’officiers issu de la noblesse et dévoué au roi, chef de l’armée, de l’État et de l’Eglise.

3)                La renommée de Clausewitz procède d’un livre inachevé publié à titre posthume, non pas de sa carrière militaire. L’offi­cier prussien fit notamment la théorie de la résistance espagnole à Napoléon : le premier, il pensa la “guerre de partisans”, qui se poursuit, remarque Schmitt, au Vietnam. La résistance espa­gnole, alors que l’empire napoléonien triomphait, suscita chez l’élite militaire prussienne l’espoir de vaincre la France. Déchaî­ner la guerre populaire impliquait cependant le risque de précipi­ter la monarchie légitime dans un processus révolutionnaire. Mais existait-il en Prusse les conditions d’une guerre populaire ? “L’Allemand n’est pas un Espagnol”, disait-on. Ce qui était décisif, et qui ne pouvait être créer à partir d’une exhortation intellectuelle, c’était “le courage du peuple espagnol”. Dans la RFA consumériste, Carl Schmitt, comme Clausewitz13, insiste sur le facteur moral, seul décisif : le courage du peuple prêt à résister, le courage de l’individu prêt à se battre. En Espagne, “tout le peuple se déclara ennemi de la France”. Cette hostilité n’avait besoin du soutien d’aucune théorie : elle sortait spontané­ment d’un peuple agraire et religieux. Mais en Prusse ou en Allemagne, la population comme les élites étaient divisées. L’armée régulière espagnole avait été écrasée par l’armée française, en 1808. Malgré cette défaite, l’insurrection populaire montra la capacité de résistance à un conquérant étranger. En Prusse, l’armée régulière avait elle aussi été écrasée, en 1806. Mais il n’y eut aucune résistance populaire, ni en 1807, ni en 1813. Il y eut une théorie de la guérilla. Tel est le contraste entre “la pratique espagnole et la théorie prussienne de la guerre populaire”. En 1814, Napoléon essaya de déclencher contre l’invasion étrangère une guerre de partisans dans le style espagnol - sans succès14. L’hostilité envers l’Empereur avait suscité une coalition hétérogène, composée aussi bien de libéraux que de conservateurs, réunissant l’Angleterre parlementaire comme la Russie tsariste, la Prusse protestante comme l’Autriche catholique. L’ennemi commun dissimulait des antagonismes qu’il rendait secondaires. De cette hostilité sortit le nationalisme allemand. L’hostilité prussienne envers la France napoléonienne était celle d’un État face à un autre État mué en Empire, l’hostilité allemande n’était pas de même nature, elle était celle d’une nation qui n’avait pas encore son État face à une nation qui par-delà son État s’identifiait à l’humanité. L’hostilité prussienne et l’hostilité allemande se conjuguèrent dans une théorie du nationalisme qui conféra à l’État prussien la vocation d’unifier l’Allemagne.

4)                Au cœur de l’œuvre de Clausewitz, se trouve l’hostilité prussienne envers Napoléon. On sait que pour Schmitt toute pensée politique se structure par une relation d’hostilité : on pense contre. Les Allemands étaient cependant un peuple divisé face à Napoléon. Les élites espagnoles aussi. Mais à part le Portugal, l’Espagne n’a pour voisin que la France. La Prusse, elle, a également pour voisin la Russie. Cette situation géogra­phique est cruciale. Entre la France et la Russie, la Prusse devait choisir qui serait l’ami ou l’ennemi. Quant à la France napoléo­nienne, elle se heurtait à deux hostilités principales, si l’on fait abstraction de l’Angleterre et de la Russie : celle des Espagnols, qui demeura religieuse, celle des Allemands, qui devint natio­nale. La résistance espagnole affaiblit sensiblement l’armée française. Au contraire, l’occupation française en Allemagne ne fut troublée par aucun partisan. Mais l’hostilité allemande fut plus décisive que l’hostilité espagnole, pas seulement pour des raisons géopolitiques (le fait que la Prusse et l’Autriche aient rejoint l’Angleterre et la Russie fit pencher la balance des forces), mais pour des raisons tenant à l’idéologie et à la légitimité : à l’impérialisme français répondit le nationalisme allemand. C’est à Berlin que le partisan national fut intellectuellement consacré. Le fondateur de la puissance prussienne fut Frédéric II, qui illustrait déjà “l’alliance de l’État militaire et de la philosophie”. Mais c’est dans la petite élite au pouvoir des réformateurs prussiens que se dégagea une nouvelle combinaison de l’ethos militaire et de l’idéalisme philosophique. C’est cette alliance que l’ancien Kronjurist de la Reichswehr15 célèbre : l’armée n’est pas qu’un instrument de l’exécutif, elle est une source de vertu et de morale. Cette alliance compend une partie militaire, représentée par Clausewitz, une partie philosophique, représentée par Fichte. Elle a pour noyau le nationalisme. Celui-ci est issu concrètement d’une philosophie de la guerre et de l’armée. Cette hostilité allemande, poursuit le juriste, Napoléon ne l’a jamais comprise. Ne leur épargnait-il pas la révolution tout en leur apportant les bienfaits de la révolution : une entrée dans la modernité sans violence, terreur, guerre civile ? D’où procédait l’hostilité allemande envers Napoléon ? Pas du clergé ni de la religion, à l’instar de l’Espagne. À l’amour de la paix proclamé par l’Empereur, Clausewitz exigeait que le peuple allemand répondît par une déclaration de guerre. Les conquérants sont pacifiques, disait-il ; ils s’introduiraient volontiers dans votre État sans violence ; la guerre vient de ceux qui veulent résister à l’invasion. Mais il y eut dans l’hostilité allemande plus qu’une volonté de défense face à l’impérialisme. En effet, cette hostilité ne puise pas qu’à la théorie de la guerre, elle puise à la philosophie, car elle revêtit une forme nationale, exprimée par Fichte. La compréhension historique de Clausewitz passe ainsi par l’auteur des Discours à la nation allemande. En qualifiant ce dernier de “philosophe de l’hostilité envers Napoléon”, Carl Schmitt a finalement livré une clé pour l’interprétation de son œuvre : il fut le “penseur de l’hostilité” à Weimar-Genève-Versailles, durant l’entre-deux-guerres, à Bonn-Nuremberg-Potsdam, durant la guerre froide.

5)    Fichte a donné une légitimité nationale-révolutionnaire à l’hostilité allemande envers Napoléon, tout en reliant cette légitimité moderne à la Réforme protestante. Il a ainsi établi une ligne de continuité entre la Réforme et la Prusse via l’idéalisme allemand. L’Allemagne du xixe siècle fut caractérisée par cette alliance du principe protestant et de la légitimité nationale réalisée sous la direction de l’État militaire prussien. Telle fut son identité politique.

a)              Carl Schmitt analyse d’abord la légitimité nationale-révolutionnaire. Napoléon (comme Hitler) a réuni contre lui une gigantesque et hétéroclite coalition, à tel point qu’on pourrait en tirer une véritable “phénoménologie de l’hostilité : terre et mer, Est et Ouest, conservateurs et libéraux, cléricaux et jacobins. Hegel a dit que Napoléon ne pouvait être vaincu que par un ennemi engendré par lui-même : c’est ainsi qu’il fut vaincu par les nationalismes qu’il avait éveillé en répandant la révolution dans les pays subjugués par la France. Les Allemands ont réalisé leur unité sous la forme ambiguë de la légitimité nationale-dynastique, synthèse ou compromis qui n’était possible qu’à la condition qu’ils gagnent une guerre sur deux fronts - Est et Ouest- ou qu’ils ne soient pas acculés à perdre une guerre sur deux fronts - Est et Ouest. L’État allemand de 1871 à 1918, à la fois constitutionnel et fédéral, fut un compromis entre la démo­cratie et la monarchie. Ce compromis vola en éclats en 1918. Il prit une nouvelle forme sous Weimar, entre la démocratie parlementaire appuyée sur les partis et la démocratie présiden­tielle appuyée sur la fonction publique. Pendant un bref moment, entre 1807 et 1812, l’Allemagne, ou plutôt la Prusse, connut une légitimité nationale-révolutionnaire, en même temps qu’une réforme militaire, sans que la monarchie fût affectée. En sortit une décision claire : contre Napoléon, contre l’Ouest. Un ennemi était désigné, pas deux : ni dilemme, ni étau. Parallèlement, la Prusse avait des amis : l’Angleterre et la Russie. Comme en 1963, Schmitt rend compte à sa manière de l’erreur qu’il y a à se focaliser sur l’ennemi, dans la relation ami/ennemi. Il ne va cependant pas jusqu’à dire - ce qui renverserait sa théorie - que choisir l’ami est aussi important que désigner l’ennemi. Napo­léon, poursuit-il, était à l’avant-garde des idées révolutionnaires, car il puisait à la légitimité plébiscitaire plus qu’à la légitimité dynastique. Aucun Concordat avec Rome, aucun mariage avec une Habsbourg, aucune couronne impériale, ne pouvait refouler ce fait primordial : l’Empereur était d’abord le “fils naturel de la Révolution”, l’héritier de la Révolution fran­çaise. Aussi ne pouvait-il être mis en cause que par une même légitimité, puis­que “l’ennemi est la figure de notre propre question : pas la vieille légitimité monarchique, mais la nouvelle légitimité nationale. À la philosophie révolutionnaire, héritière des Lumières, devait être opposée une autre philosophie : celle de l’idéalisme allemand, renforcée par le romantisme. C’est ce que Fichte accomplit, renforcé par Herder : “nous comprenons Rousseau mieux qu’il ne se connaissait lui-même”, disait-il. L’impérialisme napoléonien, avec son accumulation de couronnes réparties entre les membres du clan Bonaparte et son accumulation de légitimités contradictoires, apparut comme une trahison des idées de la Révolution, une exploitation éhontée des titres anciens et modernes qui avaient cours en Europe, une injure aux nations faite par la “Grande Nation” muée en Empire. Fichte dénonçait une philosophie révolutionnaire qui avait dégénéré en népotisme et en impérialisme. Napoléon croyait avoir terminé la Révolution par ses victoires militaires. Mais la révolution n’était pas finie. La légitimité révolutionnaire s’identifia à la légitimité nationale, et celle-ci délégitima l’impérialisme français - comme tout impérialisme. Par leurs conflits avec la nation française, les peuples européens se constituèrent en nations au sens moderne. C’est ainsi que les Bonaparte furent vaincus, en 1815 comme en 1871.

b)             L’État prussien qui émergea des années 1807-12 - et qui réalisa l’unité allemande dans les années 1866-71- avait pour second élément, à côté de la légitimité nationale-révolutionnaire résorbée en légitimité nationale-dynastique à partir de 1814, le principe protestant, combinant l’héritage luthérien et l’idéalisme allemand. Luther protestait contre la dérive païenne de l’Eglise romaine, Fichte proteste contre la dérive impérialiste de la France révolutionnaire. Après 1815 et jusqu’en 1848, régna la philosophie de Hegel à Berlin, c’est-à-dire “une tentative systématique de conciliation entre la tradition et la révolution”. L’Allemagne devint le pays de la “réforme sans révolution”, alors que la France était le pays de la Révolution sans la Réforme. La France, nation catholique, n’a pas connu la Réforme, mais a fait la Révolution ; la Prusse, État protestant, a accompli sa réforme sans révolution. Telle est l’ontologie historique de la relation franco-allemande. La Réforme fut-elle la forme allemande de la Révolution ? Après la mort de Hegel, les hégéliens de gauche entreprirent la critique de l’ordre établi, critique que Marx reprendra et dépassera. “Les Allemands ont pensé dans la politique ce que les autres peuples ont fait”, disait-il. Carl Schmitt adopte cette formule. Ils ont pensé la guerre de partisans, qu’ils n’ont jamais faite. Napoléon a épargné aux Allemands la révolution. Mais un peuple peut-il se soustraire à sa révolution et se soumettre à son vainqueur sous prétexte qu’il apporte la révolution ? Cette question de l’époque napoléonienne est au cœur de la politique allemande depuis 1945 : les Alliés ont imposé la révolution démocratique en Allemagne, les Allemands doivent-ils pour autant se soumettre aux Alliés ? Quoi qu’il en soit, la théorie clausewitzienne de la guerre populaire s’adossa à la théorie fichtéenne du nationalisme. Métamorphosée, elle fut reprise par Lénine, Staline et Mao. La fortune de cette double théorie politique procède de son enracinement dans une pratique historique réelle.

6)                Fichte fut le philosophe de l’hostilité envers Napoléon, Clausewitz fut le théoricien de la guerre contre Napoléon. Il fut un “penseur politique”. Lui et les réformateurs de l’armée prussienne n’ont été animés, au point décisif de la détermination de l’hostilité concrète, que par des considérations politiques, pas religieuses, idéologiques ou morales. Ils désignent l’ennemi et mettent en œuvre les moyens de combattre cet ennemi : telle est la nature de la guerre, comme instrument politique. Comprendre la nature politique de la guerre exige de comprendre la nature polémologique du politique. Carl Schmitt cite son ami Julien Freund, élève de Raymond Aron et disciple de Max Weber, qui considère la relation ami-ennemi comme l’un des trois “présup­posés” du politique16, entendu de manière “axiologiquement neutre”. Freund mentionne Clausewitz et son concept de guerre, encore valable à l’époque nucléaire. Il importe, dit-il, de limiter la guerre face à tout déchaînement technologique ; cette limitation est possible en raison de la nature politique de la guerre, instrument qui doit être maîtrisable donc limitable. Le but de la guerre n’est pas l’anéantissement de l’ennemi, mais sa réduction à l’impuissance afin de le soumettre à notre volonté. Clausewitz se réfère ainsi à l’État : pour lui, la guerre est la continuation de la Staatspolitik. Les révolutionnaires, eux, depuis Marx et Engels, se réfèrent à la classe sociale, au parti et au parti de classe : la guerre n’est pas la continuation de la politique d’État, mais de la lutte des classes. Loin de penser en termes de politique interétatique, c’est-à-dire de guerre entre États, ils pensent en termes de “politique transnationale”, c’est-à-dire de “guerre civile internationale”. Penseur de la Staatspolitik, Clausewitz fut le penseur de la guerre sur terre17. Si la Prusse fut un État militaire, c’est aussi parce qu’elle fut un État continental. Entourée d’ennemis, elle était condamnée à la victoire ou à la mort, “jusqu’à ce que la course au progrès industriel oblige l’État militaire continental à tendre vers la puissance mondiale et le pousse à la catastrophe”.

Concluant son article, le juriste exclu de l’Université après 1945 défend sa position à travers l’officier : parlant de Clause­witz, il parle en fait de lui-même. Les deux Prussiens furent des “penseurs politiques” car ils furent engagés dans les fronts de leur époque. Le politique étant défini par la relation ami-ennemi, tout penseur politique est engagé dans une relation ami-ennemi. Voilà ce que signifie être un “penseur politique” : pas seulement méditer et publier, mais s’engager scientifiquement dans un combat. Clausewitz fut un penseur politique car il désigna un ennemi dans un contexte périlleux. Carl Schmitt fut un penseur politique, pas seulement parce qu’il fit la théorie du politique ou qu’il développa une théorie polémologique du politique, mais parce qu’il désigna un ennemi, le système Weimar-Genève-Versailles, et qu’il s’engagea, de Schleicher à Hitler. “Le combat spirituel est plus brutal que la bataille des hommes : le juriste aime à citer cette formule. À cet égard, la “science politique” est irréductible à toute “neutralité axiologique”.

 

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Notes:

 

        Sur la biographie et l’œuvre de cet auteur, cf. ma thèse de doctorat : La pensée de Carl Schmitt (1888-1985).

        “Clausewitz als politischer Denker. Bemerkungen und Hinweise”, Der Staat, VI, 4, 1967, pp. 479-502, republié in G. Dill (hrsg) : Clausewitz in Perspektive, Francfort/M-Berlin-Vienne, Ullstein Materialen, 1980, pp. 419-446.

        Cf. A. Mohler, La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1932, Puiseaux, Pardès, 1993 (1989, 1972, 1950).

        Cf. Hamlet ou Hécube, Paris, L’Arche, 1992 (1956).

        En 1967, Schmitt suggère le contraste entre la France et l’Allemagne. Outre-Rhin, prévaut le rejet de l’histoire de Bismarck à Hitler, le rejet de la Prusse, le rejet du nationalisme. Au contraire, écrit le juriste allemand, “l’esprit national” fut assez fort, en France, pour dépasser la guerre civile commencée en 1789, renouvelée en 1815, poursuivie à travers l’opposition des monarchistes et des républicains, des cléricaux et des laïcs, de la droite et de la gauche. Bref, les Français furent et demeurent divisés, mais leur unité nationale ne fut jamais remise en cause, car ils n’eurent jamais honte ni de leur identité ni de leur histoire.

        La notion de politique (1932) suivie de Théorie du partisan, Paris, Calmann-Lévy, 1972, préf. J. Freund.

        Cf. Positionen und Begriffe im Kampf mit Weimar, Genf, Versailles, 1923-1939 (“Positions et concepts dans le combat contre Weimar, Genève, Versailles, 1923-1939”), Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1940 (recueil).

        Le Nomos de la Terre dans le droit des gens du jus publicum europaeum, Paris, PUF, 2001 (1950), préf. P. Haggenmacher. 

        Cf. les écrits sur le Grossraumordnung (“l’ordre du grand espace”).

10       C’est le sens que l’on peut donner aux textes tournés contre le diktat de Versailles ou “l’étau” Est/Ouest.

11       La dictature, Théologie politique, Parlementarisme et démocratie, sont autant d’ouvrages où le théoricien du pouvoir constituant (Théorie de la constitution), pouvoir révolutionnaire, et de l’opposition légalité/légitimité (Legalität und Legitimität), opposition révolutionnaire, élucide le noyau politique et intellectuel du marxisme-léninisme : la lutte des classes, le mythe de la révolution, la dictature d’une minorité organisée, la philosophie de l’histoire, l’usage de la violence au nom d’une légitimité supérieure à la légalité.

12       Duncker und Humblot, Berlin, 1988 (1932).

13       La lutte pour la volonté de combattre et de résister - pour chaque protagoniste maintenir sa propre volonté et affaiblir celle de l’adversaire- constitue une partie primordiale des guerres dont l’issue dépend dans une grande mesure du moral des troupes et des peuples.

14       En 1945, une même tentative, vaine, fut esquissée avec le Wehrwolff.

15       Cf. “Diktatur und Belagerungszustand”, Zeitschrift für die gesamte Strafrechtswissenschaft, XXXVIII, 1916, pp. 138-162 ; “Die Einwirkungen des Kriegszustand auf das ordentliche strafprozessuale Verfahren”, idem, XXXIX, 1917, pp. 783-797 ; La dictature (1921), suivi de La dictature du Président du Reich d’après l’article 48 de la constitution de Weimar (1924), Paris, Seuil, 2000 ; Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1934.

16       Les deux autres étant la relation de commandement et d’obéissance et la relation public/privé (cf. L’essence du politique, Paris, Sirey, 1986, 1965).

17       Un Clausewitz naval, écrit Schmitt, n’aurait pu surgir de Prusse.

 

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