Pendant presque vingt ans, l’espace de la mer Baltique a constitué un impensé de la géopolitique européenne post-Guerre froide. De 1991 à 2008, la Russie, autrefois puissance dominante de cette aire maritime, ne représentait plus une menace crédible. Elle se rappro-chait d’une Europe économiquement prospère où l’Union européenne, pleine d’ambition, pouvait laisser penser qu’elle allait peu à peu se déprendre de sa dépendance vis-à-vis du parrainage stratégique améri¬cain, et choisir ses propres priorités géostratégiques. Finlande et Suède restaient en dehors de l’OTAN. Pour les neuf États riverains de la Baltique, les problématiques militaires furent dès lors reléguées au second plan. Durant cette période, comme l’écrit Cyrille Bret, « (…) même si elle n’est pas une « mer d’huile », [la Baltique] conserve son statu quo et intensifie ses échanges économiques. En un mot, les riverains considèrent qu’ils peuvent pécher les ̏dividendes de la paix̋ dans ces eaux calmes » (1).
Le problème est que dans les zones de friction de la géopolitique mondiale, celles où les ambitions des grandes puissances se chevauchent au gré de leurs ascensions et déclins respectifs, les « eaux calmes » ne le restent jamais éternellement. Aux remous des années 2000, ont succédé les fortes vagues des années 2010 ; désormais, avec la guerre en Ukraine déclenchée par l’offensive russe de février 2022, c’est une véritable tempête qui risque de se lever sur les eaux peu profondes de cette mer semi-fermée. Les causes, le déroulement actuel et les conséquences de cette situation nouvelle sont abordés dans ce nouveau numéro de Stratégique, coordonné par Matthieu Chillaud, membre de l’ISC et spécialiste reconnu de cette zone.
Son introduction à ce dossier est consacrée au regard que pose la France sur cet espace. Longtemps jugée périphérique par Paris, il constate que la mer Baltique est devenue prioritaire depuis la dégradation des relations avec la Russie et la guerre en Ukraine. Avec quelques raisons. Elle est en effet devenue un théâtre d’opérations hybrides et de tensions croissantes, illustrée par divers phénomènes, espionnage mari¬time, brouillages GPS, déplacements de balises frontalières, sabotages de câbles sous-marins, ou encore menaces verbales russes. Face à cela, la France manifeste régulièrement sa solidarité avec ses alliés de l’OTAN, ce qui en fait aujourd’hui un adversaire assumé pour Moscou. Le basculement stratégique s’est accentué avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui fragilise la garantie américaine et renforce l’importance du partenariat français, en particulier pour les trois pays baltes.
L’engagement français doit cependant être appréhendé sur le temps long : il s’est structuré depuis 2014, notamment par la police du ciel et par la participation au dispositif de présence avancée renforcée de l’Alliance (Enhanced Forward Presence). Ainsi que le rappelle Matthieu Chillaud, les orientations doctrinales françaises convergent désormais vers un rôle accru à l’Est, en cohérence avec l’« otanisation » de la mer Baltique après l’adhésion de la Finlande et de la Suède. Malgré les réticences initiales des Baltes face à la volonté française de dialogue avec Moscou, Paris a progressivement gagné en crédibilité, notamment en ne s’opposant plus frontalement à la perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. La question centrale reste toutefois la capacité effective de la France à défendre militairement les pays baltes en cas d’agression russe, surtout si les États-Unis se désengagent. Paris pourrait intervenir rapidement grâce à ses capacités de projection, mais les limites matérielles des forces françaises doivent aussi être prises en compte. Dans un contexte où la fiabilité américaine est remise en cause, l’article montre que les pays baltes se tournent davantage vers la France, qui apparaît comme un pilier potentiel d’une autonomie stratégique euro¬péenne renouvelée.
Cette approche, ainsi que le montre Milo Darcial dans l’article suivant, ne s’est pas réalisée sans arrière-pensées. Les Baltes poursuivent en effet une approche “minimaliste et attentive” : ils continuent à appuyer fortement l’OTAN pour la défense collective (ce que montre aussi l’article d’Antonia Quentin détaillant le rôle du Centre d’excellence de la OTAN sur la sécurité énergétique, localisé en Lituanie), tout en restant prudents – voire sceptiques – quant au contenu du concept (très français) d’autonomie stratégique de l’UE. Lituanie, Estonie et Lettonie doivent en effet tenir compte de risques qui leur sont propres, ainsi que l’illustre un autre article du dossier, signé par Frédéric Labarre, qui se penche sur la question des dynamiques d’allégeance des « Russes » d’Estonie. Reste que les trois pays baltes, dont les ambitions ne se résument pas à l’espace confiné de leur mer éponyme (contribution d’Emmanuelle Vincendeau consacrée à l’étonnante politique arctique de Tallin, Riga et Vilnius) semblent prendre en compte de manière plus ouverte la personnalité stratégique – et non pas seulement économique – de l’UE.
Malgré les réticences, le « recalibrage » est donc réel. Il se manifeste aussi, dans l’autre sens si l’on peut dire, avec la décision d’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN : un tournant stratégique majeur qu’étudient Gunilla Herolf et Hanna Ojanen. Le choix d’Helsinki et de Stockholm transforme la mer Baltique en une zone de défense collective intégrée. L’ensemble des pays nordiques, des pays baltes et des autres membres voisins de la Baltique constitue ainsi une zone NB8 (Nordiques + Baltes) intégrée dans l’OTAN, facilitant la coordination des patrouilles, de la surveillance de la zone. La com¬préhension de cette évolution est d’autant plus intéressante au regard du temps long de l’histoire, dimension que donne à voir une autre contri¬bution éclairante de ce dossier, celle que Matthieu Lou-Poueyou consacre aux relations militaires franco-suédoises durant la Seconde guerre mondiale.
Dans ce dossier très riche, la Russie est également scrutée, en particulier dans l’article de Souksana Sangkhavongs dédié à la projection de puissance de la flotte russe en Baltique. Elle montre les limites de la puissance maritime russe, « tiraillée entre ses ambitions globales et les réalités d’une géographie contraignante ». Ces tentatives de la Russie de faire face à l’otanisation progressive de la mer Baltique ne passe pas seulement par la dimension militaire, mais sollicite également d’autres plans, comme celui du droit de la mer, ainsi que l’évoque l’analyse de Pierre Thévenin, qui revient sur un projet possible de l’Etat russe, celui de la mise à jour de ses « lignes de base » en mer Baltique, permettant de calculer l’emplacement et l’étendue de ses zones maritimes.
Avec toutes ces contributions, les lecteurs de Stratégique disposent, on le voit, d’un numéro certes longtemps attendu, mais dense, et aux angles d’analyse extrêmement complémentaires. Cette livraison permet de réfléchir aux perspectives ouvertes (mais aussi fermées) par la guerre d’Ukraine en cours, dans un espace dont les dynamiques actuelles produiront de nombreux effets géopolitiques de long terme dans les années à venir.
Le présent éditorial est également l’occasion d’annoncer le renouvellement du partenariat entre l’Institut de Stratégie Comparée et la plate-forme Cairn, qui donne depuis quelques années une visibilité particulièrement appréciée à Stratégique. Après une période où le nombre des parutions de la revue s’était réduit, les équipes de chercheurs bénévoles de l’ISC sont aujourd’hui en plein renouvellement, avec l’arrivée de jeunes chercheurs venus enrichir les thématiques couvertes dans notre revue. En conséquence, le rythme de parution de Stratégique va pouvoir monter en puissance en 2026, avec un objectif planifié de quatre numéros. Nos nouveaux collaborateurs vont également assurer la reprise de la rubrique des « grands entretiens stratégiques », ainsi que le retour des recensions critiques. « Il n’est de richesse que d’hommes », ainsi que l’écrivait Jean Bodin, et notre institut ne fait pas exception. Nous nous réjouissons de cette dynamique qui assure la pérennité de l’institut si porté et incarné par Hervé Coutau-Bégarie, qui continue de faire école dans un monde qui n’a jamais eu autant besoin d’un débat contradictoire et argumenté en matière d’études stratégiques.
(1) Cyrille Bret, « Sécurisation de la Baltique : un objectif essentiel pour les Européens », Institut Jacques Delors, octobre 2024, p. 3.




