Editorial, par Olivier Zajec

Pendant presque vingt ans, l’espace de la mer Baltique a constitué un impensé de la géopolitique européenne post-Guerre froide. De 1991 à 2008, la Russie, autrefois puissance dominante de cette aire maritime, ne représentait plus une menace crédible. Elle se rappro-chait d’une Europe économiquement prospère où l’Union européenne, pleine d’ambition, pouvait laisser penser qu’elle allait peu à peu se déprendre de sa dépendance vis-à-vis du parrainage stratégique améri¬cain, et choisir ses propres priorités géostratégiques. Finlande et Suède restaient en dehors de l’OTAN. Pour les neuf États riverains de la Baltique, les problématiques militaires furent dès lors reléguées au second plan. Durant cette période, comme l’écrit Cyrille Bret, « (…) même si elle n’est pas une « mer d’huile », [la Baltique] conserve son statu quo et intensifie ses échanges économiques. En un mot, les riverains considèrent qu’ils peuvent pécher les ̏dividendes de la paix̋ dans ces eaux calmes » (1).

Le problème est que dans les zones de friction de la géopolitique mondiale, celles où les ambitions des grandes puissances se chevauchent au gré de leurs ascensions et déclins respectifs, les « eaux calmes » ne le restent jamais éternellement. Aux remous des années 2000, ont succédé les fortes vagues des années 2010 ; désormais, avec la guerre en Ukraine déclenchée par l’offensive russe de février 2022, c’est une véritable tempête qui risque de se lever sur les eaux peu profondes de cette mer semi-fermée. Les causes, le déroulement actuel et les conséquences de cette situation nouvelle sont abordés dans ce nouveau numéro de Stratégique, coordonné par Matthieu Chillaud, membre de l’ISC et spécialiste reconnu de cette zone.

Son introduction à ce dossier est consacrée au regard que pose la France sur cet espace. Longtemps jugée périphérique par Paris, il constate que la mer Baltique est devenue prioritaire depuis la dégradation des relations avec la Russie et la guerre en Ukraine. Avec quelques raisons. Elle est en effet devenue un théâtre d’opérations hybrides et de tensions croissantes, illustrée par divers phénomènes, espionnage mari¬time, brouillages GPS, déplacements de balises frontalières, sabotages de câbles sous-marins, ou encore menaces verbales russes. Face à cela, la France manifeste régulièrement sa solidarité avec ses alliés de l’OTAN, ce qui en fait aujourd’hui un adversaire assumé pour Moscou. Le basculement stratégique s’est accentué avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui fragilise la garantie américaine et renforce l’importance du partenariat français, en particulier pour les trois pays baltes.

L’engagement français doit cependant être appréhendé sur le temps long : il s’est structuré depuis 2014, notamment par la police du ciel et par la participation au dispositif de présence avancée renforcée de l’Alliance (Enhanced Forward Presence). Ainsi que le rappelle Matthieu Chillaud, les orientations doctrinales françaises convergent désormais vers un rôle accru à l’Est, en cohérence avec l’« otanisation » de la mer Baltique après l’adhésion de la Finlande et de la Suède. Malgré les réticences initiales des Baltes face à la volonté française de dialogue avec Moscou, Paris a progressivement gagné en crédibilité, notamment en ne s’opposant plus frontalement à la perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. La question centrale reste toutefois la capacité effective de la France à défendre militairement les pays baltes en cas d’agression russe, surtout si les États-Unis se désengagent. Paris pourrait intervenir rapidement grâce à ses capacités de projection, mais les limites matérielles des forces françaises doivent aussi être prises en compte. Dans un contexte où la fiabilité américaine est remise en cause, l’article montre que les pays baltes se tournent davantage vers la France, qui apparaît comme un pilier potentiel d’une autonomie stratégique euro¬péenne renouvelée.

Cette approche, ainsi que le montre Milo Darcial dans l’article suivant, ne s’est pas réalisée sans arrière-pensées. Les Baltes poursuivent en effet une approche “minimaliste et attentive” : ils continuent à appuyer fortement l’OTAN pour la défense collective (ce que montre aussi l’article d’Antonia Quentin détaillant le rôle du Centre d’excellence de la OTAN sur la sécurité énergétique, localisé en Lituanie), tout en restant prudents – voire sceptiques – quant au contenu du concept (très français) d’autonomie stratégique de l’UE. Lituanie, Estonie et Lettonie doivent en effet tenir compte de risques qui leur sont propres, ainsi que l’illustre un autre article du dossier, signé par Frédéric Labarre, qui se penche sur la question des dynamiques d’allégeance des « Russes » d’Estonie. Reste que les trois pays baltes, dont les ambitions ne se résument pas à l’espace confiné de leur mer éponyme (contribution d’Emmanuelle Vincendeau consacrée à l’étonnante politique arctique de Tallin, Riga et Vilnius) semblent prendre en compte de manière plus ouverte la personnalité stratégique – et non pas seulement économique – de l’UE.

Malgré les réticences, le « recalibrage » est donc réel. Il se manifeste aussi, dans l’autre sens si l’on peut dire, avec la décision d’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN : un tournant stratégique majeur qu’étudient Gunilla Herolf et Hanna Ojanen. Le choix d’Helsinki et de Stockholm transforme la mer Baltique en une zone de défense collective intégrée. L’ensemble des pays nordiques, des pays baltes et des autres membres voisins de la Baltique constitue ainsi une zone NB8 (Nordiques + Baltes) intégrée dans l’OTAN, facilitant la coordination des patrouilles, de la surveillance de la zone. La com¬préhension de cette évolution est d’autant plus intéressante au regard du temps long de l’histoire, dimension que donne à voir une autre contri¬bution éclairante de ce dossier, celle que Matthieu Lou-Poueyou consacre aux relations militaires franco-suédoises durant la Seconde guerre mondiale.

Dans ce dossier très riche, la Russie est également scrutée, en particulier dans l’article de Souksana Sangkhavongs dédié à la projection de puissance de la flotte russe en Baltique. Elle montre les limites de la puissance maritime russe, « tiraillée entre ses ambitions globales et les réalités d’une géographie contraignante ». Ces tentatives de la Russie de faire face à l’otanisation progressive de la mer Baltique ne passe pas seulement par la dimension militaire, mais sollicite également d’autres plans, comme celui du droit de la mer, ainsi que l’évoque l’analyse de Pierre Thévenin, qui revient sur un projet possible de l’Etat russe, celui de la mise à jour de ses « lignes de base » en mer Baltique, permettant de calculer l’emplacement et l’étendue de ses zones maritimes.

Avec toutes ces contributions, les lecteurs de Stratégique disposent, on le voit, d’un numéro certes longtemps attendu, mais dense, et aux angles d’analyse extrêmement complémentaires. Cette livraison permet de réfléchir aux perspectives ouvertes (mais aussi fermées) par la guerre d’Ukraine en cours, dans un espace dont les dynamiques actuelles produiront de nombreux effets géopolitiques de long terme dans les années à venir.

Le présent éditorial est également l’occasion d’annoncer le renouvellement du partenariat entre l’Institut de Stratégie Comparée et la plate-forme Cairn, qui donne depuis quelques années une visibilité particulièrement appréciée à Stratégique. Après une période où le nombre des parutions de la revue s’était réduit, les équipes de chercheurs bénévoles de l’ISC sont aujourd’hui en plein renouvellement, avec l’arrivée de jeunes chercheurs venus enrichir les thématiques couvertes dans notre revue. En conséquence, le rythme de parution de Stratégique va pouvoir monter en puissance en 2026, avec un objectif planifié de quatre numéros. Nos nouveaux collaborateurs vont également assurer la reprise de la rubrique des « grands entretiens stratégiques », ainsi que le retour des recensions critiques. « Il n’est de richesse que d’hommes », ainsi que l’écrivait Jean Bodin, et notre institut ne fait pas exception. Nous nous réjouissons de cette dynamique qui assure la pérennité de l’institut si porté et incarné par Hervé Coutau-Bégarie, qui continue de faire école dans un monde qui n’a jamais eu autant besoin d’un débat contradictoire et argumenté en matière d’études stratégiques.

(1) Cyrille Bret, « Sécurisation de la Baltique : un objectif essentiel pour les Européens », Institut Jacques Delors, octobre 2024, p. 3.

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Stratégique n°133 – Géostratégie de la mer Baltique II

Olivier Zajec Éditorial
Matthieu Chillaud Le chemin de Damas passera-t-il par la rive orientale de la mer Baltique ?
Milo Darcial Les États baltes entre défense de l’Europe et défense européenne : conception minimaliste et participation attentiste (2004-2024)
Gunilla Herolf et Hanna Ojanen Les conséquences stratégiques de l’adhésion de la Finlande et la Suède à l’OTAN. Une analyse à plusieurs niveaux
Frédéric Labarre Entre indépendance et allégeance. Vers qui penchent les « Russes » d’Estonie ?
Matthieu Lou-Poueyou Les relations militaires franco-suédoises à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale
Antonia Quentin De l’investissement environnemental à la rentabilité stratégique. La Lituanie, hôte du Centre d’excellence de l’OTAN sur la sécurité énergétique
Souksana Sangkhavongs La projection de puissance de la Russie dans le Grand Nord : la Flotte du Nord et la Flotte de la Baltique
Pierre Thévenin Une proposition fugace de mise à jour des lignes de base russes en mer Baltique. Interrogations juridiques et conséquences stratégiques
Emmanuelle Vincendeau De la mer Baltique à l’Arctique : l’engagement différencié des pays baltes face aux enjeux du Grand Nord
Matthieu Chillaud Entre illusion des « pracadémiques » et désillusion des preneurs de décision dans les pays baltes. Une recherche stratégique en déphasage ?
Résumés
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2026

Défense & Sécurité Internationale, hors-série n°106, février-mars 2026

Quatre ans de guerre plus tard. Les inconnues de la puissance militaire russe
Par Joseph Henrotin, directeur de recherche au CAPRI

Le pouvoir russe face à la guerre d’Ukraine
Entretien avec Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) et maître de recherche.

Les capacités cyber russes après quatre ans de guerre : transformation ou continuité ?
Par Kélian Sanz-Pascual, doctorant chez GEODE et analyste responsable du pôle Russie chez Cassini

Invasion 2030
Par Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La Voie de l’Épée

De la société russe après quatre ans de guerre
Entretien avec Anna Colin Lebedev maîtresse de conférences en science politique, Université Paris Nanterre

Quelques caractéristiques historiques de l’armée russe
Par Martin Motte, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), président de l’Institut de stratégie comparée (ISC).

La doctrine nucléaire russe au regard de la guerre d’Ukraine
Entretien avec Polina Sinovets, directrice du Centre d’Odessa pour la non-prolifération (OdCNP), professeure associée au département des relations internationales, des sciences politiques et de la sociologie de l’Université nationale I.I. Mechnikov d’Odessa, Ukraine.

Doctrine nucléaire russe : entre signalement et développement des options non stratégiques, quelles évolutions ?
Entretien avec William Alberque, Senior Adjunct Fellow au Pacific Forum, ancient directeur du Centre pour le contrôle des armements, le désarmement et la non-prolifération de l’OTAN

Quel avenir pour les « armes nucléaires miracles » ?
Par Jean-Jacques Mercier, spécialiste des questions de défense

Défenses antimissiles : Moscou cherche à maintenir ouvert son parapluie
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Le spatial russe au défi du déclin : quelles stratégies de compensation ?
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Après quatre ans de guerre, quelles leçons pour l’armée de terre russe ?
Par Joseph Henrotin, directeur de recherche au CAPRI

La Russie face à l’Arctique. Des ambitions toujours intactes
Par Emmanuel Vivenot, spécialiste des questions de défense

Tableau de bord. Les Forces terrestres russes – Suhoputnye voyska (SV) au 1er janvier 2026
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Quelle régénération pour le parc blindé de l’armée russe (SV) ?
Par Benjamin Gravisse, politologue et auteur du blog Red Samovar

Tableau de bord. La marine russe – Voïenno-morskoï flot (VMF) au 1er janvier 2026
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Tableau de bord. Les forces aérospatiales russes – Vozdushno-kosmicheskiye sily (VKS) au 1er janvier 2026
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Les VKS, de la guerre d’Ukraine à la préparation de l’avenir
Par Joseph Henrotin, directeur de recherche au CAPRI

Défense & Sécurité Internationale n°181, janvier-février 2026

Chronique « Penser le renseignement » – Mouvance jihadiste : modéliser la menace pour piloter la riposte
Par Roger Noël, spécialiste des questions de renseignement

Chronique « Penser la stratégie » – Echanger de l’espace contre du temps
Par Olivier Zajec, Professeur des universités en science politique, Université Jean Moulin – Lyon III

Chronique « Economie de défense » – Exportations américaines d’armement en Europe : le mythe de la « Forteresse Europe » et les ventes FMS
Par Renaud Bellais, chercheur associé en sciences économiques à l’ENSTA Bretagne et à l’Université Grenoble Alpes (CESICE).

Chronique « L’Europe et sa défense » –
Par Delphine Deschaux-Dutard, Maître de conférences en science politique, CESICE-Université Grenoble Alpes

Les trois âges des armées soviétique et russe, 1965-2035. Deuxième partie : déclin, débats, reformes et guerres, 1992-2022
Par Diego Ruiz Palmer, Directeur de l’unité d’analyse des équilibres militaires de l’OTAN (net assessment) de 2019 à 2023.

Point de situation. La Royal Navy
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Force maritime japonaise d’auto-défense : une dissuasion qui s’étendrait à Taïwan ?
Par Alexandre Sheldon-Duplaix, Co-auteur de la base de données Flottes de Combat

Les effets de la Zeitenwende. Quelles évolutions pour la Heer ?
Par Joseph Henrotin, directeur de recherche au CAPRI

Tableau de Bord – La Heer
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Chronique « Penser la guerre » – Penser la défaite, Marc Bloch. 1/ Les aspects militaires
Par Laure Bardiès, sociologue à l’ENS Rennes, enseignante-chercheuse aux Ecoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan de 2001 à 2017

Chronique « Penser les opérations » – Du bon usage des bastions urbains
Par Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La Voie de l’Épée

Infanterie française : gagner la guerre au rythme du silence et de la sobriété
Par le capitaine Augustin, officier de l’armée de Terre

Un corps unifié des nouveaux espaces fluides : l’avenir du M2MC ?
Par Samuel Jocsan, chef d’escadron, officier breveté technique de l’armée de Terre

Foward Observations Group. Repenser notre culture militaire
Par Robert Jordan, spécialiste des questions de défense

Chronique « Penser le cyber » – L’IA dans la conflictualité numérique
Par Stéphane Taillat, Maître de conférences à l’Université Paris 8 détaché aux Écoles de St Cyr-Coëtquidan, chercheur au centre de Géopolitique de la Datasphère (GEODE) et au pôle « mutations des conflits » du Centre de Recherche de l’Académie de St Cyr-Coëtquidan (CREC)

CAESAR : les leçons de trois ans de guerre en Ukraine
Par Olivier Fort, colonel (e.r.), directeur des études et de la prospective de l’artillerie, armée de Terre française (2016 à 2019), auteur de L’Artillerie des Stratagèmes

Wiesel : le combat parachutiste mécanisé
Par Pierre Petit, expert en systèmes d’armes

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