Stratégique n°124 est paru

Mis en avant

L’équipe de l’ISC vous souhaite une excellente année 2021, faite de santé, de bonheur et de prospérité et ne manque pas de vous fournir, également, une lecture d’actualité. 

Le Stratégique n°124 est ainsi paru peu avant les vacances de Noël, . Dirigé par Tancrède Josseran, vous pouvez retrouver sa table des matières et le commander sur cette page. De même, vous pouvez également lire l’éditorial de Georges-Henri Soutou.

Editorial

Le remarquable dossier sur les « Stratégies turques » réuni par notre ami Tancrède Josseran arrive à point nommé. Il faut y voir évidemment l’effet de la perspicacité et de la pertinence de la pensée stratégique à long terme de l’ISC ! Celle-ci a été marquée en effet par deux impulsions qui lui ont été communiquées par son créateur, Hervé Coutau-Bégarie (1) : la redécouverte de l’intérêt de l’époque moderne (XVIe – XVIIIe siècles) pour l’histoire de la pensée stratégique, et la mise en avant de la notion de « culture stratégique ».

À partir de là, les bases étaient posées pour la redécouverte des stratégies turque et ottomane. C’est ainsi que l’ISC, en collaboration avec l’Académie hongroise des Sciences, a publié dans sa collection des « Hautes Études Militaires » deux ouvrages de notre collègue Ferenc Tóth, chercheur à l’Institut d’Histoire de cette Académie, deux traductions de textes importants, qui furent au XVIIIe siècle des « passeurs stratégiques » entre l’Europe d’Ancien régime et l’empire ottoman :

– Raimondo Montecuccoli, Mémoires ou Principes de l’art militaire en général, Hautes Etudes Militaires, 2017.
– Ibrahim Müteferrika, Traité de la tactique ou méthode artificielle pour l’ordonnance des troupes (1769), Hautes Etudes Militaires, 2018.

Ensuite on retrouve le rôle d’Istamboul au XIXe siècle en Europe, souvent sous-estimé. La Sublime Porte a connu, certes, bien des défaites face à la Russie, et un processus d’« impérialisme informel » de la part des grandes puissances, mais elle a su parfois tirer son épingle du jeu, comme lors de la guerre de Crimée, obtenant d’être admise « aux avantages du Concert européen » lors de la Conférence de Paris de 1856. Observateur objectif des rapports de puissance, le grand état-major prussien lui marqua un grand intérêt, débouchant sur l’alliance de 1914. La première guerre mondiale ne fut certes pas heureuse pour la Turquie, mais elle remplit pourtant sa première mission stratégique : empêcher la Russie et les Alliés occidentaux de communiquer par les détroits et la mer Noire, ce qui réduisit considérablement les possibilités de ravitaillement stratégique de l’Empire des Romanov.

Après 1919, la façon dont Atatürk renversa le traité de Sèvres, qui transformait de fait la Turquie en protectorat franco-britannique, en obtenant à Lausanne, en 1923, la constitution d’une Turquie certes réduite à l’Anatolie et à la Thrace, mais compacte et libre, mérite l’étude. Atatürk sut neutraliser la Russie bolchevique et détacher la France de la Grande-Bretagne (accord franco-turc du 20 octobre 1921, par lequel les Français reconnaissaient Atatürk et, de ce fait, torpillaient le traité de Sèvres), double chef d’œuvre diplomatico-stratégique.
Ensuite, la façon dont Ankara manœuvra pour pouvoir rester en dehors de la seconde guerre mondiale, en échappant aux pressantes sollicitations des Allemands et des Soviétiques, tout en se retrouvant à la fin de la guerre en bons termes avec les Anglo-Saxons, qui, dès 1945, les soutinrent contre Staline, représente un autre chef d’œuvre. On relira encore aujourd’hui avec intérêt le livre de René Massigli, ambassadeur à Ankara et co-auteur du traité anglo-franco-turc du 19 octobre 1939 (2).

La Ve République n’est pas restée inerte en Méditerranée orientale, et ce depuis plus longtemps que le lecteur ne s’en souvient peut-être. Le premier épisode fut la première crise chypriote, provoquée par la volonté du président de l’île, Mgr. Makarios, à partir de décembre 1963, de remettre en cause la constitution de Chypre, qui résultait des accords conclus à Zurich en 1959 entre la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie et qui garantissait les droits de la minorité turque. La première tendance de la diplomatie française fut de regretter l’attitude des trois parties concernées : Mgr. Makarios car il voulait modifier unilatéralement la constitution chypriote en faveur des Chypriotes grecs sans l’accord de la communauté turque de Chypre ni l’aval des puissances signataires des accords de Zurich ; la Grèce à cause de sa propension à soutenir Makarios ; les Turcs à cause de leur tendance à ne vouloir négocier qu’à « partir de positons de force », à cause de leurs démonstrations militaires aéronavales de la fin décembre 1963, avant d’avoir épuisé toutes les possibilités de négociations, et enfin à cause de leur arrière-pensée, décelée dès fin décembre à Paris, de profiter de la crise pour aboutir à une partition de l’île (3).

Cependant, l’attitude de fond de Paris se démarqua tout de suite de la britannique ou de l’américaine. Tout d’abord le statut de 1959 était « artificiel », comme de Gaulle le déclara au Premier ministre grec Papandréou le 29 juin 1964, « dépassé » comme Couve de Murville l’avait dit aux ambassadeurs grec et turc le 22 avril 1964. Il ne constituait qu’une « situation de fait », comme le Général l’écrivit à Khrouchtchev le 15 février 1964. D’autre part, de Gaulle soutint Ankara pour sa thèse essentielle : seules étaient acceptables la partition de l’île, ou une confédération entre une entité turque et une entité grecque ; il ne pouvait être question d’accepter la thèse grecque du maintien de l’unité avec de simples garanties pour la minorité turque. Indiquons que la position de de Gaulle sur cette question se comprenait aussi dans le cadre d’ensemble de sa politique à ce moment-là : indépendance par rapport aux Anglo-Saxons et à l’Alliance atlantique, rapprochement avec Moscou, reprise de la politique vers le Moyen-Orient après l’indépendance de l’Algérie.

Or, une deuxième crise éclata en 1974, mais là, Paris suivit une ligne diamétralement différente. Un coup d’État soutenu par Athènes renversa l’archevêque Makarios, qui maintenait un équilibre fragile entre ses populations grecques et turques. En réaction, les Turcs débarquèrent, et suscitèrent la création d’une « République turque de Chypre du Nord », qui n’a jamais été reconnue que par eux, avec expulsions réciproques de populations, arrivée de colons turcs, etc. Mais la crise provoqua la chute du « régime des colonels », et l’arrivée au pouvoir à Athènes de Karamanlis, avec le soutien du président Valéry Giscard d’Estaing, qui conclut avec la Grèce un accord comprenant des ventes de matériel militaire et une promesse de soutien en cas de crise avec la Turquie par des fournitures accélérées de matériels, et éventuellement l’envoi de la Marine nationale (4).

Comme on le voit, l’engagement français, peut-être changeant mais marqué, aurait mérité un plus grand intérêt de la recherche, et par ricochet aussi à propos de la stratégie turque. Tout cela, en effet, éveille des échos dans la crise actuelle. Mais, presque tout le monde souffrait du profond sommeil dogmatique entraîné par la conviction des élites universitaires européennes selon laquelle la Turquie adhérerait tôt ou tard à l’Union européenne, et que tous les problèmes s’en trouveraient réglés.

Mais l’enlisement de la candidature d’adhésion de la Turquie, et encore plus profondément la fin de la Guerre froide, les crises à répétition dans les Balkans et au Moyen-Orient depuis les années 1990, et l’évolution intérieure de la Turquie depuis en fait les années 1970, avec une réislamisation de la société et de la politique turque intérieure et extérieure, avec, en outre, une transformation de son économie, ont complètement modifié la situation. Comment Ankara perçoit son environnement, avec quel logiciel stratégique, avec quelle perception des moyens de la puissance (y compris l’influence et le renseignement), avec une sophistication croissante dans la forme mais qui ne lâche rien sur le fonds (comme l’enjeu mémoriel du massacre des Arméniens), tout cela rend un ajustement de notre focale indispensable. D’autant plus que la France n’est pas étrangère au dossier. D’où ce numéro. Que tous ses auteurs en soient remerciés.

Certes, nous sommes bien conscients qu’en cette période de crise en Méditerranée orientale les accusations et les formules péremptoires fusent. Notre propos ici n’est pas de trancher ces débats mais d’essayer de mieux comprendre la vision stratégique des responsables turcs. Je pense que ce numéro aidera ses lecteurs à le faire.

[1]Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, ISC-Economica, 2011 ; Hervé Coutau-Bégarie et Martin Motte, Approches de la géopolitique de l’Antiquité au xxie siècle, ISC-Economica, 2015.

[2] René Massigli, La Turquie devant la guerre. Mission à Ankara, 1939-1940, Paris, Plon, 1964.

[3] Georges-Henri Soutou, « La France du général de Gaulle, la Turquie et l’Europe », Commentaire, n° 104, hiver 2003-2004.

[4] Laurent Plassman, Comme dans une nuit de Pâques ? Les relations franco-grecques, 1944-1981, Pater Lang, 2012.